I.
[350] Nous trouvons dans la Poétique d'Aristote (chap. VI) un passage relatif à l'abus des sentences, mais rien qui ressemble à ce précepte dont parle ici Corneille, «de cacher l'artifice de ses parures.»
[351] IIe Déclamation (Cæcus pro limine), chap. XIV. Corneille cite sans doute de mémoire, car dans le texte le mot flagrantius précède immédiatement frigidis. Voici comment ce passage a été rendu par un contemporain de Corneille, le sieur du Teil, avocat en parlement, dont la traduction, dédiée à Foucquet, a paru en 1659: «Le mariage est une espèce de servitude aux vieilles gens; leur foiblesse augmente leur passion, et il semble que leur desir s'échauffe par la froideur même de leur tempérament.»
[352] Dans la pièce, ce passage (vers 1353 et 1354) commence ainsi:
Et s'il pouvoit donner....
[353] Voyez l'Examen de la Galerie du Palais, p. 13.
[354] Tome I, p. 117, dans le Discours des trois unités, qui se trouve en tête du troisième volume de l'édition de 1682.
[355] VAR. (édit. de 1660): celui qui en sort.
[356] VAR. (édit. de 1660-1664): que je ne conseillerois jamais de s'en servir.--Corneille a complété dans son Discours des trois unités ce qu'il dit ici des diverses sortes de liaisons. Voyez tome I, p. 103.
[357] Les éditions de 1668 et de 1682 portent de, pour le; mais c'est sans doute une erreur.
[358] Voyez ci-dessus, p. 119, note 1.
ACTEURS.
GÉRASTE, père de Daphnis.
POLÉMON, oncle de Clarimond.
CLARIMOND, amoureux de Daphnis.
FLORAME, amant de Daphnis.
THÉANTE, aussi amoureux de Daphnis.
DAMON, ami de Florame et de Théante.
DAPHNIS, maîtresse de Florame, aimée[359] de Clarimond et de Théante.
AMARANTE, suivante de Daphnis.
CÉLIE, voisine de Géraste et sa confidente.
CLÉON, domestique de Damon[360].
La scène est à Paris[361]
LA SUIVANTE.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
DAMON, THÉANTE.
DAMON.
Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie Ne me fait rien comprendre en ta galanterie. Auprès de ta maîtresse engager un ami, C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi. Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite; 5 Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte.
THÉANTE.
Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien. Quelques puissants appas que possède Amarante, Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362]; 10 Et je ne puis songer à sa condition Que mon amour ne cède à mon ambition. Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse, A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363], Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, 15 Se promet des succès beaucoup plus glorieux. Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme, Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme, Et que malicieuse elle prît du plaisir A rompre les effets de mon nouveau desir, 20 Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle A tenir des propos d'une suite éternelle. L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis Me fournissoit en vain des détours infinis; Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse, 25 D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse: «Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir, Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir; Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.»
DAMON.
Maintenant je devine à peu près une ruse[364] 30 Que tout autre en ta place à peine entreprendroit.
THÉANTE.
Écoute, et tu verras si je suis maladroit. Tu sais comme Florame à tous les beaux visages Fait par civilité toujours de feints hommages, Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux, 35 Traite de peu d'esprit les véritables feux[365]. Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange, A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range, Et reprochoit à tous que leur peu de beauté Lui laissoit si longtemps garder sa liberté: 40 «Florame, dis-je alors, ton âme indifférente Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.» «Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver; Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver: Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366], 45 La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.» Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord Qu'au hasard du succès il y feroit effort. Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse, Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, 50 Engageant Amarante et Florame au discours, J'entretiens à loisir mes nouvelles amours.
DAMON.
Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]?
THÉANTE.
Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368]. Soit que je lui donnasse une fort douce loi, 55 Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi; Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369] Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370], Elle perdit pour moi son importunité, Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371]. 60 La douceur d'être seule à gouverner Florame[372] Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme, Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs Lui fit abandonner mon âme à mes desirs.
DAMON.
On t'abuse, Théante; il faut que je te die 65 Que Florame est atteint de même maladie, Qu'il roule en son esprit mêmes desseins que toi[373], Et que c'est à Daphnis qu'il veut donner sa foi. A servir Amarante il met beaucoup d'étude; Mais ce n'est qu'un prétexte à faire une habitude: 70 Il accoutume ainsi ta Daphnis à le voir, Et ménage un accès qu'il ne pouvoit avoir. Sa richesse l'attire, et sa beauté le blesse; Elle le passe en biens, il l'égale en noblesse, Et cherche ambitieux, par sa possession, 75 A relever l'éclat de son extraction. Il a peu de fortune, et beaucoup de courage; Et hors cette espérance, il hait le mariage. C'est ce que l'autre jour en secret il m'apprit; Tu peux, sur cet avis, lire dans son esprit. 80
THÉANTE.
Parmi ses hauts projets il manque de prudence[374], Puisqu'il traite avec toi de telle confidence.
DAMON.
Crois qu'il m'éprouvera fidèle au dernier point, Lorsque ton intérêt ne s'y mêlera point.
THÉANTE.
Je dois l'attendre ici. Quitte-moi, je te prie, 85 De peur qu'il n'ait soupçon de ta supercherie[375].
DAMON.
Adieu. Je suis à toi.
SCÈNE II.
THÉANTE.
Par quel malheur fatal, Ai-je donné moi-même entrée à mon rival? De quelque trait rusé que mon esprit se vante, Je me trompe moi-même en trompant Amarante, 90 Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter Ce que par lui je tâche à me faciliter. Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire[376]? Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire[377]. Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis: 95 Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis; Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite, Qu'au langage des yeux son amour est réduite. Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer? Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer? 100 Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent: L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent, Et d'un commun aveu ces muets truchements Ne se disent que trop leurs amoureux tourments. Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie! 105 Que l'amour aisément penche à la jalousie! Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités Où les moindres soupçons passent pour vérités! Daphnis est toute aimable; et si Florame l'aime[378], Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même[379]? 110 Florame avec raison adore tant d'appas, Et Daphnis sans raison s'abaisseroit trop bas. Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable, Rendroit l'un glorieux, et l'autre méprisable. Simple! l'amour peut-il écouter la raison? 115 Et même ces raisons sont-elles de saison? Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, Qui l'en affranchiroit en secondant ma flamme? Étant tous deux égaux, il faut bien que nos feux Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux[380]: Ou tous deux nous formons un dessein téméraire, Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer; Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer. Mais le voici venir.
SCÈNE III.
THÉANTE, FLORAME.
THÉANTE.
Tu me fais bien attendre. 125
FLORAME.
Encore est-ce à regret qu'ici je viens me rendre[381], Et comme un criminel qu'on traîne à sa prison.
THÉANTE.
Tu ne fais qu'en raillant cette comparaison.
FLORAME.
Elle n'est que trop vraie.
THÉANTE.
Et ton indifférence?
FLORAME.
La conserver encor! le moyen? l'apparence? 130 Je m'étois plu toujours d'aimer en mille lieux: Voyant une beauté, mon coeur suivoit mes yeux; Mais de quelques attraits que le ciel l'eût pourvue, J'en perdois la mémoire aussitôt que la vue; Et bien que mes discours lui donnassent ma foi, 135 De retour au logis, je me trouvois à moi[382]. Cette façon d'aimer me sembloit fort commode, Et maintenant encor je vivrois à ma mode; Mais l'objet d'Amarante est trop embarrassant: Ce n'est point un visage à ne voir qu'en passant; 140 Un je ne sais quel charme auprès d'elle m'attache; Je ne la puis quitter que le jour ne se cache; Même alors, malgré moi, son image me suit[383], Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit. Le sommeil n'oseroit me peindre une autre idée; 145 J'en ai l'esprit rempli, j'en ai l'âme obsédée. Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher, Ou songe que mon coeur n'est pas fait d'un rocher; Tant de charmes enfin me rendroient infidèle[384].
THÉANTE.
Deviens-le si tu veux, je suis assuré d'elle; 150 Et quand il te faudra tout de bon l'adorer, Je prendrai du plaisir à te voir soupirer, Tandis que pour tout fruit tu porteras la peine[385] D'avoir tant persisté dans une humeur si vaine. Quand tu ne pourras plus te priver de la voir[386], 155 C'est alors que je veux t'en ôter le pouvoir; Et j'attends de pied ferme à reprendre ma place[387], Qu'il ne soit plus en toi de retrouver ta glace. Tu te défends encore, et n'en tiens qu'à demi[388].
FLORAME.
Cruel, est-ce là donc me traiter en ami? 160 Garde, pour châtiment de cet injuste outrage, Qu'Amarante pour toi ne change de courage[389], Et se rendant sensible à l'ardeur de mes voeux....
THÉANTE.
A cela près, poursuis; gagne-la, si tu peux: Je ne m'en prendrai lors qu'à ma seule imprudence; 165 Et demeurant ensemble en bonne intelligence, En dépit du malheur que j'aurai mérité, J'aimerai le rival qui m'aura supplanté.
FLORAME.
Ami, qu'il vaut bien mieux ne tomber point en peine De faire à tes dépens cette épreuve incertaine[390]! 170 Je me confesse pris, je quitte[391], j'ai perdu: Que veux-tu plus de moi? reprends ce qui t'est dû[392]. Séparer plus longtemps une amour si parfaite[393]! Continuer encor la faute que j'ai faite! Elle n'est que trop grande, et pour la réparer, 175 J'empêcherai Daphnis de vous plus séparer[394]. Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible, Vous jouirez vous deux d'un entretien paisible; Je saurai l'amuser, et vos feux redoublés Par son fâcheux abord ne seront plus troublés. 180
THÉANTE.
Ce seroit prendre un soin qui n'est pas nécessaire: Daphnis sait d'elle-même assez bien se distraire, Et jamais son abord ne trouble nos plaisirs, Tant elle est complaisante à nos chastes desirs.
SCÈNE IV.
FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Déploie, il en est temps, tes meilleurs artifices[395] 185 (Sans mettre toutefois en oubli mes services): Je t'amène un captif qui te veut échapper.
AMARANTE.
J'en ai vu d'échappés que j'ai su rattraper[396].
THÉANTE.
Vois qu'en sa liberté ta gloire se hasarde.
AMARANTE.
Allez, laissez-le-moi, j'en ferai bonne garde[397]. 190 Daphnis est au jardin.
FLORAME.
Sans plus vous désunir, Souffre qu'au lieu de toi je l'aille entretenir.
SCÈNE V.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Laissez, mon cavalier, laissez aller Théante: Il porte assez au coeur le portrait d'Amarante; Je n'appréhende point qu'on l'en puisse effacer. 195 C'est au vôtre à présent que je le veux tracer; Et la difficulté d'une telle victoire M'en augmente l'ardeur comme elle en croît la gloire[398].
FLORAME.
Aurez-vous quelque gloire à me faire souffrir?
AMARANTE.
Plus que de tous les voeux qu'on me pourroit offrir[399]. 200
FLORAME.
Vous plaisez-vous à ceux d'une âme si contrainte, Qu'une vieille amitié retient toujours en crainte?
AMARANTE.
Vous n'êtes pas encore au point où je vous veux; Et toute amitié meurt où naissent de vrais feux[400].
FLORAME.
De vrai, contre ses droits mon esprit se rebelle; 205 Mais feriez-vous état d'un amant infidèle?
AMARANTE.
Je ne prendrai jamais pour un manque de foi D'oublier un ami pour se donner à moi.
FLORAME.
Encor si je pouvois former quelque espérance[401] De vous voir favorable à ma persévérance, 210 Que vous pussiez m'aimer après tant de tourment[402], Et d'un mauvais ami faire un heureux amant! Mais hélas! je vous sers, je vis sous votre empire, Et je ne puis prétendre où mon desir aspire. Théante! (ah, nom fatal pour me combler d'ennui!) 215 Vous demandez mon coeur, et le vôtre est à lui! Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services[403], Que du manque d'espoir j'évite les supplices: Qui ne peut rien prétendre a droit d'abandonner.
AMARANTE.
S'il ne tient qu'à l'espoir, je vous en veux donner. 220 Apprenez que chez moi c'est un foible avantage De m'avoir de ses voeux le premier fait hommage: Le mérite y fait tout, et tel plaît à mes yeux, Que je négligerois près de qui vaudroit mieux[404]. Lui seul de mes amants règle la différence, 225 Sans que le temps leur donne aucune préférence.
FLORAME.
Vous ne flattez mes sens que pour m'embarrasser.
AMARANTE.
Peut-être; mais enfin il faut le confesser[405], Vous vous trouveriez mieux auprès de ma maîtresse.
FLORAME.
Ne pensez pas....
AMARANTE.
Non, non, c'est là ce qui vous presse. Allons dans le jardin ensemble la chercher. Que j'ai su dextrement à ses yeux la cacher!
SCÈNE VI.
DAPHNIS, THÉANTE.
DAPHNIS.
Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]! Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre: Vous perdez Amarante, et cet ami fardé 235 Se saisit finement d'un bien si mal gardé; Vous devez vous lasser de tant de patience, Et votre sûreté n'est qu'en la défiance.
THÉANTE.
Je connois Amarante, et ma facilité Établit mon repos sur sa fidélité: 240 Elle rit de Florame et de ses flatteries, Qui ne sont après tout que des galanteries[407].
DAPHNIS.
Amarante, de vrai, n'aime pas à changer; Mais votre peu de soin l'y pourroit engager. On néglige aisément un homme qui néglige. 245 Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige: D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas. Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas. J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme[408], Où j'ai peu remarqué de sa première flamme; 250 Et s'il tournoit la feinte en véritable amour[409], Elle seroit bien fille à vous jouer d'un tour; Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure, Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure: J'ai tant de passion pour tous vos intérêts, 255 Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets[410].
THÉANTE.
C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites; Et quand elle aimeroit à souffrir ses visites, Quand elle auroit pour lui quelque inclination, Vous m'en verriez toujours sans appréhension. 260 Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage: Un moment de ma vue en efface l'image. Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement, Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411].
DAPHNIS.
Vous le méprisez trop: je trouve en lui des charmes[412] Qui vous devroient du moins donner quelques alarmes. Clarimond n'a de moi que haine et que rigueur[413]; Mais s'il lui ressembloit, il gagneroit mon coeur.
THÉANTE.
Vous en parlez ainsi, faute de le connoître.
DAPHNIS.
J'en parle et juge ainsi sur ce qu'on voit paroître[409]. 270
THÉANTE.
Quoi qu'il en soit, l'honneur de vous entretenir....
DAPHNIS.
Brisons là ce discours: je l'aperçois venir[415]. Amarante, ce semble, en est fort satisfaite.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, FLORAME, THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Je t'attendois, ami, pour faire la retraite: L'heure du dîner presse, et nous incommodons[416] 275 Celles qu'en nos discours ici nous retardons[417].
DAPHNIS.
Il n'est pas encor tard.
THÉANTE.
Nous ferions conscience D'abuser plus longtemps de votre patience.
FLORAME.
Madame, excusez donc cette incivilité, Dont l'heure nous impose une nécessité. 280
DAPHNIS.
Sa force vous excuse, et je lis dans votre âme Qu'à regret vous quittez l'objet de votre flamme.
SCÈNE VIII.
DAPHNIS, AMARANTE.
DAPHNIS.
Cette assiduité de Florame avec vous A la fin a rendu Théante un peu jaloux. Aussi de vous y voir tous les jours attachée, 285 Quelle puissante amour n'en seroit point touchée[418]? Je viens d'examiner son esprit en passant; Mais vous ne croiriez pas l'ennui qu'il en ressent. Vous y devez pourvoir; et si vous êtes sage, Il faut à cet ami faire mauvais visage, 290 Lui fausser compagnie, éviter ses discours. Ce sont pour l'apaiser les chemins les plus courts: Sinon, faites état qu'il va courir au change.
AMARANTE.
Il seroit en ce cas d'une humeur bien étrange. A sa prière seule, et pour le contenter, 295 J'écoute cet ami quand il m'en vient conter; Et pour vous dire tout, cet amant infidèle Ne m'aime pas assez pour en être en cervelle[419]. Il forme des desseins beaucoup plus relevés, Et de plus beaux portraits en son coeur sont gravés. 300 Mes yeux pour l'asservir ont de trop foibles armes; Il voudroit pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes, Que l'éclat de mon sang, mieux soutenu de biens, Ne fût point ravalé par le rang que je tiens; Enfin (que serviroit aussi bien de le taire?) 305 Sa vanité le porte au souci de vous plaire.
DAPHNIS.
En ce cas, il verra que je sais comme il faut Punir des insolents qui prétendent trop haut.
AMARANTE.
Je lui veux quelque bien, puisque, changeant de flamme, Vous voyez par pitié qu'il me laisse Florame, 310 Qui n'étant pas si vain, a plus de fermeté.
DAPHNIS.
Amarante, après tout disons la vérité: Théante n'est si vain qu'en votre fantaisie, Et sa froideur pour vous naît de sa jalousie[420]; Mais soit qu'il change ou non, il ne m'importe en rien[421]; Et ce que je vous dis n'est que pour votre bien.
SCÈNE IX.
AMARANTE.
Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme, On devine aisément qu'elle en veut à Florame. Sa fermeté pour moi, que je vantois à faux, Lui portoit dans l'esprit de terribles assauts. 320 Sa surprise à ce mot a paru manifeste; Son teint en a changé, sa parole, son geste. L'entretien que j'en ai lui sembleroit bien doux, Et je crois que Théante en est le moins jaloux. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis doutée. 325 Être toujours des yeux sur un homme arrêtée, Dans son manque de biens déplorer son malheur, Juger à sa façon qu'il a de la valeur, Demander si l'esprit en répond à la mine[422], Tout cela de ses feux eût instruit la moins fine. 330 Florame en est de même, il meurt de lui parler; Et s'il peut d'avec moi jamais se démêler, C'en est fait, je le perds. L'impertinente crainte! Que m'importe de perdre une amitié si feinte[423]? Et que me peut servir un ridicule feu, 335 Où jamais de son coeur sa bouche n'a l'aveu? Je m'en veux mal en vain; l'amour a tant de force Qu'il attache mes sens à cette fausse amorce, Et fera son possible à toujours conserver Ce doux extérieur dont on me veut priver. 340
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[359] Dans les éditions de 1637-1664: et aimée.
[360] Dans l'édition de 1637, ce personnage se nomme Cléonte et ne figure pas au tableau des acteurs. Du reste il ne prend la parole que dans la scène v de l'acte IV, et dans aucune édition son nom ne paraît, en tête de cette scène, parmi ceux des personnages.
[361] L'indication du lieu de la scène manque dans l'édition de 1637.
[362] Var. Je treuve qu'après tout ce n'est qu'une suivante. (1637)
[363] Var. A la fin j'ai levé mes yeux sur sa maîtresse. (1637-57)
[364] Var. Maintenant je me doute à peu près d'une ruse. (1637-60)
[365] Var. Tient pour manque d'esprit de véritables feux. (1637-57)
[366] Var. Mon feu, qui ne seroit que simple courtoisie, [La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»] Moi de jurer que non, et lui de persister, Tant que pour cette épreuve il me fit protester Que je lui céderois quelque temps ma maîtresse. Ainsi donc je l'y mène, et par cette souplesse, [Engageant Amarante et Florame au discours.] (1637-57)
[367] Var. Amarante à ce point fut-elle fort docile? (1637-57)
[368] Var. Plus que je n'espérois je la trouvai facile. (1637) Var. Plus que je n'espérois je l'y trouvai facile. (1644-57)
[369] Var. Soit qu'elle fît dessein d'asservir la franchise D'un qui la cajoloit ainsi par entreprise. (1637) Var. Soit qu'elle fît dessein sur cet esprit rebelle Qui par galanterie osoit feindre auprès d'elle. (1644-57)
[370] Var. Qui par simple gageure osoit se jouer d'elle. (1660-64)
[371] Var. Et ne demanda plus tant d'assiduité. (1637)
[372] Var. L'aise de se voir seule à gouverner Florame. (1637-68)
[373] Var. Qu'il a dedans l'esprit mêmes desseins que toi. (1637-57)
[374] Var. Parmi ces hauts projets il manque de prudence. (1637)
[375] Var. Qu'il ne se doute point de ta supercherie. (1637-57)
[376] Var. N'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire; Je sais trop dextrement l'empêcher d'en rien dire. (1637)
[377] Var. Si je sais dextrement l'empêcher d'en rien dire. (1644-57)
[378] Var. Daphnis est fort aimable, et si Florame l'aime, Est-ce à dire pourtant qu'il soit aimé de même? (1637-57)
[379] Var. En dois-je présumer qu'il soit aimé de même? (1660)
[380] Var. Lui soient à même honte ou même honneur tous deux: Ou tous deux nous faisons un dessein téméraire. (1637-57)
[381] Var. Encore est-ce à regret qu'ici je me viens rendre. (1637-57)
[382] Var. De retour au logis je me treuvois à moi. (1637)
[383] Var. Encor n'est-ce pas tout, son image me suit, [Et me vient, au lieu d'elle, entretenir la nuit.] Elle entre effrontément jusque dedans ma couche, Me redit ses propos, me présente sa bouche. [Théante, ou permets-moi de n'en plus approcher.] (1637-57)
[384] Var. Ses beautés à la fin me rendroient infidèle. (1637-57)
[385] Var. Et toi sans aucun fruit tu porteras la peine. (1637-57)
[386] Var. Quand tu ne pourras plus te passer de la voir. (1637-57)
[387] Var. J'attends pour te punir à reprendre ma place. (1637-57)
[388] Var. A présent tu n'en tiens encore qu'à demi. (1637-57)
[389] Var. Qu'en ma faveur le ciel ne tourne son courage, Et dispose Amarante à seconder mes voeux. (1637-57)
[390] Var. De faire à tes dépens cette preuve incertaine. (1657)
[391] Terme de jeu: je quitte la partie.
[392] Var. Que veux-tu plus de moi? reprends ce qu'il t'est dû. (1657)
[393] Var. Séparer davantage une amour si parfaite! (1637-60)
[394] Var. J'empêcherai Daphnis de plus vous séparer. Pour peu qu'à mes discours je la trouve accessible. (1637)
[395] Var. Mon coeur, déploie ici tes meilleurs artifices (Mais toutefois sans mettre en oubli mes services). (1637-57)
[396] Var. Quelque échappé qu'il fût, je saurois l'attraper. (1637-57)
[397] Var. Allez, laissez-le-moi, j'y ferai bonne garde. (1637)
[398] Var. Augmente mon envie en augmentant la gloire. (1637-57)
[399] Var. Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me peut offrir. (1637) Var. Bien plus que d'aucuns voeux que l'on me pût offrir. (1644-60)
[400] Var. Toute amitié se meurt où naissent de vrais feux. (1637-57)
[401] Var. Encore si j'avois tant soit peu d'espérance. (1637-57)
[402] Var. Que vous puissiez m'aimer après tant de tourment. (1654)
[403] Var. Et mon stérile amour n'aura que des supplices! Trouvez bon que j'adresse autre part mes services[403-a], ontraint, manque d'espoir, de vous abandonner. AMAR. S'il ne tient qu'à cela je vous en veux donner. (1637-57)
[403-a] [Souffrez qu'en autre lieu j'adresse mes services.] (1644-57)
[404] Var. Que je négligerois près d'un qui valût mieux. (1637-57)
[405] Var. Peut-être, mais enfin il le faut confesser. (1637-60)
[406] Var. Voyez comme tous deux fuyent notre rencontre! (1637-57)
[407] Var. Qui ne sont en effet que des galanteries. (1637-57)
[408] Var. J'ai sondé son esprit touchant cette matière, Où j'ai peu remarqué de son ardeur première. (1637) Var. J'ai sondé dextrement jusqu'au fond de son âme. (1644-57)
[409] Var. Et si Florame avoit pour elle quelque amour, Elle pourroit bientôt vous faire un mauvais tour. (1637-57)
[410] Var. Qu'en moins de rien ma ruse en tire les secrets. THÉANTE. C'est un trop bas emploi pour un si grand mérite; Et quand bien Amarante en seroit là réduite, Que de se voir pour lui dans quelque émotion, J'étouffe en moins de rien cette inclination. (1637-57)
[411] Var. Cette belle maîtresse a trop de jugement. (1637-57)
[412] Var. Vous le méprisez trop: je treuve en lui des charmes. (1637-52)
[413] Var. Clarimond n'a de moi qu'un excès de rigueur; Mais s'il lui ressembloit, il toucheroit mon coeur. (1637-57)
[414] Var. Mais j'en juge suivant ce que je vois paroître. (1637-60) Var. Mais j'en juge suivant ce que j'en vois paroître. (1663 et 64)
[415] Var. Laissons là ce discours: je l'aperçois venir. (1637-60)
[416] Var. L'heure de dîner presse, et nous incommodons. (1637)
[417] Var. Celle qu'en nos discours ici nous retardons. (1637-64)
[418] Var. Quelle puissante amour n'en seroit pas fâchée? (1637-57)
[419] Pour en être inquiet. Voyez tome I, p. 192, note 2.
[420] Var. Et toute sa froideur naît de sa jalousie. (1637)
[421] Var. C'est chose au demeurant qui ne me touche en rien. (1637-57) Var. Si vous l'aimez encor, quittez cet entretien, Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien. (1660)
[422] Var. M'informer[422-a] si l'esprit en répond à la mine. (1637-57)
[422-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.
[423] Var. [Que m'importe de perdre une amitié si feinte?] Dois-je pas m'ennuyer de son discours moqueur, Où sa langue jamais n'a l'aveu de son coeur? Non, je ne le saurois, et quoi qu'il m'en arrive, Je ferai mes efforts afin qu'on ne m'en prive, Et j'y veux employer de si rusés détours, Qu'ils n'auront de longtemps le fruit de leurs amours[423-a]. (1637-57)
[423-a] C'est ici que finit le Ier acte dans les éditions indiquées.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRASTE, CÉLIE.
CÉLIE.
Eh bien! j'en parlerai; mais songez qu'à votre âge Mille accidents fâcheux suivent le mariage: On aime rarement de si sages époux, Et leur moindre malheur, c'est d'être un peu jaloux[424]. Convaincus au dedans de leur propre foiblesse, 345 Une ombre leur fait peur, une mouche les blesse; Et cet heureux hymen, qui les charmoit si fort, Devient souvent pour eux un fourrier[425] de la mort.
GÉRASTE.
Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie; Le sort en est jeté: va, ma chère Célie[426], 350 Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi; Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi; Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune, Elle fait une planche[427] à sa bonne fortune; Que l'excès de mes biens, à force de présents, 355 Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans; Qu'il ne lui peut échoir de meilleure aventure.
CÉLIE.
Ne m'importunez point de votre tablature[428]: Sans vos instructions je sais bien mon métier[429], Et je n'en laisserai pas un trait à quartier[430]. 360
GÉRASTE.
Je ne suis point ingrat quand on me rend office. Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service, Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés Qu'il ne me reste encor....
CÉLIE.
Que vous m'étourdissez! N'est-ce point assez dit que votre âme est éprise? 365 Que vous allez mourir si vous n'avez Florise? Reposez-vous sur moi.
GÉRASTE.
Que voilà froidement Me promettre ton aide à finir mon tourment!
CÉLIE.
S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frère[431], Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire[432]. 370
GÉRASTE.
Ce seroit tout gâter; arrête, et par douceur Essaie auparavant d'y résoudre la soeur.
SCÈNE II.
FLORAME.
Jamais ne verrai-je finie Cette incommode affection, Dont l'impitoyable manie[433] 375 Tyrannise ma passion? Je feins, et je fais naître un feu si véritable, Qu'à force d'être aimé je deviens misérable.
Toi qui m'assiéges tout le jour, Fâcheuse cause de ma peine, 380 Amarante, de qui l'amour Commence à mériter ma haine, Cesse de te donner tant de soins superflus[434]: Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus.
Dans une ardeur si violente, 385 Près de l'objet de mes desirs[435], Penses-tu que je me contente D'un regard et de deux soupirs? Et que je souffre encor cet injuste partage Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage? 390
Si j'ai feint pour toi quelques feux, C'est à quoi plus rien ne m'oblige: Quand on a l'effet de ses voeux[436], Ce qu'on adoroit se néglige. Je ne voulois de toi qu'un accès chez Daphis: 395 Amarante, je l'ai; mes amours sont finis.
Théante, reprends ta maîtresse; N'ôte plus à mes entretiens L'unique sujet qui me blesse, Et qui peut-être est las des tiens. 400 Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne Un peu de liberté pour lui donner la mienne!
SCÈNE III.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Que vous voilà soudain de retour en ces lieux!
FLORAME.
Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux.
AMARANTE.
Autre objet que mes yeux devers nous vous attire. 405
FLORAME.
Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre.
AMARANTE.
Votre martyre donc est de perdre avec moi Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi.
SCÈNE IV[437].
DAPHNIS, AMARANTE, FLORAME.
DAPHNIS.
Amarante, allez voir si dans la galerie Ils ont bientôt tendu cette tapisserie: 410 Ces gens-là ne font rien, si l'on n'a l'oeil sur eux.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
Je romps pour quelque temps le discours de vos feux.
FLORAME.
N'appelez point des feux un peu de complaisance Que détruit votre abord, qu'éteint votre présence[438].
DAPHNIS.
Votre amour est trop forte, et vos coeurs trop unis, 415 Pour l'oublier soudain à l'abord de Daphnis; Et vos civilités étant dans l'impossible Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible.
FLORAME.
Quoi que vous estimiez de ma civilité, Je ne me pique point d'insensibilité. 420 J'aime, il n'est que trop vrai, je brûle, je soupire; Mais un plus haut sujet me tient sous son empire.
DAPHNIS.
Le nom ne s'en dit point?
FLORAME.
Je ris de ces amants Dont le trop de respect redouble les tourments[439], Et qui, pour les cacher se faisant violence, 425 Se promettent beaucoup d'un timide silence[440]. Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux N'avoit point à rougir d'être présomptueux[436]. Je veux bien vous nommer le bel oeil qui me dompte Et ma témérité ne me fait point de honte. 430 Ce rare et haut sujet....
AMARANTE, revenant brusquement.
Tout est presque tendu.
DAPHNIS.
Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu.
AMARANTE.
J'ai vu qu'ils l'employoient, et je suis revenue[442].
DAPHNIS.
J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue, Allez au cabinet me querir un mouchoir[443]: 435 J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir; Vous les trouverez là.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
J'ai cru que cette belle Ne pouvoit à propos se nommer devant elle, Qui recevant par là quelque espèce d'affront, En auroit eu soudain la rougeur sur le front. 440
FLORAME.
Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre[444] Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre, L'esprit et les attraits également puissants, Ne devroient de ma part avoir que de l'encens[445]. Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême, 445 N'a que vous de pareille: en un mot, c'est[446]....
DAPHNIS.
Moi-même: Je vois bien que c'est là que vous voulez venir, Non tant pour m'obliger, comme pour me punir. Ma curiosité, devenue indiscrète[447], A voulu trop savoir d'une flamme secrète, 450 Mais bien qu'elle en reçoive un juste châtiment, Vous pouviez me traiter un peu plus doucement. Sans me faire rougir, il vous devoit suffire De me taire l'objet dont vous aimez l'empire: Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas[448], 455 C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas[449].
FLORAME.
Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire Une si malheureuse et si basse victoire. Mon coeur est un captif si peu digne de vous, Que vos yeux en voudroient désavouer leurs coups; 460 Ou peut-être mon sort me rend si méprisable[450] Que ma témérité vous devient incroyable. Mais quoi que désormais il m'en puisse arriver, Je fais serment....
AMARANTE.
Vos clefs ne sauroient se trouver[451].
DAPHNIS.
Faute d'un plus exquis, et comme par bravade, 465 Ceci servira donc de mouchoir de parade.
Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal, Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal?
FLORAME.
Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine.
DAPHNIS.
Il s'étoit si bien mis pour l'amour de Clarine. 470
(A Amarante[452].)
A propos de Clarine, il m'étoit échappé Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point coupé[453]: Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie.
AMARANTE.
Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie: Dès une heure au plus tard elle devoit sortir. 475
DAPHNIS.
Son cocher n'est jamais sitôt prêt à partir; Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde; Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous réponde, Dites-lui nettement que je les veux avoir[454].
AMARANTE.
A vous les rapporter je ferai mon pouvoir. 480
SCÈNE V.
FLORAME, DAPHNIS.
FLORAME.
C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice, Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice.
DAPHNIS.
Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour, Et ne manquera pas d'être tôt de retour. Bien que je pusse encore user de ma puissance[455], 485 Il vaut mieux ménager le temps de son absence. Donc, pour n'en perdre point en discours superflus[456], Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus: Florame, je suis fille, et je dépends d'un père.
FLORAME.
Mais de votre côté que faut-il que j'espère? 490
DAPHNIS.
Si ma jalouse encor vous rencontroit ici, Ce qu'elle a de soupçons seroit trop éclairci: Laissez-moi seule, allez.
FLORAME.
Se peut-il que Florame Souffre d'être sitôt séparé de son âme? Oui, l'honneur d'obéir à vos commandements 495 Lui doit être plus cher que ses contentements.
SCÈNE VI.
DAPHNIS.
Mon amour, par ses yeux plus forte devenue, L'eût bientôt emporté dessus ma retenue; Et je sentois mon feu tellement s'augmenter[457], Qu'il n'étoit plus en moi de le pouvoir dompter. 500 J'avois peur d'en trop dire; et cruelle à moi-même, Parce que j'aime trop j'ai banni ce que j'aime. Je me trouve captive en de si beaux liens[458], Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens. Quelle importune loi que cette modestie 505 Par qui notre apparence en glace convertie Étouffe dans la bouche, et nourrit dans le coeur, Un feu dont la contrainte augmente la vigueur! Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame[459]! Et que je songe peu, dans l'excès de ma flamme, 510 A ce qu'en nos destins contre nous irrités Le mérite et les biens font d'inégalités! Aussi par celle-là de bien loin tu me passes[460], Et l'autre seulement est pour les âmes basses; Et ce penser flatteur me fait croire aisément 515 Que mon père sera de même sentiment[461]. Hélas! c'est en effet bien flatter mon courage, D'accommoder son sens aux desirs de mon âge. Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, AMARANTE.
AMARANTE.
Je vous l'avois bien dit qu'elle n'y seroit pas[462]. 520
DAPHNIS.
Que vous avez tardé pour ne trouver personne!
AMARANTE.
Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'étonne: Pour revenir plus vite, il eût fallu voler.
DAPHNIS.
Florame cependant, qui vient de s'en aller, A la fin, malgré moi, s'est ennuyé d'attendre. 525
AMARANTE.
C'est chose toutefois que je ne puis comprendre. Des hommes de mérite et d'esprit comme lui N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui: Votre âme généreuse a trop de courtoisie.
DAPHNIS.
Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie. 530
AMARANTE.
De vrai, je goûtois mal de faire tant de tours, Et perdois à regret ma part de ses discours.
DAPHNIS.
Aussi je me trouvois si promptement servie, Que je me doutois bien qu'on me portoit envie. En un mot, l'aimez-vous?
AMARANTE.
Je l'aime aucunement, 535 Non pas jusqu'à troubler votre contentement; Mais si son entretien n'a pas de quoi vous plaire, Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire.
DAPHNIS.
Mais au cas qu'il me plût?
AMARANTE.
Il faudroit vous céder. C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder. 540 Au moindre feu pour moi qu'un amant fait paroître, Par curiosité vous le voulez connoître, Et quand il a goûté d'un si doux entretien, Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien. C'est ainsi que Théante a négligé ma flamme; 545 Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame: Si vous continuez à rompre ainsi mes coups, Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous[463].
DAPHNIS.
Sans colère, Amarante, il semble, à vous entendre, Qu'en même lieu que vous je voulusse prétendre. 550 Allez, assurez-vous que mes contentements Ne vous déroberont aucun de vos amants[464]; Et pour vous en donner la preuve plus expresse, Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse.
SCÈNE VIII.
THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui[465] 555 Assez adroitement m'a dérobé de lui. Las de céder ma place à son discours frivole, Et n'osant toutefois lui manquer de parole, Je pratique[466] un quart d'heure à mes affections.
AMARANTE.
Ma maîtresse lisoit dans tes intentions: 560 Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite, De peur d'incommoder une amour si parfaite.
THÉANTE.
Je ne la saurois croire obligeante à ce point. Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point?
AMARANTE.
Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise? 565 C'est la mauvaise humeur où Florame l'a mise.
THÉANTE.
Florame?
AMARANTE.
Oui: ce causeur vouloit l'entretenir; Mais il aura perdu le goût d'y revenir: Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie, Et l'en a chassé presque avec ignominie[467]. 570 De dépit cependant ses mouvements aigris Ne veulent aujourd'hui traiter que de mépris; Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte, C'est l'estime où te met près d'elle ton mérite: Elle ne voudroit pas te voir mal satisfait[468], Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait.
THÉANTE.
J'ai regret que Florame ait reçu cette honte: Mais enfin, auprès d'elle il trouve mal son conte[469]?
AMARANTE.
Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien: Il parle incessamment sans dire jamais rien[470]; 580 Et n'étoit que pour toi je me fais ces contraintes, Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes.
THÉANTE.
Et je m'assure aussi tellement en ta foi, Que bien que tout le jour il cajole avec toi, Mon esprit te conserve une amitié si pure, 585 Que sans être jaloux je le vois et l'endure.
AMARANTE.
Comment le serois-tu pour un si triste objet? Ses imperfections t'en ôtent tout sujet. C'est à toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage Dedans ses entretiens à toute heure t'engage[471], 590 J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupçon, Que je n'en suis jalouse en aucune façon. C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte; Mais mon affection est bien encor plus forte. Tu sais (et je le dis sans te mésestimer) 595 Que quand notre Daphnis auroit su te charmer[472], Ce qu'elle est plus que toi mettroit hors d'espérance[473] Les fruits qui seroient dus à ta persévérance. Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d'heur Pour faire naître en elle autant que j'ai d'ardeur! 600 Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte[474], Je pourrais librement consentir à ma perte.
THÉANTE.
Je te souhaite un change autant avantageux. Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux, Ou que jusqu'à ce point il t'eût favorisée, 605 Que Florame fût prince, et qu'il t'eût épousée! Je prise auprès des tiens si peu mes intérêts, Que bien que j'en sentisse au coeur mille regrets[475], Et que de déplaisir il m'en coûtât la vie, Je me la tiendrois lors heureusement ravie. 610
AMARANTE.
Je ne voudrois point d'heur qui vînt avec ta mort, Et Damon que voilà n'en seroit pas d'accord.
THÉANTE.
Il a mine d'avoir quelque chose à me dire.
AMARANTE.
Ma présence y nuiroit: adieu, je me retire.
THÉANTE.
Arrête: nous pourrons nous voir tout à loisir; 615 Rien ne le presse.
SCÈNE IX.
THÉANTE, DAMON.
THÉANTE.
Ami, que tu m'as fait plaisir! J'étois fort à la gêne avec cette suivante[476].
DAMON.
Celle qui te charmoit te devient bien pesante.
THÉANTE.
Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition Ne laisse point agir mon inclination. 620 Ma flamme sur mon coeur en vain est la plus forte[477]; Tous mes desirs ne vont qu'où mon dessein les porte. Au reste j'ai sondé l'esprit de mon rival.
DAMON.
Et connu....
THÉANTE.
Qu'il n'est pas pour me faire grand mal. Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle 625 Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle. Il a vu....
DAMON.
Qui?
THÉANTE.
Daphnis, et n'en a remporté Que ce qu'elle devoit à sa témérité.
DAMON.
Comme quoi?
THÉANTE.
Des mépris, des rigueurs sans pareilles[478].
DAMON.
As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles[479]? 630
THÉANTE.
Celle dont je les tiens en parle assurément.
DAMON.
Pour un homme si fin, on te dupe aisément. Amarante elle-même en est mal satisfaite, Et ne t'a rien conté que ce qu'elle souhaite: Pour seconder Florame en ses intentions, 635 On l'avoit écartée à des commissions. Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme[480] D'avoir eu les moyens de déclarer sa flamme[481], Et qui présume tant de ses prospérités, Qu'il croit ses voeux reçus, puisqu'ils sont écoutés; 640 Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence. Après ce bon accueil, et cette conférence Dont Daphnis elle-même a fait l'occasion, J'en crains fort un succès à ta confusion. Tâchons d'y donner ordre; et sans plus de langage, 645 Avise en quoi tu veux employer mon courage.
THÉANTE.
Lui disputer un bien où j'ai si peu de part, Ce seroit m'exposer pour quelque autre au hasard. Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, De sa possession, l'un et l'autre il nous prive[482], 650 Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. A croire son courage, en amour on s'abuse: La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse[483].
DAMON.
Avant que passer outre, un peu d'attention. 655
THÉANTE.
Te viens-tu d'aviser de quelque invention?
DAMON.
Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise. Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise; Et quoiqu'il n'en reçoive encor que des mépris, Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix. 660
THÉANTE.
Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre[484].
DAMON.
Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre, N'est-ce pas le plus sûr qu'un duel hasardeux Entre Florame et lui les en prive tous deux?
THÉANTE.
Crois-tu qu'avec Florame aisément on l'engage? 665
DAMON.
Je l'y résoudrai trop avec un peu d'ombrage. Un amant dédaigné ne voit pas de bon oeil Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil: Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses, Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences[485]. 670 Nous les verrions par là, l'un et l'autre écartés, Laisser la place libre à tes félicités.
THÉANTE.
Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole?
DAMON.
Tu te mets en l'esprit une crainte frivole: Mon péril de ces lieux ne te bannira pas; 675 Et moi, pour te servir je courrois au trépas.
THÉANTE.
En même occasion dispose de ma vie, Et sois sûr que pour toi j'aurai la même envie.
DAMON.
Allons, ces compliments en retardent l'effet.
THÉANTE.
Le ciel ne vit jamais un ami si parfait. 680
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[424] Var. Et c'est un grand bonheur s'ils ne sont que jaloux. Tout leur nuit, et l'abord d'une mouche les blesse; D'ailleurs dans leur devoir leur santé s'intéresse, Et quelque long chemin que soit celui des cieux, L'hymen l'accourcit bien à des hommes si vieux. (1637-57)
[425] Le fourrier est au régiment ou dans la maison du Roi celui qui est chargé de préparer les logements; par suite ce mot s'emploie figurément dans le sens d'avant-courier, ou comme nous disons aujourd'hui, d'avant-coureur.
[426] Var. Le sort en est jeté: va, ma pauvre Célie. (1637-57)
[427] Faire une planche à quelqu'un, c'est au propre lui faciliter le passage dans un chemin boueux ou difficile, et au figuré lui faciliter une affaire, une entreprise.
[428] Var. Je n'ai que faire ici de votre tablature: Sans vos instructions, je sais trop comme il faut Couler tout doucement sur ce qui vous défaut. GÉR. Ma force à t'écouter semble toute passée[425-a]. Je ne suis pas encor d'une âge si cassée, Et ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. CÉL. Ne m'étourdissez point avec ces vains discours; Il suffit que votre âme est tellement éprise [Que vous allez mourir si vous n'avez Florise:] Il y faudra tâcher. (1637-57)
[425-a] Mes forces à t'ouïr semblent toutes passées. Bannis en ma faveur ces mauvaises pensées: Je ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. (1644-57)
[429] Var. [Sans vos instructions je sais bien mon métier,] Et je vous aime assez pour n'y rien oublier. (1660)
[430] Laisser à quartier, laisser à l'écart, laisser de côté, omettre. Voyez tome I, p. 93, note 2.
[431] Var. Faut-il aller plus vite? Eh bien! voilà son frère. (1637-57)
[432] Var. Je m'en vais devant vous lui proposer l'affaire. (1637) Var. Je vais tout devant vous lui proposer l'affaire. (1644-57)
[433] Var. Dont l'importune tyrannie Rompt le cours de ma passion? (1637-57)
[434] Var. Relâche un peu tes soins, puisqu'ils sont superflus. (1637)
[435] Var. Si près de mes chastes desirs. (1637-57)
[436] L'édition de 1682 porte par erreur:
Quand on a l'effet de ces voeux.
[437] Cette scène se divise en cinq dans l'édition de 1637. La scène V, qui a pour personnages DAPHNIS et FLORAME, commence après le vers 411; la scène VI, entre DAPHNIS, AMARANTE et FLORAME, au milieu du vers 431; la scène VII, entre DAPHNIS et FLORAME, au milieu du vers 437; la scène VIII, entre DAPHNIS, AMARANTE et FLORAME, au vers 464, à la reprise d'Amarante: «Vos clefs, etc.»--Nous n'avons pas besoin de dire après cela que les jeux de scène indiqués soit dans notre texte soit en variante, à ces divers endroits, manquent dans l'édition de 1637.
[438] Var. Qu'étouffe et que d'abord éteint votre présence. (1637-57)
[439] Var. Dont l'importun respect redouble les tourments.(1637-57)
[440] Var. Pensent fort avancer par un honteux silence. (1637-57)
[441] Var. Ne peut être blâmé, bien que présomptueux. J'avouerai donc mon feu, quelque haut qu'il se monte. (1637-57)
[442] Var. Ne leur servant de rien, je m'en suis revenue. (1637-57)
[443] Var. [Allez au cabinet me querir un mouchoir.] AMAR. Donnez-m'en donc la clef. DAPHN. Je l'aurai laissé choir: Tâchez de la trouver. (1637-57)
[444] Var. Sans affront je la quitte, et lui préfère un autre[444-a]. (1637)
[444-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[445] Var. Ne devroient de ma part avoir que des encens. (1637-57)
[446] Var. N'a que de vous pareille: en un mot c'est.... (1637-60)
[447] Var. Ma curiosité s'est rendue indiscrète A vous trop informer d'une flamme secrète. (1637-57)
[448] Var. En nommer un au lieu qui ne vous touche pas. (1637) Var. Puisque m'en nommer un qui ne vous touche pas. (1644-57)
[449] Var. N'est que faire un reproche à son manque d'appas. (1637-57)
[450] Var. Ou peut-être mon sort me rend si misérable. (1637-60)
[451] Var. Je fais voeu....AMAR.[451-a] Votre clef ne se sauroit trouver. DAPHN. Bien donc, à faute d'autre, et comme par bravade, Voici qui servira de mouchoir de parade. (1637-57)
[451-a] AMARANTE, revenant encore brusquement. (1644-57)
[452] Cette indication manque dans les éditions de 1637-60.
[453] Var. Qu'elle a depuis longtemps à moi du point coupé[453-a]: Allez, et dites-lui qu'elle me le renvoie. (1637-57)
[453-a] Voyez la note 6 de la p. 7 de ce volume.
[454] Var. Dites-lui nettement que je le veux avoir. AMAR. A vous le rapporter je ferai mon pouvoir. (1637-57)
[455] L'édition de 1682 porte seule prudence, au lieu de puissance; quoique cette leçon soit à la rigueur explicable, il est bien possible que ce soit une faute typographique.
[456] Var. Doncques, sans plus le perdre en discours superflus. (1637-57)
[457] Var. Et je sentois mes feux tellement s'embraser, Qu'il n'étoit pas en moi de les plus maîtriser. (1637) Var. Et je sentois mes feux tellement s'augmenter, Qu'il n'étoit plus en moi de les pouvoir dompter. (1644-64)
[458] Var. Je me treuve captive en de si beaux liens[458-a]. (1637)
[458-a] Racine a dit dans Phèdre, acte II, scène II:
Quel étrange captif pour un si beau lien!
[459] Var. Que je t'aime, Florame, encor que je le taise! Et que je songe peu, dans l'excès de ma braise. (1637)
[460] Var. Aussi l'une est par où de bien loin tu me passes. (1637)
[461] Var. Que mon père sera d'un même sentiment. (1637-60)
[462] Var. Je vous avois bien dit qu'elle n'y seroit pas. (1637-68)
[463] Var. Je ne sais tantôt plus comme vivre avec vous. (1637-57)
[464] Var. Ne vous déroberont aucuns de vos amants. (1637)
[465] Var. Mon coeur, si tu me vois sans Florame aujourd'hui, Sache que tout exprès je m'échappe de lui. (1637-57)
[466] Je pratique, je ménage.
[467] Var. Et vous l'a chassé presque avec ignominie. (1637)
[468] L'édition de 1657 porte par erreur: «fort satisfait.»
[469] Var. Mais enfin auprès d'elle il treuve mal son conte[469-a]? (1637-54)
[469-a] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[470] Var. Et véritablement, si je ne t'aimois bien, [Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes;] Mais puisque tu le veux, j'accepte ces contraintes. [THÉANTE. Et je m'assure aussi tellement en ta foi.] (1637-57)
[471] Var. Dedans ses entretiens incessamment t'engage. (1637-57)
[472] Var. Que quand bien ma maîtresse aura su te charmer. (1637) Var. Que quand bien ma maîtresse auroit su te charmer. (1644-57)
[473] Var. Votre inégalité mettroit hors d'espérance. (1637-57)
[474] Var. L'aise de voir la porte à ta fortune ouverte Me feroit librement consentir à ma perte. (1637-68)
[475] Var. Que bien que je sentisse au coeur mille regrets. (1657)
[476] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition de 1682.
[477] Var. Et bien que sur mon coeur elle soit la plus forte. (1637-64)
[478] Var. Des mépris, des rigueurs nompareilles. (1637-60)
[479] Var. As-tu bien de la foi pour de telles merveilles? (1637-57)
[480] Var. Je le viens de trouver, ravi, transporté d'aise. D'avoir eu les moyens de déclarer sa braise. (1637) Var. Je le viens de trouver ravi d'aise dans l'âme. (1644-57) Var. Je le viens de trouver, tout ravi dans son âme. (1660)
[481] Var. D'avoir eu les moyens de faire voir sa flamme. (1644-68)
[482] Var. De sa possession l'un et l'autre nous prive. (1654)
[483] Corneille fait allusion à ce passage dans la Place Royale, vers 702.--Théante tient un semblable discours un peu plus bas, p. 189 et 190.
[484] Ce vers se trouve dans Mélite, acte III, scène II, Vers 820.
[485] Var. Et pour peu qu'on le pousse, il a des violences Qui portent son courroux jusqu'aux extrémités. [Nous les verrions par là l'un et l'autre écartés. THÉANTE. Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole.] (1637-57)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
FLORAME, CÉLIE.
FLORAME.
Enfin, quelque froideur qui paroisse en Florise[481], Aux volontés d'un frère elle s'en est remise.
CÉLIE.
Quoiqu'elle s'en rapporte à vous entièrement, Vous lui feriez plaisir d'en user autrement. Les amours d'un vieillard sont d'une foible amorce. 685
FLORAME.
Que veux-tu? Son esprit se fait un peu de force: Elle se sacrifie à mes contentements, Et pour mes intérêts contraint ses sentiments. Assure donc Géraste, en me donnant sa fille, Qu'il gagne en un moment toute notre famille, 690 Et que, tout vieil qu'il est, cette condition Ne laisse aucun obstacle à son affection. Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre, A moins que se résoudre à m'accepter pour gendre[487].
CÉLIE.
Plaisez-vous à Daphnis? c'est là le principal. 695
FLORAME.
Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal; D'ailleurs sa résistance obscurciroit sa gloire; Je la mériterois si je la pouvois croire. La voilà qu'un rival m'empêche d'aborder; Le rang qu'il tient sur moi m'oblige à lui céder[488], 700 Et la pitié que j'ai d'un amant si fidèle Lui veut donner loisir d'être dédaigné d'elle.
SCÈNE II.
CLARIMOND, DAPHNIS.
CLARIMOND.
Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours?
DAPHNIS.
Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours.
CLARIMOND.
C'est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines. 705
DAPHNIS.
Faites finir vos feux, je finirai leurs peines.
CLARIMOND.
Le moyen de forcer mon inclination?
DAPHNIS.
Le moyen de souffrir votre obstination?
CLARIMOND.
Qui ne s'obstineroit en vous voyant si belle?
DAPHNIS.
Qui vous pourroit aimer, vous voyant si rebelle? 710
CLARIMOND.
Est-ce rébellion que d'avoir trop de feu?
DAPHNIS.
C'est avoir trop d'amour, et m'obéir trop peu[489].
CLARIMOND.
La puissance sur moi que je vous ai donnée....
DAPHNIS.
D'aucune exception ne doit être bornée.
CLARIMOND.
Essayez autrement ce pouvoir souverain. 715
DAPHNIS.
Cet essai me fait voir que je commande en vain.
CLARIMOND.
C'est un injuste essai qui feroit ma ruine.
DAPHNIS.
Ce n'est plus obéir depuis qu'on examine.
CLARIMOND.
Mais l'amour vous défend un tel commandement.
DAPHNIS.
Et moi, je me défends un plus doux traitement. 720
CLARIMOND.
Avec ce beau visage avoir le coeur de roche!
DAPHNIS.
Si le mien s'endurcit, ce n'est qu'à votre approche.
CLARIMOND.
Que je sache du moins d'où naissent vos froideurs[490].
DAPHNIS.
Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs.
CLARIMOND.
Si je brûle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble. 725
DAPHNIS.
Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble.
CLARIMOND.
Votre contentement n'est qu'à me maltraiter.
DAPHNIS.
Comme le vôtre n'est qu'à me persécuter.
CLARIMOND.
Quoi! l'on vous persécute à force de services?
DAPHNIS.
Non, mais de votre part ce me sont des supplices. 730
CLARIMOND.
Hélas! et quand pourra venir ma guérison?
DAPHNIS.
Lorsque le temps chez vous remettra la raison.
CLARIMOND.
Ce n'est pas sans raison que mon âme est éprise.
DAPHNIS.
Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous méprise.
CLARIMOND.
Juste ciel! et que dois-je espérer désormais? 735
DAPHNIS.
Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais.
CLARIMOND.
C'est donc perdre mon temps que de plus y prétendre?
DAPHNIS.
Comme je perds ici le mien à vous entendre[491].
CLARIMOND.
Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir?
DAPHNIS.
Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir. 740
CLARIMOND.
Je mourrai toutefois, si je ne vous possède.
DAPHNIS.
Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remède[492].
SCÈNE III.
CLARIMOND.
Tout dédaigné, je l'aime, et malgré sa rigueur, Ses charmes plus puissants lui conservent mon coeur. Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent, 745 Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent. Je ne puis, tant elle a de mépris et d'appas, Ni le faire accepter, ni ne le donner pas; Et comme si l'amour faisoit naître sa haine, Ou qu'elle mesurât ses plaisirs à ma peine, 750 On voit paroître ensemble, et croître également, Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment[493]. Je tâche à m'affranchir de ce malheur extrême, Et je ne saurois plus disposer de moi-même. Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort, 755 Et mes ressentiments n'ont qu'un débile effort. Mais pour foibles qu'ils soient, aidons leur impuissance; Donnons-leur le secours d'une éternelle absence. Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux, Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux. 760
SCÈNE IV.
CLARIMOND, AMARANTE.
AMARANTE.
Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage Témoigne un déplaisir caché dans le courage. Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait.
CLARIMOND.
Ce que voit Amarante en est le moindre effet: Je porte, malheureux, après de tels outrages, 765 Des douleurs sur le front, et dans le coeur des rages.
AMARANTE.
Pour un peu de froideur, c'est trop désespérer.
CLARIMOND.
Que ne dis-tu plutôt que c'est trop endurer? Je devrois être las d'un si cruel martyre, Briser les fers honteux où me tient son empire, 770 Sans irriter mes maux avec un vain regret.
AMARANTE.
Si je vous croyois homme à garder un secret[494], Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose Que je meurs de vous dire, et toutefois, je n'ose. L'erreur où je vous vois me fait compassion; 775 Mais pourriez-vous avoir de la discrétion[495]?
CLARIMOND.
Prends-en ma foi de gage[496], avec.... Laisse-moi faire.
(Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle l'en empêche.)
AMARANTE.
Vous voulez justement m'obliger à me taire; Aux filles de ma sorte il suffit de la foi: Réservez vos présents pour quelque autre que moi. 780
CLARIMOND.
Souffre....
AMARANTE.
Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne. Daphnis a des rigueurs dont l'excès vous étonne; Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner, Quand vous saurez comment il faut la gouverner[497]. A force de douceurs vous la rendez cruelle, 785 Et vos submissions vous perdent auprès d'elle: Épargnez désormais tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[498]. Toutes ses cruautés ne sont qu'en apparence. Du côté du vieillard tournez votre espérance; 790 Quand il aura pour elle accepté quelque amant[499], Un prompt amour naîtra de son commandement. Elle vous fait tandis cette galanterie, Pour s'acquérir le bruit de fille bien nourrie[500], Et gagner d'autant plus de réputation 795 Qu'on la croira forcer son inclination. Nommez cette maxime ou prudence ou sottise, C'est la seule raison qui fait qu'on vous méprise.
CLARIMOND.
Hélas! et le moyen de croire tes discours?
AMARANTE.
De grâce, n'usez point si mal de mon secours[501]: 800 Croyez les bons avis d'une bouche fidèle, Et songeant seulement que je viens d'avec elle[502], Derechef épargnez tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[503].
CLARIMOND.
Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir frivole[504]. 805
AMARANTE.
Hasardez seulement deux mots sur ma parole, Et n'appréhendez point la honte d'un refus.
CLARIMOND.
Mais si j'en recevois, je serois bien confus. Un oncle pourra mieux concerter cette affaire[505].
AMARANTE.
Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père. 810
SCÈNE V.
AMARANTE.
Qu'aisément un esprit qui se laisse flatter S'imagine un bonheur qu'il pense mériter! Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule De se persuader que Daphnis dissimule, Et que ce grand dédain déguise un grand amour, 815 Que le seul choix d'un père a droit de mettre au jour. Il s'en pâme de joie, et dessus ma parole De tant d'affronts reçus son âme se console; Il les chérit peut-être et les tient à faveurs: Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs[506]! 820 S'il rencontroit le père, et que mon entreprise....
SCÈNE VI.
GÉRASTE, AMARANTE.
GÉRASTE.
Amarante!
AMARANTE.
Monsieur!
GÉRASTE.
Vous faites la surprise, Encor que de si loin vous m'ayez vu venir, Que Clarimond n'est plus à vous entretenir! Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content! 825
AMARANTE.
A moi? Mes vanités jusque-là ne se montent.
GÉRASTE.
Il sembloit toutefois parler d'affection.
AMARANTE.
Oui, mais qu'estimez-vous de son intention?
GÉRASTE.
Je crois que ses desseins tendent au mariage.
AMARANTE.
Il est vrai.
GÉRASTE.
Quelque foi qu'il vous donne pour gage[507], 830 Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas[508] Il cache des projets que vous n'entendez pas.
AMARANTE.
Votre âge soupçonneux a toujours des chimères Qui le font mal juger des coeurs les plus sincères.
GÉRASTE.
Où les conditions n'ont point d'égalité, 835 L'amour ne se fait guère avec sincérité.
AMARANTE.
Posé que cela soit: Clarimond me caresse; Mais si je vous disois que c'est pour ma maîtresse, Et que le seul besoin qu'il a de mon secours, Sortant d'avec Daphnis, l'arrête en mes discours? 840
GÉRASTE.
S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue, C'est signe que sa flamme est assez mal reçue.
AMARANTE.
Pas tant qu'elle paroît et que vous présumez. D'un mutuel amour leurs coeurs sont enflammés; Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire, 845 Et sa bouche est toujours à ses desirs contraire, Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment[509], Elle trouve à ses maux quelque soulagement. Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces, Tâche par tous moyens d'avoir mes bonnes grâces; 850 Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir.
GÉRASTE.
A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir: Je n'en puis souhaiter un meilleur témoignage, Et ce respect m'oblige à l'aimer davantage. Je lui serai bon père, et puisque ce parti 855 A sa condition se rencontre assorti, Bien qu'elle pût encore un peu plus haut atteindre, Je la veux enhardir à ne se plus contraindre.
AMARANTE.
Vous n'en pourrez jamais tirer la vérité: Honteuse de l'aimer sans votre autorité, 860 Elle s'en défendra de toute sa puissance; N'en cherchez point d'aveu que dans l'obéissance. Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant[510], Vos ordres produiront un prompt consentement. Mais on ouvre la porte. Hélas! je suis perdue, 865 Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue.
(Elle rentre dans le jardin.)
GÉRASTE[511].
Lui procurant du bien, elle croit la fâcher, Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie! Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Célie. 870 Toutefois disons-lui quelque mot en passant, Qui la puisse guérir du mal qu'elle ressent.
SCÈNE VII.
GÉRASTE, DAPHNIS.
GÉRASTE.
Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrète; J'ai découvert enfin ta passion secrète: Je ne t'en parle point sur des avis douteux. 875 N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux; Moi-même je l'agrée, et veux bien que ton âme A cet amant si cher ne cache plus sa flamme[512]. Tu pouvois en effet prétendre un peu plus haut; Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut: 880 Ses belles qualités, son crédit et sa race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Adieu: si tu le vois, tu peux lui témoigner[513] Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner.
SCÈNE VIII.
DAPHNIS.
D'aise et d'étonnement je demeure immobile. 885 D'où lui vient cette humeur de m'être si facile? D'où me vient ce bonheur où je n'osois penser? Florame, il m'est permis de te récompenser; Et sans plus déguiser ce qu'un père autorise, Je puis me revancher du don de ta franchise[514]; 890 Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens, Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens: Il trouve en tes vertus des richesses plus belles[515]. Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous si fidèles[516]? Mon heur me rend confuse, et ma confusion 895 Me fait tout soupçonner de quelque illusion. Je ne me trompe point, ton mérite et ta race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis, Un battement de coeur me fit de cet avis; 900 Et mon père aujourd'hui souffre que dans son âme Les mêmes sentiments....
SCÈNE IX.
FLORAME, DAPHNIS.
DAPHNIS.
Quoi! vous voilà, Florame? Je vous avois prié tantôt de me quitter.
FLORAME.
Et je vous ai quittée aussi sans contester.
DAPHNIS.
Mais revenir sitôt, c'est me faire une offense. 905
FLORAME.
Quand j'aurois sur ce point reçu quelque défense, Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour, Vous en pardonneriez le crime à mon amour.
DAPHNIS.
Ne vous préparez point à dire des merveilles, Pour me persuader des flammes sans pareilles[517]. 910 Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus Que n'en exprimeroient vos discours superflus.
FLORAME.
Mes feux, qu'ont redoublés[518] ces propos adorables, A force d'être crus deviennent incroyables, Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous: 915 Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous?
DAPHNIS.
Votre croyance est libre.
FLORAME.
Il me la faudroit vraie.
DAPHNIS.
Mon coeur par mes regards vous fait trop voir sa plaie. Un homme si savant au langage des yeux Ne doit pas demander que je m'explique mieux. 920 Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche, Allez, assurez-vous que votre amour me touche. Depuis tantôt je parle un peu plus librement[519], Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment: Aussi j'ai vu mon père, et s'il vous faut tout dire, 925 Avec tous nos desirs sa volonté conspire[520].
FLORAME.
Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir. Être aimé de Daphnis! un père y consentir! Dans mon affection ne trouver plus d'obstacles[521]! Mon espoir n'eût osé concevoir ces miracles. 930
DAPHNIS.
Miracles toutefois qu'Amarante a produits: De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits. Au récit de nos feux, malgré son artifice, La bonté de mon père a trompé sa malice; Du moins je le présume, et ne puis soupçonner[522] 935 Que mon père sans elle ait pu rien deviner.
FLORAME.
Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme, N'ont point gagné Géraste en faveur de Florame. Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur, Et tout autre qu'un dieu n'en peut être l'auteur. 940
DAPHNIS.
C'en est un que l'Amour.
FLORAME.
Et vous verrez peut-être Que son pouvoir divin se fait ici paroître, Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps, Vous rendront étonnée, et nos desirs contents.
DAPHNIS.
Florame, après vos feux et l'aveu de mon père, 945 L'amour n'a point d'effets capables de me plaire.
FLORAME.
Aimez-en le premier, et recevez la foi[523] D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi.
DAPHNIS.
Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne.
FLORAME.
Quoique dorénavant Amarante survienne, 950 Je crois que nos discours iront d'un pas égal[524]. Sans donner sur le rhume ou gauchir sur le bal.
DAPHNIS.
Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie, Et que dessus mon front son excès ne se voie, Je me jouerai bien d'elle et des empêchements 955 Que son adresse apporte à nos contentements[525].
FLORAME.
J'en apprendrai de vous l'agréable nouvelle. Un ordre nécessaire au logis me rappelle, Et doit fort avancer le succès de nos voeux.
DAPHNIS.
Nous n'avons plus qu'une âme et qu'un vouloir nous deux. Bien que vous éloigner ce me soit un martyre, Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire. Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici?
FLORAME.
Dans une heure au plus tard.
DAPHNIS.
Allez donc: la voici.
SCÈNE X.
DAPHNIS, AMARANTE.
DAPHNIS.
Amarante, vraiment vous êtes fort jolie; 965 Vous n'égayez pas mal votre mélancolie; Votre jaloux chagrin a de beaux agréments[526], Et choisit assez bien ses divertissements: Votre esprit pour vous-même a force complaisance De me faire l'objet de votre médisance; 970 Et pour donner couleur à vos détractions, Vous lisez fort avant dans mes intentions.
AMARANTE.
Moi! que de vous j'osasse aucunement médire!
DAPHNIS.
Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire. Vous avez vu mon père, avec qui vos discours 975 M'ont fait à votre gré de frivoles amours. Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame, Vous le nommez bientôt une secrète flamme? Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi Vous fait en mes secrets plus savante que moi. 980 Mais passe pour le croire; il falloit que mon père De votre confidence apprît cette chimère?
AMARANTE.
S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupçon Où je ne contribue en aucune façon. Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces[527], 985 Vous donne trop de coeur pour des flammes si basses; Et quand je vous croirois dans cet indigne choix, Je sais ce que je suis et ce que je vous dois.
DAPHNIS.
Ne tranchez point ainsi de la respectueuse: Votre peine après tout vous est bien fructueuse; 990 Vous la devez chérir, et son heureux succès Qui chez nous à Florame interdit tout accès. Mon père le bannit et de l'une et de l'autre: Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre. Je lui viens de parler, mais c'étoit seulement 995 Pour lui dire l'arrêt de son bannissement. Vous devez cependant être fort satisfaite Qu'à votre occasion un père me maltraite; Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit, C'est acquérir ma haine avec peu de profit. 1000
AMARANTE.
Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche, Que je puisse à vos yeux devenir une souche! Que le ciel....
DAPHNIS.
Finissez vos imprécations. J'aime votre malice et vos délations.
Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue: 1005 C'est par votre rapport que mon ardeur est sue; Mais mon père y consent, et vos avis jaloux N'ont fait que me donner Florame pour époux.
SCÈNE XI.
AMARANTE.
Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue[528], Et par plaisir soi-même elle se désavoue. 1010 Son père la maltraite, et consent à ses voeux! Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux? Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble, Pour être[529] confondus, n'ont rien qui se ressemble. Le moyen que jamais on entendît si mal, 1015 Que l'un de ces amants fût pris pour son rival[530]? Je ne sais où j'en suis, et toutefois j'espère: Sous ces obscurités je soupçonne un mystère; Et mon esprit confus, à force de douter, Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter. 1020
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[486] Var. Enfin, quelque froideur que t'ait montré Florise. (1637)
[487] Var. A moins que d'accepter Florame pour son gendre. (1637)
[488] Var. Ce qu'il est plus que moi m'oblige à lui céder. (1637-57)
[489] Var. Pour avoir trop d'amour, c'est m'obéir trop peu. CLAR. La puissance qu'Amour sur moi vous a donnée.... (1637-60)
[490] Var. D'où naissent tant, bons Dieux! et de telles froideurs? (1637-57)
[491] Il y a dans l'édition de 1682 une transposition de mots qui fait un hiatus et qui est assurément une faute:
Comme je perds le mien ici à vous entendre.
[492] Voyez dans l'Examen, p. 121, la judicieuse critique que Corneille fait lui-même de cette scène.
[493] Var. Ma flamme et ses froideurs, son aise et mon tourment. Je tâche à me résoudre en ce malheur extrême. (1637-57)
[494] Var. Clarimond, écoutez, si vous étiez discret.(1637-57)
[495] Var. Mais auriez-vous aussi de la discrétion? (1637-57)
[496] C'est là le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Dans celle de 1692, on a substitué pour à de, correction qui depuis a été généralement adoptée.
[497] Var. Quand vous saurez comment il la faut gouverner. En la voulant servir vous la rendez cruelle.(1637-60)
[498] Var. Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)
[499] Var. Quand il aura choisi quelqu'un de ses amants, Sa passion naîtra de ses commandements. (1637-57)
[500] Nous dirions aujourd'hui: pour s'acquérir la réputation de fille bien élevée.
[501] Var. Clarimond, n'usez point si mal de mon secours. (1637-57)
[502] Var. En songeant seulement que je viens d'avec elle. (1637)
[503] Var. Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)
[504] Var. Je suivrai ton conseil et vais chercher le père, Puisque c'est de sa part que tu veux que j'espère. AMAR. Parlez-lui hardiment sans crainte de refus. (1637-57)
[505] Var. Un oncle pourra mieux m'en épargner la honte. AMAR. Votre amour en tout sens y trouvera son conte. (1637-57)
[506] Var. Tant ce frivole espoir redouble ses ferveurs! (1637-57)
[507] Var. Ce n'est qu'un faux appas, et sous cette couleur Il ne veut cependant que surprendre une fleur. (1637)
[508] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[509] Var. Sinon lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment. (1637-37)
[510] Var. Quand vous serez d'accord avecque son amant, Un prompt amour suivra votre commandement. (1637-57)
[511] Var. GÉRASTE, seul. (1637-60)
[512] Var. A ce beau cavalier ne cache plus sa flamme. (1637-57)
[513] Var. Adieu: si tu le vois, tu lui peux témoigner. (1637-57)
[514] Var. Je me puis revancher du don de ta franchise. (1637-57)
[515] L'édition de 1657 porte, par erreur sans doute: «Je trouve en tes vertus.»
[516] Var. Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous bien fidèles? (1637-68)
[517] Var. Pour me persuader vos flammes sans pareilles. (1637, 44, 52 et 57)
[518] L'édition de 1692 est la première où il y ait redoublés, au pluriel. Dans toutes les impressions antérieures on lit redoublé. Voyez l'Introduction du Lexique.
[519] Var. Depuis tantôt je parle un peu plus franchement. (1637-60)
[520] Var. Avecque nos desirs sa volonté conspire. (1637-57)
[521] Ce n'est que dans l'édition de 1682 que Corneille a mis au singulier les rimes obstacle et miracle. La correction, pour être complète, aurait dû s'étendre aux vers suivants. Il eût été facile de dire:
Miracle toutefois qu'Amarante a produit; De sa jalouse humeur nous tirons ce doux fruit.
[522] Var. Au moins je le présume, et ne puis soupçonner. (1637-57)
[523] Var. Parlons de ce premier, et recevez la foi. (1637)
[524] Var. Je crois que nos discours, à son abord fatal, Ne se jetteront plus sur le rhume et le bal. (1637-57)
[525] Var. [Que son adresse apporte à nos contentements.] FLOR. Si ma présence y nuit, souffrez que je vous quitte; Une affaire aussi bien jusqu'au logis m'invite. DAPHN. Importante? FLOR. Oui, je meure, au succès de nos feux.(1637-57)
[526] Var. Dans ce jaloux chagrin qui tient vos sens saisis, Vos divertissements sont assez bien choisis. (1637-57)
[527] Var. Je sais trop que le ciel, avecque tant de grâces. (1637-57)
[528] Var. Quel mystère est-ce-ci? sa belle humeur se joue. (1637-57)
[529] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: peut-être, au lieu de pour être.
[530] Var. [Que l'un de ces amants fût pris pour son rival?] Parmi de tels détours mon esprit ne voit goutte, Et leurs prospérités le mettent en déroute, Bien que mon coeur, brouillé de mouvements divers, Ose encor se flatter de l'espoir d'un revers. (1637-57)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
DAPHNIS.
Qu'en l'attente de ce qu'on aime Une heure est fâcheuse à passer! Qu'elle ennuie un amour[531] extrême Dont la joie est réduite aux douceurs d'y penser[532]!
Le mien, qui fuit la défiance, 1025 La trouve trop longue à venir, Et s'accuse d'impatience, Plutôt que mon amant de peu de souvenir.
Ainsi moi-même je m'abuse, De crainte d'un plus grand ennui, 1030 Et je ne cherche plus de ruse Qu'à m'ôter tout sujet de me plaindre de lui.
Aussi bien, malgré ma colère, Je brûlerois de m'apaiser, Et sa peine la plus sévère 1035 Ne seroit tout au plus qu'un mot pour l'excuser[533].
Je dois rougir de ma foiblesse; C'est être trop bonne en effet. Daphnis, fais un peu la maîtresse, Et souviens-toi du moins....
SCÈNE II.
GÉRASTE, CÉLIE, DAPHNIS.
GÉRASTE, à Célie.
Adieu, cela vaut fait, 1040 Tu l'en peux assurer.
(Célie rentre, et Géraste continue à parler à Daphnis[534].)
Ma fille, je présume, Quelques feux dans ton coeur que ton amant allume, Que tu ne voudrois pas sortir de ton devoir.
DAPHNIS.
C'est ce que le passé vous a pu faire voir.
GÉRASTE.
Mais si pour en tirer une preuve plus claire[535], 1045 Je disois qu'il faut prendre un sentiment contraire, Qu'une autre occasion te donne un autre amant?
DAPHNIS.
Il seroit un peu tard pour un tel changement: Sous votre autorité j'ai dévoilé mon âme, J'ai découvert mon coeur à l'objet de ma flamme, 1050 Et c'est sous votre aveu qu'il a reçu ma foi.
GÉRASTE.
Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi[536].
DAPHNIS.
Ma foi ne permet plus une telle inconstance.
GÉRASTE.
Et moi, je ne saurois souffrir de résistance. Si ce gage est donné par mon consentement, 1055 Il faut le retirer par mon commandement[537]. Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes Contre ma volonté sont d'impuissantes armes. Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs Votre rébellion s'exprimer par vos pleurs. 1060
(Daphnis rentre, et Géraste continue[538].)
La pitié me gagnoit: il m'étoit impossible De voir encor ses pleurs, et n'être pas sensible: Mon injuste rigueur ne pouvoit plus tenir, Et de peur de me rendre il la falloit bannir[539]. N'importe toutefois, la parole me lie, 1065 Et mon amour ainsi l'a promis à Célie: Florise ne se peut acquérir qu'à ce prix; Si Florame....
SCÈNE III.
GÉRASTE, AMARANTE.
AMARANTE.
Monsieur, vous vous êtes mépris: C'est Clarimond qu'elle aime.
GÉRASTE.
Et ma plus grande peine N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine. 1070 Dans sa rébellion à mon autorité, L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop éclaté. Si pour ce cavalier elle avoit moins de flamme, Elle agréeroit le choix que je fais de Florame, Et prenant désormais un mouvement plus sain, 1075 Ne s'obstineroit pas à rompre mon dessein.
AMARANTE.
C'est ce choix inégal qui vous la fait rebelle; Mais pour tout autre amant n'appréhendez rien d'elle.
GÉRASTE.
Florame a peu de bien, mais pour quelque raison C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison[540]. 1080 Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence. Toi qu'à présent Daphnis traite de confidence[541], Et dont le seul avis gouverne ses secrets, Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets; Résous-la, si tu peux, à contenter un père; 1085 Fais qu'elle aime Florame ou craigne ma colère.
AMARANTE.
Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir: C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir, Que je craindrois plutôt de l'aigrir davantage[542].
GÉRASTE.
Il est tant de moyens de fléchir un courage[543]! 1090 Trouve pour la gagner quelque subtil appas: La récompense après ne te manquera pas.
SCÈNE IV.
AMARANTE.
Accorde qui pourra le père avec la fille! L'égarement d'esprit règne sur la famille[544]. Daphnis aime Florame, et son père y consent: 1095 D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent[545]; Et si j'en crois ce père, elle ne porte en l'âme Que révolte, qu'orgueil, que mépris pour Florame. Peut-elle s'opposer à ses propres desirs, Démentir tout son coeur, détruire ses plaisirs? 1100 S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle. Leur mécompte pourtant, quel qu'il soit, me console; Et bien qu'il me réduise au bout de mon latin[546], Un peu plus en repos j'en attendrai la fin.
SCÈNE V.
FLORAME, DAMON.
FLORAME.
Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie 1105 Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie. Je ne me croyois pas quitte de ses discours, A moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours.
DAMON.
Je voudrois t'avoir vu dedans cette contrainte.
FLORAME.
Peut-être voudrois-tu qu'elle empêchât ma plainte[547]? 1110
DAMON.
Si Théante sait tout, sans raison tu t'en plains: Je t'ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins; Il voit dedans ton coeur, tu lis dans son courage, Et je vous fais combattre ainsi sans avantage.
FLORAME.
Toutefois au combat tu n'as pu l'engager. 1115
DAMON.
Sa générosité n'en craint pas le danger; Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse, Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse, Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays[548].
FLORAME.
Malgré le déplaisir de mes secrets trahis, 1120 Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie Des subtiles raisons de sa poltronnerie. Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups, C'est véritablement en savoir plus que nous, Et te mettre en sa place avec assez d'adresse. 1125
DAMON.
Qu'importe à quels périls il gagne une maîtresse? Que ses rivaux entre eux fassent mille combats, Que j'en porte parole, ou ne la porte pas, Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être Il puisse de ces lieux les faire disparoître. 1130
FLORAME.
Mais ton service offert hasardoit bien ta foi, Et s'il eût eu du coeur, t'engageoit contre moi.
DAMON.
Je savois trop que l'offre en seroit rejetée: Depuis plus de dix ans je connois sa portée. Il ne devient mutin que fort malaisément, 1135 Et préfère la ruse à l'éclaircissement.
FLORAME.
Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie T'ont donné des plaisirs où je te porte envie.
DAMON.
Tu peux incontinent les goûter si tu veux. Lui, qui doute fort peu du succès de ses voeux, 1140 Et qui croit que déjà Clarimond et Florame Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme, Seroit-il homme à perdre un temps si précieux, Sans aller chez Daphnis faire le gracieux, Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire, 1145 Prendre l'occasion de conter son martyre?
FLORAME.
Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner[549] Que nous prenons plaisir tous deux à le berner[550].
DAMON.
De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage[551], J'avois mis tout exprès Cléon sur le passage. 1150 Théante approche-t-il?
CLÉON[552].
Il est en ce carfour.
DAMON.
Adieu donc: nous pourrons le jouer tour à tour.
FLORAME, seul.
Je m'étonne comment tant de belles parties En cet illustre amant sont si mal assorties[553], Qu'il a si mauvais coeur avec de si bons yeux, 1155 Et fait un si beau choix sans le défendre mieux. Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage.
SCÈNE VI.
FLORAME, THÉANTE.
FLORAME.
Quelle surprise, ami, paroît sur ton visage?
THÉANTE.
T'ayant cherché longtemps, je demeure confus De t'avoir rencontré quand je n'y pensois plus. 1160
FLORAME.
Parle plus franchement: fâché de ta promesse[554], Tu veux et n'oserois reprendre ta maîtresse? Ta passion, qui souffre une trop dure loi, Pour la gouverner seul te déroboit de moi?
THÉANTE.
De peur que ton esprit formât cette croyance[555], 1165 De l'aborder sans toi je faisois conscience.
FLORAME.
C'est ce qui t'obligeoit sans doute à me chercher? Mais ne te prive plus d'un entretien si cher. Je te cède Amarante et te rends ta parole[556]: J'aime ailleurs; et lassé d'un compliment frivole, 1170 Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis, Ma flamme est véritable et son effet permis. J'adore une beauté qui peut disposer d'elle, Et seconder mes feux sans se rendre infidèle.
THÉANTE.
Tu veux dire Daphnis?
FLORAME.
Je ne puis te celer[557] 1175 Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brûler.
THÉANTE.
Le bruit vole déjà qu'elle est pour toi sans glace, Et déjà d'un cartel Clarimond te menace.
FLORAME.
Qu'il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur, Que s'il me passe en biens, il me cède en valeur. 1180 Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée, Me fasse mériter Daphnis à coups d'épée: Par là je gagne tout; ma générosité Suppléera ce qui fait notre inégalité; Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance, 1185 La fera sur ses biens emporter la balance.
THÉANTE.
Tu n'en peux espérer un moindre événement: L'heur suit dans les duels le plus heureux amant; Le glorieux succès d'une action si belle[558], Ton sang mis au hasard ou répandu pour elle, 1190 Ne peut laisser au père aucun lieu de refus. Tiens ta maîtresse acquise et ton rival confus; Et sans t'épouvanter d'une vaine fortune Qu'il soutient lâchement d'une valeur commune, Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mépris, 1195 Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu'à ce prix. Adieu: puisse le ciel à ton amour parfaite Accorder un succès tel que je le souhaite!
FLORAME[559].
Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir: Mon courage bouillant ne se peut contenir; 1200 Enflé par tes discours, il ne sauroit attendre[560] Qu'un insolent défi l'oblige à se défendre.
Va donc, et de ma part appelle Clarimond; Dis-lui que pour demain il choisisse un second, Et que nous l'attendrons au château de Bissêtre[561]. 1205
THÉANTE.
J'adore ce grand coeur qu'ici tu fais paroître, Et demeure ravi du trop d'affection Que tu m'as témoigné par cette élection. Prends-y garde pourtant: pense à quoi tu t'engages. Si Clarimond, lassé de souffrir tant d'outrages, 1210 Éteignant son amour, te cédoit ce bonheur, Quel besoin seroit-il de le piquer d'honneur? Peut-être qu'un faux bruit nous apprend sa menace: C'est à toi seulement de défendre ta place. Ces coups du désespoir des amants méprisés 1215 N'ont rien d'avantageux pour les favorisés. Qu'il recoure, s'il veut, à ces fâcheux remèdes[562]; Ne lui querelle point un bien que tu possèdes; Ton amour, que Daphnis ne sauroit dédaigner, Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner[563]. Avise encore un coup: ta valeur inquiète[564] En d'extrêmes périls un peu trop tôt te jette.
FLORAME.
Quels périls? L'heur y suit le plus heureux amant.
THÉANTE.
Quelquefois le hasard en dispose autrement.
FLORAME.
Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune. 1225
THÉANTE.
La valeur aux duels fait moins que la fortune.
FLORAME.
C'est par là seulement qu'on mérite Daphnis.
THÉANTE.
Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis.
FLORAME.
Cette belle action pourra gagner son père.
THÉANTE.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère. 1230
FLORAME.
Acceptant un cartel, suis-je plus assuré?
THÉANTE.
Où l'honneur souffriroit rien n'est considéré.
FLORAME.
Je ne puis résister à des raisons si fortes; Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l'emportes: J'attendrai qu'on m'attaque.
THÉANTE.
Adieu donc.
FLORAME.
En ce cas, 1235 Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras[565]?
THÉANTE.
Dispose de ma vie.
FLORAME, seul.
Elle est fort assurée, Si rien que ce duel n'empêche sa durée. Il en parle des mieux: c'est un jeu qui lui plaît; Mais il devient fort sage aussitôt qu'il en est, 1240 Et montre cependant des grâces peu vulgaires A battre ses raisons par des raisons contraires.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, FLORAME.
DAPHNIS.
Je n'osois t'aborder les yeux baignés de pleurs, Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs.
FLORAME.
Vous me jetez, Madame, en d'étranges alarmes[566]. 1245 Dieux! et d'où peut venir ce déluge de larmes? Le bonhomme est-il mort?
DAPHNIS.
Non, mais il se dédit; Tout amour désormais pour toi m'est interdit: Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure, Forcer les droits d'Amour ou ceux de la nature, 1250 Mettre un autre en ta place ou lui désobéir, L'irriter ou moi-même avec toi me trahir. A moins que de changer, sa haine inévitable[567] Me rend de tous côtés ma perte indubitable: Je ne puis conserver mon devoir et ma foi, 1255 Ni sans crime brûler pour d'autres ni pour toi.
FLORAME.
Le nom de cet amant, dont l'indiscrète envie A mes ressentiments vient apporter sa vie! Le nom de cet amant, qui par sa prompte mort Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort, 1260 Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde[568], N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde!
DAPHNIS.
Je n'aime pas si mal que de m'en informer: Je t'aurois fait trop voir que j'eusse pu l'aimer. Si j'en savois le nom, ta juste défiance[569] 1265 Pourroit à ses défauts imputer ma constance, A son peu de mérite attacher mon dédain, Et croire qu'un plus digne auroit reçu ma main. J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre, Que tout ce que le ciel a fait paroître en terre 1270 De mérites, de biens, de grandeurs et d'appas, En même objet uni, ne m'ébranleroit pas: Florame a droit lui seul de captiver mon âme[570]; Florame vaut lui seul à ma pudique flamme Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs 1275 De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.
FLORAME.
Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine[571]! Vous me comblez de joie et redoublez ma peine. L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir, Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir; 1280 L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice. Devenez-moi cruelle afin que je guérisse. Guérir? ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur: Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur. Aimez toujours Florame, et quoi qu'il ait pu dire, 1285 Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, Ou mourir plus content que pour vous et par vous?
DAPHNIS.
Puisque de nos destins la rigueur trop sévère Oppose à nos desirs l'autorité d'un père, 1290 Que veux-tu que je fasse? En l'état où je suis, Être à toi malgré lui, c'est ce que je ne puis; Mais je puis empêcher qu'un autre me possède, Et qu'un indigne amant à Florame succède: Le coeur me manque; adieu: je sens faillir ma voix[572]. 1295 Florame, souviens-toi de ce que tu me dois: Si nos feux sont égaux, mon exemple t'ordonne Ou d'être à ta Daphnis ou de n'être à personne.
SCÈNE VIII.
FLORAME.
Dépourvu de conseil comme de sentiment, L'excès de ma douleur m'ôte le jugement. 1300 De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue, Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue; Et même je lui laisse abandonner ce lieu[573], Sans trouver de parole à lui dire un adieu. Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance: 1305 Mon désespoir n'osoit agir en sa présence, De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs; Une pitié secrète étouffoit mes soupirs: Sa douleur par respect faisoit taire la mienne; Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne. 1310 Sors, infâme vieillard, dont le consentement Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment; Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. A nos chastes amours qui t'a fait consentir, 1315 Barbare? mais plutôt qui t'en fait repentir? Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père Débilite ma force ou rompe ma colère? Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû[574]: En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu. 1320 Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine Enhardit ma vengeance et redouble ta peine: Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis, Mériter par ta mort celle où tu me réduis. Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée 1325 Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée! Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur, Et ne connois encor qu'à peine mon erreur! Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, Que mes affections ne t'en soient pas suspectes. 1330 De plus réglés transports me feroient trahison; Si j'avois moins d'amour, j'aurois de la raison; C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue: Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue, Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu; 1335 Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu; Je menace Géraste, et pardonne à ton père: Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère.
SCÈNE IX.
FLORAME, CÉLIE.
FLORAME, en soupirant[575].
Célie....
CÉLIE.
Eh bien, Célie? enfin elle a tant fait, Qu'à vos desirs Géraste accorde leur effet. 1340 Quel visage avez-vous? Votre aise vous transporte.
FLORAME.
Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte, Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour De se jouer de moi par une feinte amour. Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse: 1345 Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse; Et ce jour expiré, je vous ferai sentir Que rien de ma fureur ne vous peut garantir.
CÉLIE.
Florame!
FLORAME.
Je ne puis parler à des perfides.
CÉLIE[576].
Il veut donner l'alarme à mes esprits timides, 1350 Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi. Géraste a trop d'amour pour n'avoir point de foi; Et s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise, Il la tiendroit encore heureusement acquise[577]. D'ailleurs ce grand courroux pourroit-il être feint? 1355 Auroit-il pu sitôt falsifier son teint[578], Et si bien ajuster ses yeux et son langage A ce que sa fureur marquoit sur son visage? Quelqu'un des deux me joue: épions tous les deux Et nous éclaircissons sur un point si douteux. 1360
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[531] On lit «une amour» dans les impressions de 1637-57 et dans celle de 1682. Cette leçon est explicable dans les premières éditions: elles portent en effet, au vers suivant: «du penser,» auquel peut se rapporter «le mien» du vers 1025. Mais dans l'édition de 1682, «le mien» ne peut se rapporter qu'à amour, qui doit en conséquence être nécessairement au masculin. La leçon que nous donnons est celle des éditions de 1660-68.
[532] Var. Qui ne voit son objet que des yeux du penser! (1637-57)
[533] Var. Pour criminel qu'il fût, ne seroit qu'un baiser. Dieux! je rougis d'une parole Dont je meurs de goûter l'effet, Et dans cette honte frivole Je prépare un refus.... (1637-57)
[534] Dans la première édition (1637, il y a simplement: Célie rentre; le reste du jeu de scène est omis.
[535] Var. Oui, mais pour en tirer une preuve plus claire, Qui diroit qu'il faut prendre un mouvement contraire. (1637-57)
[536] Var. Oui, mais j'ai fait depuis un autre choix pour toi. (1637-57)
[537] Var. Il le faut retirer par mon commandement. (1637-60)
[538] Ici encore l'édition de 1637 n'a que le commencement du jeu de scène Daphnis rentre.
[539] Var. Et de peur de me rendre il l'a fallu bannir. (1637)
[540] Var. C'est lui seul que je veux d'appui pour ma maison. (1637-57)
[541] C'est-à-dire: à qui Daphnis donne sa confiance.
[542] Var. Qu'au contraire je crains de l'aigrir davantage. (1637-57)
[543] Var. Il est tant de moyens à fléchir un courage. (1637-60)
[544] Var. Ils ont l'esprit troublé dedans cette famille. (1637-57)
[545] Var. [D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent;] Et qui croira Géraste, il ne l'y peut réduire. Peut-elle s'opposer à ce qu'elle desire? J'aime sa résistance en cette occasion, Mais j'en ai moins d'espoir que de confusion. [S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.] (1637-57)
[546] Var. Et combien qu'il me mette au bout de mon latin. (1637-57)
[547] Var. Mais dis que tu voudrois qu'elle empêchât ma plainte. (1637-57)
[548] «On dit tirer de long, tirer pays, pour dire s'en aller, s'enfuir.» (Dictionnaire de l'Académie de 1694.)
[549] Var. Mais s'il nous treuve ensemble, il pourra se douter. (1637) Var. Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra se douter. (1644-57)
[550] Var. Que nous prenons plaisir tous deux à le tâter. (1637-57)
[551] Var. De peur que nous voyant il entrât en cervelle, J'avois mis tout exprès Cléonte[551-a] en sentinelle. (1637)
[551-a] Voyez p. 126, note 2.
[552] Bien que Cléon prenne ici part à la scène, il ne figure en tête, parmi les noms des personnages, dans aucune des éditions publiées avant la mort de Corneille, ni même dans celle de 1692. C'est peut-être parce qu'il ne paraît ainsi que tout à la fin; il se pourrait même qu'il dût crier du dehors cette réponse, sans venir sur le théâtre.
[553] Var. En ce pauvre amoureux sont si mal assorties. (1637-63)
[554] Var. Parle plus franchement: lassé de ta promesse. (1637-57)
[555] Var. De peur que ton esprit conçût cette croyance. (1637)
[556] Var. Je te rends Amarante avecque ta parole. (1637-57)
[557] Var. Je ne te puis celer. (1637-57)
[558] Var. Le glorieux éclat d'une action si belle, Ton sang, ou répandu, ou[558-a] hasardé pour elle. (1637-57)
[558-a] C'est, si nous ne nous trompons, le seul exemple d'hiatus que nous ayons rencontré jusqu'ici soit dans le texte, soit dans les variantes de Corneille; car on ne peut pas compter celui dont il est parlé au tome I, au sujet de la troisième variante de la p. 173.
[559] Var. FLORAME, le retenant. (1637-60)
[560] Var. Enflé par tes discours, il ne peut plus attendre. (1637-57)
[561] A une demi-lieue de Paris, sur la route de Fontainebleau. Il y avait en ce lieu un château qui au quatorzième siècle appartenait à Jean, évêque de Winchester, dont le nom corrompu a fait Bissestre, Bicêtre. Sous Charles V, on construisit au même endroit un hôpital, qui, rétabli sous Louis XIII, servit d'asile aux soldats infirmes jusqu'à la fondation de l'hôtel des Invalides.
[562] Voyez plus haut la note 3 de la p. 160.
[563] Dans les éditions de 1637 et de 1652, l'orthographe du mot est gaigner et les deux dernières syllabes de ces deux vers riment aux yeux.
[564] Var. Avise derechef: ta valeur signalée En d'extrêmes périls te jette à la volée. (1637-57)
[565] Var. Souviens-toi, cher ami, que je retiens ton bras. (1637-57)
[566] Var. Vous me jetez, mon âme, en d'étranges alarmes. (1637-57)
[567] Var. A faute de changer, sa haine inévitable. (1637-57)
[568] Var. Et sur quelque valeur que son amour se fonde. (1637-57)
[569] Var. Son nom su, tu pourrois donner ma résistance A son peu de mérite, et non à ma constance, Croire que ses défauts le feroient rejeter, Et qu'un plus accompli se pouvoit accepter. J'atteste ici la main qui lance le tonnerre. (1637-57)
[570] Var. Un seul Florame a droit de captiver mon âme, Un seul Florame vaut à ma pudique flamme Tout ce que l'on pourroit offrir à mes ardeurs [De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.] (1637-57)
[571] Var. Parmi tant de malheurs vous me comblez d'une aise Qui redouble mes maux aussi bien que ma braise. (1637)
[572] Var. Le coeur me serre; adieu: je sens faillir ma voix. (1637)
[573] Var. Et même je la souffre abandonner ce lieu. (1637-57)
[574] Var. Un nom si glorieux, traître, ne t'est plus dû. (1637-57)
[575] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1637. Celle de 1663 donne en marge: Il lui dit ce mot en soupirant.
[576] Var. CÉLIE, seule. (1637-68)
[577] Voyez dans l'Examen, p. 122, sur quoi Corneille fonde ce trait de caractère.
[578] Var. Surpris auroit-il pu falsifier son teint, Ajuster ses regards, son geste, son langage? Aussi que ce vieillard me farde son courage, Je ne le saurois croire, et veux dès aujourd'hui, Sur ce point, si je puis, m'éclaircir avec lui. (1637-57)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉANTE, DAMON.
THÉANTE.
Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte Que je passe à regret par devant cette porte?
DAMON.
Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé[579]? Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé. Tantôt quelque démon ennemi de ta flamme 1365 Te faisoit en ces lieux accompagner Florame: Sans la crainte qu'alors il te prît pour second, Je l'allois appeler au nom de Clarimond; Et comme si depuis il étoit invisible, Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580]. 1370
THÉANTE.
Ne le cherche donc plus. A bien considérer, Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'espérer. Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite[581], Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite: Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas, 1375 Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582]. Inégal en fortune à ce qu'est cette belle[583], Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle, Que pourrois-je après tout prétendre de ses pleurs[584]? Et quel espoir pour moi naîtroit de ses douleurs? 1380 Deviendrois-je par là plus riche ou plus aimable? Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585], Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer, A tout autre qu'à moi me le fait préférer; Et j'aurois peine à voir un troisième en sa place. 1385
DAMON.
Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse? J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel; J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel: Le puis-je supprimer?
THÉANTE.
Non, mais tu pourrois faire[586]....
DAMON.
Quoi?
THÉANTE.
Que Clarimond prît un sentiment contraire. 1390
DAMON.
Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté! Mon courage est mal propre à cette lâcheté.
THÉANTE.
A de telles raisons je n'ai de repartie, Sinon que c'est à moi de rompre la partie. J'en vais semer le bruit.
DAMON.
Et sur ce bruit tu veux.... 1395
THÉANTE.
Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux, Et qu'une main puissante arrête leur querelle. Qu'en dis-tu, cher ami?
DAMON.
L'invention est belle, Et le chemin bien court à les mettre d'accord; Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort. 1400 Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse[587] Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588]. Ne donnons point sujet de tant parler de nous, Et sachons seulement à quoi tu te résous.
THÉANTE.
A les laisser en paix, et courir l'Italie 1405 Pour divertir le cours de ma mélancolie, Et ne voir point Florame emporter à mes yeux Le prix où prétendoit mon coeur ambitieux.
DAMON.
Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée?
THÉANTE.
Son image du tout n'en est pas effacée; 1410 Mais....
DAMON.
Tu crains que pour elle on te fasse un duel.
THÉANTE.
Railler un malheureux, c'est être trop cruel. Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage[589], Le bonheur de Florame à la quitter m'engage: Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux, 1415 Pour avoir des succès tellement inégaux. C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite, D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite. Je donne désormais des règles à mes feux: De moindres que Daphnis sont incapables d'eux; 1420 Et rien dorénavant n'asservira mon âme Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame. Allons: je ne puis voir sans mille déplaisirs Ce possesseur du bien où tendoient mes desirs.
DAMON.
Arrête: cette fuite est hors de bienséance, 1425 Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence.
(Théante le retire du théâtre comme par force[590].)
SCÈNE II.
FLORAME.
Jetterai-je toujours des menaces en l'air, Sans que je sache enfin à qui je dois parler? Auroit-on jamais cru qu'elle me fût ravie, Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie? 1430 Le possesseur du prix de ma fidélité, Bien que je sois vivant, demeure en sûreté; Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère; Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère[591]. Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir, 1435 Et cesse d'en avoir quand je le veux punir. Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allégeance Qu'un amant supplanté tire de la vengeance, Et me cachez le bras dont je reçois les coups, Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous? 1440 Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes, Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes[592]; Qu'à mille impiétés osant me dispenser[593], A votre foudre oisif je donne où se lancer? Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable 1445 Je demeure innocent, encor que misérable; Destinez à vos feux d'autres objets que moi: Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi. Employez le tonnerre à punir les parjures, Et prenez intérêt vous-même à mes injures: 1450 Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux[594], Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux, Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue. Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour 1455 Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour, N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse: Fais-toi, fais-toi connoître allant voir ta maîtresse.
SCÈNE III.
FLORAME, AMARANTE.
FLORAME.
Amarante (aussi bien te faut-il confesser Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]), 1460 Dis-moi qui me l'enlève: apprends-moi quel mystère Me cache le rival qui possède son père; A quel heureux amant Géraste a destiné Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donné[596].
AMARANTE.
Ce dût[597] vous être assez de m'avoir abusée, 1465 Sans faire encor de moi vos sujets de risée. Je sais que le vieillard favorise vos feux, Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos voeux.
FLORAME.
Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598] Empêchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle? 1470
AMARANTE.
Pensez-vous me duper avec ce feint courroux? Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous.
FLORAME.
Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie A mis à ce vieillard ce change en fantaisie. Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer, 1475 Et ton crime redouble à le désavouer[600]; Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte, J'aurai trop de moyens à te faire sentir Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir. 1480
SCÈNE IV.
AMARANTE.
Voilà de quoi tomber en[601] un nouveau dédale. O ciel! qui vit jamais confusion égale? Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant La brûle pour Florame, et qu'un père y consent; Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame, 1485 Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme; Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui Dispose de Daphnis pour un autre que lui. Sous un tel embarras je me trouve accablée; Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, 1490 Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés[602] Pour me faire enrager par ces diversités. Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre: Pour en venir à bout, il me les faut surprendre, Et quand ils se verront, écouter leurs discours, 1495 Pour apprendre par là le fond de ces détours. Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence, Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]: De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis, Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis. 1500
SCÈNE V.
GÉRASTE, POLÉMON.
POLÉMON.
J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie, Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait, Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet.
GÉRASTE.
C'est un rare trésor que mon malheur me vole[604]; 1505 Et si l'honneur souffroit un manque de parole, L'avantageux parti que vous me présentez Me verroit aussitôt prêt à ses volontés[605].
POLÉMON.
Mais si quelque hasard rompoit cette alliance?
GÉRASTE.
N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance: 1510 Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous répond Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond.
POLÉMON.
Adieu: faites état de mon humble service.
GÉRASTE.
Et vous pareillement d'un coeur sans artifice.
SCÈNE VI.
CÉLIE, GÉRASTE.
CÉLIE.
De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond 1515 Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond?
GÉRASTE.
Cette vaine promesse en un cas impossible Adoucit un refus et le rend moins sensible: C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais.
CÉLIE.
Ajouter l'impudence à vos perfides traits! 1520 Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse, Pour me persuader que qui promet refuse.
GÉRASTE.
J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protesté[606], Si Florame rompoit le concert arrêté. Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle; 1525 J'en viendrai trop à bout.
CÉLIE.
Impudence nouvelle[607]! Florame, que Daphnis fait maître de son coeur, De votre seul caprice accuse la rigueur[608]; Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme Uniroit deux amants qui n'ont déjà qu'une âme. 1530 Vous m'osez cependant effrontément conter Que Daphnis sur ce point aime à vous résister! Vous m'en aviez promis une tout autre issue: J'en ai porté parole après l'avoir reçue. Qu'avois-je contre vous ou fait ou projeté, 1535 Pour me faire tremper en votre lâcheté? Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise? Avisez: il y va de plus que de Florise. Ne vous estimez pas quitte pour la quitter, Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609]. 1540
GÉRASTE.
Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole En faveur d'un caprice où s'obstine une folle? Va, fais venir Florame: à ses yeux tu verras Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas, Que je maltraiterai Daphnis en sa présence 1545 D'avoir pour son amour si peu de complaisance. Qu'il vienne seulement voir un père irrité, Et joindre sa prière à mon autorité; Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente, Crois que ma volonté sera la plus puissante[610]. 1550
CÉLIE.
Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux.
GÉRASTE.
Me foudroie en ce cas la colère des cieux!
SCÈNE VII.
GÉRASTE, DAPHNIS.
GÉRASTE, seul.
Géraste, sur-le-champ il te falloit contraindre Celle que ta pitié ne pouvoit ouïr plaindre. Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs, 1555 Ton coeur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs; Et pour avoir usé trop peu de ta puissance, On t'impute à forfait sa désobéissance.
(Daphnis vient[611].)
Un traitement trop doux te fait croire sans foi. Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, 1560 Et que l'aveuglement d'une amour obstinée Contre ma volonté règle votre hyménée? Mon extrême indulgence a donné par malheur A vos rébellions quelque foible couleur; Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire, Vous pensez avoir droit de braver ma colère[612]; Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours, Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours.
DAPHNIS.
Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée, C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée. 1570 Quoi que mette en avant votre injuste courroux, Je ne veux opposer à vous-même que vous. Votre permission doit être irrévocable: Devenez seulement à vous-même semblable. Il vous falloit, Monsieur, vous-même à mes amours[613] Ou ne consentir point ou consentir toujours. Je choisirai la mort plutôt que le parjure: M'y voulant obliger, vous vous faites injure. Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. 1580 Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame, Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme?
GÉRASTE.
Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement Vous vous rendiez rebelle à mon commandement? Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre[614]? 1585 Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre. Qui le doit emporter ou de vous ou de moi? Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi? Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse. Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse: 1590 Il n'est point de raison valable entre nous deux, Et pour toute raison il suffit que je veux.
DAPHNIS.
Un parjure jamais ne devient légitime; Une excuse ne peut justifier un crime. Malgré vos changements, mon esprit résolu 1595 Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu[615].
SCÈNE VIII.
GÉRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CÉLIE, AMARANTE.
DAPHNIS[616].
Voici ce cher amant qui me tient engagée, A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée: Changez de volonté pour un objet nouveau; Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. 1600
GÉRASTE.
Que vois-je ici, bons Dieux?
DAPHNIS.
Mon amour, ma constance.
GÉRASTE.
Et sur quoi donc fonder ta désobéissance? Quel envieux démon, et quel charme assez fort Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord? C'est lui que tu chéris[617] et que je te destine; 1605 Et ta rébellion dans un refus s'obstine!
FLORAME.
Appelez-vous refus de me donner sa foi Quand votre volonté se déclara pour moi? Et cette volonté, pour un autre tournée, Vous peut-elle obéir après la foi donnée? 1610
GÉRASTE.
C'est pour vous que je change, et pour vous seulement Je veux qu'elle renonce à son premier amant. Lorsque je consentis à sa secrète flamme, C'étoit pour Clarimond qui possédoit son âme: Amarante du moins me l'avoit dit ainsi. 1615
DAPHNIS.
Amarante, approchez: que tout soit éclairci. Une telle imposture est-elle pardonnable?
AMARANTE.
Mon amour pour Florame en est le seul coupable: Mon esprit l'adoroit; et vous étonnez-vous S'il devint inventif[618], puisqu'il étoit jaloux? 1620
GÉRASTE.
Et par là tu voulois....
AMARANTE.
Que votre âme déçue Donnât à Clarimond une si bonne issue, Que Florame, frustré de l'objet de ses voeux, Fût réduit désormais à seconder mes feux.
FLORAME.
Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619], Justifier son feu par votre propre flamme: Si vous m'aimez encor, vous devez estimer Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer.
DAPHNIS.
Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620]. D'Amarante avec toi je prendrai la défense. 1630
GÉRASTE.
Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir; Votre hymen aussi bien saura trop la punir.
DAPHNIS.
Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine!
CÉLIE.
Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine, Et donne un prompt succès à vos contentements! 1635
FLORAME, à Géraste.
Vous, de qui je les tiens....
GÉRASTE.
Trêve de compliments: Ils nous empêcheroient de parler de Florise.
FLORAME.
Il n'en faut point parler: elle vous est acquise.
GÉRASTE.
Allons donc la trouver: que cet échange heureux[621] Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux! 1640
DAPHNIS.
Quoi! je ne savois rien d'une telle partie!
FLORAME.
Je pense toutefois vous avoir avertie[622] Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps, Vous rendroit étonnée et nos desirs contents[623]. Mais différez, Monsieur, une telle visite: 1645 Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte; Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir.
GÉRASTE, à Célie.
Va donc lui témoigner le desir qui me presse.
FLORAME.
Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse: 1650 Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits[624] Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits.
GÉRASTE.
Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne.
CÉLIE.
Attendez-la, Monsieur, et qu'à cela ne tienne: Je cours exécuter cette commission. 1655
GÉRASTE.
Le temps en sera long à mon affection.
FLORAME.
Toujours l'impatience à l'amour est mêlée.
GÉRASTE.
Allons dans le jardin faire deux tours d'allée, Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625] Parmi votre entretien trouve à se divertir. 1660
SCÈNE IX.
AMARANTE.
Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626] Ait tiré de ses maux aucun soulagement, Sans que pas un effet ait suivi ma malice, Où ma confusion n'égalât son tourment.
Pour agréer ailleurs il tâchoit à me plaire, 1665 Un amour dans la bouche, un autre dans le sein: J'ai servi de prétexte à son feu téméraire, Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein.
Daphnis me le ravit, non par son beau visage, Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, 1670 Non que sur moi sa race ait aucun avantage, Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens. Filles que la nature a si bien partagées, Vous devez présumer fort peu de vos attraits: Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous êtes négligées, A moins que la fortune en rehausse les traits[628].
Mais encor que Daphnis eût captivé Florame, Le moyen qu'inégal il en fût possesseur? Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme[629], Falloit-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur? 1680
Pour tromper mon attente et me faire un supplice, Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour: Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour.
Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, 1685 Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux: L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force; J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux.
Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite[630]: Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631]; Et dans le triste état où le ciel m'a réduite, Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis.
Vieillard, qui de ta fille achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, 1695 Dénier le repos du tombeau qui t'attend!
Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632] Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort! 1700
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[579] Var. Si ce change d'humeur un peu plus tôt t'eût pris, Nous aurions vu l'effet du dessein entrepris. (1637-57)
[580] Var. Le rencontrer encor n'est plus en mon possible. (1637-57)
[581] Var. Vu que Daphnis, au point où je la vois réduite, N'est pas pour l'oublier, quand il seroit en fuite. (1637-57)
[582] Var. Le privant de ce bien, ne me le donne pas. (1637-57) Var. Le privant d'un tel heur, ne me le donne pas. (1660-64)
[583] Var. Inégal en fortune aux biens de cette belle. (1637-64)
[584] Var. Que pourrois-je en ce cas prétendre de ses pleurs? Mon espoir se peut-il fonder sur ses douleurs? (1637-57)
[585] Var. Et si de l'obtenir je me sens incapable, Florame est mon ami, d'où tu peux inférer Qu'à tout autre qu'à moi je le dois préférer, Et verrois à regret qu'un autre eût pris sa place. (1637-57)
[586] Var. Non pas, mais tu peux faire.... DAM. Quoi? TH. Que Clarimond prenne un mouvement contraire. (1637-57)
[587] Var. Peut-être mon esprit treuvera quelque ruse. (1637-52)
[588] Var. Par où, mon honneur sauf, du cartel je m'excuse. (1637-57)
[589] Var. Bien que j'adore encor l'excès de son mérite, Florame ayant Daphnis, de honte je la quitte. (1637-57)
[590] Ce jeu de scène n'est pas dans l'édition de 1637.
[591] Var. Et tout rival qu'il m'est, il rit de ma colère. (1637-57)
[592] Var. Et qu'ainsi que mes maux mes forfaits soient extrêmes. (1637-57)
[593] Voyez tome I, p. 208, note 2.
[594] Var. Montrez, en m'assistant, que vous êtes des dieux, Et conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux. (1637-57)
[595] Var. Qu'au lieu de toi Daphnis occupoit mon penser. (1637-57)
[596] Var. Un bien si précieux qu'Amour m'avoit donné. AMAR. Ce vous dût être assez de m'avoir abusée. (1637) Var. Ce trésor que l'amour m'avoit si bien donné. (1644-57)
[597] Ce dût, c'est-à-dire ce devroit. Le mot a, dans toutes les éditions, ou une s, ou un accent circonflexe, ou un accent et une s à la fois: deust, dûst.
[598] Var. Tu t'abuses: lui seul et sa rigueur cruelle. (1637-1657)
[599] Telle est la leçon des éditions de 1668 et de 1682. Elle peut bien se comprendre; cependant, comme toutes les autres éditions donnent empêchent, au lieu d'empêchant, ce participe ne serait-il pas une faute d'impression?
[600] Var. Tu redoubles ton crime à le désavouer; Et sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte. (1637-60)
[601] Dans, qui est la leçon généralement adoptée, ne se trouve dans aucune des éditions imprimées du vivant de Corneille, mais seulement dans celle de 1692.
[602] Var. Si ce n'est qu'à dessein ils veuillent tout mêler, Et soient d'intelligence à me faire affoler. (1637-64)
[603] Var. Qu'il ne nous brouille encor de quelque confidence. (1637-57)
[604] Var. C'est moi qui suis marri que pour cet hyménée Je ne puis révoquer la parole donnée. (1637-57)
[605] Var. Me verroit sans cela prêt à ses volontés. POL. Mais si quelque malheur rompoit cette alliance? GÉR. Qu'il n'ait lors de ma part aucune défiance. (1637-57)
[606] Var. J'ai promis, il est vrai, mais au cas seulement Que Florame ou sa soeur courût au changement. (1637-57)
[607] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «Impudente nouvelle!»
[608] Var. Ne se plaint que de vous et de votre rigueur; Et sans vous on verroit leur mutuelle flamme Unir bientôt deux corps qui n'ont déjà qu'une âme. Vous m'allez cependant effrontément conter Que Daphnis sur ce point ose vous résister! (1637-57)
[609] Var. [Ni que de cette sorte on se laisse affronter.] Florame a trop de coeur. GÉR. Et moi trop de courage Pour manquer où l'amour, l'honneur, la foi m'engage. Va donc, va le chercher: à ses yeux tu verras. (1637-57)
[610] Var. Enfin ma volonté sera la plus puissante. (1637-64)
[611] Var. Daphnis sort. (1637, en marge, 1644 et 52-60)--Daphnis vient sur le théâtre. (1663, en marge.)--Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1648, qui porte seule, après le vers 1559: A Daphnis.
[612] Var. Vous vous autorisez à m'être réfractaire. (1637)
[613] Var. Il vous falloit, Monsieur, vous-même en mes amours. (1637)
[614] Var. Ma foi doit-elle pas prévaloir sur la vôtre? (1637-57)
[615] C'est-à-dire: croit qu'il suffit à mes feux que vous ayez voulu.
[616] Var. DAPHNIS, montrant Florame. (1648)
[617] L'édition de 1637 porte: C'est lui que je chéris, ce qui est vraisemblablement une erreur.
[618] Suivant la Fontaine il n'est pas même nécessaire d'être jaloux, l'amour suffit:
Soyez amant, vous serez inventif.
(Contes, le Cuvier, vers 1.)
--On lit dans l'édition de 1682: S'il devient inventif, ce qui doit être une erreur.
[619] Var. Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, ma chère vie, Voyez que votre exemple au pardon vous convie. (1637-64.)
[620] Var. Si je t'aime, mon heur? Ah! ce doute m'offense. (1637-57)
[621] Var. Allons donc la trouver: que cet échange heureux. (1637-52)
[622] Var. Mon coeur, s'il t'en souvient, je t'avois avertie. (1637-57)
[623] Var. Te rendroit étonnée et nos desirs contents. (1637-57)
[624] Var. Par cette invention vous et moi satisfaits. Sans faillir au devoir, nous aurons nos souhaits. GÉR. Mais le mien toutefois veut que je la prévienne. (1637-57)
[625] Var. Afin qu'ainsi l'ennui que j'en pourrai sentir Dedans votre entretien se puisse divertir. (1637-57)
[626] Var. Je le perds sans avoir de tout mon artifice Qu'autant de mal que lui, bien que diversement, Vu que pas un effet n'a suivi ma malice. (1637-57)
[627] On a imprimé, par erreur sans doute, charmes, au lieu de charmants, dans l'édition de 1682.--Sur l'orthographe de quelques, voyez tome I, p. 205, note 3.
[628] Var. Sinon quand la fortune en fait les plus beaux traits. (1637-57)
[629] Var. Ciel, pour faciliter le succès de sa flamme, Falloit-il qu'un vieillard fût épris de sa soeur?
Oui, ciel, il le falloit: ce n'est pas sans justice Que cet esprit usé se renverse à son tour: Puisqu'un jeune amant suit les lois de l'avarice, Il faut bien qu'un vieillard suive celles d'amour. (1637-57)
[630] Var. Mon coeur n'a point d'espoir d'où je ne sois séduite[630-a]. (1637)
[630-a] C'est-à-dire dans lequel je ne sois déçue.
[631] Var. Si je prends quelque peine, un autre en a les fruits. Qu'au misérable état où je me vois réduite, J'aurai bien à passer encor de tristes nuits! (1637-57)
[632] Var. Puisse enfin ta foiblesse et ton humeur jalouse Te frustrer désormais de tout contentement[632-a], Te remplir de soupçons, et cette jeune épouse Joindre à mille mépris le secours d'un amant!(1637-57)
[632-a] Te priver désormais de tout contentement.(1644-57)
LA PLACE ROYALE
COMÉDIE
1635
NOTICE.
Le succès de la Galerie du Palais, dû en grande partie, comme notre poëte l'a remarqué lui-même, au plaisir qu'éprouvaient les spectateurs en se voyant transportés dans un endroit qu'ils fréquentaient d'ordinaire, l'engagea à choisir pour théâtre d'une autre comédie la place Royale, qui, à cette époque, était la promenade à la mode, le lieu de réunion de la société la plus brillante, le centre des rendez-vous et des intrigues amoureuses.
Adieu, belle place où n'habite Que mainte personne d'élite,
dit Scarron dans son Adieu au Marais et à la place Royale, composé en 1643[633]; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie pleinement.
La prédilection de Corneille pour les titres empruntés à divers endroits fameux de la ville de Paris a été critiquée en ces termes par un de ses censeurs: «Il a fait voir une Mélite, la Galerie du Palais et la Place Royale, ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientôt le Cimetière Saint-Jean, la Samaritaine et la Place aux Veaux[634].»
Quant à Claveret, il ne blâme point ce procédé, mais il accuse Corneille de le lui avoir dérobé: «Ce que ma plume a produit autrefois ne m'a point fait rougir de honte, et si du temps que j'écrivois, vous ne m'eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas tâché malicieusement d'éteindre ce peu de lumière, avec laquelle j'essayois de me faire connoître, établissant le titre d'une de vos pièces sur le fondement d'une seule rime[635]. J'entends parler de votre Place Royale, que vous eussiez aussi bien appelée la Place Dauphine, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me choquer; pièce que vous vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché que je n'en aye reçu tout le contentement que j'en pouvois légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations n'ayent honoré de quelques louanges l'invention de mon esprit. J'ajouterois bien qu'elle eut la gloire et le bonheur de plaire au Roi étant à Forges[636], plus qu'aucune autre des pièces qui parut lors sur son théâtre[637]....»
La comédie de Corneille, jouée en 1635, ne fut imprimée qu'en vertu du privilége dont nous avons donné un extrait dans notre notice sur la Galerie du Palais; l'achevé d'imprimer est du 20 février 1637. Le volume, de format in-4º, se compose de 4 feuillets liminaires et de 112 pages; son titre exact est:
LA PLACE ROYALLE, OU L'AMOVREVX EXTRAVAGANT. COMEDIE. A Paris, chez Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy.
Le sous-titre: ou l'Amoureux Extrauagant, a disparu dès l'édition de 1644.
FOOTNOTES:
[633] Cette date est facile à établir, car Scarron parle dans cette pièce de la fille de la duchesse de Rohan,
A qui depuis deux ans en ça On offrit l'illustre Bassa.
Or Ibrahim ou l'illustre Bassa, de Mlle de Scudéry, a paru en 1641.
[634] Lettre à *** sous le nom d'Ariste, p. 7.
[635] Ainsi je veux punir ma flamme déloyale. Ainsi....
ALIDOR. Te rencontrer dans la Place Royale.
(Acte I, scènes III et IV, vers 177 et 178.)
[636] Claveret avait composé pour cette visite du Roi aux eaux de Forges une pièce que, de l'aveu d'un de ses apologistes, il ne put faire accepter. Nous lisons dans l'Ami du Cid à Claveret (p. 5): «Votre Place Royale suit assez bien, et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le monde n'entendra pas ceci peut-être, c'est que vous avez fait une pièce intitulée les Eaux de Forges, que vous leur donnâtes, où il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite et les vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle chose.» Dans la Réponse à l'Ami du Cid (p. 45 de l'Épître familière du Sr Mayret), Claveret est ainsi défendu: «Pour sa pièce intitulée les Eaux de Forges, vous avez bien raison de dire pour faire une mauvaise pointe que Mondory et ses compagnons n'en voulurent jamais goûter dans la saison du monde la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclure par là qu'elle ne vaut rien, puisqu'il est vrai qu'ils ne firent difficulté de la prendre que par la discrète crainte qu'ils eurent de fâcher quelques personnes de condition qui pouvoient reconnoître leurs aventures dans la représentation de cette pièce.»
[637] Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soy disant Autheur du Cid, p. 10.
A MONSIEUR ***[638]
MONSIEUR,
J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rends mes devoirs avec le même secret que je traiterois un amour, si j'étois homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connoître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur: elles s'imagineroient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale seroit plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination; et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues[639] où vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire; qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug; et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne sauroit nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître: il sembleroit que j'entreprendrois la justification de mon Alidor; et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poëte n'est jamais garant des fantaisies[640] qu'il donne à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent[641], et que par d'autres poëmes j'ai assez relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fais que la protestation d'être éternellement,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur[642],
CORNEILLE.
FOOTNOTES:
[638] Cette épître ne se trouve que dans les impressions antérieures à 1660. Nous donnons le texte de l'édition originale (1637).
[639] VAR. (édit. de 1644-57): intriques.
[640] Les éditions de 1652 et de 1657 ont fantasies, au lieu de fantaisies.
[641] VAR. (édit. de 1644-57): de se souvenir que je les mets en la bouche d'un extravagant, et que par d'autres poëmes....
[642] VAR. (édit. de 1644-57): Votre très-humble et très-fidèle serviteur.
EXAMEN.
Je ne puis dire tant de bien de celle-ci[643] que de la précédente. Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicité d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa maîtresse se donne à son ami Cléandre; et c'est pour cela qu'il lui fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu'il joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux âmes au poëme, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paroissent plus, à le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a pas la grâce de celui de la Suivante, qui ayant été très-intéressée dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se plaint en elle-même, et fait par là connoître au spectateur l'assiette de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits.
Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa maîtresse pour s'en défaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui la fait obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour l'intérêt d'un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse, malgré la résolution qu'il avoit prise de s'en défaire, et les trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer à l'aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela fait une inégalité de moeurs qui est vicieuse.
Le caractère d'Angélique sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal; et il a été bon de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est pas de même des fautes de cette nature, et elles pourroient engager un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyoit que ceux qui les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils desirent.
Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l'usage, de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n'ai osé y placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu'elle fait sur la promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font consentir à épouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aimé rompre la liaison des scènes, et l'unité de lieu, qui se trouve assez exacte en ce poëme à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l'entretien d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu si elle les avoit aperçus tous deux sur le théâtre; et au lieu du soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à l'observer durant le bal, elle auroit eu sujet d'en prendre une entière certitude, et d'y donner un ordre qui eût rompu tout le nouveau dessein d'Alidor et l'intrique de la pièce.
En voilà assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce volume[644].
FOOTNOTES:
[643] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a remplacé celle-ci par cette pièce. Voyez, au tome I, la note 1 de la p. 137.
[644] A savoir Médée et l'Illusion comique.--Cette dernière phrase se trouve dans toutes les éditions qui renferment l'Examen (1660-1682). Elle est exacte pour les impressions in-8º, qui toutes contiennent huit pièces dans leur premier volume (voyez notre tome I, p. 4 et 5); mais elle ne l'est pas pour l'édition in-folio de 1663, qui en a douze au lieu de huit.
ACTEURS[645].
ALIDOR, amant d'Angélique. CLÉANDRE, ami d'Alidor. DORASTE, amoureux d'Angélique. LYSIS, amoureux de Phylis. ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Doraste. PHYLIS, soeur de Doraste. POLYMAS, domestique d'Alidor. LYCANTE, domestique de Doraste.
La scène est à Paris dans la place Royale[646].
LA PLACE ROYALE.
COMÉDIE.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, PHYLIS.
ANGÉLIQUE.
Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite[647]; Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.
PHYLIS.
C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, 5 Dénier mon secours aux tourments qu'il endure? Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir[648], Et sans t'importuner je le verrois périr! Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre?
ANGÉLIQUE.
C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre[649]. 10
PHYLIS.
Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650], Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas? Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace; On ne pourroit aussi m'y résoudre en sa place[651]; Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, 15 Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris.
ANGÉLIQUE.
S'il veut garder encor cette humeur obstinée[652], Je puis bien m'empêcher d'en être importunée, Feindre un peu de migraine, ou me faire celer: C'est un moyen bien court de ne lui plus parler; 20 Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère[653], C'est de perdre la soeur pour éviter le frère, Et me violenter à fuir ton entretien[654], Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655], 25 Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, Et crois que ses effets auront leur premier cours[656] Aussitôt que ton frère aura d'autres amours.
PHYLIS.
Tu vis d'un air étrange et presque insupportable.
ANGÉLIQUE.
Que toi-même pourtant dois trouver équitable[657]; 30 Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter: Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.
PHYLIS.
Et par quelle raison négliger son martyre?
ANGÉLIQUE.
Vois-tu, j'aime Alidor, et c'est assez te dire[658]. Le reste des mortels pourroit m'offrir des voeux, 35 Je suis aveugle, sourde, insensible pour eux; La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme Que par des sentiments dérobés à ma flamme. On ne doit point avoir des amants par quartier; Alidor a mon coeur et l'aura tout entier; 40 En aimer deux, c'est être à tous deux infidèle.
PHYLIS.
Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle, C'est avoir pour le reste un coeur trop endurci.
ANGÉLIQUE.
Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi.
PHYLIS.
Dans l'obstination où je te vois réduite, 45 J'admire ton amour et ris de ta conduite. Fasse état qui voudra de ta fidélité, Je ne me pique point de cette vanité, Et l'exemple d'autrui m'a trop fait reconnoître[659] Qu'au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. 50 Quand on n'en souffre qu'un, qu'on ne pense qu'à lui, Tous autres entretiens nous donnent de l'ennui; Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs[660], 55 Le combler chaque jour de nouvelles faveurs; Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue[661]; Sa mort nous désespère et son change nous tue, Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, On dispose de nous sans prendre notre avis; 60 C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode, Et lors juge quels fruits on a de ta méthode. Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager: Ainsi tout contribue à ma bonne fortune; 65 Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune. De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, Mon coeur n'est à pas un, et se promet à tous[662]: Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire; Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire; 70 L'éloignement d'aucun ne sauroit m'affliger, Mille encore présents m'empêchent d'y songer. Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change; Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge[663]. Le moyen que de tant et de si différents 75 Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents? Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse[664], Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse: Il aura quelques traits de tant que je chéris, Et je puis avec joie accepter tous maris. 80
ANGÉLIQUE.
Voilà fort plaisamment tailler cette matière, Et donner à ta langue une libre carrière[665]. Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer Est bon à faire rire, et non à pratiquer. Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, 85 Et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes; Tu n'éprouvas jamais de quels contentements Se nourrissent les feux des fidèles amants. Qui peut en avoir mille en est plus estimée, Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée; 90 Elle voit leur amour soudain se dissiper: Qui veut tout retenir laisse tout échapper.
PHYLIS.
Défais-toi, défais-toi de tes fausses maximes[666]; Ou si ces vieux abus te semblent légitimes[667], Si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, 95 Conserve-lui ton coeur, mais partage tes yeux: De mon frère par là soulage un peu les plaies; Accorde un faux remède à des douleurs si vraies; Feins, déguise avec lui, trompe-le par pitié[668], Ou du moins par vengeance et par inimitié. 100
ANGÉLIQUE.
Le beau prix qu'il auroit de m'avoir tant chérie, Si je ne le payois que d'une tromperie! Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant, Il aura qu'avec lui je vivrai franchement.
PHYLIS.
Franchement, c'est-à-dire avec mille rudesses, 105 Le mépriser, le fuir, et par quelques adresses Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi! Et sans me dire adieu! le sujet?
SCÈNE II.
DORASTE, PHYLIS.
DORASTE.
Le voici. Ma soeur, ne cherche plus une chose trouvée: Sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée; 110 Ma présence la chasse, et son muet départ A presque devancé son dédaigneux regard.
PHYLIS.
Juge par là quels fruits produit mon entremise. Je m'acquitte des mieux de la charge commise; Je te fais plus parfait mille fois que tu n'es: 115 Ton feu ne peut aller au point où je le mets; J'invente des raisons à combattre sa haine; Je blâme, flatte, prie, et perds toujours ma peine[669], En grand péril d'y perdre encor son amitié, Et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. 120
DORASTE.
Ah! tu ris de mes maux.
PHYLIS.
Que veux-tu que je fasse? Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. Que serviroient mes pleurs? Veux-tu qu'à tes tourments J'ajoute la pitié de mes ressentiments? Après mille mépris qu'a reçus ta folie[670], 125 Tu n'es que trop chargé de ta mélancolie; Si j'y joignois la mienne, elle t'accableroit, Et de mon déplaisir le tien redoubleroit; Contraindre mon humeur me seroit un supplice Qui me rendroit moins propre à te faire service. 130 Vois-tu? par tous moyens je te veux soulager; Mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger. Il n'est point de douleur si forte en un courage Qui ne perde sa force auprès de mon visage; C'est toujours de tes maux autant de rabattu: 135 Confesse, ont-ils encor le pouvoir qu'ils ont eu? Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie?
DORASTE.
Tu me forces à rire en dépit que j'en aie; Je souffre tout de toi, mais à condition D'employer tous tes soins à mon affection[671]. 140 Dis-moi par quelle ruse il faut....
PHYLIS.
Rentrons, mon frère: Un de mes amants vient, qui pourroit nous distraire[672].
SCÈNE III.
CLÉANDRE.
Que je dois bien faire pitié De souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique! J'aime Alidor, j'aime Angélique; 145 Mais l'amour cède à l'amitié, Et jamais on n'a vu sous les lois d'une belle[673] D'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle.
Ma bouche ignore mes desirs, Et de peur de se voir trahi par imprudence, 150 Mon coeur n'a point de confidence Avec mes yeux ni mes soupirs: Tous mes voeux sont muets, et l'ardeur de ma flamme[674] S'enferme toute entière au dedans de mon âme.
Je feins d'aimer en d'autres lieux, 155 Et pour en quelque sorte alléger mon supplice, Je porte du moins mon service A celle qu'elle aime le mieux. Phylis, à qui j'en conte, a beau faire la fine; Son plus charmant appas[675], c'est d'être sa voisine. 160
Esclave d'un oeil si puissant, Jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, Trop récompensé, dans ma peine, D'un de ses regards en passant. Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, 165 Et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique.
Ami, mieux aimé mille fois, Faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies, Que nos volontés soient unies Jusqu'à faire le même choix[676]? 170 Viens quereller mon coeur d'avoir tant de foiblesse Que de se laisser prendre au même oeil qui te blesse.
Mais plutôt vois te préférer A celle que le tien préfère à tout le monde, Et ton amitié sans seconde 175 N'aura plus de quoi murmurer. Ainsi je veux punir ma flamme déloyale; Ainsi....
SCÈNE IV.
ALIDOR, CLÉANDRE.
ALIDOR.
Te rencontrer dans la place Royale, Solitaire, et si près de ta douce prison, Montre bien que Phylis n'est pas à la maison. 180
CLÉANDRE.
Mais voir de ce côté ta démarche avancée Montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée.
ALIDOR.
Hélas! c'est mon malheur: son objet trop charmant, Quoi que je puisse faire, y règne absolument.
CLÉANDRE.
De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine? 185
ALIDOR.
Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine: Ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir, Un moment de froideur, et je pourrois guérir; Une mauvaise oeillade, un peu de jalousie, Et j'en aurois soudain passé ma fantaisie; 190 Mais las! elle est parfaite, et sa perfection N'approche point encor de son affection[677]; Point de refus pour moi, point d'heures inégales; Accablé de faveurs à mon repos fatales[678], Sitôt qu'elle voit jour à d'innocents plaisirs, 195 Je vois qu'elle devine et prévient mes desirs; Et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue Les désespère autant que son ardeur me tue.
CLÉANDRE.
Vit-on jamais amant de la sorte enflammé, Qui se tînt malheureux pour être trop aimé? 200
ALIDOR.
Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires? Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires? Les règles que je suis ont un air tout divers: Je veux la liberté dans le milieu des fers[679]. Il ne faut point servir d'objet qui nous possède; 205 Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède: Je le hais, s'il me force; et quand j'aime, je veux Que de ma volonté dépendent tous mes voeux, Que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre, Que je puisse à mon gré l'enflammer et l'éteindre[680], 210 Et toujours en état de disposer de moi, Donner quand il me plaît et retirer ma foi. Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle: Mes pensers ne sauroient m'entretenir que d'elle[681]; Je sens de ses regards mes plaisirs se borner; 215 Mes pas d'autre côté n'oseroient se tourner[682]; Et de tous mes soucis la liberté bannie Me soumet en esclave à trop de tyrannie[683]. J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains, Et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins. 220 Je n'ai que trop langui sous de si rudes gênes[684]: A tel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes[685], De crainte qu'un hymen, m'en ôtant le pouvoir, Fît d'un amour par force un amour par devoir.
CLÉANDRE.
Crains-tu de posséder un objet qui te charme[686]? 225
ALIDOR.
Ne parle point d'un noeud dont le seul nom m'alarme. J'idolâtre Angélique: elle est belle aujourd'hui, Mais sa beauté peut-elle autant durer que lui? Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle expire[687]? 230 Du temps, qui change tout, les révolutions Ne changent-elles pas nos résolutions? Est-ce[688] une humeur égale et ferme que la nôtre? N'a-t-on point d'autres goûts en un âge qu'en l'autre[689]? Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, 235 Et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. Cependant Angélique, à force de me plaire, Me flatte doucement de l'espoir du contraire; Et si d'autre façon je ne me sais garder, Je sens que ses attraits m'en vont persuader[690]. 240 Mais puisque son amour me donne tant de peine, Je la veux offenser pour acquérir sa haine, Et mériter enfin un doux commandement[691] Qui prononce l'arrêt de mon bannissement. Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire: 245 Puisqu'elle me plaît trop, il me faut lui déplaire[692]. Tant que j'aurai chez elle encor le moindre accès, Mes desseins de guérir n'auront point de succès.
CLÉANDRE.
Étrange humeur d'amant!
ALIDOR.
Étrange, mais utile. Je me procure un mal pour en éviter mille. 250
CLÉANDRE.
Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux, Quand un rival aura le fruit de tes travaux? Pour se venger de toi, cette belle offensée Sous les lois d'un mari sera bientôt passée[693]; Et lors, que de soupirs et de pleurs répandus 255 Ne te rendront aucun de tant de biens perdus!
ALIDOR.
Dis mieux, que pour rentrer dans mon indifférence[694], Je perdrai mon amour avec mon espérance, Et qu'y trouvant alors sujet d'aversion, Ma liberté naîtra de ma punition. 260
CLÉANDRE.
Après cette assurance, ami, je me déclare. Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, Toi seul de la servir me pouvois empêcher; Et je n'aimois Phylis que pour m'en approcher. Souffre donc maintenant que pour mon allégeance 265 Je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance; Que des ressentiments qu'elle aura contre toi Je tire un avantage en lui portant ma foi, Et que cette colère en son âme conçue[695] Puisse de mes desirs faciliter l'issue[696]. 270
ALIDOR.
Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, Ce supplice éternel, ne te fait point de peur, A moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime Ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux; 275 Mais songe que l'hymen, fait bien des malheureux.
CLÉANDRE.
J'en veux bien faire essai; mais d'ailleurs, quand j'y pense[697], Peut-être seulement le nom d'époux t'offense. Et tu voudrois[698] qu'un autre....
ALIDOR.
Ami, que me dis-tu[699]? Connois mieux Angélique et sa haute vertu; 280 Et sache qu'une fille a beau toucher mon âme, Je ne la connois plus dès l'heure qu'elle est femme. De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser, En pas une un mari pouvoit-il s'offenser? J'évite l'apparence autant comme le crime; 285 Je fuis un compliment qui semble illégitime; Et le jeu m'en déplaît, quand on fait à tous coups Causer un médisant et rêver un jaloux. Encor que dans mon feu mon coeur ne s'intéresse, Je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, 290 Et garder, si je puis, parmi ces fictions, Un renom aussi pur que mes intentions. Ami, soupçon à part, et sans plus de réplique[700], Si tu veux en ma place être aimé d'Angélique, Allons tout de ce pas ensemble imaginer 295 Les moyens de la perdre et de te la donner, Et quelle invention sera la plus aisée.
CLÉANDRE.
Allons. Ce que j'ai dit n'étoit que par risée.
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[645] Dans l'édition de 1637: Les acteurs.
[646] VAR. (édit. de 1637-57): La scène est à la place Royale.
[647] Var. Ton frère eût-il encor cent fois plus de mérite, Tu reçois aujourd'hui ma dernière visite, Si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. PHYL. Vraiment tu me prescris une fâcheuse loi. Je ne puis, sans forcer celles de la nature. (1637-57)
[648] Var. Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux guérir, Et sans t'importuner je le lairrois périr! Me défendras-tu point à la fin de le plaindre? (1637-57)
[649] Var. Le mal est bien léger d'un feu qu'on peut éteindre. (1637)
[650] Var. Il le devroit du moins, mais avec tant d'appas. (1637-57)
[651] Var. Aussi ne pourroit-on m'y résoudre en sa place. (1637-57)
[652] Var. S'il vit dans une humeur tellement obstinée. (1637-57)
[653] Var. Mais ce qui me déplaît et qui me désespère. (1637-60)
[654] Var. Rompre notre commerce et fuir ton entretien. (1637-57)
[655] Var. Que s'il me faut quitter cette douce pratique. (1637-57)
[656] Var. Sûre que ses effets auront leur premier cours Aussitôt que ton frère éteindra ses amours. (1637-57)
[657] Var. Que toi-même pourtant trouverois équitable. (1637-57)
[658] Var. Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire. (1637-57)
[659] Var. On a peu de plaisirs quand un seul les fait naître: Au lieu d'un serviteur, c'est accepter un maître. Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui, Cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui. (1637)
[660] Var. Et de peur que le temps ne lâche ses ferveurs. (1637)
[661] Var. Notre âme, s'il s'éloigne, est de deuil abattue. (1637-57)
[662] Var. Mon coeur n'est à pas un en se donnant à tous; Pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie, Et mon humeur égale à mon gré les manie; Je ne fais à pas un tenir lieu de mignon, Et c'est à qui l'aura dessus son compagnon. Ainsi tous à l'envie s'efforcent de me plaire[662-a]. (1637-57)
[662-a] Les éditions de 1637-48 donnent: à me plaire, comme l'édition de 1682.
[663] Les éditions de 1644, de 1652 et de 1657 portent, par erreur sans doute, on m'en venge.
[664] Var. Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie, Ne crois pas que pourtant j'entre en mélancolie. (1637)
[665] Var. Et donner à ta langue une longue carrière. (1637-60)
[666] Var. Défais-toi, défais-toi de ces fausses maximes. (1637-52 et 57)
[667] Var. Ou si pour leur défense, aveugle, tu t'animes. (1637-57)
[668] Var. Trompe-le, je t'en prie, et sinon par pitié, Pour le moins par vengeance ou par inimitié. (1637-57)
[669] Var. Je blâme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine. (1637)
[670] Var. Après mille mépris reçus de ta maîtresse, Tu n'es que trop chargé de ta seule tristesse. (1637)
[671] Var. [D'employer tous tes soins à mon affection.] PHYL. Non pas tous: j'en retiens pour moi quelque partie. DOR. Il étoit grand besoin de cette repartie; Ne ris plus, et regarde après tant de discours Par où tu me pourras donner quelque secours; [Dis-moi par quelle ruse il faut....] (1637)
[672] Var. Un de mes amants vient, qui nous pourroit distraire. (1637-57)
[673] Var. Et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle. (1637-57)
[674] Var. Mes voeux pour sa beauté sont muets, et ma flamme, Non plus que son objet, ne sort point de mon âme. (1637-57)
[675] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[676] Var. Jusques à faire un même choix? Viens quereller mon coeur, puisque en son peu d'espace Ta maîtresse après toi peut trouver quelque place. (1637-57)
[677] Var. N'est pourtant rien auprès de son affection. (1637-57)
[678] Var. Accablé de faveurs à mon aise fatales, Partout où son honneur peut souffrir mes plaisirs. (1637-57)
[679] Var. Je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers. (1637-57)
[680] Var. Que je puisse à mon gré l'augmenter et l'éteindre. (1637-57)
[681] Var. Mes pensers n'oseroient m'entretenir que d'elle. (1637-57)
[682] Var. Mes pas d'autre côté ne s'oseroient tourner. (1637-57)
[683] Var. Fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie. (1637-57)
[684] Var. Mais sans plus consentir à de si rudes gênes, A tel prix que ce soit, je veux rompre mes chaînes. (1637-57)
[685] Var. A quel prix que ce soit, il faut rompre mes chaînes. (1660)
[686] Var. Crains-tu de posséder ce que ton coeur adore? ALID. Ah! ne me parle point d'un lien que j'abhorre. Angélique me charme: elle est belle aujourd'hui. (1637-57)
[687]Var. Si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle empire. (1637-57)
[688] L'édition de 1637 porte, par erreur: être, pour est-ce.
[689] Var. Un âge hait-il pas souvent ce qu'aimoit l'autre? (1637-57)
[690] Var. Ses appas sont bientôt pour me persuader. (1637-57)
[691] Var. Et pratiquer enfin un doux commandement. (1637) Var. Pour en tirer par force un doux commandement. (1644-57)
[692] Var. Puisqu'elle me plaît trop, il me lui faut déplaire. Tant que j'aurai chez elle encore quelque accès. (1637-57)
[693] Var. Sous le joug d'un mari sera bientôt passée; Et lors, que de soupirs et de pleurs épandus. (1637-57)
[694] Var. Mais dis que pour rentrer dans mon indifférence. (1637-57)
[695] Var. Et que dans la colère en son âme conçue. (1637-57)
[696] Var. Je puisse à mes amours faciliter l'issue. (1637) Var. Je puisse à mon amour faciliter l'issue. (1644-57)
[697] Var. Poussons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1637) Var. Faisons à cela près; mais aussi, quand j'y pense. (1644-57)
[698] L'édition de 1682 porte: «Et tu voulois,» ce qui est probablement une erreur. Toutes les autres impressions ont voudrois.
[699] Var. Et tu voudrois qu'un autre eût cette qualité Pour après.... ALID. Je t'entends: sois sûr de ce côté; Outre que ma maîtresse, aussi chaste que belle, De la vertu parfaite est l'unique modèle, Et que le plus aimable et le plus effronté Entreprendroit en vain sur sa pudicité, Les beautés d'une fille ont beau toucher mon âme. (1637-57)
[700] Var. Ami, soupçon à part, avant que le jour passe, D'Angélique pour toi gagnons la bonne grâce, Et de ce pas allons ensemble consulter Des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ôter. (1637-57)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, POLYMAS.
ANGÉLIQUE, tenant une lettre ouverte[701].
De cette trahison ton maître est donc l'auteur?
POLYMAS.
Assez imprudemment il m'en fait le porteur[702]. 300 Comme il se rend par là digne qu'on le prévienne, Je veux bien en faire une en haine de la sienne; Et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, Manque aussitôt vers lui que son amour vers vous[703].
ANGÉLIQUE.
Contre ce que je vois le mien encor s'obstine[704]. 305 Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine, Et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer!
POLYMAS.
Il n'aura pas le front de le désavouer. Opposez-lui ces traits, battez-le de ses armes[705]: Pour s'en pouvoir défendre il lui faudroit des charmes. 310 Mais surtout cachez-lui ce que je fais pour vous[706], Et ne m'exposez point aux traits de son courroux; Que je vous puisse encor trahir son artifice, Et pour mieux vous servir, rester à son service.
ANGÉLIQUE.
Rien ne m'échappera qui te puisse toucher[707]: 315 Je sais ce qu'il faut dire, et ce qu'il faut cacher.
POLYMAS.
Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine, Et que....
ANGÉLIQUE.
Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine[708].
POLYMAS.
Mais....
ANGÉLIQUE.
Ne réplique plus, et va-t'en.
POLYMAS.
J'obéis.
ANGÉLIQUE, seule.
Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis? 320 Et ceux dont Alidor montroit son âme atteinte[709] Ne sont plus que fumée, ou n'étoient qu'une feinte? Que la foi des amants est un gage pipeur! Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur! Qu'on est peu dans leur coeur pour être dans leur bouche! Et que malaisément on sait ce qui les touche! Mais voici l'infidèle. Ah! qu'il se contraint bien!
SCÈNE II.
ALIDOR, ANGÉLIQUE.
ALIDOR.
Puis-je avoir un moment de ton cher entretien? Mais j'appelle un moment, de même qu'une année Passe entre deux amants pour moins qu'une journée. 330
ANGÉLIQUE.
Avec de tels discours oses-tu m'aborder[710], Perfide, et sans rougir peux-tu me regarder? As-tu cru que le ciel consentît à ma perte, Jusqu'à souffrir encor ta lâcheté couverte? Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur: 335 Tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur; Je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine N'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine.
ALIDOR.
Voilà me recevoir avec des compliments[711] Qui seroient pour tout autre un peu moins que charmants. Quel en est le sujet?
ANGÉLIQUE.
Le sujet? lis, parjure; Et puis accuse-moi de te faire une injure!
ALIDOR lit la lettre entre les mains d'Angélique.
LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR A CLARINE.
Clarine, je suis tout à vous; Ma liberté vous rend les armes: Angélique n'a point de charmes 345 Pour me défendre de vos coups; Ce n'est qu'une idole mouvante; Ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas: Alors que je l'aimai, je ne la connus pas[712]; Et de quelques attraits que ce monde vous vante[713], 350 Vous devez mes affections Autant à ses défauts qu'à vos perfections.
ANGÉLIQUE.
Eh bien! ta perfidie est-elle en évidence[714]?
ALIDOR.
Est-ce là tant de quoi?
ANGÉLIQUE.
Tant de quoi! l'impudence! Après mille serments il me manque de foi, 355 Et me demande encor si c'est là tant de quoi! Change si tu le veux: je n'y perds qu'un volage; Mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage; Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts; N'établis point tes feux sur le peu que je vaux; 360 Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique, Et ne le grossis point du mépris d'Angélique.
ALIDOR.
Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs!
ANGÉLIQUE.
Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants! Ce traître vit encore, il me voit, il respire, 365 Il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire.
ALIDOR.
Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner Lorsque vous tempêtez, sa foudre à gouverner[715]; Il devroit avec vous être d'intelligence.
(Angélique déchire la lettre et en jette les morceaux, et Alidor continue[716].)
Le digne et grand objet d'une haute vengeance! 370 Vous traitez du papier avec trop de rigueur.
ANGÉLIQUE.
Que n'en puis-je autant faire à ton perfide coeur[717]!
ALIDOR.
Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite. Pour dire franchement votre peu de mérite, Commet-on des forfaits si grands et si nouveaux[718] 375 Qu'on doive tout à l'heure être mis en morceaux? Si ce crime autrement ne sauroit se remettre,
(Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte à sa ceinture[719].)
Cassez: ceci vous dit encor pis que ma lettre.
ANGÉLIQUE.
S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi, Déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi: 380 C'est dedans son cristal que je les étudie; Mais après il s'en tait, et moi j'y remédie; Il m'en donne un avis sans me les reprocher, Et me les découvrant, il m'aide à les cacher.
ALIDOR.
Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. 385 Ne présumiez-vous point que j'irois, à mains jointes, Les yeux enflés de pleurs, et le coeur de soupirs, Vous faire offre à genoux de mille repentirs? Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue!
ANGÉLIQUE.
Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue. 390
ALIDOR.
Me défendre vos yeux après mon changement, Appelez-vous cela du nom de châtiment? Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice; Et ce commandement est si plein de justice, Que bien que je renonce à vivre sous vos lois[720], 395 Je vais vous obéir pour la dernière fois.
SCÈNE III.
ANGÉLIQUE.
Commandement honteux, où ton obéissance N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, Où ton banissement a pour toi des appas, Et me devient cruel de ne te l'être pas! 400 A quoi se résoudra désormais ma colère, Si ta punition te tient lieu de salaire? Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu! Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]: Je devois prévenir ton outrageux caprice; 405 Mon bonheur dépendoit de te faire injustice. Je chasse un fugitif avec trop de raison, Et lui donne les champs quand il rompt sa prison. Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage! Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage! 410 Que j'eusse retranché de ses propos railleurs! Le traître n'eût jamais porté son coeur ailleurs: Puisqu'il m'étoit donné, je m'en fusse saisie; Et sans prendre conseil que de ma jalousie, Puisqu'un autre portrait en efface le mien, 415 Cent coups auroient chassé ce voleur de mon bien. Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance! Et mes bras et son coeur manquent à ma vengeance! Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. 420 Où me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine? Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine? De mille désespoirs mon coeur est assailli; Je suis seule punie, et je n'ai point failli. Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722]; 425 Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, Et trouver du mérite en qui manquoit de foi. Ciel, encore une fois, écoute mon envie: Ote-m'en la mémoire ou le prive de vie; 430 Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723], Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir. Que je m'anime en vain contre un objet aimable! Tout criminel qu'il est, il me semble adorable; Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, 435 En demandant sa mort n'y sauroient consentir. Restes impertinents d'une flamme insensée, Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, Ou si vous m'en peignez encore quelques traits, Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. 440
SCÈNE IV.
ANGÉLIQUE, PHYLIS.
ANGÉLIQUE.
Le croirois-tu, Phylis? Alidor m'abandonne.
PHYLIS.
Pourquoi non? je n'y vois rien du tout qui m'étonne, Rien qui ne soit possible, et de plus fort commun. La constance est un bien qu'on ne voit en pas un: Tout change sous les cieux, mais partout bon remède[724].
ANGÉLIQUE.
Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède.
PHYLIS.
Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort, Et n'appréhende pas de me faire grand tort: J'en pourrois, au besoin, fournir toute la ville, Qu'il m'en demeureroit encor plus de deux mille[725]. 450
ANGÉLIQUE.
Tu me ferois mourir avec de tels propos; Ah! laisse-moi plutôt soupirer en repos, Ma soeur.
PHYLIS.
Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être!
ANGÉLIQUE.
Eh quoi, tu ris encor! c'est bien faire paroître....
PHYLIS.
Que je ne saurois voir d'un visage affligé 455 Ta cruauté punie, et mon frère vengé. Après tout, je connois quelle est ta maladie: Tu vois comme Alidor est plein de perfidie; Mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon, Au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. 460
ANGÉLIQUE.
Après que cet ingrat me quitte pour Clarine?
PHYLIS.
De le garder longtemps elle n'a pas la mine, Et j'estime si peu ces nouvelles amours, Que je te plége[726] encor son retour dans deux jours; Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, 465 Que de tes volontés devant lui tu disposes. Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur, Une larme, un soupir te percera le coeur[727]; Et je serai ravie alors de voir vos flammes Brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. 470 Mais j'en crains un succès à ta confusion[728]: Qui change une fois change à toute occasion; Et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre, Un change, un repentir, un pardon, s'entre-suivre. Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, 475 Et l'on cesse de craindre un courroux sans effet.
ANGÉLIQUE.
Sa faute a trop d'excès pour être rémissible, Ma soeur; je ne suis pas de la sorte insensible; Et si je présumois que mon trop de bonté Pût jamais se résoudre à cette lâcheté, 480 Qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense, J'en préviendrois le coup, m'en ôtant la puissance. Adieu: dans la colère où je suis aujourd'hui, J'accepterois plutôt un barbare que lui.
SCÈNE V.
PHYLIS, DORASTE.
PHYLIS[729].
Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. 485
(Elle frappe du pied à la porte de son logis, et fait sortir son frère.)
Frère, quelque inconnu t'a fait un bon office[730]: Il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor[731]; On a fait qu'Angélique....
DORASTE.
Eh bien?
PHYLIS.
Hait Alidor.
DORASTE.
Elle hait Alidor! Angélique!
PHYLIS.
Angélique.
DORASTE.
D'où lui vient cette humeur? qui les a mis en pique? 490
PHYLIS.
Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi; Parle au père d'abord: tu sais qu'il te souhaite; Et s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite.
DORASTE.
Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser, 495 Je crains....
PHYLIS.
Lysis m'aborde, et tu me veux causer! Entre chez Angélique, et pousse ta fortune: Quand je vois un amant, un frère m'importune.
SCÈNE VI.
LYSIS, PHYLIS.
LYSIS.
Comme vous le chassez!
PHYLIS.
Qu'eût-il fait avec nous? Mon entretien sans lui te semblera plus doux: 500 Tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte, Me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte, Et ce que tu croiras propre à te soulager. Regarde maintenant si je sais t'obliger.
LYSIS.
Cette obligation seroit bien plus extrême, 505 Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même; Et vous feriez bien plus pour mon contentement, De souffrir avec vous vingt frères qu'un amant.
PHYLIS.
Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire: J'y souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère[732]; 510 Et puisque nos esprits ont si peu de rapport, Je m'étonne comment nous nous aimons si fort.
LYSIS.
Vous êtes ma maîtresse, et mes flammes discrètes[733] Doivent un tel respect aux lois que vous me faites, Que pour leur obéir mes sentiments domptés 515 N'osent plus se régler que sur vos volontés.
PHYLIS.
J'aime des serviteurs qui pour une maîtresse Souffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse. Si tu vois quelque jour tes feux récompensés, Souviens-toi.... Qu'est-ce-ci? Cléandre, vous passez? 520
(Cléandre va pour entrer chez Angélique, et Phylis l'arrête[734].)
SCÈNE VII
CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS.
CLÉANDRE.
Il me faut bien passer, puisque la place est prise.
PHYLIS.
Venez: cette raison est de mauvaise mise. D'un million d'amants je puis flatter les voeux[735], Et n'aurois pas l'esprit d'en entretenir deux? Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, 525 Ne faites pas ici l'entendu davantage.
CLÉANDRE.
Le moyen que je sois insensible à ce point?
PHYLIS.
Quoi! pour l'entretenir, ne vous aimé-je point?
CLÉANDRE.
Encor que votre ardeur à la mienne réponde, Je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. 530
PHYLIS.
Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous, Je n'aime, pour le moins, personne plus que vous: Cela vous doit suffire.
CLÉANDRE.
Oui bien, à des volages Qui peuvent en un jour adorer cent visages; Mais ceux dont un objet possède tous les soins, 535 Se donnant tous entiers, n'en méritent pas moins.
PHYLIS.
De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres, Je devrois dédaigner leurs voeux auprès des vôtres[736]; Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités, Et ne murmurent point contre mes volontés. 540 Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode? Votre amour, en ce cas, seroit fort incommode; Loin de la recevoir, vous me feriez la loi: Qui m'aime de la sorte, il s'aime, et non pas moi.
LYSIS, à Cléandre.
Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille 545 A tous nos concurrents d'en prendre une pareille.
CLÉANDRE.
Tu seras bientôt seul, s'ils veulent m'imiter.
PHYLIS.
Quoi donc! c'est tout de bon que tu me veux quitter? Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique Tu tournes tes regards du côté d'Angélique: 550 Est-elle donc l'objet de tes légèretés[737]? Veux-tu faire d'un coup deux infidélités, Et que dans mon offense Alidor s'intéresse? Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse; Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, 555 Et ne l'adresse point en lieu qui soit promis.
CLÉANDRE.
De la part d'Alidor je vais voir cette belle: Laisse-m'en avec lui démêler la querelle, Et ne t'informe point de mes intentions.
PHYLIS.
Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, 560 Et que pour te garder j'ai trop peu de mérite, Du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte; Que ce que j'ai du tien je te le rende ici: Tu m'as offert des voeux, que je t'en offre aussi[738]; Et faisons entre nous toutes choses égales. 565
LYSIS.
Et moi, durant, ce temps, je garderai les balles[739]?
PHYLIS.
Je te donne congé d'une heure, si tu veux.
LYSIS.
Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux.
PHYLIS.
Pour deux, pour quatre, soit: ne crains pas qu'il m'ennuie.
SCÈNE VIII.
CLÉANDRE, PHYLIS.
PHYLIS arrête Cléandre qui tâche de s'échapper pour entrer chez Angélique[740].
Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie; 570 Tu perds temps d'y tâcher, si tu n'as mon congé[741]. Inhumain! est-ce ainsi que je t'ai négligé? Quand tu m'offrois des voeux prenois-je ainsi la fuite, Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite? Avec tant de douceur tu te vis écouter, 575 Et tu tournes le dos quand je t'en veux conter!
CLÉANDRE.
Va te jouer d'un autre avec tes railleries; J'ai l'oreille mal faite à ces galanteries[742]: Ou cesse de m'aimer, ou n'aime plus que moi.
PHYLIS.
Je ne t'impose pas une si dure loi: 580 Avec moi, si tu veux, aime toute la terre, Sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre. Je reconnois assez mes imperfections; Et quelque part que j'aye en tes affections, C'est encor trop pour moi; seulement ne rejette 585 La parfaite amitié d'une fille imparfaite.
CLÉANDRE.
Qui te rend obstinée à me persécuter?
PHYLIS.
Qui te rend si cruel que de me rebuter[743]?
CLÉANDRE.
Il faut que de tes mains un adieu me délivre.
PHYLIS.
Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre; 590 Et quelque occasion qui t'amène en ces lieux, Tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux. Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble. Parlons plutôt d'accord, et composons ensemble. Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait: 595 Tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait, Qu'encor tu me connois, et que de ta pensée Mon image n'est pas tout à fait effacée, Ne m'en refuse point ton petit jugement.
CLÉANDRE.
Je le tiens pour bien fait.
PHYLIS.
Plains-tu tant un moment? Et m'attachant à toi, si je te désespère, A ce prix trouves-tu ta liberté trop chère?
CLÉANDRE.
Allons, puisque autrement je ne te puis quitter, A tel prix que ce soit il me faut racheter[744].
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[701] Var. Tenant une lettre déployée. (1637-60)]
[702] Var. Son choix mal à propos m'en a fait le porteur. Mon humeur y répugne, et quoi qu'il en advienne[702-a], J'en fais une, de peur de servir à la sienne. (1637-57)
[702-a] L'édition de 1637 donne avienne.
[703] Var. Manque aussitôt vers lui comme le sien vers vous. (1637-57)
[701] Var. Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine. (1637-60)
[702] Var. Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes. (1637-63)
[703] Var. Surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas Aux infaillibles coups d'un violent trépas. (1637-57)
[704] Var. Ne crains rien de ma part: je sais l'invention De répondre aisément à ton intention. (1637-57)
[705] Var. [Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine:] S'il t'avoit ici vu, toute la vérité Paroîtroit, en dépit de ma dextérité. POL. C'est d'elle désormais que je tiendrai la vie. ANG. As-tu de la garder encore quelque envie? Ne me réplique plus, et va-t'en. (1637)
[709] Var. Et ceux dont Alidor paroissoit l'âme atteinte. (1637-57)
[710] Var. Traître, ingrat, est-ce à toi de m'aborder ainsi, Et peux-tu bien me voir sans me crier merci? (1637)
[711] Var. [Voilà me recevoir avec des compliments....] ANG. Bien au-dessous encor de mes ressentiments. ALID. La cause? ANG. En demander la cause! lis, parjure. (1637-57)
[712] Var. Quand je la crus d'esprit, je ne la connus pas. (1637-57)
[713] Var. Et de quelques attraits que le monde vous vante. (1637-68)
[714] Var. Eh bien! ta trahison est-elle en évidence? (1637-57)
[715] Var. Lorsque vous tempêtez, son foudre à gouverner. (1637-68)
[716] Les mots: et Alidor continue, manquent dans les éditions de 1637-60.
[717] Var. Je voudrois en pouvoir faire autant de ton coeur. (1637-57)
[718] Var. Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux Qu'incontinent on doive être mis en morceaux? (1637-57)
[719] Var. Qu'elle porte pendu à sa ceinture. (1637-57)--Ces miroirs à la ceinture étaient au dix-septième siècle d'un usage général. Dans la fable de la Fontaine intitulée l'Homme et son image (livre I, fable XI), on trouve à ce sujet une curieuse énumération:
Afin de le guérir, le sort officieux Présentoit partout à ses yeux Les conseillers muets dont se servent nos dames Miroirs aux poches des galants, Miroirs aux ceintures des femmes.
[720] Var. Qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois, Il va vous obéir pour la dernière fois. (1637-57)
[721] Var. Voilà, voilà que c'est d'avoir trop attendu: Je devois dès longtemps te bannir par caprice; Mon bonheur dépendoit d'une telle injustice. (1637-57)
[722] Var. Mais, aveugle, je prends une injuste querelle. (1637-57)
[723] Var. Fais que de mon esprit je le puisse bannir. (1637-57)
[724] Var. Tout se change ici-bas, mais partout bon remède. (1637-57)
[725] Var. Qu'il m'en demeureroit encore plus de mille. (1637-1657)
[726] Pléger, garantir. Voyez tome I, p. 176, note 3.
[727] Var. Une larme, un soupir te perceront le coeur. (1637-57)
[728] Var. Mais j'en crains un progrès à ta confusion. (1637-57)
[729] Var. PHYLIS, frappant du pied à la porte de son logis, et faisant sortir Doraste. (1644-60)--Dans l'édition de 1637, on lit en marge: Elle frappe à sa porte, et Doraste sort.--Ce jeu de scène remplace, dans les éditions indiquées, celui qui, dans notre texte, suit le vers 485.
[730] Var. Frère, quelque inconnu t'a fait un bon service. (1637)
[731] Amant préféré d'Angélique, dans le Roland furieux de l'Arioste.
[732] Var. Je souffrirois plutôt cinquante amants qu'un frère. (1637)
[733] Var. Vous êtes ma maîtresse, et moi, sous votre empire, Je dois suivre vos lois, et non y contredire[733-a], Et pour vous obéir mes sentiments domptés Se règlent seulement dessus vos volontés. PHYL. J'aime des serviteurs avec cette souplesse, Et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse. (1637-57)
[733-a] Je dois suivre vos lois, encor que j'en soupire. (1644-57)
[734] Les mots: et Phylis l'arrête, manquent dans l'édition de 1637.
[735] Var. D'un million d'amants je puis nourrir les feux. (1637-57)
[736] Var. Je devrois rejeter leurs voeux auprès des vôtres. (1637-57)
[737] Var. Est-ce là donc l'objet de tes légèretés? (1637-57)
[738] Var. Tu m'as offert des voeux, que je t'en rende aussi. (1637)
[739] Locution proverbiale tirée du jeu de paume.
[740] Var. PHYLIS, arrêtant Cléandre, etc. (1644-60)--On lit en marge, dans l'édition de 1637, où il n'y a point ici de distinction de scène: Lysis rentre et Cléandre tâche de s'échapper et d'entrer chez Angélique.
[741] Var. On ne sort d'avec moi qu'avecque mon congé. (1637-57)
[742] Var. Je ne puis plus souffrir de ces badineries: Ne m'aime point du tout, ou n'aime rien que moi. (1637-57)
[743] Var. Qui te rend si cruel que de me rejeter? (1637-57)
[744] Var. A quel prix que ce soit il me faut racheter. (1660)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PHYLIS, CLÉANDRE.
CLÉANDRE.
En ce point il ressemble à ton humeur volage, 605 Qu'il reçoit tout le monde avec même visage[745]; Mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas, En ce qu'il ne dit mot et ne suit point mes pas[746].
PHYLIS.
En quoi que désormais ma présence te nuise, La civilité veut que je te reconduise. 610
CLÉANDRE.
Mets enfin quelque borne à ta civilité[747], Et suivant notre accord me laisse en liberté.
SCÈNE II.
DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE.
DORASTE sort de chez Angélique[748].
Tout est gagné, ma soeur: la belle m'est acquise; */ Jamais occasion ne se trouva mieux prise; Je possède Angélique.
CLÉANDRE.
Angélique?
DORASTE.
Oui, tu peux 615 Avertir Alidor du succès de mes voeux, Et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle, Demain un sacré noeud m'unit à cette belle[749]; Dis-lui qu'il s'en console. Adieu: je vais pourvoir A tout ce qu'il me faut préparer pour ce soir. 620
PHYLIS[750].
Ce soir j'ai bien la mine, en dépit de ta glace, D'en trouver là cinquante à qui donner ta place[751]. Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux: Je ne t'arrêtois pas ici pour tes beaux yeux; Mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire, 625 De peur que ton abord interrompît mon frère. Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné[752].
SCÈNE III.
CLÉANDRE.
Ciel! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné? Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre, 630 Et que notre artifice ait si mal succédé, Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé? Officieux ami d'un amant déplorable, Que tu m'offres en vain cet objet adorable! Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend! 635 Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend. Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole; Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit: L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit; 640 L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, Et je puis épargner ou la soeur ou le frère! Être sans Angélique, et sans ressentiment! Avec si peu de coeur aimer si puissamment[753]! Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse? Craignois-tu d'avouer une telle maîtresse? Et cachois-tu l'excès de ton affection Par honte, par dépit, ou par discrétion[754]? Pouvois-tu desirer occasion plus belle[755] Que le nom d'Alidor à venger ta querelle? 650 Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir. On supplante Alidor, du moins en apparence, Et sans ressentiment tu souffres cette offense! Ton courage est muet, et ton bras endormi! 655 Pour être amant discret, tu parois lâche ami! C'est trop abandonner ta renommée au blâme: Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal; Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. 660 Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande[756], Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende[757]. Il faut....
SCÈNE IV.
ALIDOR, CLÉANDRE.
ALIDOR.
Eh bien! Cléandre, ai-je su t'obliger?
CLÉANDRE.
Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger! Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. 665
ALIDOR.
Après?
CLÉANDRE.
Après cela tu veux que je m'explique[758]?
ALIDOR.
Qu'en a-t-il obtenu?
CLÉANDRE.
Par delà son espoir: Il l'épouse demain, lui donne bal ce soir[759]; Juge, juge par là si mon mal est extrême.
ALIDOR.
En es-tu bien certain?
CLÉANDRE.
J'ai tout su de lui-même. 670
ALIDOR.
Que je serois heureux si je ne t'aimois point! Ton malheur auroit mis mon bonheur à son point[760]; La prison d'Angélique auroit rompu la mienne. Quelque empire sur moi que son visage obtienne, Ma passion fût morte avec sa liberté; 675 Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme[761], Les feux de son hymen auroient éteint ma flamme. Pour forcer sa colère à de si doux effets, Quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits! 680 Malgré tout mon amour, prendre un orgueil farouche[762], L'adorer dans le coeur, et l'outrager de bouche; J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger, De honte et de dépit de ne pouvoir changer. Et je vois, près du but où je voulois prétendre, 685 Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre! A ces conditions mon bonheur me déplaît: Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est. Ce que je t'ai promis ne peut être à personne: Il faut que je périsse ou que je te le donne. 690 J'aurai trop de moyens de te garder ma foi[763]; Et malgré les destins Angélique est à toi.
CLÉANDRE.
Ne trouble point pour moi le repos de ton âme[764]: Il t'en coûteroit trop pour avancer ma flamme. Sans que ton amitié fasse un second effort, 695 Voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort: Si Doraste a du coeur, il faut qu'il la défende, Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende.
ALIDOR.
Simple, par le chemin que tu penses tenir, Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. 700 La suite des duels ne fut jamais plaisante: C'étoit ces jours passés ce que disoit Théante[765]. Je veux prendre un moyen et plus court et plus seur[766], Et sans aucun péril t'en rendre possesseur. Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse[767] 705 De mon reste d'amour faire jouer l'adresse.
CLÉANDRE.
Cher ami....
ALIDOR.
Va-t'en, dis-je, et par tes compliments Cesse de t'opposer à tes contentements: Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.
CLÉANDRE.
Je vais donc te laisser ma fortune à conduire[768]. 710 Adieu: puissé-je avoir les moyens à mon tour De faire autant pour toi que toi pour mon amour!
ALIDOR, seul.
Que pour ton amitié je vais souffrir de peine! Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, 715 Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux. Mais reprendre un amour dont je veux me défaire[769], Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire? Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis, Et que la peine est douce à qui sert ses amis[770]. 720
SCÈNE V.
ANGÉLIQUE, dans son cabinet.
Quel malheur partout m'accompagne! Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens! Que de pleurs en vain je répands, Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne! L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment Du crime d'Alidor que de son châtiment[771].
Ce traître alluma donc ma flamme! Je puis donc consentir à ces tristes accords! Hélas! par quelques vains efforts[772] Que je me fasse jour jusqu'au fond de mon âme, 730 J'y trouve seulement, afin de me punir, Le dépit du passé, l'horreur de l'avenir.
SCÈNE VI.
ANGÉLIQUE, ALIDOR.
ANGÉLIQUE[773].
Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence Oses-tu redoubler mes maux par ta présence! Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]? 735 Cherches-tu de la joie à même mes douleurs? Et peux-tu conserver une âme assez hardie Pour voir ce qu'à mon coeur coûte ta perfidie? Après que tu m'as fait un insolent aveu De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, 740 Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, Que ton feint repentir m'en donne un véritable? Va, va, n'espère rien de tes submissions[775]; Porte-les à l'objet de tes affections; Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue; 745 N'attaque point mon coeur en me blessant la vue. Penses-tu que je sois, après ton changement, Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment? S'il te souvient encor de ton brutal caprice, Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice? 750 Garde un exil si cher à tes légèretés: Je ne veux plus savoir de toi mes vérités. Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence Puisse de tes discours réparer l'insolence? Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant? 755 Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant? Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, Employer des soupirs et de muettes larmes? Sur notre amour passé c'est trop te confier[776]; Du moins dis quelque chose à te justifier; 760 Demande le pardon que tes regards m'arrachent; Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants Rendent des criminels aisément innocents! Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse; 765 Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].
ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].
Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez[779]! C'est bien là me punir quand vous me pardonnez. Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace Je ne mérite pas de jouir de ma grâce; 770 Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su Que par un feint mépris votre amour fut déçu, Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre; Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre; Que mon dessein n'alloit qu'à voir vos mouvements, 775 Et juger de vos feux par vos ressentiments. Dites, quand je la vis entre vos mains remise, Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise? Ma parole plus ferme et mon port assuré Ne vous montroient-ils pas un esprit préparé[780]? 780 Que Clarine vous die, à la première vue, Si jamais de mon change elle s'est aperçue. Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]: Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas; Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, 785 Au lieu de son amour, cherchoient votre colère.
ANGÉLIQUE.
Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret[782]; En te montrant fidèle, il accroît mon regret: Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage, Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. 790 Que me sert de savoir que tes voeux sont constants[783]? Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps?
ALIDOR.
Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme[784]: Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme. Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir: 795 Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir; Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die, Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois[785].
ANGÉLIQUE.
Ah! ce cruel discours me réduit aux abois. 800 Ma colère a rendu ma perte inévitable[786], Et je déteste en vain ma faute irréparable.
ALIDOR.
Si vous avez du coeur, on la peut réparer.
ANGÉLIQUE.
On nous doit dès demain pour jamais séparer[787]: Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède? 805
ALIDOR.
Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède. Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir Rompre les noirs effets d'un juste désespoir. Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre, Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. 810 Mettrez-vous en ma mort votre contentement?
ANGÉLIQUE.
Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]?
ALIDOR.
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie? Il y va de votre heur, il y va de ma vie, Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira! 815 Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira: Puisque vous consentez plutôt à vos supplices Qu'à l'unique moyen de payer mes services, Ma mort va me venger de votre peu d'amour; Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. 820
ANGÉLIQUE.
Retiens ce coup fatal; me voilà résolue: Use sur tout mon coeur de puissance absolue[789]: Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander; Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790]. Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse; 825 Mon honneur seulement te demande une grâce: Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main Puissent justifier ma fuite et ton dessein; Que mes parents surpris trouvent ici ce gage, Qui les rende assurés d'un heureux mariage, 830 Et que je sauve ainsi ma réputation Par la sincérité de ton intention. Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791] Paroîtra seulement fuir une violence.
ALIDOR.
Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]: 835 Agissez pleinement dessus mes volontés. J'avois pour votre honneur la même inquiétude, Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude, Voyant ce que pour moi votre flamme résout, Dénier quelque chose à qui m'accorde tout. 840 Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire.
ANGÉLIQUE.
Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. Je manque ici de tout, et j'ai le coeur transi[793] De crainte que quelqu'un ne te découvre ici. Mon dessein généreux fait naître cette crainte; 845 Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794].
ALIDOR.
Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit.
ANGÉLIQUE.
(Alidor s'en va et Angélique continue[795].)
Que promets-tu, pauvre aveuglée? A quoi t'engage ici ta folle passion? 850 Et de quelle indiscrétion Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée? Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796].
Je me trompe, il n'est point volage; 855 J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs; Et si je flatte mes desirs, Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. Me manquât-il de foi, je la lui dois garder, Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. 860
ALIDOR, sortant de la porte d'Angélique, et repassant sur le théâtre.
Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage. Que ne peut l'artifice, et le fard du langage? Et si pour un ami ces effets je produis, Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis?
SCÈNE VII.
PHYLIS.
Alidor à mes yeux sort de chez Angélique[797], 865 Comme s'il y gardoit encor quelque pratique; Et même, à son visage, il semble assez content. Auroit-il regagné cet esprit inconstant? Oh! qu'il feroit bon voir que cette humeur volage Deux fois en moins d'une heure eût changé de courage! Que mon frère en tiendroit, s'ils s'étoient mis d'accord[798]! Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort. Ce soir, je sonderai les secrets de son âme; Et si son entretien ne me trahit sa flamme, J'aurai l'oeil de si près dessus ses actions, 875 Que je m'éclaircirai de ses intentions.
SCÈNE VIII.
PHYLIS, LYSIS.
PHYLIS.
Quoi? Lysis, ta retraite est de peu de durée!
LYSIS.
L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée; Mais vous voyant ici sans frère et sans amant....
PHYLIS.
N'en présume pas mieux pour ton contentement. 880
LYSIS.
Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle?
PHYLIS.
Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle. Va, ne me conte rien de ton affection: Elle en auroit fort peu de satisfaction.
LYSIS.
Cependant sans parler il faut que je soupire[799]? 885
PHYLIS.
Réserve pour le bal ce que tu me veux dire.
LYSIS.
Le bal, où le tient-on?
PHYLIS.
Là dedans.
LYSIS.
Il suffit; De votre bon avis je ferai mon profit.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[745] Var. Qui reçoit tout le monde avec même visage. (1648)
[746] Var. Vu qu'il ne me dit mot et ne suit point mes pas. (1637-57)
[747] L'édition de 1682 donne seule fidélité, pour civilité: c'est une faute évidente, que Thomas Corneille s'est gardé de reproduire en 1692.
[748] Var. DORASTE, sortant de chez Angélique. (1637-60)
[749] Var. Demain un sacré noeud me joint à cette belle; Dis-lui qu'il se console. Adieu: je vais pourvoir A tout ce qu'il faudra préparer pour ce soir. PHYL. Nous voilà donc de bal! Dieu nous fera la grâce. (1637-57)
[750] On lit ici dans l'édition de 1692: PHYLIS, à Cléandre, indication qui n'est point inutile.
[751] Var. D'en trouver là cinquante à qui donner la place. (1637)
[752] Affiné, trompé, dupé. Voyez tome I, p. 190, note 3.
[753] Var. [Avec si peu de coeur aimer si puissamment!] Que faisiez-vous, mes bras? que faisiez-vous, ma lame? N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon âme? N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal? N'osiez-vous découvrir à Doraste un rival? [Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse?] Craignois-tu de rougir d'une telle maîtresse? (1637-57)
[754] Var. Par honte, par respect, ou par discrétion? (1637)
[755] Var. Avec quelque raison ou quelque violence, Que l'un de ces motifs t'obligeât au silence, Pour faire à ce rival sentir quel est ton bras, L'intérêt d'un ami ne suffisoit-il pas? Pouvois-tu desirer d'occasion plus belle. (1637-57)
[756] Ce vers se retrouve, à un mot près, dans le Cid, acte III, scène III:
Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne.
[757] Var. [Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende.] Veux-tu pour le défendre une plus douce loi? Si tu combats pour lui, les fruits en sont pour toi. J'y suis tout résolu, Doraste, il la faut rendre; Tu sauras ce que c'est de supplanter Cléandre: Tout l'univers armé pour te la conserver De mes jaloux efforts ne te pourroit sauver. Qu'est-ce-ci, ma fureur? est-il temps de paroître? Quand tu manques d'objets, tu commences à naître: C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit t'exciter, C'étoit, c'étoit tantôt qu'il falloit m'emporter. Puisque, un rival présent, trop foible, tu recules, Tes mouvements tardifs deviennent ridicules, Et quoi qu'à ces transports promette ma valeur, A peine les effets préviendront mon malheur. Pour rompre en honnête homme un hymen si funeste, Je n'ai plus désormais qu'un peu de jour qui reste; Autrement il me faut affronter ce rival, Au péril de cent morts, au milieu de son bal: Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte; Il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte. [Il faut....] (1637-57)
[758] Var. Après cela veux-tu que je m'explique? (1637-57)
[759] Var. Si bien qu'après le bal qu'il lui donne ce soir, Leur hymen accompli rend mon malheur extrême. (1637-57)
[760] Var. Cet hymen auroit mis mon bonheur à son point[760-a]. (1637-57)
[760-a] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «à ce point.»
[761] Var. Les restes d'un rival eussent fait mon servage, Elle eût perdu mon coeur avec son pucelage. (1637 et 44) Var. Les restes d'un rival captivassent mon âme, Elle eût perdu mon coeur en devenant sa femme. (1648)
[762] Var. Me feindre tout de glace, et n'être que de flamme, La mépriser de bouche et l'adorer dans l'âme. (1637-57)
[763] Var. J'aurai trop de moyens à te garder ma foi. (1637, 44 et 52-57)
[764] Var. Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise: Crois-tu qu'à tes dépens aucun bonheur me plaise? (1637-57)
[765] Allusion à ces vers de la Suivante (649-652, p. 160):
Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, De sa possession l'un et l'autre il nous prive, Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, Tandis que de sa peine un troisième a le fruit.
--Voyez pour d'autres rapprochements du même genre, tome I, p. 446, note 2.
[766] Var. Il faut prendre un chemin et plus court et plus seur[766-a]: Je veux sans coup férir t'en rendre possesseur. (1637) Var. Je veux prendre un chemin et plus court et plus seur. (1644-60)
[766-a] Voyez tome I, p. 190, note 5.
[767] Var. Va-t'en donc, et me laisse auprès de cette belle Employer le pouvoir qui me reste sur elle. (1637-57)
[768] Var. Je te vais donc laisser ma fortune à conduire. (1637-57)
[769] Var. Mais reprendre un amour dont je me veux défaire. (1637-57)
[770] Var. Toute peine est fort douce à qui sert ses amis[770-a]. (1637-57)
[770-a] Voyez la fin de l'Examen, p. 223.
[771] Var. Du forfait d'Alidor que de son châtiment. (1637-57)
[772] Var. Et par quelques puissants efforts Que de tous sens je tourne et retourne mon âme. (1637-57) Var. Hélas! par quelques pleins efforts. (1660-68)
[773] Var. ANGÉLIQUE, voyant Alidor entrer en son cabinet. (1637)
[774] Var. Ton plaisir dépend-il d'avoir vu mes douleurs? Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs? Est-il dit que tes yeux te mettront hors de doute, Et t'apprendront combien ta trahison me coûte? Après qu'effrontément ton aveu m'a fait voir Qu'Angélique sur toi n'eut jamais de pouvoir, [Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable.] (1637-57)
[775] Var. Va, va, n'espère rien de ces submissions. (1637-48) Var. Va, va, n'espère rien de ses submissions. (1652-57)
[776] Var. Sur notre amour passé c'est à trop te fier. (1637) Var. Sur notre amour passé c'est là trop te fier. (1644-57)
[777] Var. Comme vaincue il faut que je quitte la place. (1637-57)
[778] Var. Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la retient. (1637, en marge.)--ALIDOR, la retenant. (1644-60)
[779] Var. Ma chère âme, mon tout, quoi! vous m'abandonnez! (1637--57)
[780] Var. Ne vous montroit-il pas un esprit préparé? (1652-57)
[781] Var. Aussi mon compliment flattoit mal ses appas: Il vous offensoit bien, mais ne l'obligeoit pas. (1637-57)
[782] Var. Cesse de m'éclaircir dessus un tel secret. (1637-57)
[783] Var. Que me sert de savoir si tes voeux sont constants? (1637-57)
[784] Var. Aussi ne viens-je pas pour regagner votre âme. (1637-57)
[785] Var. Mais voici qui vous rend l'un et l'autre à la fois. (1652-60)
[786] Var. Dans ma prompte vengeance à jamais misérable, Que je déteste en vain ma faute irréparable! (1637-57)
[787] Var. C'est demain qu'on nous doit pour jamais séparer: En ce piteux état que veux-tu que je fasse? ALID. Ah! ce discours ne part que d'un coeur tout de glace. Son, non, résolvez-vous: il vous faut à ce soir Montrer votre courage, ou moi mon désespoir. (1637-57)
[788] Var. Non, mais que dira-t-on d'un tel enlèvement? (1637-57)
[789] Var. Dessus mes volontés ta puissance absolue Peut disposer de moi, peut tout me commander. Mon honneur, en tes mains prêt à se hasarder, Par un trait si hardi quelque tort qu'il se fasse, Y consent toutefois, et ne veut qu'une grâce: [Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main] Justifient aux miens ma fuite et ton dessein; Qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage, Qui les rende assurés de notre mariage; Que la sincérité de ton intention Conserve, mise au jour, ma réputation. (1637-57)
[790] Var. Pour vaincre nos malheurs j'ose tout hasarder. (1660)
[791] Var. Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence. (1637-60)
[792] Var. Ma reine, enfin par là vous me ressuscitez. (1637-57)
[793] Var. Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci, Que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici. (1637-57)
[794] Var. Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit. ALID. Adieu donc, ma chère âme. ANG. Adieu, jusqu'à minuit. (1637-57)
[795] Var. ANGÉLIQUE, seule en son cabinet. (1637, en marge.)
[796] Var. Sur la foi de celui qui n'en sauroit garder. (1637-57)
[797] Var. D'où provient qu'Alidor sort de chez Angélique? Auroit-il avec elle encor quelque pratique? Son visage n'a rien que d'un homme content. (1637-57)
[798] Var. Que mon frère en tiendroit, s'ils étoient mis d'accord! (1657)
[799] Var. Puisque vous le voulez, adieu, je me retire. (1637-57)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS[800].
ALIDOR.
(L'acte est dans la nuit, et Alidor dit ce premier vers[801] à Cléandre; et l'ayant fait retirer avec sa troupe, il continue seul.)
Attends, sans faire bruit, que je t'en avertisse[802]. Enfin la nuit s'avance, et son voile propice 890 Me va faciliter le succès que j'attends Pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents. Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique, Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. Je vais faire un ami possesseur de mon bien: 895 Aussi dans son bonheur je rencontre le mien. C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. Ce trait paroîtra lâche et plein de trahison[803]; Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. 900 Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, Et que ma liberté me coûte une maîtresse. Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, Pour avoir malgré moi fait ma captivité? Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude: 905 Ce n'est que me venger d'un an de servitude, Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien, Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien, Et ne lui pas laisser un si grand avantage De suivre son humeur, et forcer mon courage. 910 Le forcer! mais, hélas! que mon consentement Par un si doux effort fut surpris aisément! Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence Avant que réfléchir sur cette violence[804]! Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds? 915 Et qu'il m'est cher vendu de connoître mes fers! Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, Et je doute s'il est ou raison ou caprice. Je crains un pire mal après ma guérison, Et d'aller au supplice en rompant ma prison. 920 Alidor, tu consens qu'un autre la possède! Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède[805]! Ne romps point les effets de son intention, Et laisse un libre cours à ton affection: Fais ce beau coup pour toi; suis l'ardeur qui te presse. 925 Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse[806]! Je n'en veux obliger pas un à me haïr. Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir. Quoi! je balance encor, je m'arrête, je doute[807]! Mes résolutions, qui vous met en déroute? 930 Revenez, mes desseins, et ne permettez pas Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. En vain pour Angélique ils prennent la querelle[808]; Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle. Ma liberté conspire avecque tes ardeurs; 935 Les miennes désormais vont tourner en froideurs; Et lassé de souffrir un si rude servage, J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. Ce coup n'est qu'un effet de générosité, Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. 940 Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paroître! Fuis, petit insolent, je veux être le maître: Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée 945 Que d'une volonté franche et déterminée, Et celle à qui ses noeuds m'uniront pour jamais[809] M'en sera redevable, et non à ses attraits; Et ma flamme....
SCÈNE II.
ALIDOR, CLÉANDRE.
CLÉANDRE.
Alidor!
ALIDOR.
Qui m'appelle?
CLÉANDRE.
Cléandre.
ALIDOR.
Tu t'avances trop tôt[810].
CLÉANDRE.
Je me lasse d'attendre. 950
ALIDOR.
Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir En quel temps de ce coin il te faudra sortir.
CLÉANDRE.
Minuit vient de sonner, et par expérience Tu sais comme l'amour est plein d'impatience.
ALIDOR.
Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup: 955 Ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, Sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse: Sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi, Rien ne l'empêchera de la croire de moi. 960 Après, achève seul; je ne puis sans supplice Forcer ici mon bras à te faire service[811]; Et mon reste d'amour, en cet enlèvement, Ne peut contribuer que mon consentement.
CLÉANDRE.
Ami, ce m'est assez.
ALIDOR.
Va donc là-bas attendre 965 Que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre. Cléandre, encore un mot: pour de pareils exploits[812] Nous nous ressemblons mal et de taille et de voix; Angélique soudain pourra te reconnoître; Regarde après ses cris si tu serois le maître. 970
CLÉANDRE.
Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir.
ALIDOR.
Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir.
CLÉANDRE.
Adieu. Fais promptement.
SCÈNE III.
ALIDOR, ANGÉLIQUE.
ANGÉLIQUE.
Que la nuit est obscure[813]! Alidor n'est pas loin, j'entends quelque murmure.
ALIDOR.
De peur d'être connu, je défends à mes gens 975 De paroître en ces lieux avant qu'il en soit temps. Tenez.
(Il lui donne la promesse de Cléandre.)
ANGÉLIQUE.
Je prends sans lire; et ta foi m'est si claire, Que je la prends bien moins pour moi que pour mon père; Je la porte à ma chambre: épargnons les discours; Fais avancer tes gens, et dépêche.
ALIDOR.
J'y cours. 980 Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, C'est quand je trompe mieux sa crédule espérance; Mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, A tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi.
SCÈNE IV.
PHYLIS.
Angélique! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. 985 La voyant échapper, je courois après elle; Mais un maudit galant m'est venu brusquement Servir à la traverse un mauvais compliment, Et par ses vains discours m'embarrasser de sorte Qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. 990 Sa perte est assurée, et le traître Alidor[814] La posséda jadis, et la possède encor. Mais jusques à ce point seroit-elle imprudente? Il n'en faut point douter, sa perte est évidente[815]; Le coeur me le disoit, le voyant en sortir, 995 Et mon frère dès lors se devoit avertir. Je te trahis, mon frère, et par ma négligence, Étant sans y penser de leur intelligence....
(Alidor paroît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main sur la bouche.)
SCÈNE V.
ALIDOR.
On l'enlève, et mon coeur, surpris d'un vain regret, Fait à ma perfidie un reproche secret; 1000 Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle! Parmi mes trahisons il veut être fidèle; Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris[816], Refuser de ma main sa franchise à ce prix, Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, 1005 Me demander son bien, que je cède à Cléandre. Hélas! qui me prescrit cette brutale loi De payer tant d'amour avec si peu de foi? Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine! Si mon feu la trahit, que lui feroit ma haine? 1010 Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité La va précipiter ton infidélité[817]. Écoute ses soupirs, considère ses larmes, Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes[818], Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui[819], 1015 Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, Et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour, Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour? 1020 Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée! J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée! Suis-je encore Alidor après ces sentiments? Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements? Vaine compassion des douleurs d'Angélique, 1025 Qui penses triompher d'un coeur mélancolique[820], Téméraire avorton d'un impuissant remords, Va, va porter ailleurs tes débiles efforts. Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire? 1030 Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, Ne me présume pas tout à fait succombé[821]: Je sais trop maintenir ce que je me propose, Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. En vain un peu d'amour me déguise en forfait 1035 Du bien que je me veux le généreux effet: De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre....
SCÈNE VI.
ANGÉLIQUE, ALIDOR.
ANGÉLIQUE.
Je demande pardon, de t'avoir fait attendre, D'autant qu'en l'escalier on faisoit quelque bruit, Et qu'un peu de lumière en effaçoit la nuit: 1040 Je n'osois avancer, de peur d'être aperçue[822]. Allons, tout est-il prêt? Personne ne m'a vue: De grâce, dépêchons, c'est trop perdre de temps, Et les moments ici nous sont trop importants; Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. 1045 Quoi! tu ne réponds point à la voix d'Angélique?
ALIDOR.
Angélique! mes gens vous viennent d'enlever; Qui vous a fait sitôt de leurs mains vous sauver? Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme, Et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme? 1050 Ne vous suffit-il point de me manquer de foi, Sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi?
ANGÉLIQUE.
Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie! N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie.
ALIDOR.
Autant que l'ont permis les ombres de la nuit[823], 1055 Je l'ai vu de mes yeux.
ANGÉLIQUE.
Tes yeux t'ont donc séduit; Et quelque autre sans doute, après moi descendue, Se trouve entre les mains dont j'étois attendue. Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, Et tu n'accompagnois ma fuite que des yeux! 1060 Pour marque d'un amour que je croyois extrême[824], Tu remets ma conduite à d'autres qu'à toi-même! Je suis donc un larcin indigne de tes mains[825]?
ALIDOR.
Quand vous aurez appris le fond de mes desseins, Vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, 1065 A peu d'affection l'effet de ma prudence.
ANGÉLIQUE.
Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival, Tu diras qu'il falloit te montrer dans le bal. Foible ruse!
ALIDOR.
Ajoutez et vaine, et sans adresse, Puisque je ne pouvois démentir ma promesse. 1070
ANGÉLIQUE.
Quel étoit donc ton but?
ALIDOR.
D'attendre ici le bruit[826] Que les premiers soupçons auront bientôt produit, Et d'un autre côté me jetant à la fuite, Divertir de vos pas leur plus chaude poursuite.
ANGÉLIQUE, en pleurant[827].
Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris? 1075
ALIDOR.
Dans ce coup de malheur, et confus, et surpris, Je vois tous mes desseins succéder à ma honte; Mais il me faut donner quelque ordre à ce méconte[828]; Permettez....
ANGÉLIQUE.
Cependant, à qui me laisses-tu? Tu frustres donc mes voeux de l'espoir qu'ils ont eu, 1080 Et ton manque d'amour, de mes malheurs complice, M'abandonnant ici, me livre à mon supplice! L'hymen (ah! ce mot seul me réduit aux abois[829]!) D'un amant odieux me va soumettre aux lois; Et tu peux m'exposer à cette tyrannie! 1085 De l'erreur de tes gens je me verrai punie!
ALIDOR.
Nous préserve le ciel d'un pareil désespoir[830]! Mais votre éloignement n'est plus en mon pouvoir. J'en ai manqué le coup; et, ce que je regrette, Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. 1090 A Paris, et de nuit, une telle beauté, Suivant un homme seul, est mal en sûreté: Doraste, ou par malheur quelque rencontre pire[831], Me pourroit arracher le trésor où j'aspire: Évitons ces périls en différant d'un jour. 1095
ANGÉLIQUE.
Tu manques de courage aussi bien que d'amour, Et tu me fais trop voir par ta bizarrerie[832] Le chimérique effet de ta poltronnerie. Alidor (quel amant!) n'ose me posséder.
ALIDOR.
Un bien si précieux se doit-il hasarder? 1100 Et ne pouvez-vous point d'une seule journée Retarder le malheur de ce triste hyménée[833]? Peut-être le désordre et la confusion Qui naîtront dans le bal de cette occasion Le remettront pour vous; et l'autre nuit, je jure.... 1105
ANGÉLIQUE.
Que tu seras encore ou timide ou parjure. Quand tu m'as résolue à tes intentions, Lâche, t'ai-je opposé tant de précautions[834]? Tu m'adores, dis-tu? tu le fais bien paroître, Rejetant mon bonheur ainsi sur un peut-être. 1110
ALIDOR.
Quoi qu'ose mon amour appréhender pour vous, Puisque vous le voulez, fuyons, je m'y résous; Et malgré ces périls.... Mais on ouvre la porte: C'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte.
(Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste l'arrête.)
SCÈNE VII.
ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS.
DORASTE.
Quoi! ne m'attendre pas? c'est trop me dédaigner; 1115 Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner; Car vous n'entreprenez si matin ce voyage Que pour vous préparer à notre mariage. Encor que vous partiez beaucoup devant le jour, Vous ne serez jamais assez tôt de retour; 1120 Vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse. Infidèle! est-ce là me tenir ta promesse?
ANGÉLIQUE.
Eh bien! c'est te trahir. Penses-tu que mon feu D'un généreux dessein te fasse un désaveu? Je t'acquis par dépit et perdrois avec joie. 1125 Mon désespoir à tous m'abandonnoit en proie, Et lorsque d'Alidor je me vis outrager, Je fis armes de tout afin de me venger. Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage; Je te donnai son bien, et non pas mon courage. 1130 Ce change à mon courroux jetoit un faux appas[835]; Je le nommois sa peine, et c'étoit mon trépas: Je prenois pour vengeance une telle injustice, Et dessous ses couleurs j'adorois mon supplice. Aveugle que j'étois! mon peu de jugement 1135 Ne se laissoit guider qu'à mon ressentiment. Mais depuis, Alidor m'a fait voir que son âme, En feignant un mépris, n'avoit pas moins de flamme. Il a repris mon coeur en me rendant les yeux; Et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. 1140
DORASTE.
Tu suivois Alidor!
ANGÉLIQUE.
Ta funeste arrivée, En arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée; Mais si....
DORASTE.
Tu le suivois!
ANGÉLIQUE.
Oui: fais tous tes efforts; Lui seul aura mon coeur, tu n'auras que le corps.
DORASTE.
Impudente, effrontée autant comme traîtresse, 1145 De ce cher Alidor tiens-tu cette promesse? Est-elle de sa main, parjure? De bon coeur J'aurois cédé ma place à ce premier vainqueur; Mais suivre un inconnu! me quitter pour Cléandre!
ANGÉLIQUE.
Pour Cléandre!
DORASTE.
J'ai tort: je tâche à te surprendre. 1150 Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard; C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ: C'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table De ta fidélité la preuve indubitable. Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor 1155 Que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor.
BILLET DE CLÉANDRE A ANGÉLIQUE[836].
Angélique, reçois ce gage De la foi que je te promets, Qu'un prompt et sacré mariage Unira nos jours désormais. 1160 Quittons ces lieux, chère maîtresse; Rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur; Mais laisse aux tiens cette promesse Pour sûreté de ton honneur, Afin qu'ils en puissent apprendre 1165 Que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre.
CLÉANDRE.
ANGÉLIQUE.
Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre? Alidor est perfide, ou Doraste imposteur. Je vois la trahison, et doute de l'auteur. Mais, pour m'en éclaircir, ce billet doit suffire[837]; 1170 Je le pris d'Alidor, et le pris sans le lire; Et puisqu'à m'enlever son bras se refusoit, Il ne prétendoit rien au larcin qu'il faisoit. Le traître! J'étois donc destinée à Cléandre! Hélas! mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, 1175 Et ne consentant point à ses lâches desseins, Met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains[838]!
DORASTE.
Que parles-tu d'une autre en ta place ravie?
ANGÉLIQUE.
J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie[839], Et ceux qui m'attendoient dans l'ombre de la nuit.... 1180
DORASTE.
C'en est assez, mes yeux du reste m'ont instruit: Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée; Après toi de la salle elle s'est dérobée. J'arrête une maîtresse, et je perds une soeur; Mais allons promptement après le ravisseur. 1185
SCÈNE VIII.
ANGÉLIQUE.
Dure condition de mon malheur extrême! Si j'aime, on me trahit; je trahis, si l'on m'aime. Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi? Nous manquons l'un et l'autre également de foi. Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, 1190 Ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure; Et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits Des miens en même temps exprimeront les traits. Mais quel aveuglement nos deux crimes égale, Puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale? 1195 L'amour m'a fait trahir (qui n'en trahiroit pas?), Et la trahison seule a pour lui des appas. Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable: Il est deux fois, que dis-je? il est le seul coupable[840]; Il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir; 1200 Il me trahit lui-même, et me force à trahir. Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde, Que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde[841], Si ton ardeur sincère et ton peu de beauté N'ont pu te garantir d'une déloyauté? 1205 Doraste tient ta foi; mais si ta perfidie A jusqu'à te quitter son âme refroidie, Suis, suis dorénavant de plus saines raisons, Et sans plus t'exposer à tant de trahisons[842], Puisque de ton amour on fait si peu de conte, 1210 Va cacher dans un cloître et tes pleurs et ta honte[843].
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[800] Au participe ARMÉS, employé substantivement, Thomas Corneille a substitué, dans l'édition de 1692: HOMMES ARMÉS.
[801] Var. Il dit ce vers, etc. (1637, en marge.)--Dans cette édition, les mots: L'acte est dans la nuit, se trouvent placés plus haut, en regard du titre: ACTE IV.
[802] Var. Attends là de pied coi que je t'en avertisse. (1637-57)
[803] Var. Ce trait est un peu lâche, et sent sa trahison. (1637-57) Var. Ce trait peut sembler lâche et plein de trahison. (1660)
[804] Var. Avant que s'aviser de cette violence! (1637-57)
[805] Var. Peux-tu bien t'exposer à des maux sans remède, A de vains repentirs, d'inutiles regrets, De stériles remords et des bourreaux secrets, Cependant qu'un ami, par tes lâches menées, Cueillira les faveurs qu'elle t'a destinées? Ne frustre point l'effet de ton intention[805-a]. (1637-57)
[805-a] Ce dernier vers ne se trouve que dans l'édition de 1637 Dans les impressions de 1644-57, on lit, comme dans notre texte:
Ne romps point les effets de son intention. De tous les deux côtés il y va de ta foi. A qui la tiendras-tu? Mon esprit en déroute Sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute. [Je n'en veux obliger pas un à me haïr.] (1637-57)
[806] Var. [Mais trahir ton ami! mais trahir ta maîtresse!] Jamais fut-il mortel si malheureux que toi?
[807] Var. Mais que mon jugement s'enveloppe de nues! Mes résolutions, qu'êtes-vous devenues? (1637-57) Var. Quoi! je hésite encor, je balance, je doute! (1660)
[808] Var. Cléandre, elle est à toi: dedans cette querelle, Angélique le perd; nous sommes deux contre elle. (1637-57)
[809] Var. Et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux, M'en sera redevable, et non pas à ses yeux. (1637-57)
[810] Var. Qui te fait avancer? (1637-57)
[811] Var. Forcer ici mes bras à te faire service. (1637-63)
[812] Var. Encore un mot, Cléandre, et qui t'importe fort: Ta taille avec la mienne a si peu de rapport, Qu'Angélique soudain te pourra reconnoître. (1637-57)
[813] Var. ANG. St. ALID. Je l'entends, c'est elle. ANG. Alidor, es-tu là? ALID. Je suis à vous, ma belle. [De peur d'être connu, je défends à mes gens.] (1637-57)
[814] Var. Sa perte est assurée, et ce traître Alidor. (1637-57)
[815] Var. Il n'en faut point parler, sa perte est évidente. (1654)
[816] Var. Je le sens refuser sa franchise à ce prix; [Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris.] (1637-57)
[817] Var. Ne la va point jeter ton infidélité. (1637-57)
[818] Var. Et laisse-toi gagner à de si fortes armes. (1637) Var. Et te laisse enfin vaincre à de si fortes armes. (1644-57)
[819] Var. Cours après elle, et vois si Cléandre aujourd'hui. (1637-57)
[820] Var. Qui pensez triompher d'un coeur mélancolique. (1637, 44 et 52-60)
[821] Var. Ne me présume pas encore succombé. (1637-57)
[822] Var. Je n'osois m'avancer, de peur d'être aperçue. (1637-57)
[823] Var. Autant que m'ont permis les ombres de la nuit. (1637-57)
[824] Var. La belle preuve, hélas! de ton amour extrême, De remettre ce coup à d'autres qu'à toi-même! J'étois donc un larcin indigne de tes mains? (1637-57)
[825] Var. Et je suis un larcin indigne de tes mains? (1660-64)
[826] Var. Quel étoit donc le but de ton intention? ALID. D'attendre ici le coup de leur émotion. (1637-57)
[827] Cette indication manque dans l'édition de 1663.
[828] Var. Permettez-moi d'aller mettre ordre à ce méconte[828-a]. ANG. Cependant, misérable, à qui me laisses-tu? (1637-57)
[828-a] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[829] Var. L'hymen (ah! ce penser déjà me fait mourir!) Me va joindre à Doraste, et tu le peux souffrir! Tu me peux exposer à cette tyrannie! (1637-57)
[830] Var. Jugez mieux de ma flamme, et songez, mon espoir, Qu'un tel enlèvement n'est plus en mon pouvoir. (1637-57)
[831] Var. Doraste, ou par malheur quelque pire surprise De ces coureurs de nuit me feroit lâcher prise: De grâce, mon souci, passons encore un jour. (1637-57)
[832] Var. Et tu me fais trop voir par cette rêverie. (1637-57)
[833] Var. Différer le malheur de ce triste hyménée. (1637-57)
[834] Var. Ingrat, t'ai-je opposé tant de précautions? Tu m'aimes, ce dis-tu? tu le fais bien paroître, Remettant mon bonheur ainsi sur un peut-être. ALID. Encor que mon amour appréhende pour vous, Puisque vous le voulez, eh bien! je m'y résous: Fuyons, hasardons tout. Mais on ouvre la porte. (1637-57)
[835] Var. Ce change à mon dépit jetoit un faux appas[835-a]. (1637-57)
[835-a] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[836] En marge, dans l'édition de 1637: Angélique lit.
[837] Var. Toutefois ce papier suffit pour m'en instruire; Je le pris d'Alidor, mais je le pris sans lire. (1637-57)
[838] Var. Met au lieu d'Angélique un autre entre ses mains[838-a]. (1648-57)
[838-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[839] Var. [J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie,] Et quelle qu'elle soit.... DOR. Il suffit, n'en dis plus; Après ce que j'ai vu, j'en sais trop là-dessus: [Autre n'est que Phylis entre leurs mains tombée.] (1637-57)
[840] Var. Il est deux fois, que dis-je? il est seul le coupable. (1657)
[841] Var. Que peux-tu désormais, que peux-tu faire au monde, Si ton amour fidèle et ton peu de beauté. (1637-57)
[842] Var. Et ne t'expose plus à tant de trahisons, Et tant qu'on ait pu voir la fin de ce méconte. (1637-57)
[843] Var. Va cacher dans ta chambre et tes pleurs et ta honte. (1637-60)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
CLÉANDRE, PHYLIS.
CLÉANDRE.
Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous.
PHYLIS.
Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous? Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde? Et puis-je vous haïr, si j'aime tout le monde[844]? 1215
CLÉANDRE.
Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel, Du rang de vos amants sépare un criminel: Toutefois mon amour n'est pas moins légitime, Et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime. Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux: 1220 L'amour a pris le soin de me punir pour vous; Les traits que cette nuit il trempoit de vos larmes[845] Ont triomphé d'un coeur invincible à vos charmes.
PHYLIS.
Puisque vous ne m'aimez que par punition, Vous m'obligez fort peu de cette affection. 1225
CLÉANDRE.
Après votre beauté sans raison négligée, Il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée. Avez-vous jamais vu dessein plus renversé? Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé; Je crois prendre une fille, et suis pris par une autre[846]; J'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre; Angélique me perd, quand je crois l'acquérir; Je gagne un nouveau mal, quand je pense guérir. Dans un enlèvement je hais la violence; Je suis respectueux après cette insolence; 1235 Je commets un forfait, et n'en saurois user; Je ne suis criminel que pour m'en accuser. Je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite[847], Aux vôtres offensés j'épargne la poursuite[848]. Ce que j'ai pu ravir, je viens le demander; 1240 Et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder.
PHYLIS.
Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue[849]; Et si mes propres yeux vous donnent dans la vue, Si votre propre coeur soupire après ma main, Vous courez grand hasard de soupirer en vain. 1245 Toutefois après tout, mon humeur est si bonne Que je ne puis jamais désespérer personne. Sachez que mes desirs, toujours indifférents, Iront sans résistance au gré de mes parents; Leur choix sera le mien: c'est vous parler sans feinte.
CLÉANDRE.
Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte: Si vous me refusez, m'écouteront-ils mieux[850]?
PHYLIS.
Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux.
CLÉANDRE.
Puis-je sur cet espoir....
PHYLIS.
C'est assez vous en dire[851].
SCÈNE II.
ALIDOR, CLÉANDRE, PHYLIS.
ALIDOR.
Cléandre a-t-il enfin ce que son coeur desire? 1255 Et ses amours, changés par un heureux hasard, De celui de Phylis ont-ils pris quelque part?
CLÉANDRE.
Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême, Et maintenant, ami, c'est encore elle-même: Son orgueil se redouble étant en liberté, 1260 Et devient plus hardi d'agir en sûreté. J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte, Qu'à la fin....
PHYLIS.
Cependant que vous lui rendrez conte, Je vais voir mes parents, que ce coup de malheur A mon occasion accable de douleur. 1265 Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine.
ALIDOR, retenant Cléandre qui la veut suivre[852].
Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine?
CLÉANDRE.
Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer Que je n'ai pas sujet de me désespérer. Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne, 1270 Si tu la vois d'humeur qui ressemble à la sienne[853].
ALIDOR.
Tu me la rends enfin?
CLÉANDRE.
Doraste tient sa foi; Tu possèdes son coeur: qu'auroit-elle pour moi? Quelques[854] charmants appas qui soient sur son visage, Je n'y saurois avoir qu'un fort mauvais partage: 1275 Peut-être elle croiroit qu'il lui seroit permis De ne me rien garder, ne m'ayant rien promis; Il vaut mieux que ma flamme à son tour te la cède[855]. Mais derechef, adieu.
SCÈNE III.
ALIDOR.
Ainsi tout me succède[856]; Ses plus ardents desirs se règlent sur mes voeux: 1280 Il accepte Angélique, et la rend quand je veux. Quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire; Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. Mon coeur prêt à guérir, le sien se trouve atteint; Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint: 1285 Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime; Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. C'en est fait, Angélique, et je ne saurois plus Rendre contre tes yeux des combats superflus. De ton affection cette preuve dernière 1290 Reprend sur tous mes sens une puissance entière. Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour[857]: Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour! Quand je sus que Cléandre avoit manqué sa proie, Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie! 1295 Plus je t'étois ingrat, plus tu me chérissois; Et ton ardeur croissoit plus je te trahissois. Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, La honte et le remords rallumèrent ma flamme. Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers! Et que malaisément on rompt de si beaux fers! C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage; En vain, à son pouvoir refusant son courage, On veut éteindre un feu par ses yeux allumé, Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé: 1305 Sous ce dernier appas l'amour a trop de force; Il jette dans nos coeurs une trop douce amorce, Et ce tyran secret de nos affections Saisit trop puissamment nos inclinations. Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte; 1310 Le grand soin que j'en eus partoit d'une âme ingrate; Et mes desseins, d'accord avecque mes desirs, A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs[858]. Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie? 1315 Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal[859]? Que de mes trahisons elle seroit vengée, Si, comme mon humeur, la sienne étoit changée! Mais qui la changeroit, puisqu'elle ignore encor 1320 Tous les lâches complots du rebelle Alidor? Que dis-je, malheureux? ah! c'est trop me méprendre[860], Elle en a trop appris du billet de Cléandre: Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit Ne lui montre que trop le fond de mon esprit. 1325 Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire; Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire[861], Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu[862]; Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime; 1330 Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime[863], Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, Nous savons les moyens de regagner son coeur[864].
SCÈNE IV.
DORASTE, LYCANTE.
DORASTE.
Ne sollicite plus mon âme refroidie: Je méprise Angélique après sa perfidie; 1335 Mon coeur s'est révolté contre ses lâches traits, Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits. Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure? J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure, Et tiens sa trahison indigne à l'avenir 1340 D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir. Qu'Alidor la possède; il est traître comme elle: Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle. Pourrois-je avec raison lui vouloir quelque mal[865] De m'avoir délivré d'un esprit déloyal? 1345 Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre: Il verra que son pire étoit de se méprendre; Et si je puis jamais trouver ce ravisseur, Il me rendra soudain et la vie et ma soeur[866].
LYCANTE.
Faites mieux: puisqu'à peine elle pourroit prétendre Une fortune égale à celle de Cléandre, En faveur de ses biens calmez votre courroux, Et de son ravisseur faites-en son époux. Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne, Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne: 1355 Je crois que cet hymen pour satisfaction Plaira mieux à Phylis que sa punition.
DORASTE.
Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine.
LYCANTE.
Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine: Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit; 1360 Et ce qu'un jour nous cache, un autre le produit. Mais, Dieux! voilà Phylis qu'il a déjà rendue.
SCÈNE V.
DORASTE, PHYLIS, LYCANTE.
DORASTE.
Ma soeur, je te retrouve après t'avoir perdue[867]! Et de grâce, quel lieu me cache le voleur[868] Qui, pour s'être mépris, a causé ton malheur? 1365 Que son trépas....
PHYLIS.
Tout beau; peut-être ta colère, Au lieu de ton rival, en veut à ton beau-frère[869]. En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement Mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant: Son coeur m'est demeuré pour peine de son crime, 1370 Et veut changer un rapt en amour légitime[870]. Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents, Et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends: Non, à dire le vrai, que son objet me tente[871], Mais mon père content, je dois être contente. 1375 Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour, Je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour, Pour te tirer de peine et rompre ta colère.
DORASTE.
Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire?
PHYLIS.
Si tu n'es ennemi de mes contentements, 1380 Ne prends mes intérêts que dans mes sentiments[872]; Ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise, Et ne condamne rien à moins qu'il me déplaise[873]. En cette occasion, si tu me veux du bien, C'est à toi de régler ton esprit sur le mien[874]. 1385 Je respecte mon père, et le tiens assez sage Pour ne résoudre rien à mon désavantage. Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir, Je crois de mon devoir....
LYCANTE.
Je l'aperçois venir. Résolvez-vous, Monsieur, à ce qu'elle desire. 1390
SCÈNE VI.
DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE.
CLÉANDRE.
Si vous n'êtes d'humeur, Madame, à vous dédire[875], Tout me rit désormais, j'ai leur consentement. Mais excusez, Monsieur, le transport d'un amant; Et souffrez qu'un rival, confus de son offense, Pour en perdre le nom entre en votre alliance. 1395 Ne me refusez point un oubli du passé; Et son ressouvenir à jamais effacé, Bannissant toute aigreur[876], recevez un beau-frère Que votre soeur accepte après l'aveu d'un père.
DORASTE.
Quand j'aurois sur ce point des avis différents, 1400 Je ne puis contredire au choix de mes parents; Mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse, Et ce franc procédé qui rend ma soeur heureuse, Vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés, Et me font souhaiter ce que vous demandez. 1405 Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique; Rien de ce qui la touche à présent ne me pique: Je n'y prends plus de part, après sa trahison. Je l'aimai par malheur, et la hais par raison. Mais la voici qui vient, de son amant suivie. 1410
SCÈNE VII.
ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE[877].
ALIDOR.
Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie.
ANGÉLIQUE.
Ne m'importune plus, infidèle. Ah! ma soeur! Comme as-tu pu sitôt tromper ton ravisseur?
PHYLIS, à Angélique.
Il n'en a plus le nom, et son feu légitime, Autorisé des miens, en efface le crime; 1415 Le hasard me le donne, et changeant ses desseins, Il m'a mise en son coeur aussi bien qu'en ses mains. Son erreur fut soudain de son amour suivie; Et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie. Jusque-là tes beautés ont possédé ses voeux; 1420 Mais l'amour d'Alidor faisoit taire ses feux. De peur de l'offenser te cachant son martyre, Il me venoit conter ce qu'il ne t'osoit dire; Mais nous changeons de sort par cet enlèvement[878]: Tu perds un serviteur, et j'y gagne un amant[879]. 1425
DORASTE, à Phylis.
Dis-lui qu'elle en perd deux; mais qu'elle s'en console, Puisque avec Alidor je lui rends sa parole[880].
(A Angélique.)
Satisfaites sans crainte à vos intentions: Je ne mets plus d'obstacle à vos affections. Si vous faussez déjà la parole donnée, 1430 Que ne feriez-vous[881] point après notre hyménée? Pour moi, malaisément on me trompe deux fois: Vous l'aimez, j'y consens, et lui cède mes droits[882].
ALIDOR.
Puisque vous me pouvez accepter sans parjure, Pouvez-vous consentir que votre rigueur dure[883]? 1435 Vos yeux sont-ils changés, vos feux sont-ils éteints? Et quand mon amour[884] croît, produit-il vos dédains? Voulez-vous....
ANGÉLIQUE.
Déloyal, cesse de me poursuivre: Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre. Quel espoir mal conçu te rapproche de moi? 1440 Aurois-je de l'amour pour qui n'a point de foi?
DORASTE.
Quoi! le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble? Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble. Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter: Il ne l'a pratiqué que pour vous imiter. 1445
ANGÉLIQUE.
Cessez de reprocher à mon âme troublée La faute où la porta son ardeur aveuglée. Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir Pouvez à votre gré me la faire tenir: Si toutefois, après ce que j'ai pu commettre, 1450 Vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre, Un cloître désormais bornera mes desseins; C'est là que je prendrai des mouvements plus sains[885]; C'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe, Je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe.
ALIDOR.
Mon souci!
ANGÉLIQUE.
Tes soucis doivent tourner ailleurs.
PHYLIS, à Angélique.
De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs.
DORASTE, à Phylis.
Nous leur nuisons, ma soeur; hors de notre présence Elle se porteroit à plus de complaisance: L'amour seul, assez fort pour la persuader, 1460 Ne veut point d'autre tiers à les raccommoder[886].
CLÉANDRE, à Doraste.
Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde, Adore la raison où votre avis se fonde. Adieu, belle Angélique, adieu: c'est justement Que votre ravisseur vous cède à votre amant. 1465
DORASTE, à Angélique.
Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite: Ne lui refusez point ma part que je lui quitte.
PHYLIS.
Si tu t'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi[887], Et laisse à tes parents à disposer de toi. Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres: 1470 Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres, Qui pour avoir un peu moins de solidité, N'accommodent que mieux notre instabilité[888]. Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte; Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte, 1475 Et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir De se voir en prison sans espoir d'en sortir.
CLÉANDRE, à Phylis.
N'achèverez-vous point?
PHYLIS.
J'ai fait, et vous vais suivre. Adieu: par mon exemple apprends comme il faut vivre, Et prends pour Alidor un naturel plus doux. 1480
(Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent.)
ANGÉLIQUE.
Rien ne rompra le coup à quoi je me résous: Je me veux exempter de ce honteux commerce Où la déloyauté si pleinement s'exerce; Un cloître est désormais l'objet de mes desirs: L'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. 1485 Ma foi qu'avoit Doraste engageoit ma franchise; Et je ne vois plus rien, puisqu'il me l'a remise, Qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu: Cherche une autre à trahir; et pour jamais, adieu[889].
SCÈNE VIII.
ALIDOR[890].
Que par cette retraite elle me favorise! 1490 Alors que mes desseins cèdent à mes amours, Et qu'ils ne sauroient plus défendre ma franchise, Sa haine et ses refus viennent à leur secours.
J'avois beau la trahir, une secrète amorce Rallumoit dans mon coeur l'amour par la pitié: 1495 Mes feux en recevoient une nouvelle force, Et toujours leur ardeur en croissoit de moitié.
Ce que cherchoit par là mon âme peu rusée, De contraires moyens me l'ont fait obtenir: Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, 1500 Et je ne l'abusois que pour le devenir.
Impuissant ennemi de mon indifférence, Je brave, vain Amour, ton débile pouvoir: Ta force ne venoit que de mon espérance, Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. 1505
Je cesse d'espérer et commence de vivre; Je vis dorénavant, puisque je vis à moi; Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre, C'est de moi seulement que je prendrai la loi.
Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme[891]: 1510 Vos regards ne sauroient asservir ma raison; Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme, S'ils me font curieux d'apprendre votre nom.
Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu, 1515 Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, Et quand il nous plaira nous retirer du jeu.
Cependant Angélique enfermant dans un cloître Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté, Les murs qui garderont ces tyrans de paroître 1520 Serviront de remparts à notre liberté.
Je suis hors de péril qu'après son mariage[892] Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui; Et ne serai jamais sujet à cette rage Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. 1525
Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, Comme je la donnois sans regret à Cléandre, Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[844] Var. Et vous puis-je haïr si j'aime tout le monde? (1637-57)
[845] Var. Les traits que cette nuit il trempoit dans vos larmes. (1637-68)
[846] Var. Je crois prendre une fille, et suis pris par un autre. (1637-52 et 57)
[847] Var. Je m'expose à ma peine et néglige ma fuite. (1660)
[848] Var. Je m'offre à des périls que tout le monde évite. Ce que j'ai pu ravir, je le viens demander. (1637-57)
[849] Var. [Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue.] CLÉAND. Mais après le danger où vous vous êtes vue, Malgré tous vos mépris, les soins de votre honneur Vous doivent désormais résoudre à mon bonheur. La moitié d'une nuit passée en ma puissance A d'étranges soupçons porte la médisance. Cela su, présumez comme on pourra causer. PHYL. Pour étouffer ce bruit il vous faut épouser, Non pas? Mais au contraire, après ce mariage, On présumeroit tout à mon désavantage, Et vous voir refusé fera mieux croire à tous Qu'il ne s'est rien passé qu'à propos entre nous[849-a]. [Toutefois après tout, mon humeur est si bonne.] (1637-57)
[849-a] Qu'il ne s'est rien passé que de juste entre nous. (1644-57)
[850] Var. Si vous me refusez, m'écouteroient-ils mieux? (1637-60)
[851] Var. Il vous faudroit tout dire. (1637-60)
[852] Var. Elle rentre, et Cléandre la voulant suivre, Alidor l'arrête. (1637, en marge.)
[853] Var. Pourvu que son humeur soit pareille à la sienne. (1637-57)
[854] Voyez Mélite, vers 1047, et note 3.
[855] Var. Je m'exposerois trop à des maux sans remède. (1637-57)
[856] Var. Qu'ainsi tout me succède! Comme si ses desirs se régloient sur mes voeux. (1637-57)
[857] Var. Aveugle, cette nuit m'a redonné le jour. (1637-57)
[858] Var. [A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs.] Je ne Je ne m'obstine plus à mériter sa haine: Je me sens trop heureux d'une si belle chaîne; Ce sont traits d'esprit fort que d'en vouloir sortir. Et c'est où ma raison ne peut plus consentir. [Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie] Pour me dire qu'on m'aime après ma perfidie? (1637-57)
[859] Var. Porte-t-il point ma belle à me vouloir du mal? (1637-57)
[860] Var. Que dis-je, misérable? ah! c'est trop me méprendre. (1637-57)
[861] Var. Et si le ciel vengeur comme moi ne conspire. (1637 et 48-54)
[862] Var. Entrons à tous hasards d'un esprit résolu. (1637-57)
[863] Var. Que si pour l'avoir lu sa colère s'anime. (1637-57) Var. Ou si pour l'avoir lu sa colère s'anime. (1660)
[864] Var. Nous savons les chemins de regagner son coeur. (1637-57) Var. Cherchons quelques moyens de regagner son coeur. (1660-64)
[855] Var. J'aurois peu de raison de lui vouloir du mal Pour m'avoir délivré d'un esprit déloyal. (1637-57)
[866] Var. [Il me rendra soudain et la vie et ma soeur.] LYC. Écoutez un peu moins votre âme généreuse: Que feriez-vous par là qu'une soeur malheureuse? Les soins de son honneur que vous devez avoir, Pour d'autres intérêts vous doivent émouvoir. Après que par hasard Cléandre l'a ravie, Elle perdroit l'honneur s'il en perdoit la vie. On la croiroit son reste, et pour la posséder Peu d'amants, sur ce bruit, se voudroient hasarder. Faites mieux: votre soeur à peine peut prétendre [Une fortune égale à celle de Cléandre:] Que l'excès de ses biens vous le rendent[866-a] chéri, Et de son ravisseur faites-en son mari. Encor que son dessein ne fût pour sa personne. (1637-57)
[866-a] Le verbe est au pluriel dans toutes les éditions indiquées.
[867] Var. Ma soeur, je te retiens après t'avoir perdue! (1637)
[868] Var. Et de grâce, quel lieu recèle le voleur. (1637-57)
[869] Var. Au lieu de ton rival, attaque ton beau-frère. (1637-57)
[870] Var. Et veut faire d'un rapt un amour légitime. (1637-57)
[871] Var. Non pas, à dire vrai, que son objet me tente, Mais, mon père content, je suis assez contente. (1637-57)
[872] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682.
[873] Var. Eh quoi! ce qui me plaît, faut-il qu'il te déplaise? (1637-57)
[874] Var. Règle, plus modéré, ton esprit sur le mien. (1637-57)
[875] Var. Si tu n'es, mon souci, d'humeur à te dédire. (1637-57)
[876] Il y a tout aigreur, au masculin, dans les éditions de 1648-57. Voyez la note relative au mot ardeur, tome I, p. 465, note 2.
[877] Dans l'édition de 1637, ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE sont seuls nommés en tête de la scène; les autres personnages sont remplacés par un etc.
[878] Var. Mais la chance est tournée en cet enlèvement. (1637-57)
[879] Var. Tu perds un serviteur, et je gagne un amant. (1637)
[880] Var. Puisque avec Alidor je lui rends la parole. (1648)
[881] L'édition de 1682 donne seule, et sans doute par erreur: ferez-vous, pour feriez-vous.
[882] Var. Vous l'aimiez, aimez-le: je lui cède mes droits. (1637-57)
[883] Var. Mon âme, se peut-il que votre rigueur dure? Suis-je plus Alidor? vos feux sont-ils éteints? (1637-57)
[884] L'édition de 1682 porte par erreur: «Et quand mon coeur croît, etc.»
[885] Var. C'est là que je prendrai des mouvements plus saints. (1637-57)
[886] Var. Ne veut point d'autre tiers pour les raccommoder. (1657)
[887] Var. Si tu m'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi. (1654)
[888] Var. N'accommodent que mieux notre fragilité. (1637-57)
[889] Var. Cherche un autre à trahir, et pour jamais adieu. (1637)
[890] Dans l'édition de 1637, on lit au-dessous du nom d'Alidor le titre que voici: STANCES en forme d'épilogue.
[891] Var. Beautés, ne pensez point à réveiller ma flamme. (1637-57)
[892] Var. Je suis hors du péril qu'après son mariage. (1637-60)
LA COMÉDIE DES TUILERIES
PAR LES CINQ AUTEURS
IIIe ACTE
1635
NOTICE.
Tout le monde connaît le goût de Richelieu pour le théâtre. Ce fut lui qui fournit les sujets de la Comédie des Tuileries, de l'Aveugle de Smyrne et de la Grande Pastorale. Les deux premiers de ces ouvrages furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier.
«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors les Pièces des cinq Auteurs, par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet m'a assuré que lui ayant porté le Monologue des Tuileries[894], il s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré d'eau en cet endriot:
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle;
et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens de rapporter, au lieu de: La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, le Cardinal voulut lui persuader de mettre: barboter dans la bourbe de l'eau. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895], où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en quelque autre.»
A ces renseignements curieux, Voltaire, dans sa Préface historique sur le Cid, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la part que notre poëte prit à la composition de cette comédie:
«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (de la Comédie des Tuileries). Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal, qui lui dit qu'il fallait avoir un esprit de suite. Il entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.»
Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le 4 mars 1635. Voici en quels termes la Gazette du 10 mars mentionne cette représentation:
«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine, dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille de son théâtre.»
Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation:
«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (Gaston, duc d'Orléans) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.»
Elle ne fut publiée que trois ans plus tard; l'achevé d'imprimer est du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre:
LA COMEDIE DES TVILLERIES. Par les cinq Autheurs. A Paris, chez Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur Frère du Roy.... M.DC.XXXVIII. Auec Priuilege du Roy, in-4º.
On lit dans l'avis Au lecteur: «Cette pièce, Lecteur, a été trop bien concertée pour n'être pas dans la justesse requise, et pour ne point contenter vos yeux après avoir charmé vos oreilles. Vous savez avec quelle magnificence elle a été représentée à la cour, et que ceux qui l'ont vue en ont tous admiré la conduite et les décorations de théâtre.... Vous saurez au reste qu'elle a été faite par cinq différents auteurs qui pour n'être pas nommés ne laissent pas toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mérite de celui-ci.»
Cet avis Au lecteur est précédé d'une épître dédicatoire, adressée à monseigneur le chevalier d'Igby, et signée de l'académicien Jean Baudoin, qui a écrit également l'épître placée en tête de l'Aveugle de Smyrne.
Bien que le titre de cette seconde pièce, dont l'achevé d'imprimer est du 17 juin 1638, porte, comme celui de la Comédie des Tuileries: «par les cinq autheurs,» on lit dans l'avis qui la précède: «Vous.... pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa matière, soit par la forme que lui ont donnée quatre célèbres esprits.» Ici les frères Parfait ont imprimé cinq, mais l'édition originale porte bien quatre, comme M. Livet l'a fait remarquer le premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais Voltaire nous l'apprend dans sa Préface sur Médée: «Corneille se retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangements de sa petite fortune qui exigeait sa présence à Rouen.»
Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers témoignages qui s'éclaircissent et se contrôlent mutuellement. Les conclusions qu'on en doit tirer nous paraissent très-claires et très-simples. Corneille a versifié le troisième acte de la Comédie des Tuileries; c'est après la représentation de cette pièce qu'il s'est retiré, et il est au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire dans sa Préface sur le Cid, que nous avons déjà citée, «le malheureux avantage de travailler deux ans après à l'Aveugle de Smyrne.» Toutefois la société des cinq auteurs réduite à quatre a conservé son nom, que l'usage avait consacré.
Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui attribuer le troisième acte de la Comédie des Tuileries qu'une assertion de Voltaire, dont nous ne connaîtrions pas le fondement, nous pourrions hésiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte à un contemporain de Corneille, à César de Vendôme, qui avait assisté aux représentations de l'ouvrage.
Nous pouvons d'ailleurs appeler à notre aide un genre de preuves qui a peu d'autorité lorsqu'il est isolé, mais qui en acquiert davantage lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature différente.
Si l'on examine le troisième acte des Tuileries, on voit immédiatement combien il est supérieur à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent, et l'on est frappé du nombre de mots, de tours, familiers à Corneille, qu'on y rencontre à chaque instant. De plus, on y voit l'esquisse informe, indécise, j'en conviens, mais bien marquée pourtant, si je ne me trompe, de certaines pensées, de certaines situations qui se trouvent dans les ouvrages postérieurs du poëte, où, mieux placées, plus heureusement développées, elles commandent notre admiration ou font couler nos larmes.
On connaît ces vers de Rodogune (acte I, scène V):
Il est des noeuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
N'avons-nous pas ici la rédaction définitive d'une pensée que nous trouvons d'abord dans le troisième acte de la Comédie des Tuileries (scène II, vers 102, p. 314):
Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: Un regard y suffit, et rien ne fait aimer Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer?
Cette pensée, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pièces représentées pendant le long espace de temps qui sépare ces deux ouvrages:
Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer. (Médée, acte II, scène V.)
Il attache ici-bas avec des sympathies Les âmes que son ordre a là-haut assorties (L'Illusion, acte III, scène I.)
La même idée revient encore dans la Suite du Menteur (acte IV, scène I), mais l'expression est un peu différente:
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
Qui ne serait porté à croire, après avoir lu ces divers passages, que celui de la Comédie des Tuileries doit être du même auteur que les autres?
Malgré la faiblesse du canevas auquel, par esprit de suite, Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte de scènes intéressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de Cléonice (scène VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimène.
On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des preuves, nous le savons et l'avons dit, qui à elles seules ne suffisent pas; mais ici, nous le répétons également, elles en viennent confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons toutes, nous ne doutons guère que Corneille ne soit l'auteur de ce troisième acte de la Comédie des Tuileries. Notre conviction fût-elle moindre et nous restât-il quelque incertitude, nous croirions cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous exposer à faire figurer parmi les ouvrages de notre poëte un morceau douteux, qu'à en omettre un qui fût vraiment son oeuvre.
FOOTNOTES:
[893] Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise, 1653, p. 181.
[894] Ce monologue sert de prologue à la pièce. Ce n'est pas sur le carré d'eau, comme dit Pellisson, mais sur le bord d'un ruisseau que le poëte voit la cane et le canard:
A même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter, etc.
[895] Ce prologue n'a pas été imprimé en tête de la pièce.
[896] Histoire de l'Académie françoise, par Pellisson et d'Olivet, tome I, fin de la note 1 de la p. 83.
ARGUMENT[897].
AGLANTE, promis à Cléonice, se rend à Paris pour son mariage. A son arrivée, il entre dans une église ou, pour parler son langage, dans un temple où il invoque les Dieux. Là il rencontre sa future, dont il devient tout à coup amoureux sans la connaître. Il fait prendre quelques renseignements à son sujet, et on lui rapporte faussement qu'elle se nomme Mégate. La jeune fille veut à son tour savoir le nom de celui qui s'est si subitement épris d'elle; mais Aglante, déguisant aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philène. Trompés par ces faux noms, ils veulent tous deux éviter l'hymen auquel on les destine. Cléonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinière, et va se précipiter dans le carré d'eau, d'où elle est aussitôt retirée; Aglante, désespéré, se jette dans la fosse des lions des Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout s'explique, et les amants se reconnaissent et s'épousent.
FOOTNOTES:
[897] Cet argument ne se trouve pas en tête de la pièce; nous l'avons rédigé pour que le lecteur pût comprendre sans difficulté l'acte que nous publions.
ACTEURS (DU IIIe ACTE).
AGLANTE, gentilhomme françois. ARBAZE, oncle d'Aglante. ASPHALTE, confident d'Aglante. CLÉONICE, suivante. ORPHISE, voisine[898] de Cléonice. FLORINE, voisine d'Arbaze.
(La scène est aux Tuileries.)
LA COMÉDIE DES TUILERIES.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARBAZE.
C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène: Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine, Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours, Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours. Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice; 5 Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice. Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit, Et se laisse emporter au feu qui le séduit; Mais j'en sais le remède: une jeune voisine, Admirable en adresse et belle autant que fine[899], 10 Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi, Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi. Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force A lui jeter du change une insensible amorce, Solliciter ses voeux, et partager son coeur 15 Avecque les attraits de ce premier vainqueur. Entre deux passions son âme balancée Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée; Et la raison alors, reprenant son pouvoir, Le rangera peut-être aux termes du devoir. 20 Rends inutile, Aglante, un si long artifice, Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice. Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi, Pour lui donner ta main et recevoir sa foi. Songe avec quel amour, avec quelle tendresse, 25 De tes plus jeunes ans j'élevai la foiblesse. Verrai-je tant de soins payés par un mépris, Et ta rébellion en devenir le prix? Souffre que la raison soit enfin la plus forte; Tâche de mériter l'amour que je te porte. 30 Mais le voici qui vient: son visage étonné M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné, Et je n'apprends que trop d'une telle surprise Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise.
SCÈNE II.
ARBAZE, AGLANTE.
ARBAZE.
Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher? 35 Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher? D'où venez-vous enfin?
AGLANTE.
De ce proche ermitage.
ARBAZE.
Et qui vous y menoit?
AGLANTE.
Ce fatal mariage. Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux, J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux. 40 J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire A finir dignement une si grande affaire; Me résoudre avec eux de la difficulté Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété, Et soulevant mes sens contre votre puissance, 45 Mêle un peu d'amertume à mon obéissance; Promettre à Cléonice un amour éternel Sous la sainte rigueur d'un serment solennel, Avant que de la voir, avant que de connoître Si ses attraits auront de quoi le[900] faire naître: 50 Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur, C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur.
ARBAZE.
Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites?
AGLANTE.
Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites (Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu! 55 Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu): «Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes, Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites: L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour, C'est un lien sacré, mais un lien d'amour; 60 Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme? Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux, Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux. D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance 65 D'approcher ses autels avec irrévérence? Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer, Sans savoir seulement si vous pourrez aimer? Faire de votre foi les Dieux dépositaires, Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères? 70 Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]?»
ARBAZE.
Enfin vous en croyez ce vénérable père.
AGLANTE.
Je respecte les Dieux et je crains leur colère.
ARBAZE.
O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux! 75 Au retour d'Italie être encor scrupuleux! Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte: C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte. Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens, Une âme pure et nette et des voeux innocents, 80 Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse. Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix De votre vieil rêveur ne faussent point les lois; Les vôtres et les miens ne sont que même chose; 85 Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier, Que pour vous assurer d'un amour plus sincère Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, 90 Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902], 95 Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous? Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage: Sa beauté ravissante et son esprit charmant Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant; 100 Elle est sage, elle est riche.
AGLANTE.
Elle est inestimable; Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: Un regard y suffit, et rien ne fait aimer Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903], Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904] 105 Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue. Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre, Et mon oeil voit peut-être autrement que le vôtre. 110 Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux, Je courrois au-devant de mon sort rigoureux; Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable, Vous feroit malheureux si j'étois misérable, Pour vous rendre content, souffrez que je le sois, 115 Et que mes yeux au moins examinent le choix.
ARBAZE.
Pensez à l'accepter sans me faire paroître Que quand je suis content vous avez peine à l'être[905]; Tandis entretenez cette jeune beauté: C'est un soin que lui doit votre civilité; 120 Nous sommes ses voisins.
SCÈNE III.
ARBAZE, FLORINE, AGLANTE.
FLORINE.
Quoi, Monsieur, ma présence De l'oncle et du neveu trouble la conférence?
ARBAZE, en s'en allant.
Avant que de vous voir j'étois sur le départ, Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard; Je crois que mon adieu vous plaira davantage, 125 Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge.
FLORINE.
Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits.
AGLANTE.
Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire, Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire. 130
FLORINE.
A qui ne plairoit pas un vieillard si discret? Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret: J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence. Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance; Et m'avoir en partant laissé votre entretien, 135 C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien.
AGLANTE.
Son adieu va produire un effet tout contraire. J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire, Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui Vous donnera sujet de vous plaindre de lui. 140 Dans le secret désordre où mon âme est réduite, Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite; Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner.
FLORINE.
Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer. Mon naturel est vain, je me flatte moi-même: 145 Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime. Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux, Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux. Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte: Plus il a de conduite et plus il a de feinte, 150 Le désordre sied bien à celui d'un amant: Quelque confus qu'il soit, il parle clairement. Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses Qui donnent à l'amour des lois injurieuses,
(Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.)
En mettent le haut point à se taire et souffrir, 155 Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir, Je vous estimerois envieux de ma gloire Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire. Parlez donc hardiment du feu que vous sentez, Ne soyez point honteux des fers que vous portez. 160 Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende, Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande. Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr; Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir? Le silence en amour est un lâche remède. 165 Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide: Laissez à votre bouche expliquer les discours Que vos yeux languissants me font de vos amours.
SCÈNE IV.
AGLANTE, CLÉONICE, ORPHISE, FLORINE.
(Orphise et Cléonice sont encore cachées[906], en sorte qu'on les voit.)
CLÉONICE.
Orphise, entendez-vous cette jeune éventée?
ORPHISE.
Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mécontée[907]. 170 Attaque qui voudra le coeur de votre amant: Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément. Oyez-le repartir à cette effronterie.
FLORINE.
Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie? Vous consultez encore, et votre bouche a peur 175 De confirmer un don que me fait votre coeur!
AGLANTE.
Il seroit trop heureux d'un si digne servage S'il pouvoit être à vous sans devenir volage: Un autre objet possède et mes voeux et ma foi; Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi. 180 Quand même je pourrois disposer de mon âme, Pourriez-vous accepter une si prompte flamme? Pourriez-vous faire état d'un coeur sitôt en feu? Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu? L'ennemi qui combat signale sa défaite, 185 Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite; Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix, Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris. Vous triompheriez mieux si j'osois me défendre: La gloire est à forcer et non pas à surprendre. 190
ORPHISE, à Cléonice.
Après cette réponse elle doit bien rougir.
FLORINE.
Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir; Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte, Il faut que mon exemple emporte cette honte. Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez; 195 Un moment a nos coeurs l'un à l'autre enflammés; Soyez vain comme moi de ma flamme naissante: Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante.
AGLANTE, apercevant Cléonice et allant à elle.
(Il ne faut pas que Cléonice paroisse sur le théâtre, en sorte qu'elle puisse être connue de Florine: elle doit être cachée à demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.)
Voici mon cher amour, adorable beauté.
FLORINE, l'interrompant.
Cherchez-vous un asile à votre liberté? 200 Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge: Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge. Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien: Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien.
AGLANTE.
Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle. 205
FLORINE.
Quoi, vous continuez à faire le rebelle?
AGLANTE.
Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité Dont nous menace encor son babil affété.
CLÉONICE.
Mon amour est ravi d'une telle retraite.
SCÈNE V.
ORPHISE, FLORINE.
ORPHISE.
Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette? 210 Vous avez tant de grâce à souffrir un refus, Que personne après vous ne s'en mêlera plus. Les filles donc ainsi perdent la retenue! Et depuis quand la mode en est-elle venue? Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous. 215
FLORINE.
Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous. Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée, J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée: Un peu d'amour sied bien après tant de mépris.
ORPHISE.
Un coeur se défend mal quand il est sitôt pris, 220 Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne, Qui peut en prier un n'en refuse personne.
FLORINE.
Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui, Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui?
ORPHISE.
On vous connoît assez, et vous êtes de celles 225 Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles; Dont la vertu consiste en de vains ornements; Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants: Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse; C'est là de leur desirs et le but et la source. 230 Voyez-les dans un temple importuner les Dieux, Les prières en main, la modestie aux yeux; Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent, Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent. Elles savent souvent jeter mille hameçons 235 Et se rendre au besoin en diverses façons. Après tout, je vous plains; ce courage farouche Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche: Encore un assassin[909], vous lui perciez le coeur; Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur, 240 Et rend votre beauté tellement éclatante Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante.
FLORINE.
Je ne connus jamais ce que vous m'imputez, Et ne veux point répondre à tant de faussetés. Ma vie est innocente, et ma beauté naïve 245 Ne doit qu'à ses attraits les coeurs qu'elle captive. Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés Sous le fard éclatant que vous me reprochez; Et quand bien le reproche en seroit légitime, Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime? 250 Jamais une beauté ne se doit négliger: Quand la nature manque, il la faut corriger. Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses A la perfection où tendent toutes choses? La raison, la nature et l'art en font leur but; 255 L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut, Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire. C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux. 260 Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice, Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice? Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer? Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer. L'amour seul de l'amour est le prix véritable, 265 Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable. Cette belle en effet de qui l'on parle tant Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant; Cependant sa beauté, pour être déguisée, A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée? 270
ORPHISE.
Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer, Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer: Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée, Je vais chercher Mégate au bout de cette allée.
FLORINE, seule.
Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert; 275 Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert: Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée; Aglante ne me prend que pour une affétée, Et consommé d'un feu contraire à son devoir, Néglige également ma feinte et ton pouvoir. 280 Orphise cependant, sans pénétrer mon âme, Juge par mes discours de l'objet de ma flamme: Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret Rarement à ma bouche expose un tel secret; Que jamais mon ardeur n'est aisément connue, 285 Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue! Aux filles c'est vertu de bien dissimuler: Plus nos coeurs sont blessés, moins il en faut parler. Si j'ose toutefois me le dire à moi-même, A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime: 290 C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons, Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons.
SCÈNE VI.
ASPHALTE, FLORINE.
ASPHALTE.
Trouver Florine seule et dans les Tuileries Sans avoir d'entretien que de ses rêveries? Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas? 295 Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas. Je n'osois espérer d'occasion si belle A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle.
FLORINE.
Que votre esprit est rare et sait adrettement Faire une raillerie avec un compliment! 300 Afin qu'à votre amour je sois plus obligée, Vous me traitez d'abord en fille négligée, Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi, Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi. Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime? 305
ASPHALTE.
Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème: Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts Et que chacun se rend à leurs moindres regards.
FLORINE.
Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paroître Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit être[911]. 310
ASPHALTE.
Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous, Et votre esprit peut-être en est un peu jalous[912]; Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse, Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse, Vous seriez la première à plaindre ses malheurs. 315
FLORINE.
Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs.
ASPHALTE.
La beauté dont Aglante idolâtre les charmes D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes; Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs, Oppose sa puissance à leurs chastes desirs; 320 Son esprit irrité court à la violence: La prière l'aigrit et la raison l'offense. Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir, J'ai cru de mon devoir de les en avertir. Les voilà tout en pleurs.
(Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paroître[913] le visage découvert devant Florine.)
FLORINE.
Évitons leur présence; 325 Mes larmes ne sauroient couler par complaisance: Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer, J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler.
SCÈNE VII.
CLÉONICE, AGLANTE.
CLÉONICE.
Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare Qu'il veuille séparer une amitié si rare? 330
AGLANTE.
Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain, Pour en rompre les noeuds, vient la force à la main, Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse, Résolu que ma foi dégage sa promesse.
CLÉONICE.
Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin! 335 Donc un si triste soir suit un si beau matin? Le même jour propice et contraire à nos flammes Va désunir deux corps dont il unit les âmes, Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir, Voit naître nos desirs et mourir notre espoir. 340
AGLANTE.
L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices, Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices, Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs, D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs.
CLÉONICE.
Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes! 345 Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes! Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu Où j'ai reçu ton coeur, recevoir ton adieu! Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage, Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage, 350 Et lorsque, le soleil ayant fini son tour, Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour, Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable. Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi: 355 Ton coeur pourra brûler pour un autre que moi; Tu pourras obéir sans me faire d'injure: J'aime sans inconstance et change sans parjure.
AGLANTE.
Un père veut forcer un coeur à vous trahir, Et vous croyez ce coeur capable d'obéir! 360 Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte! Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte: La naissance n'a point d'assez puissantes lois Pour me faire manquer à ce que je vous dois; Recevez de nouveau la foi que je vous donne, 365 D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne.
CLÉONICE.
Hélas! en quel état le malheur nous réduit! Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit!
AGLANTE.
Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime, On trouve des plaisirs dans la souffrance même. 370
CLÉONICE.
Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.
AGLANTE.
Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre?
CLÉONICE.
Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre?
AGLANTE.
Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas 375 Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas.
CLÉONICE.
N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père.
AGLANTE.
Mon âme, c'est de là que part notre misère; C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressoient qu'à vous. 380 Au pied de leurs autels j'adorois leur image: Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage? O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait? Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait? Que votre jalousie ou votre haine éclate, 385 Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916]. Inventez des tourments à me priver du jour: Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.
CLÉONICE.
N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes; Je te jure, mon coeur, les puissances suprêmes, 390 Dont la seule bonté nous pourra secourir, Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir.
AGLANTE.
Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre, Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre! Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi. 395
CLÉONICE.
Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici; Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare.
AGLANTE.
Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare; Mais avec un serment, que malgré son effort, Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort. 400
FIN.
FOOTNOTES:
[898] Il y a voisin, au lieu de voisine, dans l'édition originale.
[899] Voyez plus haut les vers 290 et 1322 de la Galerie du Palais.
[900] L'édition originale donne la; mais il faut nécessairement le, se rapportant à amour, qui est au masculin trois vers plus haut.
[901] C'est ainsi que le mot est imprimé pour la rime dans l'édition originale.
[902] Cous, coups. Telle est l'orthographe du mot dans l'édition de 1638. Plus loin, au vers 372, où le mot n'est point à la rime, il y a coups.
[903] Voyez ci-dessus, p. 308.
[904] Impourvue, imprévue. Voyez tome I, p. 183, note 3.
[905] L'orthographe des deux rimes, dans l'édition originale, est parestre et estre; plus haut, aux vers 49 et 50, on lit cognestre et naistre.
[906] Il y a cachés, au masculin, dans le texte de 1638.
[907] Mécontée, mécomptée. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[908] Voyez ci-dessus la note 4 de la p. 87.
[909] Il y a dans le texte: en assassin, qui n'a point de sens. La leçon que nous avons préférée est justifiée par cette explication que donne, en 1690, le Dictionnaire de Furetière: «En galanteries on appelle assassins certaines mouches taillées en long que les femmes coquettes mettent sur leur visage pour paroître plus belles.»
[910] Il y a par erreur ses, pour ces, dans le texte de 1638.
[911] Voyez ci-dessus, p. 315, la note du vers 118.
[912] Jalous est ainsi imprimé pour la rime dans l'édition originale. Voyez plus bas, vers 379, et ci-dessus, p. 313, la note du vers 72.
[913] Tel est le texte de l'édition originale. L'omission de pas est-elle une faute typographique?
[914] Il faut se rappeler que ce nom est celui qu'Aglante avait pris. Voyez l'Argument, p. 310.
[915] On lit son dans le texte, mais le sens n'est pas douteux.
[916] Nom supposé de Cléonice. Voyez l'Argument, p. 310.
MÉDÉE
TRAGÉDIE
1635
NOTICE.
Médée[917] a fourni deux pièces à Corneille. L'une, la Toison d'or (1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique, mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique des oeuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa rivale, mais ses propres enfants.
Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et fournirait la matière d'une étude comparative intéressante, mais qui ne peut trouver place dans cette notice[918].
Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé dans la pièce de son frère la matière d'un opéra portant le même titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits imités d'Euripide et de Sénèque.
Dans le Parnasse ou la critique des poëtes, par la Pinelière (p. 60-62), on trouve parmi de curieux détails sur les habitudes de certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise de l'époque de la composition de Médée: «Ils tâchent par toutes sortes de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une heure entière à l'hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poëte de réputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin d'avoir l'occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux de leur compagnie, et leur disent: «Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer, il a bien parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depuis peu montrée.» Tantôt ils s'éloigneront un peu d'eux, et reviendront incontinent leur dire: «Messieurs, je vous demande pardon de mon incivilité: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a commencée.» Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des poëtes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils parleront du plan de Cléopatre et de cinq ou six autres sujets que son auteur[919] a tirés de l'Histoire romaine, dont il veut faire des soeurs à son incomparable Sophonisbe. Ils diront qu'ils ont vu des vers de l'Ulysse dupé[920]; que Scudéry est au troisième acte de la Mort de César; que la Médée est presque achevée; que l'Innocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avoit déjà faites; que l'auteur d'Ifis et Iante[921] fait une autre Cléopatre pour la troupe Royale; et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poëme de la Pucelle d'Orléans, ni Corneille à celui qu'il compose sur un ancien duc de son pays.»
Ce morceau a été écrit en 1635[922], et le 3 avril de cette même année Balzac adressait à Boisrobert l'éloge suivant de Mondory: «Nous devons cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd'hui en la personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc quelquefois plus d'obligation à celui qui les récite qu'à celui qui les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit; et que comme les mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection.» Ce passage, dont on n'a point profité jusqu'ici, nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que Mondory a joué d'original Massinisse dans la Sophonisbe de Mairet, représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la Médée de Corneille et Brute dans la Mort de César de Scudéry; il nous prouve en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636.
Malgré ses défauts, Médée semblait plus digne d'accompagner le Cid que la Galerie du Palais, la Place Royale ou la Suivante. Elle ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639.
L'édition originale in-4º forme un volume de 4 feuillets liminaires et de 95 pages, dont voici le titre: «MEDÉE, TRAGEDIE. A Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIX. Auec priuilege du Roy.» L'achevé d'imprimer est du 16 mars.
La Médée de Longepierre, représentée en 1694, s'est maintenue au répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait complétement oublier celle de Corneille.
FOOTNOTES:
[917] Voyez sur les traditions relatives à ce personnage: Histoire de Médée, par l'abbé Banier, Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tome XIV, p. 41.
[918] Cet examen a d'ailleurs été fait avec autant d'érudition que de goût par M. Patin dans ses Études sur les tragiques grecs, Euripide, tome I, p. 149 et suivantes. On peut encore consulter utilement un Parallèle des beautés de Corneille avec celles de plusieurs scènes de la Médée de Sénèque, par M. Guilbert, lu à la Société libre d'émulation de Rouen dans la séance du 16 juin 1804.
[919] Mairet.
[920] Pièce inconnue et qui n'a sans doute pas été représentée.
[921] Benserade.
[922] Le titre complet de l'ouvrage est: le Parnasse ou la critique des poëtes, par de la Pinelière, angevin, dédié à Monseigneur le marquis du Bellay. A Paris, chez Toussaint Quinet.... M.DC.XXXV. In-8. Avec privilége du Roi.--Ce privilége ne se trouve point, non plus que l'achevé d'imprimer, dans l'exemplaire qui est à la bibliothèque de l'Arsenal, le seul que nous ayons pu voir.
A MONSIEUR P. T. N. G.[923].
MONSIEUR,
Je vous donne Médée, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter: elles paroissent assez à découvert pour n'en faire envie à personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non: cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître: il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire, ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure,
MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
CORNEILLE.
FOOTNOTES:
[923] On ignore complétement qui ces initiales désignent. Dans l'impression de 1657, l'ordre est un peu différent: «A Monsieur P. T. G. N.» Cette épître dédicatoire n'est que dans les éditions antérieures à 1660.
EXAMEN.
Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y aye à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devoient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.
Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas toujours sur le théâtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.
Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.
J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée[926] qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s'en parer.
L'épisode d'Ægée n'est pas tout à fait de mon invention: Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre[927]. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Ægée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Troezène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venoit de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée seroit demeurée[928] en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille Æthra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme l'histoire le marque.
Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit[929], et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre: c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il n'avoit rien appris de ce qui s'étoit passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence.
Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en apprendre l'événement en un mot: c'est ce que fait voir ici Médée, qui ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopatre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.
Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente, pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose.
J'oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle désagréable, que je conseillerois d'éviter: ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'Ægée avoit à Médée; mais cela se fût mieux fait par un récit.
Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Créuse, et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'aye plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on auroit eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.
J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.
Quant au style, il est fort inégal en ce poëme; et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.
FOOTNOTES:
[924] VAR. (édit. de 1660-1668): sur son théâtre.
[925] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ses enchantements.
[926] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ce n'est pas elle.
[927] Voici de quelle nature est le service dont il s'agit. Égée vient de consulter l'oracle d'Apollon pour savoir si sa femme, longtemps stérile, lui donnera enfin des enfants. «Tu ne sais pas, lui dit Médée, quelle heureuse rencontre tu as faite en moi: je ferai cesser ta privation d'enfants, et grâce à moi, tu deviendras père d'une nombreuse postérité; je connais des secrets qui ont cette vertu.» (Euripide, Médée, vers 712-714.)
[928] VAR. (édit. de 1660): auroit demeuré.
[929] Dans le Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique, tome I, p. 46.
[930] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et c'est assez.
[931] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui tous ont.
ACTEURS.
CRÉON, roi de Corinthe. ÆGÉE, roi d'Athènes. JASON, mari de Médée. POLLUX, argonaute, ami de Jason. CRÉUSE, fille de Créon. MÉDÉE, femme de Jason. CLÉONE, gouvernante de Créuse. NÉRINE, suivante de Médée. THEUDAS, domestique de Créon. TROUPE DES GARDES DE CRÉON.
La scène est à Corinthe.
MÉDÉE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
POLLUX, JASON.
POLLUX.
Que je sens à la fois de surprise et de joie! Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932], Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason?
JASON.
Vous n'y pouviez venir en meilleure saison; Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée, 5 Préparez-vous à voir mon second hyménée[933].
POLLUX.
Quoi! Médée est donc morte, ami?
JASON.
Non, elle vit; Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934].
POLLUX.
Dieux! et que fera-t-elle?
JASON.
Et que fit Hypsipyle[935], Que pousser les éclats d'un courroux inutile[936]? 10 Elle jeta des cris, elle versa des pleurs, Elle me souhaita mille et mille malheurs, Dit que j'étois sans foi, sans coeur, sans conscience[937], Et lasse de le dire, elle prit patience. Médée en son malheur en pourra faire autant: 15 Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant; Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.
POLLUX.
Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]? Je l'aurois deviné sans l'entendre nommer[939]. 20 Jason ne fit jamais de communes maîtresses; Il est né seulement pour charmer les princesses, Et haïroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940] Rangé de moindres coeurs que des filles de roi. Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée, 25 Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée, Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941], Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.
JASON.
Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires: J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; 30 Et sous quelque climat que me jette le sort[942], Par maxime d'État je me fais cet effort. Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville, Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle? Et depuis à Colchos, que fit votre Jason, 35 Que cajoler Médée, et gagner la toison? Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance[943]? Eût-elle du dragon trompé la vigilance? Ce peuple que la terre enfantoit tout armé, Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé? 40 Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie, Créuse est le sujet de mon idolâtrie; Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour[944], De relever mon sort sur les ailes d'Amour.
POLLUX.
Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie.... 45
JASON.
Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie.
POLLUX.
Il est mort!
JASON.
Écoutez, et vous saurez comment Son trépas seul m'oblige à cet éloignement[945]. Après six ans passés, depuis notre voyage, Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage, 50 Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié, Je conjurai Médée, au nom de l'amitié....
POLLUX.
J'ai su comme son art, forçant les destinées, Lui rendit la vigueur de ses jeunes années: Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris, 55 D'où soudain un voyage en Asie entrepris Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune, Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune; Je n'en fais qu'arriver.
JASON.
Apprenez donc de moi Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. 60
Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, De mon tyran Pélie elle gagne les filles[946], Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, Que ces foibles esprits sont aisément déçus. Elle fait amitié, leur promet des merveilles, 65 Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles; Et pour mieux leur montrer comme il est infini, Leur étale surtout mon père rajeuni. Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues, Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, 70 Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. Les soeurs crient miracle, et chacune ravie Conçoit pour son vieux père une pareille envie, Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient; 75 Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient: Médée, après le coup d'une si belle amorce[947], Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, Redouble le sommeil des gardes et du Roi: La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. 80 A force de pitié ces filles inhumaines[948] De leur père endormi vont épuiser les veines: Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau[949], Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau; Le coup le plus mortel s'impute à grand service; 85 On nomme piété ce cruel sacrifice, Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras Croiroit commettre un crime à n'en commettre pas. Médée est éloquente à leur donner courage: Chacune toutefois tourne ailleurs son visage; 90 Une secrète horreur condamne leur dessein[950], Et refuse leurs yeux à conduire leur main[951].
POLLUX.
A me représenter ce tragique spectacle, Qui fait un parricide et promet un miracle, J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir 95 Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir.
JASON.
Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse. Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse; L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit[952]. Le jour découvre à tous les crimes de la nuit; 100 Et pour vous épargner un discours inutile, Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville, Nomme Jason l'auteur de cette trahison, Et pour venger son père, assiége ma maison. Mais j'étois déjà loin, aussi bien que Médée; 105 Et ma famille enfin à Corinthe abordée, Nous saluons Créon, dont la bénignité Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire M'acquiert les volontés de la fille et du père; 110 Si bien que de tous deux également chéri, L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. D'un rival couronné les grandeurs souveraines, La majesté d'Ægée, et le sceptre d'Athènes, N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, 115 Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi. Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953]; Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle, Du devoir conjugal je combats mon amour, Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. 120 Acaste cependant menace d'une guerre Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre; Puis, changeant tout à coup ses résolutions, Il propose la paix sous des conditions. Il demande d'abord et Jason et Médée: 125 On lui refuse l'un, et l'autre est accordée; Je l'empêche, on débat, et je fais tellement, Qu'enfin il se réduit à son bannissement. De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse; Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse. 130 Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité Qui commettoit ma vie avec ma loyauté? Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête, La paix alloit se faire aux dépens de ma tête[954]; Le mépris insolent des offres d'un grand roi[955] 135 Aux mains d'un ennemi livroit Médée et moi[956]. Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père: L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère; Ma perte étoit la leur; et cet hymen nouveau Avec Médée et moi les tire du tombeau: 140 Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.
POLLUX.
Bien que de tous côtés l'affaire résolue Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami, Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi. Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude, 145 C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude[957]: Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé. Il faut craindre après tout son courage offensé; Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.
JASON.
Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes; 150 Mais son bannissement nous en va garantir.
POLLUX.
Gardez d'avoir sujet de vous en repentir.
JASON.
Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite.
POLLUX.
La termine le ciel comme je le souhaite! Permettez cependant qu'afin de m'acquitter 155 J'aille trouver le Roi pour l'en féliciter.
JASON.
Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse, Qui va sortir du temple.
POLLUX.
Adieu: l'amour vous presse, Et je serois marri qu'un soin officieux Vous fît perdre pour moi des temps si précieux. 160
SCÈNE II.
JASON[958].
Depuis que mon esprit est capable de flamme, Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme[959]: Mon coeur, qui se partage en deux affections, Se laisse déchirer à mille passions. Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte 165 Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]: Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]: Je regrette Médée, et j'adore Créuse; Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962]; Et dessus mon regret mes desirs triomphants Ont encor le secours du soin de mes enfants. Mais la princesse vient: l'éclat d'un tel visage[963] Du plus constant du monde attireroit l'hommage, Et semble reprocher à ma fidélité 175 D'avoir osé tenir contre tant de beauté.
SCÈNE III.
JASON, CRÉUSE, CLÉONE.
JASON.
Que votre zèle est long, et que d'impatience[964] Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence!
CRÉUSE.
Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux[965]: Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux. 180
JASON.
Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière Que ma flamme tiendroit à faveur singulière? Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits Que d'un premier hymen la couche m'a produits; Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père[966] 185 Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère: C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux, Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux.
CRÉUSE.
J'avois déjà parlé de leur tendre innocence[967], Et vous y servirai de toute ma puissance, 190 Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.
JASON.
Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose.
CRÉUSE.
Si je puis sur mon père obtenir quelque chose, Vous le saurez après: je ne veux rien pour rien. 195
CLÉONE.
Vous pourrez au palais suivre cet entretien. On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue: Vos présences rendroient sa douleur plus émue; Et vous seriez marris que cet esprit jaloux Mêlât son amertume à des plaisirs si doux. 200
SCÈNE IV.
MÉDÉE.
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, 205 Et m'aidez à venger cette commune injure[968]: S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries[969], Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, 210 Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit[970] Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971], Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers: 215 Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers; Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972] La mort de ma rivale, et celle de son père; Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux: 220 Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973], Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; 225 Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau[974]. Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? 230 Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose? Quoi! mon père trahi, les éléments forcés, 235 D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975], Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? 240 Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, 245 S'égale aux premiers jours de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; 250 Des crimes si légers furent mes coups d'essai: Il faut bien autrement montrer ce que je sai; Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976]. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, 255 Quels Dieux me fourniront des secours assez grands? Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite: Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, 260 Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977], Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; Accorde cette grâce à mon desir bouillant; Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant; Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste: 265 Corinthe consumé garantira le reste[978]; De mon juste courroux les implacables voeux[979] Dans ses odieux murs arrêteront tes feux; Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre: C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980], 270 D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981].
SCÈNE V.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
Eh bien? Nérine, à quand, à quand cet hyménée? En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée? N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? 275 N'appréhende-t-il rien après sa trahison? Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre? S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre; Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur De mes ressentiments peut monter la fureur. 280
NÉRINE.
Modérez les bouillons de cette violence, Et laissez déguiser vos douleurs au silence. Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler? Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air? Les plus ardents transports d'une haine connue[982] 285 Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue, Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir, Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir. Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense, Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983]; Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel, Mène insensiblement sa victime à l'autel.
MÉDÉE.
Tu veux que je me taise et que je dissimule! Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule: L'âme en est incapable en de[985] moindres malheurs, 295 Et n'a point où cacher de pareilles douleurs[986]. Jason m'a fait trahir mon pays et mon père, Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien, La fable de son peuple, et la haine du mien: 300 Nérine, après cela tu veux que je me taise! Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise, De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour, Et forcer tous mes soins à servir son amour[987]?
NÉRINE.
Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites: 305 Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes; Considérez qu'à peine un esprit plus remis[988] Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.
MÉDÉE.
L'âme doit se roidir plus elle est menacée, Et contre la fortune aller tête baissée, 310 La choquer hardiment, et sans craindre la mort, Se présenter de front à son plus rude effort. Cette lâche ennemie a peur des grands courages, Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.
NÉRINE.
Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir? 315
MÉDÉE.
Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989].
NÉRINE.
Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite, Pour voir en quel état le sort vous a réduite. Votre pays vous hait, votre époux est sans foi[990]: Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
MÉDÉE.
Moi: 320 Moi, dis-je, et c'est assez.
NÉRINE.
Quoi! vous seule, Madame?
MÉDÉE.
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux, Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991].
NÉRINE.
L'impétueuse ardeur d'un courage sensible 325 A vos ressentiments figure tout possible: Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.
MÉDÉE.
Mon père, qui l'étoit, rompit-il mes projets?
NÉRINE.
Non; mais il fut surpris, et Créon se défie: Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie. 330
MÉDÉE.
Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité D'un juste châtiment punit ma lâcheté. Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie, Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie, Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau 335 N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau[992].
NÉRINE.
Fuyez encor, de grâce.
MÉDÉE.
Oui, je fuirai, Nérine, Mais avant de Créon on verra la ruine. Je brave la fortune; et toute sa rigueur, En m'ôtant un mari, ne m'ôte pas le coeur[993]; 340 Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine, Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.
NÉRINE, seule[994].
Madame.... Elle me quitte au lieu de m'écouter[995]. Ces violents transports la vont précipiter: D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996] 345 Lui fait abandonner le souci de sa vie. Tâchons, encore un coup, d'en divertir le cours. Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[932] Var. Se peut-il faire, ami, qu'ici je vous revoie. (1639)
[933] Var. Préparez-vous à voir dans peu mon hyménée. POLL. Quoi! Médée est donc morte à ce compte? JAS. Elle vit. (1639)
[934] Var. Mais un objet nouveau la chasse de mon lit. (1639-57)
[935] Hypsipyle, reine de Lemnos, fille de Thoas. Jason avait eu d'elle deux fils.
[936] Var. Que former dans son coeur un regret inutile, Jeter des cris en l'air, me nommer inconstant? Si bon semble à Médée, elle en peut faire autant. [Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse.] (1639)
[937] Var. Me nomma mille fois homme sans conscience: Il fallut après tout qu'elle prît patience. (1644-57)
[938] Var. C'est donc là cet objet qui vous tient enchaîné? (1639) Var. Créuse est donc l'objet qui nous vient d'enflammer? (1644, 52 et 54)
[939] Var. Sans l'entendre nommer je l'avois deviné. (1639) Var. Je l'avois deviné sans l'entendre nommer. (1644-64)
[940] Var. Et je crois qu'il tiendroit pour un indigne emploi De blesser d'autres coeurs que de filles de roi. (1639)
[941] Var. Font bien voir qu'en tous lieux, sans lancer d'autres dards. (1639)
[942] Var. Et sous quelque climat que le sort me jetât, Je serois amoureux par maxime d'État. (1639)
[943] Var. Alors, sans mon amour, qu'étoit votre vaillance? (1639-57)
[944] Var. Et que pouvois-je mieux que lui faire la cour, Et relever mon sort sur les ailes d'Amour? (1639)
[945] Var. Son trépas seul me force à cet éloignement. (1639-57)
[946] Var. Du vieux tyran Pélie elle gagne les filles. (1639-57)
[947] Var. Médée, après ce coup d'une si belle amorce (1652-57)
[948] Quid referum Peliæ natus, pietate nocentes?
(Ovide, Héroides, XII, vers 129.)
--Voyez la note 948.
[949] Var. Et leur amour crédule, à grands coups de couteau, Prodigue ce vieux sang, qui fait place au nouveau. (1639-57)
[950] Var. Et refusant ses yeux à conduire sa main, N'ose voir les effets de son pieux dessein. (1639-57)
[951] His, ut quæque pia est, hortatibus impia prima est, Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt, Cæcaque dant sævis aversæ vulnera dextris.
(Ovide, Métamorphoses, livre VII, vers 339-342.
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 484, 485; et celle de Sénèque, vers 475, 476.
[952] Var. L'épouvante les prend, et Médée s'enfuit. (1639-57)
[953] Var. L'un et l'autre pourtant de honte dissimule. (1639-57)
[954] Var. La paix s'en alloit faire aux dépens de ma tête. (1639-57)
[955] Var. Ce mépris insolent des offres d'un grand roi. (1639-68)
[956] Var. Livroit aux mains d'Acaste et ma Médée et moi. (1639-57)
[957] Var. C'est toujours vers Médée un peu d'ingratitude. (1639-57)
[958] On lit dans l'édition de 1639: JASON, seul, et il n'y a point de distinction de scène.
[959] Var. Jamais un trouble égal ne confondit mon âme. (1639-60)
[960] Conte, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[961] Var. J'en fais un ennemi, si je garde ma foi: J'ai regret à Médée, et j'adore Créuse. (1639-57)
[962] L'édition de 1682 porte par erreur:
Je vois mon crime en l'une, et l'autre mon excuse.
[963] Var. Mais la voici qui vient: l'éclat d'un tel visage. (1639-57)
[964] Var. Que vos dévotions d'une longue souffrance Gênent un pauvre amant qui meurt en votre absence! (1639)
[965] Var. Je n'avois pourtant rien à demander aux Dieux. (1639-57) Var. A nos Dieux toutefois je n'ai rien demandé: En me donnant Jason, ils m'ont tout accordé. (1660-64)
[966] Var. Employez-vous pour eux, faites envers un père. (1639-60)
[967] Var. J'avois déjà pitié de leur tendre innocence. (1639-68)
--Toutes les éditions, hormis celle de 1682, donnent, comme on le voit, pitié, au lieu de parlé; mais cette dernière leçon a été conservée par Thomas Corneille dans l'impression de 1692.
[968] Racine, dit Voltaire, a imité ce vers dans Phèdre (acte III, scène II):
Déesse, venge-toi; nos causes sont pareilles.
La conformité des deux passages est-elle vraiment assez grande pour que l'on puisse parler d'imitation?
[969] Var. Et vous, troupe savante en mille barbaries. (1639-57)
[970] Var. Noires soeurs, si jamais notre commerce étroit. (1639-57)
[971] Il y a serments, pour serpents, dans l'édition de 1682; Thomas Corneille a corrigé en 1692 cette faute d'impression, qui n'existait point dans les éditions précédentes. Voyez tome I, Avertissement, p. VI.
[972] Var. Et m'apportez du fond des antres de Mégère. (1639-57)
[973] Var. Banni de tous côtés, sans biens et sans appui. (1639-60)
[974] Dii conjugales.... . . . . . . . . . . quosque juravit mihi Deos Jason, quosque Medeæ magis Fas est precari, noctis æternæ chaos, Aversa superis regna, manesque impios . . . . . . . . voce non fausta precor: Nunc, nunc adeste, sceleris ultrices Deæ, Crinem solutis squalidæ serpentibus, Atram cruentis manibus amplexæ facem, Adeste: thalamis horridæ quondam meis Quales stetistis. Conjugi letum novæ, Letumque socero et regiæ stirpi date; Mihi pejus aliquid, quod precer sponso malum: Vivat; per urbes erret ignotas egens, Exsul, pavens, invisus, incerti laris: Me conjugem optet....
(Sénèque, Médée, vers 1-22.)
[975] Var. Lui font-ils présumer que ma puissance usée. (1639)
[976] Hæc virgo feci: gravior exsurgat dolor; Majora jam me scelera post partus decent. Accingere ira, teque in exitium para Furore toto: paria narrentur tua Repudia thalamis. Quo virum linquis modo? Hoc quo secuta es: rumpe jam segnes moras; Quæ scelere parta est, scelere linquenda est domus.
(Sénèque, Médée, vers 49-55.)
--Voyez aussi vers 904 et suivants:
. . . . Prolusit dolor Per ista noster, etc.
[977] . . . . . . . Spectat hoc nostri sator Sol generis! et spectatur, et curru insidens Per solita puri spatia decurrit poli? Non redit in ortus, et remetitur diem? Da, da per auras curribus patriis vehi: Committe habenas, genitor, et flagrantibus Ignifera loris tribue moderari juga. Gemino Corinthos littori opponens moras, Cremata flammis maria committet duo.
(Sénèque, Médée, vers 28-36.)
[978] Var. Corinthe consommée affranchira le reste. (1639) Var. Corinthe consumée affranchira le reste. (1644-57)
[979] Var. Mon erreur volontaire ajustée à mes voeux Arrêtera sur elle un déluge de feux. (1639-57)
[980] Var. Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre, Et brûler son pays, si bien qu'à l'avenir L'isthme n'empêche plus les deux mers de s'unir. (1639-57)
[981] Var. Et de n'empêcher plus les deux mers de s'unir. (1660)
[982] L'édition de 1682 porte, par une erreur évidente: «d'une haine continue.»
[983] Var. Pour mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983-a]. (1648-63)
[983-a] Pour est corrigé en peut dans l'errata de l'édition de 1663.
[984] Appas, appât. Voyez tome I, p. 148, note 3.
[985] On lit en des moindres malheurs dans l'édition de 1682, mais c'est probablement une faute d'impression.
[986] Var. Et n'a point où cacher de si grandes douleurs. (1639-64)
[987] Var. Et m'offrir pour servante à son nouvel amour? (1639-57)
[988] Var. Et songez qu'à grand'peine un esprit plus remis. (1639-57)
[989] NUTRIX. Sile, obsecro, questusque secreto abditos Manda dolori. Gravia quisquis vulnera Patiente et æquo mutus animo pertulit, Referre potuit; ira quæ tegitur nocet; Professa perdunt odia vindictæ locum. MEDEA. Levis est dolor qui capere consilium potest Et clepere sese: magna non latitant mala. Libet ire contra. NUTRIX. Siste furialem impetum Alumna: vix te tacita defendit quies. MEDEA. Fortuna fortes metuit, ignavos premit. NUTRIX. Tunc est probanda si locum virtus habet. MEDEA. Nunquam potest non esse virtuti locus.
(Sénèque, Médée, vers 150-161.)
[990] NUTRIX. Abiere Colchi; conjugis nulla est fides, Nihilque superest opibus e tantis tibi. MEDEA. Medea superest: hic mare et terras vides, Ferrumque, et ignes, et Deos, et fulmina.
(Ibidem, vers 164-167.)
[991] Var. Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux. (1639-68)
[992] Var. N'eût point de nos amours étouffé le flambeau. (1639-57)
[993] NUTRIX. Rex est timendus. MEDEA. Rex meus fuerat pater. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NUTRIX. Profuge. MEDEA. Poenituit fugæ. Medea fugiam? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fugiam; at ulciscar prius. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fortuna opes auferre, non animum potest.
(Sénèque, Médée, vers 168-176.)
[994] Le mot seule manque dans l'édition de 1639.
[995] Var. Madame.... Elle s'enfuit au lieu de m'écouter. (1639-57)
[996] Var. Elle court à sa perte, et sa brutale envie. (1639-57)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
NÉRINE.
Bien qu'un péril certain suive votre entreprise, Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise: 350 Employez mon service aux flammes, au poison, Je ne refuse rien; mais épargnez Jason. Votre aveugle vengeance une fois assouvie, Le regret de sa mort vous coûteroit la vie; Et les coups violents d'un rigoureux ennui.... 355
MÉDÉE.
Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui: Ma fureur jusque-là n'oseroit me séduire; Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire; Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur[997] Soutient son intérêt au milieu de mon coeur. 360 Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme Quelques restes secrets d'une si belle flamme; Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi[998], Qui l'arrache[999] à Médée en dépit de sa foi. Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure; 365 Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure: Qu'il vive cependant, et jouisse du jour Que lui conserve encor mon immuable amour. Créon seul et sa fille ont fait la perfidie[1000]; Eux seuls termineront toute la tragédie: 370 Leur perte achèvera cette fatale paix.
NÉRINE.
Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001].
SCÈNE II.
CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, SOLDATS.
CRÉON.
Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement? 375 Fais-tu si peu de cas de mon commandement? Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace! Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace. Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi[1002]. Va, purge mes États d'un monstre tel que toi: 380 Délivre mes sujets et moi-même de crainte[1003].
MÉDÉE.
De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]?
CRÉON.
Ah! l'innocence même, et la même candeur[1005]! Médée est un miroir de vertu signalée: 385 Quelle inhumanité de l'avoir exilée! Barbare, as-tu sitôt oublié tant d'horreurs? Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006], Et de tant de pays nomme quelque contrée Dont tes méchancetés te permettent l'entrée[1007]. 390 Toute la Thessalie en armes te poursuit; Ton père te déteste, et l'univers te fuit: Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines, Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines? Va pratiquer ailleurs tes noires actions; 395 J'ai racheté la paix à ces conditions.
MÉDÉE.
Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée, Pour m'arracher mon bien vous avez complotée! Paix dont le déshonneur vous[1008] demeure éternel! Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, 400 Son crime eût-il cent fois mérité le supplice[1009], D'un juste châtiment il fait une injustice.
CRÉON.
Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité: Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]?
MÉDÉE.
Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte 405 L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain? Apprenez quelle étoit cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. 410 Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]: Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine. Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards: 415 Il falloit labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, Dont la stérilité, fertile pour la guerre, Produisoit à l'instant des escadrons armés Contre la même main qui les avoit semés[1012]. 420 Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, La toison n'étoit pas au bout de leur défaite: Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013], 425 La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée; Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil: Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes. 430 Si lors à mon devoir mon desir limité[1014] Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015], Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes? Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, 435 Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce: Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, 440 Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie; Je vous les verrai tous posséder sans envie: Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous; Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux. Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle: 445 Il est mon crime seul, si je suis criminelle; Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait: Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017]. Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]? 450
CRÉON.
Va te plaindre à Colchos.
MÉDÉE.
Le retour m'y plaira. Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]: Je suis prête à partir sous la même conduite Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite. O d'un injuste affront les coups les plus cruels! 455 Vous faites différence entre deux criminels[1020]! Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!
CRÉON.
Cesse de plus mêler ton intérêt au sien. Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien[1021]: 460 Le séparant de toi, sa défense est facile[1022]; Jamais il n'a trahi son père ni sa ville; Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains; Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins[1023]; Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme. 465 Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme, Rends-lui son innocence en l'éloignant de nous[1024]; Porte en d'autres climats ton insolent courroux, Tes herbes, tes poisons[1025], ton coeur impitoyable, Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026]. 470
MÉDÉE.
Peignez mes actions plus noires que la nuit; Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit: Ce fut en sa faveur que ma savante audace[1027] Immola son tyran par les mains de sa race; Joignez-y mon pays et mon frère: il suffit 475 Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit[1028]. Mais vous les[1029] saviez tous quand vous m'avez reçue; Votre simplicité n'a point été déçue: En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis Un rempart assuré contre mes ennemis[1030]? 480 Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie[1031], Soulevoit contre moi toute la Thessalie, Quand votre coeur, sensible à la compassion, Malgré tous mes forfaits, prit ma protection. Si l'on me peut depuis imputer quelque crime, 485 C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime: Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi? Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici[1032].
CRÉON.
Je ne veux plus ici d'une telle innocence, Ni souffrir en ma cour ta fatale présence. 490 Va....
MÉDÉE.
Dieux justes, vengeurs....
CRÉON.
Va, dis-je, en d'autres lieux Par tes cris importuns solliciter les Dieux. Laisse-nous tes enfants: je serois trop sévère, Si je les punissois des crimes de leur mère[1033]; Et bien que je le pusse avec juste raison, 495 Ma fille les demande en faveur de Jason.
MÉDÉE.
Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même, Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime! Si Jason et Créuse ainsi l'ont ordonné[1034], Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné. 500
CRÉON.
Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite; Prépare ton départ, et pense à ta retraite. Pour en délibérer, et choisir le quartier, De grâce ma bonté te donne un jour entier[1035].
MÉDÉE.
Quelle grâce[1036]!
CRÉON.
Soldats, remettez-la chez elle; 505 Sa contestation deviendroit éternelle[1037].
(Médée rentre et Créon continue[1038].)
Quel indomptable esprit! quel arrogant maintien Accompagnoit l'orgueil d'un si long entretien! A-t-elle rien fléchi de son humeur altière? A-t-elle pu descendre à la moindre prière? 510 Et le sacré respect de ma condition En a-t-il arraché quelque soumission[1039]?
SCÈNE III.
CRÉON, JASON, CRÉUSE, CLÉONE, SOLDATS.
CRÉON.
Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres[1040], Ma fille: c'est demain qu'elle sort de nos terres. Nous n'avons désormais que craindre de sa part: 515 Acaste est satisfait d'un si proche départ; Et si tu peux calmer le courage d'Ægée, Qui voit par notre choix son ardeur négligée, Fais état que demain nous assure à jamais Et dedans et dehors une profonde paix. 520
CRÉUSE.
Je ne crois pas, Seigneur, que ce vieux roi d'Athènes[1041], Voyant aux mains d'autrui le fruit de tant de peines, Mêle tant de foiblesse à son ressentiment, Que son premier courroux se dissipe aisément[1042]. J'espère toutefois qu'avec un peu d'adresse 525 Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse Dont l'âge peu sortable[1043] et l'inclination Répondoient assez mal à son affection.
JASON.
Il doit vous témoigner par son obéissance Combien sur son esprit vous avez de puissance; 530 Et s'il s'obstine à suivre un injuste courroux[1044], Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups; Et nos préparatifs contre la Thessalie Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie[1045].
CRÉON.
Nous n'en viendrons pas là: regarde seulement 535 A le payer d'estime et de remercîment. Je voudrois pour tout autre un peu de raillerie: Un vieillard amoureux mérite qu'on en rie; Mais le trône soutient la majesté des rois[1046] Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois. 540 On doit toujours respect au sceptre, à la couronne. Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne; Je saurai l'apaiser avec facilité, Si tu ne te défends qu'avec civilité.
SCÈNE IV.
JASON, CRÉUSE, CLÉONE.
JASON.
Que ne vous dois-je point pour cette préférence, 545 Où mes desirs n'osoient porter mon espérance! C'est bien me témoigner un amour infini, De mépriser un roi pour un pauvre banni! A toutes ses grandeurs préférer ma misère, Tourner en ma faveur les volontés d'un père, 550 Garantir mes enfants d'un exil rigoureux!
CRÉUSE.
Qu'a pu faire de moindre un courage amoureux? La fortune a montré dedans votre naissance Un trait de son envie, ou de son impuissance; Elle devoit un sceptre au sang dont vous naissez? 555 Et sans lui vos vertus le méritoient assez. L'amour, qui n'a pu voir une telle injustice, Supplée à son défaut, ou punit sa malice, Et vous dorme, au plus fort de vos adversités, Le sceptre que j'attends, et que vous méritez. 560 La gloire m'en demeure; et les races futures Comptant notre hyménée entre vos aventures, Vanteront à jamais mon amour généreux, Qui d'un si grand héros rompt le sort malheureux. Après tout, cependant, riez de ma foiblesse: 565 Prête de posséder le phénix de la Grèce, La fleur de nos guerriers, le sang de tant de Dieux, La robe de Médée a donné dans mes yeux. Mon caprice, à son lustre attachant mon envie, Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie: 570 C'est ce qu'ont prétendu mes desseins relevés, Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés.
JASON.
Que ce prix est léger pour un si bon office! Il y faut toutefois employer l'artifice: Ma jalouse en fureur n'est pas femme à souffrir 575 Que ma main l'en dépouille afin de vous l'offrir[1047]; Des trésors dont son père épuise la Scythie, C'est tout ce qu'elle a pris quand elle en est sortie.
CRÉUSE.
Qu'elle a fait un beau choix! jamais éclat pareil Ne sema dans la nuit les clartés du soleil; 580 Les perles avec l'or confusément mêlées, Mille pierres de prix sur ses bords étalées, D'un mélange divin éblouissent les yeux; Jamais rien d'approchant ne se fit en ces[1048] lieux. Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée, 585 Je ne fis plus d'état de la toison dorée; Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux, J'en eus presques envie aussitôt que de vous. Pour apaiser Médée et réparer sa perte, L'épargne de mon père entièrement ouverte 590 Lui met à l'abandon tous les trésors du Roi, Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.
JASON.
N'en doutez point, ma reine, elle vous est acquise. Je vais chercher Nérine, et par son entremise Obtenir de Médée avec dextérité 595 Ce que refuseroit son courage irrité. Pour elle, vous savez que j'en fuis les approches[1049]; J'aurois peine à souffrir l'orgueil de ses reproches; Et je me connois mal, ou dans notre entretien Son courroux s'allumant allumeroit le mien. 600 Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage, Jusques à supporter sans réplique un outrage; Et ce seroient pour moi d'éternels déplaisirs[1050] De reculer par là l'effet de vos desirs. Mais, sans plus de discours, d'une maison voisine 605 Je vais prendre le temps que sortira Nérine. Souffrez, pour avancer votre contentement, Que malgré mon amour je vous quitte un moment[1051].
CLÉONE.
Madame, j'aperçois venir le roi d'Athènes.
CRÉUSE.
Allez donc, votre vue augmenteroit[1052] ses peines. 610
CLÉONE.
Souvenez-vous de l'air dont il le faut traiter.
CRÉUSE.
Ma bouche accortement saura s'en acquitter.
SCÈNE V.
ÆGÉE[1053], CRÉUSE, CLÉONE.
ÆGÉE.
Sur un bruit qui m'étonne et que je ne puis croire, Madame, mon amour, jaloux de votre gloire, Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 615 Par un honteux hymen, de l'arrêt de ma mort[1054]. Votre peuple en frémit, votre cour en murmure; Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois, Lui donne à l'avenir des princes et des lois; 620 Il ne peut endurer que l'horreur de la Grèce Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse, Et qu'il faille ajouter[1055] à vos titres d'honneur: «Femme d'un assassin et d'un empoisonneur.»
CRÉUSE.
Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme, 625 Et ne le chargez point des crimes de sa femme. J'épouse un malheureux, et mon père y consent, Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent: Non pas que je ne faille en cette préférence; De votre rang au sien je sais la différence. 630 Mais si vous connoissez l'amour et ses ardeurs, Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs: Avouez que son feu n'en veut qu'à la personne, Et qu'en moi vous n'aimiez rien moins que ma couronne. Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer 635 Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer[1056]; Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes. Ainsi nous avons vu le souverain des Dieux, Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux; 640 Vénus quitter son Mars et négliger sa prise, Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise; Et c'est peut-être encore avec moins de raison Que bien que vous m'aimiez, je me donne à Jason[1057]. D'abord dans mon esprit vous eûtes ce partage: 645 Je vous estimai plus, et l'aimai davantage.
ÆGÉE.
Gardez ces compliments pour de moins enflammés, Et ne m'estimez point qu'autant que vous m'aimez. Que me sert cet aveu d'une erreur volontaire? Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire? 650 N'accusez point l'amour ni son aveuglement: Quand on connoît sa faute, on manque doublement[1058].
CRÉUSE.
Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable[1059], Je ne veux plus, Seigneur, me confesser coupable[1060]. L'amour de mon pays et le bien de l'État 655 Me défendoient l'hymen d'un si grand potentat. Il m'eût fallu soudain vous suivre en vos provinces, Et priver mes sujets de l'aspect de leurs princes. Votre sceptre pour moi n'est qu'un pompeux exil: Que me sert son éclat? et que me donne-t-il? 660 M'élève-t-il d'un rang plus haut que souveraine? Et sans le posséder ne me vois-je pas reine[1061]? Grâces aux immortels, dans ma condition J'ai de quoi m'assouvir de cette ambition: Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre; Je perdrois ma couronne en acceptant la vôtre. Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi, Et d'un prince éloigné rejetteroit la loi. Joignez à ces raisons qu'un père un peu sur l'âge, Dont ma seule présence adoucit le veuvage, 670 Ne sauroit se résoudre à séparer de lui De ses débiles ans l'espérance et l'appui, Et vous reconnoîtrez que je ne vous préfère Que le bien de l'État, mon pays et mon père[1062]. Voilà ce qui m'oblige au choix d'un autre époux; 675 Mais comme ces raisons font peu d'effet sur vous, Afin de redonner le repos à votre âme, Souffrez que je vous quitte.
ÆGÉE, seul.
Allez, allez, Madame, Étaler vos appas et vanter vos mépris A l'infâme sorcier qui charme vos esprits. 680 De cette indignité faites un mauvais conte; Riez de mon ardeur, riez de votre honte; Favorisez celui de tous vos courtisans Qui raillera le mieux le déclin de mes ans: Vous jouirez fort peu d'une telle insolence; 685 Mon amour outragé court à la violence; Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port, N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort. La jeunesse me manque, et non pas le courage: Les rois ne perdent point les forces avec l'âge; 690 Et l'on verra, peut-être avant ce jour fini, Ma passion vengée, et votre orgueil puni.
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[997] Var. Mon courroux lui fait grâce, et tout léger qu'il est, Notre première ardeur soutient son intérêt. (1639-57)
[998] Var. Il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi. (1639-64)
[999] Il y a qu'il l'arrache dans l'édition de 1682, mais c'est certainement une faute d'impression. Il y en a une autre au vers 371: la perte, pour leur perte.
[1000] . . . . Si potest, vivat meus, Ut fuit, Jason; sin minus, vivat tamen, Memorque nostri muneri parcat meo. Culpa est Creontis tota. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Petatur solus hic; poenas luat Quas debet.
(Sénèque, Médée, vers 140-147.)
[1001] Les éditions de 1664, 68 et 82 portent contentez-vous, pour contenez-vous. Nous avons adopté néanmoins le texte des éditions antérieures, qui offre seul un sens raisonnable.
[1002] CREON. Medea. . . . . . . . . . . . . . Nondum meis exportat e regnis pedem? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fert gradum contra ferox, Minaxque nostros propius affatus petit. Arcete, famuli, tactu et accessu procul.
(Sénèque, Médée, vers 179-188.)
[1003] Egredere, purga regna . . . . . . . . . . . . . . . . . libera cives metu.
(Sénèque, Médée, vers 269, 270.)
[1004] Var. Vous porte à me chasser avecque tant d'ardeur. (1639-57)
[1005] . . . . . . . . . . Vade veloci via, Monstrumque sævum, horribile jamdudum, avehe. MEDEA. Quod crimen, aut quæ culpa mulctatur fuga[1005-a]? CREON. Quæ causa pellat, innocens mulier rogat.
(Sénèque, Médée, vers 190-193.)
[1005-a] Voyez la Médée d'Euripide, vers 284.
[1006] Var. Repasse tes forfaits avecque tes erreurs. (1639-57)
[1007] Var. Dont tes méchancetés te promettent l'entrée. (1639 et 57)
[1008] L'édition de 1639 donne nous, pour vous; c'est évidemment une faute.
[1009] Var. Bien qu'il eût mille fois mérité son supplice. (1639-57)
[1010] MEDEA. Qui statuit aliquid parte inaudita altera, Æquum licet statuerit, haud æquus fuit. CREON. Auditus a te Pelia supplicium tulit?
(Sénèque, Médée, vers 199-201.)
[1011] Voyez la Médée d'Euripide, vers 474-480.
[1012] Var. Contre le laboureur qui les avoit semés. (1639-57)
[1013] Var. Vomissant mille traits de sa gueule enflammée. (1639-57)
[1014] Var. Si lors à mes devoirs mon desir limité. (1639)
[1015] Var. Eût conservé ma honte et ma fidélité. (1639-57)
[1016] Decus illud ingens, Græciæ florem inclitum, Præsidia achivæ gentis, et prolem Deum Servasse memet: munus est Orpheus meum, Qui suxa cantu mulcet et silvas trahit; Geminumque munus Castor et Pollux meum est; Satique Borea . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nam ducum taceo ducem, Pro quo nihil debetur; hunc nulli imputo: Vobis revexi ceteros, unum mihi.
(Sénèque, Médée, vers 226-235.)
[1017] . . . . . . . . Si placet, damna ream; Sed redde crimen.
(Sénèque, Médée, vers 245, 246.)
[1018] Var. De me faire coupable et jouir de mon crime? (1639-60)
[1019] CREON. I, querere Colchis. MEDEA. Redeo: qui advexit ferat.
(Sénèque, Médée, vers 197.)
[1020] . . . . . . . . Cur sontes duos Distinguis?
(Ibidem, vers 275, 276.)
[1021] Potest Jason, si tuam causam amoves, Suam tueri: nullus innocuum cruor Contaminavit; abfuit ferro manus, Proculque vestro purus a coetu stetit.
(Ibidem, vers 262-265.)
[1022] Var. La séparant de toi, sa défense est facile. (1657)
[1023] Var. Jamais il n'a prêté sa lame à tes desseins. (1639)
[1024] Var. Rends-lui son innocence en t'éloignant d'ici; Emporte avecque toi son crime et mon souci. (1639-57)
[1025] . . . . . . . . . Letales simul Tecum aufer herbas.
(Sénèque, Médée, vers 269, 270.)
[1026] Var. Tout ce qui me fait craindre et rend Jason coupable. (1639-57) Var. Et tout ce que jamais a fait Jason coupable. (1664)
[1027] Var. C'est à son intérêt que ma savante audace. (1639-57)
[1028] . . . . . . . Illi Pelia, non nobis jacet. Fugam rapinasque adjice, desertum patrem Lacerumque fratrem. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Toties nocens sum facta, sed nunquam mihi.
(Sénèque, Médée, vers 276-280.)
[1029] L'édition de 1682 donne, par erreur, le, pour les: «Mais vous le saviez tous.
[1030] Talem sciebas esse, quum genua attigi, Fidemque supplex præsidis dextra petii.
(Sénèque, Médée, vers 247, 248.)
[1031] Var. Ma main saignoit encor du meurtre de Pélie, Quand dessous votre foi vous m'avez recueillie, Et votre coeur, sensible à la compassion. (1639-57)
[1032] Voyez plus loin, acte III, scène III, p. 383, note 3.
[1033] MEDEA. Supplex recedens illud extremum precor, Ne culpa natos matris insontes trahat. CREON. Vade, hos paterno, ut genitor, excipiam sinu.
(Sénèque, Médée, vers 282-284.)
[1034] Var. Si Créuse et Jason ainsi l'ont ordonné. (1639-57)
[1035] Unus parando dabitur exsilio dies.
(Sénèque, Médée, vers 295.)
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 359.
[1036] Voyez plus loin la note du vers 834.
[1037] Var. Sa contestation se rendroit éternelle. (1639-57)
[1038] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1039] Les éditions de 1639-48 portent submission.
[1040] Var. Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerre, Ma fille: c'est demain qu'elle sort de ma terre. (1639-60)
[1041] Var. Je ne crois pas, Monsieur, que ce vieux roi d'Athènes. (1639-60)
[1042] Var. Que ses premiers bouillons s'apaisent aisément. (1639-57)
[1043] Dans l'édition de 1682, on a imprimé par erreur: «dont l'âge un peu sortable.»--Au vers 532, il y a une autre faute: «Nous savons,» pour «Nous saurons.»
[1044] Var. Et si dans sa colère il demeuroit entier, Ma princesse, en tout cas, nous sommes du métier. (1639)
[1045] Var. Ne sont que trop bastants à ranger sa folie. (1639)
[1046] Var. Mais on ne traite point les rois avec mépris; On leur doit du respect, quoi qu'ils aient entrepris: Remets, si tu le veux, sur moi toute l'affaire; Quelques raisons d'État le pourront satisfaire, Et pour m'y préparer plus de facilité, Surtout ne le reçois qu'avec civilité. (1639-57)
[1047] Var. Qu'on la prenne en ses mains afin de vous l'offrir. (1639)
[1048] Les éditions de 1639-52 et de 1657 portent ses, pour ces.
[1049] Var. Pour elle, vous savez que je fuis ses approches: Je ne m'expose point à ses vaines reproches. (1639-57)
[1050] Var. Or jugez à quel point iroient mes déplaisirs. (1639-57)
[1051] Var. Que malgré notre amour je vous quitte un moment. (1639)
[1052] On lit augmentera, pour augmenteroit, dans l'édition de 1682.
[1053] Ce personnage est emprunté à Euripide, mais c'est Corneille qui a eu la fâcheuse idée d'en faire le futur de Créuse et au besoin de Médée. Voyez plus haut l'Examen, p. 335 et 336.
[1054] Var. Par ce honteux hymen, de l'arrêt de ma mort. (1639-57)
[1055] L'édition de 1682 porte ajuster, pour ajouter.
[1056] Voyez plus haut la Notice sur la Comédie des Tuileries, p. 308 et 309.
[1057] Var. Que bien que vous m'aimez, je me donne à Jason. (1663-68)
[1058] Var. Quand on connoît sa faute, on pèche doublement. (1639-57)
[1059] Var. Puis donc que vous trouvez ma faute inexcusable. (1639, 44 et 52-57) Var. Puisque vous trouvez donc ma faute inexcusable. (1648)
[1060] Var. Je ne veux plus, Monsieur, me confesser coupable. (1639-60)
[1061] Var. Et sans le posséder suis-je pas déjà reine? (1639-57)
[1062] Var. [Que le bien de l'État, mon pays et mon père.] ÆGÉE. Puisque mon mauvais sort à ce point me réduit, Qu'au lieu de me servir, ma couronne me nuit, Pour divertir l'effet de ce funeste oracle, Je dépose à vos pieds ce précieux obstacle: Madame, à mes sujets donnez un autre roi, De tout ce que je suis ne retenez que moi. Allez, sceptre, grandeurs, majesté, diadème: Votre odieux éclat déplaît à ce que j'aime; Je hais ce nom de roi qui s'oppose à mes voeux, Et le titre d'esclave est le seul que je veux. CRÉUSE. Sans plus vous emporter à cette complaisance, Perdez mon souvenir avecque ma présence, Et puisque mes raisons ont si peu de pouvoir, Que votre émotion se redouble à me voir, [Afin de redonner le repos à votre âme.] (1639-57)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
NÉRINE.
Malheureux instrument du malheur qui nous presse, Que j'ai pitié de toi, déplorable princesse! Avant que le soleil ait fait encore un tour, 695 Ta perte inévitable achève ton amour[1063]. Ton destin te trahit, et ta beauté fatale Sous l'appas d'un hymen t'expose à ta rivale; Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort, Et le jour de sa fuite est celui de ta mort[1064]. 700 Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre: Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre; Les mers, pour noyer tout, n'attendent que sa loi; La terre offre à s'ouvrir sous le palais du Roi; L'air tient les vents tous prêts à suivre sa colère, 705 Tant la nature esclave a peur de lui déplaire; Et si ce n'est assez de tous les éléments, Les enfers vont sortir à ses commandements. Moi, bien que mon devoir m'attache à son service, Je lui prête à regret un silence complice: 710 D'un louable desir mon coeur sollicité Lui feroit avec joie une infidélité; Mais loin de s'arrêter, sa rage découverte A celle de Créuse ajouteroit ma perte; Et mon funeste avis ne serviroit de rien 715 Qu'à confondre mon sang dans les bouillons du sien. D'un mouvement contraire à celui de mon âme, La crainte de la mort m'ôte celle du blâme; Et ma timidité s'efforce d'avancer[1065] Ce que hors du péril je voudrois traverser. 720
SCÈNE II.
JASON, NÉRINE.
JASON.
Nérine, eh bien! que dit, que fait notre exilée[1066]? Dans ton cher entretien s'est-elle consolée[1067]? Veut-elle bien céder à la nécessité?
NÉRINE.
Je trouve en son chagrin moins d'animosité; De moment en moment son âme plus humaine 725 Abaisse sa colère, et rabat de sa haine: Déjà son déplaisir ne vous[1068] veut plus de mal.
JASON.
Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal. Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse, Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse. 730 Je me sens déchirer le coeur à son départ: Créuse en ses malheurs prend même quelque part, Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire, Lui préfère à regret le bien de son empire; Et si dans son adieu son coeur moins irrité 735 En voulait mériter la libéralité[1070], Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces, Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071], Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts, 740 Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite, Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.
NÉRINE.
Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement, Il faut en adoucir le mécontentement. Cette offre y peut servir, et par elle j'espère[1072], 745 Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère; Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi, S'il faut prendre congé de Créuse et du Roi: L'objet de votre amour et de sa jalousie De toutes ses fureurs l'auroit tôt[1073] ressaisie. 750
JASON.
Pour montrer sans les voir son courage apaisé, Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074]; Et de si longue main je connois ta prudence, Que je t'en fais sans peine entière confidence. Créon bannit Médée, et ses ordres précis 755 Dans son bannissement enveloppoient ses fils: La pitié de Créuse a tant fait vers son père, Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075]. Elle lui doit par eux quelque remercîment; Qu'un présent de sa part suive leur compliment: 760 Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune, Et n'est à son exil qu'une charge importune, Lui gagneroit le coeur d'un prince libéral, Et de tous ses trésors l'abandon général. D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076], 765 Elle peut acquérir de quoi faire la Reine: Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir, Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir. Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite: Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077]. 770
SCÈNE III.
MÉDÉE, JASON, NÉRINE.
MÉDÉE.
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux. C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez? Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère? Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi? 780 Il n'est point de climat dont mon amour fatale N'ait acquis à mon nom la haine générale; Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078]. Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine 785 Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine; Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons Élevoient contre toi de soudains bataillons; Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079]; Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. 790 Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]? Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir? Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite, Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]? 795 A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082], Mon père, trop sensible aux droits de la nature, Quitta tous autres soins que de sa sépulture; Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, J'arrêtai les effets de son inimitié. 800 Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083], Aussi cruelle soeur que déloyale fille, Ces titres glorieux plaisoient à mes amours; Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. Alors, certes, alors mon mérite étoit rare; 805 Tu n'étois point honteux d'une femme barbare. Quand à ton père usé je rendis la vigueur, J'avois encor tes voeux, j'étois encor ton coeur; Mais cette affection, mourant avec Pélie, Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]: 810 L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front, Une Scythe en ton lit te fut lors un affront; Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée, Le dragon assoupi, la toison emportée, Ton tyran massacré, ton père rajeuni, 815 Je devins un objet digne d'être banni. Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine: Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi, Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi. 820
JASON.
Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme, Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme! Les tendres sentiments d'un amour paternel Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085], Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce 825 Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086]. Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi? Sans moi ton insolence alloit être punie; A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087]. 830 C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort: Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort.
MÉDÉE.
On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine! C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]! Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, 835 Et mon exil encor doit un remercîment! Ainsi l'avare soif du brigand assouvie, Il s'impute à pitié de nous laisser la vie: Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner, Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner. 840
JASON.
Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense, Le forceroient enfin à quelque violence. Éloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis: Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.
MÉDÉE.
A travers tes conseils je vois assez ta ruse: 845 Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse. Ton amour, déguisé d'un soin officieux, D'un objet importun veut délivrer ses yeux.
JASON.
N'appelle point amour un change inévitable, Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable. 850
MÉDÉE.
Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux?
JASON.
Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux: Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes, M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes?
MÉDÉE.
Oui, je te les reproche, et de plus....
JASON.
Quels forfaits? 855
MÉDÉE.
La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits.
JASON.
Il manque encor ce point à mon sort déplorable, Que de tes cruautés on me fasse coupable.
MÉDÉE.
Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert: Celui-là fait le crime à qui le crime sert. 860 Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, La traite en ses discours de méchante et d'infâme: Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur, Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.
JASON.
J'ai honte de ma vie, et je hais son usage, 865 Depuis que je la dois aux effets de ta rage.
MÉDÉE.
La honte généreuse, et la haute vertu! Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]?
JASON.
Au bien de nos enfants, dont l'âge foible et tendre Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre: 870 Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux.
MÉDÉE.
Mon âme à leur sujet redouble son courroux. Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères, Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères! Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil 875 Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]!
JASON.
Leur grandeur soutiendra la fortune des autres; Créuse et ses enfants conserveront les nôtres[1091].
MÉDÉE.
Je l'empêcherai bien, ce mélange odieux, Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux. 880
JASON.
Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.
MÉDÉE.
Ce corps n'enferme pas une âme si commune; Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi, Et toujours ma fortune a dépendu de moi[1092].
JASON.
La peur que j'ai d'un sceptre....
MÉDÉE.
Ah! coeur rempli de feinte, Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]: Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].
JASON.
Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois, Et que mon imprudence attire sur nos têtes, D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes? 890
MÉDÉE.
Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour, Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.
JASON.
Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile Contre deux rois aigris de trouver un asile. Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir? 895
MÉDÉE.
Qui me résistera, si je te veux punir[1095], Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée? Que toute leur puissance, en armes débordée, Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris, Et ne sois du combat que le juge et le prix! 900 Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie: En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096]. Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains? Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains; Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre 905 Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre. Misérable! je puis adoucir des taureaux; La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097]; L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme: Et je ne puis toucher les volontés d'un homme! 910 Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098]; Je ne m'offense plus de ta légèreté: Je sens à tes regards décroître ma colère; De moment en moment ma fureur se modère; Et je cours sans regret à mon bannissement, 915 Puisque j'en vois sortir ton établissement. Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite: Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099]; Que je t'admire encore en chacun de leurs traits, Que je t'aime et te baise en ces petits portraits; 920 Et que leur cher objet, entretenant ma flamme, Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme.
JASON.
Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur. M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur; Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre, 925 Mon trépas à la main, ne pourroit m'y résoudre[1100]. C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux, Seule de notre hymen pourroit rompre les noeuds[1101].
MÉDÉE.
Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses, Me fait souffrir aussi que tu me les refuses: 930 Je ne t'en presse plus, et, prête à me bannir, Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir!
JASON.
Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire: Ce seroit me trahir qu'en perdre la mémoire; Et le mien envers toi, qui demeure éternel, 935 T'en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères[1102]; Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir. Si je ne perds la vie avant ton souvenir! 940
SCÈNE IV.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance; Je la saurai graver en tes esprits glacés Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible: 945 Son foible est découvert; par eux il est sensible; Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur, Va trouver des chemins à lui percer le coeur[1103].
NÉRINE.
Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles; N'avancez point par là vos propres funérailles[1104]: 950 Contre un sang innocent pourquoi vous irriter, Si Créuse en vos lacs se vient précipiter? Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre.
MÉDÉE.
Tu flattes mes desirs.
NÉRINE.
Que je cesse de vivre, Si ce que je vous dis n'est pure vérité[1105]! 955
MÉDÉE.
Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité!
NÉRINE.
Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie, Et du palais du Roi découvre notre joie: Un dessein éventé succède rarement.
MÉDÉE.
Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement. 960
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1063] L'édition de 1682 porte, par erreur: «tout amour,» pour «ton amour.»
[1064] Var. [Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.] Celle qui de son fils saoula le roi de Thrace Eut bien moins que Médée et de rage et d'audace. Seule égale à soi-même en sa vaste fureur, Ses projets les plus doux me font trembler d'horreur. [Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre.] (1639-57)
[1065] Var. Ma peur me fait fidèle et tâche d'avancer Les desseins que je veux et n'ose traverser. (1639-57)
[1066] Var. Nérine, eh bien! que fait notre pauvre exilée? (1639-60)
[1067] Var. Tes sages entretiens l'ont-ils point consolée? Ne peut-elle céder à la nécessité? NÉR. Elle a bien refroidi son animosité. (1639-57)
[1068] Les éditions de 1663-82, au lieu de vous, portent nous, qui n'offre point ici un sens satisfaisant. Thomas Corneille a rétabli le vous en 1692.
[1069] En est omis dans l'édition de 1682.
[1070] Var. Pouvoit laisser agir sa libéralité. (1639-64)
[1071] Var. Qu'elle voulût partir avec ses bonnes grâces. (1639-64)
[1072] On lit cet offre, pour cette offre, dans les éditions de 1663-82; mais la fin du vers: «et par elle j'espère,» montre que c'est une faute.
[1073] On a imprimé trop, pour tôt, dans l'édition de 1682.
[1074] Var. [Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé;] Mais puis-je m'assurer dessus ta confidence? Oui, de trop longue main je connois ta prudence. On a banni Médée, et Créon tout d'un temps Joignoit à son exil celui de ses enfants: [La pitié de Créuse a tant fait vers son père.] (1639-57)
[1075] Var. Qu'ils n'auront point de part aux malheurs de leur mère. (1639)
[1076] Var. Elle peut aisément d'une chose inutile Semer pour sa retraite une terre fertile. (1639-57)
[1077] Var. Puisqu'à mon seul aspect je la vois qui s'irrite[1077-a]. (1639-57)
[1077-a] Atque ecce, viso memet, exsiluit, furit.
(Sénèque, Médée, vers 445.)
[1078] Fugimus, Iason, fugimus: hoc non est novum, Mutare sedes; causa fugiendi nova est. Pro te solebam fugere. Discedo, exeo. Penatibus profugere quam cogis tuis, Ad quos remittis? Phasin et Colchos petam, Patriumque regnum, quæque fraternus cruor Perfudit arva? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Parvamne Iolcon, Thessala an Tempe petam? Quascumque aperui tibi vias, clusi mihi.
(Sénèque, Médée, vers 447-458.)
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 390-392 et vers 361-365.
[1079] . . . . . . . . . Ingratum caput! Revolvat animus igneos tauri halitus, . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hostisque subiti tela, quum jussu meo Terrigena miles mutua cæde occidit, . . . . . . . . . . . . . . . . . . Somnoque jussum lumina ignoto dare Insomne monstrum.
(Ibidem, vers 465-473.)
[1080] Var. Qu'ai-je épargné depuis qui fût à mon pouvoir? (1652-57)
[1081] . . . . . . . . . . . . Comes Divisus ense, funus ingestum patri, Sparsumque ponto corpus....
(Sénèque, Médée, vers 131-133.)
[1082] Var. A cet objet piteux épandu sur les eaux. (1639-57)
[1083] Var. Bourrelle de mon sang, honte de ma famille. (1639-57)
[1084] Var. Sous un même tombeau se vit ensevelie. (1639-57)
[1085] . . . . . . . Non timor vincit virum, Sed trepida pietas; quippe sequeretur necem Proles parentum. . . . . . . . . . . . . . Nati patrem vicere.
(Sénèque, Médée, vers 437-441.)
[1086] Var. Où le soin que j'ai d'eux me range à toute force. (1639)
[1087] Perimere quum te vellet infestus Creo, Lacrimis meis evictus, exsilium dedit.
(Sénèque, Médée, vers 490, 491.)
[1088] Poenam putabam; munus, ut video, est fuga.
(Ibidem, vers 492.)
[1089] Var. Si tu la hais si fort, pourquoi la gardes-tu? (1639-57)
[1090] Var. Les neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil. (1639-60)
[1091] JASON. Dum licet abire, profuge, teque hinc eripe: Gravis ira regum est semper. MEDEA. Hoc suades mihi, Præstas Creusæ: pellicem invisam amoves. JASON. Medea amores obicit? MEDEA. Et cædem, et dolos. JASON. Objicere crimen quod potes tandem mihi? MEDEA. Quodcumque feci. JASON. Restat hoc unum insuper, Tuis ut etiam sceleribus fiam nocens. MEDEA. Tua illa, tua sunt illa: cui prodest scelus Is fecit. Omnes conjugem infamem arguant; Solus tuere, solus insontem voca: Tibi innocens sit, quisquis est pro te nocens[1091-a]. JASON. Ingrata vita est cujus acceptæ pudet. MEDEA. Retinenda non est cujus acceptæ pudet. JASON. Quin potius ira concitum pectus doma: Placare natis. MEDEA. Abdico, ejuro, abnuo. Meis Creusa liberis fratres dabit? JASON. Regina natis exsulum, afflictis potens. MEDEA. Non veniat unquam tam malus miseris dies Qui prole foeda misceat prolem inclitam: Phoebi nepotes Sisyphi nepotibus. JASON. Quid, misera, meque teque in exitium trahis? Abscede, quæso.
(Sénèque, Médée, vers 493-514.)
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 408-410 et 564, 565.
[1091-a] Médée dit de même à Jason dans Ovide:
Ut culpent alii, tibi me laudare necesse est, Pro quo sum toties esse coacta nocens.
(Héroides, XII, vers 131, 132.)
[1092] . . . . . JASON. Cedo defessus malis; Et ipsa casus sæpe jam expertos time. MEDEA. Fortuna semper omnis infra me stetit.
(Ibidem, vers 518-520.)
[1093] Var. [Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte:] Un sceptre pour ton change a seul de vrais appas. JAS. Vois l'état où je suis: j'ai deux rois sur les bras, Acaste à la campagne, et Créon dans la ville: Que leur puis-je opposer qu'un courage inutile? MÉD. Fuis-les tous deux pour moi; suis Médée à ton tour; Sauve ton innocence avecque ton amour; Fais-les, je n'arme pas ta dextre sanguinaire Ni contre ton parent, ni contre ton beau-père. JAS. [Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?] (1639-57)
[1094] JASON. Alta extimesco sceptra. MEDEA. Ne cupias vide.
(Sénèque, Médée, vers 529)
[1095] Les éditions de 1639, de 1644 et de 1652-64 ponctuent ainsi ce vers et le suivant:
Qui me résistera si je te veux punir? Déloyal, auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
[1096] JASON. Acastus instat; propior est hostis Creo. MEDEA. Utrumque profuge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Innocens mecum fuge. JASON. Et quis resistet, gemina si bella ingruant, Creo atque Acastus arma si jungant sua? MEDEA. His adice Colchos, adjice Æten ducem, Scythas Pelasgis junge: demersos dabo.
(Sénèque, Médée, vers 521-528.)
[1097] Var. [La flamme m'obéit, et je commande aux eaux:] Et je ne puis chasser le feu qui me consomme, Ni toucher tant soit peu les volontés d'un homme! (1639)
[1098] Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté,
n'est point imité de Sénèque; et Racine en cet endroit s'est rencontré avec Corneille, quand il fait dire à Roxane:
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime, etc.
(Bajazet, acte II, scène I.)
La situation et la passion amènent souvent des sentiments et des expressions qui se ressemblent sans qu'elles soient imitées. (Voltaire.)
[1099] . . . . . . . Liberos tantum fugæ Habere comites liceat.
(Sénèque, Médée, vers 541, 542.)
--Dans Euripide, au contraire (vers 929, 930), Médée demande pour ses enfants la faveur de rester à Corinthe.
[1100] Parere precibus cupere me fateor tuis: Pietas vetat; namque istud ut possim pati, Non ipse memet cogat et rex et socer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Spiritu citius queam Carere, membris, luce.
(Ibidem, vers 544-549.)
[1101] Var. Seule eût de notre hymen rompu les chastes noeuds. (1639)
[1102] Var. Qu'élancent des grands Dieux les plus âpres colères. (1639)
[1103] . . . . . . . . . Sic natos amat? Bene est: tenetur. Vulneri patuit locus.
(Sénèque, Médée, vers 549, 550.)
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 813.
[1104] Voyez la Médée d'Euripide, vers 1036, 1037.
[1105] Var. Si je vous ai rien dit contre la vérité! (1639-60)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE, seule dans sa grotte magique[1106].
C'est trop peu de Jason, que ton oeil me dérobe, C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe, Rivale insatiable, et c'est encor trop peu, Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu: Il faut que par moi-même elle te soit offerte, 965 Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte; Il en faut un hommage à tes divins attraits, Et des remercîments au vol que tu me fais. Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime: Mais je t'en veux parer pour être ma victime, 970 Et sous un faux semblant de libéralité, Soûler et ma vengeance et ton avidité. Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine sort, et Médée continue[1107].)
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine: Vois combien de serpents à mon commandement 975 D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et contraints d'obéir à mes charmes[1108] funestes, Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes[1109]. L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. 980 Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune: Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune, Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres[1110] venins: cette liqueur épaisse 985 Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse[1111]; Python eut cette langue; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie[1112] en fuyant laissa choir[1113]; Par ce tison Althée assouvit sa colère, Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère[1114]; 990 Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon, Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon; Et celui-ci jadis remplit en nos contrées Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées[1115]. Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux, 995 Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux: Ce présent déceptif[1116] a bu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais[1117].... Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais?
NÉRINE.
Du bonheur de Jason, et du malheur d'Ægée: Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée. Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter[1118] Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter, Et que sur sa couronne et sa persévérance 1005 L'exil de votre époux ait eu la préférence, A tâché par la force à repousser l'affront Que ce nouvel hymen lui porte sur le front. Comme cette beauté, pour lui toute de glace, Sur les bords de la mer contemploit la bonace, 1010 Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps A rendre ses desirs et les vôtres contents. De ses meilleurs soldats une troupe choisie Enferme la princesse, et sert sa jalousie[1119]; L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison; 1015 Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason. Ses gardes à l'abord font quelque résistance, Et le peuple leur prête une foible assistance; Mais l'obstacle léger de ces débiles coeurs Laissoit honteusement Créuse à leurs vainqueurs: 1020 Déjà presque en leur bord elle étoit enlevée....
MÉDÉE.
Je devine la fin, mon traître l'a sauvée[1120].
NÉRINE.
Oui, Madame, et de plus Ægée est prisonnier: Votre époux à son myrte ajoute ce laurier; Mais apprenez comment.
MÉDÉE.
N'en dis pas davantage: 1025 Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage; Il suffit que son bras a travaillé pour nous, Et rend une victime à mon juste courroux. Nérine, mes douleurs auroient peu d'allégeance, Si cet enlèvement l'ôtoit à ma vengeance; 1030 Pour quitter son pays en est-on malheureux? Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux. Elle auroit trop d'honneur de n'avoir que ma peine, Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, 1035 Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon, Produiront des effets bien plus doux à ma haine.
NÉRINE.
Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine: Mais contre la fureur de son père irrité Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté? 1040
MÉDÉE.
Si la prison d'Ægée a suivi sa défaite, Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite[1121], Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats[1122], A ma protection engagent ses États. Dépêche seulement, et cours vers ma rivale 1045 Lui porter de ma part cette robe fatale: Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux, Présenter par leur père à l'objet de ses voeux.
NÉRINE.
Mais, Madame, porter cette robe empestée, Que de tant de poisons vous avez infectée, 1050 C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi: Avant que sur Créuse ils agiroient sur moi.
MÉDÉE.
Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère, Et lui défend d'agir que sur elle et son père. Pour un si grand effet prends un coeur plus hardi, 1055 Et sans me répliquer, fais ce que je te di.
SCÈNE II.
CRÉON, POLLUX, SOLDATS.
CRÉON.
Nous devons bien chérir cette valeur parfaite Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite. Invincible héros, c'est à votre secours Que je dois désormais le bonheur de mes jours; 1060 C'est vous seul aujourd'hui dont la main vengeresse[1123] Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse, Met Ægée en prison et son orgueil à bas, Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats.
POLLUX.
Grand Roi, l'heureux succès de cette délivrance 1065 Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance. C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés Portoient avec effroi la mort de tous côtés; Pareils à deux lions dont l'ardente furie Dépeuple en un moment toute une bergerie. 1070 L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains Échauffoit mon courage et conduisoit mes mains: J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles[1124], Qui laissoient à mon bras tant d'illustres modèles. Pourroit-on reculer en combattant sous vous, 1075 Et n'avoir point de coeur à seconder vos coups?
CRÉON.
Votre valeur, qui souffre en cette repartie, Ote toute croyance à votre modestie: Mais puisque le refus d'un honneur mérité N'est pas un petit trait de générosité, 1080 Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire, Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire: Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner. Que prudemment les Dieux savent tout ordonner! Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée 1085 Au jour de nos malheurs se trouve réservée, Et qu'au point que le sort osoit nous menacer, Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser. Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime, Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime, 1090 Qu'avons-nous plus à craindre? et quel destin jaloux, Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous?
POLLUX.
Appréhendez pourtant, grand prince.
CRÉON.
Et quoi?
POLLUX.
Médée, Qui par vous de son lit se voit dépossédée. Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher 1095 Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher. Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère, Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère? Accoutumée au meurtre, et savante en poison, Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason; 1100 Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die, Que pour le conserver elle soit moins hardie.
CRÉON.
C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété; Par son bannissement j'ai fait ma sûreté; Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme: 1105 Mais en si peu de temps que peut faire une femme? Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ.
POLLUX.
C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art: Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes[1125].
CRÉON.
Quelques[1126] puissants qu'ils soient, je n'en ai point d'alarmes; Et quand bien ce délai devroit tout hasarder, Ma parole est donnée, et je la veux garder.
SCÈNE III.
CRÉON, POLLUX, CLÉONE.
CRÉON.
Que font nos deux amants, Cléone?
CLÉONE.
La princesse[1127], Seigneur, près de Jason reprend son allégresse; Et ce qui sert beaucoup à son contentement, 1115 C'est de voir que Médée est sans ressentiment.
CRÉON.
Et quel Dieu si propice a calmé son courage?
CLÉONE.
Jason, et ses enfants, qu'elle vous laisse en gage. La grâce que pour eux Madame obtient de vous A calmé les transports de son esprit jaloux. 1120 Le plus riche présent qui fût en sa puissance A ses[1128] remercîments joint sa reconnoissance. Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons Du Soleil son aïeul briller mille rayons, Que la princesse même avoit tant souhaitée, 1125 Par ces petits héros lui vient d'être apportée[1129], Et fait voir clairement les merveilleux effets Qu'en un coeur irrité produisent les bienfaits.
CRÉON.
Eh bien, qu'en dites-vous? Qu'avons-nous plus à craindre?
POLLUX.
Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre!
CRÉON.
Un si rare présent montre un esprit remis.
POLLUX.
J'eus toujours pour suspects les dons des ennemis[1130]: Ils font assez souvent ce que n'ont pu leurs armes. Je connois de Médée et l'esprit et les charmes, Et veux bien m'exposer aux plus cruels trépas, 1135 Si ce rare présent n'est un mortel appas.
CRÉON.
Ses enfants si chéris, qui nous servent d'otages, Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d'ombrages[1131]?
POLLUX.
Peut-être que contre eux s'étend sa trahison, Qu'elle ne les prend plus que pour ceux de Jason, 1140 Et qu'elle s'imagine, en haine de leur père, Que n'étant plus sa femme, elle n'est plus leur mère. Renvoyez-lui, Seigneur, ce don pernicieux[1132], Et ne vous chargez point d'un poison précieux.
CLÉONE.
Madame cependant en est toute ravie, 1145 Et de s'en voir parée elle brûle d'envie.
POLLUX.
Où le péril égale et passe le plaisir, Il faut se faire force, et vaincre son desir. Jason, dans son amour, a trop de complaisance De souffrir qu'un tel don s'accepte en sa présence. 1150
CRÉON.
Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement Accorder vos soupçons et son contentement. Nous verrons, dès ce soir, sur une criminelle, Si ce présent nous cache une embûche mortelle. Nise, pour ses forfaits destinée à mourir, 1155 Ne peut par cette épreuve injustement périr: Heureuse, si sa mort nous rendoit ce service, De nous en découvrir le funeste artifice! Allons-y de ce pas, et ne consumons plus De temps ni de discours en débats superflus. 1160
SCÈNE IV.
ÆGÉE, en prison[1133].
Demeure affreuse des coupables, Lieux maudits, funeste séjour, Dont jamais avant mon amour[1134] Les sceptres n'ont été capables, Redoublez puissamment votre mortel effroi, 1165 Et joignez à mes maux une si vive atteinte, Que mon âme chassée, ou s'enfuyant de crainte, Dérobe à mes vainqueurs le supplice d'un roi.
Le triste bonheur où j'aspire! Je ne veux que hâter ma mort, 1170 Et n'accuse mon mauvais sort Que de souffrir que je respire. Puisqu'il me faut mourir, que je meure à mon choix; Le coup m'en sera doux, s'il est sans infamie: Prendre l'ordre à mourir d'une main ennemie, 1175 C'est mourir, pour un roi, beaucoup plus d'une fois[1135].
Malheureux prince, on te méprise[1136] Quand tu t'arrêtes à servir: Si tu t'efforces de ravir, Ta prison suit ton entreprise. 1180 Ton amour qu'on dédaigne et ton vain attentat D'un éternel affront vont souiller ta mémoire: L'un t'a déjà coûté ton repos et ta gloire; L'autre va te coûter ta vie et ton État[1137].
Destin, qui punis mon audace, 1185 Tu n'as que de justes rigueurs; Et s'il est d'assez tendres coeurs Pour compatir à ma disgrâce, Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié, Puisqu'à bien comparer mes fers avec ma flamme[1138], 1190 Un vieillard amoureux mérite plus de blâme Qu'un monarque en prison n'est digne de pitié.
Cruel auteur de ma misère, Peste des coeurs, tyran des rois, Dont les impérieuses lois 1195 N'épargnent pas même ta mère, Amour, contre Jason tourne ton trait fatal; Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance: Atterre son orgueil, et montre ta puissance A perdre également l'un et l'autre rival. 1200
Qu'une implacable jalousie Suive son nuptial flambeau; Que sans cesse un objet nouveau S'empare de sa fantaisie; Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi; 1205 Qu'il puisse voir sa race à ses yeux égorgée; Et pour dernier malheur, qu'il ait le sort d'Ægée, Et devienne à mon âge amoureux comme moi!
SCÈNE V.
ÆGÉE, MÉDÉE[1139].
ÆGÉE.
Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière? 1210 Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas, Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas, L'heure, le lieu, le genre; et si ton coeur sensible A la compassion peut se rendre accessible, Donne-moi les moyens d'un généreux effort 1215 Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.
MÉDÉE.
Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince; Ne pensez qu'à revoir votre chère province.
(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent[1140].)
Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141]. Cessez, indignes fers, de captiver un roi: 1220 Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque? Et vous, reconnoissez Médée à cette marque, Et fuyez un tyran dont le forcènement Joindroit votre supplice à mon bannissement: Avec la liberté reprenez le courage. 1225
ÆGÉE.
Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage. Princesse, de qui l'art propice aux malheureux Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux, Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes: Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142]. 1230 Si votre heureux secours me tire de danger[1143], Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger; Et si je puis jamais avec votre assistance Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance, Vous me verrez, suivi de mille bataillons, 1235 Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144], Punir leur traître roi de vous avoir bannie, Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie, Et remettre en vos mains et Créuse et Jason, Pour venger votre exil plutôt que ma prison. 1240
MÉDÉE.
Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte; Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte: Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain, D'un reproche éternel diffameroit ma main. En est-il, après tout, aucun qui ne me cède? 1245 Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide? Laissez-moi le souci de venger mes ennuis, Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis; L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine: C'est demain, que mon art fait triompher ma haine; 1250 Demain je suis Médée, et je tire raison De mon bannissement et de votre prison.
ÆGÉE.
Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance Empêche les devoirs de ma reconnoissance[1145]? Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous? 1255 Et vous serai-je ingrat autant que votre époux?
MÉDÉE.
Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite, C'est de trouver chez vous une sûre retraite[1146], Où de mes ennemis menaces ni présents Ne puissent plus troubler le repos de mes ans; 1260 Non pas que je les craigne: eux et toute la terre A leur confusion me livreroient la guerre; Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir.
ÆGÉE.
L'honneur de recevoir une si grande hôtesse 1265 De mes malheurs passés efface la tristesse. Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois, Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois: Si mes ans ne vous font mépriser ma personne, Vous y partagerez mon lit et ma couronne; 1270 Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir, Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir. Allons, Madame, allons; et par votre conduite Faites la sûreté que demande ma fuite.
MÉDÉE.
Ma vengeance n'auroit qu'un succès imparfait: 1275 Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet; Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle. Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle; Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147]. Pour votre sûreté conservez cet anneau[1148]: 1280 Sa secrète vertu, qui vous fait invisible, Rendra votre départ de tous côtés paisible. Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit De votre délivrance auroit bientôt produit, Un fantôme pareil et de taille et de face, 1285 Tandis que vous fuirez, remplira votre place. Partez sans plus tarder, prince chéri des Dieux, Et quittez pour jamais ces détestables lieux.
ÆGÉE.
J'obéis sans réplique, et je pars sans remise. Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise 1290 Combler nos ennemis d'un mortel désespoir, Et me donner bientôt le bien de vous revoir[1149].
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1106] Les mots: dans sa grotte magique, ne se trouvent pas dans l'édition de 1639.
[1107] Ce jeu de scène manque aussi dans l'édition de 1639.
[1108] L'édition de 1682 a seule ici clameurs, au lieu de charmes. C'est sans doute encore une erreur typographique.
[1109] Var. Sur ce présent fatal ont déchargé leurs pestes. (1639-57)
[1110] Par une erreur générale et difficile à expliquer, toutes les éditions, excepté celles de 1639-48 et de 1657, portent: «Vois mille autre venins.»
[1111] Vectoris istic perfidi sanguis inest Quem Nessus exspirans dedit.
(Sénèque, Médée, vers 775, 776.)
[1112] Aujourd'hui, la première syllabe de ce mot est aspirée.
[1113] Reliquit istas invio plumas specu Harpyia, dum Zeten fugit.
(Sénèque, Médée, vers 781, 782.)
[1114] Piæ sororis, impiæ matris facem Ultricis Altlææ vides.
(Ibidem, vers 779, 780.)
[1115] Dedit et tenui sulfure tectos Mulciter ignes; et vivacis Fulgura flammæ de cognato Phaethonte tuli. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Habeo flammas usto tauri Gutture raptas.
(Ibidem, vers 824-830.)
[1116] Déceptif, trompeur.
[1117] Var. Les traîtres apprendront à se jouer à moi. Mais d'où provient ce bruit dans le palais du Roi? (1639-57)
[1118] Var. Ce généreux vieillard, indigné que ses feux Près de votre rivale aient perdu tant de voeux. (1639-57)
[1119] Var. Le suit dans ce dessein; Créuse en est saisie. (1639-57)
[1120] Var. J'en devine la fin, mon traître l'a sauvée. (1639-60)
[1121] Var. Vois-tu pas qu'en l'ouvrant je m'ouvre une retraite. (1639-60)
[1122] Var. Et que brisant ses fers, cette obligation Engage sa couronne à ma protection. (1639-57)
[1123] Var. C'est vous dont le courage, et la force, et l'adresse. (1639-57)
[1124] Var. Et vous voyant faucher ces têtes criminelles, [J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles.] Qui pourroit reculer en combattant sous vous, Et qui n'auroit du coeur à seconder vos coups? (1639-57)
[1125] MEDEA. Quæ fraus timeri tempore exiguo potest? CREON. Nullum ad nocendum tempus angustum est malis.
(Sénèque, Médée, vers 291, 292.)
--Voyez aussi la Médée d'Euripide, vers 359, 360.
[1126] Voyez tome I, p. 205, note 3.
[1127] Var. Que font nos amoureux, Cléone? CLÉONE. La princesse, Sire, auprès de Jason reprend son allégresse. (1639-57)
[1128] Il y a ces, au lieu de ses, dans l'édition de 1682.
[1129] Voyez la Médée de Sénèque, vers 570-572 et 843-847.
[1130] C'est une imitation de ce passage bien connu, de Virgile (Énéide, livre I, vers 49):
.... Timeo Danaos, et dona ferentes.
[1131] Var. Nous peuvent-ils laisser quelques sortes d'ombrages? (1648)
[1132] Var. Sire, renvoyez-lui ce don pernicieux. (1639-57)
[1133] Var. Il est en prison. (1663, en marge.)--Au-dessous du nom du personnage, on lit en titre, dans les éditions de 1639-57: STANCES.
[1134] Var. Dont auparavant mon amour Les sceptres étoient incapables. (1639-57)
[1135] Var. C'est mourir, à mon gré, beaucoup plus d'une fois. (1639-57)
[1136] Var. Pauvre prince, l'on te méprise. (1639-57)
[1137] Var. L'autre te va coûter ta vie et ton État. (1639-64)
[1138] Var. Vu qu'à bien comparer mes fers avec ma flamme. (1639-57)
[1139] Var. ÆGÉE, MÉDÉE, NÉRINE. (1639-57)
[1140] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1141] Var. Ces portes ne sont pas pour tenir contre moi. (1639-57)
[1142] Var. Je dois et l'un et l'autre à qui brise mes chaînes. (1639-48)
[1143] Var. Votre divin secours me tire de danger, Mais je n'en veux sortir qu'afin de vous venger: Madame, si jamais avec votre assistance Je puis toucher les lieux de mon obéissance. (1639-57)
[1144] Var. Jusque dessus ces murs planter mes pavillons. (1639-57)
[1145] Var. Étouffe les devoirs de ma reconnoissance? (1639)
[1146] Voyez la Médée d'Euripide, vers 709.
[1147] Voyez la remarque de Corneille sur ce passage, tome I, p. 107.
[1148] Var. Nérine devant vous portera ce flambeau. (1639-57)
[1149] Var. Et me donner bientôt l'honneur de vous revoir[1149-a]! MÉD. Auparavant que vous je serai dans Athènes; Cependant, pour loyer de ces légères peines[1149-b], Ayez soin de Nérine, et songez seulement Qu'en elle vous pouvez m'obliger puissamment[1149-c]. (1639-57)
[1149-a] Ce premier vers de la variante se trouve dans les éditions de 1639-64.
[1149-b] Cependant, pour le prix de ces légères peines. (1644-57)
[1149-c] Ce dernier vers termine l'acte dans les éditions indiquées.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, THEUDAS.
THEUDAS.
Ah! déplorable prince! ah! fortune cruelle! Que je porte à Jason une triste nouvelle!
MÉDÉE, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile[1150].
Arrête, misérable, et m'apprends quel effet 1295 A produit chez le Roi le présent que j'ai fait.
THEUDAS.
Dieux! je suis dans les fers d'une invisible chaîne!
MÉDÉE.
Dépêche, ou ces longueurs attireront[1151] ma haine[1152].
THEUDAS.
Apprenez donc l'effet le plus prodigieux Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux. 1300 Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée, En dépit des soupçons, sans péril s'est trouvée; Et cette épreuve a su si bien les assurer, Qu'incontinent Créuse a voulu s'en parer; Mais cette infortunée à peine l'a vêtue[1153], 1305 Qu'elle sent aussitôt une ardeur qui la tue: Un feu subtil s'allume, et ses brandons épars Sur votre don fatal courent de toutes parts; Et Cléone et le Roi s'y jettent[1154] pour l'éteindre; Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre!) 1310 Ce feu saisit le Roi: ce prince en un moment Se trouve enveloppé du même embrasement.
MÉDÉE.
Courage! enfin il faut que l'un et l'autre meure.
THEUDAS.
La flamme disparoît, mais l'ardeur leur demeure, Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts, 1315 Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps: Qui veut les dépouiller, lui-même les déchire[1155], Et ce nouveau secours est un nouveau martyre[1156].
MÉDÉE.
Que dit mon déloyal? que fait-il là dedans?
THEUDAS.
Jason, sans rien savoir de tous ces accidents, 1320 S'acquitte des devoirs d'une amitié civile A conduire Pollux hors des murs de la ville[1157], Qui va se rendre en hâte aux noces de sa soeur, Dont bientôt Ménélas doit être possesseur; Et j'allois lui porter ce funeste message. 1325
MÉDÉE lui donne[1158] un autre coup de baguette.
Va, tu peux maintenant achever ton voyage.
SCÈNE II[1159].
MÉDÉE.
Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts? Consulte avec loisir tes plus ardents transports. Des bras de mon perfide arracher une femme, Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme? 1330 Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason[1160], Sur qui plus pleinement venger sa trahison! Suppléons-y des miens; immolons avec joie Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie. Nature, je le puis sans violer ta loi: 1335 Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi. Mais ils sont innocents; aussi l'étoit mon frère[1161]: Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père[1162]; Il faut que leur trépas redouble son tourment; Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant. 1340 Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace, La pitié la combat, et se met en sa place; Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur, J'adore les projets qui me faisoient horreur: De l'amour aussitôt je passe à la colère[1163], 1345 Des sentiments de femme aux tendresses de mère[1164]. Cessez dorénavant, pensers irrésolus, D'épargner des enfants que je ne verrai plus. Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître, Ce n'est pas seulement pour caresser un traître: 1350 Il me prive de vous, et je l'en vais[1165] priver[1166]. Mais ma pitié renaît, et revient me braver[1167]; Je n'exécute rien, et mon âme éperdue Entre deux passions demeure suspendue[1168]. N'en délibérons plus, mon bras en résoudra. 1355 Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra; Il ne vous verra plus.... Créon sort tout en rage: Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage[1169].
SCÈNE III.
CRÉON, DOMESTIQUES.
CRÉON.
Loin de me soulager, vous croissez mes tourments[1170]: Le poison à mon corps unit mes vêtements, 1360 Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache[1171], Pour suivre votre main de mes os se détache: Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux[1172]. Ne me déchirez plus, officieux bourreaux: Votre pitié pour moi s'est assez hasardée; 1365 Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée. C'est avancer ma mort que de me secourir; Je ne veux que moi-même à m'aider à mourir. Quoi! vous continuez, canailles infidèles! Plus je vous le défends, plus vous m'êtes rebelles! 1370 Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis: Je serai votre roi, tout mourant que je suis; Si mes commandements ont trop peu d'efficace, Ma rage pour le moins me fera faire place: Il faut ainsi payer votre cruel secours. 1375
(Il se défait d'eux et les chasse à coups d'épée[1173].)
SCÈNE IV.
CRÉON, CRÉUSE, CLÉONE.
CRÉUSE.
Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours? Fuyez-vous l'innocente et malheureuse source D'où prennent tant de maux leur effroyable course? Ce feu qui me consume et dehors et dedans[1174] Vous venge-t-il trop peu de mes voeux imprudents[1175]? Je ne puis excuser mon indiscrète envie, Qui donne le trépas à qui je dois la vie; Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort, Et cessez d'ajouter votre haine à ma mort. L'ardeur qui me dévore, et que j'ai méritée, 1385 Surpasse en cruauté l'aigle de Prométhée, Et je crois qu'Ixion, au choix des châtiments[1176], Préféreroit sa roue à mes embrasements.
CRÉON.
Si ton jeune desir eut beaucoup d'imprudence, Ma fille, j'y devois[1177] opposer ma défense. 1390 Je n'impute qu'à moi l'excès de mes malheurs, Et j'ai part en ta faute ainsi qu'en tes douleurs. Si j'ai quelque regret, ce n'est pas à ma vie, Que le déclin des ans m'auroit bientôt ravie: La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants, 1395 Me porte au fond du coeur des coups bien plus pressants[1178]. Ma fille, c'est donc là ce royal hyménée Dont nous pensions toucher la pompeuse journée! La Parque impitoyable en éteint le flambeau[1179], Et pour lit nuptial il te faut un tombeau! 1400 Ah! rage, désespoir, destins, feux, poisons, charmes, Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes: S'il faut vous assouvir par la mort de deux rois, Faites en ma faveur que je meure deux fois, Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce 1405 De laisser ma couronne à mon unique race, Et cet espoir si doux, qui m'a toujours flatté, De revivre à jamais en sa postérité.
CRÉUSE.
Cléone, soutenez, je chancelle, je tombe[1180]; Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe: 1410 Je sens que je n'ai plus à souffrir qu'un moment. Ne me refusez pas ce triste allégement, Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure, Entre vos bras mourants permettez que je meure. Mes pleurs arrouseront[1181] vos mortels déplaisirs; 1415 Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs. Ah! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme; De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme[1182]. Quoi! vous vous éloignez[1183]?
CRÉON.
Oui, je ne verrai pas, Comme un lâche témoin, ton indigne trépas: 1420 Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre De l'infâme regret de t'avoir pu survivre. Invisible ennemi, sors avecque mon sang.
(Il se tue d'un poignard[1184].)
CRÉUSE.
Courez à lui, Cléone: il se perce le flanc.
CRÉON.
Retourne: c'en est fait. Ma fille, adieu: j'expire, 1425 Et ce dernier soupir met fin à mon martyre: Je laisse à ton Jason le soin de nous venger.
CRÉUSE.
Vain et triste confort! soulagement léger! Mon père....
CLÉONE.
Il ne vit plus, sa grande âme est partie[1185].
CRÉUSE.
Donnez donc à la mienne une même sortie: 1430 Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur, Est déjà si savant à traverser le coeur. Ah! je sens fers, et feux, et poison, tout ensemble: Ce que souffroit mon père à mes peines s'assemble. Hélas! que de douceur[1186] auroit un prompt trépas! 1435 Dépêchez-vous, Cléone: aidez mon foible bras.
CLÉONE.
Ne désespérez point: les Dieux, plus pitoyables, A nos justes clameurs se rendront exorables, Et vous conserveront, en dépit du poison, Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason. 1440 Il arrive, et surpris il change de visage: Je lis dans sa pâleur une secrète rage, Et son étonnement va passer en fureur.
SCÈNE V.
JASON, CRÉUSE, CLÉONE, THEUDAS.
JASON.
Que vois-je ici, grands Dieux! quel spectacle d'horreur[1187]! Où que puissent mes yeux porter ma vue errante, 1445 Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante. Ne t'en va pas, belle âme: attends encore un peu, Et le sang de Médée éteindra tout ce feu; Prends le triste plaisir de voir punir son crime, De te voir immoler cette infâme victime; 1450 Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé[1188], Fournisse le remède au mal qu'il a causé.
CRÉUSE.
Il n'en faut point chercher au poison qui me tue: Laisse-moi le bonheur d'expirer à ta vue, Souffre que j'en jouisse en ce dernier moment: 1455 Mon trépas fera place à ton ressentiment; Le mien cède à l'ardeur dont je suis possédée; J'aime mieux voir Jason que la mort de Médée. Approche, cher amant, et retiens ces transports: Mais garde de toucher ce misérable corps; 1460 Ce brasier, que le charme ou répand ou modère, A négligé Cléone, et dévoré mon père: Au gré de ma rivale il est contagieux. Jason, ce m'est assez de mourir à tes yeux: Empêche les plaisirs qu'elle attend de ta peine; 1465 N'attire point ces feux esclaves de sa haine. Ah! quel âpre tourment! quels douloureux abois! Et que je sens de morts sans mourir une fois!
JASON.
Quoi! vous m'estimez donc si lâche que de vivre? Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre! Ma reine, si l'hymen n'a pu joindre nos corps, Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts; Et l'on verra Charon passer chez Rhadamante, Dans une même barque, et l'amant et l'amante. Hélas! vous recevez, par ce présent charmé, 1475 Le déplorable prix de m'avoir trop aimé; Et puisque cette robe a causé votre perte, Je dois être puni de vous l'avoir offerte[1189]. Quoi! ce poison m'épargne, et ces feux impuissants Refusent de finir les douleurs que je sens! 1480 Il faut donc que je vive, et vous m'êtes ravie! Justes Dieux! quel forfait me condamne à la vie? Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour Que de la voir mourir, et de souffrir le jour? Non, non; si par ces feux mon attente est trompée, 1485 J'ai de quoi m'affranchir au bout de mon épée; Et l'exemple du Roi, de sa main transpercé, Qui nage dans les flots du sang qu'il a versé, Instruit suffisamment un généreux courage Des moyens de braver le destin qui l'outrage. 1490
CRÉUSE.
Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir, Ne t'abandonne point aux coups du désespoir: Vis pour sauver ton nom de cette ignominie, Que Créuse soit morte, et Médée impunie; Vis pour garder le mien en ton coeur affligé, 1495 Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé. Adieu: donne la main; que malgré ta jalouse, J'emporte chez Pluton le nom de ton épouse. Ah! douleurs! C'en est fait, je meurs à cette fois, Et perds en ce moment la vie avec la voix. 1500 Si tu m'aimes....
JASON.
Ce mot lui coupe la parole; Et je ne suivrai pas son âme qui s'envole? Mon esprit, retenu par ses commandements, Réserve encor ma vie à de pires tourments[1190]! Pardonne, chère épouse, à mon obéissance; 1505 Mon déplaisir mortel défère à ta puissance, Et de mes jours maudits tout prêt de triompher, De peur de te déplaire, il n'ose m'étouffer. Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière, Délivrer par sa mort mon âme prisonnière. 1510 Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps: Contre tous ses démons mes bras sont assez forts, Et la part que votre aide auroit en ma vengeance Ne m'en permettoit pas une entière allégeance. Préparez seulement des gênes, des bourreaux; 1515 Devenez inventifs en supplices nouveaux, Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe, Que son coupable sang leur vaille une hécatombe; Et si cette victime, en mourant mille fois, N'apaise point encor les mânes de deux rois, 1520 Je serai la seconde; et mon esprit fidèle Ira gêner là-bas son âme criminelle, Ira faire assembler pour sa punition Les peines de Titye à celles d'Ixion.
(Cléone et le reste emportent les corps[1191] de Créon et de Créuse, et Jason continue seul.)
Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice? 1525 Elle m'est un plaisir, et non pas un supplice. Mourir, c'est seulement auprès d'eux me ranger; C'est rejoindre Créuse, et non pas la venger. Instruments des fureurs d'une mère insensée, Indignes rejetons de mon amour passée, 1530 Quel malheureux destin vous avoit réservés A porter le trépas à qui vous a sauvés? C'est vous, petits ingrats, que malgré la nature Il me faut immoler dessus leur sépulture. Que la sorcière en vous commence de souffrir: 1535 Que son premier tourment soit de vous voir mourir. Toutefois qu'ont-ils fait, qu'obéir à leur mère?
SCÈNE VI.
MÉDÉE, JASON.
MÉDÉE, en haut sur un balcon[1192].
Lâche, ton désespoir encore en délibère? Lève les yeux, perfide, et reconnois ce bras Qui t'a déjà vengé de ces petits ingrats: 1540 Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes, Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes. Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau Laissent la place vide à ton hymen nouveau[1193]. Réjouis-t'en, Jason, va posséder Créuse: 1545 Tu n'auras plus ici personne qui t'accuse; Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi De reproches secrets à ton manque de foi.
JASON.
Horreur de la nature, exécrable tigresse[1194]!
MÉDÉE.
Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse[1195]: 1550 A cet objet si cher tu dois tous tes discours; Parler encore à moi, c'est trahir tes amours. Va lui, va lui conter tes rares aventures, Et contre mes effets ne combats point d'injures.
JASON.
Quoi! tu m'oses braver, et ta brutalité 1555 Pense encore échapper à mon bras irrité? Tu redoubles ta peine avec cette insolence.
MÉDÉE.
Et que peut contre moi ta débile vaillance? Mon art faisoit ta force, et tes exploits[1196] guerriers Tiennent de mon secours ce qu'ils ont de lauriers. 1560
JASON.
Ah! c'est trop en souffrir: il faut qu'un prompt supplice De tant de cruautés à la fin te punisse. Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison[1197]; Que des bourreaux soudain m'en fassent la raison: Ta tête répondra de tant de barbaries. 1565
MÉDÉE, en l'air dans un char tiré par deux dragons[1198].
Que sert de t'emporter à ces vaines furies? Épargne, cher époux, des efforts que tu perds; Vois les chemins de l'air qui me sont tous ouverts: C'est par là que je fuis[1199], et que je t'abandonne Pour courir à l'exil que ton change m'ordonne. 1570 Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailés. Enfin je n'ai pas mal employé la journée Que la bonté du Roi, de grâce, m'a donnée[1200]; Mes desirs sont contents. Mon père et mon pays, 1575 Je ne me repens plus de vous avoir trahis; Avec cette douceur j'en accepte le blâme. Adieu, parjure: apprends à connoître ta femme[1201]; Souviens-toi de sa fuite, et songe une autre fois Lequel est plus à craindre ou d'elle ou de deux rois. 1580
SCÈNE VII.
JASON.
O Dieux! ce char volant, disparu dans la nue, La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue; Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance, 1585 Où dois-je désormais chercher quelque allégeance? Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtiments de tant d'assassinats? Va, furie exécrable, en quelque coin de terre Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre: 1590 J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. Mais que me servira cette vaine poursuite, Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, Si toujours tes dragons sont prêts à t'enlever, 1595 Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver? Malheureux, ne perds point contre une telle audace De ta juste fureur l'impuissante menace; Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion D'accroître sa victoire[1202] et ta confusion. 1600 Misérable! perfide! ainsi donc ta foiblesse Épargne la sorcière, et trahit ta princesse! Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses desirs, Et ton obéissance à ses derniers soupirs? Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande: 1605 Ne lui refuse point un sang qu'elle demande; Écoute les accents de sa mourante voix, Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. A qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, 1610 Tigresse, tu mourras, et malgré ton savoir, Mon amour te verra soumise à son pouvoir; Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine: Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine. Mais quoi! je vous écoute, impuissantes chaleurs! 1615 Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée, C'est préparer encore un triomphe à Médée. Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas. 1620 Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'amuse, Cessez de m'empêcher de rejoindre Créuse. Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux, M'a laissé la vengeance; et je la laisse aux Dieux: Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice, 1625 Peuvent de la sorcière achever le supplice. Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux[1203].
(Il se tue[1204].)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[1150] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639.
[1151] Dans l'édition de 1692, Thomas Corneille a remplacé attireront par t'attireront.
[1152] Var. [Dépêche, ou ces longueurs attireront ma haine.] Ma verge, qui déjà t'empêche de courir, N'a que trop de vertu pour te faire mourir. Garde-toi seulement d'irriter ma colère. Et pense que ta mort dépend de me déplaire. THEUD. Apprenez un effet le plus prodigieux. (1639-57)
[1153] Var. Cette pauvre princesse à peine l'a vêtue. (1639-60)
[1154] Il y a s'y jette, au singulier, dans l'édition de 1682.
[1155] Var. Qui veut les dépouiller, eux-mêmes les déchire, Et l'aide qu'on leur donne est un nouveau martyre. (1639-57)
[1156] Voyez la Médée d'Euripide, vers 1207, 1208.
[1157] Var. A convoyer Pollux hors des murs de la ville, Qui court à grande hâte aux noces de sa soeur. (1639-57)
[1158] Var. MÉDÉE, lui donnant, etc. (1644-60)--Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639.
[1159] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans l'édition de 1639.
[1160] Ex pellice utinam liberos hostis meus Aliquos haberet!
(Sénèque, Médée, vers 920, 921.)
[1161] . . . . . . . . . Non sunt mei. . . . . . . Crimine et culpa carent; Sunt innocentes: fateor; et frater fuit.
(Ibidem, vers 934-936.)
[1162] Scelus est Iason genitor.
(Ibidem, vers 933.)
[1163] Var. De l'amour aussitôt je tombe à la colère. (1639)
[1164] Cor pepulit horror. . . . . . . . . . Pectusque tremuit; ira discessit loco, Materque tota, conjuge expulsa, redit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quid, anime, titubas? . . . . . . . . Variamque nunc huc ira, nunc illuc amor Diducit? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ira pietatem fugat, Iramque pietas.
(Sénèque, Médée, vers 926-928 et 937-944.)
[1165] Dans l'édition de 1682, on a imprimé je l'en va, pour je l'en vais (vay).
[1166] Jamjam meo rapientur avulsi e sinu. . . . . . . . Osculis percant patris, Periere matri.
(Sénèque, Médée, vers 949-951.)
[1167] Var. Mais ma pitié retourne, et revient me braver. (1639-57)
[1168] . . . . . Anceps æstus incertam rapit.
(Sénèque, Médée, vers 939.)
[1169] Var. Allons à son trépas ajouter ce carnage. (1639)
[1170] Var. Loin de me secourir, vous croissez mes tourments. (1639-57)
[1171] Var. Et ma peau, qu'avec eux votre pitié m'arrache. (1639-57)
[1172] Var. Voyez comme mon sang en coule en mille lieux: Ne me déchirez plus, bourreaux officieux; Fuyez, ou ma fureur une fois débordée Dans ces pieux devoirs vous prendra pour Médée. (1639-57)
[1173] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1639.
[1174] Var. Ce feu qui me consomme et dehors et dedans. (1639)
[1175] Var. Punit-il point assez mes souhaits imprudents? (1639-57)
[1176] Var. Et je crois qu'Ixion, au choix des sentiments. (1639)
[1177] L'édition de 1682 a, par erreur: devrois, pour devois.
[1178] Var. Me porte bien des coups plus vifs et plus pressants. (1639-57)
[1179] Var. L'impiteuse Clothon en porte le flambeau. (1639-57)
[1180] Var. Cléone, soutenez, les forces me défaillent, Et ma vigueur succombe aux douleurs qui m'assaillent; Le coeur me va manquer, je n'en puis plus, hélas! Ne me refusez point ce funeste soulas, Monsieur, et si pour moi quelque amour vous demeure. (1639-57)
[1181] L'édition de 1663 est la seule qui porte arroseront.
[1182] Var. [De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme.] CRÉON. Ah! ma fille. CRÉUSE. Ah! mon père. CLÉONE. A ces embrassements, Qui retiendroit ses pleurs et ses gémissements? Dans ces ardents baisers leurs âmes se confondent, Et leurs tristes sanglots seulement se répondent. CRÉUSE. Hé quoi! vous me quittez? [CRÉON. Oui, je ne verrai pas.] (1639)
[1183] Var. Quoi! vous me refusez? (1644-57)
[1184] Ces mots ne sont pas dans l'édition de 1639.
[1185] VAR. Il ne vit plus, sa belle âme est partie. (1639)
[1186] L'édition de 1682 a seule douceurs, au pluriel.
[1187] Var. Que vois-je ici, bons Dieux! quel spectacle d'horreur! Quelque part que mes yeux portent ma vue errante. (1639-57)
[1188] Var. Et que ce scorpion sur ta plaie écrasé. (1639)
[1189] Var. [Je dois être puni de vous l'avoir offerte.] Trop heureux si sa force agissant en mes mains Eût de notre ennemie éventé les desseins, Et détournant sur moi ses trames déloyales, Mon âme eût satisfait pour deux âmes royales; Mais ce poison m'épargne, et ces feux impuissants. (1639-57)
[1190] Var. [Réserve encor ma vie à de pires tourments!] O honte! mes regrets permettent que je vive, Et ne secourent pas ma main qu'elle captive; Leur atteinte est trop foible, et dans un tel malheur Je suis trop peu touché pour mourir de douleur. [Pardonne, chère épouse, à mon obéissance.] (1639-57)
[1191] Il y a le corps, pour les corps, dans l'édition de 1682.--Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1192] Var. Étant en haut sur un balcon. (1657)--Elle est en haut sur un balcon. (1663, en marge.)--Cette indication manque dans l'édition de 1639.
[1193] Var. Laisse la place vide à ton hymen nouveau. (1639)
[1194] Voyez la Médée d'Euripide, vers 1314, 1315.
[1195] I nunc superbe, virginum thalamos pete.
(Sénèque, Médée, vers 1007.)
--Dans Euripide (vers 621-623) c'est avant la mort de Créuse que Médée dit à Jason: «Va, le désir de voir ta nouvelle épouse te subjugue.... Va l'épouser, etc.»
[1196] Au lieu de: exploits, on lit: effets, dans l'édition de 1682, ce qui est évidemment une faute.
[1197] . . . . Huc, huc, fortis, armigeri, cohors, Conferte tela, vertite ex imo domum.
(Sénèque, Médée, vers 980, 981.)
[1198] Cette indication manque aussi dans l'édition de 1639.
[1199] Sic fugere soleo: patuit in coelum via.
(Ibidem, vers 1022.)
[1200] Meus dies est: tempore accepto utimur.
(Ibidem, vers 1017.)
[1201] . . . . Conjugem agnoscis tuam?
(Ibidem, vers 1021.)
[1202] On a imprimé par erreur victime, pour victoire, dans l'édition de 1682.
[1203] Var. Si je te vais revoir plus tôt que tu ne veux. (1639-57)
[1204] Ces mots ne se trouvent pas dans l'édition de 1639.