‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 03Chapitre 5 sur 30 · L'INFANTE. - L'INFANTE.

L'INFANTE. - L'INFANTE.

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135

LE PAGE.

Par vos commandements Chimène vous vient voir.

L'INFANTE, à Léonor[277].

Allez l'entretenir en cette galerie.

LÉONOR.

Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?

Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140 Je vous suis. Juste ciel, d'où j'attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède: Assure mon repos, assure mon honneur. Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur: Cet hyménée à trois également importe; 145 Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D'un lien conjugal joindre ces deux amants, C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène, Et par son entretien soulager notre peine. 150

SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.

LE COMTE.

Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi: Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

DON DIÈGUE.

Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155 Qu'il sait récompenser les services passés.

LE COMTE.

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes: Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents. 160

DON DIÈGUE.

Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279], De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165 Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre: Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281]; Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.

LE COMTE.

A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170 Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282]. Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince: Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175 Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180 Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284], Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.

DON DIÈGUE.

Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185 Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là, dans un long tissu de belles actions[285], Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée[286], Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190

LE COMTE.

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287]; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195 Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; Mon nom sert de rempart à toute la Castille: Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200 Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le Prince à mes côtés feroit dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205 Et pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verroit....

DON DIÈGUE.

Je le sais, vous servez bien le Roi: Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210 Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence[289].

LE COMTE.

Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215

DON DIÈGUE.

Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.

LE COMTE.

Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.

DON DIÈGUE.

En être refusé n'en est pas un bon signe.

LE COMTE.

Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.

DON DIÈGUE.

L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220

LE COMTE.

Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290].

DON DIÈGUE.

Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].

LE COMTE.

Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.

DON DIÈGUE.

Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.

LE COMTE.

Ne le méritoit pas! Moi?

DON DIÈGUE.

Vous.

LE COMTE.

Ton impudence, 225 Téméraire vieillard, aura sa récompense.

(Il lui donne un soufflet[292].)

DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293].

Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

LE COMTE.

Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?

DON DIÈGUE.

O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230

LE COMTE.

Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain, Si ce honteux trophée avoit chargé ma main. Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction, l'histoire de ta vie: D'un insolent discours ce juste châtiment 235 Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].

SCÈNE IV.

DON DIÈGUE[296].

O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240 Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire, Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, Tant de fois affermi le trône de son roi, Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi? O cruel souvenir de ma gloire passée! 245 OEuvre de tant de jours en un jour effacée! Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur! Précipice élevé d'où tombe mon honneur! Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte, Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250 Comte, sois de mon prince à présent gouverneur: Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur; Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne, Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne. Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255 Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains, Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260

SCÈNE V.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

DON DIÈGUE.

Rodrigue, as-tu du coeur?

DON RODRIGUE.

Tout autre que mon père L'éprouveroit sur l'heure.

DON DIÈGUE.

Agréable colère! Digne ressentiment à ma douleur bien doux! Je reconnois mon sang à ce noble courroux; Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265 Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte; Viens me venger.

DON RODRIGUE.

De quoi?

DON DIÈGUE.

D'un affront si cruel, Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel: D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie; Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270 Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, Je le remets au tien pour venger et punir. Va contre un arrogant éprouver ton courage: Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage; Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275 Je te donne à combattre un homme à redouter: Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298], Porter partout l'effroi dans une armée entière. J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus; Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280 Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, C'est....

DON RODRIGUE.

De grâce, achevez.

DON DIÈGUE.

Le père de Chimène.

DON RODRIGUE.

Le....

DON DIÈGUE.

Ne réplique point, je connois ton amour; Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour. Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285 Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance: Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi; Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299]. Accablé des malheurs où le destin me range, Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290

SCÈNE VI[301].

DON RODRIGUE[302].

Percé jusques au fond du coeur[303] D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mon âme abattue 295 Cède au coup qui me tue. Si près de voir mon feu récompensé, O Dieu, l'étrange peine! En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène! 300

Que je sens de rudes combats! Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse: Il faut venger un père, et perdre une maîtresse: L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304]. Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305 Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infini. O Dieu, l'étrange peine! Faut-il laisser un affront impuni? Faut-il punir le père de Chimène? 310

Père, maîtresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305], Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315 Mais ensemble amoureuse, Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306], Fer qui causes ma peine[307], M'es-tu donné pour venger mon honneur? M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320

Il vaut mieux courir au trépas. Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père: J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308]; J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325 Et l'autre indigne d'elle. Mon mal augmente à le vouloir guérir; Tout redouble ma peine. Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène. 330

Mourir sans tirer ma raison! Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison! Respecter un amour dont mon âme égarée 335 Voit la perte assurée! N'écoutons plus ce penser suborneur, Qui ne sert qu'à ma peine. Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309], Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340

Oui, mon esprit s'étoit déçu[310]. Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]: Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345 Courons à la vengeance; Et tout honteux d'avoir tant balancé[312], Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, Si l'offenseur est père de Chimène. 350

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[240] Fernand ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075. Doña Urraque est aussi un nom historique: les deux filles que laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une doña Urraca, l'autre doña Elvira. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de Mariana, don Gomès, Chimène, et don Rodrigue (ou Ruy Diaz de Bivar, surnommé le Cid). Le père de don Rodrigue est appelé par le même historien (livre IX, chapitre v) don Diego Laynez. Quant à don Arias, qu'il nomme don Arias Gonzalès, il parle de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de Léonor, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem de Castro; seulement il a donné ceux de don Sanche et de don Alonse à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent dans l'histoire ou chez le poëte espagnol.

[241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue et amant de Chimène.

[242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don Rodrigue et de don Sanche.

[243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène.

[244] Var. TRAGI-COMÉDIE. (1637-44)

[245] Voyez la Notice, p. 51.

[246] Var. SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE, ELVIRE[246-a].

ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur Adore votre fille et brigue ma faveur, Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b] Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître. Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs, Ou d'un regard propice anime leurs desirs: Au contraire, pour tous dedans l'indifférence, Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance, Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux. LE COMTE. [Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle[246-c].]

[246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)

[246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui l'ont suivie, il y a parestre, et à l'autre vers naistre. Nous avons signalé une rime semblable: cognestre et naistre, dans la Comédie des Tuileries (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent tantôt parestre (par exemple, à la variante du vers 1250), tantôt paroistre (à la variante du vers 1419).

[246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire rapporte comme un discours du Comte.

[247] Var. Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56) Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660)

[248] Var. M'en ont donné tous deux un soudain témoignage. (1660)

[249] Var. Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637 in-12)

[250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue:

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;

M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses Plaideurs, où il dit d'un sergent, acte I, scène I:

Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.

«Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?» (Ménagiana, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)

[251] Var. [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.] Va l'en entretenir; mais dans cet entretien Cache mon sentiment et découvre le sien. Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble; L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble: Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur, Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur; Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute, Me défend de penser qu'aucun me le dispute.

SCÈNE II[251-b].

CHIMÈNE, ELVIRE[251-c].

ELVIRE, seule[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants! Et que tout se dispose à leurs contentements! CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère? Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père? ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés: [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.] CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance: Puis-je à de tels discours donner quelque croyance? ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux, Et vous doit commander de répondre à ses voeux. Jugez après cela, puisque tantôt son père Au sortir du conseil doit proposer l'affaire, S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps, [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)

[251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est sans doute une faute.

[251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang, jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de 1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc.

[251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.)

[251-d] Le mot seule manque dans les éditions de 1638 P. et de 1644 in-12.

[252] Var. Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit. (1660)

[253] Var. Vous verrez votre crainte heureusement déçue. (1637-56)

[254] Var. LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)

[255] Var. L'INFANTE, au Page. (1637-60)

[256] Var. Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44) Var. Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)

[257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de 1644 in-12.

[258] Var. Et je vous vois pensive et triste chaque jour. (1637-56)

[259] Var. L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44) Var. Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)

[259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31, note 94.

[260] Var. J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56)

[260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644 in-12)

[261] Var. Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines. (1637-56)

[262] Var. On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès. (1637-56)

[263] Var. Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º et 39-56) Var. Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12 et 38)

[264] Voyez le Lexique, au mot Cavalier.

[265] Var. Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637 in-4º, 38 P. et 39-44)

[266] «L'Infante dans le Cid avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt.» (Corneille, Examen de Polyeucte.)

[267] Var. Si je sors du respect pour blâmer votre flamme. (1637 in-12 et 38 L.)

[268] Var. Choisir pour votre amant un simple chevalier! (1637 in-4º, 38 P. et 39-44) Var. Choisir pour votre amant un simple cavalier! (1637 in-12; 38 L. et 48-56)

[269] Var. Et que dira le Roi? que dira la Castille? Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]? L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)

[269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille? (1638 L.)

[270] Var. Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage. (1637-56)

[271] Var. Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi. (1637, 38, 44 in-12 et 48-56) Var. Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi. (1639 et 44 in-4º)

[272] Var. Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui. (1637-56)

[273] L'édition de 1637 in-12 porte guari, pour guéri.

[274] Var. Je suis au désespoir que l'amour me contraigne. (1637-60)

[275] Var. Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite. Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)

[276] Var. Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice. (1637-56)

[277] Les mots à Léonor manquent dans les éditions de 1637-44.

[278] L'édition de 1637 in-12 porte avant que, pour autant que.

[279] Var. Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir; Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)

[280] Var. A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre. (1660 et 63)

[281] Var. Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet De ses affections est le plus cher objet: Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre. LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. (1637-56)

[282] Var. Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité. (1637-56)

[283] L'édition de 1682 porte, par erreur, sous la loi, pour sous sa loi.

[284] Var. Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)

[285] Var. Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et 44 in-4º)

[286] Var. Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)

[287] Var. Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir. (1637-56)

[288] Var. Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois. Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a]. Le Prince, pour essai de générosité, Gagneroit des combats marchant à mon côté; Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère, [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.] DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]: [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)

[288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. (1648-56)

[288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.

[289] Var. Un monarque entre nous met de la différence. (1637-56)

[290] Var. Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge. (1644 in-4º)

[291] Var. Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage. (1648-56)

[292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui firent intituler le Cid tragi-comédie. Presque toutes les pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité. Le mot de tragi-comédie est très-ancien: Plaute l'emploie[292-a] pour désigner son Amphitryon, parce que si l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement affligé.» (Voltaire.)

[292-a] Dans le Prologue d'Amphitryon (vers 59 et 63), Plaute désigne la pièce par le nom de tragicocomoedia, non pour la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois, personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves, personnages de la comédie.

[293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: Ils mettent l'épée à la main.

[294] Var. O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse! (1637-56)

[295] Var. [Ne lui servira pas d'un petit ornement.] DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite, Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite. DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)

[295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

[296] Var. DON DIÈGUE, seul. (1637-60)

[297] Var. [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.] Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède, Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède: Mon honneur est le sien, et le mortel affront Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a]. (1637-56)

[297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

[298] Var. Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles, Se faire un beau rempart de mille funérailles. DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus. DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus. (1637-56)

[299] Var. Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. (1637-56)

[300] Var. Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous venge. (1637-56)

[301] «On mettait alors des stances dans la plupart des tragédies, et on en voit dans Médée. On les a bannies du théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du Cid ne soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de plaisir.» (Voltaire.)--D'Aubignac a fait dans sa Pratique du théâtre (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur, recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau: «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402).

[302] Var. DON RODRIGUE, seul. (1637-60)

[303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du coeur.»

[304] Var. L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras. (1637-55)

[305] Var. Illustre tyrannie, adorable contrainte, Par qui de ma raison la lumière est éteinte, A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a]. (1637 in-4º P. et 44 in-12) Var. Impitoyable loi, cruelle tyrannie. (1637 in-12, 38 et 44 in-4º)

[305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois vers, conformes à l'édition de 1682.

[306] Var. Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)

[307] Var. Qui fais toute ma peine. (1637-56)

[308] Var. Qui venge cet affront irrite sa colère, Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a]. Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle, Qui nous seroit mortelle. Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir, Ni soulager ma peine. (1637-56)

[308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» au lieu de: «ne la mérite pas.»

[309] Var. Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur, Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)

[310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit est déçu.»

[311] Var. Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48) Var. Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)

[312] Var. Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. et 39)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON ARIAS, LE COMTE[313].

LE COMTE.

Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314] S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut; Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.

DON ARIAS.

Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède: Il y prend grande part, et son coeur irrité 355 Agira contre vous de pleine autorité. Aussi vous n'avez point de valable défense: Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense, Demandent des devoirs et des submissions Qui passent le commun des satisfactions. 360

LE COMTE.

Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].

DON ARIAS.

De trop d'emportement votre faute est suivie. Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux. Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?

LE COMTE.

Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365 Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317] Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].

DON ARIAS.

Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370 Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.

LE COMTE.

Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.

DON ARIAS.

Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375

LE COMTE.

Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].

DON ARIAS.

Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....

LE COMTE.

D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380 Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne, Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.

DON ARIAS.

Souffrez que la raison remette vos esprits. Prenez un bon conseil.

LE COMTE.

Le conseil en est pris.

DON ARIAS.

Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385

LE COMTE.

Que je ne puis du tout consentir à ma honte.

DON ARIAS.

Mais songez que les rois veulent être absolus.

LE COMTE.

Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.

DON ARIAS.

Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre: Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390

LE COMTE.

Je l'attendrai sans peur.

DON ARIAS.

Mais non pas sans effet.

LE COMTE.

Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.

(Il est seul[323].)

Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324]. J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces; Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395 Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.

SCÈNE II.

LE COMTE, DON RODRIGUE[325].

DON RODRIGUE.

A moi, Comte, deux mots.

LE COMTE.

Parle.

DON RODRIGUE.

Ote-moi d'un doute. Connois-tu bien don Diègue?

LE COMTE.

Oui.

DON RODRIGUE.

Parlons bas; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400

LE COMTE.

Peut-être.

DON RODRIGUE.

Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?

LE COMTE.

Que m'importe?

DON RODRIGUE.

A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

LE COMTE.

Jeune présomptueux!

DON RODRIGUE.

Parle sans t'émouvoir. Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 La valeur n'attend point le nombre des années[326].

LE COMTE.

Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327], Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

DON RODRIGUE.

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410

LE COMTE.

Sais-tu bien qui je suis?

DON RODRIGUE.

Oui; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328] Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur. A qui venge son père il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

LE COMTE.

Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420 Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille. Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425 Que ta haute vertu répond à mon estime; Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329], Je ne me trompois point au choix que j'avois fait; Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; Dispense ma valeur d'un combat inégal; Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire: A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330]. On te croiroit toujours abattu sans effort; 435 Et j'aurois seulement le regret de ta mort.

DON RODRIGUE.

D'une indigne pitié ton audace est suivie: Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?

LE COMTE.

Retire-toi d'ici.

DON RODRIGUE.

Marchons sans discourir.

LE COMTE.

Es-tu si las de vivre?

DON RODRIGUE.

As-tu peur de mourir? 440

LE COMTE.

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.

SCÈNE III.

Page 1