‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 03Chapitre 24 sur 30 · L'INFANTE.

L'INFANTE.

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

DON RODRIGUE.

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous 1775 Un respect amoureux me jette à ses genoux. Je ne viens point ici demander ma conquête: Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, Madame; mon amour n'emploiera point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi. 1780 Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux, Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux, Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée, Des héros fabuleux passer la renommée? Si mon crime par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre, et puis tout achever; Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, Ne se peut apaiser sans la mort du coupable, 1790 N'armez plus contre moi le pouvoir des humains: Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains; Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible; Prenez une vengeance à tout autre impossible[544]. Mais du moins que ma mort suffise à me punir: 1795 Ne me bannissez point de votre souvenir; Et puisque mon trépas conserve votre gloire, Pour vous en revancher conservez ma mémoire, Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]: «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.» 1800

CHIMÈNE.

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire, Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546]. Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr; Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547]. Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805 Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort, Toute votre justice en est-elle d'accord? Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire, De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, 1810 Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?

DON FERNAND.

Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime: Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. 1815 Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire, Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549]. Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820 Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. Rodrigue, cependant il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Mores sur nos bords, Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts, Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825 Commander mon armée, et ravager leur terre: A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550]; Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle: Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830 Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser, Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.

DON RODRIGUE.

Pour posséder Chimène, et pour votre service, Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, 1835 Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.

DON FERNAND.

Espère en ton courage, espère en ma promesse; Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse, Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551], Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. 1840

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[501] Var. CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

[502] Var. Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644 in-4º)

[503] Var. Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire N'ose sans votre aveu sortir de votre empire. [CHIM. Tu vas mourir!] DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé, Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)

[504] Var. Mais défendant mon roi, son peuple et le pays. (1637-56)

[505] Var. Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)

[506] Var. L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère. (1637-60)

[507] Var. Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père, Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)

[508] Var. Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre. (1637-56)

[509] Var. Mon honneur appuyé sur de si grands effets Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)

[510] Var. Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux. (1637-56)

[511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles de 1668 et de 1682 ont veuillez sans i; celle de 1692 donne vouliez.

[512] Var. Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º I.,37 in-12 et 38)

[513] Var. Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)

[514] Var. Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)

[515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON RODRIGUE, seul.

[516] Var. Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux? (1637-60)

[517] Var. S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)

[518] Var. Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne. (1637-60)

[519] Var. Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner? (1637-56)

[520] Var. Entre eux un père mort sème si peu de haine. (1637-60)

[521] Var. Vous témoigner, Madame, L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)

[522] Var. Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)

[523] Var. Elle ne choisit point de ces mains généreuses. (1637-56)

[524] Var. Don Sanche lui suffit: c'est la première fois Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56)

[524-a] L'édition de 1644 in-12 porte endossa, pour endosse.

[525] Var. Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir. (1637-56)

[526] Var. Et livrant à Rodrigue une victoire aisée, Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)

[527] Var. A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)

[528] Var. Une ardeur bien plus digne à présent me consomme. (1637-44)

[529] Var. Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir. (1637-56)

[530] Var. Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère! (1637-64)

[531] Var. Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance, Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)

[532] Var. Et le ciel, ennuyé de vous être si doux, Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44) Var. Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux. (1648-60)

[533] Var. Ne les redouble point par ce funeste augure. (1637-68)

[534] Var. Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)

[535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans Andromaque (acte V, scène III).

[536] Var. [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.] ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute? Après ce que je vois puis-je être encore en doute? J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé, Et ma juste poursuite a trop bien succédé. Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante; Songe que je sais fille aussi bien comme amante: Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang, Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc; Mon âme désormais n'a rien qui la retienne; Elle ira recevoir ce pardon de la tienne. Et toi qui me prétends acquérir par sa mort, Ministre déloyal de mon rigoureux sort, [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)

[537] Var. [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?] Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours? Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a]; Abandonne mon âme au mal qui la possède: Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b]. (1637-56)

[537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours. (1644 in-12)

[537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

[538] Var. J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père. (1637-44 in-4º) Var. J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père. (1644 in-12)

[539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º portent par erreur prescrire, pour proscrire.

[540] Var. D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P., 37 in-12 et 38) --L'édition de 1644 porte un amant, pour un amour.

[541] Var. Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)

[542] Var. Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38 P., 39 et 44)

[543] Var. SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12)

[544] Var. Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637 in-12)

[545] Var. Et dites quelquefois, en songeant à mon sort. (1637-60)

[546] Var. Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56) Var. Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)

[547] Var. Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)

[548] Var. Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée, Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a], Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil? C'est trop d'intelligence avec son homicide, Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide, Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)

[548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent dueil. Voyez le Lexique.

[549] Les deux éditions de 1638 portent ta victoire, pour sa victoire.

[550] Var. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi. (1637 in-4º et 39-56) Var. A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi. (1637 in-12 et 38)

[551] L'édition de 1637 in-12 donne contre moi, au lieu de contre toi.

APPENDICE.

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