‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 35 sur 112 · VIII.

VIII.

ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113].

[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le sénat, par les Italiens et par les provinces de la Gaule: ses qualités morales et ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants prophétiques, la restauration de la félicité publique..............................

Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années, dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à ce que--»

(GIBBON, Décadence et chute, etc.)]

«Expende Annibalem:--quot libras in duce summo Invenies?--»

(JUVÉN. Sat. X.)

1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main, tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est tombé de si haut.

[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie païenne et d'après son etymologie (Lucem fero) l'étoile de Venus, quand elle précède et annonce le lever du soleil.

(N. du. Tr.)]

2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent deviner combien l'ambition a de bassesse.

3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie, discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds d'argile.

4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie: l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage de ton souvenir!

[Note 115: Certaminis gaudia, expression d'Attila dans sa harangue à son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par Cassiodore.]

5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.

6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton coeur!

[Note 116: Milon.]

7. Un Romain[117], dont le coeur brûlant s'était désaltéré dans le sang de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage, quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était emparé.

[Note 117: Sylla.]

8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet, subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie; pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du bigot, ni le trône du despote.

[Note 118: Charles-Quint.]

9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour nâvrer notre coeur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le monde, chef-d'oeuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.

10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!

11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite dans une nuit si noire?

12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la terre.

13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse encore impériale, comment son coeur supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne évanouie!

14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe.

[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses humaines. «Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit.» (Valer. Max. VI, 9.) Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: Denis à Corinthe.

(N. du Tr.)]

15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive, tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde fut à moi!» A moins pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems obéi,--de si peu de valeur!

[Note 120: Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou Timour.]

[Note 121: Nabuchodonosor changé en boeuf.....]

16. Ou comme celui[122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon, son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été l'archi-risée[123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!

[Note 122: Prométhée.]

[Note 123: Arch mock..... Allusion aux vers de Shakspeare:

«The fiend's arch mock-- To tip a wanton, and suppose her chaste.--»]

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