XII.
Pour passer à l'amusante scène où le Menteur va se dire marié, il faut que le théâtre reste vide: défaut trop fréquent, mais grave selon Corneille et tous les classiques. Il n'est vraiment grave que quand un local arbitrairement choisi ne peut changer, comme la place où cette action est confinée mal à propos (voyez, aux vers 552 et suivants, le palliatif tiré de l'éloge des constructions nouvelles de Paris); mais c'est tout le contraire quand le spectateur, en voyant la scène transformée, aime à sentir sa curiosité rafraîchie, transportée sur un nouveau champ d'action.
Dans l'espagnol, nous sommes au parc d'Atocha, qui ressemble à quelqu'une de nos promenades hors des murs de Paris. Là sont descendus de cheval don Beltran et son fils. Le grave père, qui, depuis la confidence du Letrado[529], a recueilli encore un semblable témoignage par la bouche du valet Tristan, se propose deux choses dans cet entretien: d'abord une forte et noble réprimande à donner à son fils, au gentilhomme qui se dégrade par le mensonge; ensuite un mariage à lui proposer. Il va se produire un très-bel effet de haut comique, quand le jeune homme, après avoir écouté docilement la semonce paternelle, se trouve tout aussitôt avoir besoin d'un empêchement insurmontable à un mariage qui contrarie son amour, il le croit du moins, et qu'il rend au respectable moraliste le fruit de son sermon, en improvisant avec tant de feu le roman de ses amours à Salamanque, de son hymen forcé, la montre qui sonne, le pistolet qui part, la muraille percée, etc. Le bon père est ému, il croit tout, se résigne, et remonte à cheval pour aller porter ses excuses à la famille de Jacinte. Le jeune étourdi reste seul, enchanté de son adresse et de tant d'aventures à soutenir.
Corneille a beaucoup sacrifié de la force comique en disjoignant ces deux moitiés de scène, si frappantes par leur péripétie immédiate. S'il reproduit très-fidèlement et avec un grand charme, au deuxième acte[530], le conte du mariage, il réserve pour le cinquième[531], comme renfort de son faible dénoûment, la réprimande du vieux gentilhomme.
Quant à la narration, c'est un morceau capital, où Corneille regagne l'avantage par un travail plus attentif dans le choix et la distribution des circonstances, et par un style plus savamment étudié, où l'emphase convenable au sujet n'est pas surchargée d'un luxe trop oiseux. Il coupe avec plus d'art le dialogue qui doit amener cette narration; mais il ajoute un petit mouvement théâtral sur lequel nous interrogerons la délicatesse du lecteur, pour savoir si ce trait de fourberie hypocrite est bien dans la vraie nuance du caractère du Menteur:
«.... Souffrez qu'aux yeux de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis....--Quoi?--Dans Poitiers....--Parle donc, et te lève. --Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève[532].»
Cette remarque en appelle une autre, c'est qu'en divers endroits, très-courts il est vrai, le ton du jeune homme en arrière de son père offre, comme chez Regnard, un mélange d'impertinence dure et moqueuse qui n'était point dans l'original, plus fidèle à des habitudes de bonne compagnie.
Il est trop vrai en général que la malice française aime à enchérir, plutôt que de rabattre, sur les détails d'un certain genre. Pourquoi Corneille suppose-t-il que Dorante se coulait souvent sans bruit dans la chambre de sa belle[533], tandis que son auteur suppose seulement un premier rendez-vous pour amener son aventure?
D'autres détails ajoutés dans le récit sont d'un effet un peu frivole si l'on veut, mais excellent:
«Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre; Oui, ce fut ce jour-là[534]....
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure[535].»
La conclusion par le mariage, exposée en une seule période, avec accumulation de motifs[536], est suggérée par la forme de l'original; mais l'habileté du style de Corneille y triomphe d'une manière incomparable.
Citons enfin quelques passages du texte, dont on trouvera dans les vers français la traduction suffisamment fidèle:
Ella turbada, animosa (mujer alfin), á empellones mi casi difunto cuerpo detrás de su lecho esconde. Llegó don Pedro, y su hija fingiendo gusto, abrazóle, por negarle el rostro, en tanto que cobraba sus colores. Asentáronse los dos, y él con prudentes razones le propuso un casamiento con uno de los Monroyes. Ella honesta como canta, de tal suerte le responde que ni á su padre resista, ni á mi, que la escucho, enoje. Despidiéronse con esto; y cuando ya casi pone en el umbral de la puerta el viejo los piés, entónces.... Mal haya, amén, el primero que fué inventor de relojes! Uno, que llevaba yo, á dar comenzó las doce. Oyólo don Pedro, y vuelto hácia su hija: De donde vino este reloj? le dijo. Ella respondió: Envióle, para que se le aderecen, mi primo, don Diego Ponce, por no haber en su lugar relojero ni relojes. Dádmele, dijo su padre, porque yo ese cargo tome. Pues entónces, doña Sancha (que este es de la dama el nombre), à quitármele del pecho cauta y prevenida corre, antes que llegar él mismo á su padre se le antoje. Quitémele yo, y al darle, quiso la suerte que toquen, á una pistola que tengo en la mano, los cordones. Cayó el gatillo, dió fuego; al tronido desmayóse doña Sancha; alborotado, el viejo empezó à dar voces. Yo viendo el cielo en el suelo, y eclipsados sus dos soles, juzgué sin duda por muerta la vida de mis acciones, etc.
Après le siége et la capitulation, un détail qui ne pouvait passer de l'espagnol en français, est cette licence obtenue de l'évêque.
Partió á dar cuenta al obispo su padre, y volvió con órden de que el desposorio pueda hacer qualquier sacerdote. Hizóse, etc.
Le valet n'a pas suivi ses maîtres à cette promenade d'Atocha; dans le français, au contraire, il entend tout, et reste ému lui-même d'une si étrange histoire. Cette différence vaut à Corneille une scène charmante qui est toute à lui[537].
Dans les petits mouvements de la fin de notre deuxième acte, le spectateur peut regretter de ne pas entendre lire tout haut, comme dans l'espagnol, les deux billets, l'un de rendez-vous nocturne, l'autre de cartel; car la rédaction très-courte de ces deux appels entre bien dans le ton romanesque de l'aventure. Ils sont d'ailleurs remis à Garcia plus convenablement, chez lui, le matin. Sa fatuité s'exprime comme celle de Dorante (Je revins hier au soir de Poitiers, etc.[538]):
Tan terribles cosas hallo que sucediéndome van, que pienso que desvario. Vine ayer, y en un momento tengo amor, y casamiento, y causa de desafio.