IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE
OCCIDENTALE, LE 19 AVRIL 1824, ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ ET GLOIRE.
Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa mémoire. En lisant ses oeuvres poétiques on sentira que le récit de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur, je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi, sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de livrer aux flammes des Mémoires destinés à justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses compatriotes; des Mémoires qu'il avait reçus de Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de leur conduite dans une circonstance aussi solennelle!
[Note 11: Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans un journal anglais, et signée W. Scott, dans laquelle le romancier écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en traduisant cette apologie, a cru devoir admirer la magnanimité de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le reste du monde?
Le même M. A. Pichot, dans un Essai sur le génie de Lord Byron, n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de sir Walter à ceux de l'auteur de Don Juan et de Childe Harold: c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un seul homme de lire, sans un mortel ennui, la Dame du Lac, Marmion, le Roi des Îles, la Bataille de Waterloo, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.]
[Note 12: On voit que ce morceau fut composé avant que Moore essayât de justifier sa conduite. Les Mémoires qu'il vient de publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.]
Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en Europe. Les membres de la Sainte-Alliance n'ont pas même essayé d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient comme le chef d'une école satanique, le reste de l'Europe proteste aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.
A.-P. PARIS.
Janvier 1827.
DON JUAN.
Difficile est propriè communia dicere.
(Horace, Epist. ad Pison.)
Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre nous brûlera la bouche.
(SHAKSPEARE, la Douzième Nuit, ou Ce que vous voudrez.)
Chant Premier.
1. J'ai besoin d'un héros.--Besoin singulier quand chaque année, chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.
2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste, comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte que vantaient le Moniteur et le Courrier.
[Note 13: Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés, après la bataille de Culloden.]
[Note 14: Allusion à ce que dit la sorcière, dans Macbeth, acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré ses neuf marcassins.»]
3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.
4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et Jervis.
5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.
[Note 15: Vixere fortes ante Agamemnona, etc.
(HORACE.) ]
6. Bien des poètes héroïques se lancent in medias res (Horace prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt une taverne.
7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez mieux.
8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et ses femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientôt. Les parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours s'appelle Guadalquivir.
9. Son père avait nom José,--Don de race, véritable hidalgo, franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui engendra--mais c'est encore dans l'avenir.--Bon, pour mémoire[16].
[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron lui-même.]
10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit; elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes oeuvres surpasser en tout genre les leurs.
11. Sa mémoire était une mine; elle savait par coeur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé de fermer sa classe.--Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.
[Note 17: Inventeur de la mnémotechnique.]
12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle un prodige.--Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas m'embarrasser davantage.
13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là, elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les ennoblir[18].
[Note 18: «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes classés mathématiquement.»
(Les Conversations.) ]
14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie God, soit toujours employé en anglais pour gouverner Damne[19].
[Note 19: Je suis, en hébreu, signifie aussi, Dieu, God. Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une célèbre blue (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses singulières réflexions.]
15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
16. Enfin, c'était un système ambulant,--les Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer, échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir une seule paille. Les autres pouvaient se partager les défauts féminins; pour elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.
[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]
17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,--de toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!»
[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l'huile incomparable de Macassar.
(Note de Byron.) ]
18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets, où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève, allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission de sa femme.
19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse; quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait suffire.
20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.
21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que vous pourriez les abattre avec l'éventail de leurs femmes; souvent aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait jamais bien.
22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez?
23. Don José et sa femme se querellèrent.--Pourquoi? Pas un ne le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis, n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.
24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.
25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses manières à l'avenir.
26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et toute l'affaire fut mise hors de doute.
27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux. Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort singulier[22].
[Note 22: «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais devenu fou...»
(Les Conversations.) ]
28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.
[Note 23: «Sa mère m'a toujours détesté.»
(Ibid.) ]
29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24], supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux à l'avenir.--Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!»
[Note 24: «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme était un ange.»
(Les Conversations.) ]
30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos fins; et ce que les juristes appellent malus animus ne peut avoir ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-même, mais ce n'est pas ma faute si les autres vous accablent.
31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous le savez, m'en blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les scandales morts sont de bons sujets à disséquer.
32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens; ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.
33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement émue.
34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre l'autre.--Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et il laissa sa femme en proie à sa haine.
35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était né bilieux.
36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les Doctors Commons.--Il mourut donc[25].
[Note 25: Les doctors commons sont les juges qui connaissent des divorces, en Angleterre.
«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère... La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais avec l'intention de n'y jamais revenir.»
(MEDWINE, Convers. de L. Byron.) ]
37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme aux justes voeux de la nature. Un fils unique, confié à une mère veuve, est élevé bien mieux que tout autre.
38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une forteresse--ou un couvent.
39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous; aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.
40. Il était profondément versé dans les langues,--surtout les mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le rendre vicieux.
41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce de grâce pour leur Énéide, leur Iliade et leur Odyssée, car Donna Inès redoutait la mythologie.
42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers; Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin, qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible églogue commençant par Formosam pastor Corydon.
[Note 26: Ina mê en ti peri antên pathos phopnetai, pathôn de sunodos.
(LONGIN, Section X.) ]
43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?
44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index.
[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejetées à la fin.
(Note de Byron.) ]
45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future, jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment encore.
46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que je ne saurais faire.--Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un autre à son fils.
47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme, il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est comparable à saint Augustin qui, dans ses belles Confessions, fait envier au lecteur ses égaremens.
48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.--Je ne puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les épouses.
49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.
50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux, et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.
51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge assez bien les caractères;--mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal assorti,--mais le scandale m'est odieux;--je me déclare contre tous ceux qui médisent, même en riant.
52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais dire,--telle est ma manière de voir,--que, si j'avais un fils unique à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme.--Non,--non,--je l'enverrais au collége, car c'est là que j'ai appris ce que je sais.
53. C'est là qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. Verbum sat. Je crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce d'étude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;--mais il me semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.
54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme; mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose d'atroce.
55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette dernière comparaison est fade et usée).
56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son archi-grand'mère préféra ce dernier parti.
57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à mesure qu'ils en étendaient les rameaux.
58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates: mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante, chaste, et âgée de vingt-trois ans.
60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs: elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége de la chasteté.
61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était élevée.--Je hais les femmes exiguës.
62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil; et, maintenant que j'y pense, mi viene in mente, les femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.
63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.
64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est là un vice évaluable[28].
[Note 28: On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur, les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les acquitter.]
65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse.
66. Julia était,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;
67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses coups moins redoutables.
68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette occasion.
69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.
70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés. La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont jamais vu.
71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan, elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide, un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur le coeur de Juan.
72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de l'amour c'est l'hypocrisie.
73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.
74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les rendit plus profonds; aux oeillades, plus délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand leur coeur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout cela était autant de légers préludes à la possession, que les jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.
75. Pauvre Julia! son coeur était dans une situation désespérée; elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur, de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le mieux aux cas féminins.
76. Elle fit voeu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.--On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans doute Juan?--Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.
77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation sur son coeur; c'est-à-dire quelque chose au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement des frères.
78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin), elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve.
79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin, ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes rêveries.
80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je suis étranger à ces procédés-là; mais écoutez! Ces libertés sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis bien à tems.
81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient--je ne sais vraiment quoi, et Julia non plus.
82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la suite.
83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait de blâmable, son coeur était tranquille. Le repos de la conscience donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis, bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux.
84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis seulement supposons,--inter nos (c'est-à-dire entre nous, car Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).
85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends les élémens séraphiques des habitans du ciel.
86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant! il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.
87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.
88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une phrase de quelque obscurité.
[Note 29: Campbell (Gertrude de Wyomyng).]
89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à être dérangé à la table ni au lit.--Je n'en dirai pas davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la sécurité[30].
[Note 30: C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression par le mot sécurité.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]
90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.
91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les peines de son coeur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.
92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune; aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna Julia.
93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce, une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en troubler l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si, selon vous, la philosophie l'inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi, secondée par la voix de la puberté.
94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes. Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait beaucoup gagné,--et que pour lui, il avait perdu son dîner.
95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique: on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens, et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques contes de bonnes vieilles femmes.
96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait réellement besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa tête..., entendre un coeur battre d'amour; et--bien d'autres choses que j'ai oubliées, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de mentionner.
97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient échapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'était pas à son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou n'eût voulu rien voir, ou soit, comme les plus habiles, qu'elle ne l'eût pas pu.
98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun. Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits écrits des épouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames viennent nous raconter.
99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur corruption, et non pas de sa propre sottise.
100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et demande pourquoi diable il a des héritiers.
101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion exagérée.
102. Un jour, c'était un jour d'été,--c'est vraiment une saison dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses lièvres, mai doit avoir son héroïne[31].
[Note 31: M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature se complaît dans certains caprices: mars est renommé pour ses lièvres, mai veut qu'on parle de ses héroïnes.» Byron semble avoir employé l'expression héroïne, parce qu'elle forme un jeu de mots avec celle de hare, lièvre, qu'on prononce hère.]
103. C'était donc un jour d'été,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits théologiques[32].
[Note 32: C'est-à-dire les messes et recommandises fondées à perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.]
104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par Mahomet et par Anacréon Moore,--Moore, à qui furent accordés la lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique. Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems encore[33]!
[Note 33: C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort de son confiant ami.]
105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais, d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.--Quand deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.
106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son coeur avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!--Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai, je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre rarement propre à donner du coeur; et dans tous les climats, sur la neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance.
108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété cinquante fois,» il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes disent: «J'ai fait cinquante vers;» ils vous font craindre de les leur entendre réciter. C'est par troupes de cinquante que les voleurs font leurs coups; c'est à cinquante ans qu'il est vraiment rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec cinquante louis.
109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait ne toucher que la sienne propre.
110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi tout autrement[34].
[Note 34: M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.]
111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait; elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique; elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens dangereux pour une épouse prudente.
112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime. Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue, tant sa voix était affaiblie.
113. Le soleil disparaît, et la jaune Phoebé se lève[35]: mais, par malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre le surnom de Chaste l'avaient, je crois, observé de trop bonne heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en éclaire en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'année elle atteste sa modestie[36]?
[Note 35: Les traducteurs ont substitué l'épithète pâle à celle de jaune; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de l'adjectif yellow. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et non pas elle.]
[Note 36: M. A. P. traduit: «Pourtant on admire son aspect modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.]
114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre coeur, et le jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37].
[Note 37: J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le coeur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de l'indifférence.»]
115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille; mais alors la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste; je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir commencé le récit.
116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les penchans les plus impétueux du coeur, que tu as ouvert une route plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.--Tu es un niais, un sot, un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un entremetteur[38].
[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: «Pendant ta vie tu as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses écrits.]
117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse? Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!» murmurait-elle, et elle consentait à tout.
118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi, bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour (ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!
119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes voeux de chasteté finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé, j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma conversion.
120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.--Ne tremblez pas, lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'être pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les violer.
121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien, du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour précis.--Cette date est un peu obscure.
122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.--Il est doux d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes.
123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de savoir qu'il y a dans cet endroit un oeil qui remarquera notre venue, et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.
124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son premier né. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.
125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après décès.
126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si promptement.
127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et brûlant amour.--Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.
128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems.
129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez, l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des fusées Congrèves[39].
· · ·
[Note 39: Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.]
130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems!...
131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo, les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes autant que Waterloo à leur malheur.
[Note 40: Célèbre chimiste anglais.]
133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but est atteint nous mourons; vous le savez,--et alors--
134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne nuit;--et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.
135. C'était, comme disent les Watchmen[41], une nuit grise, pas de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que les homars, la salade, le champagne et les causeries.
[Note 41: Watchmen, les gens qui font, à Londres, la garde urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]
136. Il était minuit.--Donna Julia dans son lit dormait probablement--lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et des doigts donnèrent la première alarme; on entendit: «Madame!--Madame!--Chut!
137. «Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon maître, avec la moitié de la ville à sa suite.--Vit-on jamais une chose plus affreuse? Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hélas, retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait peut-être s'échapper.--La fenêtre n'est certainement pas si haute!»
138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés, étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes suivraient bientôt son exemple.
139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.
140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:
141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant: «Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.»
142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable! quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon intention,» répondit Alphonso.
143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet, gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des tables.
144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,--peu importe,--ce n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.
145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas. «Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un seul légiste en Espagne.
146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupçons sur votre épouse?
147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre? Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de voir comme je suis traitée!
148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?
[Note 42: Ce mot répond à celui de sigisbé en Italie.]
[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après avoir éprouvé de grandes pertes.
(Note de Byron.) ]
149. «Mon coeur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par excès d'amour (et de vin).
150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi? Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là, dites-moi, une jolie figure?
151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment d'intérêt pour vous et pour moi.
152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel état;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le désirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les yeux.
153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand fauteuil, la cheminée;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor. Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir.
154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de me faire connaître--quel est celui que vous cherchez! Comment le nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est jeune et agréable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.
155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie d'un mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère, vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une aussi bonne compagnie.
157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de poche?»
158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige se faisait encore jour à travers.--Ses lèvres de rose sont entr'ouvertes, et son coeur bat plus fort que sa respiration.
159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la tête, elle intriguait par ses malignes oeillades le maître et ses mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice.
160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques, pour qu'il y ajoutât foi.
[Note 44: Avec un nez flairant inquiet (with prying snubnose).]
161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé; seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.
162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs, lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à propos de ne pas perdre patience.
163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va mourir.--Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.
164. Avec lui s'éloigna son posse comitatus, le procureur à l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.--Il était vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.
165. Dès qu'elle fut bien fermée.--Oh! honte, oh! crime, oh! douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables choses sans perdre l'honneur!--si ce monde, et même si l'autre n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des réputations non usurpées! mais continuons.--Car je ne suis pas à la moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance; à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit.
166. Il s'était caché,--je ne prétends pas dire comment, ni expliquer dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une tonne de Malvoisie[45].
[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le Richard III de Shakspeare.)]
167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux côtés de la balance.
168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri, et Juan fut près d'en mourir.
[Note 46: «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la connut pas.»
(III. Livre des Rois, ch. Ier.) ]
169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais elle ne peut concevoir aucun expédient:--comment pourra-t-on soutenir une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.
170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.
171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage de fille.
172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'oeuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre goût;--allons! monsieur, là-dedans!)--Mon maître ne doit pas être loin.--Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons tenir conseil avant le jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).»
173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul, interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.
174. Alphonso s'arrêta une minute;--ensuite il commença quelques excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent Rigmarole[47].
[Note 47: Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot. Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.]
175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une faiblesse, de lui en reprocher trois.
176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour l'oreille de Juan qui avait fort à coeur, comme elle ne l'ignorait pas, la réputation de sa mère.
177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès c'était le mettre à la piste de Juan.
178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut alors se taire, D'ailleurs il est un tact (cette expression moderne me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se tenir toujours à une certaine distance de la vérité.--Le mensonge donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur charmante physionomie que tout autre chose.
179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,--et alors,--et alors,--nous nous asseyons et soupons.
180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de souliers.
181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes veines frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa passion prend un tout autre caractère.
182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan, fuis!--Au nom du ciel.--«Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.»
183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut, Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaça de le tuer.--Juan se précipita sur lui.
184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé, et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif: quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entraînement pour le martyre.
185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves!
186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.
187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement; sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées, du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.
188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin, et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers anglais en ont sans doute assez parlé.
189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.
190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles, au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge Marie le voeu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât.
191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan:
192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune coeur: le mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer, tel a été tout mon artifice.--J'écris à la hâte; et s'il se trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de larmes.
193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis reposer.--Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore.
194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de l'ambition pour remplir son coeur. Il en est peu qui ne trouvent à se distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.
195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon coeur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi, adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est désormais inutile,--pourtant je le laisse.
196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes pensées[48]; mon coeur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre coeur s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.
[Note 48:
My blood still rushes where my spirit's set, As roll the waves before the settled wind;
M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang avec vitesse, et renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des vents est réglé.»]
197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour soupirer, pour prier pour vous.»
198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec cette devise en français: «Elle vous suit partout.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur vermeille.
199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien avoir dans un an quelque chose à lui offrir.
200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de poète épique.
201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les règles d'Aristote, ce vade mecum du véritable sublime, qui a tant produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.
202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités incontestables.
203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.
204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées: et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai pour titre: Longin en bouteille, ou chaque poète est son Aristote.
205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.
Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.
Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].
[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le poète parodie ici: Tu ne commettras pas d'adultère.]
206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni rien qui lui appartienne.
Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les bas bleus (l'une d'elles au moins en a l'habitude[50]).
Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de par Dieu, tomber sur vous.
[Note 50: Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux époux.]
207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans.
208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il est également--dans l'erreur.
209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable (ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma grand-mère, la Revue Britannique.
210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et il m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son créancier pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon argent.
211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère, compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes efforts seraient superflus, et que l'Édimburg et la Quarterly Review faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de sentimens.
212. «Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco,» disent Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups, et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente jeunesse, Georges III étant roi.
213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris (que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une perruque), et mon coeur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai, et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie, intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que mon ame fût invincible.
214. Jamais,--jamais,--non jamais à l'avenir ne descendra plus dans mon coeur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles; semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au parfum des fleurs.
215. Jamais,--jamais à l'avenir, ô mon coeur, tu ne seras mon seul monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.
216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.
[Note 51:
Me nec femina, nec puer, Jam nec spes animi credula mutui, Nec certare juval mero; Nec vincire novis tempora floribus. ]
217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon coeur de passions, et ma tête de rimes.
218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.
219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière!
220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir: la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle s'écoulerait.--Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à votre bourse.»
221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable encore, le poète,--c'est-à-dire moi,--vous demande la permission de vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne donnerai à votre patience que cette courte épreuve.--Heureux si tant d'autres suivaient mon exemple!
222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de prétendre aussi à la gloire.--Les quatre premières rimes sont des vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes.
Chant Deuxième.
1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant leurs souffrances qu'on corrige leurs moeurs. En vain Juan avait-il reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence.
2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord, ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de prendre feu.--L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette exception confirme la règle,--et dans tous les cas, un enfant de seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de ses précepteurs.
3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.--Puis le tems et l'occasion.
4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui. Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la direction du vent, sachons disposer nos voiles.
Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle, de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de la poussière,--un nom peut-être.
5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,--jolie ville dont je me souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins c'était, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur seule démarche enivre le coeur. Je ne pourrais vous la dépeindre bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.
6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un barbe nouvellement dressé? un caméléopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:--ensuite viendrait leur pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grâces au ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...--Eh bien, ma trop lente muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.
7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère, tandis qu'un oeil expressif vous fait pâlir et vous perce le coeur.--Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puissé-je en venir à--dire mes prières!--non, jamais costume ne prêta tant de charmes aux oeillades, excepté les fazzioli de Venise.
8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser séjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre lecteur.--C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait: comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé, le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la terre tel qu'une colombe d'espérance.
9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine), mais elle espérait,--elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou trois de crédit.
10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien préféré jouer, comme de vilains paresseux, au diable ou au fou. C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette. Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper d'une autre génération.
11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné. C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être son dernier adieu à l'Espagne.
12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots mugissans.--Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la distance nous reportons nos regards vers elles.
13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé; et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire!
14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le coeur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables, les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.
15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si, dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes nous sont chères, nous devons sangloter;--c'est-à-dire jusqu'à ce que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes.
16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y glisseront ce chant lui-même.
[Note 52: Super flumina Babylonis.]
17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères tombaient dans l'amer élément: doux sur le doux (j'aime beaucoup à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans de réforme.
[Note 53: «LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (Jetant des fleurs:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de fleurs.»
(Hamlet, act. V, sc. Ire.) ]
18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés, du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu, ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la relire.)
19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est impossible et absurde:--cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a pas de remède pour les chagrins de l'ame.»--(Ici le vaisseau fit un bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.)
20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»--(Ici il se sentit plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi à redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drôle de Pedro.--Ô Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chère Julia, tu vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha d'articuler.)
21. Il ressentit ce froid malaise de coeur, ou plutôt d'estomac, qui, sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent émétique.
22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses yeux bandés.
23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris, puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac dans son premier voyage sur mer.
24. Le vaisseau, appelé la très-sainte Trinidada, faisait directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole des Moncade était établie long-tems avant la naissance du père de Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons, et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.
[Note 54: Depuis le commencement du seizième siècle, quand le fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de Naples. Voyez Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers.]
25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac, soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de frayeur.
26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce. Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait enlever un mât ou quelque chose de semblable.
27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment contenait quatre pieds d'eau.
28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils cherchaient à lui opposer.
29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M. Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.
30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un seul coup le vaisseau sur le flanc.
31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts, offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt; car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur espérance, leur coeur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans où ils étaient sur le point de se noyer.
32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon, ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le bâtiment se redressa avec violence.
33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre, comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la tonne.
34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer, et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan.
35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs, et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de tomber ivres morts.
36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en sera rien de plus.--Non, répondit Juan; sans doute la mort nous attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.
37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et irrévocable voeu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pança, les courses de Juan.
38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait; alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile.
39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile? Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe de Lyon.
40. C'était là en effet que le vent et les vagues les avaient poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore--non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus. Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le télescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la nuit tombante.
42. Une seconde tempête les menaçait.--Un second vent frais souffla, et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.
43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses désespérantes pour les moribonds.
44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau. Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs saints.--Mais nul ne survécut pour accomplir son voeu. Ceux-ci regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution, et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur elle.
46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être transportées dans le cutter[55].
[Note 55: Espèce de canot.]
47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une partie de leur boeuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.--Ajoutez un tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.
[Note 56: Le gallon contient près d'un litre.]
[Note 57: Muid florentin, fiasco.]
48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment auraient-elles contenu assez de provisions?
49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort.
50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié hystérique.--Il fallait un miracle pour les sauver.
51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et retombant la tête la première--s'engouffra.
52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens, s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même.
53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie.
54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans la chaloupe.
55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour faire dire une messe.
56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage, tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita) était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter; la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe, chacun songeait avant tout à s'y ménager une place.
58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta dans la barque et y sauta lui-même après lui.
59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de leur sauver la vie.
60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots. Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne tarda pas à être submergé.
[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. De sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances. Il y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il consiste dans le mot damp'd, qui se prend également pour mouillé et pour découragé.]
61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit.
62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces. L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux.
63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des cieux.
64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59].
[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime alarming; il l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette strophe, la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur douleur le malade; lesquels aiment mieux se flatter, etc.]
65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter leurs débiteurs.--Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns, j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers, le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé de voguer çà et là.--Elle devait contenir un équipage et un assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs.
[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle.
«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes cruelles, indomables et sauvages.»]
67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il trouvera toujours le boeuf, le veau et le mouton d'une digestion moins laborieuse.
68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent, ils éprouvèrent une défaillance de coeur, et tombèrent sur leurs provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les conserver.
69. On en prévoit aisément la conséquence.--Ils mangèrent tout ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.
70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu, clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour satisfaire au présent appétit.
71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père, Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci dévora, en soupirant après le reste.
71. Le septième jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et la brise ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.--Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.--Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres.
74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia.
75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa voix.--Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan.
76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.
77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux goulus qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par les gens de l'équipage.
78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur.
79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus de voracité tombèrent dans un délire de rage.--Dieu! comme ils blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents, hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils expirèrent en désespérés.
80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns, plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de la même manière.
81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix.
82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa avec discrétion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attrapèrent deux boobis[61] et un noddi[62], qui les décida à abandonner le corps mort.
[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de butor est plutôt une espèce d'oiseau de tempête, ou de pétrel. Le butor se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.]
[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et même sur la main que les matelots lui tendent.»
(Hist. naturelle du Noddi.) ]
83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant, souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre.
[Note 63:
Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti Riprese 'l teschio misero co' denti Che furo all' osso come d' un can forti.
(DANTE, Inferno, canto XXXIII.)
Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle, pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie ici: politely (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait de ses enfans.
Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno. ]
84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité--dans un puits.
85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de porter, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupté de boire.
86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes les joies du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent trouver des consolations dans leur foi.
[Note 64: «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.» Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est consolé, et toi tu es tourmenté.»
(Luc, ch. XVI.) ]
87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le coeur de son père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que le poids insensible pressé contre son coeur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.
92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule, précisément comme un oeil noirci dans une lutte (car on est obligé quelquefois de boxer sans masque).
93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.--Autant vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à leurs yeux comme l'espérance,--et, pour tout dire, un céleste kaléidoscope[65].
[Note 65: Kalou eideos skopê, qu'on peut traduire: beau point de vue.]
94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux jusqu'à la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux présage encore.
95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa branche d'olivier.
96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non, disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière erreur.
97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct, élevé et palpable à la vue.
98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait (la première fois depuis longues années), et trois autres étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts.
99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des becs-à-faucon[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie, et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard seul leur envoyât ce moyen de salut.
[Note 66: Hawks-bill; c'est celle que Buffon et tous les naturalistes français désignent sous le nom de caret. M. A. P. traduit toujours turtle, de quelque espèce qu'elle soit, par tourterelle.]
100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres îles.
101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les autres. Les deux goulus les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'écume des flots sur leur visage.
102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant Pédrillo dans de l'eau salée.
103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et ardens.--Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan.
104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque fut submergée.
105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers) Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
[Note 67: Voyez la Vie de Lord Byron.]
106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand danger pour lui venait d'un goulu qui saisit par la jambe un de ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc fut le seul qui atteignit au rivage.
107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir. Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans vie.
108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'était peut-être vainement sauvé.
109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés, morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un rivage stérile et inconnu.
110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit. Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.
111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son coeur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en s'éloignant.
112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque, sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante figure de femme de dix-sept ans.
113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher, la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un soupir de Juan répondit à son tact délicieux.
114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un soupir--en même tems qu'elle.
115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille et sa suivante;--jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure moins grave et de traits moins délicats.--Ensuite elles se mirent à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté.
116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses, descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île.
117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène. C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et déploie sa force et son venin.
118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.--Lèvres charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres idéales).
119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les ciseaux mortels n'auront pu atteindre.
120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque chose de folâtre et de mystique.
121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de noeuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige étaient, sans bas, posés dans des pantoufles.
122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient semés que de noeuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien, quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient plus sémillans et plus petits.
123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68].
[Note 68: «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts et les divise avec adresse.»
(Iliade, ch. IX.) ]
124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer.
125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de plusieurs possesseurs précédens.
126. C'était donc un pêcheur,--mais un pêcheur d'hommes, à l'exemple de Pierre l'apôtre.--Il allait de tems en tems à la pêche des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche de s'adonner en pleine sécurité.
127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares.
128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable.
129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,--non pas mort, mais bien près de l'être,--l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé. Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche peau.
130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de nous[69] et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa guérison il l'eût exposé en vente.
[Note 69: Nous, nous, prudence, sagesse, jugement.]
131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de péage qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.
133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'oeufs, du café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.
134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs; il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'oeil troublé se rouvre humecté de pleurs.
135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;--mais la jeune fille qui avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le coeur échappe comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.--Elle oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.
136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la nature.
137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte, sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur, ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé; ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la narration de mon grand-père[70].
[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable et plus touchant.]
138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement, tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait, rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en grec, en turc, en arménien,--et qui ne concevaient rien à semblable fantaisie.
139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute.
140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil; j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures.
141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la colorait, et faisait jaillir de son coeur sur ses joues un large sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas rouge.
142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une soeur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être pas uniquement aérienne.
143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres, recueillant avec délices sa respiration insensible.
144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait frire quelques oeufs, jugeant bien après tout que le jeune couple finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs, elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du thé, mais du moins il s'y trouva des oeufs, des fruits, du café, du poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par amour, sans aucune rétribution.
146. Une fois les oeufs cuits et le café préparé, Zoé eût bien voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se réveiller.
147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine. Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte.
148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau comme le noeud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la souffrance eût un peu jauni ses traits.
149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la Vierge Marie.
150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne, avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque nourriture.
151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône.
152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relève autant l'éclat des dames que celui des astres.
153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque nourriture; surtout un beefsteak.
154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues de boeufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle dans laquelle Juan se trouvait.
155. J'ai dit que le boeuf y était rare, et je ne puis m'empêcher de croire que la vieille fable du Minotaure--à l'occasion de laquelle nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le déguisement d'une génisse[71],--nous apprend simplement (si l'on écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux.
[Note 71:
Quæ torvum ligno decepit adultera taurum, Dissortemque utero fetum tulit.
(Ovide, liv. VIII.)
Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de lui:
Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas. ]
156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de boeuf;--quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu cher. Tels étaient les Crétois,--d'où je conclus que le boeuf et les combats sont tous deux dus à Pasiphaé.
157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude, aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un alderman ou d'un loup marin.
158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée, savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement crever.
159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence, par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.--Elle les ôta de sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mangé de quoi rendre un cheval malade.
160. Ensuite,--comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à peine décent,--elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le costume d'un Turc ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.--Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.
161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque, n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le romaïque.
162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage (le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul coup-d'oeil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne manquait pas d'interpréter.
163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il ne l'eût fait dans aucune grammaire.
164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un chaste baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec; d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais, ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73], de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens discoureurs en prose et en dévotion.--Vos poètes, je les hais, et je n'en ai jamais lu un seul.
[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse Guiccioli.]
[Note 73: Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien, maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une édition de ses oeuvres théologiques, morales et poétiques, en trois volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.]
[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]
[Note 75: Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et des pensées. Ils ont été traduits en français.]
[Note 76: Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en 1800.]
166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme certains chiens ma curée[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous les sots anglais que je pourrais toucher de ma verge, ennemis, amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du passé qui ne doivent pas revenir.
[Note 77: Cette parenthèse est une citation.]
167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil, et auxquels son coeur et celui d'une religieuse étaient également incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort souvent.
168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tôt pour Juan qui aimait assez à dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi sur un lit de roses.
169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur; chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.
170. Tandis que nous livrons notre coeur à Vénus (sans le coeur, l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix), il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les oeufs et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.
171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui firent jamais palpiter un jeune coeur; de plus ceux de la suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout cela,--et les répétitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, après s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et à Haidée.
172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse, que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée, était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée, un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et les plaisirs sont nés jumeaux.
173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui, c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, hélas! et son dernier.
174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait. À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands, allant de Raguse à Scio.
175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère, et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace. J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont rarement mises en surveillance.
176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une promenade.--Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé et évanoui.--Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité opposée.
177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi limpide que les eaux d'un lac.
178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante rasade. Rosée du coeur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,--mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la gaîté! à demain les avis et le soda-water.
179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire; car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride et stérile. Mais revenons.--Buvez à votre aise, et quand vous vous réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire.
180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage, de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de soda-water.
[Note 78: Hock, espèce de vin d'Allemagne.]
181. La côte,--je crois que c'était la côte que je décrivais,--oui, c'était bien elle,--était alors aussi calme que les cieux; les sables--semblaient dormir, les vagues azurées étaient déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui, retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient à peine.
182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.
183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un oeil étincelant, jaillissait une seule étoile.
184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent aller au charme profond qu'inspire le crépuscule.
185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient mutuellement une lumière brûlante;--alors leurs lèvres se rapprochèrent, et se collèrent en un baiser.
186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté, qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières années, lorsque le coeur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert, que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un crève-coeur.--Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense, l'estimer d'après leur longueur.
187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait combien!--Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé, ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme font les abeilles;--leur coeur étant la fleur dont ils aspiraient le miel.
188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'eût jamais dû s'évanouir[79].
[Note 79: On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur corps lui-même.]
189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient formées de mots rompus, et cependant ils pensaient un même langage;--toutes les brûlantes expressions que la passion inspire trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu'Ève, après sa chute, ait conservé à ses filles.
[Note 80:
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau: Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé.
(LA FONTAINE.) ]
190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance.
191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames pouvaient jamais périr.--Mais peu à peu ils reprirent leurs sens, pour les reperdre et les abîmer encore: le coeur d'Haidée, palpitant sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de son amant.
192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si solitaires! Puis c'était l'heure où le coeur est le plus ému, et, ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine ou quelque plaisir.
193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens, un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours. Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la crise elle eût dû s'en souvenir.
194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés. On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un mot entièrement grec.
195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés, et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides, tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de son souffle, et son coeur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé et à ce qu'elle accorde encore.
196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie, un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.
197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons, environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais dépouillée de ses terreurs[81].
[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]
198. Haidée veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour, cette solitude de l'Océan pénétraient son coeur de leur influence réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée, il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur ses joues brûlantes.
199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les ressentent.
200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme, l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes; elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler sans cesse, elles désespèrent celui que leur coeur brûlant idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prières.
201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].
[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme lancée contre une célèbre blue-stocking d'Angleterre. On voit bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, Dufresnois, etc.]
202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni inquiétude, ni amour; son coeur battait dans ce lieu seul.
[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé rendre:
Born when the sun Showers triple light, and scorches even the kiss Of his gazelle-eyed daughters.
«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»]
203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de coeur! et pourtant chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas encore taxé[84].
[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]
204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils venaient d'engager leur coeur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre: ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.
205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide le directeur, et Sapho, la sage Blue-Stocking, (de laquelle puisse le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.
206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage, et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César, Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.
207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction immorale avec des théories réellement assez praticables. Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): «Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait le sage roi Sardanapalus.
208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?
209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre, condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit, dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai quelques désirs.
210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe, m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers, répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie, avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en Vénitienne[85]).
[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli, sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait Don Juan. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:
«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête, tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa figure a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature. Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français, mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»]
211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au beau idéal.
212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable, tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.
213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car, si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le coeur, en même tems que pour le foie.
214. Le coeur est, comme le firmament, une partie des cieux; mais aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré, rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du coeur, et voilà ce qui forme le climat anglais de nos années.
215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent comme un noeud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine, jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte appelé central.
216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause auprès de tous ceux qui daigneront me lire.
Chant Troisième.
1. Muse, salut! et coetera.--Nous avons laissé Juan endormi sur un sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son coeur.
2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons dans notre coeur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir bientôt périr.
3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large. Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme seul touchera son coeur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses préférences.
4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement engagé son coeur, bien que même alors aucunes prétendent être restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles aimeront encore.
5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord. Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.
6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une faiblesse ridicule.
7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!
8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?
9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.
10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien, chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement dessinées d'après leurs femmes.
11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les mathématiques[86].
[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]
12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un attachement illicite.
13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que son bon écumeur de père était en course.
14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de marine.
15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.
[Note 87: Gentleman a tout-à-fait la signification de notre mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les Français craignent de le traduire littéralement: il répond au quirites des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.]
16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large commission pour le dey de Tripoli.
[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare, à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou Maynottes, ont remplacé les Lacons.]
17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa fille.
18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.
19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de l'île.
20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses d'argent.
21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.--Combien d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais état de leur intérieur!--Quels transports d'amour chez les uns, quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos coeurs reprendre leur ancienne place.
22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.--Une famille de dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père, descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses montent de leur côté au grenier.
23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-même, qui vient lui mordre--les jambes.
24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la femme.
25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette espèce,--j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,--la seule qui soit susceptible de durée,--la plus solide de toutes les connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir que d'écran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses, j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.
26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en demander la cause, plus qu'à un philosophe.
27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin; il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement, des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de papillon.
28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes inaccoutumés d'allégresse, il entendit,--non pas, hélas! la musique des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon; ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux.
29. Il avança plus près encore, et comme il descendait la pente à la hâte, il remarqua à travers les branches agitées, et parmi d'autres indices de fête, une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, cette danse guerrière, objet de la préférence des Levantins.
30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la première et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, se tenaient toutes ensemble comme un collier de perles; les mains entrelacées, elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de longues et noires boucles de cheveux--(dont la moindre eût rendu fous dix poètes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et attentive réunion lui répondait en choeur des pieds et de la voix.
31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées autour de leurs plats, quelques autres sociétés commençaient à dîner: la vue était délectée par des pilaus[89] et des mets de toute espèce, des flacons de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les fruits de dessert; les oranges parfumées et les succulentes grenades, balancées au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger toucher pour descendre sur leurs genoux.
[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent avec leurs mets: il remplace à peu près, chez eux, notre pain.]
32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un bélier blanc comme la neige, et couronnait de fleurs ses vénérables cornes; paisible comme l'agneau qui vient de naître, le patriarche du troupeau courbe obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt il accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt il baisse en jouant son front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis aussitôt il recule comme dompté par leurs faibles mains.
33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens pleins d'éclat, de grands yeux noirs, des joues d'une fraîcheur angélique et rosées comme des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de l'enfance, tel était le tableau exact que formaient ces petits Grecs: à cette vue le philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.
34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trésors secrets trouvés dans un vallon écarté; les merveilleuses reparties des jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire l'or pur et guérir les morsures venimeuses; les rochers enchantés qui s'ouvrent quand on les touche; et enfin (mais cela était bien réel) les dames magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs époux en bêtes.
35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique, les histoires persanes, tout offrait d'agréables et inoffensifs passe-tems: mais Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son absence, et prévoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilité de ses dispositions testamentaires.
36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls sont encore exposés les plus heureux mortels, même après leur dîner!--Un jour d'or pour un siècle de fer, voilà tout ce que le mieux partagé des réprouvés peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins quand il chante) est une sirène qui séduit les jeunes imprudens, pour ensuite les écorcher tout vivans. En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher une couverture mouillée.
37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui voulait procurer une surprise agréable à sa fille (il surprenait en général les hommes avec l'épée),--n'avait envoyé personne pour avertir de son arrivée; personne ne se remua donc: long-tems il s'arrêta pour bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et réellement il était plutôt surpris qu'enchanté de trouver une si belle compagnie invitée.
38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport (et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si ces gens-là mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs semaines le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupières et même leurs lèvres s'étaient desséchées; les roses étaient revenues sur les joues d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, et elle conduisait pour elle-même les affaires de la maison.
39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les valets étaient tous à boire ou les bras croisés, passe-tems qui les rend les plus heureuses gens du monde. L'hospitalité du père semblait sordide, comparée à l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, quand elle n'avait pas une heure qu'elle ne consacrât à l'amour.
40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu de ces divertissemens il ne pourra se contenir, et, à vrai dire, il n'était pas obligé d'en être fort satisfait; peut-être vous vous attendez à de promptes exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour le moins; vous ne doutez pas qu'en faisant quelques exemples mémorables, il ne développe les inclinations royales d'un pirate!
41. Vous êtes dans l'erreur;--c'était l'homme le plus doux et le mieux élevé qui jamais eût coupé une gorge ou conduit un vaisseau. Il était si familier avec tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une femme même eût pu cacher plus de fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme eût tant de goût pour les courses d'aventures! c'eût été une excellente acquisition pour la bonne société.
42. Il s'avance près du premier groupe de convives, et, frappant sur l'épaule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier qui, dans tous les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à ses paroles, le Grec auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.
43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête joyeuse, il tendit le rouge-bord par-dessus son épaule, et d'un ton de voix peu ferme: «Les paroles altèrent, je n'ai pas de tems à perdre.» Un second ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre vieux maître est mort; vous feriez mieux de vous adresser à son héritière, notre maîtresse.--Notre maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre maîtresse! c'est-à-dire, notre maître,--pas le vieux, mais le jeune.»
44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air de sérénité, et cherchant même à rappeler son sourire, il pria l'un d'entre eux de lui dire le nom, la qualité du nouveau maître qui, suivant toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre d'épouse.
45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou ce qu'il est, ni d'où il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais bien, c'est que ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: et si vous avez à demander quelque chose de plus, adressez vos questions à mon voisin de ce côté; il vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne n'aime plus à s'écouter parler[90].»
[Note 90: Imitation de Morgante Maggiore, poème trop peu connu en France:
Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto Io non credo più al nero ch' all' azzurro; Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto, E credo alcuna volta anco nel burro! Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto, E molto più nel espro che il mangurro Ma sopra tutto nel buon vino ho fede E credo che sia salvo che gli crede.
«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise, au moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui croit en lui sera sauvé.»
(Ch. XVIII, st. CLI.) ]
46. Je disais que Lambro était un homme patient, et certes il montra dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme le mieux élevé de la France, ce parangon des nations. Malgré les railleries lancées contre les siens même, il sut dissimuler et ses inquiétudes et les plaies de son coeur, et les insultes de cette valetaille gourmande--et acharnée sur son propre mouton.
47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à commander,--à faire aller et venir ses gens,--à voir ses désirs exécutés en un tour de main,--soit que sa voix demandât une mort ou des fers,--on peut s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; la chose est cependant bien réelle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous les cas celui qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable de gouverner--qu'un Guelfe[91].
[Note 91: Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent être descendus du fameux Guelfe qui donna son nom à l'une des deux grandes factions d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.]
48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais c'est quand il n'était pas sérieusement irrité; dans ce dernier cas il restait calme, concentré, lent et silencieux, il se repliait sur lui-même comme le boa; jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence était bien plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un second inutile.
49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer vers la maison, mais par un chemin détourné. Ceux qu'il vint à rencontrer par hasard ne firent pas attention à lui, tant on s'attendait peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce moment dans son coeur pour Haidée, c'est plus que je ne puis dire; en tous cas, pour un père arrivant quand on le croyait mort, ces fêtes devaient paraître un singulier genre de deuil.
50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient maintenant à la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un époux ou bien sa femme (autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez pas, quelle qu'eût été la violence de leurs anciennes querelles, que cet incident imprévu n'en occasionât de plus vives encore, et que les pleurs répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec plus d'abondance sur l'époux ressuscité.
51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pensée vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses mentales du trépas: trouver la pierre de notre foyer transformée en pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis étincelant, les pâles cendres de nos espérances, c'est un tourment profond que ne concevra jamais un célibataire.
52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la solitude, en passant le seuil de sa porte sans être accueilli par un salut. C'était pourtant là que le tems lui avait filé des jours paisibles, que son coeur et ses yeux avaient suivi avec tant de délices les jeux innocens d'une fille chérie, seul vertueux objet de ses sentimens ordinaires.
53. C'était un homme d'un caractère singulier: doux dans ses habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modéré dans sa conduite, ennemi de tout excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une perception facile, d'un courage à toute épreuve, en un mot capable de mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de sa patrie et son désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à faire des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même.
54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la dureté, fruit d'une longue habitude; la vie périlleuse dans laquelle il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les soupirs qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait contribué à le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami et mauvaise rencontre.
55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce répandait encore quelques rayons héroïques dans son ame, comme jadis dans celle des conquérans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai que sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;--mais hélas! sa patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'était la rage de la voir asservie qui l'avait porté à haïr l'univers et à combattre toutes les nations.
56. L'influence du climat avait aussi donné à son esprit une certaine élégance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutât, il laissait deviner l'influence.--Le meilleur goût avait présidé au choix de sa résidence; il aimait la musique, il admirait les scènes sublimes de la nature, et c'était en entendant un petit ruisseau tomber devant lui en nappes de cristal, c'était en contemplant la beauté des fleurs, qu'il charmait son esprit dans les heures de calme.
57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle seule, au milieu des scènes furieuses dont il avait été l'auteur ou le spectateur, avait conservé de l'empire sur son coeur. L'affection qu'il avait pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore de tendresse pour l'humanité, et le nouveau Cyclope serait tombé dans le plus furieux aveuglement.
58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, dans sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, quand il soulève ses vagues irritées, brise souvent le vaisseau que des rochers avoisinent; mais une fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se calmeront avant le ressentiment silencieux, grave, austère et profond d'une ame vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un père.
59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent tendrement dès que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le soir de notre vie; à la vérité ils nous laissent une compagnie excellente,--la goutte et la pierre.
60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne se présente pas après dîner[92]). Il est agréable de voir une mère nourrir elle-même ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus maigre). Semblables à des chérubins placés aux angles d'un autel, ils se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir un pécheur). Une dame, environnée de ses filles et de ses nièces, brille comme une guinée au milieu de pièces de sept schellings.
[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble ces derniers, pendant la première partie de la soirée.]
61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte secrète et entra dans sa maison, à la nuit tombante. Cependant la dame et son amant présidaient au festin, dans tout l'éclat de leur beauté: une table incrustée d'ivoire était placée devant eux et entourée d'une foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient la matière de la vaisselle, les vases les moins précieux étaient de nacre et de corail.
62. Cent plats environ composaient le dîner: de l'agneau aux noix de pistaches,--en un mot toute espèce de mets; des soupes au safran, des friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renfermés des filets; le tout accommodé au-delà des voeux du plus délicat sibarite: les boissons consistaient en sorbets variés de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à travers les pores de l'écorce, ce qui ajoute encore à leur saveur.
63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour de la salle, dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gâteaux de datte terminèrent le repas, qui fut aussitôt remplacé par la fève du plus pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses en filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir des clous de girofle, de la canelle et du safran; mais (à mon goût) cela lui enlevait de sa qualité.
64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie formée de pans de velours diversement peints, et brochés en fleurs de soie damassée; une bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, richement travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées délicatement en bleu, de belles sentences persanes, tirées des poètes et des moralistes les plus estimés.
65. Ces inscriptions orientales, placées si communément dans ces contrées sur les murs, sont une espèce de moniteurs chargés de rappeler à l'esprit, comme les crânes des banquets de Memphis, les mots qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui lui enlevèrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer les trésors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un moraliste plus sévère encore: c'est le plaisir.
[Note 93: «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille, un grand festin, et chacun buvait suivant son âge... Le roi, les seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.
«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre, sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les mouvemens de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées la troublèrent, etc.»
(DANIEL, ch. V.) ]
66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; un grand génie qui trouve la mort au fond d'un verre; un roué transformé tout d'un coup en méthodistique ou éclectique--(c'est le nom sous lequel ils aiment maintenant à dire des prières), mais surtout un alderman frappé d'apoplexie, sont des exemples qui réellement confondent l'esprit, et prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, ont des résultats aussi funestes que les excès de table.
67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur sopha occupait trois parties complètes de l'appartement,--et semblait de la dernière fraîcheur. Le velours des coussins--(plutôt faits pour garnir un trône) était écarlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broché en or, dont les rayons tissus rappelaient le vif éclat de ceux qui remplissent les cieux vers le milieu du jour.
68. Quant à la splendeur, on en avait confié le soin au cristal, au marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; sur les carreaux étaient jetés des nattes indiennes et des tapis de Perse que le coeur eût tremblé de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, et telles autres gens habitués à gagner leur pain en qualité de ministres et favoris (c'est-à-dire par dégradation) étaient là réunis en foule comme à la cour ou à la foire.
69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou d'argent.--On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés--et de vins--à la disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner.
70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier était jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa chemise,--et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick, tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages groupés autour de la lune.
[Note 94: Ou plutôt tchelek: c'est une ceinture de soie. (Voyez le Dictionnaire turc de Meninsky.)]
71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait pas d'attache,--l'or pur en étant assez flexible pour que la main le contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux, tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche que métal précieux eût jamais entourée[95].
[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes de sa patrie.
(Note de Byron.) ]
72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang. Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se terminer autour de la plus jolie cheville du monde.
73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la lumière matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas été enfermés, ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte.
74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût perdu sa virginité,--trop purs même pour les noeuds terrestres les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle.
75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance rosée.
[Note 96: «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour la trouver gracieuse.»
(Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare.) ]
76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'oeil en la contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour une vision:--peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:
...Est fol, à mon avis, Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].
[Note 97: Le roi Jean, acte IV, sc. 2.]
77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une aigrette d'émeraude chargée d'un noeud de cheveux, présent d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours tremblante, ne s'affaiblissait jamais.
[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.]
78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux, car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: «il demandait un gros intérêt.»
79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à manquer de pudding.--Pendant quelques années il avait compromis sa destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance; mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité de Southey et le talent poétique de Crashaw.
80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens, et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des étoiles fixes,--il avait pris l'habitude des courbes et des lignes rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait avec une telle expansion de verve,--qu'il avait certes les plus beaux droits à la pension de poète lauréat.
81. Mais il avait du génie.--Quand un renégat, vates irritabilis, en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer; il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à capter l'attention publique:--mais à mon sujet.--Voyons,--de quoi s'agissait-il? Ah!--le chant troisième,--le charmant couple,--leurs amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de vie qu'ils menaient dans leur île.
82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99].
[Note 99: C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît jamais celui qui les donne.]
83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente jeunesse.
84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait sa verve en défaut:--ce qui lui valut quelques présens et quelques remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en Grèce.
85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le God save the King, ou le Ça ira, peu lui importait, il ne s'occupait que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens. Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on reproché de montrer la même flexibilité de talent?
86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre, un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade ou une romance sur la dernière guerre;--autant en Portugal; en Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.--(Voyez ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les Trecentisti[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans le genre de celle-ci:
[Note 100: Les poètes du treizième siècle.]