‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 37 sur 42 · XXXVI.

XXXVI.

VERS SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.

Missolonghi, 22 janvier 1824.

Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que j'aime encore.

Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les regrets, sont mon seul partage!

[Note loc49: The canker.]

Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!

L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en porte encore la chaîne.

Mais ce n'est pas ainsi, ce n'est pas ici que de telles pensées pourront ébranler mon ame; ni maintenant, quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre.

Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus libre.

Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout dans tes veines, et sois digne de ta haute origine!

Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de la beauté.

Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!

Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix.

NOTE.

Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé: Helléniennes, ou Élégies sur la Grèce. Le lecteur nous permettra d'en citer ici quelques fragmens:

La brise de la mer Égée Exhalait dans les airs ses regrets superflus: Son murmure est sinistre, et sa voix affligée Appelle son fils qui n'est plus.

Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie Soumettait l'univers à ses chants solennels; L'immuable destin qui dominait sa vie A soumis sa grande ame aux décrets éternels.

Et cependant son front rayonnait de jeunesse! Et cependant la gloire environnait ses pas! Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse Aux enfans de Léonidas!... Et le destin dans sa vitesse Le livre à la faux du trépas!

Ainsi le torrent des montagnes Roule avec majesté ses flots dans les déserts. Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes Et veut conquérir l'univers.

Le monde devant lui n'a pas assez d'espace! Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux On suit encore sa trace, Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux: Il a passé... l'ombre s'efface!...

Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux! Tu jetais loin de toi des torrens de lumière; Et, dans ton vol audacieux, Pareil au maître du tonnerre, Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.

Porté sur l'aile du génie, Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems, Et sur les scènes de la vie Tu jetais par mépris des regards insultans!

Du haut de ces hauteurs sublimes, Où ton astre brillant prodiguait ses clartés, Tu descendais dans les abîmes Du doute et de l'obscurité.

Des peuples disparus pesant la froide cendre, Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux; Dans leur grandeur passée on te voyait descendre Pour en tirer de noirs lambeaux.

Le sort des nations réveillait dans ton ame De profondes douleurs et de grands souvenirs Ainsi que le roi des forêts, C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie: Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie Qu'environnaient de noirs cyprès...

D'un demi-dieu débris toi-même, Quelque chose restait de ton premier destin. Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême, Montre encore un regard divin.

Dans tes vastes pensers tu dominais le monde, Tu marchais à pas de géant: Les mortels admiraient ta course vagabonde. Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde Tenait dans sa chute profonde De l'immortel et du néant!

Comment s'est éteint cette flamme Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit, Embrasait, consumait ton ame? Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit; Mais de sa fragile poussière, L'homme, l'essence de l'esprit, Brisant de ses liens l'enveloppe grossière, Monte vers l'éternel en rayons de lumière: Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.

Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion! Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide; Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide Qui les fit vaincre à Marathon.

Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève; Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers; Toi-même avec transports tu saisissais le glaive Que tu réveillais dans tes vers.

Victime du destin qui pesait sur sa vie, Il meurt en combattant pour un peuple opprimé. Son cœur lui rappelait son ingrate patrie, L'objet qu'il avait tant aimé.

Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie, Comme un rayon du soir porte un dernier adieu. Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie; Ses pleurs lui révélaient un dieu.

On dit que sa grande ombre échappée à la terre, Passant sur le tombeau du fier Léonidas, De ses trois cents héros réveilla la poussière Dans le sein même du trépas.

Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide, Ont applaudi soudain comme au jour solennel, Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide, A tressailli pâle et cruel...

Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière: Ta patrie adoptive a consacré tes droits; Elle implorait les rois, le front dans la poussière, Et tu fus plus grand que les rois.

Leur suprême grandeur, par la terreur frappée, Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement; Près de ton luth divin s'agitait ton épée, Sans couronne et sans ornement...

Que le ciel ait pour lui de propices étoiles; Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles; Guidez les nautonniers aux rives d'Albion; Emportez sa dépouille à sa noble patrie. Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie Retiendront dans leur sein leur venimeux poison, Tandis qu'avec orgueil une autre nation Décore de son nom l'autel de la patrie!... ... .... ... ... ...

15 juillet 1824.

Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de Childe-Harold, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris, 1829.

(N. du Tr.)

FIN DES POÉSIES INÉDITES.

POÉSIES ATTRIBUÉES

A LORD BYRON.

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