VII. - VIII. - IX.
Que d'autres croient se livrer au plaisir, et goûtent de tout ce que j'abandonne; ah! qu'ils rêvent à jamais cet enchantement, et que leur réveil ne ressemble pas au mien!
Ma destinée est d'errer dans mille contrées diverses; emportant avec moi des souvenirs maudits, toute ma consolation est de savoir, quel que soit le malheur qui me frappe, que j'ai déjà connu le plus amer.
Quel est-il? oh! ne me le demande pas! Par pitié, crains de m'interroger: continue de sourire.--Ne cherche point à dévoiler le cœur de l'homme, et à découvrir l'enfer qui s'y trouve!
85. Adieu, belle Cadix! oui, adieu pour longtems! Qui peut oublier ta courageuse résistance? Quand tout, autour de toi, changeait de maître, toi seule tu restas fidèle. Tu fus la première à conquérir ta liberté, et la dernière à être vaincue; et si, au milieu de ces scènes si fortes, de ce choc si rude, le sang de quelques-uns de tes citoyens a coulé dans tes rues, un traître seul tomba sous le poignard[17]: là, tous furent nobles, excepté la noblesse elle-même; nul ne baisa le char du conquérant, excepté la Chevalerie dégénérée.
86. Tels sont les enfans de l'Espagne; que leur destinée est étrange! Eux qui ne furent jamais libres combattent pour la liberté; peuple sans roi, qui meurt pour un état sans vigueur; quand les grands fuient, les vassaux combattent, fidèles aux plus lâches esclaves de la trahison, en chérissant une patrie qui ne leur donna rien que la vie. L'orgueil leur montre le chemin qui les mène à la liberté. Repoussés, dans les batailles, vaincus dans toutes les luttes, «la guerre! la guerre! s'écrient-ils encore; la guerre, même au couteau![18].»
87. Vous, qui voulez connaître l'Espagne et les Espagnols, allez lire leur histoire gravée partout en traits de sang. Tout ce que la vengeance la plus cruelle, animée contre un ennemi étranger, peut accomplir, est là employé contre la vie de l'homme. Depuis l'étincelant cimeterre jusqu'au poignard caché, la guerre se sert de toutes ces armes pour ses terribles luttes.--Puisse-t-elle sauver la sœur et l'épouse, et verser ainsi le sang de tous les oppresseurs! puissent tous les conquérans éprouver partout une pareille résistance!
88. Ne s'échappe-t-il point des yeux une larme de pitié pour ceux qui ne sont plus? Voyez le ravage de ces plaines encore fumantes; voyez les mains des femmes rougies du sang de l'ennemi; qu'on livre aux chiens les cadavres inensevelis, ou que chaque corps serve de pâture au vautour. Quoique indignes de l'oiseau de proie, que leurs ossemens blanchis et la trace ineffaçable du sang marquent à jamais le champ de bataille de vestiges hideux; c'est ainsi seulement que nos enfans pourront croire aux scènes dont nous avons été témoins!
89. Et pourtant, hélas! l'œuvre terrible n'est point encore achevé. De nouvelles légions débordent des Pyrénées; à peine a commencé la marche grandissante des invasions, et nul œil mortel n'en peut considérer la fin. Les nations abattues contemplent l'Espagne; si elle s'affranchit, elle affranchira plus de bras que Pizarre autrefois n'en avait enchaîné: étrange loi du sort! La félicité de la Colombie répare les injustices que subirent les enfans de Quito, tandis que sur la mère-patrie le meurtre avide de carnage est déchaîné.
90. Ni tout le sang versé à Talavéra, ni les merveilles de la bataille de Bassora, ni Albuféra où la mort fut prodigue de victimes, n'ont pu conquérir à l'Espagne ses droits sacrés. Quand l'olivier fleurira-t-il dans ses champs? Quand respirera-t-elle de ses sanglans travaux? Combien de jours d'alarmes s'évanouiront-ils dans la nuit, avant que le ravisseur français abandonne sa dépouille, et que l'arbre étranger de la liberté soit naturalisé dans ses campagnes!
91. Et toi, mon ami[19]! puisqu'une vaine douleur s'échappe de mon ame, et vient se mêler à mes chants, si du moins l'épée t'avait fait succomber avec les braves, l'orgueil pourrait empêcher l'amitié de se plaindre. Mais descendre ainsi sans laurier dans la tombe, oublié de tous, excepté de ce cœur solitaire, et te mêler sans blessures avec les ombres de ceux qui sont morts glorieusement, tandis que la renommée célèbre tant d'êtres si indignes! Qu'as-tu fait pour descendre si paisiblement dans la tombe?
92. O le plus ancien et le plus estimé de mes amis! toi qui fus toujours aimé d'un cœur à qui on avait enlevé toutes ses affections; quoique tu sois à jamais perdu pour mes jours sans espoir, ne te refuse pas à venir me visiter dans mes songes! La tristesse renouvellera en secret les larmes de la conscience se réveillant à ses douleurs, et mon imagination planera sur ton cercueil inanimé, jusqu'à ce que mon corps fragile retourne à la poussière dont il a été formé, et que l'ami regretté et celui qui le pleure se réunissent dans le séjour du repos.
93. Voilà un chant du pélerinage d'Harold; vous qui voulez chercher à le connaître davantage, vous en aurez des nouvelles dans quelques pages futures, si celui qui a rimé celles-ci ose encore écrire. Sévère critique, ne dis pas: C'est déjà trop! Patience! et vous entendrez le récit de ce que vit notre pélerin dans d'autres contrées où il fut condamné à errer; contrées qui renfermaient les monumens de l'antiquité avant que la Grèce et les arts grecs eussent été asservis par des mains barbares.
NOTES DU PREMIER CHANT.
NOTE 1re, STANCE 1.
Le petit village de Castri occupe, en partie l'ancienne situation de Delphes. On trouve le long de la montagne, en revenant de Chryssa, les restes de sépulcres creusés dans le roc, ou construits avec des blocs de rochers. «Un de ces tombeaux, me dit mon guide, est celui d'un roi qui se cassa le cou en chassant.» Sa Majesté avait certainement choisi le lieu le plus convenable pour une telle mort.
Un peu au-dessus de Castri, il y a un antre que l'on suppose être celui de la Pythie; il est d'une immense profondeur. Sa partie supérieure est pavée, et sert maintenant d'écurie.
Sur l'autre côté de Castri, est bâti un monastère grec; quelques pas au-dessus duquel on voit une ouverture dans le rocher, avec un rang de cavernes d'un accès difficile, qui paraissent conduire dans l'intérieur de la montagne, probablement jusqu'à la caverne Corycienne mentionnée par Pausanias. C'est de cet endroit que descend la fontaine ou les «sources de Castalie.»
NOTE 2, STANCE 20.
Le couvent de Notre-Dame-du-Châtiment (Nossa Senhora da Penha[A]), situé sur le sommet du rocher. Au bas, à quelque distance, est le Couvent du Liège, où saint Honorius creusa sa grotte, au-dessus de laquelle on voit son épitaphe. Du haut de ces collines, la mer ajoute à la beauté de la perspective.
[Note A: Depuis la publication de ce poème, j'ai été instruit de la mauvaise interprétation que j'avais donnée au mot pena. Cette erreur était due au tilde, ou marque de l'n, que je n'avais point remarquée sur le mot pena. Avec cette marque, pena signifie un rocher, et sans elle, il a le sens que je lui ai donné. Je n'ai pas cru nécessaire de corriger le passage, car, quoique la commune acception qu'on lui donne soit Notre-Dame du Rocher, j'ai pu adopter l'autre sens, à cause des austérités pratiquées dans ce couvent.]
NOTE 3, STANCE 21.
C'est un fait bien connu que, dans l'année 1809, des assassinats commis par les Portugais dans les rues de Lisbonne et dans les environs n'étaient pas seulement bornés à leurs concitoyens: des Anglais étaient journellement égorgés, et, au lieu de pouvoir obtenir la répression de ces délits, il nous fut recommandé de ne point intervenir dans les rixes de nos compatriotes avec leurs alliés. Je fus attaqué une fois dans la rue en allant au théâtre, à huit heures du soir, heure à laquelle les rues sont ordinairement plus remplies de monde qu'à toute autre heure de la journée; c'était devant une boutique ouverte, et j'étais en voiture avec un ami: si malheureusement nous n'avions pas été armés, nous aurions, sans aucun doute, fourni une anecdote, au lieu de la raconter nous-mêmes. Le crime de l'assassinat ne se borne pas au Portugal: en Sicile et à Malte, on nous assomme, nous autres Anglais, pendant la nuit; et on ne voit jamais punir un Sicilien ou un Maltais.
NOTE 4, STANCE 24.
La convention de Cintra fut signée dans le palais du marquis de Marialva. Les derniers exploits de lord Wellington ont effacé les folies de Cintra. Il a fait des merveilles: il a peut-être changé le caractère d'une nation, réconcilié des superstitions rivales, et battu un ennemi qui n'avait jamais reculé devant ses prédécesseurs.
NOTE 5, STANCE 29.
L'étendue de Mafra est prodigieuse; il contient un palais, un couvent et une superbe église. Les six orgues sont les plus belles que j'aie jamais vues pour la décoration. Nous ne les entendîmes point; mais on nous dit que leurs sons répondaient à leur splendeur. On nomme Mafra l'Escurial du Portugal.
NOTE 6, STANCE 33.
Comme j'ai trouvé les Portugais, je les ai caractérisés. Qu'ils aient gagné depuis, au moins en courage, cela est évident.
NOTE 7, STANCE 35.
La fille du comte Julien, l'Hélène de l'Espagne. Pélage conserva son indépendance dans les gorges des Asturies, et les descendans de ses compagnons, quelques siècles après, complétèrent leurs succès par la conquête de la Grenade.
NOTE 8, STANCE 48.
«Viva el rey Fernando!» Vive le roi Ferdinand! c'est le refrain de la plupart des chansons patriotiques des Espagnols; elles sont principalement dirigées contre le vieux roi Charles, la reine et le prince de la Paix. J'en ai entendu plusieurs d'entre elles; quelques-uns des airs sont fort beaux. Godoy, le prince de la Paix, est né à Badajoz, sur les frontières du Portugal. Il fut primitivement dans les gardes espagnoles jusqu'à ce qu'il eut attiré les regards de la reine, et qu'elle l'eut élevé au duché d'Alcudia, etc., etc. C'est à cet homme que les Espagnols imputent universellement la ruine de leur patrie.
NOTE 9, STANCE 50.
La cocarde rouge avec le nom de Ferdinand au milieu.
NOTE 10, STANCE 51.
Tous ceux qui ont vu une batterie se rappelleront la forme pyramidale dans laquelle sont entassés les bombes et les boulets. La Sierra Morena était fortifiée dans tous les défilés par où je passai pour aller à Séville.
NOTE 11, STANCE 56.
Tels furent les exploits de la fille de Saragosse. Quand l'auteur était à Séville, elle se promenait journellement au Prado, portant les décorations et les médailles que la junte lui avait données.
NOTE 12, STANCE 58.
Sigilla in mento impressa amonis digitulo Vestigio demonstrant mollitudinem.
(Aul. Gell.)
NOTE 13, STANCE 60.
Ces stances furent écrites à Castri (Delphes), au pied du Parnasse, appelé maintenant Λιαχυρα, Liakura.
NOTE 14, STANCE 65.
Séville était l'Hispalis des Romains.
NOTE 15, STANCE 70.
Ceci fut écrit à Thèbes, et par conséquent dans la meilleure situation possible pour demander une réponse à cette question, non pas comme la patrie de Pindare, mais comme la capitale de la Béotie, où la première énigme fut proposée et résolue.
NOTE 16, STANCE 82.
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.
(Lucr.)
NOTE 17, STANCE 85.
Allusion à la conduite et à la mort de Solano, gouverneur de Cadix.
NOTE 18, STANCE 86.
«La guerre au couteau!» réponse de Palafox à un général français au siége de Saragosse.
NOTE 19, STANCE 91.
L'honorable J. W., officier aux gardes, qui mourut de la fièvre à Coïmbre. Je l'ai connu dix ans, la meilleure partie de sa vie, et la plus heureuse de la mienne.
Dans le court espace d'un mois, j'ai perdu celle qui m'avait donné l'existence, et la plupart de ceux qui me l'avaient rendue tolérable. Les vers suivans de Yung ne sont point pour moi une fiction.
Insatiable archer! Un ne te suffisait-il pas? Ta flèche part trois fois, et trois fois me perce le cœur; trois fois, avant que la lune eût rempli trois fois son croissant.
J'aurais dû consacrer quelques vers à la mémoire de Charles Skinner Matthews, agrégé du collége Downig à Cambridge, s'il n'avait pas été trop au-dessus de mes louanges. Les facultés de son esprit se sont montrées dans l'obtention des plus grands honneurs, contre de très-habiles candidats de Cambridge. Ces honneurs ont établi sa réputation où ils furent acquis; tandis que ses douces qualités vivent dans le souvenir de ses amis, qui l'aimaient trop pour lui envier sa supériorité.
Chant Deuxième.
1. Viens, jeune vierge du ciel, aux yeux bleus!--Mais, hélas! tu n'inspiras jamais un chant mortel!--Déesse de la sagesse! ici était ton temple; et ce temple est encore debout, en dépit des guerres, de la flamme dévorante[1], et des siècles qui ont détruit ton culte. Mais quelque chose de pire que le fer, la flamme, et le cours des âges, c'est le sceptre redoutable et la cruelle domination de ces hommes qui n'ont jamais senti l'enthousiasme sacré que les pensées de toi et de tes enfans font naître dans les cœurs civilisés[2].
2. Ancienne des jours, auguste Athènes! où sont-ils tes hommes de génie, tes grandes ames[A]? Ils sont passés, et n'apparaissent plus qu'à travers le songe des choses qui ne sont plus. Les premiers dans la lice où brillait le prix de la gloire, ils l'ont conquis, et ont disparu..... Est-ce là tout? N'y a-t-il là que le thème d'un écolier, l'admiration d'une heure! On cherche en vain l'épée du guerrier et le manteau du sophiste; sur chaque tour qui tombe en ruine, et qu'obscurcit le brouillard des âges, plane encore l'ombre pâle d'une grandeur passée.
[Note A: Where are thy men of might? Thy grand in soul?]
3. Fils de l'Orient, lève-toi! approche! viens!--mais n'outrage pas cette urne sans défense. Contemple ces lieux,--c'est le sépulcre d'une nation! le séjour des dieux dont les autels sont abandonnés!...--Les dieux même sont forcés de céder!--Les religions disparaissent à leur tour: ici régnait celle de Jupiter;--aujourd'hui c'est celle de Mahomet. D'autres croyances naîtront avec d'autres siècles, jusqu'à ce que l'homme apprenne que c'est en vain que son encens s'élève sur les autels, qu'il offre de sanglans sacrifices; pauvre enfant du doute et de la mort, dont les espérances sont fondées sur des roseaux.
4. Enchaîné à la terre, il lève ses yeux vers le ciel.--N'est-ce pas assez, créature malheureuse! de savoir que tu existes? Cette existence est-elle un don si précieux, pour que tu désires le prolonger au-delà de la tombe, et aller, tu ne sais où, dans des régions inconnues? heureux de fuir la terre, et de te mêler avec les cieux! Veux-tu toujours rêver de félicités et de malheurs à venir? Regarde et pèse cette poussière avant qu'elle soit jetée aux vents: cette urne en dit plus que mille homélies.
5. Ou brise l'orgueilleux monument d'un héros qui n'est plus, et qui dort au loin sur le rivage solitaire[3]: il tomba, et des nations ébranlées par sa chute portèrent le deuil de son trépas. Mais aujourd'hui personne ne pleure sur sa tombe; nul soldat, observant un silence religieux, ne lui consacre ses veilles, dans ces lieux où, dit-on, des demi-dieux parurent. Prends cette tête desséchée parmi ces ossemens épars; est-ce là un temple digne d'être habité par un dieu? Le ver même dédaigne à la fin sa demeure réduite en poussière.
6. Contemple sa voûte brisée, ses parois en ruines, son enceinte désolée, et ses portiques souillés: oui, ce fut pourtant la demeure orgueilleuse de l'ambition, le séjour de la pensée et le palais de l'ame. Regarde ces orbites sans yeux, cet asyle joyeux de la sagesse et de l'esprit, de la passion qui ne souffrait point de contrôle. Tout ce qu'ont jamais écrit les saints, les sages ou les sophistes, pourrait-il repeupler cette demeure solitaire ou lui rendre sa première forme?
7. O le plus sage des enfans d'Athènes! C'était avec raison que tu disais: «Tout ce que nous savons, c'est que nous ne savons rien.» Pourquoi redouterions-nous ce que nous ne pouvons pas éviter? Chacun a ses douleurs; mais les hommes faibles gémissent sur des malheurs imaginaires nés de leurs cerveaux malades, comme si c'étaient des maux réels. Suivez ce que le hasard ou la destinée proclament le meilleur; la paix nous attend tous sur les bords de l'Achéron. Là, nul banquet forcé n'appelle le convive rassasié, mais le silence y prépare la couche d'un repos à jamais heureux.
8. Cependant, si, comme l'ont pensé des hommes sages, il existe, au-delà du noir rivage, un séjour des ames, pour confondre la doctrine des saducéens[A] et des sophistes, follement orgueilleux de leur science du doute, qu'il serait doux de se prosterner en adoration avec ceux qui ont rendu nos épreuves mortelles plus légères! d'entendre chacune de ces voix que nous craignions de ne plus entendre! de contempler les ombres magnanimes dévoilées à nos regards: celles du Bactrien, du sage de Samos, et de tous ceux qui enseignèrent la vertu!
[Note A: De צדוק (Sadock) , nom d'un juif ancien, fondateur d'une secte, qui niait l'immortalité de l'ame, l'existence des anges et des esprits, la résurrection du corps, et n'admettait que les cinq livres de Moïse.
(N. du Tr.)]
9. Je te verrais, ô toi! dont l'amour et la vie s'échappèrent ensemble, et m'ont laissé sur la terre aimer et vivre en vain!--O l'intime ami de mon cœur! puis-je croire que tu n'es plus quand ta mémoire brille sans cesse dans ma pensée? Oui, je rêverai que nous pourrons nous réunir un jour, et je caresse cette douce illusion de mon cœur solitaire. Si quelque chose de nos jeunes souvenirs nous reste, qu'il soit comme un gage certain de l'avenir, car ce serait assez de bonheur pour moi de savoir que ton ame est heureuse!
10. Je vais m'asseoir un instant sur cette pierre massive d'une colonne de marbre, dont la base n'est pas encore ébranlée. Fils de Saturne! ici fut ton trône favori[4]; le plus puissant de tous les dieux nombreux de l'antiquité! permets-moi de chercher les vestiges enfouis de ton temple sacré. Tous mes efforts sont vains; l'œil de l'imagination même ne pourrait retrouver ce que le tems a pris à tâche d'effacer; cependant ces colonnes orgueilleuses n'attirent pas un soupir du passant;--l'impassible Ottoman s'assied froidement sur leurs fûts renversés; et le Grec léger fredonne à lentour.
11. Mais de tous les ravageurs de ce temple élevé sur l'Acropolis, d'où Pallas s'éloigna en regrettant de quitter le dernier monument de son ancienne domination, quel fut le dernier, le plus barbare et le plus stupide? Rougis, Calédonie! c'est un de tes enfans! Angleterre, je me réjouis de ce que ce n'est pas un de tes fils, tes citoyens, nés libres, épargneraient ce qui autrefois fut libre. Cependant ils ont violé les enceintes des temples tristes et déserts, et ont emporté leurs autels sur les flots, longtemps soulevés contre cette profanation[5].
12. Mais l'orgueil ignoble d'un moderne Picte se fait gloire de briser ce que les Goths, les Turks et le tems avaient épargné[6]. Il porte une ame froide comme les rochers de sa côte natale, et aussi stérile que son cœur est dur, celui dont la pensée a pu concevoir et dont la main a pu exécuter le projet de déplacer les pauvres restes d'Athènes; ses enfans, trop faibles pour défendre ses monumens sacrés, ressentirent cependant une partie des douleurs qui déchiraient leur mère[7], et ils éprouvèrent, ce qu'ils avaient ignoré jusque-là, tout le poids des chaînes de la tyrannie.
13. Eh quoi! une bouche bretonne osera-t-elle jamais dire qu'Albion fut heureuse des pleurs d'Athènes? Quoique ce soit en ton nom que des esclaves déchirent son sein, crains d'avouer ces faits honteux, qui feraient rougir l'Europe. La reine de l'Océan, la Bretagne libre, enlève la dernière et chétive dépouille d'une terre sanglante.... Oui, celle dont la protection généreuse fait bénir son nom, a arraché avec des mains de harpie ces restes glorieux que l'antiquité jalouse avait épargnés, et qu'avaient respectés les tyrans!
14. Pallas! où était ton égide, qui frappa de terreur le barbare Alaric, dans sa course dévastatrice[8]? Où était le fils de Pelée? Son ombre fit en vain trembler les enfers, pour apparaître à la lumière dans ce jour redoutable, revêtu de ses armes terribles! Quoi! Pluton ne pouvait-il pas permettre une fois encore à ce guerrier invincible de s'échapper des enfers, pour donner l'épouvante, et faire lâcher sa proie à ce second barbare? Errant inoccupé sur les bords du Styx, Achille n'est point venu protéger les murs qu'il aimait jadis à défendre.
15. O belle Grèce! froid est le cœur de l'homme qui te voit sans sentir ce qu'éprouvent les amans en contemplant la poussière qu'ils ont aimée. Stupide est l'œil qui ne verse point de larmes en voyant tes palais dégradés, tes temples en ruines et tes autels enlevés par des mains bretonnes, auxquelles il était plutôt réservé de protéger ces restes vénérables. Maudite soit l'heure où ces barbares sortirent de leur île pour venir de nouveau déchirer ton sein délaissé, et transporter tes dieux désolés dans les contrées abhorrées du Nord !
16. Mais où est Harold? Ne suivrai-je pas sur les flots ce sombre voyageur? Il s'inquiétait peu, en s'éloignant, de tout ce que les hommes regrettent; nulle amante n'essaya de l'attendrir par de feintes lamentations; nul ami, pour adieu, ne lui tendit la main, avant que ce froid étranger ne partît pour d'autres climats. Dur est le cœur que les charmes de la beauté trouvent insensible; mais Harold n'éprouvait plus les mêmes impressions qu'autrefois; et il quitta, sans pousser un soupir, le sol de l'Espagne livré à la guerre et au crime.
17. Celui qui a vogué sur la mer sombre et azurée, a contemplé parfois un ravissant spectacle. C'est lorsque la fraîche brise est belle comme une brise peut l'être, qu'elle enfle la blanche voile de la frégate légère et gracieuse; les mâts, les flèches des clochers et les bords élevés du rivage s'enfuient derrière nous; la glorieuse mer s'étend dans un lointain immense; les vaisseaux de la flotte voguent comme des cygnes sauvages. Le plus mauvais voilier paraît marcher avec une agilité nouvelle, tant les vagues bondissent gaiement devant chaque proue écumante.
18. Admirez aussi l'intérieur de ce petit monde de guerre: le poli des canons; le filet[9] tendu comme un dais sur le tillac; les ordres communiqués d'une voix rauque; le bruit sourd et continuel des matelots qu'une parole fait gravir au haut des mâts; écoutez l'appel du contre-maître, les cris joyeux des marins qui font glisser dans leurs mains les nombreux cordages; regardez cet aspirant, échappé de l'école, qui varie l'accent de son aigre voix selon qu'il approuve ou qu'il réprimande. Ce petit-maître sait déjà conduire habilement sa troupe docile.
19. Le tillac brille aux yeux comme du cristal qu'aucune tache ne souille; le grave lieutenant de garde s'y promène. Regardez aussi cette partie du navire, réservée religieusement pour le capitaine qui s'avance avec majesté, silencieux et craint de tous;--il parle rarement à ses subordonnés, s'il veut conserver ce sévère ascendant qui, lorsqu'il est méconnu, fait perdre le triomphe et la gloire: mais les Bretons s'écartent rarement de cette loi, quelque dure qu'elle puisse être, qui tend à fortifier leur valeur.
20. Souffle, souffle doucement, brise propice! Fais-nous voguer jusqu'à ce que le large soleil nous dérobe ses rayons affaiblis; alors le navire-amiral sera forcé de replier ses voiles, afin que les bâtimens moins agiles puissent le rejoindre. Oh! pénible tourment! insupportable et nonchalant retard, qui empêche de profiter du vent le plus favorable! Que de lieues on perd jusqu'au retour de l'aurore, en portant des regards pensifs sur les ondes propices, pour attendre ces navires lourds et paresseux!
21. La lune est levée à l'horizon, Ciel! quelle nuit délicieuse! De longs torrens de lumière se répandent sur les vagues bondissantes. Maintenant les jeunes gens soupirent sur le rivage, et les jeunes filles croient aux sermens de l'amour. Puisse une semblable destinée nous attendre à notre retour sur la terre natale! Cependant la main active d'un Arion grossier réveille la vigoureuse harmonie qu'aiment les matelots; il se forme autour de lui un cercle de joyeux auditeurs; ou si une mesure bien connue les invite à la danse, ils s'y livrent avec transport, comme s'ils étaient libres sur le rivage.
22. Childe Harold aperçoit la côte sourcilleuse, à travers les détroits de Calpé; c'est là que l'Europe et l'Afrique se contemplent! Il aperçoit, à la lueur du flambeau de la pâle Hécate, la patrie de la jeune vierge aux yeux noirs, et celle du Maure au teint cuivré. Comme les rayons du flambeau nocturne se jouent avec grâce sur les rivages de l'Ibérie! Ils découvrent des rochers, des coteaux et de vertes forêts, que l'œil peut discerner, quoique le faible croissant de la lune n'éclaire qu'à demi ces rivages; mais les ombres gigantesques des rochers de la Mauritanie lèvent leurs têtes menaçantes, et s'étendent jusque sur la côte sombre de la mer.
23. Il est nuit; c'est alors que la méditation rappelle à notre cœur que nous avons aimé, quoique l'amour ait fui pour toujours. Le cœur solitaire, qui gémit sur ses espérances évanouies, quoique sans ami, rêvera qu'il eut un ami. Qui pourrait désirer de se courber sous le poids des années, quand la jeunesse elle-même survit aux jeunes amours et à la gaîté de l'esprit? Hélas! quand des ames qui ont été unies ont oublié leur tendresse, il reste à la mort peu de choses à nous ravir! Oh! heureuses années! qui ne voudrait encore redevenir enfant pour retrouver vos délices?
24. Ainsi penché sur l'humide bord du navire pour contempler le disque de Diane réfléchi dans l'onde, l'ame oublie ses projets d'ambition et d'orgueil; elle se replie involontairement sur les années qui ne sont plus. Il n'est point de mortel assez malheureux pour qu'aucun être chéri, plus chéri que lui-même; n'obtienne ou n'ait obtenu de lui une douce pensée, et ne réclame l'hommage d'une larme; angoisse déchirante dont le cœur accablé voudrait en vain se délivrer!
25. S'asseoir sur les rochers, rêver sur les torrens et sur les abîmes, s'égarer lentement dans l'enceinte sombre des forêts, où la domination de l'homme ne se fait point sentir, et que son pied n'a jamais ou que rarement foulée; gravir une montague infréquentée, inconnue de la foule, où paissent librement des troupeaux de bêtes sauvages qui ne demandent point à l'homme leur nourriture; se pencher sur les précipices et sur les cascades écumantes; ce n'est point là la solitude: c'est s'entretenir avec les beautés de la nature, et contempler ses richesses déroulées à nos regards.
26. Mais au milieu de la foule, du bruit du choc des hommes, entendre, voir, sentir, posséder des richesses, et traîner sa vie comme un ennuyé citoyen du monde; n'ayant personne qui nous chérisse, et personne que nous puissions chérir; ne voir que des courtisans de la prospérité, qui fuient à l'approche de la misère; n'avoir pas un ami, qui, plein d'une affection sincère, si nous n'étions plus, voudrait paraître moins joyeux que tous ceux qui nous accablaient de flatteries et de poursuites intéressées; c'est là ce que j'appelle être seul; c'est là, c'est là la solitude!
27. Plus heureuse est la vie du pieux ermite, tel que le voyageur en rencontre dans les retraites solitaires du mont Athos, lorsque, dans une belle soirée, il va rêver sur ses pics gigantesques. Il contemple des ondes si bleues, des cieux si purs, que celui qui a joui d'une heure si délicieuse voudrait passer le reste de ses jours dans ces lieux enchanteurs; il s'arrache avec peine de cette scène ravissante; il regrette en soupirant de ne pas avoir été favorisé d'une telle destinée, et il s'en retourne pour haïr davantage un monde qu'il avait déjà presque oublié.
28. Passons les détails d'une route longue et monotone, si souvent traversée par de nombreux voyageurs, et qui ne conserve nulle trace de leur passage. Passons le calme et les vents, les vicissitudes des élémens, et tous les caprices bien connus des vagues et des tempêtes; passons aussi les joies et les chagrins qui surviennent aux matelots renfermés dans leur citadelle ailée et flottante; toutes les alternatives de l'allégresse, du désespoir, selon que la brise est favorable ou contraire, que les vagues sont calmes ou soulevées, jusqu'à ce matin joyeux où l'on crie: «Voyez! voyez! c'est la terre!» Alors tout le monde est heureux.
29. Mais gardons-nous de passer sous silence les îles de Calypso[10], qui ressemblent à un groupe de sœurs au milieu des ondes. Là un port sourit encore aux navires fatigués, quoique la belle déesse ait cessé depuis long-tems de pleurer sur ses rochers, et d'attendre inutilement le retour de celui qui osa lui préférer une épouse mortelle. C'est ici que son fils Télémaque essaya le saut périlleux, lancé par la main puissante de Mentor dans la profondeur des ondes. Ainsi privée des deux naufragés, la maîtresse de la nymphe Eucharis gémit de son double veuvage.
30. Son règne est passé; ses grâces divines, ses tendres enchantemens ne sont plus. Mais que cela ne t'afflige pas, jeune homme, trop facile à enflammer; redoute encore l'approche de ces lieux. Une souveraine mortelle occupe le trône dangereux de la déesse, et tu pourrais rencontrer une nouvelle Calypso. Charmante Florence! si une beauté pouvait jamais toucher ce cœur fantasque et sans amour, ce cœur aurait été à toi; mais, déchiré par tous mes attachemens, je ne puis me hasarder à porter sur tes autels une offrande indigne de toi, ni demander qu'un cœur si cher, que ton cœur éprouve jamais un seul tourment pour le mien.
31. Ainsi pensa Childe Harold en admirant les beaux yeux de cette dame, dont les regards ne lui inspirèrent d'autre pensée qu'une vive et innocente admiration. L'amour se tint à l'écart, quoique peu éloigné; car il savait que Harold, en lui échappant souvent, souvent aussi avait été en sa puissance; mais ce jeune enfant n'ignorait pas qu'il ne devait plus le compter comme son adorateur, qu'il ne devait plus chercher à se rendre maître de son cœur, puisque maintenant il ne pouvait réussir à lui inspirer de l'amour, et il ne douta plus que ses anciens charmes ne fussent désormais impuissans.
32. La belle Florence s'aperçut avec quelque étonnement qu'un homme que l'on disait soupirer pour toutes les belles, voyait, sans être ému, des charmes que d'autres entouraient d'un respect réel ou simulé. Elle était leur espoir, leur destin, leur condamnation, leur loi, tout ce que la folâtre beauté demande à ses esclaves. Elle s'étonnait qu'un jeune homme si novice ne sentît pas ou du moins ne feignît pas de sentir cette ardeur indiscrète dont l'aveu peut bien quelquefois attirer les reproches, mais rarement la colère des dames.
33. Elle connaissait peu ce cœur qu'elle croyait de marbre. Réfugié dans le silence, ou comprimé par l'orgueil, il n'était point novice dans l'art de séduire, et il avait autrefois tendu dans plus d'un lieu les pièges de l'amour. Il n'avait point abandonné ses coupables poursuites tant qu'il trouva des objets dignes de ses désirs. Mais Harold dédaigne maintenant de tels moyens. S'il avait trouvé l'amour dans les yeux si beaux de Florence, il ne se serait jamais réuni à la foule de ses indolens adorateurs.
34. Il ne connaît pas beaucoup le cœur de la femme celui qui croit que cet objet lascif[A] se conquiert par des soupirs. Que lui importe le tendre hommage du sentiment lorsqu'elle a une fois accordé ses faveurs? Choisissez donc l'offrande que vous voulez présenter aux yeux de votre idole; mais ne lui montrez pas trop d'humilité; ou elle vous méprisera et tous vos beaux discours, quoique ornés de figures éloquentes; dissimulez même votre tendresse, si vous êtes sages; une confiance hardie a le plus heureux effet près des femmes: excitez et calmez tour à tour leur dépit; bientôt la passion couronnera vos espérances.
[Note A: That wanton thing.]
35. C'est là une vieille leçon; le tems en a démontré la justesse, et ceux qui la connaissent le mieux sont ceux qui la déplorent davantage. Quand on a obtenu tout ce que l'on désirait d'obtenir, la récompense de tant de sacrifices semble bien chétive. Une jeunesse usée, une ame dégradée, les facultés intellectuelles abruties, l'honneur perdu: heureuse passion! voilà, voilà quels sont tes fruits amers! Si par un bonheur cruel l'espérance est détruite de bonne heure, alors même les blessures du cœur s'enveniment jusqu'à la fin, et ne peuvent se cicatriser, lors même que l'amour ne cherche plus à plaire.
36. Loin ces digressions étrangères! Je ne dois pas rendre ce chant trop long; car nous avons encore à franchir plus d'une montagne, à côtoyer plus d'un rivage, conduits par la mélancolie pensive et non par la fiction.--Contrées aussi belles que jamais l'imagination mortelle pourrait en créer dans les faibles limites de la pensée; aussi séduisantes que celles que l'on célèbre dans de nouvelles utopies pour enseigner à l'homme ce qu'il pourrait, ou ce qu'il devrait être, si cette créature corrompue pouvait jamais profiter de pareils enseignemens!
37. La bonne nature est encore la meilleure des mères, quoique toujours changeante dans ses aspects variés. Laissez-moi prendre dans son sein fécond les sujets de mes chants; moi, qu'elle n'a jamais sevré de ses faveurs, quoique je n'aie pas été son enfant favori. Oh! c'est dans ses formes sauvages qu'elle est le plus belle, là où rien d'humain n'ose souiller ses asiles: le jour, comme la nuit, elle ne cesse de me sourire, quoique je l'aie connue seulement aux jours du malheur, et que je l'aie recherchée et aimée d'autant plus que ma misanthropie était plus grande.
38. Terre d'Albanie! où naquit lskander, dont les exploits sont le thème du jeune homme et l'instruction du sage; patrie de cet autre conquérant du même nom, dont les ennemis, souvent battus, ont admiré les exploits chevaleresques, permets-moi de te contempler, terre d'Albanie[11], sauvage nourricière d'hommes sauvages! La croix disparaît, les minarets s'élèvent, et le pâle croissant étincelle dans la vallée à travers les cyprès qui apparaissent en même tems que chaque cité.
39. Childe Harold voguait toujours. Il passa près du rocher aride[12] où la triste Pénélope venait contempler les flots de la mer; et plus loin il vit le promontoire célèbre qui devint le dernier refuge des amans et le tombeau de la Lesbienne. Infortunée Sapho, tes vers immortels ne pouvaient ils pas sauver ce cœur, animé d'une flamme immortelle? comment ne put-elle vivre, celle qui donnait la vie, si la lyre peut faire espérer une vie éternelle, seul ciel auquel les enfans de la terre puissent aspirer?
40. C'était par une belle soirée d'un automne grec que Childe Harold salua le cap éloigné de Leucade: il avait vivement désiré voir ce lieu célèbre, qu'il quittait à regret. Souvent il avait contemplé des lieux qui furent le théâtre de la guerre; Actium, Lépante, le fatal Trafalgar[13]; il les avait contemplés sans être ému; car (né sous quelque étoile obscure et inglorieuse) il ne se plaisait point dans les sujets de guerres sanglantes ou d'exploits chevaleresques; il haïssait le métier de brave, et l'importance martiale n'obtenait de lui qu'un sourire de raillerie.
41. Mais lorsqu'il vit l'étoile du soir briller au-dessus du triste rocher de Leucade, qui se projette au loin sur les flots; lorsqu'il salua ce dernier refuge de l'amour sans espoir[14], Harold sentit ou crut sentir une émotion peu ordinaire; et pendant que le vaisseau glissait majestueusement sous l'ombre de cet antique rocher, il observait le mouvement mélancolique des vagues; et quoique absorbé dans les rêveries habituelles de sa pensée, son œil parut plus calme et son front pâle moins soucieux.
42. L'aurore paraît, et avec elle les monts sauvages de l'Albanie, les sombres rochers de Souli, et la sommité centrale du Pinde, à demi voilée par les brouillards, arrosée par des ruisseaux de neige, que colorent des rayons de pourpre et d'azur, se dévoilent aux regards; et, à mesure que les nuages qui les environnent se dissipent, ils laissent voir la demeure du montagnard. Là, le loup hurle, l'aigle aiguise son bec; des oiseaux, des bêtes de proie et des hommes plus sauvages encore s'y disputent leur asile; là s'amoncellent ces orages qui éclatent avec une énergie convulsive dans les derniers mois de l'année.
43. C'est là qu'Harold se sentit enfin seul, et dit un long adieu aux langues des nations chrétiennes. Il s'aventure dans une contrée inconnue que tous les voyageurs citent avec admiration, mais que la plupart n'osent visiter. Son cœur était armé contre le destin; ses besoins étaient peu nombreux; il ne cherchait point le péril, mais il ne reculait point devant lui. La scène était sauvage, mais elle était nouvelle; le désir d'en jouir lui rendit légères les fatigues continuelles du voyage, adoucit pour lui les froids rigoureux de l'hiver et les chaleurs excessives de l'été.
44. Ici la croix rouge (car la croix y est encore debout, quoique outragée ignominieusement par les circoncis,) oublie cet orgueil si cher à ses pontifes. Ici le prêtre et le sectateur de son culte sont également méprisés. Superstition insensée! quelque déguisement que tu prennes, idole, saint, vierge, prophète, croissant, croix, quelque soit le symbole que tu veuilles offrir à l'adoration des hommes, tu n'es qu'un gain sacerdotal et une ruine pour le genre humain! Qui pourra séparer de l'or du vrai culte tes viles et misérables souillures?
45. Contemplez le golfe d'Ambracie, où un monde fut perdu jadis pour une femme, chose aimable et innocente! C'est dans cette baie tranquille que les généraux romains et les rois de l'Asie[15] réunirent leurs armées navales conduites à un triomphe douteux, mais à un carnage certain. Regardez! voilà l'endroit où s'élevaient les trophées du second César[16]! Ils se flétrissent maintenant comme les mains qui les érigèrent. Anarchistes qui portez des couronnes! vous multipliez les misères humaines! Dieu! as-tu créé ce monde pour être tour à tour perdu et gagné par de semblables tyrans?
46. Depuis les sombres barrières de cette contrée hérissée de rochers, jusqu'au centre des vallées de l'Illyrie, Childe Harold traversa plusieurs montagnes majestueuses, dans des contrées à peine connues des géographes. Cependant on rencontre rarement dans l'Attique, si renommée, d'aussi rians vallons; et la belle Tempé ne pourrait pas s'enorgueillir d'un charme qui leur serait inconnu; le Parnasse lui-même, quoiqu'il soit un mont classique et consacré par la poésie, échouerait à effacer la majesté pompeuse de quelques-uns de ces monts qui se cachent derrière cette chaîne sombre de rochers.
47. Il traversa le Pinde, le lac d'Achérusie[17]; et laissant de côté la capitale de la contrée, il continua sa route pour visiter le chef puissant de l'Albanie[18], dont la volonté redoutable est la loi des lois; car d'une main sanglante il gouverne une nation turbulente et hardie; cependant il est encore çà et là quelque bande audacieuse de montagnards qui dédaignent son pouvoir, et de leur forteresse de rochers lançant au loin leurs défis, ne cèdent jamais qu'à l'or[19].
48. Monastique Zitza[20]! asile favorisé du ciel! quand de ta cime ombreuse nous portons nos regards autour de nous, sur nos têtes et à nos pieds, que de couleurs variées, que de charmes magiques nous découvrons alors! Rochers, rivières, forêts, montagnes, tout abonde en ces lieux; et le ciel le plus azuré est en parfaite harmonie avec ce tableau ravissant. En bas, le bruit sourd d'un torrent nous indique la chute d'une cataracte qui tombe entre des rochers suspendus, et dont le froissement perpétuel cause à l'ame une émotion pleine de charmes.
49. Parmi les bosquets qui couronnent cette colline touffue environnée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre, et au milieu desquelles elle ne paraît pas sans dignité, les blanches murailles du couvent brillent agréablement sur la hauteur. C'est là qu'habite l'affable Caloyer[21], qui exerce avec empressement l'hospitalité; le passant y est toujours bienvenu, et il ne s'éloignera jamais de ces lieux sans émotion, s'il trouve ses délices à contempler les charmes de la nature.
50. Qu'il y passe les jours de la saison brûlante; frais est le gazon que protège le feuillage de ces arbres séculaires; les brises viendront agiter autour de lui leurs ailes caressantes; il respirera l'air embaumé du ciel. La plaine se développe au loin.--Oh! qu'il jouisse des plaisirs innocens quand ils s'offrent à lui comme en ces lieux; les rayons dévorans du soleil, imprégnés d'un poison subtil, ne peuvent y pénétrer. Que le pélerin vienne s'y reposer de ses fatigues, et y admirer à loisir les splendeurs du matin, du soleil à son midi, et la beauté des soirs.
51. Sombres, immenses et grandissant à la vue, amphithéâtre volcanique de la nature[22], les Alpes de la Chimère se développent dans le vaste horizon. À leur pied se déploie une vallée pleine de mouvement et de vie; les troupeaux bondissent, les arbres s'agitent avec grâce; des ruisseaux l'arrosent en tous sens, et le sapin des montagnes se balance sur les hauteurs. Contemplez le noir Achéron[23]! consacré anciennement comme séjour des morts. Pluton! si c'est l'enfer que je vois, ferme les portes honteuses de ton Elysée, mon ombre ne cherchera point à le connaître.
52. Les tours d'aucune ville ne viennent souiller cette délicieuse perspective; quoique peu éloignée, Yanina ne se laisse pas encore apercevoir; elle est voilée par un rideau de collines! Ici les hommes sont peu nombreux, les hameaux sont dispersés, et les cabanes solitaires sont très-rares. Mais la chèvre broute suspendue sur le bord de chaque précipice; et regardant d'un air pensif son troupeau dispersé, le petit berger, revêtu de sa blanche capote[24], penche sa forme enfantine sur la pente du rocher, où, à l'approche de l'orage, il va dans sa grotte attendre que le court météore soit passé.
53. O Dodone! où est ton antique forêt, ta source prophétique et ton oracle divin? Quelle est la vallée dont l'écho redisait les réponses de Jupiter? Quel vestige reste-t-il de l'autel du maître du tonnerre? Tout, tout est oublié!--et l'homme se plaindra de ce que les frêles liens qui l'attachent à la vie éphémère sont rompus? Cesse donc, insensé! tes lâches murmures. La destinée des dieux peut bien être la tienne; voudrais-tu survivre au marbre et au chêne robuste lorsque les nations et les mondes eux-mêmes doivent disparaître engloutis par les âges!
54. Les frontières de l'Épire s'éloignent, et les montagnes s'évanouissent dans le lointain; fatigué de tenir en admiration ses regards sur les montagnes, il les repose agréablement sur une douce vallée, embellie de tous les charmes du printems. La plaine aussi possède des beautés peu communes, si quelque fleuve majestueux y promène ses ondes rapides, ombragées par des arbres qui se balancent sur ses bords, et dont le feuillage mobile semble se jouer dans ses flots, ou, avec les rayons de la lune, sommeiller sur sa surface, à l'heure solennelle de minuit.
55. Le soleil était descendu derrière les hauteurs du vaste Tomerit[25], et le Laos mugissant roulait sombre et rapide[26]; les ombres accoutumées de la nuit s'étendaient insensiblement; lorsque, en suivant les détours escarpés du vallon, Childe Harold aperçut, comme des météores dans les cieux, les brillans minarets de Tépalin, dont les remparts dominent le fleuve. Il entendit, en approchant, la voix des hommes de guerre, dont le bruit sourd se mêlait à la brise qui soupirait dans la profondeur du vallon.
56. Il passa près de la tour silencieuse du harem sacré, et il aperçut, à travers les arches exhaussées de la porte, la demeure de ce chef redoutable dont tout ce qui l'environnait proclamait la haute puissance. C'est au milieu d'une pompe non commune que se montre ce despote, dont la cour est agitée de nombreux préparatifs de guerre; les esclaves, les eunuques, les soldats, les passagers et les santons attendent les ordres du maître. Sa demeure est un palais en dedans, en dehors une citadelle. Là paraissent se donner rendez-vous les hommes de toutes les nations.
57. Richement caparaçonnée, une troupe de chevaux armés pour la guerre et une troupe égale de guerriers formaient un cercle dans le fond de la vaste cour; dans le haut, des groupes étrangers garnissaient les corridors, et de tems en tems quelque Tartare au large turban, piquant de l'éperon son cheval de l'Ukraine, faisait retentir l'écho des salles. Le Turc, le Grec, l'Albanien et le Maure s'y mêlaient sous les costumes les plus variés, tandis que le bruit sourd du tambour de guerre annonçait la fin du jour.
58. Là, le fier et sauvage Albanais aux jambes nues, la tête ceinte d'un schall, portant une riche carabine et des vêtemens brodés d'or; les Macédoniens aux écharpes de pourpre; le Delhi, couvert de son bonnet qui inspire la terreur, au glaive recourbé; le Grec vif et joyeux; le fils mutilé de la noire Nubie; et le Turc à la longue barbe, qui daigne rarement prononcer une parole, le maître de tout ce qui l'entoure, et trop puissant pour être doux envers ceux qu'il commande,
59. Sont mêlés sans être confondus. Les uns sont couchés en groupes, observant la scène bigarrée qu'ils ont sous les yeux. On y voit le grave Musulman dans la posture de la dévotion; quelques-uns fument, d'autres jouent. Ici l'Albanais se promène avec fierté; là on entend chuchoter le Grec causeur. Écoutez! des sons solennels partent de la mosquée; la voix du Muezzin ébranle le minaret: «Il n'y a point d'autre dieu que Dieu!--Voici l'heure de la prière.--Dieu est grand!»
60. C'était pendant cette saison de la fête du Ramazan. Le jour entier était consacré à la pénitence; mais lorsque l'heure du tardif crépuscule fut passée, le règne des plaisirs et de la bonne chère commença. Tout était en mouvement dans le palais d'Ali; la troupe des domestiques préparait et servait les mets nombreux du festin. La galerie devenue déserte parut alors un luxe inutile. Des bruits confus partaient des appartemens intérieurs, d'où sortaient et rentraient sans cesse les pages et les esclaves.
61. Ici la voix de la femme n'est jamais entendue. Retirée à part, voilée, surveillée, il lui est à peine permis de faire un pas. Elle ne donne qu'à un seul homme sa personne et son cœur. Apprivoisée dans sa cage, cet oiseau inconstant ne désire point en sortir. Elle n'est point malheureuse de l'amour de son maître, et elle se complait dans les soins délicieux d'une mère. Soins pleins de félicité! bien au-dessus de tous les autres sentimens! Elle élève elle-même avec tendresse l'enfant qu'elle a conçu, et ne l'éloigne pas d'un sein qui n'est le partage d'aucune basse passion.
62. Dans un pavillon pavé de marbre, au centre duquel on voyait s'élever une source d'eau vive, dont les jets bouillonnans répandaient une naturelle fraîcheur, Ali reposait sur des coussins voluptueux qui invitaient au repos. C'est un homme de guerre et de crimes. Cependant vous ne pouvez distinguer dans ses traits vénérables, où la douceur se mêle à l'expression de la bienveillance, tout ce qu'ils cachent de cruel et de sanguinaire.
63. Ce n'est pas que sa blanche et longue barbe s'allie mal avec les passions qui appartiennent à la jeunesse; l'amour est aussi le partage de la vieillesse.--Hafiz l'a démontré. Le vieillard de Téos chanta souvent l'amour.--Mais les crimes qui dédaignent la tendre voix de la pitié; les crimes qui rendent tous les hommes odieux, surtout l'homme avancé en âge, ont marqué Ali de la férocité du tigre. Le sang appelle le sang, et ceux qui ont commencé par le sang leur carrière mortelle la finiront par des actes plus sanguinaires encore.
64. Là, au milieu des objets les plus nouveaux pour l'œil et pour l'oreille, notre pélerin se reposa de ses fatigues en contemplant toute la pompe du luxe musulman. Il se dégoûta bientôt de ce spacieux séjour de richesse et de volupté, retraite choisie de la grandeur rassasiée qui fuit le bruit de la ville. Avec moins de pompe et d'éclat, cette retraite aurait eu des charmes; mais la tranquillité abhorre les joies factices; et le plaisir, mêlé à la pompe, détruit le charme de tous les deux.
65. Ils sont farouches les enfans de l'Albanie; cependant ils ne manquent pas de vertus, tant sauvages soient-elles. Où est l'ennemi qui leur a jamais vu tourner le dos? Qui pourrait aussi bien endurer les fatigues de la guerre? Leur bravoure naturelle n'est jamais plus calme que dans les tems de péril et de détresse. Leur amitié est aussi sûre, que leurs ressentimens sont terribles. Quand la reconnaissance ou la valeur les appellent à répandre leur sang; intrépides, ils se précipitent partout où il plaît à leur chef de les conduire.
66. Childe Harold les vit dans la citadelle de leur capitaine, accourant en foule pour aller aux combats chercher des succès et de la gloire. Il les revit ensuite, lorsque, tombé en leur pouvoir, il devint lui-même la victime d'un malheur passager. Dans ces momens d'infortune où les hommes pervers sont plus cruels, ces Albanais lui offrirent un asile sous leur toit protecteur. Des hommes moins barbares auraient eu moins de générosité, et des compatriotes se seraient tenus à l'écart[27]. Dans les événemens qui éprouvent le cœur des hommes, combien peu restent fidèles à l'infortune!
67. Il arriva qu'un jour des vents contraires poussèrent son esquif sur la côte dangereuse des rochers de Souli, au milieu des ténèbres et de la solitude désolée de la nuit. Il était périlleux d'aborder; il l'était plus encore de rester sur les flots. Les matelots cependant hésitèrent quelques tems, craignant de se confier à une terre, peut-être inhospitalière, où la trahison pouvait les attendre. Ils s'aventurèrent enfin de mettre à la côte, quoique doutant si ces hommes, qui haïssent également le chrétien et le turc, ne renouvelleraient pas pour eux leurs anciens actes de barbarie[A].
[Note A: Ancient butcher-work.]
68. Crainte vaine! les Souliotes leur tendirent une main amie, les conduisirent à travers les récifs, et les firent éviter de dangereux marécages. Quoique moins grâcieux, ils furent plus humains que des esclaves policés; ils se livrèrent aux inspirations du cœur, séchèrent les vêtemens mouillés de leurs nouveaux hôtes, rallumèrent la lampe joyeuse, remplirent la coupe et leur offrirent leurs alimens. Ces alimens étaient grossiers; mais c'était tout ce qu'ils possédaient. Une telle conduite porte la rare empreinte de la philanthropie.--Faire reposer le voyageur fatigué, adoucir la tristesse de l'affligé est une leçon pour les hommes heureux, et doit faire rougir les méchans.
69. Il arriva que lorsque Harold voulut enfin quitter ces montagnes, une troupe de brigands infestait les chemins, et répandait partout les ravages du fer et de la flamme. Il prit en conséquence une escorte fidèle pour traverser la vaste et sauvage forêt de l'Acarnanie. Cette escorte était bien disposée contre des attaques imprévues, et endurcie aux fatigues. Il ne s'en sépara que lorsqu'il fut arrivé sur les bords du large et limpide Achéloüs, et que de là il eut aperçu les collines de l'Étolie.
70. Là, où l'Utraikey solitaire forme son bassin arrondi, dans lequel les flots fatigués se retirent pour réfléchir en repos l'éclat des astres nocturnes, le feuillage des arbres de la verte colline se rembrunit en se balançant à l'heure de minuit sur le sein de la baie silencieuse, pendant que les brises arrivent de l'ouest en poussant de légers murmures, et en caressant la surface azurée de l'onde qu'ils rident à peine. C'est dans ces lieux qu'Harold reçut un bienveillant accueil; il ne vit pas sans émotion cette scène charmante, car il trouvait dans la douce présence de la nuit une foule d'innocens plaisirs.
71. Les feux nocturnes étincelaient sur le rivage. Les divertissemens du jour étaient terminés; la coupe remplie d'un vin rouge circulait au loin[28], et Harold qui se trouva inopinément au milieu des convives, s'arrêta frappé d'un muet étonnement. Avant que l'heure silencieuse de minuit fût passée, les amusemens natifs de la foule commencèrent. Chaque palikare[29] déposa son sabre, et la main dans la main, homme avec homme, bondissant de joie, le clan à demi nu, se livra à la danse en faisant entendre des chants sauvages.
72. Childe Harold se tint à quelque distance, et cette espèce de débauche sauvage qu'il voyait ne lui déplut pas, car il ne haïssait point des gaîtés innocentes, quoiqu'un peu grossières. Au résumé, ce n'était point un spectacle commun de voir les jeux barbares, mais décens, de ces palikares; la flamme des feux nocturnes, passant sur leurs visages, faisait ressortir l'éclat rapide de leurs yeux noirs, l'agilité de leur mouvemens, leurs longues boucles de cheveux qui flottaient naturellement jusqu'à leur ceinture, tandis qu'ils fesaient entendre de concert ce chant moitié chanté, moitié crié[30].
CHANT DES PALIKARES.