XVII.
AU DUC DE DORSET.
AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805, peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais. Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première fois, après de fort légères corrections.
D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône. Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour, distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de châtier.
[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.
(N. du Tr.)]
[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.]
[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.]
Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse, leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent; quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse, aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre coeur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la vertu y demeure.
Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage, que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon coeur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur à moi-même.
Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'oeuvre de l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble fils.
Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour, ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille, favori des neuf soeurs, destiné à briller dans toute haute sphère; distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien; l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu, comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un oeil attristé, mais incapable de pleurer.
[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»
(Anderson's British poets.)]
[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, Prior et Congrève.
(Voy. Anderson, British poets.)]
D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune coeur un sentiment de triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère, puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à coté de l'autre avec un oeil indifférent, avec un regard froid et lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les voeux d'un coeur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il aurait dû renfermer, si ces voeux..... (mais il faut finir cette longue épître). Ah! si ces voeux ne sont point exprimés en vain, le séraphin, gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te trouva grand.
TRADUCTIONS ET IMITATIONS.
Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des Heures de loisirs; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par Lord Byron:
1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:
Animula! vagula, blandula, etc.
2° Traduction d'une épître de Catulle: Ad Lesbiam.
3° Traduction de l'Épitaphe de Virgile et de Tibulle, par Domitius Marsus.
4° Traduction de Catulle: Luctus de morte passeris.
5° Imitation de Catulle: Les Baisers.
6º Traduction d'Anacréon: A sa lyre; [Grec: thelô legein Atreidas.]
7° Ode III du même: L'Amour mouillé.
8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du Prométhée enchaîné d'Eschyle. (Harrow-on-the-Hill, Dec. I, 1804.)
9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, Énéid. liv. IX.
10º Traduction d'un choeur de la Médée d'Euripide.
PIÈCES FUGITIVES.