‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 19 sur 112 · II.

II.

AU COMTE DE ***.

Tu semper amoris Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago.

(VALÉRIUS FLACCUS.)

1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.

2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de soupirer encore le mot d'adieu!

3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!

4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:

5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère; rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.

6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les annales de la mode.

7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se sont laissés saisir par aucune de ses pensées.

8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de traiter tes sublimes chants comme oeuvres monstrueuses: celui qui dévoila les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles Reviewers, comme un être sans esprit et sans moeurs[29].

[Note 28: Little (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia ses poésies érotiques.

(N. du Tr.)]

[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une Revue du nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]

9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf soeurs: on lira encore tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les critiques seront oubliés.

10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].

[Note 30: Un poète (horresco referens) défia son reviewer à un combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]

11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un pécheur endurci.

12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.

13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.

14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.

15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!

16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui.

17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici un prophète.

Page 1