V.
Arrivent les deux jeunes dames, d'abord vues à distance. Leur voiture s'est arrêtée devant un orfévre. Vive admiration de Garcia pour l'une d'elles, dont il voudrait savoir le nom. Le valet est sûr de faire parler leur cocher[504], épigramme peut-être plus proverbiale en Espagne qu'en France:
TRISTAN.
Pues yo, mientras hablas, quiero que me haga relacion el cochero, de quien son.
GARCÍA..
Dirálo?
TRISTAN.
Si; que es cochero.
La principale de ces deux dames (Jacinta-Clarice) fait un faux pas et tombe. L'heureuse occasion offerte au jeune homme de la relever engage la conversation par de beaux compliments alambiqués, également à la mode en Espagne et à l'hôtel de Rambouillet. Une corrélation piquante nous engage à traduire ce passage: il faut tenir compte du langage métaphorique de la galanterie méridionale, et rapprocher le surplus de Corneille[505].
«Souffrez, Madame, que cette main vous relève.... si je suis digne d'être l'Atlas d'un ciel incomparable.
--Puisqu'il vous est donné de le toucher, vous devez être Atlas sans doute.
--C'est une chose de parvenir, une autre de mériter. Qu'ai-je gagné à toucher la beauté qui m'enflamme, si je n'ai obligation de cette faveur qu'au hasard et non à votre volonté? De cette main, il est vrai, j'ai pu toucher le ciel; mais que m'en revient-il si c'est parce que le ciel est tombé, et non pas que j'aie été élevé jusqu'à lui?
--A quelle fin prend-on la peine de mériter?
--Afin de parvenir.
--Mais parvenir sans passer par les moyens, n'est-ce pas heureuse fortune?
--Oui.
--Pourquoi donc vous plaindre du bien qui vous est advenu, si, n'ayant pas eu à le mériter, vous n'en avez que plus de bonheur?
--C'est que les intentions étant ce qui donne leur mérite aux actes, soit de faveur, soit de dommage, votre main que j'ai touchée n'est pas une faveur pour moi, si vous l'avez souffert, et que tel n'ait pas été votre choix. Souffrez donc mon regret de penser qu'en ce bonheur qui m'est échu, j'ai rencontré la main sans le cœur, la faveur sans la volonté.»
Cette thèse, comme on le voit, passe tout entière dans Corneille. Il faut bien qu'il y joigne la solennité de son vers arrondi et de sa grande forme dialectique moins découpée en dialogue. Peut-être ajoute-t-il pour son compte quelque surcroît d'amphigouri: le vers 133, au sujet de cette faveur:
«On me l'a pu toujours dénier sans injure,»
ne s'entend guère, ou c'est une préparation trop artificielle à l'histoire qu'il va faire de son servage incognito depuis une année.
C'est du reste la même conduite de dialogue; mais la fable de l'ancien héros des guerres d'Allemagne, inventée par Corneille d'une manière brillante[506], est dans l'espagnol celle d'un créole péruvien, réputé d'avance très-opulent. Cette ressource romanesque était fort naturelle dans les conditions de l'Espagne d'alors. Mais il y a plus de couleur et de richesse dans la versification de Corneille. Comparez à sa traduction amplifiée ces vers:
JACINTA.
Como, si jamás os ví?
DON GARCÍA.
Tan poco ha valido, ay Dios! mas de un año, que por vos he andado fuera de mí?
TRISTAN, à parte.
Un año! y ayer llegó á la corte!
JACINTA.
Bueno á fe! Mas de un año! Juraré que no os ví en mi vida yo.
DON GARCÍA.
Cuando del indiano suelo por mi dicha llegué aquí, la primer cosa que ví fué la gloria de ese cielo. Y aunque os entregué al momento el alma, habéislo ignorado, porque ocasion me ha faltado de deciros lo que siento.
Tristan se récrie encore: Indiano! Mais Corneille prête à son valet des interruptions en aparté, qu'il adresse à son maître comme pour le rappeler au bon sens au travers de ses fictions. Ce jeu comique est reproduit dans les actes suivants et provoque des rires fréquents. Une négligence de style dans l'Examen du Menteur ferait croire que c'est en copiant Alarcon que notre poëte a forcé son aversion pour les aparté[507], tandis que ceux-ci du moins lui appartiennent exclusivement, comme plus loin ce mot plaisant:
«De grâce, dites-moi si vous allez mentir[508].»
Le faux nabab américain soutient son rôle en offrant à la discrétion de la dame toute une boutique de bijoux. Les mœurs du temps atténuaient un peu l'inconvenance; mais il est refusé délicatement: on n'agrée que l'offre elle-même. Tout ensuite est traduit, dans l'incident qui termine la scène, l'approche du prétendant de Jacinte, et les derniers compliments adressés à la dame; de même aussi dans les renseignements rapportés par le valet sur la plus belle des deux[509], nommée Lucrèce, et dans la méprise qui devient la source de toute l'intrigue, le Menteur croyant que ces indications désignent Jacinte-Clarice, tandis que Cliton pencherait pour donner le prix de la beauté à celle qui a su se taire[510], la vraie Lucrèce en effet (même nom dans les deux auteurs). Ce qui suit fait voir comment il arrive à Corneille de charger la plaisanterie jusqu'à heurter la bienséance[511], sans y être invité par son modèle:
TRISTAN.
Pues á mi la que calló me pareció mas hermosa.
DON GARCÍA.
Qué buen gusto!
TRISTAN.
Es cierta cosa que no tengo voto yo; mas soy tan aficionado á cualquier mujer que calla, que bastó, para juzgalla mas hermosa, haber callado.