‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 112 sur 112 · L'AGE DE BRONZE, - L'AGE DE BRONZE.

L'AGE DE BRONZE, - L'AGE DE BRONZE.

OU CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.

Impar congressus Achilli.

Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, en 1822-23.

(N. du Tr.)

1. Le bon vieux tems--(car le vieux tems est toujours bon),--le bon vieux tems n'est plus; le présent pourrait le valoir, si l'on voulait: de grandes choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne demandent pour naître que la volonté des simples mortels; un plus vaste espace, un champ plus neuf est ouvert à ceux qui jouent leur jeu sous la voûte du ciel. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer encore.

2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur! souviens-toi que, lorsque tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout pour l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, et son rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder comme tel. Nous-mêmes, oui, nous-mêmes avons vu les géans, enfans du génie, paraître, comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, avec un océan d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux colosses, comme les vagues rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et la Phrygie. Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre séparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est douée la tombe qui réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans bruit et sans orages, engloutissent le monde. La poussière retourne en poussière, voilà un thème bien vieux; mais tout n'est pas encore dit. Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule ses froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, variée au dehors, pour tous au-dedans est la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire, la cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie de Cléopâtre traverse la mer où Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la conquête en pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les désirs de l'insensé guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il pleurait faute de mondes à conquérir!--La moitié des peuples de la terre ne sait pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il désola; tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son tour, a tout perdu sans même gagner la paix de la désolation. Il pleurait faute de mondes à conquérir! Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait même l'existence de ce pays bruyant d'affaires, de cette île septentrionale qui possède aujourd'hui l'urne du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.

3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme encore plus puissant, qui, sans être né roi, attela les monarques à son char; le nouveau Sésostris, traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, délivrés maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et dédaignent la poussière où tout-à-l'heure ils rampaient enchaînés aux roues de l'empire du chef suprême? Oui!--où est-il, le champion et l'enfant[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insensé? ce joueur de royaumes, avec les trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et pour dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: vois cette île lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure ou souris. Gémis d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à ronger les barreaux de son étroite cage; souris de surprendre le vainqueur des nations s'abaissant chaque jour à chicaner pour le manger et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour de misérables querelles sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où son destin se pèse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte! Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler le sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. Est-ce bien là, en vérité, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, de l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, ses notes en main, porte sur tout un regard curieux? Plongé dans un cachot, il aurait encore été grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme entre une prison et un palais, cet état d'humiliation où peu d'ames purent comprendre ce qu'il avait à souffrir! Vaines furent ses plaintes:--mylord[206] présente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de vin est dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses du cerveau et du coeur dédaignent et défient les tardifs secours de l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis, compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son père n'embrassera jamais;--quoique à cette heure même s'éteigne le génie que le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car l'aigle enchaîné brise ses fers, et regagne des sphères plus élevées que ce monde-ci.

[Note 205: The champion and the child.

Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M. Pitt appliqua à Bonaparte: «The child and champion of jacobinism; l'enfant et le champion du jacobinisme.»

(Note d'un éditeur anglais.)]

[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.

(N. du Tr.)]

4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un obscur souvenir de son règne brillant, combien il doit sourire, en abaissant son regard sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu qu'il voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom à un empire plus vaste que son ambition presque sans bornes; quoique tour à tour, placé au faîte de la gloire, plongé dans le plus profond abîme de revers, il ait goûté les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, à peine échappés d'esclavage, aient voulu dans l'accès de leur joie se faire les singes de leur tyran: combien il doit sourire en se tournant vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'élève au-dessus des flots[207]! Oui, quoique son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier moment, ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil fût une prison sûre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misérable ligne qui datât la naissance et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce nom consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est un talisman dont jamais la vertu n'a échoué, excepté pour celui qui le porta. Les flottes qui fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand la colonne triomphale de la Gaule ne s'élèvera plus qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la colonne de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins aura possédé l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes funérailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que lui importe, à lui, tout cela? Le désir de la gloire touche-t-il un pur esprit ou une argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque souci de son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son ombre plus clairvoyante sourira à la grossière caverne de cette île hérissée de rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour demeure dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise du temple romain. Lui, il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la nécessité de cette faible mais dernière consolation[208]; honneur, gloire, loyauté, tout l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur pour élever au-dessus une pyramide de trônes, ou, quand elle engagera le combat, en former, comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-être où son nom battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].

[Note 207: The proudest sea-mark that o'ertops the wave!

Mot à mot, l. p. n. balise q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons toujours le lecteur.

(N. du Tr.)]

[Note 208: La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (N. du Tr.)]

[Note 209: Dugueselin mourut durant le siége d'une ville[209a]. Elle se rendit, et les clefs en furent apportées et placées sur la bière du capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.]

[Note 209a: Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère).

(N. du Tr.)]

[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa mort, il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on fît de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la fuite aussitôt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites accomplirent sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en plusieurs batailles au bruit de ce tambour.

(N. du Tr.)]

5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une noble créature! Et toi, île pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contemplâtes, à l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis surpasser les exploits de ton César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi, franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme réveillé à la liberté,--et cela pour se mêler au troupeau vulgaire des rois et de leurs parasites?) Égypte, où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux dont la date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et frémirent, au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir à leur oreille les foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante siècles[212] bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses du Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le désert peuplé de combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors privée de culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannière tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois prise et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence par la trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, Frédérics de nom et en perfidie,--qui avez tout hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui, tombés par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin[213], ne vous relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez où demeura Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitté la sanglante dette de Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, mais qu'il laissa comme il l'avait trouvée, toujours déserte, oublieuse de tes imprescriptibles droits, de ton peuple distribué en lots et de ton nom éteint, de tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à demi barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue carrière du héros,--en vain le désir de te voir arracha jadis à l'indomptable Charles[214] une larme glacée;--lui, il te vit;--mais comment? avec tes clochers et tes palais en proie à un commun incendie. Oui, le soldat y prêta sa mèche enflammée, le paysan donna le chaume de sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna pâlissent devant les tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont peu de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un spectacle usé, bon pour des touristes[215] ébahis: toi seul restes sans rival jusques à l'embrasement futur où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre élément, non moins fort et non moins sévère pour donner aux conquérans une leçon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glacée frappa de défaillance l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque flocon de neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec engourdissant et les étreintes de ta serre muette, jusqu'à ce que les bataillons succombassent à une dernière et unique angoisse! Vainement la Seine cherchera sur ses rives les rangs serrés de ses joyeux soldats: vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes enfans; leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, ou, durci en glace humaine, reste immobile dans ces momies congelées qui gisent dans les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver, disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les trophées amassés par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char brisé du conquérant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor de Roland a sonné, et non pas en vain. Lutzen, où le monarque suédois périt jadis au milieu de la victoire[216], voit Napoléon triompher, mais hélas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune épuisée abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite le mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse le lion pour se faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forêts rétrograde jusques à son antre, ressource dernière de son désespoir, mais il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, je vous atteste une à une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les vastes et belles campagnes furent foulées comme une terre ennemie, et disputées pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule triompha de lui, eût de la colline de Montmartre promené ses regards sur Paris abattu! Et toi, île qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi, refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans les bras de qui le jeta le danger, fiancée qui le pleures encore! O France, reconquise par une simple marche à travers un immense arc de triomphe! ô sanglant et trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi avoir leur heureuse fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par perfidie! O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute, écoute Prométhée[218], du haut de son rocher, en appeler à la terre, à l'air, à l'océan, à tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa gloire, à tous ceux qui entendront un nom éternel comme le cours des ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement enseignée,--il leur apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas dans la vertu eût fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un seul pas dans la route contraire a livré son nom aux caprices des vents; roseau de la fortune et fléau des trônes, il fut de la renommée le Moloch ou le demi-dieu, le César de sa patrie, l'Annibal de l'Europe, mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la gloire où il aspirait, en lui montrant sur la stérile page de l'histoire dix mille conquérans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la paisible mémoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrasée la liberté et la paix pour une nation fière d'un tel enfant; tandis que Washington est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec les échos des airs; tandis que l'Espagnol lui-même, si avide d'or et de guerre, oublie Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il que cette même Atlantique, qui donna le signal de la liberté, ceigne le tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire la chaîne que son bras avait mise en pièces, et qui méconnut les droits de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un trône.

[Note 211: That saw'st the unfledged eaglet chip his shell.

Mot à mot, amenuiser, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore pareille dans ce beau vers d'Hernani, que des gens d'un goût difficile ont dit avoir odeur de cuisine..... Pauvres gens!

J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale.

(N. du Tr.)]

[Note 212: Imité de Napoléon.

(N. du Tr.)]

[Note 213: Who crushed at Iena, crouched at Berlin, etc. Nous avons essayé de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la première fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus noblement, les paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux.

(N. du Tr.)]

[Note 214: Charles XII, roi de Suède.

(N. du Tr.)]

[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément d'une éducation libérale. Un jeune homme doit faire son tour, et l'on nomme tourist celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse, l'Italie, etc.

(N. du Tr.)]

[Note 216: Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait que Bonaparte gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille.

(N. du Tr.)]

[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse, que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase.

Oh ye! and each, and all!

(N. du Tr.)]

[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans Eschyle, lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du choeur des nymphes de la mer.]

6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle a brillé:--voici que l'Espagnol basané ressent ses anciennes ardeurs; ce même courage qui repoussa les Maures durant huit cents longues années de mutuels massacres, le voilà qui renaît,--et où donc? sous ce climat de vengeance où jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre portèrent leurs bannières; le jeune continent renie enfin son nom de Nouveau-Monde: c'est le vieil esprit d'indépendance qui ranime de son souffle brûlant les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il chassa le Perse loin du rivage où la Grèce a été:--mais, que dis-je? la Grèce revit à cette heure. Une cause commune rassemble en myriades unanimes les esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur les cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard brille sur l'un et l'autre monde; l'Athénien ressaisit l'épée d'Harmodius, le guerrier du Chili abjure son maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore pour Grec; la liberté naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les despotes, qui débattent leurs intérêts sur l'autre bord, ferment l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux s'avance par le détroit de Calpé[219], chemine légèrement à travers la France, terre à demi domptée, fond sur le berceau de l'antique Espagnol, et tente d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné de là pour un moment, et non pour toujours, il envahit la mer Egée, qui se rappelle le jour de Salamine.--C'est là, oui, c'est là que les vagues se soulevèrent, et non point pour être endormies par les victoires d'un tyran. Les peuplades isolées, perdues, abandonnées dans leurs pressans dangers par les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les campagnes désolées, les îles ravagées, les discordes nourries, la fraude encouragée, les promesses de secours adroitement éludées, et tous ces froids délais de plus en plus prolongés dans l'unique espérance de s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez haut, voilà comment la Grèce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux. Mais c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, et non pas le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout à la fois régner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté? Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des maîtres, que de veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un château russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités comme un capital d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et donnés par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du czar, tandis que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le sommeil sans[220], songer aux déserts de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois succomber à son désespoir; plutôt conduire le chameau que devenir le pourvoyeur de l'ours!

[Note 219: Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule.

(N. du Tr.)]

[Note 220: Le mot est en français dans le texte, au lieu de without, sans aucune autre raison que celle du mètre.

(N. du Tr.)]

7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat où la liberté date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux où, plongée dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un nuage obscur;--non, ce n'est pas là seulement que l'aurore vient de renaître. La célèbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs loin de son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques ne demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent l'un et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo[221] ne rassemble plus sur sa montagne les braves guerriers qui léguèrent à leurs fils mille ans de combats: cette race a été semée et moissonnée; comme s'en souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage. Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du poète, a vécu la mémoire d'Abencérage: les Zégri et les anciens vainqueurs, à leur tour vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare pays d'où ils sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs épées, leur empire. Mais ils ont laissé des ennemis plus antichrétiens[222] qu'eux-mêmes; le monarque bigot ou le prêtre bourreau[223], l'inquisition avec ses solennels bûchers, le sanglant auto da fe[224], dont la flamme se nourrit de chairs humaines, et que préside le Moloch catholique, froidement cruel, fixant avec joie son oeil inexorable sur cette flamboyante fête de mort. Le souverain, tour à tour trop sévère ou trop faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abâtardis par une longue décadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais encore plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, jadis si fière, devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impénétrables, complètement désorganisées; la forge où se formaient les lames de Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers affluant chez toutes les nations étrangères, hormis chez celle qui les acheta de son propre sang; cette langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome, et naguères aussi commune aux peuples que leur idiôme maternel, désormais négligée ou même oubliée:--telle fut l'Espagne; telle, dorénavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit de l'antique Numance ressuscité dans la Castille. Sus! sus! debout! indompté torréador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renaît le cri des anciens jours:--«Iago! et fermons l'Espagne[225]!» Oui, fermez-la dans l'enceinte de vos bataillons, élevez la barrière armée que rencontra Napoléon.--Une guerre d'extermination; les plaines désertes, les rues sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la troupe plus sauvage des guérillas aux panaches de vautour, de ces guerriers toujours prêts à fondre comme des éperviers sur leur proie; Saragosse désespérée, puissante encore dans sa chute; l'homme égal en force à un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux que l'amazone elle-même; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolède, la fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane, toujours fidèle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les torches allumées pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit du Cid passé dans tous les coeurs:--voilà quelle a été, quelle est, quelle sera l'Espagne. Avance donc, ô France, pour conquérir--non pas l'Espagne, mais ta propre liberté.

[Note 221: Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord Byron, donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe.

(N. du Tr.)]

[Note 222: Le texte dit Yet left more antichristian foes than they.

(N. du Tr.)]

[Note 233: Le texte dit boucher. The butcher priest.

(N. du Tr.)]

[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que le mot auto (faith's red auto): nous ne pouvions dire auto de foi.

(N. du Tr.)]

[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]

[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de cette arme, et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres contre les Français.]

8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom solennel qui rendit libre l'Atlantique! Pouvons-nous espérer même chose pour l'Europe vieillie et usée? A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les monarchiques regards de Saül, les prophètes de la jeune liberté, convoqués des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227], ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de sa voix contre le Philippe des mers; le stoïque Franklin, ombre énergique, enveloppée des feux célestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans. Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous commandent de rougir de nos vieilles chaînes ou de les briser. Mais, hélas! qui sont-ils, ceux qui composent ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? Qui sont-ils, ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors départi aux conseils assemblés pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se réunissent aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que trois font tout. Terrestre trinité, qui revêt une apparence céleste, comme le singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans le dessein unique--de fondre trois sots en un Napoléon. Ah! l'Égypte eut des dieux raisonnables en comparaison des nôtres: ses chiens et ses boeufs connaissaient leur véritable place, et, demeurant en repos dans leur chenil ou leur étable, ils ne se souciaient que d'être bien et dûment nourris; mais aux nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose de plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre le sang et dévorer les chairs vivantes. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les grenouilles du bon Ésope! car nous avons pour maîtres des soliveaux animés, qui étendent çà et là leur masse méchante, et accablent les nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insensée de laisser quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.

[Note 227: Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus extraordinaires, et peut-être un des moins connus en Europe; il se distingua, dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux. Ce fut un phénomène, même pour un tems de révolution.

(Note d'un édit. anglais.)]

9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que brille sur toi l'impériale présence de la nouvelle trinité! Fière d'un tel honneur, ton sol perfide oublie la tombe tant vantée de tous les Capulets, tes Scaliger,--(qu'était en effet le grand chien, «can grande», que je me hasarde de traduire, auprès de ces singes bien plus sublimes?)--ton poète Catulle, dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers nouveaux; ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; le Dante dont tu accueillis l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier était dans ton enceinte, et qui ne savait point qu'il y eût quelque chose au-delà; ah! plût à Dieu que les hôtes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens de honte pour dire à la tyrannie que le monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec une rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la scène, le spectacle est riche en rubans et en croix.

[Note 228: Le fameux vieillard de Vérone.]

Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux de ta prison; applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains chargées de fers sont libres.

10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des combats, aussi désireux d'un bravo que d'un royaume, et tout aussi propre à manier un éventail qu'à porter un casque; beau comme un Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse tant qu'elle n'est pas atteinte par les frimas; se laissant à demi amollir par un dégel libéral, mais reprenant sa dureté première toutes les fois que le soleil levant est environné de nuages; sans autre objection à la vraie liberté, sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la Grèce, si les Grecs voulaient être ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux Polonais leur diète, puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables pulks[229] de la douce Ukraine faire la leçon à l'Espagne! Avec quelle majesté royale montrerait-il à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à bon marché, le monde entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis. Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!

[Note 229: Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes de Cosaques.

(N. du Tr.)]

La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie à l'ancien Alexandre, l'Ibérie le sera à toi et à tes Scythes. Jeune homme déjà un peu mûr, songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si sa destinée doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme, mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des rivières et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges du lion. Les plaines ardentes de Xérès sont fatales aux Goths: crois-tu que le vainqueur de Napoléon doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser et laver tes hordes de Baskirs, arracher tes états à l'esclavage et au knout; que de t'engager tête baissée dans une route funeste, pour infester de tes hideuses légions la contrée où les lois sont aussi pures que le ciel. L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasiés depuis peu; voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras pas conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, quoique Russes et Huns se tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner comme un ver que d'être un tel Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours il aura en main sa lanterne, pour découvrir sur le visage des monarques un honnête homme.

[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les Musulmans sur les bords du Pruth.]

[Note 231: Patrie de Diogène le Cynique.

(N. du Tr.)]

11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras nec plus ultra, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres bruyantes, et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de trouver une parole, et quand elle est trouvée, entend pour réponse le mensonge, qui fait écho tout alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois a plus de langues que d'oreilles: Constant lui-même, leur unique maître en débats politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux vrais Français, qui toujours aimèrent mieux combattre qu'écouter, fût-ce leur propre père. Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de l'obligation d'être long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre? Telle n'était point en vérité la méthode de la vieille Rome, lorsque Cicéron frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais Démosthène a sanctionné le fait, en définissant l'éloquence de l'action, toujours de l'action.

[Note 232: Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre plume.

(N. du Tr.)]

12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou bien gémit-il encore sous la pesante dette de l'indigestion? Les pâtés[233] révolutionnaires se sont-ils soulevés, et les royales entrailles se sont-elles changées en prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou bien nulle fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]? Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigué la carbonnade[235] à chaque service? ou les docteurs impitoyables auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards abattus je lis que la France entière n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses cuisiniers, ô bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable d'être le Désiré? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant séjour d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour régir un peuple qui ne veut pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur qu'un professeur[236]? Ah! les trônes ne cadraient ni à ton tempérament ni à ton goût, la table te voit bien mieux placé: doux épicurien, fait pour être un hôte aimable et un non moins bon convive, pour parler de littérature et connaître par coeur, à moitié l'art du poète, et à fond l'art du gourmand[237]; toujours érudit, de tems en tems spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas né pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte était déjà pour toi un suffisant martyre!

[Note 233: Le mot est en français dans le texte.

(N. du Tr.)]

[Note 234:

Have discontented movements stirr'd the troops; Or have no movements follow'd trait'rous soups?

(N. du Tr.)]

[Note 235:

Have carbonaro cooks not carbonadoed Each course enough?

(N. du Tr.)]

[Note 236: C'est un jeu de mots analogue à celui du texte:

And love much rather to be scourged than schooled.

Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour jamais sa liberté.

(N. du Tr.)]

[Note 237: A moitié, à fond, sont en français dans le texte.

(N. du Tr.)]

13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton l'ordinaire phrase d'éloges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la richesse et de la liberté,--les côtes blanchâtres et escarpées qui forcèrent l'invasion à se tenir au large,--le contentement des sujets à l'épreuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si recourbé que son nez est le croc où il suspend le monde[238]!--et Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore une syllabe sur les impôts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais (assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume d'oie[239]--et les pilotes qui ont triomphé de tous les orages,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour la rime.)[240]» Voilà les lieux communs, jusqu'ici chantés si souvent, qu'à mon sens, nous n'avons plus désormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité que vous les trouviez ici. Toutefois, il nous reste encore l'espérance d'un régime, conforme à la raison, et, ce qui est plus étrange, à la rime[241]; ton génie nous permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme d'état par éducation, mais, né homme d'esprit, ne pus jamais, même dans cette stupide chambre, abaisser ton poétique enthousiasme à une prose froide et plate: notre dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te haïssent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne leur en imposes. La meute se rassemblera dès que le chasseur aura crié: holà! elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. Mais ne t'y méprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur aboiement après le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles que la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre soupçon d'odeur, reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont pas encore tout-à-fait sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin à broncher, à ruer, à se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.

[Note 238: That nose, the hook where he suspends the world.

Naso suspendit adunco.

(HORACE.)

Le poète romain applique cette expression à un homme qui était simplement impérieux envers son ami.]

[Note 239: Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day: il y a un jeu de mots intraduisible, quill ayant un double sens, celui de plume et celui de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que Castlereagh se coupa.

(N. du Tr.)]

[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres poètes courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes avait altéré, pour la justesse de la rime, le nom de son héros.

(N. du Tr.)]

[Note 241:

Yet something may remain perchance to chime With reason, and, what's stranger still, with rhyme.]

14. Hélas! pauvre contrée[242]! comment la langue ou la plume déplorera-t-elle tes country-gentlemen, aujourd'hui pris au dépourvu, les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes de campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois, conquérans, et principalement le cours des marchés. Devez-vous donc tomber avec chaque épi de blé? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans son empire? Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit et au contentement de tous les lords, le grand oeuvre d'alchimie agraire que l'on appelle rente[244]. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez les Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si désespérant? cet homme valait beaucoup plus sur son trône. A dire vrai, le sang et l'argent étaient répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain était cher, le fermier payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au jour fixé. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais manqué à un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les bras du propriétaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir impatient de l'expiration du bail? les fermages portés au double? Ah! que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter le génie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill patriotique, l'intérêt foncier,--(peut-être comprendrez-vous mieux la phrase en supprimant l'épithète)[245]--l'intérêt frappe tous les échos de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au pauvre. Vite! vite! rentes foncières[246], hâtez-vous de hausser: sinon le ministère perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur, baissera ses pains au prix courant, car, hélas! les pains et les poissons, naguère cotés si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours sont fermés, les pêcheries à sec, et après tant de millions dépensés, il ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux qui ne le sont pas ont eu leur tour,--et toujours tour à tour l'urne de la fortune verse le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense dans leur vertu, et qu'ils partagent les heureuses destinées qu'eux-mêmes ont préparées. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de la guerre et dictateurs des fermes! Leur soc fut le glaive remis entre des mains mercenaires, leurs champs s'engraissèrent du sang des autres contrées. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins envoyèrent leurs frères aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]! Chaque année ils votèrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils étaient prêts à mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a produit le mécontentement général de ces patriotes à grand marché[248]; la guerre était pour eux la rente! Comment rétablir leur amour de la patrie, rétablir les millions follement dépensés?--en rétablissant la rente. Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans doute: il faut tout sacrifier à la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur santé, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur être, leur fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles: tu aurais dû gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as avalé goulument ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit que le marché tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre appétit pour la guerre; et, gorgés de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc? voudrait-on étendre ce tremblement du sol jusqu'à la caisse publique, et, quand la terre s'écroule, ébranler le papier consolidé? pourvu que la rente foncière se relève, faire tomber la banque et la nation, et fonder sur la bourse un fundling hôpital? puis, tandis que la religion se débat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mère l'église ne pleure que sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les prélats sont condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux pluralist[251] se voit réduit à un seul bénéfice. L'église, l'état et la faction luttent au milieu des ténèbres, dans l'arche commune où le déluge les ballotte. Sans évêques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel s'élève,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins de l'égoïsme, et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des champs. Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage[252]: admire leur patience dans chaque sacrifice, jusqu'à ce que tu aies appris à sentir la leçon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant cette dette, répondez, je vous prie, qui l'a faite si haute?

[Note 242: Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce que Byron joue sur le double sens de country, patrie et campagne.

(N. du Tr.)]

[Note 243: Country patriots.]

[Note 244: En anglais, rent est une expression technique, spéciale pour designer exclusivement le revenu d'une propriété terrienne.

(N. du Tr.)]

[Note 245:

The landed interest--(you may understand The phrase much better leaving out the land).]

[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire rents, qui, dans le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif.

(N. du Tr.)]

[Note 247: Comme en français le mot rente employé seul indique spécialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres, nous prévenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens anglais (rente foncière): ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi nous avons préféré à un anglicisme une périphrase lourde.

(N. du Tr.)]

[Note 248: These high market patriots.--Pour rendre cette expression énergique et concise, nous avons employé une locution ancienne.

(N. du Tr.)]

[Note 249: Il y a un jeu de mots: Health, wealth.

(N. du Tr.)]

[Note 250: Landlords.

(N. du Tr.)]

[Note 251: And proud pluralities subside to one.

Nous avons hasardé de franciser le mot pluralist, qui désigne spécialement l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si cela déplaît, qu'on mette à la place le mot cumulard, moins étrange, mais plus général et plus vague.

(N. du Tr.)]

[Note 252: Citation.]

15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles symplégades[254],--écueils féconds en naufrages, où Midas pourrait voir de nouveau ses souhaits accomplis en papier réel ou en or imaginaire: ce magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en eut jamais à perdre, fût-elle tout entière une mine pure d'atomes étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.

[Note 253: La Bourse.]

[Note 254: Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans le Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses mobiles qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce passage.

(N. du Tr.)]

Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers à la banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai, en mines, en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. Ce n'est pas une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie courante que ses siclés de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la vérité: jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, ô rois, tous tant que vous êtes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les vôtres, ce sont eux qui régissent tous les états, tous les événemens, tous les souverains, et qui font voyager un emprunt de l'Indus jusqu'au pôle. Les trois frères[258],--le banquier, le broker[259],--et le baron--se hâtent de porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et non pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses spéculations se succéder les unes aux autres, et les philanthropiques enfans d'Israël daignent soutirer goutte à goutte leur gentil droit de courtage aux veines épuisées de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham, la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui élève les arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout royaume leur terre promise: deux juifs humilient les Romains, et haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un congrès forme leur nouvelle Jérusalem, où les appellent les baronies et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs se mêlent à ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton vigoureux jarret? ne pourrait-il accorder à Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien a-t-il donc cessé de ruer contre l'aiguillon[263]?) Vois dans le pays de Shylock[264] les juifs prêts de nouveau à retrancher du coeur des nations une livre de chair[265].

[Note 255: And the world trembles to bid brokers break.

--Broker indique plus particulièrement ce que nous entendons par agent de change. Nous y avons substitué le mot banquier, pour conserver la paronomase par dérivation.

(N. du Tr.)]

[Note 256: Paper shekels.--Le sicle est une monnaie dont il est question dans la Bible.

(N. du Tr.)]

[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent les plus cruelles exactions.

(N. du Tr.)]

[Note 258: Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de Londres et celui de Vienne.

(N. du Tr.)]

[Note 259: Courtier, agent-de-change ne rendent qu'à peu près, et d'une manière fausse, ce que les Anglais nomment broker.

(N. du Tr.)]

[Note 260:

And philanthropic Israel deign us to drain Her mild per centage (littéralement: son tant pour cent) from exhausted Spain.

(N. du Tr.)]

[Note 261: These royal swine.]

[Note 262: Citation: On their jewish gabardine.

(N. du Tr.)]

[Note 263: Citation: Kick against the pricks.

(N. du Tr.)]

[Note 264: Le Juif du Marchand de Venise.

(N. du Tr.)]

[Note 265: Citation: Pound of flesh.

(N. du Tr.)]

16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à unir ce qui ne peut être uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappée. Mais ceux qui régissent les marionnettes, qui en remuent les fils, offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs, auteurs, généraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, premier parasite du pouvoir, prodigue ses cajoleries: là, Wellington oublie de combattre; là, Châteaubriand compose de nouveaux livres des Martyrs[266]; les rusés Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi juré des chartes, devient un diplomate de grand éclat[267] pour fournir des articles aux Débats; pour lui, la guerre est chose sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé signifié par le Moniteur. Hélas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se relever presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne.

[Note 266: M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le ministre, reçut à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah! monsieur C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a écrit quelque chose?» On dit que l'auteur d'Atala se repentit pour un instant d'être un légitime lui-même.]

[Note 267: En français dans le texte, pour rimer avec Débats, qui est également en français.

(N. du Tr.)]

17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne et fixe les regards de ma muse, qui s'en défend en vain. L'impériale archiduchesse, l'impériale fiancée, l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax de la moderne Troie: cette femme, maintenant ombre pâle de la plus grande reine que la terre ait encore à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi les fantômes du moment! Objet de pitié, débris de puissance! oh! raillerie cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc épargner une fille? Qu'est-ce que la veuve de la France a fait là? Sa véritable place était sur les rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le tombeau de Napoléon. Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes chétives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain, l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis Moscou jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duché du fromage[268], où Parme voit le voyageur accourir pour noter les affiquets de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, cette femme! Elle se montre en spectacle à Vérone, mais privée de toute splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et demeurent en deuil,--avant même que les cendres de son époux aient eu le tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles cachent encore des feux qui s'échapperont de la terre.) La voilà qui s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras de Pyrrhus. Oui, cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le sceptre à demi brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée! L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut ou descendue plus bas?--Lui, cependant, il gît dans sa tombe encore fraîche! Quant à elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure, et l'ex-impératrice devient aussi bien ex-épouse. Tant les ames royales ont d'égard pour les noeuds humains! Pourquoi donc respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont pour elles-mêmes qu'un jeu?

[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.

(N. du Tr.)]

18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne dans ma patrie, et j'esquisse le groupe,--le tableau encore à venir. Ma muse allait pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les chefs de tous les clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frère, Vich Ian Alderman!--tandis que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, et répète les rugissemens erses, tandis que le conseil s'écrie d'une commune voix: «Claymore!»--à voir les tartans de la fière Calédonie environner comme une ceinture le gros sirloin[269] d'une cité celtique, ma muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, et ce n'était plus un rêve!

Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce premier essai,--vous aurez peut-être un second carmen[270].

[Note 269: Sirloin, vieux mot qui signifie littéralement seigneur longe de veau, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un accès de bonne humeur.

(N. du Tr.)]

[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.

(N. du Tr.)]

FIN DE L'AGE DE BRONZE.

ROMANCE MUY DOLOROSO DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.

La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la vie.

Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises, donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.

(N. du Tr.)

TRÈS-PLAINTIVE BALLADE SUR LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271]; LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.

[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de Grenade.

(N. du. Tr.)]

1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des portes d'Elvira à celles de Bivarambla.

Malheur à moi, Alhama!

2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il jeta le papier dans le feu, et tua le messager.

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

ROMANCE MUY DOLOROSO DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA, EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.

1. Passeavase el rey Moro Por la ciudad de Granada, Desde las puertas de Elvira Hasta las de Bivarambla.

Ay de mi, Alhama!

2. Cartas le fueron venidas Que Alhama era ganada. Las cartas echò en el fuego, Y al mensagero matava.

Ay de mi, Alhama!

3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra.

Malheur à moi, Alhama!

4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent.

Malheur à moi, Alhama!

5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la ville et de la plaine.

Malheur à moi, Alhama!

6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant escadron.

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

3. Descavalga de una mula, Y en un cavallo cavalga. Por el Zacatin arriba Subido se avia al Alhambra. Ay de mi, Alhama!

4. Como en el Alhambra estuvo, Al mismo punto mandava Que se toquen las trompetas Con anafiles de plata. Ay de mi, Alhama!

5. Y que atambores de guerra Apriessa toquen alarma; Por que lo oygan sus Moros Los de la vega y Granada. Ay de mi, Alhama!

7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?»

Malheur à moi, Alhama!

8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.

Malheur à moi, Alhama!

9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.»

[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures.

(N. du Tr.)]

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

6. Los Moros que el son oyeron, Que al sangriento Marte llama, Uno a uno, y dos a dos, Un gran esquadron formavan. Ay de mi, Alhama!

7. Alli hablò un Moro viejo; Desta manera hablava: Para que nos llamas, Rey? Para que es este llamada? Ay de mi, Alhama!

8. Aveys de saber, amigos, Una nueva desdichada: Que Cristianos, con braveza, Ya nos han tomado Alhama! Ay de mi, Alhama!

10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages, fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie de Cordoue.»

Malheur à moi, Alhama!

11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un dernier naufrage.»

Malheur à moi, Alhama!

12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse. Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.»

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

9. Alli hablò un viejo Alfaqui, De barba crecida y cana:-- Bien se te emplea, buen rey, Buen rey; bien se te empleava. Ay de mi, Alhama!

10. Mataste los Abencerrages, Que era la flor de Granada; Cogiste los tornadizos De Cordova la nombrada. Ay de mi, Alhama!

11. Por esso mereces, Rey, Una pena bien doblada; Que te pierdas tu y el regno, Y que se pierda Granada. Ay de mi, Alhama!

13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop bien des lois[273].

Malheur à moi, Alhama!

[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13) sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (N. du Tr.)]

14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et condamne à mort le vieillard.

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

12. Si no se respetan leyes, Es ley que todo se pierda, Y que se pierda Granada, Y que te pierdas en ella. Ay de mi, Alhama!

13. Fuego per los oyos vierte, El rey que esto oyera: Y como el otro de leyes De leyes tambien hablaya. Ay de mi, Alhama!

14. Sabe un rey que no ay leyes De darle a reyes disgusto.-- Esso dize el rey Moro Relinchando de colera. Ay de mi, Alhama!

15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama l'irritait.

Malheur à moi, Alhama!

16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres tremblent en le voyant.

Malheur à moi, Alhama!

17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au monarque maure que je ne lui dois rien.»

Malheur à moi, Alhama!

18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon coeur et déchire mon ame. Si le roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.»

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui, El de la vellida barba, El rey te manda prender, Por la perdida de Alhama! Ay de mi, Alhama!

16. Y cortarte la cabeça, Y ponerla en el Alhambra, Por que a ti castigo sea, Y otros tiemblen en miralla. Ay de mi, Alhama!

17. Cavalleros, hombres buenos, Dezid de mi parte al rey, Al rey Moro de Granada, Como no le devo nada. Ay de mi, Alhama!

19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»

Malheur à moi, Alhama!

20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa rançon.»

Malheur à moi, Alhama!

21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du roi.

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

18. De averse Alhama perdido A mi me pesa en alma. Que si el rey perdiò su tierra, Otro mucho mas perdiera. Ay de mi, Alhama!

19. Perdieran hijos padres, Y casados las casadas; Las cosas que mas amara Perdiò l'un y el otro fama. Ay de mi, Alhama!

20. Perdì una hija donzella Que era la flor d' esta tierra, Cien doblas dava per ella, No me las estimo en nada. Ay de mi, Alhama!

22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes amères.

Malheur à moi, Alhama!

23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un grand mal, une grande plaie.

Malheur à moi, Alhama!

TEXTE.

21. Diziendo assi al hacen Alfaqui, Le cortaron la cabeça, Y la elevan al Alhambra, Assi come el rey lo manda. Ay de mi, Alhama!

22. Hombres, ninos y mugeres, Lloran tan grande perdida, Lloravan todas las damas Quantas en Granada avia. Ay de mi, Alhama!

23. Por las calles y ventanas Mucho luto parecia; Llora el rey como fembra, Qu' es mucho lo que perdia. Ay de mi, Alhama.

FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.

PREMIER CHANT DU MORGANTE MAGGIORE,

TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.

Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons traduit une traduction, d'autant plus que nous-même, dans les Heures de loisir, avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi indépendant que le sien. On ne peut dire de lui traduttore, traditore: quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.

AVERTISSEMENT DE LORD BYRON.

Le Morgante Maggiore, dont je publie le premier chant traduit en anglais, partage, avec l'Orlando innamorato, l'honneur d'avoir formé et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de l'Orlando, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'oeuvre du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre, en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre Adams, Barnabas, Thwackun, Supple, et the Ordinary dans Jonathan Wild,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses covenantaires, dans les Tales of my Landlord.

Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers les noms propres: de même que Pulci dit Gan, Ganellon ou Ganellone; Carlo, Carlomagno ou Carlomano; Rondel ou Rondello, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté, n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre. Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention.

Chant Premier.

1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui. Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour, envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et ancienne histoire que je m'en vais chanter.

2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la fin illumine mon esprit.

3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa soeur, qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres: l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter le front;

4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.

5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles. Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne pense.

6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat semblerait peu de chose, sinon rien.

7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au noble sang de France.

8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire. Dante, dans sa Divine Comédie, a donné à Roland et à Charles une place dans le ciel parmi les bienheureux.

9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et le gracieux Berlinghieri.

[Note 274: Ogier le Danois.

(N. du Tr.)]

10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il soupira de joie de les voir tous ensemble.

11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?

12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois, marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon, nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser régir par un tel jouvenceau.

13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais qui aurait remporté ce jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'oeil sur l'étendard; en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi Charlemagne.

14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma suite de soixante-deux comtes.

15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.

16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le coeur gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur.

[Note 275: Nom de l'épée de Roland.

(N. du Tr.)]

17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête.

[Note 276: Épée d'Ogier le Danois.

(N. du Tr.)]

[Note 277: Coursier du même paladin.

(N. du Tr.)]

18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison conjugale.

19. Puis, le coeur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers; errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et, tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye, qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite entre la terre des chrétiens et celle des payens.

20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant, assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en péril.

21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé jusqu'à l'abbaye.

22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient à mon couvent, nous vous l'offrons de grand coeur, puisque vous avez foi comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du danger.

23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes, quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de nous.

24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive: dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu de génie, vous savez que rien n'y résiste;--nous ne sommes pas en nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.

25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et dûment traités pour leurs oeuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.

26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle rebondit presque jusques au toit.

27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer: voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble avoir été lancée de bon coeur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils lanceront la montagne.»

28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que vous y perdrez la vie.

29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont des coeurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison. Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»

30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un oeil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.

31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs. Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.

32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas, il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.

33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais, maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.

34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain, arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.

35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever; mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes, Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--

36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur, une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux, as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre. Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi, jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»

37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit soudain de sa fronde,

38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais, quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.

39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches, de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.

40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom, mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le verrez bientôt, dit Roland.

41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre Alabastre.»

42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez l'adorer.»

43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision: un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes voeux à ton Dieu, au Dieu qui expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»

44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution dévoue réellement votre coeur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos idoles sont les oeuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu est le Dieu des chrétiens.

45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez, avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant répondit: «J'y consens avec plaisir.»

46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez.

47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.

48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous, incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.

49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette loi,

50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste, pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.

51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le Tout-Puissant pourrait paraître injuste.

52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le choeur des élus.

53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu, suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.

54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.» A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.

55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait, coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir.

56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé, réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»

57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après les avoir mesurées de l'oeil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère: mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en fûtes autrefois l'ennemi.

58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ: trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la terre.

59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous pouvez être sûr que, si tous vos voeux aspirent à Dieu avec un juste zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»

60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en faire jamais aucun usage.

61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume de boire, et qui était située au pied de la montagne.

62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche, bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve environné de ces immondes animaux.

63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems de tirer l'arc.

64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui donna sur la tête un tel coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crâne, et l'étendit roide mort à côté de l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli d'eau, sans en répandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre secousse.

[Note 278:

He gave him such a punch upon the head. Gli dette in sulla testa un gran punzone.

Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son plus haut degré de perfection. A punch on the head ou a punch in the head, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur toscan.]

65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord, s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte.

66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche, mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se mettent à l'oeuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée; il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on laisse en arrière tous les jeûnes.

67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis, quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage:

68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper, et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser les oeufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva. Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons, lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon.

69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous, comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A quoi le géant répondit: «Je le veux bien.

70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché, mais je ne sais ni le moyen ni la route.»

71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua: «Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.

72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»

73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches, vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il, regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le cheval sur le dos.

74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.» Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.»

75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse, qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir cette résolution, il lui demandait pardon et congé:

76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma pensée, tant je vous vois content de notre long séjour.

77. «Mais, dans mon coeur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant, dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment, nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à vos prières.»

78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au fond de son coeur, tant chaque parole allumait en son sein une douce ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu.

79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les sermons, les bénédictions et les Pater noster; soupers chauds, bons dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon coeur est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi.

80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces à lui et à vous.

81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste costume,

82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on peut, sous les armes, faire oeuvres aussi méritoires que sous ce capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est descendu, ici, du haut des cieux.

83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez, examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit alors: «Venez voir.»

84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait.

85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était là qui renversait son adversaire.

86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son coeur: «O Dieu! qui sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!

FIN DU MORGANTE MAGGIORE.

DISCOURS PARLEMENTAIRES DE LORD BYRON.

I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (frame-work bill), prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812.

II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812.

III. Sur la pétition du major Cartwright, ler juin 1813.

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.

Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrière, réclamer l'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire, etc., etc. C'est ainsi que, dès son entrée dans la carrière politique, Byron se sépara de l'orgueilleuse et égoïste aristocratie, à laquelle il appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'émancipation catholique n'a été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire trouve encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne s'étonnera pas que la haute société anglaise ait prononcé l'anathème contre un noble si infecté d'opinions démocratiques, et l'ait abreuvé de dégoûts, au point de l'obliger à maudire et fuir son pays.

DISCOURS SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES (Frame-work bill), PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812.

L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva, et (pour la première fois) s'adressa à leurs Seigneuries dans les termes suivans:

MILORDS,

Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries pour la première fois, quoique nouveau à la Chambre, n'est en aucune façon nouveau pour le pays. Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de toutes sortes de personnes, long-tems avant d'être amené à la connaissance de la législature, qui seule pouvait rendre de réels services. Comme homme attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique je sois étranger, non seulement à la Chambre en général, mais presque à chacune des personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois réclamer de vos Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-même gravement intéressé.

Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès commis. La Chambre sait déjà que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang; que les propriétaires des métiers, et toutes les personnes qu'on supposait avoir quelque relation avec eux, ont été exposés à toute espèce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je passai récemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour où je quittai le comté, j'appris que quarante métiers avaient été brisés le soir précédent, comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, et tel il est encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout en admettant que ces excès prennent en ce moment une extension alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une détresse inouïe. La persévérance de ces misérables dans leur conduite tend à prouver qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter une nombreuse, honnête et industrieuse classe du peuple à commettre des violences si périlleuses pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la société.

[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays manufacturier, riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et cotonnades.

(N. du. Tr.)]

A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient chargés de considérables détachemens militaires; la police était en mouvement, les magistrats assemblés, cependant tous les mouvemens de la justice civile et de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est pas présenté un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris réellement en flagrant délit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il existât des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était point demeurée oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient été découverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande évidence, du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir légitimement engendré un grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté des tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage considérable avait été fait aux propriétaires des métiers perfectionnés; ces machines leur étaient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par conséquent, se trouvaient réduits à mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine espèce de métier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les travailleurs superflus étaient dépourvus d'emploi. Cependant il est digne de remarque, que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité inférieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du royaume, et n'était fabriqué que pour l'exportation. Il était désigné, dans l'argot commercial, par le nom d'oeuvre d'araignée[280]. Les ouvriers renvoyés, dans leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces progrès dans les arts si utiles à l'humanité, pensèrent qu'ils allaient être sacrifiés aux progrès des mécaniques. Dans la simplicité de leurs coeurs, ils imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres industrieux étaient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines perfectionnées, qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le travailleur hors d'état de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer, quoique l'adoption des mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu être avantageuse au maître sans causer aucun détriment au serviteur, néanmoins, dans la situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent dans les magasins sans espoir d'exportation, les métiers de cette espèce tendent matériellement à aggraver la détresse et le mécontentement de ceux qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et des troubles qu'elle engendre est située plus haut. Quand on nous dit que ces hommes sont ligués non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance, pouvons-nous oublier que c'est la désastreuse politique, le funeste état de guerre des huit dernières années, qui à détruit leur aisance, la vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, née avec de grands hommes d'état qui ne sont plus, a survécu à la mort de ces hommes, pour devenir une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à la troisième et la quatrième génération! Les ouvriers ne détruisirent jamais leurs métiers avant que ces métiers ne fussent devenus inutiles, et pis qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat au travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc vous étonner, que dans des tems comme ceux où nous vivons, lorsque des banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accusés de félonie, se rencontrent dans une position sociale fort peu inférieure à celle de vos Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous étonner que la plus basse classe du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son devoir, et devienne coupable à un moindre degré que tel ou tel de ses représentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le moyen de mépriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent être imaginées, de nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre le malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.

[Note 280: Spider work.]

[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par le mot comfort; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans notre langue, comme son dérivé comfortable.

(N. du Tr.)]

Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais la bêche était en d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumône, mais il n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: leurs excès, tout déplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent à peine être un sujet de surprise.

Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que cette circonstance accessoire du crime fût une des principales considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance, quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée, l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield! Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse, ils venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour recueillir comme dépouilles opimes[282] les débris des métiers mis en pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa gaîne. Cependant, si des conférences[283] convenables eussent été tenues lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne, et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim. Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles[284] de Londres, et cependant nous, braves gens dans l'aisance, nous avons cru que notre grandeur s'accroissait, et nous avons, au milieu des calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises, toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée, dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen d'apaiser la bellua multorum capitum[285] est d'abattre quelques-unes de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation, que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs, et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple populace; mais n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans l'intérieur du pays l'oeuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal, lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations (ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet. Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le coeur même d'un pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment, d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien (puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale? dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières, vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération, ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir, peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel; il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un Jefferies[286] pour juge.

[Note 282: En latin dans le texte: spolia opima.]

[Note 283: Meetings.]

[Note 284: Environ quarante-trois lieues.

(N. du Tr.)]

[Note 285: La bête à plusieurs têtes.

(N. du Tr.)]

[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques II, célèbre par ses cruautés.

(N. du Tr.)]

DISCOURS SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE, QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.

MILORDS,

La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: il n'en est pas tems, dit-on, ou le tems est mal choisi, ou il y a encore assez de tems. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait, pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.

Non tempore tali Cogere consilium, quum muros obsidet hostis.

L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion. Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer, non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi, non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de servir efficacement leur roi.

On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante, qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église, non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à cette époque, qu'il était pour un roi parlementaire, pour une constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non pour une religion parlementaire. L'intervalle d'un siècle n'a pas affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider s'il est mieux de casser les oeufs par le gros ou le petit bout.

Les adversaires des catholiques peuvent être divisés en deux classes: ceux qui affirment que les catholiques ont déjà trop, et ceux qui allèguent que la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais contens; les autres, qu'ils sont déjà trop heureux. Le dernier paradoxe est suffisamment réfuté par la pétition présente comme par toutes les pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre que les nègres ne désiraient pas être émancipés; mais c'est une comparaison malheureuse; car vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la servitude, sans pétition de leur part, et malgré plusieurs pétitions de leurs maîtres dans un but tout opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de naître avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens, ou, du moins, doivent l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes des circonstances qui contribuent si merveilleusement à leur excessif contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion dans l'armée régulière; le soldat catholique ne peut manquer au service du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit cantonné en Irlande ou en Espagne, où peut-il trouver, s'il en a le désir, l'occasion d'assister aux cérémonies de son culte? La permission d'avoir des chapelains catholiques fut accordée comme une faveur spéciale aux régimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accordée qu'après plusieurs années de réclamations, quoique un acte passé en 1793 l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils convenablement protégés? leur église peut-elle acheter un morceau de terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les édifices consacrés au culte sont bâtis en vertu de baux de concession, ou de tolérance, donnés par un laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. À l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant propriétaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermées à la pieuse assemblée. C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais avec autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comté de Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle régulière, louèrent, pour ressource temporaire, deux granges qui, réunies ensemble, servirent au culte public. À cette époque, demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un officier qui paraît avoir été profondément imbu de ces préjugés, dont les pétitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation; et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, en paix et bonne volonté avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui est aussi le vôtre, ils trouvèrent la chapelle fermée, et furent avertis que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur était signifié par un officier des yeomen[287] et par un magistrat), le riot act[288] allait être lu, et l'assemblée dispersée à la pointe de la baïonnette! Une plainte contre cette violence fut adressée à un haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en 1806, et celui-ci répondit (au lieu d'ordonner une réparation), qu'il ferait écrire une lettre au colonel, afin de prévenir, s'il était possible, le retour de semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande pas le développement d'un grand appareil oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des terrains pour élever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En même tems, les catholiques sont à la merci du plus mince officier, qui peut impunément faire ses bons tours à la face du ciel, insulter son Dieu et outrager ses semblables.

[Note 287: Espèce de garde municipale.

(N. du Tr.)]

[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.

(N. du Tr.)]

Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela, et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même, à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.

Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs. Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un yeoman fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les catholiques.

Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux. Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.

On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à l'intervention de la commission orangiste[289] des donations charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance, hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden), à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc (Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé. Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé catholique, lorsque l'union était incertaine, union qui ne pouvait avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés, craints et flattés, on leur fit entendre que l'union mettrait une heureuse fin à toute chose; mais, le moment de la crise une fois passé, ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité.

[Note 289: The orange commissioners for charitable donations.]

Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du boeuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos Chinnery, où il n'y a que ces punaises dorées[290] qui puissent échapper à l'oeil microscopique des ministres. Mais quand de session en session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes mêmes de Prior:

J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et moi nous sommes quittes[291].

[Note 290: Gilded bugs. Citation.]

[Note 291:

To John I owe some obligation, But John unluckily thinks fit To publish it to all the nation: So John and I are more than quit.]

Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas. Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette oeuvre sans lui jeter vos deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées? Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se pratique. La soeur de M. Carthy (gentleman catholique fort riche en biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable idolâtrie des papistes.

[Note 292: Farthings: liards, deniers.]

[Note 293: Protestant charter schools.]

[Note 294: 1,025,000 fr.]

Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels: est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther? cette religion qui proclame tout haut: paix sur la terre, et gloire à Dieu! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons? Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques. Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore une charge additionnelle, un droit de tant pour cent pour le collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui soient procureurs de la dîme.

Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société, quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts de cette contrée.

Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre postérité.

Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et ne me soucie guère de m'en souvenir): «Si les catholiques sont émancipés, pourquoi pas les juifs?» Si ce propos a été dicté par une sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation catholique?--

Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint plutôt qu'un chrétien[295].

[Note 295:

Would any of the tribe of Barrabbas Should have it rather than a christian.

(SHAKSP., The Merch. of Ven.)]

Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.

C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems actuels, aurait crié au feu durant le Déluge. Ceci est plus qu'une métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet; produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que s'applique véritablement ce mot.

Caput insanabite tribus Anticyris[296].

[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel, célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie.

(N. du Tr.)]

Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation, et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou plusieurs montagnes.

Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance, dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir, les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297]. Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé une armée.

[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.

(N. du Tr.)]

Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés. Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside, quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme des étrangers, et, quoique la maison de leur père offre plusieurs logemens, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant toute probabilité, un bigot?

[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal: le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).

(N. du Tr.)]

Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui entravent le corps.

Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée par la même raison que lucus à non lucendo[299], union qui n'a jamais rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la surcharge indigeste de son corps politique.

[Note 299: Lucus (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière) vient, selon les étymologistes, de lucere (luire), par antiphrase.

(N. du Tr.)]

Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.

Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «On ne sait pas d'où elle vient ni où elle va,» mais ils la sentent, ils en jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un nuage de témoins est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si pieusement mise en campagne pour recruter la noble armée des martyrs.

[Note 300: La morelle, en anglais night-shade, mot à mot, ombre de la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.

(N. du Tr.)]

Si dans le cours de cette carrière triomphale, où ils recueilleront autant de cailloux qu'en recueillit l'armée de Caligula dans un triomphe semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent aucun de ces monumens qu'un peuple reconnaissant élève pour honorer ses bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas même une enseigne qui veuille condescendre à déposer la tête du Sarrasin[301] pour la remplacer par l'image des conquérans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait, eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont point à regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent pendus en effigie. Mais leur popularité n'est pas bornée dans les étroites limites d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures, et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra éminemment populaires. S'ils sont aimés ici, en France ils doivent être adorés. Il n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de Buonaparte que l'émancipation des catholiques; pas de plan de conduite plus favorable à ses projets que celui qui a été, est encore, et sera toujours, je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. Qu'est l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques? C'est sur la base de votre tyrannie que Napoléon espère bâtir la sienne. L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance à son coeur, que sans aucun doute (comme il a dernièrement permis un renouvellement de communication) le prochain cartel amènera dans ce pays des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de rubans (denrée, grandement recherchée, et de valeur égale en ce moment), de rubans de la Légion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministériels. Telle est cette popularité si bien gagnée, qui résulte de ces expéditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si inutiles à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si favorables aux accusés, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: surtout, telle est la récompense, de la conduite tenue par les ministres envers les catholiques.

[Note 301: Une tête de Sarrasin est une enseigne aussi fréquente en Angleterre que l'est chez nous le lion d'or, le soleil d'or, le bon coing, etc.

(N. du Tr.)]

J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience, d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.

DISCOURS SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT, LE Ier JUIN 1813.

Lord Byron se leva et dit:

MILORDS,

La pétition que je tiens, dans l'intention de la présenter à la Chambre, doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulière de la part de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que par un seul individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits, demandent de fort sérieuses investigations. Le grief dont le pétitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne lui est point particulier; il a été, il est encore ressenti par une foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni même, en vérité, dans cette enceinte, qui ne puisse demain être exposé à la même insulte et aux mêmes obstacles, dans l'accomplissement d'un devoir impérieux pour la restauration de la véritable constitution des trois royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement[302]. Le pétitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a été consacrée à une lutte perpétuelle pour la liberté des citoyens, contre cette influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accroît encore, et qu'il est nécessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent être plusieurs esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront en doute la pureté de ses intentions. Maintenant même, accablé d'années, et sujet aux infirmités qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--frangas, non flectes[303],--il a reçu plus d'une blessure en combattant contre la corruption; et le nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint, peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le déshonorer. La pétition est signée par John Cartwright; et c'est pour la cause du peuple et du parlement, dans la légitime poursuite de cette réforme dans la représentation du pays, réforme qui est le meilleur service qui puisse être rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite dans un langage ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa propre dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment égal de la déférence due à la chambre. Le pétitionnaire avance, entre autres faits d'importance, sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux qui sont Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le 21 janvier 1813, à Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès de lui, dans l'intention pure et simple de lui donner un témoignage de respect, furent saisies par les autorités civile et militaire, et tenues au secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossière et injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant, relativement au caractère du pétitionnaire; que lui (le pétitionnaire), il fut enfin conduit devant un magistrat, et ne fut remis en liberté qu'après qu'un examen minutieux de ses papiers eut prouvé qu'il était non-seulement injuste mais matériellement impossible d'articuler contre lui une charge quelconque; et que, malgré la promesse et l'ordre exprès du président du tribunal, la copie du mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à cette heure, être obtenue. Les noms et la condition des parties intéressées se trouvent dans la pétition. Quant aux autres points dont il est question dans la pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux que je suis de ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincèrement l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la cause du parlement et du peuple que la liberté individuelle de ce vénérable citoyen a été violée; et c'est, dans mon opinion, la plus haute marque de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que de recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à une cour inférieure. Quel que puisse être le sort de sa plainte, c'est pour moi une satisfaction, à la vérité, mêlée de regret en cette circonstance, que d'avoir eu l'occasion de dénoncer publiquement les obstacles auxquels le citoyen est exposé dans la poursuite du devoir le plus légitime et le plus impérieux,--celui d'obtenir, par voie de pétition, la réforme parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont le pétitionnaire se plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espère, une mesure propre à donner pleine protection, pleine réparation au pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais au corps entier de la nation, insulté et blessé dans un de ses membres par l'interposition d'une autorité civile abusée et d'une force militaire illégale entre les citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à leurs représentans.

[Note 302: Le jeu d'esprit suivant, adressé à M. Hobhouse sur son élection à Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici à cause de son rapport au sujet en question:

«Mors janua vitæ.»

Would you get to the house through the true gate, Much quicker than even whig Charley went? Let Parliament send you to Newgate-- And Newgate will send you to--Parliament.

«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup plus vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.

(N. d'un édit. anglais.)]

[Note 303: On peut le briser, non le fléchir.

(N. du Tr.)]

Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major Cartwright: on en fit lecture. Plainte y était faite de ce qui était arrivé à Huddersfield, et des entraves opposées au droit de pétition dans plusieurs endroits de la partie septentrionale du royaume.

Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise en considération[304].

[Note 304: Should be laid on table, mot à mot, «fût mise sur la table.»

(N. du Tr.)]

Plusieurs pairs ayant parlé sur la question, Lord Byron répliqua qu'il avait, par des motifs de devoir, présenté cette pétition à l'examen de leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu que ce n'était pas une pétition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune prière, elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la nécessité d'une prière? Si ce mot devait être employé dans son sens propre, leurs Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une prière à d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose à dire, sinon que la pétition, quoique conçue dans certains passages en termes peut-être trop forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était écrite dans un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il espérait donc que leurs Seigneuries prendraient la pétition en considération.

FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.

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