L'ENDORMEUSE.
LA Seine s'étalait devant ma maison, sans une ride, et vernie par le soleil du matin. C'était une belle, large, lente, longue coulée d'argent, empourprée par places; et de l'autre côté du fleuve, de grands arbres alignés étendaient sur toute la berge une immense muraille de verdure.
La sensation de la vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche, gaie, amoureuse, frémissait dans les feuilles, palpitait dans l'air, miroitait sur l'eau.
On me remit les journaux que le facteur venait d'apporter et je m'en allai sur la rive, à pas tranquilles, pour les lire.
Dans le premier que j'ouvris, j'aperçus ces mots: «Statistique des suicides» et j'appris que, cette année, plus de huit mille cinq cents être humains se sont tués.
Instantanément, je les vis! Je vis ce massacre, hideux et volontaire des désespérés las de vivre. Je vis des gens qui saignaient, la mâchoire brisée, le crâne crevé, la poitrine trouée par une balle, agonisant lentement, seuls dans une petite chambre d'hôtel, et sans penser à leur blessure, pensant toujours à leur malheur.
J'en vis d'autres, la gorge ouverte ou le ventre fendu, tendant encore dans leur main le couteau de cuisine ou le rasoir.
J'en vis d'autres, assis tantôt devant un verre où trempaient des allumettes, tantôt devant une petite bouteille qui portait une étiquette rouge.
Ils regardaient cela avec des yeux fixes, sans bouger; puis ils buvaient, puis ils attendaient; puis une grimace passait sur leurs joues, crispait leurs lèvres; une épouvante égarait leurs yeux, car ils ne savaient pas qu'on souffrait tant avant la fin.
Ils se levaient, s'arrêtaient, tombaient et, les deux mains sur le ventre, ils sentaient leurs organes brûlés, leurs entrailles rongées par le feu du liquide, avant que leur pensée fût seulement obscurcie.
J'en vis d'autres pendus au clou du mur, à l'espagnolette de la fenêtre, au crochet du plafond, à la poutre du grenier, à la branche d'arbre, sous la pluie du soir. Et je devinais tout ce qu'ils avaient fait avant de rester là, la langue tirée, immobiles. Je devinais l'angoisse de leur cœur, leurs hésitations dernières, leurs mouvements pour attacher la corde, constater qu'elle tenait bien, se la passer au cou et se laisser tomber.
J'en vis d'autres couchés sur des lits misérables, des mères avec leurs petits enfants, des vieillards crevant la faim, des jeunes filles déchirées par des angoisses d'amour, tous rigides, étouffés, asphyxiés, tandis qu'au milieu de la chambre fumait encore le réchaud de charbon.
Et j'en aperçus qui se promenaient dans la nuit sur les ponts déserts. C'étaient les plus sinistres. L'eau coulait sous les arches avec un bruit mou. Ils ne la voyaient pas..., ils la devinaient en aspirant son odeur froide! Ils en avaient envie et ils en avaient peur. Ils n'osaient point! Pourtant, il le fallait. L'heure sonnait au loin à quelque clocher, et soudain, dans le large silence des ténèbres, passaient, vite étouffés, le claquement d'un corps tombant dans la rivière, quelques cris, un clapotement d'eau battue avec des mains. Ce n'était parfois aussi que le clouf de leur chute, quand ils s'étaient lié les bras ou attaché une pierre aux pieds.
Oh! les pauvres gens, les pauvres gens, les pauvres gens, comme j'ai senti leurs angoisses, comme je suis mort de leur mort! J'ai passé par toutes leurs misères; j'ai subi, en une heure, toutes leurs tortures. J'ai su tous les chagrins qui les ont conduits là; car je sens l'infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l'a sentie.
Comme je les ai compris, ceux qui, faibles, harcelés par la malechance, ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d'une récompense tardive, de l'illusion d'une autre existence où Dieu serait juste enfin, après avoir été féroce, et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie.
Le suicide! mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l'ouvrir et passer de l'autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés!
Quant aux simples désabusés, qu'ils marchent devant eux l'âme libre et le cœur tranquille. Ils n'ont rien à craindre, puisqu'ils peuvent s'en aller; puisque derrière eux est toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer.
Je songeais à cette foule de morts volontaires: plus de huit mille cinq cents en une année. Et il me semblait qu'ils s'étaient réunis pour jeter au monde une prière, pour crier un vœu, pour demander quelque chose, réalisable plus tard, quand on comprendra mieux. Il me semblait que tous ces suppliciés, ces égorgés, ces empoisonnés, ces pendus, ces asphyxiés, ces noyés, s'en venaient, horde effroyable, comme des citoyens qui votent, dire à la société: «Accordez-nous au moins une mort douce! Aidez-nous à mourir, vous qui ne nous avez pas aidés à vivre! Voyez, nous sommes nombreux, nous avons le droit de parler, en ces jours de liberté, d'indépendance philosophique et de suffrage populaire. Faites à ceux qui renoncent à vivre l'aumône d'une mort qui ne soit point répugnante ni effroyable.» ......................................................................
Je me mis à rêvasser, laissant ma pensée vagabonder sur ce sujet en des songeries bizarres et mystérieuses.
Je me crus, à un moment, dans une belle ville. C'était Paris; mais à quelle époque? J'allais par les rues, regardant les maisons, les théâtres, les établissements publics, et voilà que, sur une place, j'aperçus un grand bâtiment, fort élégant, coquet et joli.
Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d'or: «Œuvre de la mort volontaire».
Oh! étrangeté des rêves éveillés où l'esprit s'envole dans un monde irréel et possible! Rien n'y étonne; rien n'y choque; et la fantaisie débridée ne distingue plus le comique et le lugubre.
Je m'approchai de cet édifice, où des valets en culotte courte étaient assis dans un vestibule, devant un vestiaire, comme à l'entrée d'un cercle.
J'entrai pour voir. Un d'eux, se levant, me dit:
--Monsieur désire?
--Je désire savoir ce que c'est que cet endroit.
--Pas autre chose?
--Mais non.
--Alors, monsieur veut-il que je le conduise chez le secrétaire de l'œuvre?
J'hésitais. J'interrogeai encore:
--Mais, cela ne le dérangera pas?
--Oh non, monsieur, il est ici pour recevoir les personnes qui désirent des renseignements.
--Allons, je vous suis.
Il me fit traverser des couloirs où quelques vieux messieurs causaient; puis je fus introduit dans un beau cabinet, un peu sombre, tout meublé de bois noir. Un jeune homme, gras, ventru, écrivait une lettre en fumant un cigare dont le parfum me révéla la qualité supérieure.
Il se leva. Nous nous saluâmes, et quand le valet fut parti, il demanda:
--Que puis-je pour votre service?
--Monsieur, lui répondis-je, pardonnez-moi mon indiscrétion. Je n'avais jamais vu cet établissement. Les quelques mots inscrits sur la façade m'ont fortement étonné; et je désirerais savoir ce qu'on y fait.
Il sourit avant de répondre, puis, à mi-voix, avec un air de satisfaction:
--Mon Dieu, monsieur, on tue proprement et doucement, je n'ose pas dire agréablement, les gens qui désirent mourir.
Je ne me sentis pas très ému, car cela me parut en somme naturel et juste. J'étais surtout étonné qu'on eût pu, sur cette planète à idées basses, utilitaires, humanitaires, égoïstes et coercitives de toute liberté réelle, oser une pareille entreprise, digne d'une humanité émancipée.
Je repris:
--Comment en êtes-vous arrivé là?
Il répondit:
--Monsieur, le chiffre des suicides s'est tellement accru pendant les cinq années qui ont suivi l'Exposition universelle de 1889, que des mesures sont devenues urgentes. On se tuait dans les rues, dans les fêtes, dans les restaurants, au théâtre, dans les wagons, dans les réceptions du président de la République, partout. C'était non seulement un vilain spectacle pour ceux qui aiment bien vivre comme moi, mais aussi un mauvais exemple pour les enfants. Alors il a fallu centraliser les suicides.
--D'où venait cette recrudescence?
--Je n'en sais rien. Au fond, je crois que le monde vieillit. On commence à y voir clair, et on en prend mal son parti. Il en est aujourd'hui de la destinée comme du gouvernement, on sait ce que c'est; on constate qu'on est floué partout, et on s'en va. Quand on a reconnu que la providence ment, triche, vole, trompe les humains comme un simple député ses électeurs, on se fâche, et comme on ne peut en nommer une autre tous les trois mois, ainsi que nous faisons pour nos représentants concessionnaires, on quitte la place, qui est décidément mauvaise.
--Vraiment!
--Oh! moi, je ne me plains pas.
--Voulez-vous me dire comment fonctionne votre œuvre?
--Très volontiers. Vous pourrez d'ailleurs en faire partie quand il vous plaira. C'est un cercle.
--Un cercle!!...
--Oui, monsieur, fondé par les hommes les plus éminents du pays, par les plus grands esprits et les plus claires intelligences.
Il ajouta, en riant de tout son cœur:
--Et je vous jure qu'on s'y plaît beaucoup.
--Ici?
--Oui ici.
--Vous m'étonnez.
--Mon Dieu! on s'y plaît parce que les membres du cercle n'ont pas cette peur de la mort qui est la grande gâcheuse des joies sur la terre.
--Mais alors, pourquoi sont-ils membres de ce cercle, s'ils ne se tuent pas?
--On peut être membre du cercle sans se mettre pour cela dans l'obligation de se tuer.
--Mais alors?
--Je m'explique. Devant le nombre démesurément croissant des suicides, devant les spectacles hideux qu'ils nous donnaient, s'est formée une société de pure bienfaisance, protectrice des désespérés, qui a mis à leur disposition une mort calme et insensible, sinon imprévue.
--Qui donc a pu autoriser une pareille œuvre?
--Le général Boulanger, pendant son court passage au pouvoir. Il ne savait rien refuser. Il n'a fait que cela de bon, d'ailleurs. Donc, une société s'est formée d'hommes clairvoyants, désabusés, sceptiques, qui ont voulu élever en plein Paris une sorte de temple du mépris de la mort. Elle fut d'abord, cette maison, un endroit redouté, dont personne n'approchait. Alors, les fondateurs, qui s'y réunissaient, y ont donné une grande soirée d'inauguration avec Mmes Sarah Bernhardt, Judic, Théo, Granier et vingt autres, MM. de Reszké, Coquelin, Mounet-Sully, Paulus, etc.; puis des concerts, des comédies de Dumas, de Meilhac, d'Halévy, de Sardou. Nous n'avons qu'un four, une pièce de M. Becque, qui a semblé triste, mais qui a eu ensuite un très grand succès à la Comédie-Française. Enfin tout Paris est venu. L'affaire était lancée.
--Au milieu des fêtes! Quelle macabre plaisanterie!
--Pas du tout. Il ne faut pas que la mort soit triste, il faut qu'elle soit indifférente. Nous avons égayé la mort, nous l'avons fleurie, nous l'avons parfumée, nous l'avons faite facile. On apprend à secourir par l'exemple; on peut voir, ça n'est rien.
--Je comprends fort bien qu'on soit venu pour les fêtes; mais est-on venu pour..... Elle?
--Pas tout de suite, on se méfiait.
--Et plus tard?
--On est venu.
--Beaucoup?
--En masse. Nous en avons plus de quarante par jour. On ne trouve presque plus de noyés dans la Seine.
--Qui est-ce qui a commencé?
--Un membre du cercle.
--Un dévoué?
--Je ne crois pas. Un embêté, un décavé, qui avait eu des différences énormes au baccarat, pendant trois mois.
--Vraiment?
--Le second a été un Anglais, un excentrique. Alors, nous avons fait de la réclame dans les journaux, nous avons raconté notre procédé, nous avons inventé des morts capables d'attirer. Mais le grand mouvement a été donné par les pauvres gens.
--Comment procédez-vous?
--Voulez-vous visiter? je vous expliquerai en même temps.
--Certainement.
Il prit son chapeau, ouvrit la porte, me fit passer puis entrer dans une salle de jeu où des hommes jouaient comme on joue dans tous les tripots. Il traversait ensuite divers salons. On y causait vivement, gaiement. J'avais rarement vu un cercle aussi vivant, aussi animé, aussi rieur.
Comme je m'en étonnais:
--Oh! reprit le secrétaire, l'œuvre a une vogue inouïe. Tout le monde chic de l'univers entier en fait partie pour avoir l'air de mépriser la mort. Puis, une fois qu'ils sont ici, ils se croient obligés d'être gais afin de ne pas paraître effrayés. Alors, on plaisante, on rit, on blague, on a de l'esprit et on apprend à en avoir. C'est certainement aujourd'hui l'endroit le mieux fréquenté et le plus amusant de Paris. Les femmes mêmes s'occupent en ce moment de créer une annexe pour elles.
--Et malgré cela, vous avez beaucoup de suicides dans la maison?
--Comme je vous l'ai dit, environ quarante ou cinquante par jour. Les gens du monde sont rares; mais les pauvres diables abondent. La classe moyenne aussi donne beaucoup.
--Et comment... fait-on?
--On asphyxie,... très doucement.
--Par quel procédé?
--Un gaz de notre invention. Nous avons un brevet. De l'autre côté de l'édifice, il y a les portes du public. Trois petites portes donnant sur de petites rues. Quand un homme ou une femme se présente, on commence à l'interroger; puis on lui offre un secours, de l'aide, des protections. Si le client accepte, on fait une enquête et souvent nous en avons sauvé.
--Où trouvez-vous l'argent?
--Nous en avons beaucoup. La cotisation des membres est fort élevée. Puis il est de bon ton de donner à l'œuvre. Les noms de tous les donateurs sont imprimés dans le Figaro. Or tout suicide d'homme riche coûte mille francs. Et ils meurent à la pose. Ceux des pauvres sont gratuits.
--Comment reconnaissez-vous les pauvres?
--Oh! oh! monsieur, on les devine! Et puis ils doivent apporter un certificat d'indigents du commissaire de police de leur quartier. Si vous saviez comme c'est sinistre, leur entrée! J'ai visité une fois seulement cette partie de notre établissement, je n'y retournerai jamais. Comme local, c'est aussi bien qu'ici, presque aussi riche et confortable; mais eux..... Eux!!! Si vous les voyiez arriver, les vieux en guenilles qui viennent mourir; des gens qui crèvent de misère depuis des mois, nourris au coin des bornes comme les chiens des rues; des femmes en haillons, décharnées, qui sont malades, paralysées, incapables de trouver leur vie et qui nous disent, après avoir raconté leur cas: «Vous voyez bien que ça ne peut pas continuer, puisque je ne peux plus rien faire et rien gagner, moi». J'en ai vu venir une de quatre-vingt-sept ans, qui avait perdu tous ses enfants et petits-enfants, et qui, depuis six semaines, couchait dehors. J'en ai été malade d'émotion. Puis, nous avons tant de cas différents, sans compter les gens qui ne disent rien et qui demandent simplement: «Où est-ce?» Ceux-là, on les fait entrer, et c'est fini tout de suite.
Je répétai, le cœur crispé:
--Et... où est-ce?
--Ici.
Il ouvrit une porte en ajoutant:
--Entrez, c'est la partie spécialement réservée aux membres du cercle, et celle qui fonctionne le moins. Nous n'y avons eu encore que onze anéantissements.
--Ah! vous appelez cela un... anéantissement.
--Oui, monsieur. Entrez donc.
J'hésitais. Enfin j'entrai. C'était une délicieuse galerie, une sorte de serre, que des vitraux d'un bleu pâle, d'un rose tendre, d'un vert léger, entouraient poétiquement de paysages de tapisseries. Il y avait dans ce joli salon des divans, de superbes palmiers, des fleurs, des roses surtout, embaumantes, des livres sur des tables, la Revue des Deux-Mondes, des cigares en des boîtes de la régie, et, ce qui me surprit, des pastilles de Vichy dans une bonbonnière.
Comme je m'en étonnais:
--Oh! on vient souvent causer ici, dit mon guide.
Il reprit:
--Les salles du public sont pareilles, mais plus simplement meublées.
Je demandai:
--Comment fait-on?
Il désigna du doigt une chaise longue, couverte de crêpe de Chine crémeux, à broderies blanches, sous un grand arbuste inconnu, au pied duquel s'arrondissait une plate-bande de réséda.
Le secrétaire ajouta d'une voix plus basse:
--On change à volonté la fleur et le parfum, car notre gaz, tout à fait imperceptible, donne à la mort l'odeur de la fleur qu'on aima. On le volatilise avec des essences.
Voulez-vous que je vous le fasse aspirer une seconde?
--Merci, lui dis-je vivement, pas encore...
Il se mit à rire.
--Oh! monsieur, il n'y a aucun danger. Je l'ai moi-même constaté plusieurs fois.
J'eus peur de lui paraître lâche. Je repris:
--Je veux bien.
--Étendez-vous sur l'Endormeuse.
Un peu inquiet, je m'assis sur la chaise basse en crêpe de Chine, puis je m'allongeai, et presque aussitôt je fus enveloppé par une odeur délicieuse de réséda. J'ouvris la bouche pour la mieux boire, car mon âme déjà s'était engourdie, oubliait, savourait, dans le premier trouble de l'asphyxie, l'ensorcelante ivresse d'un opium enchanteur et foudroyant.
Je fus secoué par le bras.
--Oh! oh! monsieur, disait en riant le secrétaire, il me semble que vous vous y laissez prendre. ......................................................................
Mais une voix, une vraie voix, et non plus celle des songeries, me saluait avec un timbre paysan:
--Bonjour, m'sieu. Ça va-t-il?
Mon rêve s'envola. Je vis la Seine claire sous le soleil, et, arrivant par un sentier, le garde champêtre du pays, qui touchait de sa main droite son képi noir galonné d'argent. Je répondis:
--Bonjour, Marinel. Où allez-vous donc?
--Je vais constater un noyé qu'on a repêché près des Morillons. Encore un qui s'a jeté dans le bouillon. Même qu'il avait retiré sa culotte pour s'attacher les jambes avec.
L'Endormeuse a paru dans l'Écho de Paris du 16 septembre 1889.
MADAME HERMET.
LES fous m'attirent. Ces gens-là vivent dans un pays mystérieux de songes bizarres, dans ce nuage impénétrable de la démence où tout ce qu'ils ont vu sur la terre, tout ce qu'ils ont aimé, tout ce qu'ils ont fait recommence pour eux dans une existence imaginée en dehors de toutes les lois qui gouvernent les choses et régissent la pensée humaine.
Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féerique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien l'arrête. Pour eux tout arrive et tout peut arriver. Ils ne font point d'efforts pour vaincre les événements, dompter les résistances, renverser les obstacles. Il suffit d'un caprice de leur volonté illusionnante pour qu'ils soient princes, empereurs ou dieux, pour qu'ils possèdent toutes les richesses du monde, toutes les choses savoureuses de la vie, pour qu'ils jouissent de tous les plaisirs, pour qu'ils soient toujours forts, toujours beaux, toujours jeunes, toujours chéris! Eux seuls peuvent être heureux sur la terre, car, pour eux, la Réalité n'existe plus. J'aime à me pencher sur leur esprit vagabond, comme on se penche sur un gouffre où bouillonne tout au fond un torrent inconnu, qui vient on ne sait d'où et va on ne sait où.
Mais à rien ne sert de se pencher sur ces crevasses, car jamais on ne pourra savoir d'où vient cette eau, où va cette eau. Après tout, ce n'est que de l'eau, pareille à celle qui coule au grand jour, et la voir ne nous apprendrait pas grand'chose.
A rien ne sert non plus de se pencher sur l'esprit des fous, car leurs idées les plus bizarres ne sont, en somme, que des idées déjà connues, étranges seulement, parce qu'elles ne sont plus enchaînées par la Raison. Leur source capricieuse nous confond de surprise, parce qu'on ne la voit pas jaillir. Il a suffi sans doute d'une petite pierre tombée dans son cours pour produire ces bouillonnements. Pourtant les fous m'attirent toujours, et toujours je reviens vers eux, appelé malgré moi par ce mystère banal de la démence.
Or, un jour, comme je visitais un de leurs asiles, le médecin qui me conduisait me dit:
--Tenez, je vais vous montrer un cas intéressant.
Et il fit ouvrir une cellule où une femme âgée d'environ quarante ans, encore belle, assise dans un grand fauteuil, regardait avec obstination son visage dans une petite glace à main.
Dès qu'elle nous aperçut, elle se dressa, courut au fond de l'appartement chercher un voile jeté sur une chaise, s'enveloppa la figure avec grand soin, puis revint, en répondant d'un signe de tête à nos saluts.
--Eh bien! dit le docteur, comment allez-vous, ce matin?
Elle poussa un profond soupir.
--Oh! mal, très mal, monsieur, les marques augmentent tous les jours.
Il répondit avec un air convaincu:
--Mais non, mais non, je vous assure que vous vous trompez.
Elle se rapprocha de lui pour murmurer:
--Non. J'en suis certaine. J'ai compté dix trous de plus ce matin, trois sur la joue droite, quatre sur la joue gauche et trois sur le front. C'est affreux, affreux! Je n'oserai plus me laisser voir à personne, pas même à mon fils, non, pas même à lui! Je suis perdue, je suis défigurée pour toujours.
Elle retomba sur son fauteuil et se mit à sangloter.
Le médecin prit une chaise, s'assit près d'elle, et d'une voix douce, consolante:
--Voyons, montrez-moi ça, je vous assure que ce n'est rien. Avec une petite cautérisation je ferai tout disparaître.
Elle répondit «non» de la tête, sans une parole. Il voulut toucher son voile, mais elle le saisit à deux mains si fort que ses doigts entrèrent dedans.
Il se remit à l'exhorter et à la rassurer.
--Voyons, vous savez bien que je vous les enlève toutes les fois, ces vilains trous, et qu'on ne les aperçoit plus du tout quand je les ai soignés. Si vous ne me les montrez pas, je ne pourrai point vous guérir.
Elle murmura:
--A vous encore je veux bien, mais je ne connais pas ce monsieur qui vous accompagne.
--C'est aussi un médecin, qui vous soignera encore bien mieux que moi.
Alors elle se laissa découvrir la figure, mais sa peur, son émotion, sa honte d'être vue la rendaient rouge jusqu'à la chair du cou qui s'enfonçait dans sa robe. Elle baissait les yeux, tournait son visage, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour éviter nos regards, et balbutiait:
--Oh! je souffre affreusement de me laisser voir ainsi! C'est horrible, n'est-ce pas? C'est horrible?
Je la contemplais fort surpris, car elle n'avait rien sur la face, pas une marque, pas une tache, pas un signe ni une cicatrice.
Elle se tourna vers moi, les yeux toujours baissés et me dit:
--C'est en soignant mon fils que j'ai gagné cette épouvantable maladie, monsieur. Je l'ai sauvé, mais je suis défigurée. Je lui ai donné ma beauté, à mon pauvre enfant. Enfin, j'ai fait mon devoir, ma conscience est tranquille. Si je souffre, il n'y a que Dieu qui le sait.
Le docteur avait tiré de sa poche un mince pinceau d'aquarelliste.
--Laissez faire, dit-il, je vais vous arranger tout cela.
Elle tendit sa joue droite et il commença à la toucher par coups légers, comme s'il eut posé dessus de petits points de couleur. Il en fit autant sur la joue gauche, puis sur le menton, puis sur le front; puis il s'écria:
--Regardez, il n'y a plus rien, plus rien!
Elle prit la glace, se contempla longtemps avec une attention profonde, une attention aiguë, avec un effort violent de tout son esprit, pour découvrir quelque chose, puis elle soupira:
--Non. Ça ne se voit plus beaucoup. Je vous remercie infiniment.
Le médecin s'était levé. Il la salua, me fit sortir puis me suivit; et, dès que la porte fut refermée:
--Voici l'histoire atroce de cette malheureuse, dit-il.
Elle s'appelle Mme Hermet. Elle fut très belle, très coquette, très aimée, et très heureuse de vivre.
C'était une de ces femmes qui n'ont au monde que leur beauté et leur désir de plaire pour les soutenir, les gouverner ou les consoler dans l'existence. Le souci constant de sa fraîcheur, les soins de son visage, de ses mains, de ses dents, de toutes les parcelles de son corps qu'elle pouvait montrer prenaient toutes ses heures et toute son attention.
Elle devint veuve, avec un fils. L'enfant fut élevé comme le sont tous les enfants des femmes du monde très admirées. Elle l'aima pourtant.
Il grandit; et elle vieillit. Vit-elle venir la crise fatale je n'en sais rien. A-t-elle, comme tant d'autres, regardé chaque matin pendant des heures et des heures la peau si fine jadis, si transparente et si claire, qui maintenant se plisse un peu sous les yeux, se fripe de mille traits encore imperceptibles, mais qui se creuseront davantage, jour par jour, mois par mois? A-t-elle vu s'agrandir aussi, sans cesse, d'une façon lente et sûre les longues rides du front, ces minces serpents que rien n'arrête? A-t-elle subi la torture, l'abominable torture du miroir, du petit miroir à poignée d'argent qu'on ne peut se décider à reposer sur la table, puis qu'on rejette avec rage et qu'on reprend aussitôt, pour revoir, de tout près, de plus près, l'odieux et tranquille ravage de la vieillesse qui s'approche? S'est-elle enfermée dix fois, vingt fois en un jour, quittant, sans raison, le salon où causent des amies, pour remonter dans sa chambre et, sous la protection des verrous et des serrures, regarder encore le travail de destruction de la chair mûre qui se fane, pour constater avec désespoir le progrès léger du mal que personne encore ne semble voir, mais qu'elle connaît bien, elle? Elle sait où sont ses attaques les plus graves, les plus profondes morsures de l'âge. Et le miroir, le petit miroir tout rond dans son cadre d'argent ciselé, lui dit d'abominables choses, car il parle, il semble rire, il raille et lui annonce tout ce qui va venir, toutes les misères de son corps, et l'atroce supplice de sa pensée jusqu'au jour de sa mort, qui sera celui de sa délivrance.
A-t-elle pleuré, éperdue, à genoux, le front par terre, et prié, prié, prié. Celui qui tue ainsi les êtres et ne leur donne la jeunesse que pour leur rendre plus dure la vieillesse, et ne leur prête la beauté que pour la reprendre aussitôt; l'a-t-elle prié, supplié de faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, de lui laisser, jusqu'à son dernier jour, le charme, la fraîcheur et la grâce? Puis comprenant qu'elle implore en vain l'inflexible Inconnu qui pousse les ans, l'un après l'autre, s'est-elle roulée, en se tordant les bras, sur les tapis de sa chambre, a-t-elle heurté son front aux meubles en retenant dans sa gorge des cris affreux de désespoir?
Sans doute elle a subi ces tortures. Car voici ce qui arriva:
Un jour (elle avait alors trente-cinq ans), son fils, âgé de quinze, tomba malade.
Il prit le lit sans qu'on pût encore déterminer d'où provenait sa souffrance et quelle en était la nature.
Un abbé, son précepteur, veillait près de lui et ne le quittait guère, tandis que Mme Hermet, matin et soir, venait prendre de ses nouvelles.
Elle entrait, le matin, en peignoir de nuit, souriante, toute parfumée déjà, et demandait, dès la porte:
--Eh bien! Georges, allons-nous mieux?
Le grand enfant, rouge, la figure gonflée, et rongé par la fièvre, répondait:
--Oui, petite mère, un peu mieux.
Elle demeurait quelques instants dans la chambre, regardait les bouteilles de drogues en faisant «pouah» du bout des lèvres, puis soudain s'écriait: «Ah! j'oubliais une chose très urgente»; et elle se sauvait en courant et laissant derrière elle de fines odeurs de toilette.
Le soir, elle apparaissait en robe décolletée, plus pressée encore, car elle était toujours en retard; et elle avait juste le temps de demander:
--Eh bien, qu'a dit le médecin?
L'abbé répondait:
--Il n'est pas encore fixé, madame.
Or, un soir, l'abbé répondit: «Madame, votre fils est atteint de la petite vérole.»
Elle poussa un grand cri de peur, et se sauva.
Quand sa femme de chambre entra chez elle le lendemain, elle sentit d'abord dans la pièce une forte odeur de sucre brûlé, et elle trouva sa maîtresse, les yeux ouverts, le visage pâli par l'insomnie et grelottant d'angoisse dans son lit.
Mme Hermet demanda, dès que ses contrevents furent ouverts:
--Comment va Georges?
--Oh! pas bien du tout aujourd'hui, madame.
Elle ne se leva qu'à midi, mangea deux œufs avec une tasse de thé, comme si elle-même eût été malade, puis elle sortit et s'informa chez un pharmacien des méthodes préservatrices contre la contagion de la petite vérole.
Elle ne rentra qu'à l'heure du dîner, chargée de fioles, et s'enferma aussitôt dans sa chambre, où elle s'imprégna de désinfectants.
L'abbé l'attendait dans la salle à manger. Dès qu'elle l'aperçut, elle s'écria, d'une voix pleine d'émotion:
--Eh bien?
--Oh! pas mieux. Le docteur est fort inquiet.
Elle se mit à pleurer, et ne put rien manger tant elle se sentait tourmentée.
Le lendemain, dès l'aurore, elle fit prendre des nouvelles, qui ne furent pas meilleures, et elle passa tout le jour dans sa chambre où fumaient de petits brasiers en répandant de fortes odeurs. Sa domestique, en outre, affirma qu'on l'entendit gémir pendant toute la soirée.
Une semaine entière se passa ainsi sans qu'elle fît autre chose que sortir une heure ou deux pour prendre l'air, vers le milieu de l'après-midi.
Elle demandait maintenant des nouvelles toutes les heures, et sanglotait quand elles étaient plus mauvaises.
Le onzième jour au matin, l'abbé s'étant fait annoncer, entra chez elle, le visage grave et pâle et il dit, sans prendre le siège qu'elle lui offrait:
--Madame, votre fils est fort mal, et il désire vous voir.
Elle se jeta sur les genoux en s'écriant:
--Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Je n'oserai jamais! Mon Dieu! Mon Dieu! secourez-moi!
Le prêtre reprit:
--Le médecin garde peu d'espoir, madame, et Georges vous attend!
Puis il sortit.
Deux heures plus tard, comme le jeune homme, se sentant mourir, demandait sa mère de nouveau, l'abbé rentra chez elle et la trouva toujours à genoux, pleurant toujours et répétant:
«Je ne veux pas... je ne veux pas... J'ai trop peur... je ne veux pas...»
Il essaya de la décider, de la fortifier, de l'entraîner. Il ne parvint qu'à lui donner une crise de nerfs qui dura longtemps et la fit hurler.
Le médecin, étant revenu vers le soir, fut informé de cette lâcheté, et déclara qu'il l'amènerait, lui, de gré ou de force. Mais après avoir essayé de tous les arguments, comme il la soulevait par la taille pour l'emporter près de son fils, elle saisit la porte et s'y cramponna avec tant de force qu'on ne put l'en arracher. Puis lorsqu'on l'eut lâchée, elle se prosterna aux pieds du médecin, en demandant pardon, en s'accusant d'être une misérable. Et elle criait: «Oh! il ne va pas mourir, dites-moi qu'il ne va pas mourir, je vous en prie, dites-lui que je l'aime, que je l'adore...»
Le jeune homme agonisait. Se voyant à ses derniers moments, il supplia qu'on décidât sa mère à lui dire adieu. Avec cette espèce de pressentiment qu'ont parfois les moribonds, il avait tout compris, tout deviné et il disait: «Si elle n'ose pas entrer, priez-la seulement de venir par le balcon jusqu'à ma fenêtre pour que je la voie, au moins, pour que je lui dise adieu d'un regard puisque je ne puis pas l'embrasser.»
Le médecin et l'abbé retournèrent encore vers cette femme: «Vous ne risquerez rien, affirmaient-ils, puisqu'il y aura une vitre entre vous et lui.»
Elle consentit, se couvrit la tête, prit un flacon de sels, fit trois pas sur le balcon, puis soudain, cachant sa figure dans ses mains, elle gémit: «Non..., non..., je n'oserai jamais le voir... jamais..., j'ai trop de honte..., j'ai trop peur..., non..., je ne peux pas.»
On voulut la traîner, mais elle tenait à pleines mains les barreaux et poussait de telles plaintes que les passants, dans la rue, levaient la tête.
Et le mourant attendait, les yeux tournés vers cette fenêtre, il attendait, pour mourir, qu'il eût vu une dernière fois la figure douce et bien-aimée, le visage sacré de sa mère.
Il attendit longtemps, et la nuit vint. Alors il se retourna vers le mur et ne prononça plus une parole.
Quand le jour parut, il était mort. Le lendemain, elle était folle.
Madame Hermet a paru dans le Gil-Blas du 12 janvier 1887.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Allouma. 1
Hautot père et fils. 47
Boitelle. 75
L'Ordonnance. 93
Le Lapin. 103
Un Soir. 121
Les Épingles. 155
Duchoux. 167
Le Rendez-vous. 183
Le Port. 199
La Morte. 219
L'Endormeuse. (inédit) 231
Madame Hermet. (inédit) 251
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Liste des modifications:
Page 191: «reconnnaître» remplacé par «reconnaître» (Elle croyait reconnaître tous les passants) Page 248: ajout de «--Comment fait-on?» (Je demandai: --Comment fait-on?)