L'ILLUSION.
COMÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
PRIDAMANT, DORANTE.
DORANTE.
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226], N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour, N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres 5 Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. N'avancez pas: son art au pied de ce rocher A mis de quoi punir qui s'en ose approcher; Et cette large bouche est un mur invisible, Où l'air en sa faveur devient inaccessible, 10 Et lui fait un rempart, dont les funestes bords Sur un peu de poussière étalent mille morts. Jaloux de son repos plus que de sa défense, Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense; Malgré l'empressement d'un curieux désir[1227], 15 Il faut, pour lui parler, attendre son loisir: Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure Où pour se divertir il sort de sa demeure[1228].
PRIDAMANT.
J'en attends peu de chose, et brûle de le voir. J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. 20 Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes, Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, A caché pour jamais sa présence à mes yeux. Sous ombre qu'il prenoit un peu trop de licence, 25 Contre ses libertés je roidis ma puissance; Je croyois le dompter à force de punir[1229], Et ma sévérité ne fit que le bannir. Mon âme vit l'erreur dont elle étoit séduite: Je l'outrageois présent, et je pleurai sa fuite; 30 Et l'amour paternel me fit bientôt sentir D'une injuste rigueur un juste repentir. Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage: Toujours le même soin travaille mes esprits; 35 Et ces longues erreurs[1230] ne m'en ont rien appris. Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, Et n'attendant plus rien de la prudence humaine, Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts[1231], J'ai déjà sur ce point consulté les enfers. 40 J'ai vu les plus fameux en la haute science[1232] Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience: On m'en faisoit l'état que vous faites de lui[1233], Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui. L'enfer devient muet quand il me faut répondre, 45 Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.
DORANTE.
Ne traitez pas Alcandre en homme du commun; Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un. Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre, Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre; 50 Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons, Contre ses ennemis il fait des bataillons; Que de ses mots savants les forces inconnues Transportent les rochers, font descendre les nues, Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils; 55 Vous n'avez pas besoin de miracles pareils: Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées, Qu'il connoît l'avenir et les choses passées[1234]; Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers, Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. 60 Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvois le croire: Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire; Et je fus étonné d'entendre le discours[1235] Des traits les plus cachés de toutes mes amours[1236].
PRIDAMANT.
Vous m'en dites beaucoup.
DORANTE.
J'en ai vu davantage. 65
PRIDAMANT.
Vous essayez en vain de me donner courage; Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit.
DORANTE.
Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne Pour venir faire ici le noble de campagne, 70 Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin, M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin, De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente: Quiconque le consulte en sort l'âme contente. Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger: 75 D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger, Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières Vous obtiendra de lui des faveurs singulières.
PRIDAMANT.
Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux.
DORANTE.
Espérez mieux: il sort, et s'avance vers nous[1237]. 80 Regardez-le marcher; ce visage si grave, Dont le rare savoir tient la nature esclave, N'a sauvé toutefois des ravages du temps Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans; Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, 85 Le mouvement facile, et les démarches justes: Des ressorts inconnus agitent le vieillard, Et font de tous ses pas[1238] des miracles de l'art.
SCÈNE II.
ALCANDRE, PRIDAMANT, DORANTE.
DORANTE.
Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, 90 A qui rien n'est secret dans nos intentions, Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions: Si de ton art divin le pouvoir admirable Jamais en ma faveur se rendit secourable, De ce père affligé soulage les douleurs; 95 Une vieille amitié prend part en ses malheurs. Rennes ainsi qu'à moi lui donna la naissance[1239], Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance; Là son fils, pareil d'âge et de condition[1240], S'unissant avec moi d'étroite affection.... 100
ALCANDRE.
Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène: Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine. Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement Par un juste remords te gêne incessamment? Qu'une obstination à te montrer sévère 105 L'a banni de ta vue, et cause ta misère? Qu'en vain, au repentir de ta sévérité, Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité?
PRIDAMANT.
Oracle de nos jours, qui connois toutes choses[1241], En vain de ma douleur je cacherois les causes; 110 Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, Et vois trop clairement les secrets de mon coeur. Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices: Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, 115 Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans. Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles[1242]; L'amour pour le trouver me fournira des ailes. Où fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller? Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler. 120
ALCANDRE.
Commencez d'espérer: vous saurez par mes charmes Ce que le ciel vengeur refusoit à vos larmes. Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur: De son bannissement il tire son bonheur. C'est peu de vous le dire: en faveur de Dorante 125 Je vous veux faire voir sa fortune éclatante[1243]. Les novices de l'art, avec tous leurs encens[1244], Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants, Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies[1245], Apportent au métier des longueurs infinies, 130 Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur Pour se faire valoir et pour vous faire peur[1246]: Ma baguette à la main, j'en ferai davantage.
(Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau derrière lequel sont en parade les plus beaux habits des comédiens.)
Jugez de votre fils par un tel équipage: Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur? Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur[1247]?
PRIDAMANT.
D'un amour paternel vous flattez les tendresses; Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses[1248], Et sa condition ne sauroit consentir[1249] Que d'une telle pompe il s'ose revêtir. 140
ALCANDRE.
Sous un meilleur destin sa fortune rangée, Et sa condition avec le temps changée, Personne maintenant n'a de quoi murmurer Qu'en public de la sorte il aime à se parer[1250].
PRIDAMANT.
A cet espoir si doux j'abandonne mon âme; 145 Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme: Seroit-il marié?
ALCANDRE.
Je vais de ses amours Et de tous ses hasards vous faire le discours. Toutefois, si votre âme étoit assez hardie, Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, 150 Et tous ses accidents[1251] devant vous exprimés Par des spectres pareils à des corps animés: Il ne leur manquera ni geste ni parole.
PRIDAMANT.
Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole: Le portrait de celui que je cherche en tous lieux 155 Pourroit-il par sa vue épouvanter mes yeux?
ALCANDRE[1252].
Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète.
PRIDAMANT.
Pour un si bon ami je n'ai point de secrets.
DORANTE.
Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts[1253]; 160 Je vous attends chez moi.
ALCANDRE.
Ce soir, si bon lui semble, Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.
SCÈNE III.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur; Toutes ses actions ne vous font pas honneur, Et je serois marri d'exposer sa misère 165 En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père. Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin A peine lui dura du soir jusqu'au matin; Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, 170 Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi. Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi. Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire[1254]; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. Ennuyé de la plume, il la quitta soudain[1255], 175 Et fit danser un singe au faubourg[1256] Saint-Germain[1257] Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine Enrichit les chanteurs de la Samaritaine[1258]. Son style prit après de plus beaux ornements; Il se hasarda même à faire des romans, 180 Des chansons pour Gautier[1259], des pointes pour Guillaume[1260]. Depuis, il trafiqua de chapelets de baume[1261], Vendit du mithridate en maître opérateur, Revint dans le Palais, et fut solliciteur. Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, 185 Sayavèdre, et Gusman[1262], ne prirent tant de formes: C'étoit là pour Dorante un honnête entretien!
PRIDAMANT.
Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien!
ALCANDRE.
Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, Dont le peu de longueur épargne votre honte. 190 Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit, Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit; Et là, comme il pensoit au choix d'un exercice, Un brave du pays l'a pris à son service. Ce guerrier amoureux en a fait son agent: 195 Cette commission l'a remeublé d'argent; Il sait avec adresse, en portant les paroles, De la vaillante dupe attraper les pistoles; Même de son agent il s'est fait son rival, Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal. 200 Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire, Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire, Et la même action qu'il pratique aujourd'hui.
PRIDAMANT.
Que déjà cet espoir soulage mon ennui!
ALCANDRE.
Il a caché son nom en battant la campagne, 205 Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne: C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer. Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer. Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience; N'en concevez pourtant aucune défiance: 210 C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir. Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[1223] L'indication de ce rôle et des deux suivants manque dans l'édition de 1639.
[1224] On lit de plus, à la suite de ce rôle, dans les éditions de 1639-1657: ROSINE, princesse d'Angleterre, femme de Florilame
[1225] Le lieu de la scène n'est pas marqué dans l'édition de 1639.
[1226] Var. Ce grand mage, dont l'art commande à la nature. (1639-57)
[1227] Var. Si bien que ceux qu'amène un curieux desir Pour consulter Alcandre attendent son loisir. (1639-57)
[1228] Var. Que pour se divertir il sort de sa demeure. (1639-64)
[1229] Var. Je croyois le réduire à force de punir. (1639-57)
[1230] Longues erreurs, longs voyages.
[1231] Var. Pour trouver quelque fin à tant de maux soufferts. (1639)
[1232] Var. J'ai vu les plus fameux en ces noires sciences Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expériences. (1639-57)
[1233] Var. On en faisoit l'état que vous faites de lui. (1639-57)
[1234] Var. Et connoît l'avenir et les choses passées. (1639)
[1235] Var. Et je fus étonné d'entendre les discours. (1639)
[1236] Var. Des traits les plus cachés de mes jeunes amours. (1639-60)
[1237] Var. Espérez mieux: il sort, et s'avance vers vous. (1639)
[1238] L'édition de 1639 donne, par erreur sans doute, ces pas, pour ses pas. Un peu plus bas, au vers 98, il y a de même ces bras, pour ses bras.
[1239] Var. Rennes ainsi qu'à moi lui donne la naissance. (1639)
[1240] Var. Là de son fils et moi naquit l'affection: Nous étions pareils d'âge et de condition. (1639-57)
[1241] Var. Oracle de nos jours, qui connoît toutes choses. (1639)
[1242] Var. Je le tiendrai rendu si j'en sais des nouvelles. (1639-68)
[1243] Var. Je veux vous faire voir sa fortune éclatante. (1639-64)
[1244] Var. Les novices de l'art, avecque leurs encens. (1639-57)
[1245] L'édition originale (1639) nous offre ici une variante qui pourrait s'expliquer, mais qui est corrigée comme une faute dans l'errata:
Leurs herbes, fleurs, parfums et leurs cérémonies.
[1246] Var. Pour les faire valoir et pour vous faire peur. (1639)
[1247] Chapuzeau, dans un chapitre de son Théâtre françois qui a pour titre Grande dépense en habits (p. 170), nous donne quelques détails qui prouvent que Pridamant parle ici sans aucune exagération: «Cet article de la dépense des comédiens est plus considérable qu'on ne s'imagine. Il y a peu de pièces nouvelles qui ne leur coûtent de nouveaux ajustements, et le faux or ni le faux argent qui rougissent bientôt n'y étant pas employés, un habit à la romaine ira souvent à cinq cents écus. Ils aiment mieux user de ménage en toute autre chose pour donner plus de contentement au public, et il y a tel comédien dont l'équipage vaut plus de dix mille francs. Il est vrai que lorsqu'ils représentent une pièce qui n'est uniquement que pour les plaisirs du Roi, les gentilshommes de la chambre ont ordre de donner à chaque acteur, pour les ajustements nécessaires, une somme de cent écus ou quatre cents livres, et s'il arrive qu'un même acteur ait deux ou trois personnages à représenter, il touche de l'argent comme pour deux ou trois.»
[1248] Var. Mon fils n'est point du rang à porter ces richesses. (1639)
[1249] Var. Et sa condition ne sauroit endurer Qu'avecque tant de pompe il ose se parer. (1639-57)
[1250] Var. Qu'en public de la sorte il ose se parer. (1639-57)
[1251] L'édition de 1682 a seule ici: ces accidents, pour ses accidents.
[1252] Après le nom d'ALCANDRE, Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a ajouté ici, et plus bas à la fin de la scène: à Dorante, indication qui n'est pas inutile pour la clarté.
[1253] Var. Il vous faut sans réplique accepter ses arrêts. (1639)
[1254] Un grand nombre d'écrivains publics étaient alors établis dans le cloître de Saint-Innocent. L'auteur d'un petit écrit publié en 1615 et qui a pour titre Le Secrétaire de Saint-Innocent, fait l'apologie de cette profession, «laquelle, dit-il, ne me fait pas.... si peu d'honneur, qu'il n'y ait encore un des marguilliers et deux bourgeois de la paroisse qui me saluent les premiers quand ils me rencontrent et me disent en passant: «Dieu vous gard', Monsieur!» Qu'en pourroit attendre davantage un gentilhomme de dix mille francs de rente? Il s'en sentiroit bien fort honoré.» Quant aux profits, ils n'étaient pas bien considérables, à ce qu'il paraît; car nous voyons un charbonnier et un crocheteur aborder l'écrivain, lui payer à boire; après quoi, le charbonnier lui dit: «Vous ne serez pas malcontent de nous, qui avons encore chacun une pièce de cinq sous de reste après avoir bu.» Ce qui fait dire à l'auteur, émerveillé d'une si bonne aubaine: «Qui fut bien aise d'une si belle et si utile occasion, à laquelle chaque bissexte n'en porte pas deux semblables? ce fut moi.»--Voyez encore, dans la Ville de Paris en vers burlesques de Berthod, le long morceau où il décrit la conduite et le style des secrétaires de Saint-Innocent.
[1255] Var. Ennuyé de la plume, il le quitta soudain. (1644-68)
--Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, par erreur: se quitta, pour le quitta.
[1256] A la foire Saint-Germain, qui se tenait sur l'emplacement actuel du marché Saint-Germain et s'étendait jusqu'à l'extrémité de la rue de Tournon et aux environs du Luxembourg. Elle s'ouvrait le 3 février; elle a eu lieu pour la dernière fois en 1789.
[1257] Var. Et dans l'Académie il joua de la main. (1639)
[1258] La fontaine de la Samaritaine, élevée sur le Pont-Neuf, tirait son nom d'un groupe de bronze doré représentant Jésus et la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Elle a été entièrement détruite en 1812.--Nous appelons encore ponts-neufs les chansons qui courent les rues.
[1259] On pourrait être tenté de croire qu'il est question de Gautier-Garguille, comédien d'abord au Marais, et ensuite à l'Hôtel de Bourgogne; mais les noms Gautier et Guillaume s'employaient autrefois d'une manière générale, comme aujourd'hui Pierre et Paul. Voyez Godefroy, Lexique de Corneille, tome II, p. 433.
[1260] Il ne s'agit pas ici de Gros-Guillaume. Voyez la note précédente.
[1261] Var. Depuis il trafiqua des chapelets de baume. (1654 et 60)
[1262] Buscon, Lazarille, Gusman sont les héros de divers romans espagnols, du genre picaresque, dont il avait paru des traductions françaises, soit à la fin du seizième, soit au commencement du dix-septième siècle. Celui auquel Buscon donne son nom a pour auteur don François Quevedo de Villegas, et a été publié en français en 1633. Les aventures de Lazarille de Tormes ont été attribuées par les uns à Diego Hurtado de Mendoza, par d'autres à Jean de Ortega: une traduction française de la première partie a paru dès 1560; une autre, de la première et de la seconde, en 1620. La vie et les gestes de Guzman d'Alfarache, écrits en espagnol par Matthieu Aleman, furent traduits en français, en 1600, puis en 1632. Sayavèdre ou Sayavedra est un chevalier d'industrie, qui, après avoir dépouillé Guzman d'Alfarache de tout ce qu'il possédait, devient son domestique et partage quelque temps sa vie aventureuse. Voyez les livres IV et V du roman.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Quoi qui s'offre[1263] à nos yeux, n'en ayez point d'effroi[1264]; De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi: Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paroître Sous deux fantômes vains votre fils et son maître.
PRIDAMANT.
O Dieux! je sens mon âme après lui s'envoler.
ALCANDRE.
Faites-lui du silence, et l'écoutez parler. 220
SCÈNE II.
MATAMORE, CLINDOR.
CLINDOR.
Quoi! Monsieur, vous rêvez! et cette âme hautaine, Après tant de beaux faits, semble être encore en peine! N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers[1265]?
MATAMORE.
Il est vrai que je rêve, et ne saurois résoudre 225 Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.
CLINDOR.
Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor: Qu'ajouteroit leur perte à votre renommée? D'ailleurs quand auriez-vous rassemblé votre armée[1266]?
MATAMORE.
Mon armée? Ah, poltron! ah, traître! pour leur mort Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles[1267], Défait les escadrons, et gagne les batailles. Mon courage invaincu contre les empereurs 235 N'arme que la moitié de ses moindres fureurs; D'un seul commandement que je fais aux trois Parques, Je dépeuple l'État des plus heureux monarques; Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats: Je couche d'un revers mille ennemis à bas. 240 D'un souffle je réduis leurs projets en fumée; Et tu m'oses parler cependant d'une armée! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars: Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards, Veillaque[1268]. Toutefois je songe à ma maîtresse: 245 Ce penser m'adoucit: va, ma colère cesse[1269], Et ce petit archer qui dompte tous les Dieux Vient de chasser la mort qui logeoit dans mes yeux. Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine; 250 Et, pensant au bel oeil qui tient ma liberté, Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté.
CLINDOR.
O Dieux! en un moment que tout vous est possible! Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible[1270], Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, 255 Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur[1271].
MATAMORE.
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme: Quand je veux, j'épouvante; et quand je veux, je charme; Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. 260 Du temps que ma beauté m'étoit inséparable, Leurs persécutions me rendoient misérable: Je ne pouvois sortir sans les faire pâmer. Mille mouroient par jour à force de m'aimer: J'avois des rendez-vous de toutes les princesses; 265 Les reines à l'envi mendioient mes caresses; Celle d'Éthïopie, et celle du Japon, Dans leurs soupirs d'amour ne mêloient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes troublèrent[1272]; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent: 270 J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.
CLINDOR.
Son mécontentement n'alloit qu'à votre honneur.
MATAMORE.
Ces pratiques nuisoient à mes desseins de guerre, Et pouvoient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrêter, 275 J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui[1273] fît cesser les flammes Et l'importunité dont m'accabloient les dames: Qu'autrement ma colère iroit dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des Dieux, 280 Et donneroit à Mars à gouverner sa foudre[1274]. La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre: Ce que je demandois fut prêt en un moment; Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.
CLINDOR.
Que j'aurois, sans cela, de poulets à vous rendre! 285
MATAMORE.
De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, Sinon de.... Tu m'entends? Que dit-elle de moi?
CLINDOR.
Que vous êtes des coeurs et le charme et l'effroi; Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, Son sort est plus heureux que celui des Déesses. 290
MATAMORE.
Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois, Les Déesses aussi se rangeoient sous mes lois; Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature, Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver. 295 Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, Et ce visible Dieu, que tant de monde adore, Pour marcher devant lui ne trouvoit point d'Aurore: On la cherchoit partout, au lit du vieux Tithon, Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon; 300 Et faute de trouver cette belle fourrière[1275], Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière[1276].
CLINDOR.
Où pouvoit être alors la reine des clartés[1277]?
MATAMORE.
Au milieu de ma chambre, à m'offrir ses beautés. Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes; 305 Mon coeur fut insensible à ses plus puissants charmes; Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour[1278] Fut un ordre précis d'aller rendre le jour.
CLINDOR.
Cet étrange accident me revient en mémoire; J'étois lors en Mexique, où j'en appris l'histoire, 310 Et j'entendis conter que la Perse en courroux De l'affront de son Dieu murmuroit contre vous.
MATAMORE.
J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie; Mais j'étois engagé dans la Transylvanie, Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser, 315 A force de présents me surent apaiser.
CLINDOR.
Que la clémence est belle en un si grand courage!
MATAMORE.
Contemple, mon ami, contemple ce visage: Tu vois un abrégé de toutes les vertus. D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus, 320 Dont la race est périe, et la terre déserte, Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte. Tous ceux qui font hommage à mes perfections Conservent leurs États par leurs submissions. En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, 325 Je ne leur rase point de château ni de ville: Je les souffre régner, mais chez les Africains, Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, J'ai détruit les pays[1279] pour punir leurs monarques[1280], Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques: 330 Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.
CLINDOR.
Revenons à l'amour: voici votre maîtresse.
MATAMORE.
Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.
CLINDOR.
Où vous retirez-vous?
MATAMORE.
Ce fat n'est pas vaillant; 335 Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, Il seroit assez vain pour me faire querelle.
CLINDOR.
Ce seroit bien courir lui-même à son malheur.
MATAMORE.
Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur[1281]. 340
CLINDOR.
Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.
MATAMORE.
Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible; Je ne saurois me faire effroyable à demi: Je tuerois ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l'heure qui les sépare. 345
CLINDOR.
Comme votre valeur, votre prudence est rare.
SCÈNE III.
ADRASTE, ISABELLE.
ADRASTE.
Hélas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien! Je soupire, j'endure, et je n'avance rien; Et malgré les transports de mon amour extrême, Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime. 350
ISABELLE.
Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez. Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez: Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence; Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance, Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi[1282] de crédit, Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point. 360
ADRASTE.
Cruelle, est-ce là donc[1283] ce que vos injustices Ont réservé de prix à de si longs services? Et mon fidèle amour est-il si criminel Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?
ISABELLE.
Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses: Des épines pour moi, vous les nommez des roses; Ce que vous appelez service, affection, Je l'appelle supplice et persécution. Chacun dans sa croyance également s'obstine. Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; 370 Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284] Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.
ADRASTE.
N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes! Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, 375 Ne me donna de coeur que pour vous adorer[1285]. Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286]; Avant que de vous voir vous l'avez possédée; Et quand je me rendis à des regards si doux[1287], Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, 380 Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.
ISABELLE.
Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288]; Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr: Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289], 385 Ou d'un crime secret il vous livre à la peine; Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.
ADRASTE.
La grandeur de mes maux vous étant si connue, Me refuserez-vous la pitié qui m'est due? 390
ISABELLE.
Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus Que je vois ces tourments tout à fait superflus[1290], Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance Que l'incommode honneur d'une triste constance.
ADRASTE.
Un père l'autorise, et mon feu maltraité 395 Enfin aura recours à son autorité.
ISABELLE.
Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291]; Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.
ADRASTE.
J'espère voir pourtant, avant la fin du jour, Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. 400
ISABELLE.
Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe, Un amant accablé de nouvelle disgrâce.
ADRASTE.
Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais?
ISABELLE.
Allez trouver mon père, et me laissez en paix.
ADRASTE.
Votre âme, au repentir de sa froideur passée, 405 Ne la veut point quitter sans être un peu forcée: J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments Que c'est pour obéir à vos commandements.
ISABELLE.
Allez continuer une vaine poursuite.
SCÈNE IV.
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.
MATAMORE.
Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite? 410 M'a-t-il bien su quitter la place au même instant?
ISABELLE.
Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant, Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292] N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.
MATAMORE.
Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner, 415 Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner: Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire; J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire.
ISABELLE.
Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur; Je ne veux point régner que dessus votre coeur: 420 Toute l'ambition que me donne ma flamme, C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre âme.
MATAMORE.
Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir, Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; 425 Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets, Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.
ISABELLE.
L'éclat de tels suivants attireroit l'envie Sur le rare bonheur où je coule ma vie; 430 Le commerce discret de nos affections N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294].
MATAMORE.
Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode; Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode. Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis: Je les rends aussitôt que je les ai conquis, Et me suis vu charmer quantité de princesses, Sans que jamais mon coeur les voulût pour maîtresses[1295].
ISABELLE.
Certes en ce point seul je manque un peu de foi. Que vous ayez quitté des princesses pour moi! 440 Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose[1296]!
MATAMORE[1297].
Je crois que la Montagne en saura quelque chose. Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi, Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi, Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298] 445 Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie[1299]?
CLINDOR.
Par vos mépris enfin l'une et l'autre[1300] mourut. J'étois lors en Égypte, où le bruit en courut; Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. 450 Vous veniez d'assommer dix géants en un jour; Vous aviez désolé les pays d'alentour, Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, Et défait, vers Damas, cent mille combattants. 455
MATAMORE.
Que tu remarques bien et les lieux et les temps! Je l'avois oublié.
ISABELLE.
Des faits si pleins de gloire Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire?
MATAMORE.
Trop pleine de lauriers remportés sur les rois[1301], Je ne la charge point de ces menus exploits. 460
SCÈNE V[1302].
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, PAGE.
PAGE.
Monsieur.
MATAMORE.
Que veux-tu, page?
PAGE.
Un courrier vous demande.
MATAMORE.
D'où vient-il?
PAGE.
De la part de la reine d'Islande.
MATAMORE.
Ciel! qui sais comme quoi j'en suis persécuté, Un peu plus de repos avec moins de beauté! Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. 465
CLINDOR.
Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.
ISABELLE.
Je n'en puis plus douter.
CLINDOR.
Il vous le disoit bien.
MATAMORE.
Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien. Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre, Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. 470 Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant Une heure d'entretien de ce cher confident, Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire, Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.
ISABELLE.
Tardez encore moins, et par ce prompt retour 475 Je jugerai quelle est envers moi votre amour.
SCÈNE VI.
CLINDOR, ISABELLE.
CLINDOR.
Jugez plutôt par là l'humeur du personnage: Ce page n'est chez lui que pour ce badinage, Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. 480
ISABELLE.
Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble: Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble.
CLINDOR.
Ce discours favorable enhardira mes feux A bien user d'un temps[1303] si propice à mes voeux.
ISABELLE.
Que m'allez-vous conter?
CLINDOR.
Que j'adore Isabelle, 485 Que je n'ai plus de coeur ni d'âme que pour elle, Que ma vie....
ISABELLE.
Épargnez ces propos superflus; Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus? Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème; Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime. 490 C'est aux commencements des foibles passions A s'amuser encore aux protestations: Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres; Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres[1304].
CLINDOR.
Dieux! qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux 495 Se rendît si facile à mon coeur amoureux! Banni de mon pays par la rigueur d'un père, Sans support, sans amis, accablé de misère, Et réduit à flatter le caprice arrogant Et les vaines humeurs d'un maître extravagant: 500 Ce pitoyable état de ma triste fortune[1305] N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune; Et d'un rival puissant les biens et la grandeur Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.
ISABELLE.
C'est comme il faut choisir. Un amour véritable[1306] 505 S'attache seulement à ce qu'il voit aimable[1307]. Qui regarde les biens ou la condition N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition, Et souille lâchement par ce mélange infâme Les plus nobles desirs qu'enfante une belle âme. 510 Je sais bien que mon père a d'autres sentiments, Et mettra de l'obstacle à nos contentements; Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance Pour écouter encor les lois de la naissance. Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi: Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.
CLINDOR.
Confus de voir donner à mon peu de mérite....
ISABELLE.
Voici mon importun, souffrez que je l'évite.
SCÈNE VII.
ADRASTE, CLINDOR.
ADRASTE.
Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit! Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. 520 Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie, Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.
CLINDOR.
Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308], Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.
ADRASTE.
Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne, 525 Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner?
CLINDOR.
Des choses qu'aisément vous pouvez deviner: Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. 530
ADRASTE.
Voulez-vous m'obliger? votre maître, ni vous, N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux; Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies.
CLINDOR.
Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments 535 Ne parlent que de morts et de saccagements, Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme?
ADRASTE.
Pour être son valet, je vous trouve honnête homme: Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein[1310] Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. 540 Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle, Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle: Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité Laisse dans vos projets trop de témérité. Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. 545 Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse; Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux, Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous. Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père, Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire; 550 Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci, Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici; Car si je vous vois plus regarder cette porte, Je sais comme traiter les gens de votre sorte.
CLINDOR.
Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu[1311]? 555
ADRASTE.
Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu. Allez: c'est assez dit.
CLINDOR.
Pour un léger ombrage, C'est trop indignement traiter un bon courage. Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur, Il m'a fait le coeur ferme et sensible à l'honneur; 560 Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prête[1312].
ADRASTE.
Quoi! vous me menacez!
CLINDOR.
Non, non, je fais retraite. D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit; Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.
SCÈNE VIII.
ADRASTE, LYSE.
ADRASTE.
Ce bélître insolent me fait encor bravade. 565
LYSE.
A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade?
ADRASTE.
Malade, mon esprit!
LYSE.
Oui, puisqu'il est jaloux Du malheureux agent de ce prince des foux[1313].
ADRASTE.
Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314], Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle[1315]. Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui[1316].
LYSE.
C'est dénier ensemble et confesser la dette.
ADRASTE.
Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète, Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos; 575 Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos. En effet, qu'en est-il?
LYSE.
Si j'ose vous le dire, Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.
ADRASTE.
Lyse, que me dis-tu[1317]?
LYSE.
Qu'il possède son coeur, Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, 580 Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée.
ADRASTE.
Trop ingrate beauté, déloyale, insensée, Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud?
LYSE.
Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut, Et je vous en veux faire entière confidence: 585 Il se dit gentilhomme, et riche.
ADRASTE.
Ah! l'impudence
LYSE.
D'un père rigoureux fuyant l'autorité, Il a couru longtemps d'un et d'autre côté; Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice, De notre Fiérabras il s'est mis au service[1318], 590 Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319], Il a su pratiquer de si rusés détours, Et charmer tellement cette pauvre abusée, Que vous en avez vu votre ardeur méprisée; Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir 595 Remettra son esprit aux termes du devoir.
ADRASTE.
Je viens tout maintenant d'en tirer assurance De recevoir les fruits de ma persévérance, Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet; Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait. 600
LYSE.
Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre.
ADRASTE.
Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre?
LYSE.
Il n'est rien plus aisé: peut-être dès ce soir.
ADRASTE.
Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320]. Cependant prends ceci seulement par avance. 605
LYSE.
Que le galant alors soit frotté d'importance!
ADRASTE.
Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter, Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter.
SCÈNE IX.
LYSE.
L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée[1321]; Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. 610 Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu, Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu. Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses: Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses; Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet? 615 Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid: Il se dit riche et noble, et cela me fait rire; Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire? Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens, Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. 620
SCÈNE X.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Le coeur vous bat un peu.
PRIDAMANT.
Je crains cette menace.
ALCANDRE.
Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce.
PRIDAMANT.
Elle en est méprisée, et cherche à se venger.
ALCANDRE.
Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer.
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[1263] L'édition de 1682 donne seule: «Quoi qu'il s'offre,» au lieu de: «Quoi qui s'offre.»
[1264] Var. Quoi qui s'offre à vos yeux, n'en ayez point d'effroi. (1639-68)
[1265] Var. Soupirez-vous après quelques nouveaux lauriers? (1639-57)
[1266] Var. Et puis quand auriez-vous rassemblé votre armée? (1639-57)
[1267] Voyez la Notice, p. 423.
[1268] De l'espagnol bellaco, vellaco, maraud, coquin.
[1269] Var. Le penser m'adoucit: va, ma colère cesse. (1639)
[1270] Var. Je vous vois aussi beau que vous êtes terrible. (1639)
[1271] Var. Qui puisse constamment vous refuser son coeur. (1639)
[1272] Troubler, neutralement, pour se troubler.
[1273] Les éditions de 1644-57 ont que, au lieu de qui, ce qui fait une leçon vide de sens.
[1274] Var. Et donneroit à Mars à gouverner son foudre. (1639-68)
[1275] Voyez ci-dessus, p. 144, note 2.
[1276] Var. Le jour jusqu'à midi se passoit sans lumière. (1639)
[1277] Var. Où se pouvoit cacher la reine des clartés? MAT. Parbieu je la tenois encore à mes côtés. Aucun n'osa jamais la chercher dans ma chambre, Et le dernier de juin fut un jour de décembre; Car enfin, supplié par le Dieu du sommeil, Je la rendis au monde, et l'on vit le soleil. (1639-57)
[1278] Var. Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour. (1660-68)
[1279] Dans l'édition de 1682, on lit, mais c'est probablement une faute d'impression: «leurs pays,» pour: «les pays.»
[1280] Var. J'ai détruit les pays avecque les monarques. (1639-57)
[1281] Var. Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur. (1639-68)
[1282] L'édition de 1682 porte, par erreur, vers vous, pour vers moi.
[1283] Dans l'édition de 1639, le vers commence ainsi: «Cruelle, c'est là donc, etc.;» mais l'errata y substitue: «Cruelle, est-ce là donc, etc.?»
[1284] Var. Et la même action, à votre sentiment, Mérite récompense, au mien un châtiment. ADR. Donner un châtiment à des flammes si saintes. (1639-57)
[1285] Var. Ne me donna du coeur que pour vous adorer. (1639)
[1286] Var. Mon âme prit naissance avecque votre idée. (1639-57)
[1287] Var. Et les premiers regards dont m'aient frappé vos yeux N'ont fait qu'exécuter l'ordonnance des cieux, Que vous saisir d'un bien qu'ils avoient fait tout vôtre. (1639-57)
[1288] Var. Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir un autre[1288-a]. (1639-60)
[1288-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[1289] Var. Après tout, vous avez bonne part à sa haine, Ou de quelque grand crime il vous donne la peine; Car je ne pense pas qu'il soit supplice égal D'être forcé d'aimer qui vous traite si mal. ADR. Puisque ainsi vous jugez que ma peine est si dure, Prenez quelque pitié des tourments que j'endure. (1639-57)
[1290] Var. Que je vois ces tourments passer pour superflus. (1639-57)
[1291] Conte, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[1292] Var. Au moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles. (1639-57)
[1293] L'impression de 1682 porte, mais à tort: «Que nous avons.» Notre texte: «Que vous avez,» est celui de toutes les autres éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de celle que Thomas a publiée en 1692.
[1294] En marge, dans l'édition de 1639: Elle montre Clindor.
[1295] Var. Sans que jamais mon coeur acceptât ces maîtresses. (1639)
[1296] Var. Qu'elles n'aient pu blesser un coeur dont je dispose! (1639-57)
[1297] Ici l'édition de 1692 ajoute: montrant Clindor.
[1298] Var. Sus-tu rien de leur flamme et de la jalousie. (1639-57)
[1299] Var. Dont pour moi toutes deux avoient l'âme saisie? (1639)
[1300] Dans l'impression de 1682: «l'un et l'autre,» ce qui est une faute évidente.
[1301] Var. Trop pleine des lauriers remportés sur les rois. (1639-68)
[1302] Il n'y a point ici de distinction de scène dans l'édition de 1639.
[1303] L'édition de 1682 donne seule: «du temps,» pour: «d'un temps.»
[1304] Var. Un clin d'oeil vaut pour vous tout le discours des autres. (1639) Var. Un coup d'oeil vaut pour vous tout le discours des autres. (1644-68)
[1305] Var. En ce piteux état, ma fortune si basse Trouve encor quelque part en votre bonne grâce. (1639-57)
[1306] Var. C'est comme il faut choisir, et l'amour véritable. (1639-57)
[1307] Var. S'attache seulement à ce qu'il voit d'aimable. (1639-60)
[1308] Var. Sans qu'elle ait vu vos pas s'adresser en ce lieu. (1639-60)
[1309] Divertissez, détournez. Voyez tome I, p. 184, note 1.
[1310] Var. Vous n'avez point la mine à servir sans dessein. (1639-57)
[1311] Var. Me croyez-vous bastant de nuire à votre feu? ADR. Sans réplique, de grâce, ou vous verrez beau jeu. (1639-57)
[1312] Var. Et je suis homme à rendre un jour ce qu'on me prête. (1639-57)
[1313] Les mots jaloux et foux sont ainsi imprimés et riment aux yeux dans toutes les éditions. Dans la Comédie des Tuileries, nous avons vu au contraire jalous et courrous, par une s, rimant avec des mots en ous.
[1314] Var. Je suis trop glorieux et crois trop d'Isabelle. (1644-57)
[1315] Var. Pour craindre qu'un valet me supplante auprès d'elle. (1639-57)
[1316] Var. Le plaisir qu'elle prend à rire avecque lui. (1639-57)
[1317] Var. Oh Dieu! que me dis-tu? (1639)
[1318] Var. De notre Rodomont il s'est mis au service. (1639-60)
[1319] Var. Où choisi pour agent de ses[1319-a] folles amours, Isabelle a prêté l'oreille à ses discours. Il a si bien charmé cette pauvre abusée. (1639-57)
[1319-a] L'édition de 1639 donne, par erreur, ces, pour ses.
[1320] Dans l'édition de 1692, on lit après ce vers: Il lui donne un dimant.
[1321] Ici l'orthographe de ce mot est gaignée dans toutes les éditions, excepté dans celle de 1657.
[1322] Dans l'édition de 1682, il y a le, pour la, ce qui est évidemment une faute.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRONTE, ISABELLE.
GÉRONTE.
Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes; 625 Contre ma volonté ce sont de foibles armes: Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs, Écoute la raison, et néglige vos pleurs. Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même[1323]. Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime; 630 Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux, Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous. Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse? En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse? Il vous fait trop d'honneur.
ISABELLE.
Je sais qu'il est parfait, 635 Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait[1324]; Mais si votre bonté me permet en ma cause, Pour me justifier, de dire quelque chose, Par un secret instinct, que je ne puis nommer, J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. 640 Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325] Soulève tout le coeur contre ce qu'on desire, Et ne nous laisse pas en état d'obéir, Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr. Il attache ici-bas avec des sympathies 645 Les âmes que son ordre a là-haut assorties[1326]: On n'en sauroit unir sans ses avis secrets; Et cette chaîne manque où manquent ses décrets. Aller contre les lois de cette providence, C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, 650 L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux.
GÉRONTE.
Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]? Quel maître vous apprend cette philosophie? Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir 655 Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir. Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine, Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine? Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]? Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers? 660 Ce fanfaron doit-il relever ma famille?
ISABELLE.
Eh! de grâce, Monsieur, traitez mieux votre fille!
GÉRONTE.
Quel sujet donc vous porte à me désobéir?
ISABELLE.
Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir. Ce que vous appelez un heureux hyménée 665 N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée.
GÉRONTE.
Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux! Après tout, je le veux; cédez à ma puissance.
ISABELLE.
Faites un autre essai de mon obéissance. 670
GÉRONTE.
Ne me répliquez plus quand j'ai dit: «Je le veux.» Rentrez: c'est désormais trop contesté[1328] nous deux.
SCÈNE II.
GÉRONTE.
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies! Les règles du devoir lui sont des tyrannies, Et les droits les plus saints deviennent impuissants 675 Contre cette fierté qui l'attache à son sens[1330] Telle est l'humeur du sexe: il aime à contredire, Rejette obstinément le joug de notre empire, Ne suit que son caprice en ses affections, Et n'est jamais d'accord de nos élections. 680 N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle, Que ma prudence cède à ton esprit rebelle. Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser? Par force ou par adresse il me le faut chasser.
SCÈNE III.
GÉRONTE, MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE, à Clindor.
Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune[1331]? 685 Le grand vizir encor de nouveau m'importune; Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours; Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours: Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.
CLINDOR.
Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre: 690 Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups, Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.
MATAMORE.
Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies; Je ne veux qu'en amour donner des jalousies. Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir, 695 Bien que si près de vous, je manquois au devoir. Mais quelle émotion paroît sur ce visage? Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]?
GÉRONTE.
Monsieur, grâces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis.
MATAMORE.
Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. 700
GÉRONTE.
C'est une grâce encor que j'avois ignorée.
MATAMORE.
Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est déclarée, Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler.
GÉRONTE.
C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler: Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, 705 Demeurer si paisible en un temps plein de guerre; Et c'est pour acquérir un nom bien relevé, D'être dans une ville à battre le pavé. Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée, Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. 710
MATAMORE.
Ah, ventre! il est tout vrai que vous avez raison. Mais le moyen d'aller, si je suis en prison? Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes Ont captivé mon coeur et suspendu mes armes.
GÉRONTE.
Si rien que son sujet ne vous tient arrêté, 715 Faites votre équipage en toute liberté: Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine.
MATAMORE.
Ventre! que dites-vous? Je la veux faire reine.
GÉRONTE.
Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois Du crotesque[1335] récit de vos rares exploits. 720 La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle: En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle. Si pour l'entretenir vous venez plus ici....
MATAMORE.
Il a perdu le sens, de me parler ainsi. Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable 725 Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable; Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment?
GÉRONTE.
J'ai chez moi des valets à mon commandement, Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades[1336], Répondroient de la main à vos rodomontades. 730
MATAMORE, à Clindor.
Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.
GÉRONTE.
Adieu: modérez-vous; il vous en prendra mieux; Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent, J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent.
SCÈNE IV.
MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE.
Respect de ma maîtresse, incommode vertu, 735 Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu? Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père[1337], Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère! Ah! visible démon, vieux spectre décharné, Vrai suppôt de Satan, médaille de damné[1338], 740 Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces, Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces?
CLINDOR.
Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, Causer de vos amours, et vous moquer de lui.
MATAMORE.
Cadédiou! ses valets feroient quelque insolence. 745
CLINDOR.
Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.
MATAMORE.
Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auroient en un moment embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, 750 Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux[1339], Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre, Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture[1340], marbre, verre, Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, Offices, cabinets, terrasses, escaliers. Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse; Ces feux étoufferoient son ardeur amoureuse. Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant: Tu puniras à moins un valet insolent. 760
CLINDOR.
C'est m'exposer....
MATAMORE.
Adieu: je vois ouvrir la porte, Et crains que sans respect cette canaille sorte.
SCÈNE V.
CLINDOR, LYSE.
CLINDOR, seul[1341].
Le souverain poltron, à qui pour faire peur Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur! Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille, 765 Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille. Lyse, que ton abord doit être dangereux! Il donne l'épouvante à ce coeur généreux, Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines! 770
LYSE.
Mon visage est ainsi malheureux en attraits: D'autres charment de loin, le mien fait peur de près.
CLINDOR.
S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages: Il n'est pas quantité de semblables visages. Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet; 775 Je ne connus jamais un si gentil objet; L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse, L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse, Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats: Qui seroit le brutal qui ne t'aimeroit pas? 780
LYSE.
De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle? Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.
CLINDOR.
Vous partagez vous deux mes inclinations: J'adore sa fortune, et tes perfections.
LYSE.
Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, 785 Et mes perfections cèdent à sa fortune.
CLINDOR.
Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi[1342], Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi? L'amour et l'hyménée ont diverse méthode: L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode. Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien: Un rien s'ajuste mal avec un autre rien[1343]; Et malgré les douceurs que l'amour y déploie[1344], Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur; 795 Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur, Sans qu'un soupir échappe à ce coeur, qui murmure De ce qu'à mes desirs ma raison fait d'injure[1345]. A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer. Ah! que je t'aimerois, s'il ne falloit qu'aimer, 800 Et que tu me plairois, s'il ne falloit que plaire!
LYSE.
Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire, Ou remettre du moins en quelque autre saison A montrer tant d'amour avec tant de raison! Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage, 805 Qui par compassion n'ose me rendre hommage, Et porte ses desirs à des partis meilleurs, De peur de m'accabler sous nos communs malheurs! Je n'oublierai jamais de si rares mérites: Allez continuer cependant vos visites. 810
CLINDOR.
Que j'aurois avec toi l'esprit bien plus content!
LYSE.
Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend.
CLINDOR.
Tu me chasses ainsi!
LYSE.
Non, mais je vous envoie Aux lieux où vous aurez une plus longue joie[1346].
CLINDOR.
Que même tes dédains me semblent gracieux! 815
LYSE.
Ah! que vous prodiguez un temps si précieux! Allez.
CLINDOR.
Souviens-toi donc que si j'en aime une[1347] autre[1348]....
LYSE.
C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre: Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas.
CLINDOR.
Adieu: ta raillerie a pour moi tant d'appas, 820 Que mon coeur à tes yeux de plus en plus s'engage, Et je t'aimerois trop à tarder davantage.
SCÈNE VI.
LYSE.
L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant, Et pour se divertir il contrefait l'amant[1349]! Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, 825 Me prend pour le jouet de sa galanterie, Et par un libre aveu de me voler sa foi, Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme; Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme; Donne à tes intérêts à ménager tes voeux; Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, Et je vaux mieux qu'un coeur où cet amour s'applique. J'ai raillé comme toi, mais c'étoit seulement 835 Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. Qu'eût produit son éclat, que de la défiance? Qui cache sa colère assure sa vengeance; Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux[1350] Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. 840 Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? Pour chercher sa fortune est-on si punissable? Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant: Au siècle où nous vivons, qui n'en feroit autant? Oublions des mépris où par force il s'excite[1351], 845 Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, Et si je l'aime encor, je le dois épargner. Dieux! à quoi me réduit ma folle inquiétude, De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude? 850 Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, De laisser affoiblir un si juste courroux? Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée! Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée! Silence, amour, silence: il est temps de punir; 855 J'en ai donné ma foi: laisse-moi la tenir. Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine[1352], Fais céder tes douceurs à celles de la haine: Il est temps qu'en mon coeur elle règne à son tour, Et l'amour outragé ne doit plus être amour. 860
SCÈNE VII.
MATAMORE.
Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne. Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne. Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit. Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353]. Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine. 865 Ces diables de valets me mettent bien en peine. De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort. C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort; Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille, Et profaner mon bras contre cette canaille. 870 Que le courage expose à d'étranges dangers! Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers; S'il ne faut que courir, leur attente est dupée: J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir; 875 J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir[1354]. Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!... C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire! Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours, Et voyons son adresse à traiter mes amours. 880
SCÈNE VIII.
CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE.
ISABELLE.
(Matamore écoute caché[1355].)
Tout se prépare mal du côté de mon père; Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère: Il ne souffrira plus votre maître ni vous. Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]: C'est par cette raison que je vous fais descendre; 885 Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre; Ici nous parlerons en plus de sûreté: Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté; Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.
CLINDOR.
C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte. 890
ISABELLE.
Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien[1357] Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien: Un bien qui vaut pour moi la terre toute entière, Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière. Un rival par mon père attaque en vain ma foi; 895 Votre amour seul a droit de triompher de moi: Des discours de tous deux je suis persécutée; Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée[1358], Et des plus grands malheurs je bénirois les coups[1359], Si ma fidélité les enduroit pour vous. 900
CLINDOR.
Vous me rendez confus, et mon âme ravie Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie: Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux, Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux! Mais si mon astre un jour, changeant son influence, 905 Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance, Vous verrez que ce choix n'est pas fort inégal[1360], Et que, tout balancé, je vaux bien mon rival[1361]. Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre[1362] Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre. 910
ISABELLE.
N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas[1363] L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas. Je ne vous dirai point où je suis résolue: Il suffit que sur moi je me rends absolue[1365]. Ainsi tous les projets sont des projets en l'air[1365]. 915 Ainsi....
MATAMORE.
Je n'en puis plus: il est temps de parler.
ISABELLE.
Dieux! on nous écoutoit.
CLINDOR.
C'est notre capitaine: Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine[1366].
SCÈNE IX.
MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE.
Ah! traître!
CLINDOR.
Parlez bas; ces valets....
MATAMORE.
Eh bien! quoi?
CLINDOR.
Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi. 920
MATAMORE le tire à un coin du théâtre[1367].
Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime, Loin de parler pour moi, tu parlois pour toi-même?
CLINDOR.
Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts[1368].
MATAMORE.
Je te donne le choix de trois ou quatre morts: Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre, 925 Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre, Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers, Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs, Que tu sois dévoré des feux élémentaires. Choisis donc promptement, et pense à tes affaires[1369]. 930
CLINDOR.
Vous-même choisissez.
MATAMORE.
Quel choix proposes-tu?
CLINDOR.
De fuir en diligence, ou d'être bien battu.
MATAMORE.
Me menacer encore! ah, ventre! quelle audace! Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce!... Il a donné le mot, ces valets[1370] vont sortir.... 935 Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.
CLINDOR.
Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière.
MATAMORE.
Ils sont d'intelligence. Ah, tête!
CLINDOR.
Point de bruit: J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit[1371]; 940 Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre.
MATAMORE.
Cadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre; Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas: S'il avoit du respect, j'en voudrois faire cas. Écoute: je suis bon, et ce seroit dommage 945 De priver l'univers d'un homme de courage. Demande-moi pardon, et cesse par tes feux[1372] De profaner l'objet digne seul de mes voeux; Tu connois ma valeur, éprouve ma clémence.
CLINDOR.
Plutôt, si votre amour a tant de véhémence, 950 Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté.
MATAMORE.
Parbieu, tu me ravis de générosité. Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices; Je te la veux donner pour prix de tes services: Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat! 955
CLINDOR.
A ce rare présent, d'aise le coeur me bat. Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime, Puisse tout l'univers bruire de votre estime!
SCÈNE X.
ISABELLE, MATAMORE, CLINDOR.
ISABELLE.
Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis. 960
MATAMORE.
Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme Vous devoit faire un jour de vous prendre pour femme; Pour quelque occasion j'ai changé de dessein: Mais je vous veux donner un homme de ma main; Faites-en de l'état; il est vaillant lui-même; 965 Il commandoit sous moi.
ISABELLE.
Pour vous plaire, je l'aime.
CLINDOR.
Mais il faut du silence à notre affection.
MATAMORE.
Je vous promets silence, et ma protection. Avouez-vous de moi par tous les coins du monde: Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde. 970 Allez, vivez contents sous une même loi.
ISABELLE.
Pour vous mieux obéir, je lui donne ma foi.
CLINDOR.
Commandez que sa foi de quelque effet suivie[1373]....
SCÈNE XI.
GÉRONTE, ADRASTE, MATAMORE, CLINDOR, ISABELLE, LYSE, TROUPE DE DOMESTIQUES[1374].
ADRASTE.
Cet insolent discours te coûtera la vie, Suborneur.
MATAMORE.
Ils ont pris mon courage en défaut: 975 Cette porte est ouverte; allons gagner le haut.
(Il entre chez Isabelle, après qu'elle et Lyse y sont entrées[1375].)
CLINDOR.
Traître! qui te fais fort d'une troupe brigande, Je te choisirai bien au milieu de la bande.
GÉRONTE[1376].
Dieux! Adraste est blessé, courez au médecin. Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin. 980
CLINDOR.
Ah, ciel! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle[1377]: Je tombe au précipice où mon destin m'appelle.
GÉRONTE.
C'en est fait, emportez ce corps à la maison; Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison.
SCÈNE XII.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
PRIDAMANT.
Hélas! mon fils est mort.
ALCANDRE.
Que vous avez d'alarmes! 985
PRIDAMANT.
Ne lui refusez point le secours de vos charmes.
ALCANDRE.
Un peu de patience, et sans un tel secours Vous le verrez bientôt heureux en ses amours.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1323] Var. Je connois votre bien beaucoup mieux que vous-même. Orgueilleuse, il vous faut, je pense, un diadème, Et ce jeune baron, avecque tout son bien, Passe encore chez vous pour un homme de rien! Que lui manque après tout? bien fait de corps et d'âme, Noble, courageux, riche, adroit et plein de flamme, [Il vous fait trop d'honneur.] (1639-57)
[1324] Var. Et reconnois fort mal les honneurs qu'il me fait. (1639-63)
[1325] Var. De certains mouvements que le ciel nous inspire Nous font aux yeux d'autrui souvent choisir le pire. C'est lui qui d'un regard fait naître en notre coeur L'estime ou le mépris, l'amour ou la rigueur. [Il attache ici-bas avec des sympathies.] (1639-57)
--Voyez ci-dessus, p. 309.
[1326] Var. Les âmes que son choix a là-haut assorties. (1639-57)
[1327] Var. Impudente, est-ce ainsi que l'on se justifie? (1639-60)
[1328] Var. Ce guerrier valeureux nous tient-il dans ses fers? (1652-57)
[1329] L'édition de 1648 porte, par erreur sans doute, contester, à l'infinitif.
[1330] Var. A l'empêcher de courre après son propre sens; Mais c'est l'humeur du sexe: il aime à contredire, Pour secouer, s'il peut, le joug de notre empire. (1639-57)
[1331] Var. N'auras-tu point enfin pitié de ma fortune? (1639-57)
[1332] Ce sont les noms de deux anciens royaumes de la presqu'île occidentale de l'Hindoustan.
[1333] Var. Où sont vos ennemis, que j'en fasse un carnage? (1639-60)
[1334] On lit fureur, pour faveur, dans l'édition de 1657.
[1335] C'est ainsi que le mot est imprimé dans toutes les éditions. Cette orthographe était générale au commencement du dix-septième siècle. Voyez le Lexique.
[1336] Var. Qui se connoissant mal à faire des bravades. (1639-57)
[1337] Var. Que n'ai-je eu cent rivaux à la place d'un père. (1639)
[1338] Médaille de damné, portrait, vraie image de damné.
[1339] Parnes, pièces de bois posées sur la charpente d'un comble pour recevoir les chevrons; on dit plus ordinairement pannes.--Soles signifie proprement les pièces de bois placées à plat qui portent la cage d'un moulin à vent; il se dit aussi de celles qui se couchent à terre dans les autres constructions et machines.--Traveteaux, petites poutres, petites solives.
[1340] Les éditions de 1652-64 portent peintures, au pluriel.
[1341] Le mot seul manque dans l'édition de 1639 et dans celles de 1648-57.
[1342] Var. Bien que pour l'épouser je lui donne ma foi. (1639-57)
[1343] Var. Un rien s'assemble mal avec un autre rien; Mais si tu ménageois ma flamme avec adresse, Une femme est sujette, une amante est maîtresse; Les plaisirs sont plus grands à se voir moins souvent: La femme les achète, et l'amante les vend; Un amour par devoir bien aisément s'altère; Les noeuds en sont plus forts quand il est volontaire; Il hait toute contrainte, et son plus doux appas[1343-a] Se goûte quand on aime et qu'on peut n'aimer pas; Seconde avec douceur celui que je te porte. LYSE. Vous me connoissez trop pour m'aimer de la sorte, Et vous en parlez moins de votre sentiment Qu'à dessein de railler par divertissement. Je prends tout en riant comme vous me le dites: [Allez continuer cependant vos visites.] CLIND. Un peu de tes faveurs me rendroit plus content. (1639-57)
[1343-a] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[1344] Une double erreur typographique a défiguré ce vers et le suivant dans l'édition de 1682:
Et malgré les douceurs que l'amour déploie, Deux malheurs ensemble ont toujours courte joie.
[1345] Var. De ce qu'à ses desirs ma raison fait d'injure. (1660 et 63) Var. De ce qu'à ces desirs ma raison fait d'injure. (1664 et 68)
[1346] Var. Aux lieux où vous trouvez votre heur et votre joie. (1639-57)
[1347] On lit un autre dans les éditions de 1664-82. Voyez tome I, p. 228, note 3.
[1348] Var. Souviens-toi donc.... LYSE. De rien que m'ait pu dire.... CLIND. Un amant.... LYSE. Un causeur qui prend plaisir à rire[1348-a]. (1639-57)
[1348-a] La scène V finit là dans les éditions indiquées.
[1349] Var. Et pour me suborner il contrefait l'amant! Qui hait ma sainte ardeur m'aime dans l'infamie, Me dédaigne pour femme, et me veut pour amie. Perfide, qu'as-tu vu dedans mes actions, Qui te dût enhardir à ces prétentions? Qui t'a fait m'estimer digne d'être abusée, Et juger mon honneur une conquête aisée? J'ai tout pris en riant, mais c'étoit seulement. (1639-57)
[1350] Var. Et ma feinte douceur te laissant espérer, Te jette dans les rets que j'ai su préparer. Va, traître, aime en tous lieux, et partage ton âme: Choisis qui tu voudras pour maîtresse et pour femme; Donne à l'une ton coeur, donne à l'autre ta foi; Mais ne crois plus tromper Isabelle ni moi. Ce long calme bientôt va tourner en tempête, Et l'orage est tout prêt à fondre sur ta tête: Surpris par un rival dans ce cher entretien, Il vengera d'un coup son malheur et le mien. Toutefois qu'as-tu fait qui t'en rende coupable[1350-a]? (1639-57)
[1345-a] [Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? (1644-57)
[1351] Var. Oublions les projets de sa flamme maudite, [Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite.] Que de pensers divers en mon coeur amoureux, Et que je sens dans l'âme un combat rigoureux! Perdre qui me chérit! épargner qui m'affronte! Ruiner ce que j'aime! aimer qui veut ma honte! L'amour produira-t-il un si cruel effet? L'impudent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait[1351-a]? Mon amour me séduit, et ma haine m'emporte, L'une peut tout sur moi, l'autre n'est pas moins forte: N'écoutons plus l'amour pour un tel suborneur, Et laissons à la haine assurer mon honneur. (1639-57)
[1351-a] L'insolent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait? (1644-57)
[1352] Var. Puisque ton faux espoir n'a fait qu'aigrir ma peine. (1660)
[1353] Var. Coulons-nous en faveur des ombres de la nuit. (1639-60)
[1354] Var. J'ai le corps tout glacé, je ne saurois courir. (1639-60)
[1355] Cette indication manque dans l'édition de 1639 et dans celles de 1648-60.
[1356] Var. Notre baron d'ailleurs est devenu jaloux, Et c'est aussi pourquoi je vous ai fait descendre; Dedans mon cabinet ils nous pourroient surprendre; Ici nous causerons en plus de sûreté. (1639-57)
[1357] Var. Je n'en puis prendre trop pour conserver un bien Sans qui tout l'univers ensemble ne m'est rien: Oui, je fais plus d'état d'avoir gagné votre âme, Que si tout l'univers me connoissoit pour dame. [Un rival par mon père attaque en vain ma foi.] (1639-57) Var. Je n'en puis prendre trop pour m'assurer un bien. (1660-68)
[1358] Var. Mais pour vous je me plais à être mal traitée[1358-a]. (1639)
[1358-a] Nous avons vu déjà des exemples d'hiatus au tome I, p. 173, note 3, et à la page 188, nota 2, de ce volume.
[1359] Var. Il n'est point de tourments qui ne me semblent doux, Si ma fidélité les endure pour vous. (1639-57)
[1360] Var. Vous verrez que ce choix n'est pas tant inégal. (1639-57)
[1361] Var. Et que, tout balancé, je vaux bien un rival. (1639)
[1362] Var. Cependant, mon souci, permettez-moi de craindre. (1639-57)
[1363] Var. J'en sais bien le remède, et croyez qu'en ce cas. (1639-57)
[1364] Var. Il suffit que sur moi je me rende absolue. (1639)
[1365] Var. Que leurs plus grands efforts sont des efforts en l'air, Et que.... MAT. C'est trop souffrir: il est temps de parler. (1639-57) Var. Ainsi tous leurs projets sont des projets en l'air. (1660-63)
[1366] Dans l'édition de 1692, on lit à la suite de ce vers: Isabelle rentre.
[1367] Var. Le tirant à un coin du théâtre. (1644-60)--Cette indication ne se trouve pas dans l'édition de 1639.
[1368] Var. Oui, j'ai pris votre place, et vous ai mis dehors. (1639-57)
[1369] Var. Choisis donc promptement, et songe à tes affaires. (1639-57)
[1370] On lit ses valets dans les éditions de 1644, de 1652 et de 1654.
[1371] Par une erreur singulière, on a imprimé dans les éditions de 1652-57:
J'ai déjà massacré dix hommes en cette nuit.
[1372] Var. Demande-moi pardon, et quitte cet objet, Dont les perfections m'ont rendu son sujet. (1639-57)
[1373] Var. Commandez que sa foi soit d'un baiser suivie. MAT. Je le veux.
SCÈNE XI.
GÉRONTE, ADRASTE, ETC.
ADR. Ce baiser te va coûter la vie. (1639-57)
[1374] Var. TROUPES DE DOMESTIQUES. (1639)
[1375] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1376] Var. GÉRONTE, survenant. (1660)
[1377] Var. Hélas! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle. (1639-64)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ISABELLE.
Enfin le terme approche: un jugement inique Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378], 990 A son propre assassin immoler mon amant, Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. Par un décret injuste autant comme sévère, Demain doit triompher la haine de mon père, La faveur du pays, la qualité du mort[1379], 995 Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance, Contre le foible appui que donne l'innocence, Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]! 1000 Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime[1381]. Mais en vain après toi l'on me laisse le jour; Je veux perdre la vie en perdant mon amour: Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; 1005 Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, Et le même moment verra par deux trépas Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue; 1010 Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes D'un si doux entretien augmentera les charmes; Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, 1015 Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, Présenter à tes yeux mille images funèbres, Jeter dans ton esprit un éternel effroi, Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, 1020 Accabler de malheurs ta languissante vie, Et te réduire au point de me porter envie. Enfin....
SCÈNE II.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Quoi! chacun dort, et vous êtes ici? Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.
ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte. Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte: Ici je vis Clindor pour la dernière fois; Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, Et remet plus avant en mon âme éperdue[1383] L'aimable souvenir d'une si chère vue. 1030
LYSE.
Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis!
ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis?
LYSE.
De deux amants parfaits dont vous étiez servie, L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie[1383]: Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, 1035 Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.
ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]?
LYSE.
Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles? Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas, Rappeler votre amant des portes du trépas? 1040 Songez plutôt à faire une illustre conquête; Je sais pour vos liens une âme toute prête, Un homme incomparable.
ISABELLE.
Ote-toi de mes yeux.
LYSE.
Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux.
ISABELLE.
Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie? 1045
LYSE.
Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie?
ISABELLE.
D'où te vient cette joie ainsi hors de saison?
LYSE.
Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.
ISABELLE.
Ah! ne me conte rien.
LYSE.
Mais l'affaire vous touche.
ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. 1050
LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs, Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs: Elle a sauvé Clindor.
ISABELLE.
Sauvé Clindor?
LYSE.
Lui-même: Jugez après cela comme quoi je vous aime[1385].
ISABELLE.
Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver? 1055
LYSE.
Je n'ai que commencé: c'est à vous d'achever.
ISABELLE.
Ah! Lyse!
LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre?
ISABELLE.
Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre? Lyse, si ton esprit ne le tire des fers, Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. 1060 Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386].
LYSE.
Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite, Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups: Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous. La prison est tout proche[1387].
ISABELLE.
Eh bien?
LYSE.
Ce voisinage Au frère du concierge a fait voir mon visage; Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer, Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer.
ISABELLE.
Je n'en avois rien su!
LYSE.
J'en avois tant de honte Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en fît le conte; 1070 Mais depuis quatre jours votre amant arrêté A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté. Des yeux et du discours flattant son espérance, D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence. Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, 1075 On fait tout pour l'objet dont on est enflammé. Par là j'ai sur mon âme assuré mon empire, Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire. Quand il n'a plus douté de mon affection, J'ai fondé mes refus sur sa condition; 1080 Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y déplaire, Mais que malaisément il s'en pouvoit défaire; Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui Étoient le plus grand bien de son frère et de lui. Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389] 1085 Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune; Que, pour se faire riche et pour me posséder, Il n'avoit seulement qu'à s'en accommoder; Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne; 1090 Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui; Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui. Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse; Il me parle d'amour, et moi je le refuse; Je le quitte en colère, il me suit tout confus, 1095 Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.
ISABELLE.
Mais enfin?
LYSE.
J'y retourne, et le trouve fort triste; Je le juge ébranlé; je l'attaque: il résiste. Ce matin: «En un mot, le péril est pressant, Ai-je dit; tu peux tout, et ton frère est absent[1390]. 1100 --Mais il faut de l'argent pour un si long voyage, M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'équipage: Ce cavalier en manque.»
ISABELLE.
Ah! Lyse, tu devois Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avois[1391]: Perles, bagues, habits.
LYSE.
J'ai bien fait davantage[1392]: 1105 J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage, Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous. Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux, Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393], 1110 Et que tous ces détours provenoient seulement[1394] D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant. Il est parti soudain après votre amour sue, A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue, Et vous mande pour moi[1395] qu'environ à minuit[1396] 1115 Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.
ISABELLE.
Que tu me rends heureuse!
LYSE.
Ajoutez-y, de grâce, Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace, C'est me sacrifier à vos contentements.
ISABELLE.
Aussi....
LYSE.
Je ne veux point de vos remercîments. 1120 Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397], Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme. Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché; J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché: Je vous les livre.
ISABELLE.
Allons y travailler ensemble[1398]. 1125
LYSE.
Passez-vous de mon aide.
ISABELLE.
Eh quoi! le coeur te tremble?
LYSE.
Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller; Nous ne nous garderions jamais de babiller.
ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.
LYSE.
De peur d'une surprise, Je dois attendre ici le chef de l'entreprise; 1130 S'il tardoit à la rue, il seroit reconnu; Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu. C'est là sans raillerie.
ISABELLE.
Adieu donc; je te laisse, Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse.
LYSE.
C'est du moins.
ISABELLE.
Fais bon guet.
LYSE.
Vous, faites bon butin.
SCÈNE III.
LYSE.
Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin; Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre, Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre. On me vengeoit de toi par delà mes desirs: Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs. 1140 Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie; Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie; Et mon amour éteint, te voyant en danger, Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger. J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399], 1145 De ton ingrat amour étouffant la licence....
SCÈNE IV.
MATAMORE, ISABELLE, LYSE.
ISABELLE.
Quoi! chez nous, et de nuit!
MATAMORE.
L'autre jour....
ISABELLE.
Qu'est-ce-ci: «L'autre jour?» est-il temps que je vous trouve ici?
LYSE.
C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre?
ISABELLE.
En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. 1150
MATAMORE.
L'autre jour, au défaut de mon affection, J'assurai vos appas de ma protection.
ISABELLE.
Après?
MATAMORE.
On vint ici faire une brouillerie; Vous rentrâtes voyant cette forfanterie; Et pour vous protéger, je vous suivis soudain. 1155
ISABELLE.
Votre valeur prit lors un généreux dessein. Depuis?
MATAMORE.
Pour conserver une dame si belle, Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.
ISABELLE.
Sans sortir?
MATAMORE.
Sans sortir.
LYSE.
C'est-à-dire, en deux mots, Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400].
MATAMORE.
La peur?
LYSE.
Oui, vous tremblez: la vôtre est sans égale.
MATAMORE.
Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale; Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi; Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.
LYSE.
Votre caprice est rare à choisir des montures. 1165
MATAMORE.
C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.
ISABELLE.
Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours: Vous avez demeuré là dedans quatre jours?
MATAMORE.
Quatre jours.
ISABELLE.
Et vécu?
MATAMORE.
De nectar, d'ambrosie[1401].
LYSE.
Je crois que cette viande aisément rassasie? 1170
MATAMORE.
Aucunement.
ISABELLE.
Enfin vous étiez descendu....
MATAMORE.
Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu, Pour rompre sa prison, en fracasser les portes, Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.
LYSE.
Avouez franchement que, pressé de la faim, 1175 Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain.
MATAMORE.
L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade: J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. C'est un mets délicat, et de peu de soutien: A moins que d'être un Dieu l'on n'en vivroit pas bien; Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre, Il allonge les dents, et rétrécit le ventre.
LYSE.
Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisoit pas?
MATAMORE.
Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas, Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, 1185 Mêler la viande humaine avecque la divine.
ISABELLE.
Vous aviez, après tout, dessein de nous voler.
MATAMORE.
Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller? Si je laisse une fois échapper ma colère....
ISABELLE.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. 1190
MATAMORE.
Un sot les attendroit.
SCÈNE V.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Vous ne le tenez pas.
ISABELLE.
Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas.
LYSE.
Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.
ISABELLE.
Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause.
LYSE.
Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. 1195
ISABELLE.
Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler. Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence, Et beaucoup plus encor de troubler le silence, J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci, Que le meilleur étoit de l'amener ici. 1200 Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante, Puisque j'ose affronter cette humeur violente.
LYSE.
J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer: C'est bien du temps perdu.
ISABELLE.
Je vais le réparer[1402].
LYSE.
Voici le conducteur de notre intelligence; 1205 Sachez auparavant toute sa diligence.
SCÈNE VI.
ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.
ISABELLE.
Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort? Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort? Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.
LE GEÔLIER.
Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403]; Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts, Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts.
ISABELLE.
Je te dois regarder comme un dieu tutélaire[1404], Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.
LE GEÔLIER[1405].
Voici le prix unique où tout mon coeur prétend. 1215
ISABELLE.
Lyse, il faut te résoudre à le rendre content.
LYSE.
Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile: Comment ouvrirons-nous les portes de la ville?
LE GEÔLIER.
On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs; Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours: 1220 Nous pourrons aisément sortir par ses ruines[1406].
ISABELLE.
Ah! que je me trouvois sur d'étranges épines!
LE GEÔLIER.
Mais il faut se hâter.
ISABELLE.
Nous partirons soudain. Viens nous aider là-haut à faire notre main.
SCÈNE VII.
CLINDOR, en prison[1407].
Aimables souvenirs de mes chères délices, 1225 Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, Que malgré les horreurs de ce mortel effroi, Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]! Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles; 1230 Et lorsque du trépas les plus noires couleurs Viendront à mon esprit figurer mes malheurs[1409], Figurez aussitôt à mon âme interdite Combien je fus heureux par delà mon mérite. Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, 1235 Redites-moi l'excès de ma témérité: Que d'un si haut dessein ma fortune incapable Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable; Que je fus criminel quand je devins amant, Et que ma mort en est le juste châtiment. 1240 Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie! Isabelle, je meurs pour vous avoir servie; Et de quelque tranchant que je souffre les coups, Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice 1245 A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]! En est-il de plus grand que de quitter ces yeux Dont le fatal amour me rend si glorieux? L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]: Il succomba vivant, et mort il m'assassine; 1250 Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras; Mille assassins nouveaux naissent de son trépas; Et je vois de son sang, fécond en perfidies, S'élever contre moi des âmes plus hardies, De qui les passions, s'armant d'autorité[1412], 1255 Font un meurtre public avec impunité. Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413], Donner au déloyal ma tête pour victime; Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. 1260 Ainsi de tous côtés ma perte étoit certaine: J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. D'un péril évité je tombe en un nouveau, Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à penser à ma triste aventure[1414]; 1265 Dans le sein du repos je suis à la torture: Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, Je vois de mon trépas le honteux appareil; J'en ai devant les yeux les funestes ministres; On me lit du sénat les mandements sinistres; 1270 Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415]; Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare: Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare; Je ne découvre rien qui m'ose secourir[1416], 1275 Et la peur de la mort me fait déjà mourir. Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, Dissipes ces terreurs et rassures mon âme; Et sitôt que je pense à tes divins attraits[1417], Je vois évanouir ces infâmes portraits. 1280 Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre, Garde mon souvenir, et je croirai revivre. Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison? Ami, que viens-tu faire ici hors de saison?
SCÈNE VIII.
CLINDOR, LE GEÔLIER.
LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent à quartier[1419].
Les juges assemblés pour punir votre audace, 1285 Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.
CLINDOR.
M'ont fait grâce, bons Dieux!
LE GEÔLIER.
Oui, vous mourrez de nuit.
CLINDOR.
De leur compassion est-ce là tout le fruit?
LE GEÔLIER.
Que de cette faveur vous tenez peu de conte! D'un supplice public c'est vous sauver la honte. 1290
CLINDOR.
Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort, Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort?
LE GEÔLIER.
Il la faut recevoir avec meilleur visage.
CLINDOR.
Fais ton office, ami, sans causer davantage.
LE GEÔLIER.
Une troupe d'archers là dehors vous attend; 1295 Peut-être en les voyant serez-vous plus content.
SCÈNE IX.
CLINDOR, ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.
ISABELLE dit ces mots à Lyse, cependant que le Geôlier ouvre la prison à Clindor[1420].
Lyse, nous l'allons voir.
LYSE.
Que vous êtes ravie!
ISABELLE.
Ne le serois-je point de recevoir la vie? Son destin et le mien prennent un même cours, Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours. 1300
LE GEÔLIER.
Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables?
CLINDOR.
Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]! Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment Que je mourrois de nuit, mais de contentement.
ISABELLE.
Clindor!
LE GEÔLIER.
Ne perdons point le temps à ces caresses[1422]: 1305 Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses[1423].
CLINDOR.
Quoi! Lyse est donc la sienne?
ISABELLE.
Écoutez le discours De votre liberté qu'ont produit leurs amours.
LE GEÔLIER.
En lieu de sûreté le babil est de mise; Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise. 1310
ISABELLE.
Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux: Autrement, nous rentrons.
CLINDOR.
Que cela ne vous tienne: Je vous donne ma foi.
LE GEÔLIER.
Lyse, reçois la mienne.
ISABELLE.
Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424]. 1315
LE GEÔLIER.
Nous nous amusons trop, il est temps d'évader.
SCÈNE X.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces. Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.
PRIDAMANT.
A la fin je respire.
ALCANDRE.
Après un tel bonheur, Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. 1320 Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages, S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages, Ni par quel art non plus ils se sont élevés: Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés, Et que, sans vous en faire une histoire importune, 1325 Je vous les vais montrer en leur haute fortune. Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux, Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux. Ceux que vous avez vus représenter de suite A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite[1425], 1330 N'étant pas destinés aux hautes fonctions, N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1378] Var. Doit faire agir demain un pouvoir tyrannique[1378-a]. (1639-57)
[1378-a] On lit dans l'édition de 1654:
Doit faire agir pour moi un pouvoir tyrannique,
ce qui fait un non-sens et un hiatus.
[1379] Var. La faveur du pays, l'autorité du mort. (1639-57)
[1380] Var. C'est de m'avoir aimée et d'être trop parfait! (1639)
[1381] Var. [T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.] Contre elles un jaloux fit son traître dessein[1381-a], Et reçut le trépas qu'il portoit dans ton sein. Qu'il eût valu bien mieux à ta valeur trompée Offrir ton estomac ouvert à son épée, Puisque, loin de punir ceux qui t'ont attaqué, Les lois vont achever le coup qu'ils ont manqué! Tu fusses mort alors, mais sans ignominie: Ta mort n'eût point laissé ta mémoire ternie; On n'eût point vu le foible opprimé du puissant, Ni mon pays souillé du sang d'un innocent, Ni Thémis endurer l'indigne violence Qui pour l'assassiner emprunte sa balance[1381-b]. Hélas! et de quoi sert à mon coeur enflammé[1381-c] D'avoir fait un beau choix et d'avoir bien aimé, Si mon amour fatal te conduit au supplice Et m'apprête à moi-même un mortel précipice? Car en vain après toi l'on me laisse le jour. (1639-60)
[1381-a] Contre elles un jaloux forma son noir dessein. (1660)
[1381-b] Qui pour t'assassiner emprunte sa balance. (1648 et 60)
[1381-c] De quoi sert à mon coeur si vivement charmé. (1660)
[1382] Var. Et remet plus avant dans ma triste pensée L'aimable souvenir de mon amour passée. (1639-57)
[1383] Var. L'un est mort, et demain l'autre perdra la vie. (1639-57)
[1384] Var. Impudente, oses-tu me tenir ces paroles? (1639-57)
[1385] Var. Et puis après cela jugez si je vous aime. (1639-57)
[1386] Var. Va, ne m'informe[1386-a] plus si je suivrois sa fuite. (1639-57)
[1386-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.
[1387] Var. La prison est fort proche. (1639-64)
[1388] Les éditions de 1664-82 donnent mourrois, pour mourois, ce qui ne nous paraît pas offrir de sens.
[1389] Var. Moi de prendre mon temps, que sa bonne fortune. (1639-57)
[1390] Var. Ç'ai-je, dit; tu peux tout, et ton frère est absent. (1639-57)
[1391] Var. Lui faire offre en ce cas de tout ce que j'avois. (1639-60)
[1392] Var. J'ai bien fait encor pire: J'ai dit que c'est pour vous que ce captif soupire, Que vous l'aimiez de même et fuiriez avec nous. (1639-57)
[1393] L'édition de 1639 porte fantasie.
[1394] Var. Et que tous ces délais provenoient seulement. (1639, 44 et 52-57) Var. Et que tous ses délais provenoient seulement. (1648)
[1395] L'édition de 1682 donne à tort: pour moi, au lieu de: par moi.
[1396] Var. Qu'il alloit y pourvoir, et que vers la mi-nuit Vous fussiez toute prête à déloger sans bruit. (1639-57)
[1397] Var. Allez, ployez bagage, et n'épargnez en somme Ni votre cabinet, ni celui du bonhomme. (1639-57)
[1398] Var. Allons faire le coup ensemble. (1639-57)
[1399] Var. [J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance,] Tu réduiras pour moi tes voeux dans l'innocence, Qu'un mari me tenant en sa possession, Sa présence vaincra ta folle passion, Ou que, si cette ardeur encore te possède, Ma maîtresse avertie y mettra bon remède[1399-a]. (1639-57)
[1399-a] La scène III finit là dans les éditions indiquées.
[1400] Var. Qu'il s'est caché de peur dans la chambre aux fagots. MAT. De peur? (1639-57)
[1401] A ce vers, et un peu plus bas au vers 1177, toutes les éditions portent ambrosie, excepté celle de 1639, où on lit ambroisie.
[1402] Var. Je le vais réparer. (1639-57)
[1403] Var. Madame, grâce aux Dieux, tout va le mieux du monde. (1639-57)
[1404] Var. Ah! que tu me ravis! et quel digne salaire Pourrai-je présenter à mon dieu tutélaire? LE GEÔL. Voici la récompense où mon desir prétend. ISAB. Lyse, il faut se résoudre à le rendre content. (1639-57)
[1405] Var. LE GEÔLIER, montrant Lyse. (1660)
[1406] L'édition de 1639 porte: «par ces ruines;» celle de 1657: «de ses ruines.» Ce sont vraisemblablement deux fautes.
[1407] Var. Il est en prison. (1663, en marge.)
[1408] Var. Vous avez de douceurs et de charmes pour moi! (1639-57)
[1409] Var. Viendront en mon esprit figurer mes malheurs. (1648)
[1410] Var. Pour déguiser la honte et l'horreur d'un supplice! Il faut mourir enfin, et quitter ces beaux yeux. (1639-57)
[1411] Var. L'ombre d'un meurtrier cause encor ma ruine. (1639-57)
[1412] Dans l'édition de 1682, on lit ainsi ce vers:
De qui les passions s'arment d'autorité.
C'est sans doute encore une faute. Au vers 1259 il y a, autre erreur, prenant, pour prennent.
[1413] Var. Demain de mon courage ils doivent faire un crime. (1639-57)
[1414] Var. Je frémis au penser de ma triste aventure[1414-a]. (1639-57)
[1414-a] L'édition de 1657 porte, évidemment par erreur: «d'une triste aventure.»
[1415] Var. De l'amas insolent du peuple qui me suit. (1648)
[1416] Var. Je ne découvre rien propre à me secourir. (1639-57)
[1417] Var. Aussitôt que je pense à tes divins attraits. (1639-57)
[1418] Voyez tome I, p. 205, note 3.
[1419] Var. Isabelle et Lyse paroissent à quartier. (1663, en marge.)--Cette indication manque dans les éditions de 1639-57.--A quartier, à l'écart. Voyez tome I, p. 93, note 2.
[1420] Var. ISABELLE, cependant que le Geôlier, etc. (1660)--Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1639-57.
[1421] Var. Ma chère âme, est-ce vous? surprises adorables! (1639-57)
[1422] Var. Mon heur! [LE GEÔL. Ne perdons point le temps à ces caresses.] (1639-54) Var. Mon heur! LE GEÔL. Ne perdons point de temps à ces caresses. (1657)
[1423] Var. Nous aurons tout loisir de baiser nos maîtresses. (1639-57)
[1424] Var. Sur un gage si bon j'ose tout hasarder. LE GEÔL. Nous nous amusons trop, hâtons-nous d'évader. (1639-57)
[1425] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682.--L'édition de 1639, également par erreur, porte leurs amours et leurs fuites: la rime s'oppose à ce pluriel.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
PRIDAMANT.
Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante!
ALCANDRE.
Lyse marche après elle, et lui sert de suivante; Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, 1335 Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi: Je vous le dis encore, il y va de la vie.
PRIDAMANT.
Cette condition m'en ôte assez l'envie[1425].
SCÈNE II.
ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine[1427].
LYSE.
Ce divertissement n'aura-t-il point de fin? Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin? 1340
ISABELLE.
Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène: C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine. Le prince Florilame....
LYSE.
Eh bien! il est absent.
ISABELLE.
C'est la source des maux que mon âme ressent[1428]; Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte 1345 Dedans son grand jardin nous permet cette porte. La princesse Rosine, et mon perfide époux, Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous: Je l'attends au passage, et lui ferai connoître Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître.
LYSE.
Madame, croyez-moi, loin de le quereller, Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler[1429]: Il nous vient peu de fruit de telles jalousies[1430]; Un homme en court plus tôt après ses fantaisies[1431]; Il est toujours le maître, et tout notre discours[1432], 1355 Par un contraire effet, l'obstine en ses amours.
ISABELLE.
Je dissimulerai son adultère flamme! Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme[1433]! Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi? Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi? 1360
LYSE.
Cela fut bon jadis; mais au temps où nous sommes, Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes: Leur gloire a son brillant et ses règles à part[1434]; Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard; Elle croît aux dépens de nos lâches foiblesses; 1365 L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.
ISABELLE.
Ote-moi cet honneur et cette vanité, De se mettre en crédit par l'infidélité. Si pour haïr le change et vivre sans amie Un homme tel que lui tombe dans l'infamie[1435], 1370 Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix; S'il en est méprisé, j'estime ce mépris. Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme Aux maris vertueux est un illustre blâme.
LYSE.
Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit. 1375
ISABELLE.
Retirons-nous, qu'il passe.
LYSE.
Il vous voit et vous suit.
SCÈNE III.
CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine.
CLINDOR.
Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises: Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises[1436]? Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien? Ne fuyez plus, Madame, et n'appréhendez rien: 1380 Florilame est absent, ma jalouse[1437] endormie.
ISABELLE.
En êtes-vous bien sûr?
CLINDOR.
Ah! fortune ennemie!
ISABELLE.
Je veille, déloyal: ne crois plus m'aveugler; Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair: Je vois tous mes soupçons passer en certitudes, 1385 Et ne puis plus douter de tes ingratitudes: Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret. O l'esprit avisé pour un amant discret! Et que c'est en amour une haute prudence D'en faire avec sa femme entière confidence! 1390 Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi? Qu'as-tu fait de ton coeur? qu'as-tu fait de ta foi? Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne De combien différoient ta fortune et la mienne, De combien de rivaux je dédaignai les voeux; 1395 Ce qu'un simple soldat pouvoit être auprès d'eux: Quelle tendre amitié je recevois d'un père! Je le quittai pourtant pour suivre ta misère[1438]; Et je tendis les bras à mon enlèvement, Pour soustraire ma main à son commandement[1439]. 1400 En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite Les hasards dont le sort a traversé ta fuite! Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur Élevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur! Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée, 1405 Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée[1440]. L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder, Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder[1441].
CLINDOR.
Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme: Que ne fait point l'amour quand il possède une âme? 1410 Son pouvoir à ma vue attachoit tes plaisirs, Et tu me suivois moins que tes propres desirs. J'étois lors peu de chose: oui, mais qu'il te souvienne Que ta fuite égala ta fortune à la mienne, Et que pour t'enlever c'étoit un foible appas[1442] 1415 Que l'éclat de tes biens qui ne te suivoient pas. Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage, Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage: Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers; L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers[1443]. 1420 Regrette maintenant ton père et ses richesses; Fâche-toi de marcher à côté des princesses; Retourne en ton pays chercher avec tes biens[1444] L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens. De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre? En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre? As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris? Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits! Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême[1445] A leur bizarre humeur le soumette lui-même[1446], 1430 Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, Qu'il ne refuse rien à leurs contentements: S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale[1447], Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale; C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison, 1435 C'est massacrer son père et brûler sa maison: Et jadis des Titans l'effroyable supplice Tomba sur Encelade avec moins de justice.
ISABELLE.
Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur. 1440 Je ne suivois que toi, quand je quittai mon père; Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère, Laisse mon intérêt: songe à qui tu les dois[1448]. Florilame lui seul t'a mis où tu te vois: A peine il te connut qu'il te tira de peine; 1445 De soldat vagabond il te fit capitaine; Et le rare bonheur qui suivit cet emploi Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi. Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paroître A cultiver depuis ce qu'il avoit fait naître? 1450 Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui[1449] Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui? Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche, Et pour remercîment tu veux souiller sa couche[1450]! Dans ta brutalité trouve quelques raisons, 1455 Et contre ses faveurs défends tes trahisons. Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme! Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme! Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits[1451]? Et ta reconnoissance a produit ces effets? 1460
CLINDOR.
Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas? Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure; 1465 Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure: Ils conservent encor leur première vigueur; Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur[1452] Avoit pu s'étouffer au point de sa naissance, Celui que je te porte eût eu cette puissance; 1470 Mais en vain mon devoir tâche à lui résister[1453]: Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, Ce dieu même aujourd'hui force tous mes desirs[1454] 1475 A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. A mon égarement souffre cette échappée, Sans craindre que ta place en demeure usurpée. L'amour dont la vertu n'est point le fondement Se détruit de soi-même, et passe en un moment; 1480 Mais celui qui nous joint est un amour solide[1455], Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside: Sa durée a toujours quelques nouveaux appas[1456], Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. Mon âme, derechef pardonne à la surprise 1485 Que ce tyran des coeurs a faite[1457] à ma franchise; Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, Et qui n'affoiblit point le conjugal amour[1458].
ISABELLE.
Hélas! que j'aide bien à m'abuser moi-même! Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime[1459]; Je me laisse charmer à ce discours flatteur, Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. Pardonne, cher époux, au peu de retenue Où d'un premier transport la chaleur est venue: C'est en ces incidents manquer d'affection 1495 Que de les voir sans trouble et sans émotion. Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, Il est bien juste aussi que ton amour se lasse; Et même je croirai que ce feu passager En l'amour conjugal ne pourra rien changer: 1500 Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, En quel péril te jette une telle maîtresse. Dissimule, déguise, et sois amant discret. Les grands en leur amour n'ont jamais de secret; Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache, Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort A se mettre en faveur par un mauvais rapport. Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques, Ou de sa défiance, ou de ses domestiques; 1510 Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur) A quelle extrémité n'ira point sa fureur! Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie, Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie. Sans aucun sentiment je te verrai changer, 1515 Lorsque tu changeras sans te mettre en danger[1460].
CLINDOR.
Encore une fois donc tu veux que je te die Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie? Mon âme est trop atteinte, et mon coeur trop blessé, Pour craindre les périls dont je suis menacé. 1520 Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête: C'est un feu que le temps pourra seul modérer; C'est un torrent qui passe et ne sauroit durer.
ISABELLE.
Eh bien! cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes, Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes. Penses-tu que ce prince, après un tel forfait, Par ta punition se tienne satisfait? Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme A sa juste vengeance exposera ta femme, 1530 Et que sur la moitié d'un perfide étranger Une seconde fois il croira se venger? Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine Puisse attirer sur moi les restes de ta peine[1461], Et que de mon honneur, gardé si chèrement, 1535 Il fasse un sacrifice à son ressentiment. Je préviendrai la honte où ton malheur me livre, Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre. Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur, Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur. 1540 J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie De servir au mari de ton illustre amie. Adieu: je vais du moins, en mourant avant toi[1462], Diminuer ton crime, et dégager ta foi.
CLINDOR.
Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range. M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort Éviter le hasard de quelque indigne effort! Je ne sais qui je dois admirer davantage, Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage; 1550 Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois, Et ma brutale ardeur va rendre les abois; C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chaîne. Mon coeur, quand il fut pris, s'étoit mal défendu: 1555 Perds-en le souvenir.
ISABELLE.
Je l'ai déjà perdu.
CLINDOR.
Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre Conspirent désormais à me faire la guerre[1463]; Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux[1464].
LYSE.
Madame, quelqu'un vient.
SCÈNE IV.
CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine; ÉRASTE, TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME.
ÉRASTE, poignardant Clindor.
Reçois, traître, avec joie Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie.
PRIDAMANT, à Alcandre.
On l'assassine, ô Dieux! daignez le secourir.
ÉRASTE.
Puissent les suborneurs ainsi toujours périr!
ISABELLE.
Qu'avez-vous fait, bourreaux?
ÉRASTE.
Un juste et grand exemple, Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple, Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang, A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang. Notre main a vengé le prince Florilame, La princesse outragée, et vous-même, Madame, 1570 Immolant à tous trois un déloyal époux, Qui ne méritoit pas la gloire d'être à vous. D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice, Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice. Adieu.
ISABELLE.
Vous ne l'avez massacré qu'à demi: 1575 Il vit encore en moi; soûlez son ennemi; Achevez, assassins, de m'arracher la vie. Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie! Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments! 1580 O clarté trop fidèle, hélas! et trop tardive, Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive! Falloit-il.... Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur, Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur; Son vif excès me tue ensemble et me console, 1585 Et puisqu'il nous rejoint....
LYSE.
Elle perd la parole. Madame.... Elle se meurt; épargnons les discours, Et courons au logis appeler du secours.
(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de Clindor et d'Isabelle, et le Magicien et le père sortent de la grotte.)
SCÈNE V.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Ainsi de notre espoir la fortune se joue: Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue; 1590 Et son ordre inégal, qui régit l'univers, Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.
PRIDAMANT.
Cette réflexion, mal propre pour un père, Consoleroit peut-être une douleur légère; Mais après avoir vu mon fils assassiné, 1595 Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné, J'aurois d'un si grand coup l'âme bien peu blessée, Si de pareils discours m'entroient dans la pensée. Hélas! dans sa misère il ne pouvoit périr; Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir. 1600 N'attendez pas de moi des plaintes davantage: La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage; La mienne court après son déplorable sort. Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort.
ALCANDRE.
D'un juste désespoir l'effort est légitime, 1605 Et de le détourner je croirois faire un crime. Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain; Mais épargnez du moins ce coup à votre main; Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles, Et pour les redoubler voyez ses funérailles. 1610
(Ici on relève la toile, et tous les comédiens paroissent avec leur portier[1465], qui comptent de l'argent sur une table, et en prennent chacun leur part[1466].)
PRIDAMANT.
Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent?
ALCANDRE.
Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent.
PRIDAMANT.
Je vois Clindor! ah Dieux! quelle étrange surprise[1467]! Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse! Quel charme en un moment étouffe leurs discords, 1615 Pour assembler ainsi les vivants et les morts?
ALCANDRE.
Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, Leur poëme récité, partagent leur pratique: L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié; Mais la scène préside à leur inimitié. 1620 Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles[1468], Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles, Le traître et le trahi, le mort et le vivant, Se trouvent à la fin amis comme devant. Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite, 1625 D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite; Mais tombant dans les mains de la nécessité, Ils ont pris le théâtre en cette extrémité.
PRIDAMANT.
Mon fils comédien!
ALCANDRE.
D'un art si difficile Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile[1469]; 1630 Et depuis sa prison, ce que vous avez vu, Son adultère amour, son trépas imprévu[1470], N'est que la triste fin d'une pièce tragique Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, Par où ses compagnons en ce noble métier[1471] 1635 Ravissent à Paris un peuple tout entier[1472]. Le gain leur en demeure, et ce grand équipage, Dont je vous ai fait voir le superbe étalage, Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer Qu'alors que sur la scène il se fait admirer. 1640
PRIDAMANT.
J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'étoit que feinte: Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur Où le devoit monter l'excès de son bonheur?
ALCANDRE.
Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre 1645 Est en un point si haut que chacun l'idolâtre[1473], Et ce que votre temps voyoit avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entretien de Paris, le souhait des provinces, Le divertissement le plus doux de nos princes, 1650 Les délices du peuple, et le plaisir des grands: Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps[1474]; Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde, Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau 1655 De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. Même notre grand Roi, ce foudre de la guerre, Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre, Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois Prêter l'oeil et l'oreille au Théâtre françois: 1660 C'est là que le Parnasse étale ses merveilles; Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles; Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard De leurs doctes travaux lui donnent quelque part. D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes[1475], 1665 Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes; Et votre fils rencontre en un métier si doux Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous[1476]. Défaites-vous enfin de cette erreur commune, Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune. 1670
PRIDAMANT.
Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue: J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue; J'en ignorois l'éclat, l'utilité, l'appas, 1675 Et la blâmois ainsi, ne la connaissant pas, Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allégresse A banni cette erreur avecque sa tristesse[1477]. Clindor a trop bien fait.
ALCANDRE.
N'en croyez que vos yeux.
PRIDAMANT.
Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux; 1680 Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre, Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre[1478]?
ALCANDRE.
Servir les gens d'honneur est mon plus grand desir: J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir. Adieu: je suis content, puisque je vous vois l'être. 1685
PRIDAMANT.
Un si rare bienfait ne se peut reconnoître: Mais, grand Mage, du moins croyez qu'à l'avenir Mon âme en gardera l'éternel souvenir.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[1426] Var. Cette condition m'en ôtera l'envie. (1639-60)
[1427] En tête de cette scène et des suivantes, les indications placées après les noms des personnages ont été omises dans l'édition de 1639.
[1428] L'édition de 1682 porte seule: «que mon âme en ressent.»
[1429] Var. Vous feriez beaucoup mieux de tout dissimuler. (1639-60)
[1430] Var. Ce n'est pas bien à nous d'avoir des jalousies. (1639-57)
[1431] Ici, comme plus haut, l'édition de 1639 porte fantasies. Voyez le vers 1110.
[1432] Var. Il est toujours le maître, et tout votre discours. (1639)
[1433] Var. Un autre aura son coeur, et moi le nom de femme. (1639 et 57)
[1434] Var. Madame, leur honneur a des règles à part, Où le votre se perd, le leur est sans hasard[1434-a], Et la même action entre eux et nous commune Est pour nous déshonneur, pour eux bonne fortune. La chasteté n'est plus la vertu d'un mari; La princesse du vôtre a fait son favori: Sa réputation croîtra par ses caresses; [L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.] (1639-57)
[1434-a] Où le nôtre se perd, le leur est sans hasard. (1644-57)
[1435] Var. Un homme comme lui tombe dans l'infamie. (1639-60)
[1436] Var. Sont-ce là les faveurs que vous m'aviez promises? Où sont tant de baisers dont votre affection Devoit être prodigue à ma réception? Voici l'heure et le lieu, l'occasion est belle: Je suis seul, vous n'avez que cette damoiselle, Dont la dextérité ménagea nos amours; Le temps est précieux, et vous fuyez toujours. Vous voulez, je m'assure, avec ces artifices, Que les difficultés augmentent nos délices. A la fin je vous tiens. Quoi! vous me repoussez! Que craignez-vous encor? Mauvaise, c'est assez: [Florilame est absent, ma jalouse endormie.] (1639-57)
[1437] L'édition de 1682 porte, par erreur, jalousie, pour jalouse.
[1438] Var. Je l'ai quitté pourtant pour suivre ta misère. (1639)
[1439] Var. Ne pouvant être à toi de son consentement. (1639-57)
[1440] Var. Rends-moi dedans le sein dont tu m'as arrachée. Je t'aime, et mon amour m'a fait tout hasarder. (1639-57)
[1441] Var. Non pas pour tes grandeurs, mais pour te posséder. (1639-60)
[1442] Voyez tome 1, p. 148, note 3.
[1443] Var. L'autre exposa ma tête en cent et cent dangers. (1639-57)
[1444] Var. Retourne en ton pays avecque tous tes biens Chercher un rang pareil à celui que tu tiens. Qui te manque après tout? de quoi peux-tu te plaindre? (1639-57)
[1445] Var. Qu'un mari les adore, et qu'une amour extrême. (1639-54)
[1446] Voici les différentes manières dont ce vers a été imprimé dans les différentes éditions:
A leur bigearre humeur ce soumette lui-même. (1639) A leur bigearre humeur le soumettre lui-même. (1644) A leur bigearre humeur se soumette lui-même. (1648-54) A leur bizarre humeur se soumettre lui-même. (1657) A leur bigearre humeur le soumette lui-même. (1660) A leur bizarre humeur le soumettre lui-même. (1663-82)
Nous avons cru devoir adopter la leçon de 1660, en substituant bizarre à bigearre, comme l'ont fait les éditions suivantes.
[1447] Var. Fait-il la moindre brèche à la foi conjugale. (1639-57)
[1448] Var. Laisse mon intérêt: songe à qui tu le dois. (1639)
[1449] Var. Par ces soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui. (1648)
[1450] Var. Et pour remercîment tu vas souiller sa couche! Dans ta brutalité trouve quelque raison, Et contre ses faveurs défends ta trahison. (1639-57)
[1451] Les éditions de 1639 et de 1663 écrivent: les biens faits.
[1452] Var. Je t'aime, et si l'amour qui m'a surpris le coeur. (1639-57)
[1453] Var. Mais en vain contre lui l'on tâche à résister. (1639-57)
[1454] Var. Ce dieu même à présent malgré moi m'a réduit[1454-a] A te faire un larcin des plaisirs d'une nuit. A mes sens déréglés souffre cette licence: Une pareille amour meurt dans la jouissance, Celle dont la vertu n'est point le fondement. (1639-57)
[1454-a] Ce dieu même à présent malgré moi me réduit. (1644-57)
[1455] Var. Mais celle qui nous joint est une amour solide. (1639-57)
[1456] Var. Dont les fermes liens durent jusqu'au trépas, Et dont la jouissance a de nouveaux appas. (1639-57)
[1457] Le participe est au féminin dans toutes les éditions antérieures à 1664; dans les impressions de 1664, 1668, 1682, et même encore dans celle de 1692, il y a fait, sans accord.
[1458] Var. Et n'affoiblit en rien un conjugal amour. (1639-57)
[1459] Var. Je vois qu'on me trahit, et je crois que l'on m'aime.(1639-57)
[1460] Var. Pourvu qu'à tout le moins tu changes sans danger. (1639-57)
[1461] Var. Attire encor sur moi les restes de ta peine. (1639-57)
[1462] Var. Adieu: je vais du moins, en mourant devant toi. (1639-57)
[1463] Var. Conspirent désormais à lui faire la guerre. (1639)
[1464] Voyez au Complément des variantes, p. 524.
[1465] Le concierge et le portier avaient des attributions fort différentes, que Chapuzeau nous fait connaître en ces termes, en 1674, dans son Théâtre françois: «Le concierge a soin d'ouvrir l'hôtel et de le fermer, de le tenir propre et en bon ordre, et après la comédie de visiter exactement partout, de peur d'accident du feu.» (P. 237.)--«Les portiers, en pareil nombre que les contrôleurs et aux mêmes portes, sont commis pour empêcher les désordres qui pourroient survenir; et pour cette fonction, avant les défenses étroites du Roi d'entrer sans payer, on faisoit choix d'un brave, mais qui d'ailleurs sût discerner les honnêtes gens d'avec ceux qui n'en portent pas la mine. Ils arrêtent ceux qui voudroient passer outre sans billet, et les avertissent d'en aller prendre au bureau, ce qu'ils font avec civilité, ayant ordre d'en user envers tout le monde, pourvu qu'on n'en vienne à aucune violence. L'Hôtel de Bourgogne ne s'en sert plus, à la réserve de la porte du théâtre; et en vertu de la déclaration du Roi, elle prend des soldats du régiment de ses gardes autant qu'il est nécessaire: ce que l'autre troupe qui a des portiers peut faire aussi au besoin. C'est ainsi que tous les désordres ont été bannis, et que le bourgeois peut venir avec plus de plaisir à la comédie.» (P. 242.)--Quant à la manière dont on partageait la recette, voyez la Notice, p. 427.
[1466] Var. On tire un rideau, et on voit tous les comédiens qui partagent leur argent. (1639)
[1467] Var. Je vois Clindor, Rosine! ah, Dieux! quelle surprise! Je vois leur assassin, je vois sa femme et Lyse! (1639-57)
[1468] Var. Leurs vers font leur combat[1468-a], leur mort suit leurs paroles. (1654-57)
[1468-a] L'édition de 1639 porte leur combats. Faut-il lire leur combat, ou leurs combats?
[1469] Var. Tous les quatre, au besoin, en ont fait leur asile. (1639-59)
[1470] Var. Son adultère amour, son trépas impourvu[1470-a]. (1639)
[1470-a] Voyez tome I, p. 183, note 3.
[1471] Var. Par où ses compagnons et lui dans leur métier. (1639-57)
[1472] Var. Ravissant dans Paris un peuple tout entier. (1639)
[1473] Var. Est en un point si haut qu'un chacun l'idolâtre. (1639-57)
[1474] Var. Parmi leurs passe-temps il tient les premiers rangs. (1639-64)
[1475] Var. S'il faut par la richesse estimer les personnes. (1639-57)
[1476] Var. Plus de biens et d'honneur qu'il n'eût trouvé chez vous. (1639-57)
[1477] Var. A banni cette erreur avecque la tristesse. (1639)
[1478] Var. Quelles grâces ici ne vous dois-je pas rendre? (1652-57)
COMPLÉMENT DES VARIANTES.
1560 Var. [N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux:] Que leurs attraits unis....LYSE. La princesse s'avance, Madame. CLIND. Cachez-vous, et nous faites silence. Écoute-nous, mon âme, et par notre entretien Juge si son objet m'est plus cher que le tien.
SCÈNE IV.
CLINDOR[1479], ROSINE.
ROS. Débarrassée enfin d'une importune suite, Je remets à l'amour le soin de ma conduite, Et pour trouver l'auteur de ma félicité, Je prends un guide aveugle en cette obscurité. Mais que son épaisseur me dérobe la vue! Le moyen de le voir ou d'en être aperçue! Voici la grande allée, il devroit être ici, Et j'entrevois quelqu'un. Est-ce toi, mon souci? CLIND. Madame, ôtez ce mot dont la feinte se joue, Et que votre vertu dans l'âme désavoue: C'est assez déguisé, ne dissimulez plus L'horreur que vous avez de mes feux dissolus. Vous avez voulu voir jusqu'à quelle insolence D'une amour déréglée iroit la violence, Vous l'avez vu, Madame, et c'est pour la punir Que vos ressentiments vous font ici venir. Faites sortir vos gens destinés à ma perte, N'épargnez point ma tête; elle vous est offerte: Je veux bien par ma mort apaiser vos beaux yeux, Et ce n'est pas l'espoir qui m'amène en ces lieux. ROS. Donc au lieu d'un amour rempli d'impatience, Je ne rencontre en toi que de la défiance? As-tu l'esprit troublé de quelque illusion? Est-ce ainsi qu'un guerrier tremble à l'occasion? Je suis seule, et toi seul, d'où te vient cet ombrage? Te faut-il de ma flamme un plus grand témoignage? Crois que je suis sans feinte à toi jusqu'à la mort. CLIND. Je me garderai bien de vous faire ce tort: Une grande princesse a la vertu plus chère. ROS. Si tu m'aimes, mon coeur, quitte cette chimère. CLIND. Ce n'en est point, Madame, et je crois voir en vous Plus de fidélité pour un si digne époux. ROS. Je la quitte pour toi; mais, Dieux! que je m'abuse, De ne voir pas encor qu'un ingrat me refuse! Son coeur n'est plus que glace, et mon aveugle ardeur Impute à défiance un excès de froideur. Va, traître, va, parjure, après m'avoir séduite, Ce sont là des discours d'une mauvaise suite: Alors que je me rends, de quoi me parles-tu? Et qui t'amène ici me prêcher la vertu? CLIND. Mon respect, mon devoir et ma reconnoissance Dessus mes passions ont eu cette puissance. Je vous aime, Madame, et mon fidèle amour Depuis qu'on l'a vu naître a crû de jour en jour; Mais que ne dois-je point au prince Florilame? C'est lui dont le respect triomphe de ma flamme: Après que sa faveur m'a fait ce que je suis.... ROS. Tu t'en veux souvenir pour me combler d'ennuis. Quoi! son respect peut plus que l'ardeur qui te brûle? L'incomparable ami, mais l'amant ridicule, D'adorer une femme et s'en voir si chéri, Et craindre au rendez-vous d'offenser un mari! Traître, il n'en est plus temps: quand tu me fis paroître Cette excessive amour qui commençoit à naître, Et que le doux appas d'un discours suborneur Avec un faux mérite attaqua mon honneur, C'est lors qu'il te falloit à ta flamme infidèle Opposer le respect d'une amitié si belle, Et tu ne devois pas attendre à l'écouter Quand mon esprit charmé ne le pourroit goûter. Tes raisons vers tous deux sont de foibles défenses: Tu l'offensas alors, aujourd'hui tu m'offenses[1480]; Tu m'aimois plus que lui, tu l'aimes plus que moi. Crois-tu donc à mon coeur donner ainsi la loi[1481], Que ma flamme à ton gré s'éteigne ou s'entretienne, Et que ma passion suive toujours la tienne? Non, non, usant si mal de ce qui t'est permis, Loin d'en éviter un, tu fais deux ennemis. Je sais trop les moyens d'une vengeance aisée: Phèdre contre Hippolyte aveugla bien Thésée, Et ma plainte armera plus de sévérité Avec moins d'injustice et plus de vérité. CLIND. Je sais bien que j'ai tort, et qu'après mon audace Je vous fais un discours de fort mauvaise grâce; Qu'il sied mal à ma bouche, et que ce grand respect Agit un peu bien tard pour n'être point suspect; Mais pour souffrir plus tôt la raison dans mon âme, Vous aviez trop d'appas, et mon coeur trop de flamme: Elle n'a triomphé qu'après un long combat. ROS. Tu crois donc triompher lorsque ton coeur s'abat? Si tu nommes victoire un manque de courage, Appelle encor service un si cruel outrage, Et puisque me trahir, c'est suivre la raison, Dis-moi que tu me sers par cette trahison. CLIND. Madame, est-ce vous rendre un si mauvais service, De sauver votre honneur d'un mortel précipice? Cet honneur qu'une dame a plus cher que les yeux.... ROS. Cesse de m'étourdir de ces noms odieux. N'as-tu jamais appris que ces vaines chimères Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, Ces vieux contes d'honneur n'ont point d'impressions Qui puissent arrêter les fortes passions? Perfide, est-ce de moi que tu le dois apprendre? Dieux! jusques où l'amour ne me fait point descendre? Je lui tiens des discours qu'il me devroit tenir, Et toute mon ardeur ne peut rien obtenir. CLIND. Par l'effort que je fais à mon amour extrême, Madame, il faut apprendre à vous vaincre vous-même, A faire violence à vos plus chers desirs, Et préférer l'honneur à d'injustes plaisirs, Dont au moindre soupçon, au moindre vent contraire La honte et les malheurs sont la suite ordinaire. ROS. De tous ces accidents rien ne peut m'alarmer: Je consens de périr à force de t'aimer. Bien que notre commerce aux yeux de tous se cache, Qu'il vienne en évidence, et qu'un mari le sache, Que je demeure en butte à ses ressentiments, Que sa fureur me livre à de nouveaux tourments: J'en souffrirai plutôt l'infamie éternelle Que de me repentir d'une flamme si belle.
SCÈNE V.
CLINDOR[1482], ROSINE, ISABELLE[1483], LYSE[1484], ÉRASTE, TROUPE DE DOMESTIQUES[1485].
ÉR. Donnons, ils sont ensemble.
ISAB. Oh Dieux! qu'ai-je entendu? LYSE. Madame, sauvons-nous. PRID. Hélas! il est perdu. CLIND. Madame, je suis mort, et votre amour fatale Par un indigne coup aux enfers me dévale. ROS. Je meurs, mais je me trouve heureuse en mon trépas, Que du moins en mourant je vais suivre tes pas. ÉR. Florilame est absent; mais durant son absence, C'est là comme les siens punissent qui l'offense: C'est lui qui par nos mains vous envoie à tous deux Le juste châtiment de vos lubriques feux[1486]. ISAB. Réponds-moi, cher époux, au moins une parole: C'en est fait, il expire, et son âme s'envole. Bourreaux, vous ne l'avez massacré qu'à demi: [Il vit encore en moi; soûlez son ennemi; Achevez, assassins, de m'arracher la vie;] Sa haine sans ma mort n'est pas bien assouvie. ÉR. Madame, c'est donc vous! ISAB. Oui, qui cours au trépas. ÉR. Votre heureuse rencontre épargne bien nos pas: Après avoir défait le prince Florilame D'un ami déloyal et d'une ingrate femme, Nous avions ordre exprès de vous aller chercher. ISAB. Que voulez-vous de moi, traîtres? ÉR. Il faut marcher: Le prince, dès longtemps amoureux de vos charmes, Dans un de ses châteaux veut essuyer vos larmes. ISAB. Sacrifiez plutôt ma vie à son courroux. ÉR. C'est perdre temps, Madame, il veut parler à vous.
(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et le reste des acteurs, et le Magicien et le père sortent de la grotte[1487].)
SCÈNE VI.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
[ALC. Ainsi de notre espoir la fortune se joue.] (1639-57)
FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.
FOOTNOTES:
[1479] CLINDOR, représentant Théagène. (1644-57)
[1480] Tu l'offensois alors, aujourd'hui tu m'offenses. (1644-57)
[1481] Crois-tu donc à mon coeur donner toujours la loi. (1644-57)
[1482] CLINDOR, représentant Théagène. (1644-57)
[1483] ISABELLE, représentant Hippolyte. (1644-57)
[1484] LYSE, représentant Clarine. (1644-57)
[1485] TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME. (1644-57)
[1486] Ce juste châtiment de vos lubriques feux. (1644-57)
[1487] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.
LA GALERIE DU PALAIS, comédie 1
Notice 3
A Madame de Liancour 10
Examen 11
LA GALERIE DU PALAIS 17
LA SUIVANTE, comédie 113
Notice 115
A Monsieur *** 116
Examen 120
LA SUIVANTE 127
LA PLACE ROYALE, comédie 215
Notice 217
A Monsieur *** 219
Examen 221
LA PLACE ROYALE 225
LA COMÉDIE DES TUILERIES, par les cinq auteurs (IIIe acte) 303
Notice 305
Argument 309
LA COMÉDIE DES TUILERIES (IIIe acte) 311
MÉDÉE, tragédie 327
Notice 329
A Monsieur P. T. N. G. 332
Examen 333
MÉDÉE 341
L'ILLUSION, comédie 421
Notice 423
A Mademoiselle M. F. D. R. 430
Examen 432
L'ILLUSION 435
Complément des variantes 524
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9
End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille