III.
Athènes, au couvent Franciscain, le 17 mars 1811. Je dois avoir un entretien avec ce savant Thébain.
Quelque tems après mon départ de Constantinople pour venir ici, je reçus le trente-et-unième numéro de la Revue d'Édimbourg, qui, à cette distance, était une faveur dont j'étais redevable au capitaine d'une frégate anglaise qui était dans les eaux de Salamine. L'article 3 de ce numéro contenait la revue d'une traduction française de Strabon; on y avait ajouté quelques remarques sur les Grecs modernes et leur littérature, avec une courte notice sur Coray, un des auteurs de la version française. Je me bornerai à un petit nombre d'observations sur les remarques, et le lieu où je les écris me justifiera, je l'espère, de les introduire dans un ouvrage lié, sous plusieurs rapports, à ce sujet. Coray, le plus célèbre des Grecs vivans, au moins parmi les Européens, naquit à Scio (dans la Revue on le fait naître à Smyrne, j'ai des raisons de croire que c'est inexact), et, outre la traduction de Beccaria, et d'autres ouvrages mentionnés par l'écrivain de la Revue, il a publié un lexique en romaïque et en français, si je dois en croire l'assurance que m'en ont donnée quelques voyageurs danois nouvellement arrivés de Paris. Mais le dernier lexique que nous ayons vu ici, en français et en grec, est celui de Grégoire Zolikoglou[A]. Coray a été récemment engagé dans une désagréable controverse avec M. Gail[B], commentateur parisien et éditeur de quelques traductions de poètes grecs; parce que l'Institut de France lui avait adjugé le prix pour sa version d'Hippocrate: Περί ύδἀτων, etc., au désappointement, et par conséquent au mécontentement de M. Gail. Des éloges sont indubitablement dus aux travaux littéraires et au patriotisme de Coray, mais une part de ces éloges ne doit pas être enlevée aux deux frères Zozimado (marchands établis à Livourne), qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenu, dans le but exprès de chercher à éclaircir les obscurités des anciens Grecs, et d'ajouter aux recherches modernes de ses compatriotes. Coray toutefois n'est pas aussi célèbre parmi ses compatriotes que quelques-uns qui vivaient dans les deux derniers siècles; plus particulièrement Dorothéus de Mitylène, dont les écrits helléniques sont si estimés par les Grecs, que Meletius les nomme: Μετα τόν Θουχύδιδην καί Ξενοφώντα άριστος Ελληνωυ. (P. 224, Histoire Ecclésiastique, vol. 4.)
[Note A: J'ai en ma possession un excellent lexique, τριγλωσσον, que j'ai reçu de S.G., esq., en échange d'une petite pierre précieuse. Mes amis, antiquaires, ne l'ont jamais oublié, et ne me l'ont pas encore pardonné.]
[Note B: Dans le pamphlet de M. Gail contre Coray, il parle de jeter l'insolent helléniste par les fenêtres. Sur ce, un critique français s'écrie: «Oh! mon Dieu! jeter un helléniste par les fenêtres, quel sacrilége!» C'eût été certainement une sérieuse affaire pour les auteurs qui habitent dans des mansardes. Je n'ai cité ce passage que pour faire voir la ressemblance de style des controversistes de toutes les contrées policées. Londres et Édimbourg soutiendraient avantageusement, dans ce sens, le parallèle avec cette ébullition parisienne.]
Panagiotes Kodrikas, le traducteur de Fontenelle, et Kamarasis, qui a traduit en français l'ouvrage d'Ocellus Lucanus, sur l'Univers; Christodoulos, et plus particulièrement Psalida, avec qui je me suis entretenu à Yanina, ont aussi beaucoup de réputation parmi les lettrés de leur pays. Le dernier a publié en romaïque et en latin un ouvrage sur le vrai bonheur, dédié à Catherine II. Mais Polyzoïs, qui est désigné par l'écrivain de la Revue comme le seul moderne, excepté Coray, qui se soit distingué par sa connaissance de l'hellénique, si c'est le Polyzoïs Lampanitziotis de Yanina, qui a publié nombre d'ouvrages en romaïque, il n'est ni plus ni moins qu'un marchand de livres ambulant, avec le contenu desquels livres il n'a rien de commun que son nom placé sur la page du titre pour lui en garantir la propriété dans la publication, et c'est, de plus, un homme entièrement dépourvu de connaissances classiques. Cependant, comme ce nom est commun, quelque autre Polyzoïs peut avoir été l'éditeur des lettres d'Aristhainetus.
Il est à regretter que le système du blocus continental ait fermé toutes les communications par lesquelles les Grecs pouvaient faire imprimer leurs livres, particulièrement à Venise et à Trieste. Les grammaires communes à l'usage des enfans sont devenues même trop chères pour les basses classes. Parmi les livres originaux des Grecs modernes, on doit consulter la Géographie de Mélétius, archevêque d'Athènes, et une multitude d'in-quarto théologiques et de brochures ou pamphlets poétiques. Leurs grammaires et lexiques en deux, trois et quatre langues, sont nombreux et excellens. Leur poésie est rimée. La plus singulière pièce que j'en aie vue, il y a peu de tems, est une satire dialoguée entre un Russe, un Anglais et un Français, voyageurs, le waiwode de la Wallachie (ou Blakbey, comme ils le nomment), un archevêque, un marchand, et un Çogïa-Bachi (ou primat). Ils paraissent successivement dans la pièce, et l'écrivain leur attribue à tous l'avilissement actuel des Grecs sous les Turks.
Leurs chants sont quelquefois gracieux et pathétiques; mais les airs sont généralement désagréables aux oreilles d'un Frank. Le meilleur de tous est le fameux: Δεύτε, παἵδες τὤν Ελλἠνων[A]! par l'infortuné Riga. Mais, dans un catalogue de plus de soixante auteurs que j'ai sous les yeux, on en peut trouver tout au plus quinze qui aient traité autre chose que de la théologie.
[Note A: Écoutez, enfans des Grecs, etc. Ce chant sublime a beaucoup de rapport avec la fameuse Marseillaise: on pense que Riga s'en était inspiré.
(N. du Tr.)]
Je suis chargé d'une commission par un Grec d'Athènes, nommé Marmarotouri, à l'effet de prendre des arrangemens, s'il est possible, pour faire imprimer à Londres une traduction en romaïque du Voyage d'Anacharsis de Barthélemy. Il n'a pas d'autres moyens de publier sa traduction, si ce n'est d'envoyer son manuscrit à Vienne par la mer Noire et le Danube.
L'écrivain de la Revue mentionne une école établie à Hécatonesi, et supprimée à l'instigation du général Sébastiani[A]. Le critique veut sans doute parler de Cidonie, ou en turc Haivali, ville située sur le continent, où cette institution, qui renferme une centaine d'étudians et trois professeurs, subsiste encore. Il est vrai que cet établissement a été inquiété par la Porte, sous le ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au lieu d'un collége. Mais, après quelques démarches et le paiement de quelques bourses au Divan, la permission a été accordée de continuer l'enseignement. Le professeur principal, nommé Veniamin (c'est-à-dire Benjamin), est regardé comme un homme de talent, mais comme un franc penseur. Il est né à Lesbos, et a étudié en Italie: il enseigne l'hellénique, le latin, et quelques langues franques; outre cela, il a quelques notions sur les sciences.
[Note A: Alors notre ambassadeur près la Porte-Ottomane.
(N. du Tr.)]
Quoique ce ne soit pas mon intention de m'étendre plus loin sur ce sujet que ce qui concerne l'article en question, je ne puis m'empêcher d'observer que les lamentations du critique de la Revue sur la décadence des Grecs paraissent singulières, lorsqu'il les termine par ces mots: «Ce changement doit être attribué à leurs infortunes plutôt qu'à une dégradation physique.» Il peut être vrai que les Grecs ne soient pas physiquement dégénérés, et que Constantinople contenait, le jour où elle changea de maîtres, autant d'hommes de six pieds et au-dessus que dans ses jours de prospérité. Mais l'histoire ancienne et les publicistes modernes nous enseignent que quelque chose de plus que la perfection physique est nécessaire pour conserver un état dans sa force et son indépendance; et les Grecs, en particulier, sont un triste exemple des rapports intimes qui existent entre la dégradation morale et la décadence d'une nation.
L'écrivain de la Revue parle d'un plan qu'il croit, dit-il, imaginé par Potemkin pour perfectionner le romaïque. J'ai fait d'inutiles efforts pour me procurer des renseignemens sur son existence. Il y avait une académie à St.-Pétèrsbourg pour les Grecs; mais elle a été supprimée par Paul, et n'a point été rétablie par son successeur.
C'est par une distraction de la plume du critique, et ce ne peut être qu'une distraction de sa plume (a slip of the pen) que, à la page 58, nº 31 de la Revue d'Édimbourg, on trouve ces mots: «Nous savons que, lorsque la capitale de l'Orient céda à Solyman...» Il est à présumer que, dans une seconde édition de la Revue, ce dernier mot sera remplacé par celui de Mahomet II[A]. «Les dames de Constantinople, ajoute la Revue, parlaient, à cette époque, un dialecte qui n'aurait pas défiguré les lèvres d'une Athénienne.» Je ne sais pas comment cela pourrait être; mais, il m'est pénible de le dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier, sont bien déchues maintenant, étant aussi loin de choisir leur dialecte ou leurs expressions, que toute la race athénienne ne justifie le proverbe:
Ω Αθηνα πρστη χωρα Τι γαιδαρους τρεψεις τωρα.
[Note A: Dans un précèdent numéro de la Revue d'Édimbourg, 1808, il est dit: «Lord Byron a passé quelques-unes de ses premières années en Écosse. Il aurait pu y apprendre que le mot pibroch ne signifie point une cornemuse, pas plus que duo ne signifie un violon.» Dites-moi, était-ce en Écosse que les jeunes gens de l'Edinburgh Review ont appris que Solyman signifie Mahomet II? et encore que critique signifie infaillibilité? mais voilà comme:
Cœdimus inque vicem prœbemus crura sagittis.
L'erreur semble si bien une distraction de plume (par la grande ressemblance des deux mots, et l'absence totale d'erreur du leviathan littéraire), que je l'aurais passée ici sous silence, ainsi que dans le texte, si je n'avais aperçu dans la Revue d'Édimbourg beaucoup de gaîtés facétieuses, à propos de telles découvertes, particulièrement une récente, dans laquelle les mots et les syllabes sont discutés et transposés. Le passage ci-dessus mentionné me porte involontairement à lui apprendre qu'il est plus facile de critiquer que de bien faire. Ces messieurs ayant si souvent joui d'un triomphe après de semblables victoires, qu'ils me permettent cette petite ovation pour le présent.]
Dans Gibbon, vol. 10, p. 161, on trouve le passage suivant: «Le dialecte vulgaire de Constantinople était grossier et barbare, quoique les compositions d'église et de palais affectassent quelquefois de copier la pureté des modèles attiques.» Quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, il est difficile de concevoir que les dames de Constantinople parlassent, sous le règne du dernier César, un dialecte plus pur que celui dans lequel Anna Comnène avait écrit trois siècles avant, et ces royales pages ne sont pas regardées comme les meilleurs modèles de composition, bien que la princesse γλωτταν ειχεν ΑΚΡΙΒΩΣ αττιχιζουσαν. C'est au fanal et à Yanina que l'on parle le meilleur grec; à Yanina, il y a une école florissante sous la direction de Psalida.
Il vient d'arriver à Athènes un élève de Psalida, qui fait un voyage d'observation dans la Grèce; il est intelligent et mieux instruit qu'un pensionnaire de la plupart de nos colléges. Je rapporte ceci comme une preuve que l'esprit de recherche et d'observation ne sommeille pas chez les Grecs.
L'écrivain de la Revue désigne M. Wright, l'auteur du beau poème intitulé: Horœ Ionicœ, comme propre à donner des détails sur ces Romains de nom et Grecs dégénérés, ainsi que sur leur langue. Mais M. Wright, quoique bon poète et homme capable, a commis une erreur en assurant que le dialecte albanais du romaïque approche le plus de l'hellénique; cependant les Albanais parlent un dialecte aussi notoirement corrompu que l'écossais du comté d'Aberdeen, ou l'italien de Naples. Yanina (où l'on parle le grec le plus pur après le Fanal), quoique la capitale des possessions d'Ali-Pacha, n'est point en Albanie, mais en Épire; et au-delà de Delvinachi, dans l'Albanie propre, jusqu'à Argyrocastro et Tépalin (au-delà de laquelle je ne suis point allé), on parle un grec encore plus mauvais qu'à Athènes même. J'ai eu à mon service, un an et demi, deux de ces singuliers montagnards, dont la langue mère est l'illyrien, et je ne les ai jamais entendu louer, ni leurs compatriotes (que j'ai vus, non-seulement dans leurs demeures, mais au nombre de vingt mille dans l'armée de Veli-Pacha), pour leur grec; mais ils étaient souvent raillés pour leurs barbarismes de province.
J'ai en ma possession près de vingt-cinq lettres (parmi lesquelles il s'en trouve quelques-unes du bey de Corinthe) qui me furent écrites par Notaras, le Cogia-Bachi, et d'autres par le drogman du Caïmacam de la Morée (qui gouverne maintenant en l'absence de Véli-Pacha). On m'a dit que c'étaient de favorables spécimens de leur style épistolaire. J'en ai aussi reçu quelques-unes à Constantinople de la part de quelques particuliers; elles sont écrites dans le style le plus hyperbolique, mais avec le vrai caractère antique.
L'écrivain de la Revue, après quelques remarques sur la langue grecque dans son état passé et présent, arrive à ce paradoxe (page 59) que la connaissance de sa langue maternelle à dû être très-nuisible à Coray pour apprendre l'ancien grec; comme s'il était moins capable de le comprendre à cause qu'il sait parfaitement le moderne! Cette observation suit un paragraphe où l'on recommande en termes explicites l'étude du romaïque comme un puissant auxiliaire, non-seulement au voyageur et au marchand étranger, mais aussi à celui qui fait ses études classiques; en un mot, à toute personne, excepté seulement celle qui peut s'en rendre l'usage familier; et, par une parité de raisonnement, notre vieux langage est regardé comme plus facile à acquérir par les étrangers que par nous-mêmes! Je suis toutefois porté à croire qu'un Allemand, étudiant l'anglais (quoique lui-même d'un sang saxon), serait fort embarrassé pour expliquer Sir Tristrem, ou quelque autre des Auchinlech manuscrits, avec ou sans le secours d'une grammaire ou d'un glossaire. Il paraîtra évident à tous les esprits qu'il n'y a qu'un natif qui puisse obtenir une connaissance compétente, je ne dis pas complète, de nos idiomes tombés en désuétude. Nous devons avoir confiance dans le critique pour son ingénuité, mais nous ne le croirons pas plus que le Lismahago de Smollet, qui soutient que l'anglais le plus pur se parle à Édimbourg. Que Coray ait pu se tromper, c'est possible; mais, s'il en est ainsi, la faute en est à l'homme plutôt qu'à sa langue maternelle, qui est, comme cela doit être, du plus grand secours à l'étudiant grec. Ici l'écrivain de la Revue arrive à l'œuvre des traducteurs de Strabon; j'y termine aussi mes remarques.
Sir W. Drummond, M. Hamilton, lord Aberdeen, le Dr. Clarke, le capitaine Leake, M. Geil, M. Walpole, et beaucoup d'autres personnes qui se trouvent maintenant en Angleterre, ont tout ce qu'il faut pour donner des renseignemens certains sur ce peuple déchu. Le petit nombre d'observations que j'ai publiées n'auraient pas vu le jour, si l'article en question, et, par-dessus tout, le lieu où je l'ai lu, ne m'avaient conduit à méditer attentivement ces pages, que l'avantage de ma situation présente me mettait à même d'éclaircir, ou au moins d'essayer de le faire.
Je me suis efforcé de repousser tous les sentimens personnels qui s'élèvent malgré moi dans tout ce qui concerne la Revue d'Édimbourg; non par le désir de me concilier la faveur de ses écrivains, ou pour effacer le souvenir d'une syllabe de ce que j'ai publié dans le tems; mais simplement parce que je sens l'inconvenance de mêler des ressentimens privés à une discussion de cette espèce, principalement à cette distance de tems et de lieux.
NOTE ADDITIONNELLE SUR LES TURKS.
Les difficultés de voyager en Turquie ont été beaucoup exagérées, ou plutôt ont considérablement diminué depuis quelques années. Les musulmans ont été amenés à une espèce de civilité très-favorable aux voyageurs.
Il est hasardeux de s'étendre beaucoup au sujet des Turks et de la Turquie, puisqu'il est possible de vivre vingt ans parmi eux sans apprendre à les connaître, au moins par eux-mêmes. Autant que ma faible expérience m'a permis d'en juger, je n'ai pour ma part aucune plainte à former; mais je suis redevable de beaucoup de civilités (je puis dire aussi d'amitié) et d'une agréable hospitalité à Ali Pacha, à son fils Véli, pacha de Morée, et à beaucoup d'autres personnes de haut rang dans les provinces. Suleyman Aga, ex-gouverneur d'Athènes, et maintenant gouverneur de Thèbes, était un bon vivant; il était d'un caractère si sociable qu'il était toujours accroupi à table. Pendant le carnaval, lorsque nos compatriotes faisaient des mascarades, lui et son successeur étaient plus heureux de recevoir les masques, qu'aucune douairière de la place du Grand-Veneur (Grosvenor square). Dans une occasion où il soupait au couvent, son ami et son hôte, le cadi de Thèbes, se laissa tomber de table, tandis que le waywode lui-même semblait triompher de sa chute.
Dans toutes mes relations monétaires avec les musulmans, j'ai toujours rencontré l'honneur le plus strict, le plus grand désintéressement. En traitant d'affaires avec eux, on ne rencontre point ces honteuses retenues cachées sous le nom d'intérêt, de différence de change, de commissions, etc., que l'on éprouve uniformément en ayant affaire à un consul grec, qui vous donne des lettres de change même sur les premières maisons de Péra.
Quant à présent, d'après une coutume établie dans l'Orient, vous vous trouverez rarement en perte, parce qu'une bonne lettre de change est généralement retournée par une autre d'une semblable valeur, comme un cheval ou un shawll.
Dans la capitale et à la cour, les citoyens et les courtisans sont formés à la même école que ceux de la chrétienté; mais il n'existe pas un caractère plus honorable, plus aimable et plus courtois que le provincial aga, vraiment turk, ou le gentilhomme musulman de province. On n'entend pas désigner ici les gouverneurs des villes, mais ces agas qui, par une espèce d'alleu féodal, possèdent des terres et des maisons plus ou moins considérables en Grèce et dans l'Asie-Mineure.
Les basses classes sont dans un état de soumission aussi tolérable que le bas peuple dans des contrées qui ont des prétentions plus grandes à la civilisation. Un musulman, en parcourant les rues de nos villes de province, se trouverait plus gêné en Angleterre qu'un Frank dans une pareille situation en Turquie. L'uniforme militaire est le meilleur habillement pour voyager.
On peut trouver des notions satisfaisantes sur la religion et les différentes sectes de l'islamisme dans l'ouvrage français de d'Hosson, et sur leurs manières, etc., peut-être dans l'ouvrage de l'anglais Thornton. Les Ottomans, avec tous leurs défauts, ne sont pas un peuple à mépriser. Égaux au moins aux Espagnols, ils sont supérieurs aux Portugais. S'il est difficile de dire ce qu'ils sont, on peut au moins dire ce qu'ils ne sont pas: ils ne sont pas traîtres, ils ne sont pas lâches, ils ne brûlent pas les hérétiques, ils ne sont pas assassins, quand même l'ennemi marcherait à leur capitale. Ils sont fidèles à leur sultan jusqu'à ce qu'il devienne incapable de gouverner, et ils sont dévoués à leur dieu sans inquisition. S'ils étaient chassés demain de Ste.-Sophie, et si les Russes ou les Français occupaient leur empire, ce serait une question de savoir si l'Europe gagnerait au change? L'Angleterre y perdrait certainement[A].
[Note A: Cet aveu est remarquable dans la bouche de Lord Byron.]
Quant à cette ignorance dont ils sont si généralement, et quelquefois si justement accusés, on peut mettre en doute, en exceptant toujours la France et l'Angleterre, dans quels points usuels de connaissances ils sont surpassés par les autres nations. Est-ce dans les arts habituels de la vie? dans leurs manufactures? Un sabre turk est-il inférieur à un sabre de Tolède? ou un Turk est-il plus mal habillé, logé, nourri et instruit qu'un Espagnol? Leurs pachas sont-ils plus mal élevés qu'un grand d'Espagne? ou un effendi qu'un chevalier de Saint-Jacques? Je ne le crois pas.
Je me rappelle que Mahmout, le petit-fils d'Ali-Pacha, me demanda si mon compagnon de voyage et moi étions de la haute ou basse Chambre du Parlement. Cette question d'un enfant de dix ans prouve que son éducation n'avait pas été négligée. On pourrait douter si un jeune anglais de cet âge connaît la différence du divan et d'un collége de derviches; mais je suis bien sûr qu'un Espagnol ne la connaît pas. Comment le petit Mahmout, entouré entièrement comme il l'avait été par ses gouverneurs turks, eût-il appris qu'il y avait un Parlement en Angleterre, à moins de supposer que ses instituteurs ne bornaient pas ses études au Koran?
Dans toutes les mosquées, il y a des écoles établies qui sont régulièrement fréquentées; et les pauvres sont instruits sans que l'église turque soit en péril. Je crois que le système d'éducation n'est pas encore imprimé (bien qu'il existe déjà des presses turques, et que des livres soient imprimés pour l'instruction militaire du Nizam Gedidd); je n'ai pas entendu dire si le Muphti et les Mollas ont souscrit, ou si le Caïmacam et le Tefterdar ont pris l'alarme, dans la crainte que le jeune homme instruit du turban soit appris à ne pas demander à Dieu sa voie. Les Grecs aussi, espèce de papistes irlandais de l'Orient, ont un collége de leur propre religion à Maynouth,--non, à Haivali, où les chrétiens hétérodoxes reçoivent la même protection des Ottomans, que le collége catholique de la législation anglaise. Qui, alors, osera affirmer que les Turks sont d'ignorans bigots, lorsqu'ils montrent ainsi la même proportion de charité chrétienne qui est tolérée dans le plus prospère et le plus orthodoxe de tous les royaumes possibles? Mais, quoiqu'ils accordent toutes ces choses, ils ne souffriraient pas que les Grecs participassent à leurs priviléges; non: qu'ils se battent bien à la guerre, et paient exactement leur haratch (taxe); qu'ils soient battus dans ce monde et damnés dans l'autre. Émancipons-nous nos hilotes irlandais? Mahomet nous en défende! Nous serions alors de mauvais musulmans et d'indignes chrétiens. À présent, nous réunissons tout à la fois deux excellentes choses: la foi jésuitique, et quelque chose qui n'est pas beaucoup inférieur à la tolérance turque[A].
[Note A: Il y a un fait qui a eu lieu depuis ces sarcasmes de Lord Byron contre sa patrie: c'est l'émancipation des catholiques d'Irlande. Quant à la foi jésuitique et à la tolérance dont il parle, nous n'en sommes pas juges.
(N. du Tr.)]
APPENDIX.
Chez un peuple esclave, obligé d'avoir recours à des presses étrangères, même pour ses livres de religion, il est moins étonnant de trouver un si petit nombre de publications sur des sujets généraux, que d'en trouver quelques-unes sur un sujet quelconque. Le nombre total des Grecs, dispersés dans l'empire turc et partout ailleurs, peut s'élever tout au plus à trois millions; et cependant, pour un si petit nombre, il est impossible de trouver une nation riche d'une si grande proportion de livres et d'auteurs que les Grecs du siècle actuel. «Oui!» diront les généreux avocats de la servitude, qui, tandis qu'ils affirment l'ignorance des Grecs, désirent les empêcher de la dissiper. «Oui! ce sont pour la plupart, si ce ne sont tous, des traités ecclésiastiques, et, par conséquent, utiles à rien.» Fort bien! Que peuvent-ils écrire autre chose, je vous demande? Il est assez plaisant d'entendre un Frank, principalement un Anglais, qui abuse ainsi le gouvernement de son propre pays; ou un Français, qui peut abuser tout autre gouvernement, excepté le sien, et qui peut écrire à sa volonté sur chaque sujet philosophique, religieux, scientifique, sceptique ou moral, méprisant les légendes grecques! Un Grec ne peut écrire sur la politique, et ne peut esquisser aucune science, faute d'instruction; s'il doute, il est excommunié et damné: c'est pourquoi ses compatriotes ne sont pas empoisonnés par la philosophie moderne; et quant aux écrits moraux, remerciez-en les Turcs: ils ne connaissent pas ces choses-là. Que leur reste-t-il donc, si le cercle dans lequel ils peuvent écrire est tracé? La religion et la biographie sacrée; et il est assez naturel que ceux qui ont si peu de choses en partage dans cette vie jettent leurs regards sur la vie future. Alors on ne devra pas être surpris que dans un catalogue que j'ai maintenant sous les yeux, de cinquante-cinq écrivains grecs, dont la plupart étaient encore vivans il y a peu d'années, il ne s'en trouve pas plus de quinze qui aient traité autre chose que la religion. Le catalogue en question est contenu dans le vingt-sixième chapitre du quatrième volume de l'Histoire Ecclésiastique de Mélétius. J'extrais de ce catalogue une liste des auteurs qui ont écrit sur des sujets généraux; elle sera suivie de quelques spécimens en romaïque[A].
[Note A: On doit observer que les noms cités ne le sont pas dans un ordre chronologique; mais ils sont pris au hasard parmi ceux qui ont brillé depuis la prise de Constantinople jusqu'au tems de Mélétius.]
LISTE D'AUTEURS ROMAÏQUES[A].
[Note A: Nous avons cru inutile de reproduire à la fin de cette liste les spécimens romaïques dont parle Byron. Le très grand nombre de nos lecteurs n'y auraient rien compris; et les savans les chercheront plus naturellement dans le texte original.
(N. du Tr.)]
Néophitus, diakonos (le diacre) de la Morée, a publié une grammaire étendue et aussi quelques réglemens politiques, qui ont été laissés inachevés à sa mort.
Prokopius, de Moscopolis (ville de l'Épire), a écrit et publié un catalogue des Grecs savans.
Séraphin, de Périclée, est l'auteur de beaucoup d'ouvrages en langue turque, mais en caractère grec, pour les chrétiens de la Caramanie, qui ne parlent pas le romaïque, mais qui lisent ce caractère.
Eustathius Psalida, de Bucharest, médecin, fit le voyage de l'Angleterre dans le but de s'instruire (χάρευ μαθήσεως); mais quoique son nom soit cité, on ne dit pas qu'il ait publié quelque ouvrage.
Kalliuikus Torgeraus, patriarche de Constantinople. On a de lui plusieurs poèmes et des traités en prose, ainsi qu'une liste des patriarches, depuis la dernière prise de Constantinople.
Anastasius Macedon, de Naxos, membre de l'académie royale de Varsovie: c'est un biographe d'église.
Démétrius Pamperis, de Moscopolis, a écrit plusieurs ouvrages, particulièrement un commentaire sur le Bouclier d'Hercule, d'Hésiode, et deux cents contes (on ne dit pas sur quels sujets); et il a publié sa correspondance avec le célèbre George de Trébisonde, son contemporain.
Mélétius, célèbre géographe, auteur du livre d'où cette liste est tirée.
Dorothéus, de Mitylène, philosophe aristotélicien. Ses ouvrages helléniques sont en grande réputation, et il est estimé par les modernes (je cite les paroles de Mélétius): μετά τόν Θόυχυδίδην καἰ Ξενοψωντα ἀριϛοϛ Ελλἠνων. J'ajoute, sur l'autorité d'un Grec bien informé, qu'il était si célèbre parmi ses compatriotes, qu'ils avaient l'habitude de dire: Si Thucydide et Xénophon étaient perdus, il serait capable de réparer cette perte.
Marinus, comte Tharboures, de Céphalonie, professeur de chimie à l'académie de Padoue, et membre de cette académie, ainsi que de celles de Stockholm et d'Upsal. Il a publié, à Venise, un aperçu de quelques animaux marins, et un traité sur les propriétés du fer.
Marcus, frère du précédent, fameux dans les mécaniques. Il dirigea sur Saint-Pétersbourg l'immense rocher de marbre sur lequel la statue de Pierre-le-Grand fut posée en 1769. Voyez la dissertation qu'il publia à Paris en 1777.
George Constantin a publié un lexique en quatre langues.
George Ventote, un lexique en français, en italien et en romaïque.
Il existe beaucoup d'autres dictionnaires en latin, en romaïque, en français, etc., et des grammaires dans chaque langue moderne, excepté en anglais.
Parmi les auteurs vivans, ceux qui suivent sont les plus célèbres[A]:
[Note A: Ces noms ne sont tirés d'aucune publication.
(Note de Lord Byron.)
On trouvera des renseignemens plus étendus sur ce sujet à la fin des notes du quatrième chant.]
Athanasius Parios a écrit un traité de rhétorique hellénique.
Christodoulos, Acarnanien, a publié à Vienne quelques traités sur la physique, en hellénique.
Panagiotes Kodrikas, Athénien, le traducteur romaïque de la Pluralité des mondes de Fontenelle (ouvrage en grande faveur parmi les Grecs), est destiné à une chaire de langues hellénique et arabe à Paris[A], langues qu'il possède d'une manière distinguée.
[Note A: M. Kodrikas n'a point été nommé professeur de langue arabe à Paris, depuis cette note de Lord Byron. Les événemens politiques qui ont eu lieu l'en ont peut-être empêché.
(N. du Tr.)]
Athanasius, de Paros, auteur d'un traité sur la rhétorique.
Vicenzo Damodos, de Céphalonie, a écrit: Εἰς το μεσοβάρβαρον, sur la logique et la physique.
Jean Kamarasis, Byzantin, a traduit en français, Ocellus, sur l'Univers. On le dit excellent helléniste et latiniste.
Grégoire Démétrius a publié, à Vienne, un ouvrage géographique. Il a aussi traduit plusieurs auteurs italiens, et a imprimé ses versions à Venise.
Des notices sur Coray et Psalida ont déjà été données précédemment.
Chant Troisième.
Afin que cette application vous forçât de penser à autre chose: il n'y a en vérité de remède que celui-là et le tems.
(Lettre du roi de Prusse à d'Alembert, 7 septembre 1776.)
1. Ton visage est-il semblable à celui de ta mère, ma belle enfant! Ada! seule fille de ma maison et de mon cœur? Quand je vis la dernière fois tes jeunes yeux bleus, ils souriaient, et nous nous séparâmes alors,--non comme nous nous séparons aujourd'hui, mais avec une espérance.--M'éveillant en sursaut, je vois les vagues se soulever autour de moi, et dans les airs les voix des vents se font entendre: Je pars; où vais-je?--Je n'en sais rien; car le tems n'est plus où les rivages d'Albion, disparaissant à mes regards, pouvaient faire naître en moi de la tristesse ou de la joie.
2. Une fois encore sur les ondes! oui, une fois encore! Les vagues bondissent sous moi comme un fougueux coursier qui reconnaît son cavalier. Salut! salut à leur mugissement! rapide soit leur marche, quels que soient les lieux où elles me conduisent! Quand même le mât ployé du navire tremblerait comme un roseau, quand les voiles déchirées flotteraient en lambeaux emportés par les vents, je poursuivrais encore ma route sur les mers, car je suis comme l'algue marine, arrachée du rocher, et entraînée sur l'écume de l'Océan pour voguer partout où les lames se soulèvent et où règne le souffle de la tempête.
3. Dans l'été de mes jours j'entrepris de chanter un jeune homme, l'errant exil de son esprit sombre; je reprends un thème que j'avais à peine commencé. Je le porte avec moi, comme le vent fougueux porte et roule des nuages dans les airs; je retrouve dans cette histoire les traces de pensées qui ne sont plus, et de larmes taries qui n'ont laissé après elles que de stériles vestiges, sur lesquels toutes mes années voyageuses foulent lentement les derniers sables de la vie.--Désert stérile où n'apparaît aucune fleur.
4. Depuis mes jeunes jours de passion,--de joie et de douleur, peut-être mon cœur et ma lyre auront perdu leur secret d'harmonie. Peut-être serait-ce en vain que je voudrais essayer de chanter comme je chantais. Cependant, quelque tristes que soient mes accords, je veux y livrer mon ame, s'ils peuvent m'arracher au rêve accablant d'une douleur ou d'une gaîté personnelle;--s'ils peuvent répandre l'oubli autour de moi.--Alors ces chants, du moins pour moi, ne seront point sans quelque charme.
5. Celui qui a vieilli dans ce monde de douleurs par ses actions et non par ses années, perçant les profondeurs mystérieuses de la vie, à tel point qu'aucun étonnement ne peut désormais le surprendre, et dont l'amour, la douleur, la renommée, l'ambition, ne peuvent blesser le cœur avec le glaive aigu de la souffrance silencieuse et déchirante; celui-là pourra dire pourquoi la pensée cherche un refuge dans les grottes solitaires, peuplées, pour elle, d'images aériennes et de formes qui subsistent encore sans altération, malgré leur âge, dans la retraite fréquentée de l'ame.
6. C'est pour créer, et pour vivre, en créant, d'une vie plus intense, que nous donnons des formes à nos rêveries, obtenant nous-mêmes comme nous la donnons, la vie que nous rêvons, ainsi que je l'éprouve maintenant. Que suis-je? Rien; mais tu n'es pas ainsi, ame de ma pensée! avec toi, être invisible, mais doué de la faculté de contemplation, je traverse la terre; embrasé de ton esprit, partageant ton essence immortelle, et recouvrant avec toi une sensibilité qui paraissait avoir été brisée par le malheur.
7. Cependant je dois penser plus sagement:--j'ai pensé trop long-tems, j'ai eu des idées trop sombres, jusqu'à ce que mon cerveau soit devenu dans ses propres et tournoyantes ébullitions, un gouffre enflammé de conceptions et de rêveries extraordinaires. Ainsi, n'ayant point appris dans ma jeunesse à dompter mon cœur, les sources de ma vie ont été empoisonnées. Il est trop tard! cependant je suis bien changé; quoique je sois encore assez le même en force pour supporter ce que le tems ne peut abattre, et me nourrir encore de fruits plus amers sans accuser le sort.
8. J'en ai déjà trop dit sur ce sujet:--mais maintenant tout cela est passé, et le charme s'est fermé avec son sceau silencieux. Long-tems absent, Harold va reparaître enfin. Lui, dont le cœur sans peine eût voulu ne plus rien sentir, déchiré qu'il était par des blessures qui ne font point mourir, mais qui sont incurables. Toutefois, le tems, qui change tout, l'avait altéré dans son ame, dans ses traits comme dans son âge. Les années enlèvent son feu à l'esprit, comme aux membres leur vigueur, et la coupe enchantée de la vie ne pétille que près du bord.
9. Harold avait épuisé la sienne trop rapidement, et il trouva que la lie en était de l'absinthe; mais il l'avait remplie de nouveau à une source plus pure sur une terre sacrée, et il croyait cette coupe intarissable, mais c'était en vain!.... Une chaîne invisible, dont il sentait incessamment le poids, l'étreignait de ses anneaux d'airain; cette chaîne, dont le cliquetis ne se faisait point entendre, n'en était pas moins accablante. Épuisé par la douleur qu'il comprimait dans son sein, il la sentait devenir plus aiguë à chaque pas qu'il faisait dans la vie aventureuse qu'il avait adoptée.
10. Confiant dans sa froide indifférence, il s'était mêlé de nouveau à son espèce avec une sécurité imaginaire, et il crut son ame si bien affermie et si invulnérable que sinon le plaisir, du moins la douleur ne pourrait plus l'atteindre. Mêlé comme autrefois et ignoré dans la foule, il put chercher à y trouver des sujets de méditation, comme il en avait trouvé sur la terre étrangère dans les œuvres merveilleuses de Dieu et dans les beautés de la nature.
11. Mais qui peut voir la rose épanouie, et ne pas chercher à la cueillir? Qui peut contempler avec admiration la douceur et l'éclat de la joue de la beauté, et ne pas sentir que le cœur ne peut jamais vieillir tout entier? Qui peut voir la renommée à travers les nuages qui laissent percer l'étoile brillant sur son précipice, et ne pas s'efforcer de l'atteindre? Harold, entraîné encore une fois dans le tourbillon, avec le cercle étourdi de la foule, chassant le tems, avait un plus noble but, toutefois, que dans sa première jeunesse.
12. Mais il se reconnut bientôt de tous les hommes le moins propre à vivre en troupeau parmi les hommes, avec lesquels il n'avait presque rien de commun. Non instruit à soumettre ses pensées à celles des autres, quoique son ame dans sa jeunesse eût été domptée par ses propres pensées, resté insoumis, il ne voulait point céder la domination de son intelligence à des esprits contre lesquels le sien se révoltait; fier, quoique dans le malheur, il croyait pouvoir trouver une vie dans lui-même, et rester étranger au genre humain.
13. Où s'élevaient des montagnes, là se trouvaient pour lui des amis; où roulait l'Océan, là était sa demeure; où se déployaient un ciel bleu, un climat éblouissant, il avait la passion et la faculté d'y porter ses pas; le désert, la forêt, les cavernes, les récifs retentissans et écumeux étaient sa société chérie; ils lui parlaient un langage plus clair que les livres de sa langue maternelle, qu'il aurait voulu souvent oublier pour les pages du livre de la nature, réfléchies dans le lac par les rayons du soleil.
14. Comme le Chaldéen, il contemplait les astres, jusqu'à ce qu'il les ait eu peuplés d'êtres aussi brillans que leurs propres clartés; et la terre, les petites et misérables querelles de la terre, les humaines faiblesses étaient entièrement oubliées. S'il avait pu soutenir son esprit à cette hauteur, il eût été heureux; mais cette boue dont l'homme est formé appesantit sa divine étincelle, en lui enviant la lumière vers laquelle elle monte, comme pour briser les liens qui nous retiennent loin de ce ciel qui nous appelle avec amour.
15. Mais dans les demeures de l'homme, Harold devint un être inquiet et abattu, sombre et ennuyeux, languissant comme un faucon sauvage, à qui on a coupé les ailes, et dont l'air libre et sans limites était la seule demeure. Et dans de soudains transports de délivrance, comme l'oiseau captif qui bat de son sein et de son bec les barreaux de sa cage, jusqu'à ce que le sang teigne ses plumes brisées, l'ame enchaînée d'Harold aurait voulu s'échapper violemment de son sein qui la retenait captive.
16. Ce pélerin, cet exilé volontaire va de nouveau errer au loin, privé d'espérance, et cependant moins sombre. L'intime conviction qu'il avait vécu en vain, que tout était de ce côté-ci de la tombe[A], avait fait sourire son désespoir. Quelque extraordinaire qu'ait été ce sentiment,--comme on voit les matelots attendre follement leur sort en s'abandonnant à l'ivresse sur les débris de leur vaisseau près de s'engloutir--il lui inspira une gaîté qu'il ne chercha point à repousser.
[Note A: That all was over on this side the tombe.]
17. Arrête!--tu foules la poussière d'un empire! les débris d'un immense tremblement de terre sont ensevelis sous tes pieds! Ce lieu n'est-il point indiqué par une statue colossale? Aucune colonne triomphale n'est-elle élevée à l'orgueil des vainqueurs? Non; mais la vérité toute simple parle d'une voix plus austère; que cette plaine reste telle qu'elle était avant.--Comme la pluie de sang a fait croître ces moissons! est-ce là tout le fruit que tu as fait recueillir au monde, ô toi, le premier et le dernier des champs de batailles!--victoire dispensatrice des couronnes!
18. Harold est là sur cette plaine d'ossemens humains[A], la tombe de la France, le terrible Waterloo! Comme dans une heure le pouvoir qui les donne, retire ses dons, transportant la renommée d'un camp dans un autre! Porté à la place d'honneur[B][1], ici l'aigle prit son dernier essor, et déchira de ses serres sanglantes la plaine sillonnée par les batteries, lorsqu'il fut percé par la flèche des nations liguées; la vie et les efforts de l'ambition, tout fut vain! L'oiseau impérial traînait après lui quelques anneaux épars de la chaîne brisée du monde!
[Note A: Place of skulls, place de crânes.]
[Note B: Pride of place.]
19. Juste rétribution! la France mord son frein, et écume dans ses fers;--mais la terre est-elle plus libre? Les nations n'ont-elles combattu que pour vaincre un seul homme? Ou ne se sont-elles coalisées que pour apprendre à tous les rois leur vraie souveraineté? Quoi! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole replâtrée de nos jours de lumière? Irons-nous rendre hommage au loup après avoir terrassé le lion? et exprimant une basse admiration, fléchir un genou servile devant les trônes? Non; attendez les preuves[A] avant de faire éclater vos louanges!
[Note A: Sens probable ici de prove, en italique dans le texte.]
20. Autrement cessez de vous réjouir de la chute d'un despote! En vain de belles joues furent sillonnées par des larmes brûlantes; en vain les champs et les vignes de l'Europe auront été foulés aux pieds dans la saison des fleurs; en vain des années de mort, la dépopulation, l'esclavage et la terreur ont-ils été supportés et repoussés par des millions d'hommes qui se sont levés contre eux; tout ce qui peut faire le plus chérir la gloire, c'est de voir le myrte couronner l'épée dont Harmodius[2] frappa le tyran d'Athènes.
21. Le bruit d'une fête nocturne se faisait entendre, et la capitale de la Belgique avait rassemblé ses beautés et ses chevaliers dans des appartemens où la clarté resplendissante des lustres faisait briller de belles femmes et des hommes braves; mille cœurs battaient pour le bonheur; et quand la musique produisait ses voluptueux accords, des yeux languissans d'amour rencontraient des yeux qui leur parlaient le même langage, et tous se livraient à la joie comme au bruit des instrumens de noce[3]. Mais silence! écoutez! un son terrible retentit comme le glas de la mort!
22. Ne l'avez-vous pas entendu?--Non; ce n'était que le souffle du vent, ou le roulement d'un char sur le pavé de la rue, continuons la danse! que rien ne trouble notre joie; point de sommeil jusqu'au matin, puisque la jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les heures brillantes qui fuient d'un pied léger.--Mais, écoutez!--ce son bruyant et sourd retentit encore, comme si les nuages en répétaient l'écho; il approche, il devient plus distinct, plus terrible! Aux armes! aux armes! c'est,--c'est le rugissement du canon des batailles.
23. L'infortuné prince de Brunswick était assis dans l'embrasure d'une fenêtre de cette grande salle; le premier, au milieu de la fête éblouissante, il entendit le bruit du canon avec l'oreille prophétique de la mort; et comme la foule souriait parce qu'il avait jugé ce bruit voisin du bal, son cœur plus pénétrant reconnut trop bien le coup mortel qui venait d'étendre son père sur une bière sanglante, et qui demandait une vengeance que le sang seul pouvait éteindre: il se précipite dans le champ de bataille, et tombe au premier rang des combattans.
24. Le désordre se met dans les salles de fête; on va, on court çà et là; les beautés versent des larmes, tremblent d'effroi; leurs joues, qui rougissaient il y a une heure aux éloges des jeunes hommes sur leurs grâces et leur fraîcheur, sont devenues pâles comme la mort. Les uns disparaissaient par de soudains départs, emportés par l'ardeur de leurs jeunes cœurs, en laissant échapper des soupirs qui ne seront jamais répétés. Qui peut prévoir si jamais ces yeux pleins d'amour pourront se rencontrer de nouveau, lorsque sur une nuit si délicieuse se lève une aurore si terrible!
25. Là, on voyait se réunir en hâte la cavalerie; les chevaux, les escadrons formés en rangs de bataille, et les chars de guerre retentissans se précipitent avec impétuosité vers le lieu du combat. Le canon, comme un lourd et profond tonnerre, hâte ses détonnations dans le lointain; et dans la ville le tambour d'alarme réveille le soldat avant l'étoile du matin, tandis que les citoyens, frappés de terreur, se rassemblent silencieux, ou se disent tout bas, les lèvres pâles: «Les ennemis! ils arrivent! ils arrivent!»
26. L'appel du Caméron fait retentir ses sauvages accords, le chant de guerre de Lochiel, qu'entendirent souvent les collines d'Albyn, et souvent aussi les Saxons ennemis:--Que les airs de ce chant sont sauvages et éclatans au milieu des ténèbres de la nuit! mais comme le souffle qui fait résonner leur cornemuse, ce chant remplit les montagnards d'une native et belliqueuse audace qui leur rappelle le souvenir encore vivant des années qui ne sont plus, et fait retentir aux oreilles de chaque homme de clan les exploits des Évan[4] et des Donald[5]!
27. Les Ardennes[6] balancent sur leurs têtes leurs rameaux verdoyans, couverts de la rosée des larmes de la nature qui semblent exprimer leurs plaintes (comme si la nature inanimée devait aussi gémir) sur ces braves qui vont au combat et qui, hélas! ne reviendront plus. Avant l'arrivée du soir, ils seront foulés aux pieds, comme le gazon qui se flétrit sous leur marche, mais qui les couvrira bientôt d'une verdure nouvelle, quand cette masse, enflammée d'une valeur impétueuse, se précipitant sur l'ennemi avec les plus brillantes espérances, sera abattue et glacée par le froid de la mort.
28. La veille encore, ils étaient pleins de vie et de jeunesse, ils s'enorgueillissaient de leur bonheur dans un cercle de beautés; minuit apporte, au bruit du canon, le signal du combat; le matin ils se rangent en ordre de bataille;--le jour les voit dans la pompe majestueuse et menaçante du combat; mais des nuages qui portaient la foudre se forment sur eux; ces nuages se déchirent; la terre est jonchée de cadavres que les leurs vont bientôt recouvrir.... Le cavalier et son cheval, l'ami, l'ennemi, sont mêlés dans la même tombe sanglante!
29. Leur gloire a été célébrée par des lyres plus illustres que la mienne; cependant il en est un parmi cette foule de braves, que je voudrais célébrer; en partie pour les liens du sang qui l'unissaient à ma famille; en partie pour quelques offenses dont je me rendis coupable, envers son père, en partie parce que les noms illustres consacrent les chants, et le sien fut le nom du plus brave des braves. Quand les traits de la mort, pleuvant sur notre armée, éclaircirent d'une manière si terrible ses rangs épais; au lieu où la tempête de la guerre exerça son plus horrible ravage, ils n'atteignirent pas un cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard!
30. Il y a eu pour toi des cœurs brisés et des larmes répandues; les miennes, si je pouvais en verser, seraient inutiles. Mais quand je fus sous l'arbre au vert feuillage, sous lequel tu cessas de vivre; quand je vis autour de moi la vaste plaine renaître avec ses fruits et ses fertiles promesses, que le printems ramenait avec tout son cortége joyeux; je détournai les regards de ce spectacle enchanteur, pour penser à ceux qu'il ne charmera plus[7].
31. Je pensai à toi et à ces milliers de braves qui ont laissé chacun dans le cœur de leurs parens et de leurs amis un vide effrayant; malheureux auxquels ce serait un bienfait d'enseigner l'oubli. La trompette de l'archange, et non celle de la gloire, devra seule réveiller ceux qu'ils pleurent; quoique le bruit de la gloire puisse pour un instant adoucir leurs douleurs, il ne peut éteindre la fièvre de leurs inutiles regrets, et le nom, ainsi honoré, ne fait que les rendre plus vifs et plus amers.
32. Ils gémissent, mais enfin ils reprennent leur sourire; et en souriant, ils gémissent encore: l'arbre se sèche long-tems avant de tomber; le navire dont les mâts sont brisés, vogue encore, quoique ses voiles soient déchirées; le toit d'une maison s'écroule, mais ses débris se consument lentement sur les voûtes qui résistent; une tour ruinée subsiste encore, quand ses créneaux ont été abattus par les vents; les fers survivent au captif qu'ils enchaînèrent; le jour continue de luire malgré les orages qui obscurcissent le soleil; ainsi le cœur peut être brisé, et cependant continuer de vivre dans cet état d'angoisse.
33. Comme un miroir brisé qui se multiplie dans chaque fragment, et répète un millier de fois l'image, d'une qu'elle était; et plus on brise le miroir, plus l'image se reproduit: ainsi plus le cœur est brisé, plus se multiplieront ses souvenirs amers; vivant comme en débris, calme, glacé, presque sans vie, tourmenté par des angoisses et des nuits sans sommeil, il se flétrit avant l'âge, sans manifester ses douleurs, car de pareilles choses sont indicibles.
34. Il y a une véritable vie dans notre désespoir, une vitalité de poison,--racine vivace qui nourrit ces branches desséchées et privées de vie, car ce ne serait rien si l'on pouvait mourir; mais la vie féconde elle-même le fruit le plus odieux du chagrin, semblable aux pommes des bords de la mer Morte[8], qui sont toutes cendres au goût: si l'homme pouvait compter les jours de son existence par le bonheur, et s'il comparait le peu d'heures fortunées aux années de sa vie,--dites, voudrait-il la porter à soixante ans?
35. Le Psalmiste compta les années de l'homme; elles sont assez nombreuses; et si ton histoire est digne de croire, ô fatal Waterloo! toi qui abrégeas tant de vies si fugitives; elles sont même trop nombreuses! Des millions d'hommes parlent de toi, et les lèvres tremblantes de leurs enfans répéteront leurs paroles, et diront:--«C'est à Waterloo que les nations coalisées tirèrent l'épée, nos compatriotes combattirent dans ce jour mémorable!» Voilà tout ce qui ne sera pas entraîné par le tems dans le gouffre de l'oubli.
36. C'est là que tomba le plus grand, non le plus méchant des hommes, dont l'esprit formé de tous les contraires se fixait un instant sur les plus grandes choses, et descendait avec la même aptitude aux petits objets de détail; mortel extrême en tout! si tu avais su tenir un juste milieu, ton trône serait encore le tien, ou il ne l'aurait jamais été, car l'audace fit ton élévation et ta chute: tu cherches encore à reprendre ton attitude impériale, à ébranler de nouveau le monde, et à le foudroyer par tes tonnerres.
37. Tu es le conquérant et le captif de la terre! Tu la fais encore trembler[A], et ton nom terrible ne fit jamais tant de bruit dans l'esprit des hommes qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, sinon le jouet de la renommée, qui autrefois te caressait comme son enfant chéri. Elle était ta vassale, et devint l'adulatrice de ta cruelle ambition, jusqu'à ce que tu te fus fait dieu dans toi-même[B]. Tu ne parus pas moins aux nations étonnées et stupéfaites, qui te crurent, pour un tems, tout ce qu'il te plut de leur faire croire.
[Note A: Napoléon vivait encore à Sainte-Hélène, lorsque ces vers furent écrits.]
[Note B: Till thou wert a God unto thiself.]
38. Oh! tu fus toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme,--dans la grandeur comme dans l'infortune; battant les nations, fuyant du champ de bataille; tantôt faisant du cou des rois ton marchepied, tantôt plus empressé de céder que le dernier de tes soldats; tu sus renverser, régir, relever un empire, mais tu ne sus pas gouverner tes petites passions. Instruit profondément dans l'art de connaître les hommes, tu ne sus point te connaître toi-même, ni modérer tes passions de guerre, ni apprendre que ce destin, trop souvent tenté, abandonne l'étoile la plus élevée et la plus brillante[A].
[Note A: Frangitur assiduâ fictilis urna viâ.]
39. Cependant ton ame a supporté les revers de la fortune avec cette philosophie naturelle et innée qui, soit sagesse, indifférence froide ou orgueil profond, est un fiel amer pour un ennemi. Quand toutes les haines acharnées de tes ennemis t'environnaient menaçantes pour te surveiller et te railler dans ton abaissement, tu n'as fait que sourire avec un front calme et résigné à tout.--Quand la fortune abandonna son enfant favori et dépouillé, il ne courba point sa tête sous le poids des malheurs amoncelés sur elle.
40. Plus sage qu'aux jours de ta grandeur, lorsque l'ambition t'emportait jusqu'à montrer ce juste et habituel dédain qui méprise les hommes et leurs pensées. Il était sage de l'éprouver, mais non de le porter toujours sur ta lèvre et ton front, de rejeter avec mépris les instrumens de ta haute fortune, qui se sont tournés contre toi-même, et ont précipité ta chute.--Toutefois ce monde ne mérite guère d'être gagné ou perdu; tu l'as éprouvé toi-même ainsi que tous ceux qui ont choisi une destinée pareille.
41. Si, semblable à une tour élevée sur un rocher escarpé, tu t'étais soutenu seul, ou si tu étais tombé seul, ton mépris pour l'homme aurait pu t'aider à braver le choc des orages; mais les pensées des hommes t'avaient aplani la route du trône. Leur admiration était la plus redoutable de tes armes; la gloire du fils de Philippe était la tienne; alors (à moins de te dépouiller précédemment de la pourpre), il ne te fallait pas, comme le stoïque Diogène, te moquer des hommes; la terre serait une caverne trop vaste pour des cyniques portant le sceptre[9].
42. Mais pour les ames actives, le repos est un enfer, et c'est là que se sont trouvés tes germes de mort. Il est un feu et un mouvement de l'ame qui ne peuvent habiter dans leur prison étroite du corps, mais qui aspirent au-delà des limites convenables du désir. Une fois embrasées de ce feu à jamais inextinguible, ces ames implorent vivement les chances périlleuses et hautes, et rien ne les fatigue que le repos; c'est une fièvre qui consume, fatale à celui qui en est atteint, et à tous ceux qui l'ont éprouvée.
43. Elle fait les insensés qui rendent les hommes insensés par leur contagion; conquérans et rois, fondateurs de sectes et de systèmes, auxquels ajoutez les sophistes, les poètes, les hommes d'état, tous êtres inquiets, qui ébranlent trop fortement les ressorts cachés de l'ame, et qui deviennent même les jouets de ceux qu'ils ont rendus insensés. Ils sont enviés, et cependant qu'ils sont indignes de l'être! Que de douleurs secrètes les aiguillonnent! Un cœur semblable, laissé à découvert, serait un enseignement qui ferait passer aux hommes l'envie ambitieuse de briller ou de gouverner.
44. Leur souffle n'est qu'agitation, et leur vie une tempête qui les emporte jusqu'à ce qu'ils retombent enfin sur eux-mêmes; et cependant ils sont tellement nourris et fanatisés de cette lutte continuelle, orageuse, que, s'ils survivent aux périls passés, leurs jours s'éteignent dans un paisible crépuscule. Ils se sentent vaincus par le chagrin, et ils meurent de langueur et d'ennui, comme une flamme sans aliment qui s'éteint en jetant encore de vacillantes et menaçantes lueurs, ou comme une épée qui se ronge elle-même dans le fourreau, et se rouille sans gloire.
45. Celui qui gravit les cimes des montagnes, trouvera que les pins les plus élevés sont enveloppés de nuages et de neige; celui qui surpasse ou subjugue les hommes, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il laisse en bas. Quoique le soleil de la gloire brille au-dessus de sa tête, et qu'au loin, à ses pieds, la terre et l'océan se développent, autour de lui sont des rochers de glace, des tempêtes menaçantes grondent sourdement sur sa tête nue; telle est la récompense des travaux qui conduisent à ces sommités.
46. Fuyons-les à jamais! le monde de la véritable sagesse ne se trouve que dans ses propres créations ou dans les tiennes, maternelle nature! car qui est aussi riche que toi en productions variées, comme sur les bords du Rhin majestueux? C'est là qu'Harold contemple un spectacle divin, un assemblage de toutes les beautés: des ruisseaux et des vallons, les fruits, le vert feuillage, des rochers, des bois, des champs de blés, des montagnes, des vignes, et des châteaux abandonnés, exhalant de sombres adieux du haut de leurs créneaux entourés de verdure, où la ruine a fait sa demeure.
47. Ils restent là debout, comme un esprit altier, miné par le malheur, mais qui refuse de s'abaisser devant la foule vulgaire. Ils ne sont habités que par les vents qui sifflent à travers les fentes des murs écroulés, et ils n'ont qu'une sombre communication avec les nuages. Il fut un jour où ils eurent la jeunesse et l'orgueil en partage; les bannières flottaient sur leurs tours, et les batailles s'engageaient à leur pied. Mais ceux qui combattirent reposent dans un sanglant linceul, et leurs bannières flottantes sont réduites en poussière. Ces vieilles tours crénelées ne soutiendront plus d'assauts.
48. Au pied de ces tours et dans leur enceinte, régnait un pouvoir qui n'avait de lois que ses passions. Dans leur domination orgueilleuse, tous ces brigands-seigneurs soutenaient par des rapines leurs manoirs crénelés, en n'écoutant que leur bon plaisir, et non moins fiers que des héros plus puissans et d'une plus ancienne renommée. Qu'a-t-il manqué à ces hommes sans lois[10], pour être des conquérans? Rien qu'une page d'histoire achetée, qui les eût appelés des héros? Des domaines plus vastes, une tombe ornée d'un trophée? Leurs espérances ne furent pas moins ambitieuses; leurs ames ne furent pas moins actives et braves.
49. Dans les querelles et les guerres féodales de ces puissans barons, que de hauts faits, que de prouesses l'histoire a laissés périr dans l'oubli! L'amour aussi, qui blasonna leurs boucliers d'emblèmes ingénieux, inventés par une orgueilleuse tendresse; l'amour sut se glisser sous les cottes de mailles de leurs cœurs d'airain; mais leur flamme était encore sauvage, et faisait naître de sanglantes discordes, accompagnées des désolations et des ravages. Plus d'une tour prise d'assaut, pour quelque contestation d'amour, vit le Rhin ensanglanté couler au pied de ses murs en débris!
50. Mais toi, fleuve majestueux et fécond! dont les vagues sont un bienfait pour les bords qu'elles arrosent; ils conserveraient toujours leur beauté ravissante, si l'homme ne touchait point à tes brillantes créations, et ne détruisait point leurs belles promesses avec la faux tranchante des guerres cruelles;--alors, en voyant les vallées qu'arrosent tes ondes fertiles, on croirait la terre couverte des plus riches dons des cieux; et, pour qu'elle me paraisse un nouvel Élysée, que manque-t-il à tes flots?--d'être ceux du Léthé.
51. Des batailles sans nombre ont ravagé tes bords; mais ces batailles et la moitié de leur renommée sont tombées dans l'oubli; le carnage y a entassé des rangs épais de cadavres; leurs tombes ont disparu, et que sont devenus leurs ossemens? Tes flots lavèrent le sang de la veille, et il ne resta aucune souillure, et les rayons du soleil réfléchirent dans tes flots limpides leur mobile clarté; mais quelque purifians qu'ils soient, tes flots rouleraient en vain sur les rêves souillés et sombres du souvenir.
52. Ainsi pensait intérieurement Harold en suivant les bords du fleuve; cependant il n'était point insensible à tout ce qui réveillait les chants joyeux des oiseaux dans des vallons dont les charmes auraient pu même faire chérir l'exil. Quoique son front portât les lignes austères du chagrin, et une tranquille sévérité qui avait pris la place de sentimens beaucoup plus violens, mais moins graves; l'expression de la joie n'était pas toujours absente de son visage; mais parmi de semblables scènes, elle n'y laissait qu'une trace passagère.
53. Tout amour ne l'avait pas abandonné, quoique ses jours de passions se fussent consumés eux-mêmes. C'est en vain que nous voulons répondre par un froid regard au charme d'un sourire. Le cœur, emporté, retourne avec amour aux douces émotions, quoique les dégoûts l'aient sevré de toutes les jouissances terrestres: c'est ce qu'Harold éprouva; car il conservait un doux souvenir, une tendre confiance pour un cœur passionné, auquel le sien eût désiré s'unir dans ses heures de tendresse et de mélancolie.
54. Il avait appris (je ne sais pourquoi, car ce sentiment paraîtra étrange dans un cœur tel que le sien) à aimer les regards innocens de l'enfance, même au berceau. Il importe peu de connaître ce qui avait pu subjuguer, pour la changer ainsi, une ame si pénétrée de mépris pour l'homme! Mais il en était ainsi; et quoique, dans la solitude, les affections épuisées puissent difficilement renaître, celle-ci se ralluma dans Harold quand toutes les autres avaient cessé de jeter quelque éclat.
55. Il y avait aussi, comme on l'a déjà vu, un tendre cœur uni au sien par des liens plus forts que ceux des autels; et, quoique illégitime, cet amour était pur, éloigné de tout déguisement; il avait été témoin de mortelles inimitiés, sans en être affaibli; le péril des yeux des femmes, péril le plus redouté, n'avait fait que le fortifier davantage. Harold lui était resté fidèle; et, d'un rivage étranger, il adressa à ce cœur chéri ces vœux d'absence: