‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 2 sur 7 · L'ANGE DU SEIGNEUR.

L'ANGE DU SEIGNEUR.

LUCIFER.

CAÏN.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La scène se passe hors du Paradis.--Le soleil se lève.)

ADAM, ÈVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH, offrant un sacrifice.

ADAM.

O Dieu, l'éternel, l'infini, le très-sage!--toi qui d'une parole fis jaillir des ténèbres la lumière sur l'abîme des eaux:--salut, Jéhovah! salut encore au retour de la lumière!

ÈVE.

O Dieu! qui nommas le jour, et séparas pour la première fois le matin de la nuit;--toi qui divisas les flots, et donnas le nom de firmament à une partie de ton ouvrage,--à jamais, salut!

ABEL.

O Dieu! qui transformas les élémens en terre, en eau, en air et en flamme; toi, père des jours et des nuits, et avec eux des mondes éclairés de leurs flambeaux, ou voilés de leurs ténèbres; toi qui communiques l'existence à des êtres faits pour en jouir et pour les aimer aussi bien que toi,--salut, mille fois salut!

ADAH.

Dieu éternel! père de toutes choses! qui créas ces êtres excellens et brillans de beauté, pour être aimés plus que toutes choses, à l'exception de toi,--permets-moi de les confondre avec toi dans le même amour.--Salut! mille fois salut!

ZILLAH.

O Dieu! qui, malgré ton amour, ta puissance et ta bonté, permis au serpent de nous séduire, et d'arracher mon père au paradis terrestre, préserve-nous aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille fois salut!

ADAM.

Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi gardes-tu le silence?

CAÏN.

Pourquoi parlerais-je?

ADAM.

Pour prier.

CAÏN.

N'avez-vous pas prié vous-même?

ADAM.

Oui, et de la plus grande ferveur.

CAÏN.

Et très-haut: je vous ai entendus.

ADAM.

Puisse Dieu nous avoir également entendus!

ABEL.

Ainsi soit-il!

ADAM.

Et cependant mon fils aîné se tait encore.

CAÏN.

Mieux vaut que je reste silencieux.

ADAM.

Pourquoi?

CAÏN.

Je n'ai rien à demander.

ADAM.

Rien dont tu puisses rendre grâce?

CAÏN.

Non.

ADAM.

Ne vis-tu pas?

CAÏN.

Ne dois-je pas mourir?

ÈVE.

Hélas! le fruit défendu de l'arbre commence à tomber devant nous.

ADAM.

Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu planté l'arbre de la science?

CAÏN.

Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de l'arbre de vie? alors vous auriez pu le braver!

ADAM.

O mon fils! ne blasphème pas: c'est ainsi que parlait le serpent.

CAÏN.

Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez l'arbre de la science, vous aviez celui de la vie:--la science est bonne et la vie est bonne; comment donc toutes deux peuvent-elles être mauvaises?

ÈVE.

Mon fils, tu parles comme à l'instant où je péchai, alors que tu n'étais pas encore né. Ne me rappelle pas mon malheur par le tien. Je me suis repentie. Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans succombant aux inspirations du serpent devant les murs mêmes du paradis qu'il a pour jamais fermé à tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre curiosité fatale, tu serais heureux dans ce moment,--ô mon cher fils!

ADAM.

Nos prières sont terminées, séparons-nous, et reprenons nos travaux: ils sont nécessaires sans être pénibles. La terre est jeune encore; elle récompense volontiers, par le don de ses fruits, notre léger travail.

ÈVE.

Caïn, vois ton père calme et résigné: fais comme lui.

(Adam et Ève sortent.)

ZILLAH.

Ne le veux-tu pas, mon frère?

ABEL.

Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne peut te servir de rien, si ce n'est à réveiller le courroux de l'Éternel.

ADAH.

Mon cher Caïn, serais-je également l'objet de ton courroux?

CAÏN.

Non, Adah! seulement je voulais être seul un instant. Abel! je souffre; mais ce mal sera passager. Devance mes pas, mon frère,--je ne tarderai pas à te suivre; et vous aussi, mes soeurs, ne tardez pas davantage: vous ne devez pas recevoir un repoussant accueil. Je vous suis.

ADAH.

Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.

ABEL.

La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon frère!

(Sortent Abel, Zillah, Adah.)

CAÏN, seul.

Et c'est là la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce que mon père n'a pu conserver sa place dans l'Éden. Mais en suis-je cause?--je n'étais pas né; je ne cherchais pas à naître, et je ne tiens nullement au sort dans lequel m'a placé cette naissance. Pourquoi faut-il qu'il ait cédé au serpent et à la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cédé? Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre était planté, pourquoi ne l'était-il pas pour lui? et sinon, pourquoi le placer près de lui, au centre de l'Éden, et le plus beau de tous les arbres? A toutes mes questions, ils n'ont qu'une réponse: «Il l'a voulu; il est bon.» Et comment puis-je le savoir? Parce qu'il est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit souverainement bon? Je ne le juge que par les résultats:--ils sont amers.--Faut-il que je les subisse pour une faute qui n'est pas la mienne? Mais qu'aperçois-je près d'ici?--une forme comme celle des anges; mais l'aspect plus triste et plus sévère que le leur. Je frémis malgré moi; pourquoi cependant le craindrais-je plus que les autres esprits dont je vois tous les jours, dans le crépuscule, les épées flamboyantes, alors qu'errant autour des portes dont l'entrée nous est interdite, je cherche à saisir quelque chose des jardins qui devaient être mon héritage, avant que la nuit n'en obscurcisse les murailles et les arbres immortels? Si les chérubins armés ne m'effraient pas, pourquoi frémirais-je à l'aspect de celui qui maintenant s'approche? Cependant, il semble plus puissant qu'eux tous; leur égal en beauté, et cependant moins radieux qu'il ne fut ou pourrait être. Le chagrin semble une partie de son immortalité; se pourrait-il? et la douleur ne serait-elle pas le partage exclusif des hommes? Le voici.

(Entre Lucifer.)

LUCIFER.

Mortel!

CAÏN.

Ange! quel es-tu?

LUCIFER.

Le maître des anges.

CAÏN.

S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre près d'une vile poussière?

LUCIFER.

Je connais les pensées de la poussière; j'y compatis, ainsi qu'aux vôtres.

CAÏN.

Eh quoi! vous connaissez mes pensées?

LUCIFER.

Elles sont celles de tout être digne de penser;--c'est la partie immortelle de votre substance qui parle en vous.

CAÏN.

Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas été révélé. L'arbre de vie nous fut enlevé par la folie de mon père, et celui de la science fut trop tôt dépouillé par l'avidité de ma mère; tout le fruit qui nous en soit resté est la mort!

LUCIFER.

Ils t'ont trompé; tu vivras.

CAÏN.

Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien dans la mort qui m'effraie, si ce n'est que je sens un frisson invincible, un aveugle et naturel instinct de vie que j'abhorre, autant que je me méprise moi-même, et cependant que je ne puis dompter:--voilà pourquoi je vis encore. Pourquoi suis-je, hélas! né?

LUCIFER.

Tu vis, et tu vivras à jamais. Ne crois pas que la terre qui forme ton enveloppe soit la condition de ton existence:--elle te quittera, et tu seras encore le même.

CAÏN.

Le même! et pourquoi pas mieux?

LUCIFER.

Il se pourra que tu sois comme nous.

CAÏN.

Et vous?

LUCIFER.

Nous sommes éternels.

CAÏN.

Êtes-vous heureux?

LUCIFER.

Nous sommes puissans.

CAÏN.

Êtes-vous heureux?

LUCIFER.

Non: l'es-tu?

CAÏN.

Comment le serais-je? Regarde-moi.

LUCIFER.

Pauvre argile! Et tu as la prétention d'être malheureux! toi!

CAÏN.

Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance, qui es-tu?

LUCIFER.

Un être qui aspire au rang de ton créateur, et qui ne t'aurait pas fait ce que tu es.

CAÏN.

Ah! tu me sembles presque un dieu, et--

LUCIFER.

Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne veux être que ce que je suis. Il a vaincu; qu'il règne!

CAÏN.

Qui?

LUCIFER.

Le créateur de ton père et celui de la terre.

CAÏN.

Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu ses anges le chanter, et mon père le redire.

LUCIFER.

Ils disent--ce qu'ils sont forcés de chanter et de dire, sous peine d'être ce que je suis,--ce que tu es: des esprits et des hommes.

CAÏN.

Et que sommes-nous?

LUCIFER.

Des ames qui osent jouir de leur immortalité,--des ames qui osent regarder en face leur éternel tyran, et lui dire que son mal n'est pas bon. Si, comme il le dit, il nous a créés--ce que je ne sais ni ne crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous anéantir: nous sommes immortels!--Bien plus, il en est ravi, afin de nous torturer davantage. Qu'il le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa grandeur, il n'est pas plus heureux que nous au milieu de nos tourmens. La bonté n'aurait pas fait le mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le cependant reposer sur son trône immense et solitaire; qu'il crée des mondes nouveaux pour adoucir l'ennui d'une insipide éternité et d'une immense solitude! Qu'il lance dans l'espace globes sur globes: le tyran n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner la faculté de le combattre, il serait moins malheureux. Mais qu'il règne, et que sans cesse il multiplie sa misère. Esprits et hommes, nous devons entre nous sympathiser: nos souffrances sont communes; apprenons à les supporter, en réunissant à jamais notre misère, tandis que lui, accablé sous le poids de sa grandeur, il ne pourra que créer encore, et toujours créer.--

CAÏN.

Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent comme autant de visions à travers mes pensées: je ne pouvais concilier ce que je vois avec ce que j'entends. Mon père et ma mère me parlent de serpent, d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce qu'ils nomment leur paradis gardées par l'épée flamboyante de chérubins qui nous repoussent, eux et moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une constante pensée; je contemple un monde où je ne semble rien, avec des idées qui semblent capables de tout maîtriser:--mais je me croyais seul en proie à ce genre de misère.--Mon père est abattu; ma mère n'a plus cette ame qui lui faisait aspirer après la science, au risque d'une malédiction éternelle; mon frère est un jeune gardeur de troupeaux, qui offre les premiers nés de ses brebis à celui qui ne permet pas à la terre de rien donner qui ne soit arrosé de nos sueurs; ma soeur Zillah chante un hymne d'actions de grâces avant les oiseaux du matin; et mon Adah, ma bien-aimée, elle ne comprend rien aux soucis qui me dévorent: en un mot, jusqu'alors, aucun être n'avait sympathisé avec moi. Eh bien!--je suis ravi de m'associer aux esprits.

LUCIFER.

Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille association, je n'apparaîtrais pas maintenant à tes yeux. Comme la première fois, un serpent eût suffi pour te charmer.

CAÏN.

Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mère?

LUCIFER.

Je ne tente qu'avec l'appât de la vérité. N'y avait-il pas l'arbre de la science? l'arbre de vie n'était-il pas encore chargé de fruits? Suis-je cause qu'elle trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaçai des objets défendus à la portée d'êtres innocens, et que leur innocence même devait rendre curieux? Moi, je vous aurais créés des dieux; et celui qui vous a exilés ne l'a fait que pour vous empêcher «de manger le fruit de vie, et de devenir des dieux comme nous.» N'étaient-ce pas là ses paroles?

CAÏN.

Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient entendues au milieu des éclairs.

LUCIFER.

Quel était donc le démon, de celui qui vous défendait de vivre, ou de celui qui voulait vous faire vivre à jamais dans le bonheur et le pouvoir de la science?

CAÏN.

Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de l'autre arbre, ou n'ont-ils pas laissé tous les deux?

LUCIFER.

L'un vous appartient déjà, l'autre peut vous appartenir encore.

CAÏN.

Et par quel moyen?

LUCIFER.

En résistant; en demeurant vous-mêmes. L'ame est supérieure à tout, quand l'ame veut bien se comprendre, quand elle se fait le point central du cercle qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour maîtriser.

CAÏN.

Mais n'as-tu pas tenté mes parens?

LUCIFER.

Moi? misérable poussière! et pourquoi, comment les aurais-je tentés?

CAÏN.

Le serpent, disent-ils, était un esprit.

LUCIFER.

Qui l'a dit? cela n'est pas écrit là-haut. L'homme, dans ses craintes immenses et sa petite vanité, peut bien rejeter sur les substances spirituelles le tort de sa propre chute; mais notre orgueilleux despote ne voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent était le serpent,--rien de plus, et cependant l'égal de ceux qu'il tenta, par sa nature terrestre comme la leur;--leur supérieur en sagesse, puisqu'il put les séduire, et leur donner la connaissance qui devait détruire leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je voulusse revêtir l'enveloppe des êtres qui doivent mourir?

CAÏN.

Mais, enfin, le reptile avait-il un démon en lui?

LUCIFER.

Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux qu'entraînait sa langue venimeuse. Je te répète que le serpent n'était rien de plus qu'un serpent: demande-le au chérubin qui garde l'arbre séducteur. Quand des milliers de siècles auront roulé sur vos cendres dispersées et sur celles de votre race, les habitans de la terre pourront bien alors cacher sous les fables leurs fautes primitives, m'attribuant un déguisement que je méprise, comme je méprise tout ce qui plie le genou devant celui qui ne fit des êtres que pour les courber devant sa triste et solitaire éternité; mais nous qui voyons la vérité en face, nous devons la reproduire. Tes malheureux parens écoutèrent les conseils d'un reptile; ils tombèrent. Et pourquoi les esprits les auraient-ils tentés? Quel objet digne d'envie, que les bornes étroites de votre paradis, pour des intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais je te parle de choses que tu ignores, avec ton arbre de la science.

CAÏN.

Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle science sans m'inspirer le désir de la pénétrer, la soif de m'en abreuver; oui, mon ame est digne de la comprendre.

LUCIFER.

En aurais-tu le courage?

CAÏN.

Tu peux l'éprouver.

LUCIFER.

Oserais-tu contempler la mort?

CAÏN.

Je ne l'ai pas encore vue.

LUCIFER.

Mais tu devras la subir.

CAÏN.

Mon père dit que c'est une chose terrible, ma mère pleure en l'entendant nommer: Abel, alors, lève les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les siens vers la terre, en soupirant une prière; Adah me regarde, et se tait.

LUCIFER.

Mais toi?

CAÏN.

D'indicibles pensées pénètrent dans mon coeur embrasé, quand j'entends parler de cette toute-puissante mort qui semble inévitable. Ne pourrais-je lutter contre elle? J'ai lutté avec le lion, quand j'étais encore enfant; je jouais avec lui, jusqu'à ce qu'il s'échappât de mes bras en rugissant.

LUCIFER.

Elle n'a pas de forme; mais elle anéantira tous les êtres, enfans de la terre, qui sont revêtus d'une forme.

CAÏN.

Ah! je croyais que c'était un être; et quel autre qu'un être pouvait créer quelque chose d'aussi fatal aux êtres?

LUCIFER.

Demande au destructeur.

CAÏN.

Quel est-il?

LUCIFER.

Le créateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira; il ne crée que pour détruire.

CAÏN.

Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort, je le conjecturais: je ne la connais pas, mais elle me semble horrible. Dans la vaste désolation des nuits, je l'ai recherchée, j'ai tenté de la surprendre; et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage jetait sur les murs d'Éden, et que traversait le glaive étincelant des chérubins, j'attendais après ce que je croyais elle: car, en même tems que la crainte, naissait dans mon coeur le désir de connaître ce qui devait tous nous subjuguer;--mais rien ne se présentait. Alors je détachais mes yeux accablés de la vue du paradis défendu, notre première patrie; je les reportais aux flambeaux répandus sur nos têtes, si nombreux et si ravissans: eux aussi devront-ils donc mourir?

LUCIFER.

Peut-être;--mais long-tems après que vous ne serez plus, toi et les tiens.

CAÏN.

J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir: ils sont trop beaux. Qu'est-ce que la mort? Je sens, et je le crains, que c'est une chose terrible; mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous l'a dénoncée comme un mal, à nous, à ceux qui péchèrent, à ceux qui ne péchèrent pas:--ce mal, quel est-il?

LUCIFER.

On l'apprend dans la terre.

CAÏN.

Mais pourrai-je le connaître?

LUCIFER.

Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je ne puis répondre.

CAÏN.

Je ne serais qu'une poussière tranquille, il n'y aurait pas de mal; et que n'ai-je jamais été autre chose!

LUCIFER.

Ce voeu est ignoble; il est même indigne de ton père: car, du moins, il souhaita de connaître.

CAÏN.

Mais non pas de vivre; car il eût dépouillé l'arbre de vie.

LUCIFER.

Il en fut empêché.

CAÏN.

Erreur mortelle, de n'avoir pas d'abord cueilli ce fruit; mais avant de ravir la science, il ne connaissait pas la mort. Hélas! à peine si j'entrevois ce qu'elle est, et pourtant je la redoute:--je tremble devant ce que j'ignore!

LUCIFER.

Et moi, je ne crains rien, parce que je connais tout: voilà quelle est la vraie science.

CAÏN.

Veux-tu m'apprendre tout?

LUCIFER.

Oui, à une condition.

CAÏN.

Désigne-la.

LUCIFER.

C'est que tu t'inclineras pour adorer en moi--ton seigneur.

CAÏN.

Tu n'es pas le seigneur que mon père adore.

LUCIFER.

Non.

CAÏN.

Es-tu son égal?

LUCIFER.

Non;--je n'ai rien de commun avec lui! je ne le voudrais pas. Je veux être au-dessus,--au-dessous, tout enfin, plutôt que de partager ou de reconnaître son pouvoir. Je reste à part, mais pourtant je suis grand;--il en est beaucoup qui m'adorent, un plus grand nombre encore m'adorera dans la suite:--sois au nombre des premiers.

CAÏN.

Jusqu'à présent, je ne me suis pas incliné devant le Dieu de mon père, bien que mon frère Abel me conjurât souvent de me joindre à lui dans un commun sacrifice:--pourquoi fléchirais-je devant toi?

LUCIFER.

N'as-tu jamais fléchi le genou devant lui?

CAÏN.

Je te l'ai dit;--et quel besoin de le dire? ta science suprême ne doit-elle pas te l'apprendre?

LUCIFER.

Celui qui n'a pas fléchi devant lui s'incline devant moi!

CAÏN.

Je ne fléchis devant personne.

LUCIFER.

Tu n'en es pas moins mon adorateur: lui refuser son hommage, c'est par cela même me l'accorder.

CAÏN.

Que veux-tu dire?

LUCIFER.

Tu le sauras--et bientôt.

CAÏN.

Découvre-moi du moins le mystère de mon existence.

LUCIFER.

Suis-moi où je te conduirai.

CAÏN.

Mais je dois retourner pour travailler à la terre;--j'ai promis--

LUCIFER.

Quoi?

CAÏN.

De cueillir les prémices de quelques fruits.

LUCIFER.

Pourquoi?

CAÏN.

Pour les offrir sur un autel avec Abel.

LUCIFER.

N'as-tu pas dit que jamais tu n'avais fléchi devant celui qui t'a créé?

CAÏN.

Oui;--mais les vives instances d'Abel m'ont entraîné: l'offrande est plutôt la sienne que la mienne,--et Adah--

LUCIFER.

Pourquoi hésiter ainsi?

CAÏN.

C'est ma soeur, née le même jour, des mêmes entrailles; elle m'a arraché à force de pleurs cette promesse: car pour ne pas la voir pleurer, il me semble que je supporterais tout, et que j'adorerais tout.

LUCIFER.

Alors, suis-moi!

CAÏN.

Volontiers.

(Entre Adah.)

ADAH.

Mon frère, je viens vers toi; c'est l'heure du repos et du bonheur,--et nous en jouissons moins en ton absence. Tu n'as pas travaillé ce matin; mais j'ai fait nos deux tâches. Viens! les fruits sont mûrs; ils sont colorés comme la lumière à laquelle ils doivent leur saveur: viens!

CAÏN.

Ne vois-tu pas?

ADAH.

Je vois un ange; nous en avons vu beaucoup. Voudrait-il partager nos instans de repos?--il est le bien-venu.

CAÏN.

Il ne ressemble pas aux anges que nous avons vus.

ADAH.

Est-ce qu'il en est d'autres? Il est le bien-venu, s'il leur ressemble. Ils n'ont pas dédaigné de s'asseoir quelquefois à notre table.--Que veut-il?

CAÏN, à Lucifer.

Le veux-tu?

LUCIFER.

Et toi, veux-tu être à moi?

CAÏN.

Il faut que je m'éloigne avec lui.

ADAH.

Quoi! nous laisser?

CAÏN.

Oui.

ADAH.

Moi!

CAÏN.

Chère Adah!

ADAH.

Laisse-moi te suivre.

LUCIFER.

Non! elle ne le doit pas.

ADAH.

Qui es-tu pour te mettre ainsi entre nos deux coeurs?

CAÏN.

C'est un dieu.

ADAH.

Comment le sais-tu?

CAÏN.

Il parle comme un dieu.

ADAH.

Le serpent aussi, et il mentait.

LUCIFER.

Tu te trompes, Adah!--L'arbre dont il parlait n'était-il pas celui de la science?

ADAH.

Oui,--pour notre malheur éternel.

LUCIFER.

Encore ce malheur était-il la science:--il n'a donc pas menti. S'il vous a perdus, il n'a pas, du moins, trahi la vérité; et l'essence de la vérité ne peut être que bonne.

ADAH.

Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a réuni sur nos têtes tous les maux: expulsion de notre patrie, terreur, travail, sueur et lassitude; regrets du passé, espérance de ce qui ne se réalise pas. Caïn! ne va pas avec cet esprit; souffre encore ce que nous avons déjà souffert, et aime-moi.--Je t'aime.

LUCIFER.

Tu l'aimes? Quoi! plus que ta mère et que ton père?

ADAH.

Oui; est-ce un péché encore?

LUCIFER.

Non,--pas encore; mais plus tard c'en sera un--pour vos enfans.

ADAH.

Comment! ma fille ne pourra-t-elle pas aimer son frère Énoch?

LUCIFER.

Comme tu aimes Caïn? non.

ADAH.

O mon Dieu! ils ne s'aimeraient pas? ils ne reproduiraient pas des êtres aimans comme eux? N'ont-ils pas sucé le lait du même sein? Leur père n'était-il pas sorti des mêmes flancs, et à la même heure que moi? Ne nous aimons-nous pas l'un l'autre? et multipliant notre existence, ne multiplions-nous pas des êtres qui se chériront encore, et comme je te chéris, mon Caïn? Oh! ne va pas avec cet esprit; il n'est pas des nôtres.

LUCIFER.

Le péché dont je parle n'est pas de mon oeuvre; en vous, il ne peut être un péché,--bien qu'il le paraisse dans ceux auxquels vous transmettrez votre humanité.

ADAH.

Qu'est-ce qu'un péché qui n'est pas péché en lui-même? Les circonstances peuvent-elles tour à tour transformer le péché en vertu?--S'il en est ainsi, nous sommes donc les esclaves de--

LUCIFER.

Des êtres plus élevés que vous sont esclaves; et de plus élevés qu'eux ont préféré la liberté des tortures aux lentes agonies d'une adulation qui s'exhalait en hymnes, en concerts, en prières intéressées vers le Tout-Puissant, non parce qu'il inspirait de l'amour, mais parce qu'il était tout-puissant, parce qu'il éveillait leur ambition ou leur terreur.

ADAH.

La toute-puissance doit s'unir à la toute-bonté.

LUCIFER.

Alors, que signifie Éden?

ADAH.

Démon! ne me tente pas par ta beauté; plus que le serpent, tu es beau: tu es aussi menteur que lui.

LUCIFER.

Aussi sincère. Demandez à Ève, votre mère; n'a-t-elle pas conquis la science du bien et du mal?

ADAH.

O ma mère! tu as cueilli un fruit plus fatal à tes descendans qu'à toi-même. Toi, du moins, tu as passé ta jeunesse dans le paradis, jouissant de l'innocence et du bonheur de converser avec des esprits bienheureux; pour nous, tes enfans, ignorans de l'Éden, nous vivons environnés par les démons qui, s'emparant des paroles de Dieu, nous séduisent, en profitant de nos propres pensées, de nos regrets et de notre curiosité.--Ainsi devins-tu la proie du serpent dans tes plus beaux jours de simplicité, de candeur et de joie. Je ne sais que répondre à l'être immortel qui se tient devant moi; je ne puis le détester; je le contemple avec une inquiétude qui n'est pas sans charme, et pourtant je ne puis m'éloigner de lui. Dans son regard est une attraction magique qui fixe sur les siens mes yeux éblouis; mon coeur bat avec rapidité; je tremble, et pourtant je me rapproche plus près,--toujours plus près. Caïn! ô Caïn! défends-moi de lui!

CAÏN.

Pourquoi craindre, mon Adah? ce n'est pas un mauvais ange.

ADAH.

Ce n'est pas Dieu;--il n'est pas à Dieu. J'ai vu les chérubins et les séraphins: il ne regarde pas comme eux.

CAÏN.

Mais il est des esprits plus élevés encore:--les archanges.

LUCIFER.

De plus élevés encore que les archanges.

ADAH.

Oui;--mais ils ne sont pas heureux.

LUCIFER.

Si le bonheur consiste dans l'esclavage,--non.

ADAH.

J'ai entendu dire que les séraphins aimaient le plus,--les chérubins connaissaient le mieux:--celui-ci doit être un chérubin,--car il n'aime pas.

LUCIFER.

Et si la science la plus élevée affaiblit l'amour, comment se fait-il que vous cessiez d'aimer en commençant à connaître? Puisque les chérubins qui savent tout, aiment le moins, l'amour des séraphins ne peut être que l'ignorance: qu'ils soient incompatibles, la sentence portée contre tes malheureux parens le prouve assez. Choisissez donc entre l'amour et la science:--il n'est pas d'autre choix. Votre père s'est déjà décidé: son culte n'est que de la peur.

ADAH.

O Caïn! choisis l'amour.

CAÏN.

Oui, pour toi, chère Adah! mais le choix est inutile:--il est né avec moi;--je n'aime rien de plus.

ADAH.

Et nos parens?

CAÏN.

Nous aimaient-ils quand ils enlevèrent de l'arbre ce qui nous exila tous du paradis?

ADAH.

Alors nous n'étions pas née;--et quand nous l'aurions été, ne devrions-nous pas les aimer, ainsi que nos enfans, Caïn?

CAÏN.

Mon petit Énoch! et sa soeur encore bégayante! Ah! si je pouvais les croire heureux, j'oublierais à demi--mais jamais on ne l'oubliera, même après trois milliers de générations! jamais les hommes ne chériront la mémoire de l'homme qui, dans la même heure, perpétua la source du mal et de l'humanité. Ils se sont emparés de l'arbre de la science et du péché;--non contens de leur propre infortune, ils nous ont imposé, à moi,--à toi, au petit nombre des êtres aujourd'hui vivans, à la multitude innombrable des êtres à venir, l'obligation d'hériter d'une agonie que le tems ne peut qu'accroître encore!--Et je serai le père de tant d'infortunés! et ta beauté, ton amour,--ma tendresse, les momens ravissans écoulés dans tes bras; tout ce que nous aimons dans nous-mêmes et dans nos enfans, doit les conduire, après de longues années de péchés et de douleur,--ou même après quelques instans également pénibles, et mêlés à peine d'une courte lueur de plaisir; tout cela doit les mener à la mort,--ce fantôme inconnu! Non! l'arbre de la science n'a pas acquitté sa promesse:--s'ils ont péché, ils devaient du moins, en échange, savoir tout ce qui est du domaine de la science, et, par conséquent, les mystères qui environnent la mort! Que savent-ils?--qu'ils sont misérables. Quel besoin de serpens et de fruits pour nous l'apprendre?

ADAH.

Je ne serais pas à plaindre, Caïn, si tu étais heureux.--

CAÏN.

Sois donc heureuse seule:--je ne veux pas d'un bonheur qui m'avilit, moi et les miens.

ADAH.

Seule, je ne pourrais, je ne voudrais pas être heureuse; mais je pense qu'entourée de leurs bras je puis l'être, en dépit de la mort que je ne redoute pas, puisque je l'ignore, bien qu'elle paraisse un fantôme terrible,--si j'en juge d'après ce que j'en entends dire.

LUCIFER.

Et, dis-tu, tu pourrais être heureuse seule?

ADAH.

Seule! O mon Dieu! qui pourrait être heureux ou bon dans la solitude? L'isolement est à mes yeux un péché; si ce n'est quand je pense que bientôt je reverrai mon frère, son frère, nos enfans et nos parens.

LUCIFER.

Ton Dieu est pourtant seul: est-il heureux, est-il bon?

ADAH.

Tu te trompes; il a les anges et les mortels à rendre heureux: son bonheur consiste à le répandre autour de lui; et quel bonheur peut-il exister qu'on ne cherche à répandre?

LUCIFER.

Interrogez votre père sur son exil d'Éden,--sur son premier-né;--interrogez votre propre coeur: il n'est pas tranquille.

ADAH.

Hélas! non; et vous--êtes-vous du ciel?

LUCIFER.

Si je n'en suis pas, jugez quel est ce bonheur universel que se plaît à répandre (comme vous le dites) ce créateur tout-puissant et souverainement bon de la vie et des choses vivantes; c'est là son secret, et il le garde. Nous devons souffrir, quelques-uns de nous doivent résister, et le tout en vain, à entendre ces séraphins. Mais il faut en faire l'épreuve, puisque d'ailleurs nous ne serions pas mieux. Il y a dans les esprits un sens qui leur indique toujours le juste, comme au sein des nuits vos yeux, jeunes mortels, se dirigent naturellement vers l'étoile vigilante qui annonce le matin.

ADAH.

C'est une ravissante étoile; sa beauté me force à l'aimer.

LUCIFER.

Et pourquoi ne l'adorez-vous pas?

ADAH.

Notre père n'adore que l'être invisible.

LUCIFER.

Le symbole de l'invisible est ce qu'il y a de plus ravissant dans ce qui est visible; et cet astre brillant est le conducteur de l'armée céleste.

ADAH.

Notre père dit qu'il a vu le Dieu même qui le créa, lui et ma mère.

LUCIFER.

Toi, l'as-tu vu!

ADAH.

Oui,--dans ses oeuvres.

LUCIFER.

Mais en lui-même?

ADAH.

Non,--si ce n'est dans mon père qui est l'image de Dieu, ou dans ses anges qui te ressemblent,--plus brillans encore, mais moins beaux, et d'un aspect moins imposant. Ils nous apparaissent éclatans comme le silencieux milieu du jour; mais pour toi, tu ressembles à la nuit éthérée, quand de longs et blancs nuages croisent l'immensité violette, quand d'innombrables étoiles étincellent sur l'admirable et mystérieuse voûte entourée d'objets qui semblent tentés de briller comme le soleil; leur beauté, leur multitude, leurs mouvemens, leurs doux rayons, tout nous entraîne vers eux: ils remplissent mes yeux de larmes; tu produis sur moi le même effet. Tu ne sembles pas heureux; ah! ne nous entraîne pas dans ton malheur, et je pleurerai sur toi.

LUCIFER.

Hélas! ces pleurs! tu ne sais pas quels océans doivent en être répandus--

ADAH.

Par moi?

LUCIFER.

Par tous.

ADAH.

Comment, tous?

LUCIFER.

Par des millions, des myriades,--par toute la terre peuplée,--la terre non peuplée,--par l'enfer toujours encombré des êtres dont ton sein doit être le germe.

ADAH.

O Caïn! cet esprit nous maudit.

CAÏN.

Laisse-le dire; je veux le suivre.

ADAH.

Où?

LUCIFER.

Dans un endroit d'où il pourra revenir vers toi dans une heure; mais d'ici là, il verra des objets de plusieurs siècles.

ADAH.

Comment cela peut-il être?

LUCIFER.

Votre créateur n'a-t-il pas fait en quelques jours, du débris des anciens mondes, celui que vous habitez? et moi qui l'ai aidé dans cette oeuvre, ne pourrais-je montrer dans une heure ce qu'il a fait en plusieurs, ou détruit en moins de tems encore?

CAÏN.

Je suis prêt à te suivre.

ADAH.

Mais dans une heure, reviendra-t-il sain et sauf?

LUCIFER.

Oui. Pour nous, les actes sont indépendans des entraves du tems; nous pouvons franchir en une heure l'éternité, ou bien transporter dans le cercle d'une heure tout ce que l'éternité renferme. Notre souffle ne se règle pas comme celui des mortels--mais cela est un mystère. Caïn, viens avec moi.

ADAH.

Reviendra-t-il?

LUCIFER.

Oui, femme! lui seul entre tous les mortels (le premier et le dernier, à l'exception d'un.....) reviendra de ces lieux, et te sera rendu pour peupler avec toi cette contrée silencieuse et aride, comme le sera votre monde, aujourd'hui borné à quelques habitans.

ADAH.

Où demeures-tu?

LUCIFER.

Au milieu des espaces. Où devrais-je demeurer? près de ton ou tes dieux:--il n'en est rien. C'est en ma présence que toutes les divisions s'opèrent; la vie et la mort,--le tems et l'éternité,--le ciel et la terre.--Ce qui n'est ni ciel ni terre est habité de l'ombre de ceux qui jadis l'habitaient ou plus tard l'habiteront:--voilà mes domaines! Du moins puis-je les séparer de son empire, et posséder un royaume qui n'est pas sien; et si je n'étais pas ce que je dis, pourrais-je demeurer en ces lieux? vous ne faites qu'entrevoir ses anges.

ADAH.

En effet; ils apparurent quand le beau serpent parla pour la première fois à notre mère.

LUCIFER.

Caïn! tu m'as entendu. Soupires-tu après la science? je puis assouvir ta soif: je ne te demande pas de partager des fruits qui pourraient te ravir un seul des biens que vous ait laissés le vainqueur. Suis-moi.

CAÏN.

Esprit! je l'ai dit.

(Caïn et Lucifer sortent.)

ADAH s'écrie en les suivant:

Caïn! Caïn! mon frère!

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

(L'abîme de l'espace.)

CAÏN, LUCIFER.

CAÏN.

Je foule l'air et ne tombe pas; cependant je tremble de tomber.

LUCIFER.

Si tu as foi en moi, les airs te soutiendront, les airs dont je suis souverain.

CAÏN.

Mais puis-je le faire sans impiété?

LUCIFER.

Croire est ne pas tomber, douter est périr! Tel est l'édit que porte l'autre Dieu, celui qui me donne devant ses anges le nom de Démon. Ce nom, ils le répètent en écho à des êtres misérables qui, ne connaissant rien au-dessus de leurs sens rétrécis, s'inclinent devant le mot qui frappe leur oreille, et croient toujours sincèrement le bien ou le mal que l'on proclame devant leur faiblesse. Je n'exige rien de pareil: honore-moi ou ne m'honore pas, tu franchiras des mondes au-delà de ton petit monde; quelques doutes conçus par toi durant ta fragile existence ne seront pas récompensés par des tortures de ma conception. Une heure viendra qu'en planant sur quelques gouttes d'eau, un homme dira à un homme: Crois en moi, et marche sur les eaux; alors l'homme pourra braver les vagues en sécurité. Je ne te dirai pas: Crois en moi, comme la condition de ton salut; mais: Suis mes pas sur le gouffre des espaces, et je te montrerai ce que tu ne pourras prendre pour un mensonge, l'histoire des mondes passés, présens et futurs.

CAÏN.

O dieu, démon, ou ce que tu peux être, est-ce là votre terre?

LUCIFER.

Eh quoi! tu ne reconnais pas la poussière dont votre père fut formé?

CAÏN.

Se peut-il? Ce petit cercle bleu nageant dans l'espace éthéré, et près de lui un cercle plus étroit encore, et dont la lueur rappelle celle de notre nuit terrestre; est-ce là notre paradis?

LUCIFER.

Indique-moi la position de ce paradis.

CAÏN.

Comment le pourrais-je? A mesure que nous avançons, il devient toujours plus petit; et en diminuant progressivement, il s'entoure d'une auréole semblable à la lumière qui jaillit de la plus belle des étoiles, quand je la contemple des limites du paradis. En nous écartant, je crois les voir toutes deux se joindre aux innombrables étoiles qui nous entourent, et augmenter ainsi leur multitude infinie.

LUCIFER.

Et s'il existait des mondes plus grands que le tien, habités par des formes plus grandes; si ces mondes étaient plus nombreux que la poussière de la triste terre, multipliée comme elle le sera en atomes animés, tous vivans, tous condamnés au malheur et à la mort, que penserais-tu?

CAÏN.

Je serais fier de la pensée qui comprend de telles choses.

LUCIFER.

Mais si cette haute pensée était enchaînée à une masse servile de matière; si, connaissant de telles choses, aspirant après elles, et après une science encore plus élevée, tu demeurais l'esclave des besoins les plus grossiers et les plus misérables; si tes plaisirs les plus purs n'étaient qu'un avilissement déguisé, une illusion énervante et honteuse, dont le seul but serait de t'entraîner à renouveler des corps et des ames toutes condamnées à la même fragilité, presque toutes à la même infortune--

CAÏN.

Esprit! je ne connais pas la mort, si ce n'est que c'est un être terrible, un hideux héritage qu'avec la vie je dois à mes parens, et dont je les ai entendu parler; double et triste héritage, autant que j'en puis juger encore. Mais enfin, si notre sort est tel que tu me le dépeins (et je sens en moi le douloureux pressentiment de la vérité), permets-moi de mourir ici; car donner le jour à des êtres dont le partage serait de souffrir longues années, et puis enfin mourir, ce n'est après tout que propager la mort et multiplier le meurtre.

LUCIFER.

Tu ne peux pas mourir tout-à-fait;--il est quelque chose qui doit survivre.

CAÏN.

L'autre n'en a rien dit à mon père, quand il le chassa du paradis, avec la mort écrite sur son front. Mais au moins laisse-moi détruire ce qu'il y a de mortel en moi, pour que je sois, quant au reste, semblable aux anges.

LUCIFER.

Je suis de l'essence angélique: voudrais-tu me ressembler?

CAÏN.

Je ne sais pas ce que tu es: je sens ton pouvoir. Tu me montres des objets qui surpassent mes facultés, et qu'il ne serait pas en ma puissance de voir; bien qu'ils soient encore inférieurs à mes désirs et à ma conception.

LUCIFER.

Quelles sont-elles, ces conceptions d'un orgueil assez humble pour séjourner avec les vers dans une enveloppe de terre?

CAÏN.

Et toi-même, qui es-tu pour affecter un esprit si hautain, pour jouir des priviléges des choses créées et des choses immortelles, et qui cependant sembles dévoré de chagrin?

LUCIFER.

Je parais ce que je suis; voilà pourquoi je te demande si tu voudrais être immortel.

CAÏN.

Tu l'as dit; il faut, même en dépit de moi, que je sois immortel. Je l'ignorais;--mais puisqu'il le faut, permets-moi, heureux ou malheureux, d'anticiper aujourd'hui sur mon immortalité.

LUCIFER.

Tu l'anticipais avant de me connaître.

CAÏN.

Comment?

LUCIFER.

En souffrant.

CAÏN.

Les tourmens seraient-ils immortels?

LUCIFER.

Nous verrons, moi et tes fils. Mais regarde maintenant, n'es-tu pas ravi?

CAÏN.

Que vois-je, et qu'êtes-vous, magnifiques espaces que l'imagination n'aurait pu rêver? Qu'êtes-vous, globes infinis d'une lumière toujours plus éblouissante? Quel est ce désert azuré, ces champs de l'air sans bornes où vous roulez, semblables aux feuilles que je voyais flotter sur les ondes limpides de l'Éden? Votre course est-elle mesurée? ou parcourez-vous un espace sans bornes, un univers aérien toujours nouveau, auquel mon ame, éblouie par l'idée de l'éternité, ne peut penser sans vertige? O dieu! dieux! ou qui que vous soyez! que vous êtes beaux à contempler! quelle merveille dans vos effets ou dans vos accidens! Que je meure comme un atôme (s'il en est qui meurent), ou que je sois initié au mystère de votre nature! Mes pensées, en ce moment, ne sont pas aussi indignes que la poussière qui les recèle, des objets que je contemple. Esprit! donne-moi la mort, ou laisse-moi approcher davantage.

LUCIFER.

N'es-tu pas assez près? Baisse les yeux vers votre terre!

CAÏN.

Ou est-elle? je ne vois plus rien qu'une masse d'innombrables lueurs.

LUCIFER.

Regarde-là.

CAÏN.

Je ne vois rien.

LUCIFER.

Elle brille cependant encore.

CAÏN.

Quoi! ce point imperceptible?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Se peut-il? J'ai vu des vers luisans et d'autres insectes lumineux étinceler sur les gazons dans un sombre crépuscule; ils répandaient un éclat plus vif que le monde qui les contient.

LUCIFER.

Eh bien! tu as vu briller des vers et des mondes;--qu'en penses-tu?

CAÏN.

Qu'ils sont beaux chacun dans leur propre sphère; et qu'au milieu des nuits auxquelles ils doivent leur beauté, l'imperceptible insecte, dans sa course lumineuse, et l'étoile immortelle, dans son immense carrière, doivent également être guidés.

LUCIFER.

Mais comment et par qui?

CAÏN.

Montre-le-moi.

LUCIFER.

Oses-tu le demander?

CAÏN.

N'ai-je pas osé connaître ce que j'oserai en ce moment voir? Tu ne m'as rien montré qui satisfasse encore mon imagination.

LUCIFER.

Avance donc avec moi. Veux-tu contempler les objets mortels ou immortels?

CAÏN.

Que vois-je là?

LUCIFER.

Des objets qui participent des deux natures: lequel saisit le plus ton coeur?

CAÏN.

Les choses que je vois.

LUCIFER.

Mais qui te frappe le plus?

CAÏN.

Les choses que je n'ai vues et ne verrai jamais:--les mystères de la mort.

LUCIFER.

Mais si je te montre les choses qui sont mortes, comme je t'ai montré plusieurs de celles qui ne mourront pas?

CAÏN.

Fais-le.

LUCIFER.

Avance donc sur nos ailes puissantes.

CAÏN.

Oh! comme nous fendons les airs! les astres s'éteignent peu à peu. La terre! où est ma terre? Laisse-moi, que je la regarde encore; c'est d'elle que je fus formé.

LUCIFER.

Elle est aujourd'hui moins que toi dans l'univers. Cependant, ne crois pas pouvoir lui échapper; bientôt tu lui seras rendu et à toute sa vile poussière: c'est une partie de ton éternité et de la mienne.

CAÏN.

Où me conduis-tu?

LUCIFER.

A ce qui existait avant toi. C'est le fantôme d'un monde dont le tien n'offre que les débris.

CAÏN.

Eh quoi! notre monde n'est-il pas nouveau?

LUCIFER.

Pas plus que ne l'est la vie, et ce qui était avant que toi ou moi ne fussions, et les objets qui nous semblent plus grands que moi-même. Maintes choses n'auront pas de fin; quelques-unes, prétendant n'avoir pas eu de commencemens, en ont eu d'aussi misérables que le tien; et si de plus nobles substances ont été éteintes, c'est pour faire place à d'autres plus méprisables que nous ne pourrions l'imaginer: car il n'y a d'éternellement immobile que les momens et l'espace. Le changement n'est pas la mort, si ce n'est pour la matière; mais tu es matière, et tu ne peux comprendre que les êtres de la même nature: je t'en montrerai.

CAÏN.

Matière, esprits, je puis contempler tout ce que tu voudras.

LUCIFER.

Avance donc!

CAÏN.

Les astres disparaissent; quelques-uns, au contraire, s'agrandissent à notre approche, et semblent de véritables mondes.

LUCIFER.

Ce qu'ils sont en effet.

CAÏN.

Quoi! chacun d'eux aurait-il un Éden?

LUCIFER.

Peut-être.

CAÏN.

Et des hommes?

LUCIFER.

Oui, ou des êtres plus grands.

CAÏN.

Ont-ils aussi des serpens?

LUCIFER.

Voudrais-tu des hommes sans serpens, et que nul ne pût ramper à l'exception de tes semblables?

CAÏN.

Comme tous les flambeaux disparaissent! Où fuyons-nous?

LUCIFER.

Vers le monde des fantômes; celui des êtres passés, et des ombres qui n'existent pas encore.

CAÏN.

Mais l'obscurité augmente de plus en plus;--il n'y a plus d'astres.

LUCIFER.

Cependant tu vois encore.

CAÏN.

Sinistre lumière! pas de lune, pas de soleil, pas une immensité d'étoiles. L'azur nuancé de pourpre de la nuit disparaît lui-même en un crépuscule glacial; je vois des masses épaisses, mais elles ne ressemblent pas aux mondes que tu viens de me montrer, et qui, environnés de lumières, semblaient encore pleins de vie, quand avait disparu leur atmosphère radieuse; déroulant alors aux yeux surpris les formes variées de profondes vallées ou de vastes montagnes; quelques-uns lançant des jets de feu, d'autres déployant de vastes plaines liquides, d'autres placés à quelques pas de comètes étincelantes et de lunes régulières qui semblaient prendre les traits capricieux de ces belles terres:--mais ici, tout est sombre et terrible.

LUCIFER.

Rien, toutefois, n'y semble confus. Tu demandes à voir la mort et les objets morts?

CAÏN.

Je ne le demande pas; mais comme je sais qu'il en existe, et que, par le péché de mon père, nous sommes condamnés, lui, moi, et tous ceux qui nous remplaceront, à la subir, je veux la voir une fois de mon plein gré, avant d'être un jour entraîné à la voir malgré moi.

LUCIFER.

Regarde.

CAÏN.

C'est la nuit.

LUCIFER.

C'est ainsi qu'elle sera toujours; mais franchissons le seuil.

CAÏN.

D'énormes nuages l'environnent;--quel est ceci?

LUCIFER.

Entre.

CAÏN.

Pourrai-je revenir?

LUCIFER.

Revenir! assurément. Comment pourrait être d'ailleurs peuplé cet empire? Son enceinte actuelle est déserte auprès de ce qu'elle doit être, grâce aux tiens et à toi-même.

CAÏN.

Les vapeurs s'épaississent de plus en plus; elles forment autour de nous des cercles fantastiques.

LUCIFER.

Avance!

CAÏN.

Mais toi?

LUCIFER.

Ne crains rien; tu ne pourrais sans moi entrer dans ce royaume. En avant!

(Ils disparaissent à travers les nuages.)

SCÈNE II.

(Le séjour des ombres.)

Entrent LUCIFER et CAÏN.

CAÏN.

Quel silence! quelle obscure immensité! Ils ne semblent former qu'un seul être, et cependant ces mondes sont plus peuplés que les orbes brillans et lumineux qui parsèment les champs supérieurs de l'air. Telle était cependant leur multitude, que je les prenais plutôt pour de légères étincelles égarées dans les célestes espaces, que pour des mondes habités eux-mêmes; mais en m'approchant davantage, je m'aperçus qu'ils se transformaient en autant de mondes matériels, faits plutôt pour servir de demeure à la vie, que pour vivre par eux-mêmes. Ici, au contraire, tout est si ténébreux, ou d'une lueur si épaisse, qu'on y reconnaît l'image d'un jour qui n'est plus.

LUCIFER.

C'est le royaume de la mort.--Désires-tu la voir maintenant?

CAÏN.

Comment répondrais-je avant de savoir précisément ce qu'elle est? Mais si j'en juge d'après les longues homélies de mon père, c'est une chose--grand Dieu! je n'ose y penser! Maudit soit celui qui inventa la vie pour conduire à la mort! ou bien maudite la grossière masse de vie qui ne put retenir ses priviléges, et transmit les conséquences de son crime aux innocens eux-mêmes!

LUCIFER.

Tu maudis ton père?

CAÏN.

Ne m'a-t-il pas maudit en me donnant le jour? Ne m'a-t-il pas maudit avant ma naissance, en osant arracher le fruit défendu?

LUCIFER.

Tu dis vrai: entre ton père et toi la malédiction est mutuelle. Mais tes enfans et ton frère?

CAÏN.

Qu'ils la partagent avec moi; qu'ils héritent de ce qu'on m'a légué. Mais vous, royaumes obscurs, séjour d'ombres éternelles et de formes immenses, les unes complètement tracées, les autres indistinctes, mais toutes également imposantes et mélancoliques:--qui êtes-vous? Vivez-vous, ou vécûtes-vous un jour?

LUCIFER.

Quelque chose de l'un et de l'autre.

CAÏN.

Alors, qu'est-ce que la mort?

LUCIFER.

Eh quoi! celui qui vous a créés ne vous a-t-il pas dit qu'il existait une autre vie?

CAÏN.

Jusqu'à présent, il ne nous a dit qu'une chose: c'est que nous devions tous mourir.

LUCIFER.

Peut-être vous dévoilera-t-il un jour le reste.

CAÏN.

Jour heureux!

LUCIFER.

Oui, heureux! quand à travers d'inexprimables agonies, avant-courières d'agonies éternelles, il sera révélé à une multitude innombrable d'êtres animés, qu'ils n'ont reçu la vie que pour souffrir à jamais!

CAÏN.

Quels sont ces fantômes puissans que je vois flotter autour de moi?--Ils n'ont pas la forme des intelligences que j'ai vu errer autour de notre regretté paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je l'ai remarquée dans Adam, dans Abel et en moi-même, ni dans mes soeurs, ni dans mes enfans. Toutefois, leur aspect, différent de celui des hommes et des anges, révèle des substances qui, s'ils le cèdent aux derniers; semblent l'emporter sur mes semblables; altiers, fiers, d'une beauté et d'une force remarquable, mais d'une expression inexplicable, jamais rien de tel ne s'offrit à ma vue. Ils n'ont pas l'aile du séraphin, la figure de l'homme, ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien de ce qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et beaux comme les plus beaux et les plus grands des êtres animés, et cependant si différens d'eux, que je puis à peine supposer qu'ils existent.

LUCIFER.

Ils vécurent cependant.

CAÏN.

Où?

LUCIFER.

Où tu vis toi-même.

CAÏN.

Quand?

LUCIFER.

Ils ont habité sur ce que tu nommes aujourd'hui la terre.

CAÏN.

Adam est pourtant le premier.

LUCIFER.

De ta race, je l'avoue;--mais il est en même tems le dernier de ceux-là.

CAÏN.

Et quels sont-ils?

LUCIFER.

Ce que tu seras.

CAÏN.

Mais enfin, qu'étaient-ils?

LUCIFER.

Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux; des êtres en tout aussi supérieurs à ton père, dans l'Éden, que toi et ton fils le serez à votre soixante-millième génération, lorsqu'elle aura atteint le dernier degré de dégradation;--et juge, par ta propre faiblesse, de ce qu'ils devront être.

CAÏN.

O ciel! et tous ils ont péri?

LUCIFER.

Ils ont quitté leur terre comme tu quitteras la tienne.

CAÏN.

Mais la mienne fut-elle la leur?

LUCIFER.

Elle le fut.

CAÏN.

Mais elle était différente: elle est aujourd'hui trop resserrée et trop humble pour porter de pareilles créatures.

LUCIFER.

Elle était en effet plus glorieuse.

CAÏN.

Et pourquoi est-elle déchue?

LUCIFER.

Demande à celui qui l'atteignit.

CAÏN.

Comment?

LUCIFER.

Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe; par le désordre des élémens, qui rendirent le inonde au chaos, comme auparavant le chaos avait vomi un monde: de tels événemens, rares dans le tems, sont fréquens dans l'éternité.--Passons, et jette les yeux sur le passé!

CAÏN.

Tableau terrible!

LUCIFER.

Et vrai. Regarde ces fantômes! ils furent jadis, comme toi, entourés de matière.

CAÏN.

Et serai-je un jour comme eux?

LUCIFER.

C'est à celui qui te fit à te répondre. Je te montre quels sont tes prédécesseurs; ce qu'ils étaient, tu l'es aujourd'hui, mais dans un degré inférieur, proportionné à tes faibles sentimens, à ta faible portion d'immortalité, d'intelligence et de force terrestre. Ce que vous avez de commun avec ce qu'ils avaient, c'est la vie; ce qui vous unira encore--la mort. Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils conviennent à des reptiles engendrés de la fange refroidie d'un puissant univers, à des êtres confinés dans une planète encore informe, à des êtres dont le bonheur devait dépendre de leur aveuglement,--d'un paradis d'ignorance d'où la science était proscrite comme une substance empoisonnée. Mais regarde quels sont où quels étaient ces êtres supérieurs; ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et reprends sur la terre ta tâche ordinaire:--je t'y transporterai en sécurité.

CAÏN.

Non! je veux rester ici.

LUCIFER.

Combien de tems?

CAÏN.

Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y retourne de la terre, je préfère rester; je suis las de tout ce que la matière m'a découvert:--laisse-moi rester parmi les ombres.

LUCIFER.

Cela ne peut être: ce que tu prends pour la réalité, n'est à présent qu'une vision. Pour te disposer à cette demeure, il te faut passer par le même chemin que ceux que tu vois,--par les portes de la mort.

CAÏN.

Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?

LUCIFER.

Par les miennes. Mais je me suis engagé à te ramener, et mon esprit te soutient dans des régions où tout, à l'exception de toi-même, est privé de souffle. Regarde, mais n'espère pas demeurer ici avant que ton tour soit venu.

CAÏN.

Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la terre?

LUCIFER.

Leur terre est pour jamais évanouie;--elle est tellement changée, qu'ils ne voudraient pas respirer une seconde fois dans le plus agréable lieu de sa surface aujourd'hui décharnée.--C'était--oh! quel beau monde c'était alors!

CAÏN.

Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre contre laquelle je suis en guerre; je me plains seulement de ne pouvoir jouir de ce qu'elle offre de beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de ne pouvoir assouvir ma soif dévorante de connaissance, et de ne pouvoir dompter mes mille craintes de mort et de vie.

LUCIFER.

Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas donné de concevoir l'ombre de ce qu'il fut.

CAÏN.

Mais ces énormes créatures, fantômes inférieurs en intelligence (du moins tels paraissent-ils) aux êtres que nous avons déjà vus; comparables, en quelque chose, aux sauvages habitans des forêts de la terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir les bois, mais dix fois plus grands et plus terribles encore; leur taille est plus élevée que les murailles défendues de l'Éden, leurs yeux étincellent comme les épées flamboyantes dont les anges sont armés, et leurs défenses se projettent comme des troncs d'arbres dépouillés de leurs branches et de leurs écorces:--qu'étaient-ils?

LUCIFER.

Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais ces derniers-là même gisent étendus par myriades sous sa surface.

CAÏN.

Et non pas comme nous sur le sol?

LUCIFER.

Non. En faisant la guerre à ta fragile race, ils rendraient inutile la malédiction lancée contre elle,--ils l'extermineraient trop promptement.

CAÏN.

Mais pourquoi la guerre?

LUCIFER.

Vous avez oublié l'arrêt qui vous a chassés de l'Éden,--guerre avec tous, mort à tous, maladie, douleur, amertume pour tous; tels ont été les fruits de l'arbre défendu.

CAÏN.

Mais les animaux--en ont-ils donc mangé, qu'ils doivent aussi mourir?

LUCIFER.

Votre créateur vous l'a dit; ils furent faits pour vous, comme vous pour lui.--Vous ne voudriez pas que leur sort fût préférable au vôtre? Sans la chute d'Adam, ils seraient comme lui restés debout.

CAÏN.

Malheureuses créatures! ils partagent le destin de mon père, de même que ses enfans; comme eux, sans avoir partagé le fruit fatal: comme eux aussi, sans avoir atteint le rameau désiré de la science! arbre de mensonge:--car nous ne savons rien. Au prix de la mort, il nous avait du moins promis la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connaît?

LUCIFER.

Il se peut que la mort conduise à la plus haute science; comme elle est de toutes les choses la seule certaine, elle mène, du moins, à une science assurée. L'arbre était donc véridique, bien qu'il donne la mort.

CAÏN.

Mais ces obscures contrées, je les vois sans les comprendre.

LUCIFER.

Parce que ton heure est encore loin, et que la matière ne peut concevoir parfaitement ce qu'est l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir qu'il existe de telles contrées.

CAÏN.

Nous savions déjà que la mort existait.

LUCIFER.

Mais non pas ce qui était après elle.

CAÏN.

Et je l'ignore encore.

LUCIFER.

Tu as appris qu'il est, au-delà de ton existence, une et plusieurs autres existences,--et tu l'ignorais ce matin.

CAÏN.

Mais tout à mes yeux reste obscur et chargé de nuages.

LUCIFER.

Sois satisfait; tout s'éclaircira devant ton immortalité.

CAÏN.

Et cet immense et liquide espace azuré, dont les flots radieux, élancés devant nous, ressemblent à des ondes, et que je prendrais pour les sources de notre paradis, si l'azur éthéré de sa surface n'était pas sans bornes et sans rivages:--quel est-il?

LUCIFER.

Son image se retrouve encore en petit sur la terre, et tes enfans habiteront près d'elle--c'est le fantôme d'un océan.

CAÏN.

On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et ces créatures informes qui se jouent sur sa lumineuse surface?

LUCIFER.

Tu vois en eux ses habitans, les Léviathans d'autrefois.

CAÏN.

Et cet immense serpent qui prolonge ses replis tortueux et sa tête énorme, dix fois plus haut que le cèdre le plus élevé, regardant comme s'il voulait atteindre les globes que nous avons auparavant contemplés?--n'est-il pas de l'espèce de celui qui glissait dans le feuillage de l'arbre de la science?

LUCIFER.

Ève, ta mère, peut dire mieux que personne quelle espèce de serpent la séduisit.

CAÏN.

Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute, avait plus de beauté.

LUCIFER.

Toi-même, ne l'as-tu jamais vu?

CAÏN.

J'en ai vu plusieurs appelés du même nom, mais jamais précisément celui qui persuada de cueillir le fruit fatal.

LUCIFER.

Votre père ne le vit-il pas?

CAÏN.

Non: ce fut ma mère qui le tenta. Elle-même l'avait été par le serpent.

LUCIFER.

Honnête homme! toutes les fois que ta femme, les femmes de tes enfans vous entraîneront, toi ou bien eux, vers quelque chose d'étrange ou de nouveau, sois persuadé que tu auras vu la première source de la séduction.

CAÏN.

Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent pour tenter nos femmes.

LUCIFER.

Mais il reste encore pour les femmes des motifs de tenter les hommes, et pour l'homme de tenter la femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil est bienveillant: je le donne surtout à mon détriment; mais il est vrai qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je cours peu de risques.

CAÏN.

Je n'entends pas cela.

LUCIFER.

O le plus heureux des hommes!--ton monde et toi-même êtes encore trop jeunes! Tu te crois très-malheureux et le plus criminel, n'est-il pas vrai?

CAÏN.

Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances, j'en ai déjà trop senti.

LUCIFER.

Premier né du premier homme! ton état présent de péché--car tu es coupable; de douleur--car tu souffres, est une sorte d'Éden dans toute son innocence, comparé à l'état dans lequel tu seras bientôt; et cet état prochain, ces crimes, ces souffrances redoublées seront encore un paradis, comparés à tout ce que doivent souffrir tes enfans et les enfans de tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.

CAÏN.

Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as traîné jusqu'ici?

LUCIFER.

Ne cherchais-tu pas la science?

CAÏN.

Oui, mais la science qui conduit au bonheur.

LUCIFER.

Tu as réussi, s'il est vrai que la vérité y conduise.

CAÏN.

Ainsi donc le Dieu de mon père avait bien fait de défendre l'approche de l'arbre fatal.

LUCIFER.

Il eût mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance du mal ne vous a pas préservés du mal; il en sera toujours de même, le mal se retrouvera dans tout.

CAÏN.

Non, je ne te crois pas.--J'aspire après le bien.

LUCIFER.

Et qui ne le fait pas? qui aspire après le mal? qui ne recule pas devant ses fruits amers? personne--rien au monde: le mal est la terreur de tout ce qui vit.

CAÏN.

Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont nous avons admiré le lointain éclat, avant de descendre dans cet abîme fantastique, le mal ne peut être; ils sont trop beaux.

LUCIFER.

Tu les as vus de loin.

CAÏN.

Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur éclat;--vus de plus près, ils doivent être plus radieux encore.

LUCIFER.

Vois de près les plus beaux objets de la terre, et juge alors de leur beauté.

CAÏN.

Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont paru de près plus ravissantes.

LUCIFER.

Ce doit être une illusion.--Quel est donc l'objet qui, frappant la vue de plus près, a pu t'offrir plus de charmes que contemplé dans le lointain?

CAÏN.

C'est ma soeur Adah.--Toutes les étoiles du ciel, la nuance de la mer aux approches de la nuit, quand elle est éclairée par le globe qui semble lui-même un esprit, ou le séjour d'un esprit;--les couleurs du crépuscule,--le lever pompeux du soleil,--son élévation sublime, son coucher qui remplit mes yeux de délicieuses larmes, et semble entraîner doucement mon coeur avec lui au-delà des eclatans nuages de l'horizon;--l'ombrage des forêts,--les bourgeons naissans,--la voix des oiseaux,--les soupirs du rossignol qui semble parler d'amour, et se joindre aux chants des chérubins, à l'instant où le jour s'évanouit des murailles d'Éden;--tout cela n'est rien à mes yeux et pour mon coeur comme la figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais et la terre et les cieux!

LUCIFER.

Dans sa fragilité, elle est belle comme une substance mortelle pouvait l'enfanter au premier instant de la création, et par l'effet du premier et du plus tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.

CAÏN.

Vous le pensez; vous n'êtes pas son frère.

LUCIFER.

Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de frères.

CAÏN.

Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?

LUCIFER.

Il se peut que tu en contractes une éternelle avec moi. Mais enfin, si tu possèdes un être plus beau mille fois que tous les objets qui t'environnent, pourquoi es-tu malheureux?

CAÏN.

Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-même, pourquoi toutes choses connaissent-elles le malheur? Ah! celui qui nous a créés doit lui-même être malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas dans un instant de bonheur que l'on peut enfanter la désolation; et pourtant, si j'en crois mon père, il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-même est bon? J'ai fait cette question à mon père; il m'a répondu que le mal était la seule route qui pût conduire au bien. Étrange bien qui doit provenir de son plus grand ennemi! J'ai vu dernièrement un agneau piqué par un reptile: la malheureuse victime se roulait en écumant sur la terre, vainement protégée par les tristes et inquiets bêlemens de sa mère. Mon père cueillit quelques herbes, et les étendit sur la blessure; par degrés, le petit animal revint à la vie, souleva sa tête vers la mamelle de sa mère, qui marquait sa joie en ranimant de son lait ses forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voilà comme du mal peut naître le bien.

LUCIFER.

Que répondis-tu?

CAÏN.

Rien: car il est mon père; mais je pensais qu'il eût mieux valu pour l'animal n'avoir jamais été piqué, que d'acheter le retour de sa frêle existence par une agonie horrible.

LUCIFER.

Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que celle qui partagea le lait de ta mère, et qui le donne à tes enfans?--

CAÏN.

Certainement. Que pourrais-je être sans elle?

LUCIFER.

Et que suis-je, moi?

CAÏN.

Est-ce que tu n'aimes rien?

LUCIFER.

Qu'est-ce que ton Dieu aime?

CAÏN.

Toutes choses, dit mon père. Mais, je l'avoue, je ne le vois pas dans le sort auquel il nous soumet.

LUCIFER.

C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si moi j'aime ou n'aime pas; si je tiens à quelqu'autre chose qu'à un vaste projet, devant lequel les individus disparaissent comme de la neige.

CAÏN.

De la neige! qu'est-ce que cela?

LUCIFER.

Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans doivent souffrir; jouis encore d'un climat qui ne connaît pas d'hiver!

CAÏN.

Mais n'aimes-tu rien autant que toi-même?

LUCIFER.

Et Caïn s'aime-t-il lui-même?

CAÏN.

Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait supporter mes souffrances, et il ne dépend pas de moi de ne pas la chérir.

LUCIFER.

Tu la chéris parce qu'elle est belle, comme fut la pomme aux yeux de ta mère; et quand elle cessera de l'être, ton amour cessera, comme aurait cessé tout autre désir.

CAÏN.

Elle cessera d'être belle! Comment cela pourrait-il être?

LUCIFER.

Avec le tems.

CAÏN.

Mais le tems a déjà passé; et, jusqu'à présent, Adam et ma mère ont gardé leur beauté: une beauté réelle, bien qu'elle n'égale plus celle d'Adah et des séraphins.--

LUCIFER.

Tout cela doit passer en eux et en elles.

CAÏN.

J'en suis affligé; mais pour cela, je ne puis concevoir que mon amour s'affaiblisse jamais. Et si je voyais sa beauté s'évanouir, je croirais que le créateur de toute beauté perdrait plus que moi, en perdant son plus bel ouvrage.

LUCIFER.

Je te plains d'aimer ce qui doit périr.

CAÏN.

Je te plains de ne rien aimer.

LUCIFER.

Et ton frère,--est-il également cher à ton coeur?

CAÏN.

Pourquoi ne le serait-il pas?

LUCIFER.

Ton père l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.

CAÏN.

Et je les imite.

LUCIFER.

C'est une action bonne et généreuse.

CAÏN.

Généreuse!

LUCIFER.

C'est le second né de la chair; c'est le favori de sa mère.

CAÏN.

Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les prémices.

LUCIFER.

Mais l'amour de son père.

CAÏN.

Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que tout le monde aime?

LUCIFER.

Oui; celui que Jéhovah,--le seigneur indulgent, le miséricordieux constructeur du paradis défendu,--regarde toujours en souriant.

CAÏN.

Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il sourit.

LUCIFER.

Mais vous avez vu ses anges.

CAÏN.

Rarement.

LUCIFER.

Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton frère, et que ses sacrifices sont agréables.

CAÏN.

Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?

LUCIFER.

Parce que tu y pensais auparavant.

CAÏN.

Et si j'y ai pensé, quel besoin de me rappeler une pensée.....--- (Il s'arrête comme agité.)--Esprit! nous sommes ici dans ton monde; ne parle pas du mien. Tu m'as montré des merveilles; tu m'as montré ces puissans préadamites qui habitaient la terre dont la nôtre est un débris; tu m'as fait distinguer des myriades de mondes célestes, dont le nôtre est le triste et lointain compagnon dans l'immensité des êtres; tu as découvert à mes regards des ombres frappées de la terrible étreinte, de celle que nous apporta mon père,--la mort; tu m'as fait voir beaucoup, mais non pas tout: montre-moi où demeure Jéhovah, son paradis spécial--le tien; où est-il?

LUCIFER.

Ici, et dans tout l'espace.

CAÏN.

Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure particulière; la chair a la terre, les autres mondes ont également leurs habitans. Toutes les créatures ont un élément dans lequel elles respirent; et les êtres qui ne respirent plus de notre souffle ont le leur, comme tu l'as dit: Jéhovah et toi-même vous avez le vôtre.--N'habitez-vous pas ensemble?

LUCIFER.

Non; nous régnons ensemble, mais nos demeures sont divisées.

CAÏN.

Pourquoi n'êtes-vous pas un seul! peut-être l'unité de vos projets ferait l'union des élémens, aujourd'hui le jouet des tempêtes. Comment s'est-il fait que vous, étant des esprits sages et infinis, vous soyez séparés? N'êtes-vous pas comme des frères dans votre essence, votre nature et votre gloire?

LUCIFER.

N'es-tu pas le frère d'Abel?

CAÏN.

Nous sommes frères, nous resterons frères; mais s'il n'en était pas ainsi, qu'est-ce que la chair auprès de l'esprit? Ce dernier peut-il tomber? L'immortalité n'est-elle pas une condition de l'infini? et se quereller, remplir l'espace de sa misère,--pourquoi?

LUCIFER.

Pour régner.

CAÏN.

Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous êtes éternels?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Et que cette immensité d'azur que j'ai vue est sans bornes?

LUCIFER.

Oui.

CAÏN.

Comment donc ne pouvez-vous tous les deux régner?--N'avez-vous pas assez? Pourquoi vous séparer?

LUCIFER.

Nous régnons tous les deux.

CAÏN.

Mais l'un de vous fait le mal.

LUCIFER.

Lequel?

CAÏN.

Toi! car si tu pouvais donner à l'homme le bien, pourquoi ne le fais-tu?

LUCIFER.

Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai pas faits; vous êtes ses créatures et non les miennes.

CAÏN.

Alors laisse-nous ses créatures, comme tu dis que nous le sommes, ou bien montre-moi ta demeure ou la sienne.

LUCIFER.

Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un tems viendra que tu verras pour toujours l'une d'elles.

CAÏN.

Et pourquoi pas à cette heure?

LUCIFER.

Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer dans une pensée nette et calme le peu que je t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus grand des mystères! à celui des deux principes! Tu voudrais les contempler sur leurs trônes les plus secrets! Poussière! apprends à limiter ton ambition; car pour toi, voir l'une ou l'autre serait périr!

CAÏN.

Laisse-moi périr pourvu que je les voie!

LUCIFER.

Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit la pomme! Mais tu périrais seulement, et tu ne les verrais pas; cette vue t'est réservée dans un autre état.

CAÏN.

Celui de mort.

LUCIFER.

Du moins le prélude de la mort.

CAÏN.

Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle conduit à quelque chose de défini.

LUCIFER.

Maintenant je vais te ramener dans ton monde, où tu pourras multiplier la race d'Adam, manger, boire, travailler, trembler, rire, pleurer, sommeiller et mourir.

CAÏN.

Et que me servira d'avoir vu les choses que tu m'as montrées?

LUCIFER.

N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce que j'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître toi-même?

CAÏN.

Hélas! je ne distingue rien encore.

LUCIFER.

Et justement, la somme des connaissances humaines devrait être la conscience du néant de l'humaine nature; transmets cette science à tes enfans, elle leur épargnera maintes tortures.

CAÏN.

Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse; mais toi-même, malgré ton arrogance, tu reconnais un supérieur.

LUCIFER.

Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par l'infinité de mondes et de vies que je tiens avec lui en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je l'avoue; mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage de tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats contre lui aujourd'hui, comme je combattis au plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi les gouffres informes des enfers, dans les interminables royaumes de l'espace, dans les siècles des siècles, je disputerai tout, tout avec lui! et tour à tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera le grand combat, si jamais il cesse, c'est-à-dire si jamais lui ou moi pouvons être écrasés! Et qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur, appeler le vaincu génie du mal; mais quel sera donc le bien qu'il prétend donner? Si j'étais le vainqueur, ses oeuvres seraient jugées les seules mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels dons avez-vous reçus de lui dans votre misérable monde?

CAÏN.

Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.

LUCIFER.

Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne éprouver le reste des faveurs que toi et les tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou mauvaises dans leur essence, et non pas d'après le nom de celui qui les répand. S'il vous donne le bien,--appelez le principe du bien; si le mal découle de lui, apprenez à ne pas m'en rendre responsable, avant de savoir mieux sa véritable source. Ce n'est pas aux paroles des anges eux-mêmes qu'il faut croire, c'est aux fruits de votre existence, tels que vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un don précieux,--celui de la raison.--Que des menaces tyranniques ne l'écrasent point, et ne vous réduisent pas à croire aveuglément, en dépit de vos sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez et souffrez,--créez-vous un monde intérieur dans votre propre sein, où viendront expirer les impressions du dehors. C'est ainsi que vous vous rapprocherez le plus de la nature des esprits et que vous parviendrez à triompher de votre enveloppe grossière.

(Ils disparaissent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La terre près d'Éden, comme dans l'acte premier.)

Entrent CAÏN et ADAH.

ADAH.

Silence, Caïn; marche doucement.

CAÏN.

J'y consens; mais pourquoi?

ADAH.

Notre petit Énoch dort sur un lit de feuilles, à l'ombre de ce cyprès.

CAÏN.

Un cyprès! c'est un arbre mélancolique; on dirait qu'il pleure sur ceux qu'il protége de son ombre. Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre enfant?

ADAH.

Parce que ses branches interceptent le soleil comme la nuit, et qu'elles paraissent ainsi faites pour inviter au sommeil.

CAÏN.

Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais n'importe,--mène-moi à lui. (Ils s'approchent de l'enfant.) Comme il est beau! Ses petites joues, dans leur pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses effeuillées sous lui.

ADAH.

Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes! Non! garde-toi de les baiser, du moins en ce moment: il s'éveillerait.--Son heure de repos est, il est vrai, presque écoulée; mais ce serait dommage de l'interrompre volontairement.

CAÏN.

Vous dites bien; je contiendrai mes désirs. Il dort, il sourit!--Ah! dors et souris, toi le fragile et jeune héritier d'un monde presque aussi jeune: dors et souris! les heures et les jours d'innocence et de bonheur t'appartiennent encore! Tu n'as pas dérobé le fruit,--tu ne sais pas que tu es nu! Le tems viendra où tu recevras le châtiment de crimes inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables. Mais aujourd'hui sommeille en paix! Voilà que ses joues se colorent d'un vif sourire, ses cils brillent au-dessous de ses longues paupières noires comme le cyprès qui se balance sur elles: le sommeil ne peut cacher entièrement le limpide azur de ses yeux. Sans doute il rêve;--de quoi? du paradis!--oui! Rêve, mon enfant, de cet héritage qui t'est ravi! ce n'est qu'un songe! car jamais, à l'avenir, ni toi, ni tes enfans, ni tes pères, ne franchiront le seuil de ces lieux de bonheur!

ADAH.

Cher Caïn! ne souffle pas dans l'oreille de notre enfant des regrets aussi mélancoliques. Pourquoi toujours regretter le paradis? N'en pouvons-nous créer un autre?

CAÏN.

Où?

ADAH.

Ici, où tu voudras: partout où tu seras, je ne sens pas la perte de cet Éden trop pleuré. N'ai-je pas et toi et notre enfant, mon père, mon frère et Zillah notre douce soeur, et notre Ève, à qui nous devons bien plus que la naissance?

CAÏN.

Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous lui devons.

ADAH.

Caïn! cet esprit orgueilleux qui t'a entraîné loin d'ici a contribué à te rendre encore plus sombre. J'espérais que les merveilles qu'il avait promis de te montrer, que ces visions, comme tu les appelles, de mondes passés et présens rendraient à ton esprit le calme d'une curiosité satisfaite; mais, je le vois, ton guide a redoublé tes maux. Cependant, je le remercie et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a sitôt rendu à nos voeux.

CAÏN.

Sitôt?

ADAH.

A peine s'il y a deux heures que vous vous êtes éloignés: heures longues pour moi; mais enfin deux heures seulement, en consultant le soleil.

CAÏN.

Et pourtant ce soleil, je m'en suis approché; j'ai vu des mondes qu'il éclairait jadis, et qu'il n'éclairera plus; j'en ai vu que sa lumière ne pénétrera jamais: j'aurais cru que mon absence avait duré des années.

ADAH.

A peine une heure.

CAÏN.

C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le mesure suivant que les objets qu'il contemple sont plaisans ou pénibles, sublimes ou méprisables. J'ai vu des infinités de mondes; j'ai franchi des univers disparus; j'ai contemplé l'éternité, et je croyais que quelques gouttes de l'océan des âges m'avaient donné quelque chose de son immensité; mais à présent, je reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire que je n'étais rien.

ADAH.

Pourquoi le disait-il? Jéhovah n'en a pas parlé.

CAÏN.

Non; il s'est contenté de nous réduire à ce que nous sommes. Après avoir flatté la poussière avec quelques rayons d'Éden et d'immortalité, il nous fait de nouveau retourner en poussière:--et pourquoi?

ADAH.

Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.

CAÏN.

Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont péché, c'est à eux de mourir.

ADAH.

Tu ne parles pas bien, Caïn: cette pensée n'est pas la tienne, mais celle de l'esprit qui était avec toi. Plût à Dieu que je mourusse pour eux, si je pouvais ainsi les conserver à la vie!

CAÏN.

Tels seraient aussi mes voeux, si une seule victime devait assouvir la colère insatiable du destructeur de la vie, et si notre enfant qui repose ne devait jamais connaître la mort ni le chagrin, ni les transmettre à ceux qui naîtront de lui.

ADAH.

Ne savons-nous pas qu'un jour viendra où notre race sera rachetée!

CAÏN.

Oui, par le sacrifice de l'innocent à la place du coupable. Quelle expiation que celle-là! Ne sommes-nous pas innocens? Nous n'avons rien fait pour être les victimes d'une faute commise avant notre naissance, ou pour être forcés d'expier un crime inouï et mystérieux,--si c'est un crime que de poursuivre la science.

ADAH.

Hélas! mon cher Caïn, tu pèches en ce moment; tes paroles frappent mes oreilles comme autant d'impiétés.

CAÏN.

Alors laisse-moi!

ADAH.

Jamais, quand ton Dieu te laisserait.

CAÏN.

Dis-moi, qu'y a-t-il ici?

ADAH.

Deux autels que, pendant ton absence, a dressés notre frère Abel, afin d'y offrir un sacrifice au Seigneur, au moment de ton retour.

CAÏN.

Et qui lui a dit que je m'empresserais de concourir aux offrandes qu'il élève chaque jour vers le Créateur, avec un front dont l'indigne et lâche humilité révèle mille fois plus de crainte que d'amour?

ADAH.

Certes, il fait bien.

CAÏN.

Un autel suffit: je n'ai rien à offrir.

ADAH.

Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la tige des fleurs: voilà pour notre Dieu de douces offrandes, quand elles sont présentées d'un coeur satisfait et contrit.

CAÏN.

J'ai travaillé, j'ai creusé la terre; la sueur a coulé de mon front: en un mot, j'ai accompli sa malédiction;--que faut-il de plus encore? Pourquoi serais-je satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter avec tous les élémens, pour en arracher le pain qui me nourrit? Pourquoi serais-je reconnaissant? parce que je suis poudre, que je m'agite dans la poudre, et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis rien,--du moins, pour rien au monde, ne serai-je un lâche hypocrite, affectant la joie, quand intérieurement le chagrin me dévore. Pourquoi serais-je contrit? Pour la faute de mon père? Mais déjà tous nos maux l'ont suffisamment expiée, et les prophéties nous apprennent que nos enfans l'expieront encore bien au-delà de ce qu'elle mérite. Il ne sait pas, notre jeune enfant, à présent livré au sommeil, il ne sait pas qu'il doit transmettre à des multitudes innombrables le germe d'une misère éternelle: mieux vaudrait l'étouffer au milieu de ses doux rêves, et écraser sa tête contre les rochers, plutôt que de le laisser vivre pour--

ADAH.

O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton enfant! Caïn!

CAÏN.

Ne crains rien. Pour tous les globes célestes, et le pouvoir qui les gouverne, je ne voudrais pas déposer autre chose qu'un baiser de père sur les lèvres de cet enfant.

ADAH.

Alors, pourquoi ces horribles paroles?

CAÏN.

Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cessât de vivre, au lieu de transmettre à d'autres descendans des chagrins plus insupportables encore que ceux auxquels il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous déplaisent, je me contente de dire--qu'il eût mieux valu pour lui de ne pas naître.

ADAH.

Oh! ne parle pas ainsi. Où seraient donc mes joies, ces joies maternelles que j'éprouve à le veiller, le nourrir et l'aimer? Silence! il s'éveille. Doux Énoch! (Elle s'approche de l'enfant.) Caïn, viens le voir! regarde comme il est plein de vie, de force, de fraîcheur, de beauté, de bonheur; comme il me ressemble, comme il est semblable à toi, quand tu souris: car alors nous sommes tout autres. N'est-il pas vrai, Caïn? Mère, père, enfant, chacun de nous réfléchit les traits de l'autre, comme le fait une claire fontaine, quand elle est calme, et quand ton ame est calme comme elle. Aime-nous, mon cher Caïn! Aime-toi à cause de nous, qui te chérissons tant! Vois comme il sourit! comme il étend ses bras, comme il arrête ses grands yeux bleus sur les tiens comme pour saluer son père, tandis que son petit corps s'agite et semble tressaillir de plaisir. Que nous parles-tu de peines? les chérubins qui n'ont pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternité. Caïn! bénis-le! il n'a pas de parole pour te remercier, mais son coeur lui indique ta présence comme le tien la sienne.

CAÏN.

Enfant, sois béni! si toutefois la bénédiction d'un mortel peut te garantir de la malédiction du serpent.

ADAH.

Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile ne peut l'emporter sur la bénédiction d'un père.

CAÏN.

Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bénis.

ADAH.

Notre frère approche.

CAÏN.

Ton frère Abel.

(Entre Abel.)

ABEL.

Bonjour, Caïn! la paix de Dieu soit avec toi, mon frère.

CAÏN.

Abel! salut!

ABEL.

Notre soeur m'a dit que tu avais voyagé avec un esprit, bien au-delà des limites que nous ne sommes pas habitués à franchir. Etait-il de ceux que nous avons déjà vus, auxquels nous avons parlé comme à notre père?

CAÏN.

Non.

ABEL.

Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-être l'ennemi du Très-Haut.

CAÏN.

Et l'ami de l'homme. Le Très-Haut, comme vous le nommez, le fut-il jamais?

ABEL.

Nous le nommons! vos paroles sont étranges aujourd'hui. Adah, ma soeur, laisse-nous pour un instant:--nous voulons offrir un sacrifice.

ADAH.

Adieu, mon Caïn; mais auparavant, embrasse ton fils. Puisse le calme de son ame, et les pieux efforts d'Abel, te rendre à l'innocence et au bonheur!

(Adah sort avec son enfant.)

ABEL.

Où as-tu été?

CAÏN.

Je ne sais pas.

ABEL.

Quoi? ni ce que tu as vu?

CAÏN.

Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans, les inconcevables mystères de l'espace;--les univers sans nombre qui furent ou sont encore;--un abîme d'objets étourdissans, des soleils, des lunes et des terres roulant comme un tonnerre autour de moi; tout cela m'a rendu incapable de suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.

ABEL.

Tes yeux sont animés d'un éclat surnaturel; une rougeur surnaturelle couvre tes joues; un accent surnaturel exprime tes paroles.--Que signifie tout cela?

CAÏN.

Cela signifie--je te prie, laisse-moi.

ABEL.

Non pas, jusqu'à ce que nous ayons prié et sacrifié ensemble.

CAÏN.

Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jéhovah t'aime bien.

ABEL.

Bien tous les deux, j'espère.

CAÏN.

Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu as mieux trouvé grâce que moi: respecte-le donc,--mais respecte seul,--ou du moins sans moi.

ABEL.

Mon frère, je serais indigne d'être le fils de notre commun père, si je ne te respectais pas comme le premier-né, et si je ne te priais pas de te joindre à moi, de me précéder même dans les pieux sacrifices que nous offrons à Dieu:--c'est là ta place.

CAÏN.

Je ne l'ai jamais réclamée.

ABEL.

Et c'est là ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens à ce que je demande de toi. Ton ame semble oppressée de je ne sais quelle étrange illusion; cela te rendra le calme.

CAÏN.

Non; rien ne peut me calmer désormais. Que dis-je, me calmer? jamais je n'ai senti le calme dans mon coeur, même dans le silence complet des élémens. Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne pas troubler plus long-tems tes pieuses intentions.

ABEL.

Non, non: il faut que nous fassions ensemble notre devoir. Ne me repousse pas.

CAÏN.

Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je à faire?

ABEL.

Choisis l'un de ces deux autels.

CAÏN.

Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour moi, que de la pierre et du gazon.

ABEL.

Cependant, choisis!

CAÏN.

Je l'ai fait.

ABEL.

C'est le plus élevé, celui qui te convenait le mieux, comme à l'aîné. Maintenant, prépare tes offrandes.

CAÏN.

Et les tiennes, où sont-elles?

ABEL.

Les voici.--Les premiers-nés, les plus gras du troupeau:--c'est l'humble don d'un pasteur.

CAÏN.

Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la terre: je ne puis offrir que ce qu'elle accorde à mes sueurs,--des fruits. (Il cueille des fruits.) Les voici dans leur fraîcheur, dans leur maturité.

(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)

ABEL.

Mon frère, tu es l'aîné; offre d'abord, avec le sacrifice, ta prière et tes actions de grâce.

CAÏN.

Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi l'exemple, je le suivrai--comme je pourrai.

ABEL, s'agenouillant.

O Dieu! toi qui nous créas, et déposas dans nos narines le souffle de la vie; qui nous as béni, et qui, en dépit de la faute de notre père, as bien voulu ne pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent été perdus, si ta justice n'eût pas été tempérée par la bonté dans laquelle tu te complais; toi qui nous accordas le pardon, comme un autre paradis, si on le compare à l'énormité de notre crime;--seul maître de la lumière, du bien, de la gloire, de l'éternité; sans qui tout serait mal, avec qui rien ne peut faillir, si ce n'est dans un but louable et prévu par ton impénétrable et toute-puissante bonté,--accepte le premier des prémices du troupeau de ton humble pasteur:--cette offrande n'est rien en elle-même;--et quelle offrande serait quelque chose auprès de toi?--Mais pourtant accepte-la, comme une action de grâce de celui qui la dépose à la face sublime de tes cieux, en inclinant son front jusque dans la poussière dont il est lui-même formé, pour mieux, et à jamais, rendre hommage à toi et à ton nom!

CAÏN, demeuré debout.

Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se peut;--bon, comme doivent l'être toutes tes créations; Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel! décoré d'autres noms encore, peut-être, car tes attributs semblent aussi multipliés que tes ouvrages: si les prières peuvent te rendre propice, reçois les miennes. Si tu dois être honoré par des autels, adouci par des sacrifices, accueille ceux que je te présente! Deux créatures viennent en ériger de concert vers toi. Si tu aimes le sang, l'autel du pasteur, qui fume à mes côtés, en a répandu devant toi, et les membres de ses agneaux, palpitans encore, élèvent vers les cieux un encens ensanglanté; ou si les fruits doux et parfumés de la terre, présentés devant toi, à la face du soleil qui les a mûris, peuvent t'agréer, en cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous les as donnés, et semblent déposés ici plutôt pour témoigner de la beauté de tes ouvrages que pour attirer l'un de tes regards sur les nôtres; si l'autel privé de victimes et l'autel non rougi de sang peuvent obtenir tes faveurs, regarde le mien; et quant à celui qui l'éleva,--il est tel que tu l'as fait: il ne sait rien solliciter à genoux. S'il est méchant, frappe-le! tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait en effet s'y opposer? S'il est bon, frappe ou épargne-le, comme il te plaira! puisque tout dépend de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mêmes sans pouvoir, quand tu ne les soutiens pas. Que ta volonté elle-même soit juste ou partiale, je l'ignore; n'étant pas tout-puissant, ne pouvant juger la toute-puissance, mais seulement subir les arrêts, hélas! déjà trop cruellement subis!

(Le feu allumé sous l'autel d'Abel s'élève en colonne, et s'élance lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Caïn, et disperse les fruits sur la terre.)

ABEL, s'agenouillant.

O mon frère, prie! Jéhovah est irrité contre toi.

CAÏN.

Et pourquoi?

ABEL.

Tes fruits sont épars sur la terre.

CAÏN.

Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner: leur graine portera de nouveaux fruits avant l'été. Quant à ton offrande carnassière, elle plaît davantage; vois comme le ciel suce la flamme que le sang a engraissée.

ABEL.

Ne songe pas au succès de mon offrande; mais hâte-toi d'en préparer une autre, avant qu'il ne soit trop tard.

CAÏN.

Je ne veux plus élever d'autels, ni souffrir qu'on en élève.--

ABEL, se levant.

Caïn! que prétends-tu?

CAÏN.

Renverser ce lâche courtisan des nuages, cet enfumé réceptacle de tes sottes prières,--ton autel enfin, rougi du sang des faibles agneaux que leur mère a nourris de lait pour qu'ils fussent égorgés à ton Dieu.

ABEL, le retenant.

Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas à des actions impies des paroles impies! N'ébranle pas l'autel,--il est sacré maintenant, par le bon plaisir de Jéhovah, puisqu'il en a daigné accepter les offrandes.

CAÏN.

Son plaisir! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum des chairs pantelantes et du sang encore bouillant? dans le bêlement des mères désolées, qui redemandent leurs expirans nourrissons? dans l'agonie des tristes et innocentes victimes sous le couteau sacré? Va-t'en! aussi bien ce trophée sanglant n'épouvantera pas long-tems le soleil, et ne restera pas la honte de la création.

ABEL.

Mon frère, arrête-toi. Tu ne veux pas employer la violence contre mon autel; si tu en es jaloux, il est à toi: consomme-s-y un autre sacrifice.

CAÏN.

Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut en effet--

ABEL.

Que veux-tu dire?

CAÏN.

Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime le sang?--songe-s-y.--Va-t'en avant qu'il n'y en ait davantage!

ABEL.

Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel qui l'a sanctifié.

CAÏN.

Si tu te chéris toi-même, recule, jusqu'à ce que j'aie rendu ce gazon à son sol naturel;--autrement--

ABEL, le retenant.

J'aime Dieu bien plus que la vie.

CAÏN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlève de l'autel.

Offre donc à ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il aime ceux de ce genre.

ABEL. Il tombe.

Qu'as-tu fait, mon frère?

CAÏN.

Frère?

ABEL.

O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son assassin; il n'a pas su ce qu'il faisait.--Caïn, donne, donne-moi ta main, et dis à la pauvre Zillah--

CAÏN, après un instant de stupeur.

Ma main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long silence. Il jette les yeux autour de lui.) Où suis-je? Seul! Où est Abel? où Caïn? Se peut-il que je sois Caïn? Mon frère, réveille-toi!--Pourquoi restes-tu couché sur l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi si pâle?--qu'as-tu?--ce matin, tu étais plein de vie! Abel! ah! je t'en prie, ne te joue pas de moi! Je t'ai frappé trop fort, mais non pour toujours! Pourquoi as-tu voulu me résister? C'est un jeu! tu veux m'épouvanter.--Un coup--un seul coup!--Remue,--oh! remue--une seule fois;--oui, comme cela!--bien!--tu respires! souffle sur moi! O Dieu! Dieu!

ABEL, d'une voix mourante.

Qui parle ici de Dieu?

CAÏN.

Ton meurtrier.

ABEL.

Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Caïn, console la pauvre Zillah;--elle n'a plus maintenant qu'un frère. (Il expire.)

CAÏN.

Et moi, plus! Qui m'a enlevé le mien,--mon frère?--Ses yeux sont ouverts! donc il n'est pas mort! La mort ressemble au sommeil,--et le sommeil ferme nos paupières. Ses lèvres aussi sont ouvertes; il respire donc! et pourtant je ne le sens pas.--Son coeur!--son coeur!--que je voie s'il bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une illusion; il faut que je sois passé dans un autre monde pire que le premier. La terre tourne autour de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main à son front, puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est du sang!--le sang de mon frère, le mien lui-même, et répandu par moi! Qu'a de commun encore avec moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre chair? Non, il ne peut être mort!--Est-ce la mort que le silence? Non; il s'éveillera: je vais attendre à ses côtés. Se pourrait-il que la vie fût assez fragile pour être si facilement anéantie?--Depuis, il m'a parlé;--que lui dirai-je maintenant?--Mon frère!--non; il ne répondra pas à ce nom: les frères ne se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi, Abel! Un mot, un seul mot encore de ta douce voix, pour m'aider à supporter le bruit de la mienne!

(Entre Zillah.)

ZILLAH.

J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce donc? c'est Caïn; il veille auprès de mon époux. Que fais-tu là, mon frère? Est-ce qu'il dort?--O ciel! que signifie cette pâleur et ce flot?--Non! non! ce n'est pas du sang; qui l'aurait répandu, ce sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a fait cela? Il ne remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur les miennes, froides et insensibles comme les pierres! Ah! cruel Caïn! n'as-tu pu le garantir à tems de cette violence? Quel qu'ait été l'agresseur, un étranger lui-même se serait placé entre lui et le meurtrier! Mon père!--Ève!--Adah!--venez, approchez! la mort est dans le monde!

(Zillah sort en appelant ses parens.)

CAÏN, seul.

Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi qui abhorre tellement ce nom de mort, que lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je connusse son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livré mon frère à ses froids et terribles embrassemens, comme si, sans mon aide, elle n'eût pas assez haut réclamé ses droits inexorables! Du moins, je suis éveillé,--un rêve douloureux m'a rendu fou;--mais lui, il ne s'éveillera donc plus!

(Entrent Adam, Ève, Adah et Zillah.)

ADAM.

Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit ici.--Que vois-je? Est-il vrai?--Mon fils!--mon fils! Femme, voilà l'ouvrage du serpent; voilà ton ouvrage!

ÈVE.

Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est dans mon coeur. Abel! mon bien-aimé! C'est un châtiment, Jéhovah, au-dessus du crime, de l'avoir enlevé à sa mère!

ADAM.

Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Caïn; tu étais présent. Est-ce quelqu'un de ces anges ennemis qui ne marchent pas avec Jéhovah? quelque sauvage et féroce habitant des bois?

ÈVE.

Ah! une lumière livide me pénètre comme un éclat de foudre! ce tison lourd et sanglant arraché de l'autel, noirci par la fumée, et rougi du--

ADAM.

Parle, mon fils! parle; et malheureux comme nous le sommes, assure-nous que nous ne sommes pas plus déplorables encore.

ADAH.

Parle, Caïn! et dis que ce n'est pas toi!

ÈVE.

C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la tête; il cache ses yeux féroces de ses mains rouges de sang.

ADAH.

Ma mère, tu l'outrages;--et toi, Caïn, éclaircis donc cette horrible accusation que nos parens, dans leur désespoir, font peser sur toi.

ÈVE.

Écoute, Jéhovah! Puisse l'éternelle malédiction du serpent être sur lui! elle est faite pour sa race plutôt que pour nous. Puissent tous ses jours être désolés! puisse--

ADAH.

Arrête! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mère: ne le maudis pas, mère! il est mon frère, mon époux.

ÈVE.

Il t'a enlevé ton frère!--Zillah, il t'a ravi ton époux:--pour moi, plus de fils!--A jamais je le maudis; je renonce à le voir! Tous les liens sont rompus entre nous, comme lui-même a rompu ceux de la nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu pas prise, moi à laquelle tu fus d'abord infligée? Qu'attends-tu encore?

ADAM.

Ève, prends garde que ta douleur, hélas! trop légitime, ne te conduise à l'impiété. Une douloureuse destinée nous a été prédite; maintenant qu'elle commence, il faut la supporter de manière à prouver à notre Dieu que nous sommes entièrement soumis à sa sainte volonté.

ÈVE, désignant Caïn.

Sa volonté!--c'est celle de cet esprit incarné de mort, que j'ai mis sur la terre pour y faire entrer la mort. Puissent toutes les malédictions de la vie peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond des déserts, comme les nôtres nous ont chassés d'Éden, jusqu'à ce que ses enfans lui rendent ce qu'il a donné à son frère! Que jour et nuit le glaive et les ailes des chérubins le poursuivent;--que les serpens se dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre deviennent cendre dans sa bouche! que les feuilles dont il entoure sa tête pour reposer soient le séjour des scorpions! qu'il rêve sans cesse de son innocente victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rêve prolongé de mort! que les claires fontaines se tournent en sang dès qu'il voudra les souiller de l'impur contact de ses lèvres avides! que les élémens reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive au sein de l'agonie qui accompagnera les derniers instans des autres hommes! et que la mort soit pour lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque chose de pire que la mort! Va-t'en, fratricide! Désormais ton nom, le mot Caïn, sera pour le genre humain un objet d'horreur, même pour ceux dont tu dois être le père! Que l'herbe se dessèche sous tes pieds! que les bois te refusent leur abri, la terre une couche, la poussière une tombe, le soleil ses rayons et le ciel son Dieu!

(Ève sort.)

ADAM.

Caïn! éloigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer ensemble. Fuis! laisse le mort à mes soins;--désormais je suis seul:--nous ne nous reverrons plus.

ADAH.

O mon père! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas ajouter à la terrible malédiction d'Ève sur sa tête!

ADAM.

Je ne le maudis pas: son esprit est sa malédiction. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Je dois veiller sur le corps de mon époux.

ADAM.

Nous reviendrons quand celui qui nous a préparé ce douloureux devoir aura disparu. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Auparavant un baiser sur cette pâle figure, sur ces lèvres autrefois si animées.--O mon coeur! mon coeur!

(Adam et Zillah sortent en pleurant.)

ADAH.

Caïn! vous avez entendu; il faut nous éloigner. Je suis prête, nos enfans aussi! Je porterai Énoch, et vous sa soeur. Partons avant que le soleil ne tombe, et n'attendons pas l'obscurité de la nuit pour traverser le désert.--Eh bien! parle, parle-moi, moi--qui suis à toi.

CAÏN.

Laisse-moi!

ADAH.

Pourquoi? tout le monde t'a quitté.

CAÏN.

Et que tardes-tu de te réunir à eux? Ne crains-tu pas de rester avec l'auteur d'une pareille action?

ADAH.

Après la crainte de t'abandonner, il n'en est pas de plus grande pour moi que celle que m'inspire le crime qui te prive d'un frère. Je n'en dois pas parler:--c'est entre toi et le Tout-Puissant.--

UNE VOIX D'EN HAUT.

Caïn! Caïn!

ADAH.

Entends-tu cette voix?

LA VOIX D'EN HAUT.

Caïn! Caïn!

ADAH.

Elle retentit comme celle d'un ange.

(Entre l'ange du Seigneur.)

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