XVIII.
Encore un beau moment de grande imitation dans le cinquième acte, au commencement, et c'est tout ce que nous aurons à comparer. C'est assez, en effet, de cette succession de passages brillants déduits d'un même caractère, pour avoir maintenu la comédie de Corneille au rang qu'elle occupe sur notre théâtre, malgré l'effort d'indulgence qu'exigent, surtout vers la fin, sa composition et son ensemble dramatique.
Le père du Menteur demande quelques renseignements sur sa nouvelle famille de province à l'un des amis d'université de son fils. C'est à Philiste, qu'il s'adresse, rôle très-indifférent, tandis qu'Alcippe (comme Juan de Sosa dans le texte) pourrait également lui répondre. Ce que notre auteur met du sien dans ce dialogue, c'est, dans les réponses de Philiste, une malice ironique qui devient gratuitement assez désobligeante et discourtoise envers ce père trop crédule. Cela est d'ailleurs tourné d'une manière très-leste et très-piquante:
«Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire; Mais il nous servit hier d'une collation Qui partoit d'un esprit de grande invention, etc.[552].»
L'auteur espagnol ménage cet éclaircissement d'une façon plus digne, et beaucoup plus frappante par la situation: il amène d'un côté de la scène, au cloître de la Madeleine, don Beltran causant avec Juan de Sosa, tandis que de l'autre côté Garcia achève sur Tristan l'essai de ses inventions. Désabusé enfin, le père reste à la même place, lançant des regards courroucés à son fils qui s'approche, et qui subit pour la seconde fois une éloquente réprimande sur l'infamie de ses mensonges.
Corneille, on le sait, a attendu jusqu'ici pour faire élever la voix à son iratus Chremes, et dans cette belle interpellation: Êtes-vous gentilhomme[553]? il préfère imiter d'abord la grave leçon de la deuxième journée dont nous avons parlé (XII) et qu'il a omise en son lieu. Le petit monologue: O vieillesse facile! etc.[554], est librement imité de cet endroit de la troisième journée:
Válgame Dios! Es posible que á mi no me perdonaran las costumbres deste mozo? Que aun á mí en mis propias canas me mintiese al mismo tiempo que riñéndoselo estaba?...
Mais l'interpellation énergique transposée dans Corneille est marquée d'un ton plus irrité, au lieu du ton plutôt grave et triste qu'elle rend dans l'admonestation prudente d'où elle est reprise:
DON BELTRAN.
Sois caballero, García?
DON GARCÍA.
Téngome por hijo vuestro.
DON BELTRAN.
Y basta ser hijo mio para ser vos caballero?
DON GARCÍA.
Yo pienso, señor, que sí.
DON BELTRAN.
Qué engañado pensamiento! Solo consiste en obrar como caballero, el serlo. Quién dió principio á las casas nobles? Los ilustres hechos de sus primeros autores. Sin mirar sus nacimientos, hazañas de hombres humildes honraron sus herederos. Luego en obrar mal ó bien está el ser malo ó ser bueno. Es así?
DON GARCÍA.
Que las hazañas dén nobleza, no lo niego; mas no negueis que sin ellas tambien la dá el nacimiento.
DON BELTRAN.
Pues si honor puede ganar quien nació sin él, no es cierto que por el contrario puede quien con él nació, perdello?
DON GARCÍA.
Es verdad.
DON BELTRAN.
Luego si vos obrais afrentosos hechos, aunque seais hijo mio, dejais de ser caballero: luego si vuestras costumbres os infaman en el pueblo, no importan paternas armas, no sirven altos abuelos.
«Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais[555].»
Qué caballero, y qué nada! Si afrenta al noble y plebeyo solo el decirle que miente, decid, qué será el hacerlo, si vivo sin honra yo, segun los humanos fueros, mientras de aquel que me dijo que mentía, no me vengo[556]?
On voit combien est en général plus forte de style l'éloquence de Corneille, indépendamment du ton plus pressé que comporte ici la situation. De ce premier emprunt il passe à ceux que lui fournit dans l'original la réprimande actuelle:
Si algun cuidado amoroso te obligó á que me engañaras, qué enemigo te oprimia, qué puñal te amenazaba, sino un padre, padre al fin[557]?
L'interlocution un peu plus fréquente où se mêle Cliton à demi-voix est de Corneille. Vient la demande de la main de Lucrèce, dont le Menteur atteste, toujours par erreur de nom, qu'il est amoureux, ce qui fut la cause de ses feintes aventures. Tout est imité; en particulier ce beau mouvement: Tu ne meurs pas de honte[558].... quand Dorante invoque le témoignage de son valet à l'appui du sien.
DON BELTRAN.
No, no. Jesus! Calla. En otra habias de meterme. Basta. Ya, si dices que esta es luz, he de pensar que me engañas.
DON GARCÍA.
No, señor: lo que á las obras se remite, es verdad clara; y Tristan, de quien te fias, es testigo de mis ansias. Dilo, Tristan.
TRISTAN.
Sí, señor: lo que dice es lo que pasa.
DON BELTRAN.
No te corres desto? Dí: no te avergüenza que hayas menester que tu criado acredite lo que hablas?