II.
[272-d] Comédie en cinq actes, représentée en 1651. Acte IV, scène VII.--Nous connaissons encore trois pièces, outre celles dont nous venons de parler, où Jodelet figure sous son nom: Jodelet astrologue, comédie en cinq actes et en vers, par Douville, représentée en 1646; le Déniaisé, comédie en cinq actes et en vers, de Gillet et de Tessonnerie, représentée en 1647; enfin le Geôlier de soi-même, comédie en cinq actes et en vers, de Thomas Corneille, jouée en 1655. «Cette pièce, qui a toujours conservé ce titre dans les œuvres de son auteur, se représente cependant depuis très-longtemps, disent les frères Parfait (tome V, p. 120, note a), sous celui de Jodelet prince.»
[272-e] Historiettes, tome VII, p. 177.
[273] Cette date est précisée dans un article de la Gazette du 15 décembre 1634, trop curieux pour que nous ne le donnions pas en entier; il est intitulé: La jonction de six acteurs de la troupe de Mondori à celle de Belle-Roze. «N'en déplaise aux rabat-joie, l'étendue de mes récits n'étant pas limitée dans le détroit d'une gravité toujours sérieuse, comme l'une de leurs utilités est de servir au divertissement, ils ne doivent pas bannir les choses qui y servent; et par ainsi je ne dois pas taire le soin que Sa Majesté a voulu prendre de joindre à la troupe de Belleroze les six acteurs que vous avez en lettre italique, pour les distinguer des autres en leur liste que voici: Les hommes: Belleroze, Belleville, l'Espy, le Noir, Guillot-Gorju, S. Martin, Jodelet, la France ou Jaquemin Jadot, Alizon. Les femmes: la Belleroze, la Beaupré, la Vaillot, la Noir. Cette vieille troupe, renforcée de sa nouvelle recrue, fit, le 10 courant, trouver l'hôtel de Bourgoigne trop petit à l'affluence du peuple devant lequel elle représenta le Trompeur puni du sieur Scudéri; tandis que Mondori (ne désespérant point pour cela du salut de sa petite république) tâche à réparer son débris, et ne fait pas moins espérer que par le passé de son industrie.»--A la fin de cet article vient comme transition la phrase suivante: «Et sans sortir de ce sujet, vous serez avertis....» Puis la petite rectification, relative à Mélite, que nous avons donnée tome I, p. 132 et 133.--Suivant Tallemant (tome VII, p. 173), le Roi renforça ainsi la troupe de Bellerose, «peut-être pour faire dépit au cardinal de Richelieu, qui affectionnoit Mondory.»
[274] Les frères Parfait ne font nulle mention de ce retour de Jodelet au Marais; mais Tallemant, après avoir constaté ainsi le passage de ce comédien à l'hôtel de Bourgogne: «Baron et la Villiers avec son mari, et Jodelet même, allèrent à l'hôtel de Bourgogne» (tome VII, p. 174), ajoute dans la même Historiette: «Jodelet, pour un fariné naïf, est un bon acteur; il n'y a plus de farce qu'au Marais, où il est, et c'est à cause de lui qu'il y en a. Il dit une plaisante chose au Timocrate du jeune Corneille» (p. 176 et 177). Or, suivant les frères Parfait, le Timocrate, tragédie de Th. Corneille, a été représenté au Marais en 1656.
[275] Voyez la Notice de Cinna, tome III, p. 364.
[276] Mercure de France, mai 1740, p. 847 et 848.
[277] Pages 276-278.
[278] Historiettes, tome VII, p. 176.
[279] Voyez Lemazurier, Galerie historique, tome I, p. 129; les Œuvres de Corneille, édition de Lefèvre, tome V, p. 10, note 2.--Le Journal du Théâtre françois donne pour le Menteur une liste d'acteurs fort complète, mais des plus invraisemblables, et où il n'est nullement tenu compte des indications fournies par Corneille lui-même: «La troupe royale mit au théâtre.... une comédie nouvelle de Corneille intitulée le Menteur.... Les acteurs furent: la Grange, la Thuillerie, de Villiers, Hauteroche, Poisson; les actrices: les demoiselles Raisin, Angélique, Delagrange et Dennebaut.» (Folio 842 recto.)
[280] Scène VI.
[281] Remarquons que la supposition très-légitime faite par l'auteur dramatique est devenue, dans un feuilleton du Moniteur du 11 juin 1862, une anecdote littéraire bien établie: «Quelques années avant, y est-il dit, il avait fait les honneurs de sa ville à Molière, lorsque ce dernier vint y jouer la comédie du Menteur.
[282] Molière et sa troupe, par M. Soleirol, p. 67.
[283] Vers 8.
[284] Lettre à Mylord*** sur Baron..., p. 5.
[285] La Suite du Menteur, acte I, scène III, vers 291.
[286] Tome V, p. 370.
[287] Note sur le vers 295 de la Suite du Menteur (acte I, scène III).
[288] Préface du Menteur, édition de 1764.
[289] Tome I, p. 149.
ÉPÎTRE[290].
MONSIEUR,
Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres qui, suivant l'humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvoit[291] la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l'agrément du sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourroit l'agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvois l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que pour m'élever à la dignité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avoit donné de rare à sa Médée: ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque[292] au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide[293], et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega[294], de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intriques que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'une copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa[295]; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poëtes ainsi qu'aux peintres[296], j'ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Guillen de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux; et soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne m'en estimerez pas moins.
Je suis,
MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
CORNEILLE.
NOTES:
[290] Cette épître ne se trouve que dans les éditions antérieures à 1660.
[291] Pouvoit est au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille.
[292] Tel est le texte de toutes les impressions (de 1644 à 1656).
[293] VAR. (édit. de 1648-1656): sans m'assurer d'une guide.
[294] Voyez ci-dessus la Notice, p. 119, et plus bas l'Examen, p. 137.
[295] VAR. (édit. de 1644 in-12 et de 1648-1656): de la sospechosa Verdad.
[296] .... Pictoribus atque poetis Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas.
(Art poétique, vers 9 et 10.)
AU LECTEUR[297].
Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l'invention de Lope de Vega[298], je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l'un vous avez vu les vers espagnols, et en l'autre les latins, que j'ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aye ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original; mais comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre l'espagnol et le françois, qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité.
Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui bien qu'ils soient imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies[299]. Pour le reste, j'en ai pris tout ce qui s'est pu accommoder à notre usage; et s'il m'est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j'ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu'il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite, et n'en aimer pas la représentation.
Je me défierois peut-être de l'estime extraordinaire que j'ai pour ce poëme, si je n'y étois confirmé par celle qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d'un homme d'État. Je parle de M. de Zuylichem[300], secrétaire des commandements de Monseigneur le prince d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle[301], puisqu'ils lui ont adressé l'un et l'autre leurs doctes dissertations, et qui n'a pas dédaigné de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux épigrammes, l'un[302] françois et l'autre latin, qu'il a mis au devant de l'impression qu'en ont faite les Elzéviers, à Leyden[303]. Je vous les donne ici d'autant plus volontiers, que n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu'on n'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.
NOTES:
[297] Parmi les éditions publiées en France du vivant de Corneille, les seules qui donnent cet avis Au lecteur et les deux pièces de vers qui le suivent sont celles de 1648, 1652 et 1655.
[298] Voyez ci-dessus la Notice, p. 119, et plus bas l'Examen, p. 137.
[299] Voyez plus loin le commencement de l'Appendice du Menteur, p. 241 et 242.
[300] Constantin Huyghens, seigneur de Zuylichem, né à la Haye, le 4 septembre 1596, mort en 1687, père du célèbre astronome Christian Huyghens. Il était, dans le temps où Corneille écrivait le Menteur, secrétaire des commandements de Henri-Frédéric, prince d'Orange, mort en 1647, et le fut ensuite successivement de Guillaume II et de Guillaume III.--On trouvera pour la première fois dans notre édition deux lettres que Corneille lui a écrites, l'une le 6 mars 1649, l'autre le 20 mai 1650. Notre poëte lui a adressé dans cette même année 1650 la dédicace de Don Sanche.
[301] Cette querelle avait pour objet l'Herodes infanticida, tragédie d'Heinsius dont Corneille a déjà parlé (voyez tome I, p. 102, et tome III, p. 480). On lit dans un passage des Mélanges de littérature tirez des lettres manuscrites de M. Chapelain, relatif aux lettres de M. de Zuylichem: «Il y en a une entre autres où M. Huyghens conseille à Heinsius de ne pas répondre à la dissertation de Balzac sur l'Herodes infanticida» (p. 94). Heinsius tint peu de compte de ce conseil, comme on va le voir. La discussion dura plusieurs années et fit naître un grand nombre d'ouvrages. Voici les titres des principaux:
Discours (par Balzac) sur une tragédie de M. Heinsius, intitulée: «Herodes infanticida.» Paris, P. Rocolet, 1636, in-8º.
Danielis Heinsii epistola, qua dissertationi D. Balsaci ad Herodem infanticidam respondetur.... editore Marco Zuerio Boxhornio. Lugd. Batavorum, ex officina Elzeviriana, 1636, in-8º.
Response à la lettre et au discours de Balzac sur une tragédie de Heins, intitulée: «Herodes infanticida.» 1642, in-8º (par de Croi, ministre en Languedoc).
Cl. Salmasii ad Ægidium Menagium epistola super Herode infanticida, Heinsii tragœdia, et censura Balsacii. Parisiis, apud viduam M. Dupuis, 1644, in-8º.
[302] Épigramme était alors généralement du masculin. Voyez le Lexique.
[303] Il s'agit probablement de l'édition du Menteur publiée en 1645, à l'enseigne de la sphère, dans un petit format in-12, et décrite sommairement à la p. 109 de l'Essai bibliographique sur les éditions des Elzéviers, par Bérard.
HOMMAGES ADRESSÉS A CORNEILLE
IN PRÆSTANTISSIMI POETÆ GALLICI
CORNELII
COMŒDIAM QUÆ INSCRIBITUR
MENDAX[304].
Gravi cothurno torvus, orchestra truci Dudum cruentus, Galliæ justus stupor Audivit et vatum decus Cornelius. Laudem poetæ num mereret comici Pari nitore et elegantia, fuit Qui disputaret, et negarunt inscii; Et mos gerendus insciis semel fuit; Et, ecce, gessit, mentiendi gratia Facetiisque, quas Terentius, pater Amœnitatum, quas Menander, quas merum Nectar Deorum Plautus et mortalium, Si sæculo reddantur, agnoscant suas, Et quas negare non graventur non suas. Tandem poeta est: fraude, fuco, fabula, Mendace scena vindicavit se sibi. Cui Stagiræ venit in mentem, putas, Quis qua præivit supputator algebra, Quis cogitavit illud Euclides prior, Probare rem verissimam mendacio?
CONSTANTER[305], 1645.
A MONSIEUR
CORNEILLE,
SUR SA COMÉDIE
LE MENTEUR[306].
Eh bien! ce beau Menteur, cette pièce fameuse, Qui étonne le Rhin et fait rougir la Meuse, Et le Tage et le Pô, et le Tibre romain, De n'avoir rien produit d'égal à cette main, A ce Plaute rené, à ce nouveau Térence, La trouve-t-on si loin ou de l'indifférence Ou du juste mépris des savants d'aujourd'hui? Je tiens tout au rebours qu'elle a besoin d'appui, De grâce, de pitié, de faveur affétée, D'extrême charité, de louange empruntée. Elle est plate, elle est fade, elle manque de sel, De pointe et de vigueur; et n'y a carrousel Où la rage et le vin n'enfante des Corneilles Capables de fournir de plus fortes merveilles. Qu'ai-je dit? Ah! Corneille, aime mon repentir; Ton excellent Menteur m'a porté à mentir. Il m'a rendu le faux si doux et si aimable, Que sans m'en aviser, j'ai vu le véritable Ruiné de crédit, et ai cru constamment N'y avoir plus d'honneur qu'à mentir vaillamment. Après tout, le moyen de s'en pouvoir dédire? A moins que d'en mentir, je n'en pouvois rien dire. La plus haute pensée au bas de sa valeur Devenoit injustice et injure à l'auteur. Qu'importe donc qu'on mente, ou que d'un foible éloge A toi et ton Menteur faussement on déroge? Qu'importe que les Dieux se trouvent irrités De mensonges ou bien de fausses vérités?
CONSTANTER.
NOTES:
[304] Ce petit poëme latin se trouve sans aucune variante, et tel que nous le donnons d'après Corneille, en tête des éditions elzéviriennes du Menteur, de 1645 et de 1647. Il n'est pas dans la 1re édition des poésies latines de Zuylichem (Leyde, 1644), mais seulement dans la 2e, au livre X (p. 237) des Épigrammes (la 1re n'en a que IX livres). Cette seconde édition a été publiée en 1655, à la Haye, par Louis Huyghens, sous ce titre: Constantini Hugenii, equitis; Zulichemi, Zeelhemi, etc., toparchæ; principi Auriaco a consiliis; Momenta desultoria; poematum libri XIV. Le vers 13: Et quas negare, etc., y a été supprimé, et, à la fin du vers 16, on lit cui, au lieu de putas.
[305] Cette devise, qui figure sur le titre des poésies hollandaises de Zuylichem, est une allusion à son prénom de Constantin.
[306] Cette pièce se lit, comme la précédente, en tête des éditions elzéviriennes de 1645 et de 1647, qui, au vers 8, donnent l'une et l'autre: J'ose dire, au lieu de: Je tiens tout.
EXAMEN.
Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l'espagnol. Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que j'ai dit souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j'aye faites, et qu'il fût de mon invention. On l'a attribué au fameux Lope de Végue[307]; mais il m'est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d'Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l'ont fait courir sous le nom d'un autre[308]. Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu'elle est très-ingénieuse; et je n'ai rien vu dans cette langue qui m'aye satisfait davantage. J'ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles; mais il m'a fallu forcer mon aversion pour les a parte[309], dont je n'aurois pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés[310]. Je les ai faits les plus courts que j'ai pu, et je me les suis permis rarement sans laisser deux acteurs ensemble qui s'entretiennent tout bas cependant que[311] d'autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter. Cette duplicité d'action particulière ne rompt point l'unité de la principale, mais elle gêne un peu l'attention de l'auditeur, qui ne sait à laquelle s'attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux deux ce qu'il est accoutumé de donner à une. L'unité de lieu s'y trouve, en ce que tout s'y passe dans Paris; mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale[312]. Celle de jour n'y est pas forcée, pourvu qu'on lui laisse les vingt et quatre heures[313] entières[314]. Quant à celle d'action, je ne sais s'il n'y a point quelque chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase. L'auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce qu'il n'aime point. Comme il se méprend toujours au nom, et croit que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a accordé l'autre, et dit hautement, quand on l'avertit de son erreur, que s'il s'est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne. Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s'il n'épouse sa fille après l'avoir demandée et obtenue; et le sien propre lui fait la même menace. Pour moi, j'ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu'un mariage moins violenté seroit plus au goût de notre auditoire. C'est ce qui m'a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu'après qu'il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU MENTEUR.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1644 in-4º; 1644 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
NOTES:
[307] VAR. (édit. de 1660): Lope de Vega.
[308] Voyez le commencement de l'Appendice du Menteur, p. 241.
[309] Voyez l'Examen de la Veuve, tome I, p. 396, et celui de la Suivante, tome II, p. 123.
[310] Voyez l'Appendice, p. 269.
[311] Ici, et partout dans la prose, l'édition de 1692 substitue pendant que à cependant que.
[312] Déjà du temps de Corneille les différentes décorations faisaient reconnaître cette duplicité de lieu. Voyez le Discours des trois unités, tome I, p. 120.
[313] VAR. (édit. de 1660): les vingt-quatre heures.
[314] «Dans le Menteur, tout l'intervalle du troisième au quatrième vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes, parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même si elle se montre.» (Discours des trois unités, tome I, p. 100.)
ACTEURS.
GÉRONTE, père de Dorante[315]. DORANTE, fils de Géronte. ALCIPPE, ami de Dorante et amant de Clarice. PHILISTE, ami de Dorante et d'Alcippe. CLARICE, maîtresse d'Alcippe. LUCRÈCE[316], amie de Clarice. ISABELLE, suivante de Clarice. SABINE, femme de chambre de Lucrèce. CLITON, valet de Dorante. LYCAS, valet d'Alcippe.
La scène est à Paris.[317]
LE MENTEUR.
COMÉDIE.
ACTE I[318].
SCÈNE PREMIÈRE.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
A la fin j'ai quitté la robe pour l'épée: L'attente où j'ai vécu n'a point été trompée; Mon père a consenti que je suive mon choix, Et j'ai fait banqueroute à ce fatras de lois[319]. Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, 5 Le pays du beau monde et des galanteries, Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier? Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier[320]? Comme il est malaisé qu'aux royaumes[321] du Code On apprenne à se faire un visage à la mode, 10 J'ai lieu d'appréhender....
CLITON.
Ne craignez rien pour vous: Vous ferez en une heure ici mille jaloux. Ce visage et ce port n'ont point l'air de l'école, Et jamais comme vous on ne peignit Bartole[322]: Je prévois du malheur pour beaucoup de maris. 15 Mais que vous semble encor maintenant de Paris?
DORANTE.
J'en trouve l'air bien doux, et cette loi bien rude Qui m'en avoit banni sous prétexte d'étude. Toi qui sais les moyens de s'y bien divertir, Ayant eu le bonheur de n'en jamais sortir[323], 20 Dis-moi comme en ce lieu l'on gouverne les dames.
CLITON.
C'est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes, Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin, Vous avez l'appétit ouvert de bon matin: D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville, 25 Et vous vous ennuyez déjà d'être inutile! Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour, Et déjà vous cherchez à pratiquer l'amour! Je suis auprès de vous en fort bonne posture De passer pour un homme à donner tablature; 30 J'ai la taille d'un maître en ce noble métier, Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier.
DORANTE.
Ne t'effarouche point: je ne cherche, à vrai dire, Que quelque connoissance où l'on se plaise à rire, Qu'on puisse visiter par divertissement, 35 Où l'on puisse en douceur couler quelque moment. Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.
CLITON.
J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous Que le son d'un écu rend traitables à tous. 40 Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes[324], Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles; 45 Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, Et de qui la vertu, quand on leur fait service, N'est pas incompatible avec un peu de vice. 50 Vous en verrez ici de toutes les façons. Ne me demandez point cependant de leçons[325]: Ou je me connois mal à voir votre visage, Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage; Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins 55 Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
DORANTE.
A ne rien déguiser, Cliton, je te confesse Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse; J'étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers; Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. 60 Le climat différent veut une autre méthode; Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode[326]: La diverse façon de parler et d'agir Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre; 65 Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre[327]. Mais il faut à Paris bien d'autres qualités: On ne s'éblouit point de ces fausses clartés; Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble. 70
CLITON.
Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés; L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence: On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, 75 Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. 80 Comme on s'y connoît mal, chacun s'y fait de mise[328], Et vaut communément autant comme il se prise: De bien pires que vous s'y font assez valoir. Mais pour venir au point que vous voulez savoir, Êtes-vous libéral?
DORANTE.
Je ne suis point avare. 85
CLITON.
C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare; Mais il faut de l'adresse à le bien débiter. Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne: La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne[329]. 90 L'un perd exprès au jeu son présent déguisé; L'autre oublie un bijou qu'on auroit refusé. Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse; Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait, 95 Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.
DORANTE.
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, Et me dis seulement si tu connois ces dames.
CLITON.
Non: cette marchandise est de trop bon aloi; Ce n'est point là gibier à des gens comme moi; 100 Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles, Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles.
DORANTE.
Penses-tu qu'il t'en dise?
CLITON.
Assez pour en mourir: Puisque c'est un cocher, il aime à discourir.
SCÈNE II.
DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE.
CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissant choir[330].
Ay!
DORANTE, lui donnant la main.
Ce malheur me rend un favorable office, 105 Puisqu'il me donne lieu de ce petit service; Et c'est pour moi, Madame, un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.
CLARICE.
L'occasion ici fort peu vous favorise, Et ce foible bonheur ne vaut pas qu'on le prise. 110
DORANTE.
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard: Mes soins ni vos desirs n'y prennent point de part; Et sa douceur mêlée avec cette amertume Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume, Puisqu'enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé, 115 A mon peu de mérite eût été refusé.
CLARICE.
S'il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire, Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire, Et crois qu'on doit trouver plus de félicité A posséder un bien sans l'avoir mérité. 120 J'estime plus un don qu'une reconnoissance: Qui nous donne fait plus que qui nous récompense; Et le plus grand bonheur au mérite rendu Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. La faveur qu'on mérite est toujours achetée; 125 L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée; Et le bien où sans peine elle fait parvenir Par le mérite à peine auroit pu s'obtenir.
DORANTE.
Aussi ne croyez pas que jamais je prétende Obtenir par mérite une faveur si grande: 130 J'en sais mieux le haut prix; et mon cœur amoureux, Moins il s'en connoît digne, et plus s'en tient heureux. On me l'a pu toujours dénier sans injure; Et si la recevant ce cœur même en murmure, Il se plaint du malheur de ses félicités, 135 Que le hasard lui donne, et non vos volontés. Un amant a fort peu de quoi se satisfaire Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire: Comme l'intention seule en forme le prix, Assez souvent sans elle on les joint au mépris, 140 Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme Je la tiens, je la touche et je la touche en vain, Si je ne puis toucher le cœur avec la main.
CLARICE.
Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle, 145 Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment, Le mien ne sut jamais brûler si promptement[331]; Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie, Le temps donnera place à plus de sympathie. 150 Confessez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux, que j'avois ignorés.
SCÈNE III.
DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
DORANTE.
C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne. Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne, C'est-à-dire du moins depuis un an entier, 155 Je suis et jour et nuit dedans votre quartier; Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades; Vous n'avez que de moi reçu des sérénades; Et je n'ai pu trouver que cette occasion A vous entretenir de mon affection. 160
CLARICE.
Quoi! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre?
DORANTE.
Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre[332].
CLITON.
Que lui va-t-il conter?
DORANTE.
Et durant ces quatre ans Il ne s'est fait combats, ni siéges importants, Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, 165 Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire: Et même la gazette a souvent divulgués[333]....
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez?
DORANTE.
Tais-toi.
CLITON.
Vous rêvez, dis-je, ou....
DORANTE.
Tais-toi, misérable.
CLITON.
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable; 170 Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud[334]? Mon nom dans nos succès s'étoit mis assez haut Pour faire quelque bruit sans beaucoup d'injustice; Et je suivrois encore un si noble exercice, N'étoit que l'autre hiver, faisant ici ma cour, 175 Je vous vis, et je fus retenu par l'amour. Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes; Je me fis prisonnier de tant d'aimables charmes; Je leur livrai mon âme; et ce cœur généreux Dès ce premier moment oublia tout pour eux. 180 Vaincre dans les combats, commander dans l'armée, De mille exploits fameux enfler ma renommée[335], Et tous ces nobles soins qui m'avoient su ravir, Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
ISABELLE, à Clarice, tout bas.
Madame, Alcippe vient; il aura de l'ombrage[336]. 185
CLARICE.
Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage. Adieu.
DORANTE.
Quoi? me priver sitôt de tout mon bien!
CLARICE.
Nous n'avons pas loisir d'un plus long entretien; Et malgré la douceur de me voir cajolée, Il faut que nous fassions seules deux tours d'allée. 190
DORANTE.
Cependant accordez à mes vœux innocents La licence d'aimer des charmes si puissants.
CLARICE.
Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime, N'en demande jamais licence qu'à soi-même.
SCÈNE IV.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Suis-les, Cliton.
CLITON.
J'en sais ce qu'on en peut savoir, 195 La langue du cocher a fait tout son devoir[337]. «La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse, Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce.»
DORANTE.
Quelle place[338]?
CLITON.
Royale, et l'autre y loge aussi. Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci. 200
DORANTE.
Ne te mets point, Cliton, en peine de l'apprendre. Celle qui m'a parlé, celle qui m'a su prendre, C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit: Sa beauté m'en assure, et mon cœur me le dit.
CLITON.
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, 205 La plus belle des deux, je crois que se soit l'autre.
DORANTE.
Quoi? celle qui s'est tue, et qui dans nos propos N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots?
CLITON.
Monsieur, quand une femme a le don de se taire[339], Elle a des qualités au-dessus du vulgaire; 210 C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver; Sans un petit miracle il ne peut l'achever; Et la nature souffre extrême violence[340] Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence. Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits; 215 Et quand le cœur m'en dit, j'en prends par où je puis; Mais naturellement femme qui se peut taire A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire, Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté, Je lui voudrois donner le prix de la beauté. 220 C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce: Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse; Ce n'est point là le sien: celle qui n'a dit mot, Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot.
DORANTE.
Je t'en crois sans jurer avec tes incartades[341]. 225 Mais voici les plus chers[342] de mes vieux camarades: Ils semblent étonnés, à voir leur action.
SCÈNE V.
DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE, CLITON.
PHILISTE, à Alcippe.
Quoi? sur l'eau la musique et la collation?
ALCIPPE, à Philiste.
Oui, la collation avecque la musique.
PHILISTE, à Alcippe.
Hier au soir?
ALCIPPE, à Philiste.
Hier au soir.
PHILISTE, à Alcippe.
Et belle?
ALCIPPE, à Philiste.
Magnifique. 230
PHILISTE, à Alcippe.
Et par qui?
ALCIPPE, à Philiste.
C'est de quoi je suis mal éclairci.
DORANTE, les saluant.
Que mon bonheur est grand de vous revoir ici!
ALCIPPE.
Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.
DORANTE.
J'ai rompu vos discours d'assez mauvaise grâce: Vous le pardonnerez à l'aise de vous voir. 235
PHILISTE.
Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir[343].
DORANTE.
Mais de quoi parliez-vous?
ALCIPPE.
D'une galanterie.
DORANTE.
D'amour?
ALCIPPE.
Je le présume.
DORANTE.
Achevez, je vous prie, Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité Vous demande sa part de cette nouveauté. 240
ALCIPPE.
On dit qu'on a donné musique à quelque dame.
DORANTE.
Sur l'eau?
ALCIPPE.
Sur l'eau.
DORANTE.
Souvent l'onde irrite la flamme.
PHILISTE.
Quelquefois.
DORANTE.
Et ce fut hier au soir?
ALCIPPE.
Hier au soir.
DORANTE.
Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir: Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle? 245
ALCIPPE.
Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.
DORANTE.
Et la musique?
ALCIPPE.
Assez pour n'en rien dédaigner.
DORANTE.
Quelque collation a pu l'accompagner?
ALCIPPE.
On le dit.
DORANTE.
Fort superbe?
ALCIPPE.
Et fort bien ordonnée.
DORANTE.
Et vous ne savez point celui qui l'a donnée? 250
ALCIPPE.
Vous en riez!
DORANTE.
Je ris de vous voir étonné D'un divertissement que je me suis donné.
ALCIPPE.
Vous?
DORANTE.
Moi-même.
ALCIPPE.
Et déjà vous avez fait maîtresse?
DORANTE.
Si je n'en avois fait, j'aurois bien peu d'adresse, Moi qui depuis un mois suis ici de retour[344]. 255 Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour: De nuit, incognito, je rends quelques visites; Ainsi....
CLITON, à Dorante, à l'oreille.
Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
DORANTE.
Tais-toi; si jamais plus tu me viens avertir....
CLITON.
J'enrage de me taire et d'entendre mentir! 260
PHILISTE, à Alcippe, tout bas[345].
Voyez qu'heureusement dedans cette rencontre Votre rival lui-même à vous-même se montre.
DORANTE, revenant à eux.
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. J'avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster[346]; Les quatre contenoient quatre chœurs de musique, 265 Capables de charmer le plus mélancolique. Au premier, violons; en l'autre, luths et voix; Des flûtes, au troisième; au dernier, des hautbois, Qui tour à tour dans l'air poussoient des harmonies Dont on pourvoit nommer les douceurs infinies. 270 Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès De rameaux enlacés pour conserver le frais, Dont chaque extrémité portoit un doux mélange De bouquets de jasmin, de grenade et d'orange. Je fis de ce bateau la salle du festin: 275 Là je menai l'objet qui fait seul mon destin; De cinq autres beautés la sienne fut suivie, Et la collation fut aussitôt servie. Je ne vous dirai point les différents apprêts, Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets: 280 Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices On servit douze plats, et qu'on fit six services, Cependant que les eaux, les rochers et les airs Répondoient aux accents de nos quatre concerts. Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, 285 S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées, Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, Tout l'élément du feu tomboit du ciel en terre. 290 Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour, Dont le soleil jaloux avança le retour: S'il eût pris notre avis, sa lumière importune[347] N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune; Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, 295 Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.
ALCIPPE.
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles; Paris, tout grand qu'il est, en voit peu de pareilles.
DORANTE.
J'avois été surpris; et l'objet de mes vœux Ne m'avoit tout au plus donné qu'une heure ou deux.
PHILISTE.
Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle.
DORANTE.
Il s'est fallu passer à[348] cette bagatelle: Alors que le temps presse, on n'a pas à choisir.
ALCIPPE.
Adieu: nous nous verrons avec plus de loisir.
DORANTE.
Faites état de moi.
ALCIPPE, à Philiste, en s'en allant.
Je meurs de jalousie. 305
PHILISTE, à Alcippe.
Sans raison toutefois votre âme en est saisie: Les signes du festin ne s'accordent pas bien.
ALCIPPE, à Philiste.
Le lieu s'accorde, et l'heure; et le reste n'est rien.
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON.
CLITON.
Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire?
DORANTE.
Je remets à ton choix de parler ou te taire[349]; 310 Mais quand tu vois quelqu'un ne fais plus l'insolent.
CLITON.
Votre ordinaire est-il de rêver en parlant?
DORANTE.
Où me vois-tu rêver?
CLITON.
J'appelle rêveries Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries; Je parle avec respect.
DORANTE.
Pauvre esprit!
CLITON.
Je le perds 315 Quand je vous oy parler de guerre et de concerts. Vous voyez sans péril nos batailles dernières, Et faites des festins qui ne vous coûtent guères. Pourquoi depuis un an vous feindre de retour?
DORANTE.
J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour.
CLITON.
Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme?
DORANTE.
Oh! le beau compliment à charmer une dame, De lui dire d'abord: «J'apporte à vos beautés Un cœur nouveau venu des universités; Si vous avez besoin de lois et de rubriques, 325 Je sais le Code entier avec les Authentiques, Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat[350], Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[351]! Qu'un si riche discours nous rend considérables! Qu'on amollit par là de cœurs inexorables! 330 Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! On s'introduit bien mieux à titre de vaillant: Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, A mentir à propos, jurer de bonne grâce, Étaler force mots qu'elles n'entendent pas, 335 Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[352], Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares, Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedette, contrescarpe, et travaux avancés[353]: 340 Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne; On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne[354], Et tel, à la faveur d'un semblable débit, Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
CLITON.
A qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire; 345 Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
DORANTE.
J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès; Et loin d'en redouter un malheureux succès, Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence. 350 Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.
CLITON.
A vous dire le vrai, je tombe de bien haut. Mais parlons du festin: Urgande et Mélusine[355] N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine; Vous allez au delà de leurs enchantements: 355 Vous seriez un grand maître à faire des romans; Ayant si bien en main le festin et la guerre, Vos gens en moins de rien courroient toute la terre; Et ce seroit pour vous des travaux forts légers Que d'y mêler partout la pompe et les dangers[356]. 360 Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
DORANTE.
J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles; Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner, Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire, 365 Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire. Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps....
CLITON.
Je le juge assez grand; mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intriques[357]. 370
DORANTE.
Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours[358] M'empêchent de chercher l'objet de mes amours: Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.
FIN DU PREMIER ACTE.
NOTES:
[315] Dans les éditions de 1644-1656, il y a, entre GÉRONTE et DORANTE, un personnage de plus, qui est ainsi désigné: «ARGANTE, gentilhomme de Poitiers, ami (dans 1644 in-4º: et ami) de Géronte.» Nous le verrons figurer dans une variante du Ve acte, scène 1re, p. 220.
[316] Les noms de LUCRÈCE et de la suivante ISABELLE sont les seuls que Corneille ait empruntés à la comédie espagnole.
[317] Le premier acte se passe aux Tuileries, et les suivants à la place Royale. Voyez ci-dessus, p. 137 et 138, et la note 1 de cette dernière page.
[318] Voltaire, dans son édition du Théâtre de Corneille, a suivi pour le Menteur, comme il nous l'apprend lui-même dans la Préface qu'il a placée en tête de cette comédie, le texte antérieur à 1660, et n'a pas adopté, comme pour les autres pièces, les changements faits depuis par Corneille.--Ce qui paraît assez étrange, c'est que quelquefois ses notes se rapportent au texte de 1660-1682. Ainsi au sujet des vers 41 et 42, qu'il donne ainsi:
Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Qui bornent au babil leurs faveurs plus secrètes, Sans qu'il vous soit permis de jouer que des yeux,
il fait au bas de la page les remarques suivantes, qui sont relatives à une leçon toute différente, à celle que nous avons donnée d'après l'impression de 1682 (voyez p. 143): «Cela n'est pas français. On dit bien: la maison où j'ai été, mais non: la coquette où j'ai été.--Faire l'amour d'yeux et de babil ne peut se dire.»
[319] Var. Et je fais banqueroute à ce fatras de lois. (1644-68)
[320] Var. Ma mine a-t-elle rien qui sente l'écolier? Qui revient comme moi des royaumes du Code Rapporte rarement un visage à la mode. CLIT. Cette règle, Monsieur, n'est pas faite pour vous. (1644-56)
--Voyez ci-dessus la Notice, p. 127.
[321] L'édition de 1692 a remplacé le pluriel par le singulier: au royaume.
[322] Cosme Bartole, que Dumoulin appelle «le premier et le coryphée des interprètes du droit,» naquit à Sasso-Ferrato, dans l'Ombrie, en 1313, et mourut à Pérouse en 1356.
[323] Var. Ayant eu le bonheur que de n'en point sortir. (1644-56)
[324] Var. Qui bornent au babil leurs faveurs plus secrètes, Sans qu'il vous soit permis de jouer que des yeux[324-a]. (1644-56)
[324-a] Voyez p. 141, note 1.
[325] L'édition de 1682 donne seule des leçons, pour de leçons.
[326] Var. [Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode:] J'en voyois là beaucoup passer pour gens d'esprit, Et faire encore état de Chimène et du Cid, Estimer de tous deux la vertu sans seconde, Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde, Et se feroient siffler, si dans un entretien Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[326-a]. [Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre.] (1644-56)
[326-a] «On voit, dit Voltaire, que Corneille avait encore sur le cœur en 1646 (lisez: en 1642) le déchaînement des auteurs contre le Cid. Il corrigea depuis ces deux vers ainsi: La diverse façon, etc.» (comme dans notre texte.)
[327] Montre, revue de troupes. Voyez le Lexique.
[328] Se faire de mise, se faire valoir. «On dit au figuré qu'un homme est de mise, pour dire qu'il a de la mine, de la capacité, qu'il peut trouver aisément de l'emploi, qu'il peut rendre de bons services.» (Furetière.)
[329] Corneille a dit deux ans plus tard, dans son Remercîment à M. le cardinal de Mazarin, publié en tête de la Mort de Pompée (voyez ci-dessus, p. 10) et placé par nous dans les Poésies diverses:
Sa façon de bien faire est un second bienfait.
[330] Les derniers mots du jeu de scène: «et comme se laissant choir,» manquent dans l'édition de 1663.
[331] Var. Le mien ne brûle pas du moins si promptement. (1644-56)
[332] Var. Je m'y suis fait longtemps craindre comme un tonnerre. [CLIT. Que lui va-t-il conter?] DOR. Et durant tout ce temps. (1644-56)
[333] Var. Et la gazette même a souvent divulgués.... (1644-64)
[334] Var. Maraud, te tairas-tu? (A Clarice.) Avec assez d'honneur j'ai souvent combattu, Et mon nom a fait bruit peut-être avec justice. CLAR. Qui vous a fait quitter un si noble exercice? DOR. Revenu l'autre hiver pour faire ici ma cour. (1644-56)
[335] Ces deux vers ont quelque rapport avec les vers 189 et 190 du Cid:
Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
[336] Var. Madame, Alcippe approche; il aura de l'ombrage. (1644-56)
[337] Var. La langue du cocher a bien fait son devoir. (1644-56)
[338] Cliton parle suivant l'usage parisien, avec lequel Dorante, qui arrive de Poitiers, n'est pas encore familiarisé. On disait alors simplement «la Place,» pour «la place Royale.» Ainsi nous lisons dans une lettre de Mme de Sévigné (30 juillet 1677, tome V, p. 241): «Prenez-vous la maison de la Place pour un an?--Je n'en sais rien.»
[339] Var. Ah! depuis qu'une femme a le don de se taire, [Elle a des qualités au-dessus du vulgaire;] Cette perfection est rare, et nous pouvons L'appeler un miracle, au siècle où nous vivons, Puisqu'à l'ordre commun le ciel fait violence, La formant compatible avecque le silence. Moi, je n'ai point d'amour en l'état où je suis, [Et quand le cœur m'en dit, j'en prends par où je puis.] (1644-56)
[340] Var. Et la nature souffre entière violence. (1660-64)
[341] Var. Je t'en crois sans jurer avecque tes boutades. (1644-56)
[342] L'édition de 1682 porte, par erreur, le plus cher, pour les plus chers.
[343] Var. Avecque vos amis vous avez tout pouvoir. (1644-56)
[344] Var. Depuis un mois et plus on me voit de retour; Mais, pour certain sujet, je sors fort peu de jour: La nuit, incognito, je rends quelques visites. (1644-56)
[345] Les mots tout bas manquent dans les deux éditions de 1644.
[346] Var. De cinq bateaux qu'exprès j'avois fait apprêter. (1644-56)
[347] Var. S'il eût pris notre avis, ou s'il eût craint ma haine, Il eût autant tardé qu'à la couche d'Alcmène. (1644-56)
[348] Se passer à, se contenter de Voyez le Lexique.
[349] Var. Je remets en ton choix de parler ou te taire. (1644 in-12 et 48-56)
[350] Corneille désigne ici par le mot Authentiques les extraits sommaires des Novelles, qu'on a placés, dans le Code de Justinien, à la suite des constitutions abrogées ou modifiées.--L'école de Bologne avait divisé le Digeste en trois parties, nommées le vieux Digeste, l'Infortiat (voyez le Lutrin de Boileau, chant V, vers 203), et le nouveau.
[351] Noms de divers jurisconsultes et professeurs célèbres, dont on étudiait les écrits dans les écoles. François Accurse (Accursius) était de Florence (1151-1229); Pierre Balde (Baldus) de Ubaldis (1327-1400), disciple de Bartole, était de Pérouse; Jason Maino (Jaso Magnus, 1435-1519), et André Alciat (1492-1550), le précurseur de Cujas, étaient tous deux de Milan.
[352] Généraux de l'empereur Ferdinand III. La campagne à laquelle Dorante se vantait d'avoir pris part avait été heureuse et brillante. Le 3 novembre 1636, de Rantzau forçait Galas à lever le siége de Saint-Jean de Losne; le 3 mars 1638, le duc de Weimar faisait prisonniers les quatre généraux de l'Empereur, et Jean de Wert était amené en triomphe à Paris; enfin, le 17 janvier 1642, le comte de Guébriant s'emparait de la personne de Lamboy et de Merci à Kempen, et obtenait à cette occasion le bâton de maréchal de France. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, les noms de ces généraux auraient pu éveiller de tristes souvenirs.
[353] Voyez la Notice, p. 121.
[354] Donner des bayes (baies) à quelqu'un, c'est le tromper. Voyez le Lexique.
[355] Urgande la déconnue est la fée protectrice d'Amadis de Gaule; quant à Mélusine, son histoire est racontée tout au long par Jehan d'Arras, dans un roman publié en 1478 et dont l'extrait est devenu populaire.
[356] Var. De faire voir partout la pompe et les dangers. (1644-56) Var. Que de mêler partout la pompe et les dangers. (1660)
[357] Voyez tome I, p. 24, note 1, et le Lexique.--A ce vers Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a substitué celui-ci:
Vous couvriront de honte en devenant publiques.
[358] Var. Nous les démêlerons; mais tous ces vains discours. (1644-56)--Dans l'édition de 1692, ce vers a été ainsi modifié:
N'en prends point de souci; mais tous ces vains discours.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.
CLARICE.
Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous; 375 Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux, Par quelque haut récit qu'on en soit conviée, C'est grande avidité de se voir mariée. D'ailleurs, en recevoir visite et compliment[359], Et lui permettre accès en qualité d'amant, 380 A moins qu'à vos projets un plein effet réponde, Ce seroit trop donner à discourir au monde. Trouvez donc un moyen de me le faire voir, Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir.
GÉRONTE.
Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice: 385 Ce que vous m'ordonnez est la même justice[360]; Et comme c'est à nous à subir votre loi, Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi. Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre, Afin qu'avec loisir vous puissiez le connoître[361], 390 Examiner sa taille, et sa mine, et son air, Et voir quel est l'époux que je vous veux donner. Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école; Et si l'on pouvoit croire un père à sa parole, Quelque écolier qu'il soit, je dirois qu'aujourd'hui 395 Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui. Mais vous en jugerez après la voix publique. Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m'est unique, Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.
CLARICE.
Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix: 400 Je l'attendrai, Monsieur, avec impatience, Et je l'aime déjà sur cette confiance.
SCÈNE II
ISABELLE, CLARICE[362].
ISABELLE.
Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.
CLARICE.
Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger? J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence; 405 Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance; Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs; Les visages souvent sont de doux imposteurs: Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces, Et que de beaux semblants cachent des âmes basses! Les yeux en ce grand choix ont la première part[363]; Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard: Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire, Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire[364], En croire leur refus, et non pas leur aveu, 415 Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. Cette chaîne, qui dure autant que notre vie, Et qui devroit donner plus de peur que d'envie[365], Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent Le contraire au contraire, et le mort au vivant; 420 Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître, Avant que l'accepter je voudrois le connoître, Mais connoître dans l'âme.
ISABELLE.
Eh bien! qu'il parle à vous.
CLARICE.
Alcippe le sachant en deviendrait jaloux.
ISABELLE.
Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante? 425
CLARICE.
Sa perte ne m'est pas encore indifférente; Et l'accord de l'hymen entre nous concerté, Si son père venoit, seroit exécuté. Depuis plus de deux ans il promet et diffère: Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire; 430 Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts, Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours. Je prends tous ces délais pour une résistance, Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance. Chaque moment d'attente ôte de notre prix, 435 Et fille qui vieillit tombe dans le mépris: C'est un nom glorieux qui se garde avec honte; Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte. Le temps n'est pas un Dieu qu'elle puisse braver, Et son honneur se perd à le trop conserver. 440
ISABELLE.
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre De qui l'humeur auroit de quoi plaire à la vôtre[366]?
CLARICE.
Oui, je le quitterois; mais pour ce changement Il me faudroit en main avoir un autre amant[367], Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée 445 Dût bientôt à la sienne unir ma destinée[368]. Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien; Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien; Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.
ISABELLE.
Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde[369], 450 Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous; Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux[370]: Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l'y verra voler; 455 Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler[371], Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse, Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce.
CLARICE.
L'invention est belle, et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d'écrire un compliment: 460 J'admire ton adresse à trouver cette ruse[372].
ISABELLE.
Puis-je vous dire encor que si je ne m'abuse, Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas?
CLARICE.
Ah, bon Dieu! si Dorante avoit autant d'appas, Que d'Alcippe aisément il obtiendroit la place! 465
ISABELLE.
Ne parlez point d'Alcippe; il vient.
CLARICE.
Qu'il m'embarrasse! Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet, Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet[373].
SCÈNE III.
CLARICE, ALCIPPE.
ALCIPPE.
Ah! Clarice, ah! Clarice, inconstante! volage!
CLARICE[374].
Auroit-il deviné déjà ce mariage? 470 Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer?
ALCIPPE.
Ce que j'ai, déloyale! et peux-tu l'ignorer[375]? Parle à ta conscience, elle devroit t'apprendre....
CLARICE.
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
ALCIPPE.
Ton père va descendre, âme double et sans foi[376]! 475 Confesse que tu n'as un père que pour moi. La nuit, sur la rivière....
CLARICE.
Eh bien! sur la rivière? La nuit! quoi? qu'est-ce enfin?
ALCIPPE.
Oui, la nuit toute entière.
CLARICE.
Après?
ALCIPPE.
Quoi! sans rougir?
CLARICE.
Rougir! à quel propos?
ALCIPPE.
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots?
CLARICE.
Mourir pour les entendre! et qu'ont-ils de funeste?
ALCIPPE.
Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout?
CLARICE.
Quoi, tout?
ALCIPPE.
Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.
CLARICE.
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre!
ALCIPPE.
Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors; le tour est excellent! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant[377]....
CLARICE.
Alcippe, êtes-vous fol[378]?
ALCIPPE.
Je n'ai plus lieu de l'être[379], A présent que le ciel me fait te mieux connoître. 490 Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin. (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.
CLARICE.
Rêvez-vous? raillez-vous? et quel est ce mystère?
ALCIPPE.
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret: 495 Choisis une autre fois un amant plus discret; Lui-même il m'a tout dit.
CLARICE.
Qui, lui-même?
ALCIPPE.
Dorante.
CLARICE.
Dorante!
ALCIPPE.
Continue, et fais bien l'ignorante.
CLARICE.
Si je le vis jamais, et si je le connoi!...
ALCIPPE.
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? 500 Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père!
CLARICE.
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
ALCIPPE.
Cette vieille amitié faisoit votre entretien? Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre! 505 Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?
CLARICE.
Alcippe, si je sais quel visage a le fils....
ALCIPPE.
La nuit étoit fort noire alors que tu le vis. Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique, Une collation superbe et magnifique, 510 Six services de rang, douze plats à chacun? Son entretien alors t'étoit fort importun? Quand ses feux d'artifice éclairoient le rivage, Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage? Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour, 515 Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour? T'en ai-je dit assez? Rougis, et meurs de honte.
CLARICE.
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.
ALCIPPE.
Quoi! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux?
CLARICE.
Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous, 520 Alcippe; croyez-moi.
ALCIPPE.
Ne cherche point d'excuses; Je connois tes détours, et devine tes ruses. Adieu: suis ton Dorante, et l'aime désormais; Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais.
CLARICE.
Écoutez quatre mots.
ALCIPPE.
Ton père va descendre. 525
CLARICE.
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre; Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.
ALCIPPE.
Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser, A moins qu'en attendant le jour du mariage[380], M'en donner ta parole et deux baisers en gage[381]. 530
CLARICE.
Pour me justifier vous demandez de moi, Alcippe?
ALCIPPE.
Deux baisers, et ta main, et ta foi.
CLARICE.
Que cela?
ALCIPPE.
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
CLARICE.
Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre.
SCÈNE IV.
ALCIPPE.
Va, ris de ma douleur alors que je te perds; 535 Par ces indignités romps toi-même mes fers; Aide mes feux trompés à se tourner en glace; Aide un juste courroux à se mettre en leur place. Je cours à la vengeance, et porte à ton amant Le vif et prompt effet de mon ressentiment[382]. 540 S'il est homme de cœur, ce jour même nos armes Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes[383]; Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien! Le voici, ce rival, que son père t'amène: 545 Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine; Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler: Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller[384].
SCÈNE V.
GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.
Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade Me mettroit hors d'haleine, et me feroit malade. 550 Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments!
DORANTE.
Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyois ce matin voir une île enchantée[385]: Je la laissai déserte, et la trouve habitée; Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, 555 En superbes palais a changé ses buissons.
GÉRONTE.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses: Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses[386]; Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors du palais Cardinal[387]. 560 Toute une ville entière, avec pompe bâtie, Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, Et nous fait présumer, à ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime?
DORANTE.
Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.
GÉRONTE.
Comme de mon hymen il n'est sorti que toi, Et que je te vois prendre un périlleux emploi, Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie[388], Et force à tous moments de négliger la vie, 570 Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu, Pour te faire marcher un peu plus retenu, Je te veux marier.
DORANTE.
Oh! ma chère Lucrèce!
GÉRONTE.
Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse, Honnête, belle, riche[389].
DORANTE.
Ah! pour la bien choisir, 575 Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
GÉRONTE.
Je la connois assez: Clarice est belle et sage Autant que dans Paris il en soit de son âge; Son père de tout temps est mon plus grand ami, Et l'affaire est conclue.
DORANTE.
Ah! Monsieur, j'en frémi[390]: 580 D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse!
GÉRONTE.
Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE.
Il faut jouer d'adresse. Quoi? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats Acquérir quelque nom, et signaler mon bras....
GÉRONTE.
Avant qu'être au hasard un autre bras t'immole, 585 Je veux dans ma maison avoir qui m'en console; Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang[391], Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang: En un mot, je le veux.
DORANTE.
Vous êtes inflexible!
GÉRONTE.
Fais ce que je te dis.
DORANTE.
Mais s'il est impossible[392]? 590
GÉRONTE.
Impossible! et comment?
DORANTE.
Souffrez qu'aux yeux de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis....
GÉRONTE.
Quoi?
DORANTE.
Dans Poitiers....
GÉRONTE.
Parle donc, et te lève.
DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.
GÉRONTE.
Sans mon consentement?
DORANTE.
On m'a violenté: 595 Vous ferez tout casser par votre autorité, Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée Par la fatalité la plus inopinée.... Ah! si vous le saviez[393]!
GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.
DORANTE.
Elle est de fort bon lieu, mon père; et pour son bien, S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite....
GÉRONTE.
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. Elle se nomme?
DORANTE.
Orphise; et son père, Armédon.
GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais poursuis.
DORANTE.
Je la vis presque à mon arrivée. 605 Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée, Tant elle avoit d'appas, et tant son œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur! Je cherchai donc chez elle à faire connoissance; Et les soins obligeants de ma persévérance 610 Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, Qu'en son quartier souvent je me coulois sans bruit, 615 Pour causer avec elle une part de la nuit. Un soir que je venois de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre; Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), Ce soir même son père en ville avoit soupé; 620 Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle, Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art!) Elle se jette au cou[394] de ce pauvre vieillard, Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue: 625 Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue; Lui propose un parti qu'on lui venoit d'offrir. Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. 630 Ce discours ennuyeux enfin se termina; Le bonhomme partoit quand ma montre sonna[395]; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée: «Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée? --Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, 635 Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, N'ayant point d'horlogiers[396] au lieu de sa demeure: Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. --Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin.» Alors pour me la prendre elle vient en mon coin: 640 Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, Fait marcher le déclin: le feu prend, le coup part; Jugez de notre trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte. 645 Le père épouvanté gagne aussitôt la porte; Il appelle au secours, il crie à l'assassin: Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage, Au milieu de tous trois je me faisois passage, 650 Quand un autre malheur de nouveau me perdit; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. Désarmé, je recule, et rentre: alors Orphise, De sa frayeur première aucunement remise, Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, 655 Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles: Nous nous barricadons, et dans ce premier feu, Nous croyons gagner tout à différer un peu[397]. 660 Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille: Alors me voyant pris, il fallut composer.
(Ici[398] Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE.
C'est-à-dire en françois qu'il fallut l'épouser?
DORANTE.
Les siens m'avoient trouvé de nuit seul avec elle, 665 Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle, Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit; A ne le faire pas ma tête en répondoit; Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes, A mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes: Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur[399], Et me mettre avec elle au comble du bonheur, Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace, Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir, 675 Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GÉRONTE.
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, Et trouve en ton malheur de telles circonstances, Que mon amour t'excuse; et mon esprit touché Te blâme seulement de l'avoir trop caché. 680
DORANTE.
Le peu de bien qu'elle a me faisoit vous le taire.
GÉRONTE.
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu, Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu: Je vais me dégager du père de Clarice. 685
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice? Le bonhomme en tient-il? m'en suis-je bien tiré? Quelque sot en ma place y seroit demeuré; Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre, Et malgré son amour, se fût laissé contraindre. 690 Oh! l'utile secret que mentir à propos[400]!
CLITON.
Quoi? ce que vous disiez n'est pas vrai?
DORANTE.
Pas deux mots; Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
CLITON.
Quoi? la montre, l'épée, avec le pistolet.... 695
DORANTE.
Industrie.
CLITON.
Obligez, Monsieur, votre valet: Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître; Quoique bien averti, j'étois dans le panneau.
DORANTE.
Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau: 700 Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire, Et de tous mes secrets le grand dépositaire.
CLITON.
Avec ces qualités j'ose bien espérer Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer. Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse.... 705
SCÈNE VII.
DORANTE, CLITON, SABINE.
SABINE.
(Elle lui donne un billet[401].)
Lisez ceci, Monsieur.
DORANTE.
D'où vient-il?
SABINE.
De Lucrèce.
DORANTE, après l'avoir lu[402].
Dis-lui que j'y viendrai.
(Sabine rentre, et Dorante continue.)
Doute encore, Cliton, A laquelle des deux appartient ce beau nom. Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître, Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre. 710 Dis encor que c'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot. Qu'auroit l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot?
CLITON.
Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle: Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle.
DORANTE.
Coule-toi là dedans, et de quelqu'un des siens 715 Sache subtilement sa famille et ses biens.
SCÈNE VIII.
DORANTE, LYCAS.
LYCAS, lui présentant un billet.
Monsieur.
DORANTE.
Autre billet[403].
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
J'ignore quelle offense Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence; Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers. Je te suis.
(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
Je revins hier au soir de Poitiers, 720 D'aujourd'hui seulement je produis mon visage, Et j'ai déjà querelle, amour et mariage: Pour un commencement ce n'est point mal trouvé. Vienne encore un procès, et je suis achevé. Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes, 725 Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes: Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler. Mais allons voir celui qui m'ose quereller.
FIN DU SECOND ACTE.
NOTES:
[359] Var. Aussi, d'en recevoir visite et compliment, Et lui donner entrée en qualité d'amant, S'il faut qu'à vos projets la suite ne réponde, Je m'engagerois trop dans le caquet du monde. (1644-56)
[360] Var. Ce que vous souhaitez est la même justice; Et d'ailleurs c'est à nous à subir votre loi: Je reviens dans une heure, et Dorante avec moi. (1644-56)
[361] Var. Afin qu'avec loisir vous le puissiez connaître. (1644-56)
[362] Var. CLARICE, ISABELLE. (1644-60)
[363] Var. Quoique en ce choix les yeux aient la première part, Qui leur défère tout met beaucoup au hasard. (1644-56)
[364] Var. Mais sans leur obéir, il les doit satisfaire. (1644-56)
[365] Var. Et qui nous doit donner plus de peur que d'envie. (1644-56)
[366] Var. Dont vous verriez l'humeur rapportante[366-a] à la vôtre? (1644-56)
[366-a] Les éditions de 1648-56 donnent rapportant, sans accord.
[367] Var. Je voudrois en ma main avoir un autre amant, Sûre qu'il me fût propre, et que son hyménée. (1644-56)
[368] Un vers presque semblable se trouve dans l'Iphigénie de Racine (acte I, scène II):
On dit qu'Iphigénie, en ces lieux amenée, Doit bientôt à son sort unir ma destinée.
[369] Var. Pour en venir à bout sans que rien se hasarde. (1644-56)
[370] Var. Elle n'a point d'amant qui devienne jaloux. (1644-63)
[371] Var. Et là, sous ce faux nom, vous lui pourrez parler. (1644-56)
[372] Var. Nous connoîtrons Dorante avecque cette ruse. (1644-56)
[373] Var. Et tout ce qu'on peut dire en semblable sujet. (1644-56)
[374] Dans l'édition de 1692: CLARICE, bas.
[375] Var. Ce que j'ai, malheureuse! et peux-tu l'ignorer? (1644-56)
[376] Au sujet du tutoiement sur la scène française, Voltaire fait la remarque suivante, que nous ne donnons qu'à titre de renseignement historique: «On tutoyait alors au théâtre. Le tutoiement, qui rend le discours plus serré, plus vif, a souvent de la noblesse et de la force dans la tragédie; on aime à voir Rodrigue et Chimène l'employer. Remarquez cependant que l'élégant Racine ne se permet guère le tutoiement que quand un père irrité parle à son fils, ou un maître à un confident, ou quand une amante emportée se plaint à son amant:
Je ne t'ai point aimé, cruel! qu'ai-je donc fait? (Andromaque, acte IV, scène V.)
Hermione dit:
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée? (Ibidem, acte V, scène III.)
Phèdre dit:
Eh bien! connois donc Phèdre et toute sa fureur. (Phèdre, acte II, scène V.)
Mais jamais Achille, Oreste, Britannicus, etc., ne tutoient leurs maîtresses. A plus forte raison cette manière de s'exprimer doit-elle être bannie de la comédie, qui est la peinture de nos mœurs. Molière en fait usage dans le Dépit amoureux, mais il s'est ensuite corrigé lui-même.»
[377] Var. Mais pour passer la nuit avecque ton galant.... (1644-56)
[378] De toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, les deux de 1644 sont les seules qui donnent fou (foû); fol est l'orthographe des suivantes; fou revient en 1692.
[379] Var. Je le devrois bien être. (1644-56)
[380] Tel est le texte des éditions antérieures à 1652; il nous a paru préférable à celui des impressions de 1652 à 1682, qui toutes donnent, au vers 529, au moins, pour à moins. Celle de 1692 a rétabli notre leçon: «A moins qu'en attendant, etc.»
[381] A propos de ce vers, qu'il blâme, Voltaire rappelle un ancien usage: «On demande comment Corneille a épuré le théâtre? C'est que de son temps on allait plus loin. On demandait des baisers et on en donnait. Cette mauvaise coutume venait de l'usage où l'on avait été très-longtemps en France, de donner par respect un baiser aux dames sur la bouche, quand on leur était présenté. Montaigne dit qu'il est triste pour une dame d'apprêter sa bouche pour le premier mal tourné qui viendra à elle avec trois laquais.»--Voici le texte de Montaigne: «C'est une desplaisante coustume, et injurieuse aux dames, d'avoir à prester leurs levres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit.» (Essais, livre III, chapitre V.)
[382] Var. Le redoutable effet de mon ressentiment. (1644-56) Var. Le juste et prompt effet de mon ressentiment. (1660)
[383] Var. Régleront par le sort tes plaisirs ou tes larmes. (1644)
[384] Var. Mais ce n'est pas ici qu'il le faut quereller. (1644-56)
[385] Var. Je croyois ce matin voir une île enchantée. (1648-56)
[386] Var. Dedans le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses. (1644-56)
[387] Var. A ce que tu verras vers le Palais-Royal[387-a]. (1644)
[387-a] Le cardinal de Richelieu fit bâtir ce palais par Jacques le Mercier. Les fondements en furent jetés en 1629 sur les ruines des hôtels de Mercœur, de Rambouillet, et de quelques maisons voisines. Il ne fut achevé qu'en 1636. On le nommait d'abord hôtel de Richelieu, mais son propriétaire fit inscrire en lettres d'or sur un marbre au-dessus de la grande porte: Palais Cardinal. Cette inscription fut critiquée, notamment par Balzac (voyez le Lexique). Elle fut toutefois conservée jusqu'au moment où, Louis XIV ayant quitté le Louvre pour habiter le palais Cardinal, que Richelieu lui avait légué, le marquis de Fourille, grand maréchal des logis de la maison du Roi, persuada à la Régente qu'il ne convenait pas que le Roi habitât une maison qui portait le nom d'un de ses sujets; la Reine ordonna d'ôter l'inscription. «On commença dès lors à donner à ce palais le nom de Palais-Royal, qu'il a toujours retenu depuis, quoique la même reine régente, à la prière de la duchesse d'Aiguillon, eût fait remettre l'inscription de palais Cardinal, qu'on y voit encore aujourd'hui,» dit en 1742, dans sa Description de Paris (tome II, p. 220), Piganiol de la Force, qui nous a fourni les détails qui précèdent.--«Ce quartier (où est le Palais-Royal), qui est à présent un des plus peuplés de Paris, n'était, dit Voltaire, que des prairies entourées de fossés, lorsque le cardinal de Richelieu y fit bâtir son palais. Quoique les embellissements de Paris n'aient commencé à se multiplier que vers le milieu du siècle de Louis XIV, cependant la simple architecture du palais Cardinal ne devait pas paraître si superbe aux Parisiens, qui avaient déjà le Louvre et le Luxembourg. Il n'est pas surprenant que Corneille dans ces vers cherchât à louer indirectement le cardinal de Richelieu, qui protégea beaucoup cette pièce, et même donna des habits à quelques acteurs (voyez ci-dessus, p. 126). Il était mourant alors, en 1642, et il cherchait à se dissiper par ces amusements.»
[388] Var. Où la chaleur de l'âge et l'honneur te convie D'exposer à tous coups et ton sang et ta vie. (1644-56)
[389] Var. Honnête, belle et riche. (1644-56)
[390] Var. Ah! Monsieur, je frémi. (1644-64)
[391] Var. Je veux qu'un petit-fils puisse tenir ton rang. (1644-64)
[392] Var. Mais s'il m'est impossible[392-a] (1644-63)
[392-a] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Mais il est impossible?»
[393] Var. Ah! si vous la saviez! (1644-68)
[394] L'édition de 1656 est la seule qui porte col, et non cou (coû).
[395] «On faisoit autrefois des montres à sonnerie, qui sonnoient d'elles mêmes à l'heure, à la demie, et quelquefois aux quarts.» (Dictionnaire de Trévoux.)
[396] Au commencement du dix-septième siècle, on disait indifféremment horloger ou horlogier, et quelquefois horlogeur. Les éditions de 1656 et de 1692 donnent seules horlogers. Voyez le Lexique.
[397] Var. Pensons faire beaucoup de différer un peu. Comme à ce boulevard l'un et l'autre travaille. (1644-56)
[398] Le mot ici manque dans l'édition de 1663, qui donne cette indication à la marge.
[399] Var. Donc, pour sauver ma vie avecque son honneur. (1644-56)
[400] Var. Oh l'utile secret de mentir à propos! (1644-56)
[401] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1644-60.
[402] Var. DORANTE, après avoir lu. (1644-68)
[403] Var. [Autre billet.]
BILLET D'ALCIPPE A DORANTE.
Une offense reçue Me fait, l'épée en main, souhaiter votre vue. Je vous attends au mail. ALCIPPE.
DORANTE, après avoir lu.
Oui, volontiers, Je te suis. (Lycas rentre, et Dorante continue seul.) Hier au soir je revins de Poitiers. (1644-56) Le mot seul est omis dans l'édition de 1692.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE.
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. 730 Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Que je sois survenu pour vous refaire amis, Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare: Mon heur en est extrême, et l'aventure rare[404].
DORANTE.
L'aventure est encor bien plus rare pour moi, 735 Qui lui foisois raison sans avoir su de quoi[405]. Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine: Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine? Quelque mauvais rapport m'auroit-il pu noircir? Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir. 740
ALCIPPE.
Vous le savez assez.
DORANTE.
Plus je me considère[406], Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.
ALCIPPE.
Eh bien! puisqu'il vous faut parler plus clairement, Depuis plus de deux ans j'aime secrètement; Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite; 745 Mais pour quelque raison nous la tenons secrète. Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi, Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi, Vous avez donné bal, collation, musique; Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, 750 Puisque, pour me jouer un si sensible tour, Vous m'avez à dessein caché votre retour, Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade[407] Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade. Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser 755 Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser.
DORANTE.
Si vous pouviez encor douter de mon courage, Je ne vous guérirois ni d'erreur ni d'ombrage, Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux; Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, 760 Écoutez en deux mots l'histoire démêlée: Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux; Car elle est mariée, et ne peut être à vous. Depuis peu pour affaire elle est ici venue, 765 Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue.
ALCIPPE.
Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, De voir finir sitôt notre division[408].
DORANTE.
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
Aux premiers mouvements de votre défiance; 770 Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir[409], Et ne commencez plus par où l'on doit finir. Adieu: je suis à vous.
SCÈNE II.
ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE.
Ce cœur encor soupire!
ALCIPPE.
Hélas! je sors d'un mal pour tomber dans un pire. Cette collation, qui l'aura pu donner? 775 A qui puis-je m'en prendre? et que m'imaginer?
PHILISTE.
Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes. Cette galanterie étoit pour d'autres dames. L'erreur de votre page a causé votre ennui; S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. 780 J'ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce[410]. Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse; Mais il n'avoit pas vu[411] qu'Hippolyte et Daphné Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné. Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue[412], 785 Et sans les approcher il suit de rue en rue; Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien; Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien, Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice, Il rend à votre amour un très-mauvais service. 790 Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau, Descendre de carrosse, entrer dans un bateau; Il voit porter des plats, entend quelque musique (A ce que l'on m'a dit, assez mélancolique). Mais cessez[413] d'en avoir l'esprit inquiété; 795 Car enfin le carrosse avoit été prêté: L'avis se trouve faux; et ces deux autres belles Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.
ALCIPPE.
Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet[414]? 800
PHILISTE.
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose: Celui qui de ce trouble est la seconde cause, Dorante, qui tantôt nous en a tant conté De son festin superbe et sur l'heure apprêté, Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue, 805 La nuit, incognito, visite une inconnue, Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit, Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
ALCIPPE.
Quoi! sa collation....
PHILISTE.
N'est rien qu'un pur mensonge; Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe[415]. 810
ALCIPPE.
Dorante, en ce combat si peu prémédité, M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté. La valeur n'apprend point la fourbe en son école: Tout homme de courage est homme de parole; A des vices si bas il ne peut consentir, 815 Et fuit plus que la mort la honte de mentir. Cela n'est point.
PHILISTE.
Dorante, à ce que je présume, Est vaillant par nature et menteur par coutume. Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité, Et vous-même admirez notre simplicité: 820 A nous laisser duper nous sommes bien novices. Une collation servie à six services, Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux, Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, Comme si l'appareil d'une telle cuisine 825 Fût descendu du ciel dedans quelque machine. Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi. Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage Répondoit assez mal aux remarques du page; 830 Mais vous?
ALCIPPE.
La jalousie aveugle un cœur atteint, Et sans examiner, croit tout ce qu'elle craint. Mais laissons là Dorante avecque son audace; Allons trouver Clarice et lui demander grâce: Elle pouvoit tantôt m'entendre sans rougir. 835
PHILISTE.
Attendez à demain et me laissez agir: Je veux par ce récit vous préparer la voie, Dissiper sa colère et lui rendre sa joie. Ne vous exposez point, pour gagner un moment, Aux premières chaleurs de son ressentiment. 840
ALCIPPE.
Si du jour qui s'enfuit la lumière est fidèle, Je pense l'entrevoir avec son Isabelle. Je suivrai tes[416] conseils, et fuirai son courroux Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux.
SCÈNE III.
CLARICE, ISABELLE.
CLARICE.
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce. 845
ISABELLE.
Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse. Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit: A peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit.
CLARICE.
Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte. Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte? 850 Et sais-tu que ce fils qu'il m'avoit tant vanté Est ce même inconnu qui m'en a tant conté?
ISABELLE.
A Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnoître; Et sitôt que Géronte a voulu disparoître, Le voyant resté seul avec un vieux valet[417], 855 Sabine à nos yeux même a rendu le billet. Vous parlerez à lui.
CLARICE.
Qu'il est fourbe, Isabelle.
ISABELLE.
Eh bien! cette pratique est-elle si nouvelle? Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier, Pour être mieux reçu s'érige en cavalier? 860 Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, Et si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne[418]; Sur chaque occasion tranchent des entendus, Content quelque défaite, et des chevaux perdus; Qui dans une gazette apprenant ce langage, 865 S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, Et se donnent ici pour témoins approuvés De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés! Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, Que les filles de cœur aiment les gens d'épée; 870 Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main. Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître, Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être, Et s'est osé promettre un traitement plus doux 875 Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.
CLARICE.
En matière de fourbe il est maître, il y pipe; Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe[419]. Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau 880 (Juge un peu si la pièce a la moindre apparence). Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, Me fait une querelle où je ne comprends rien. J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien; Il me parle de bal, de danse, de musique, 885 D'une collation superbe et magnifique, Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.
ISABELLE.
Reconnoissez par là que Dorante vous aime, Et que dans son amour son adresse est extrême; 890 Il aura su qu'Alcippe étoit bien avec vous[420], Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. Soudain à cet effort il en a joint un autre: Il a fait que son père est venu voir le vôtre. Un amant peut-il mieux agir en un moment 895 Que de gagner un père et brouiller l'autre amant? Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite; Il vous aime, il vous plaît: c'est une affaire faite.
CLARICE.
Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.
ISABELLE.
Quoi? votre cœur se change, et désobéira[421]? 900
CLARICE.
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures[422]. Explique, si tu peux, encor ses impostures: Il étoit marié sans que l'on en sût rien; Et son père a repris sa parole du mien, Fort triste de visage et fort confus dans l'âme. 905
ISABELLE.
Ah! je dis à mon tour: «Qu'il est fourbe, Madame!» C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main, Que de prendre plaisir à fourber sans dessein; Car pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. 910 Mais qu'allez-vous donc faire? et pourquoi lui parler? Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller?
CLARICE.
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.
ISABELLE.
J'en prendrois davantage à le laisser morfondre.
CLARICE.
Je veux l'entretenir par curiosité[423]. 915 Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, Et si c'étoit lui-même, il pourroit me connoître[424]: Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler. Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller: 920 Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée, Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.
SCÈNE IV.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Voici l'heure et le lieu que marque le billet.
CLITON.
J'ai su tout ce détail d'un ancien valet: Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille; 925 Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir, Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir: Le divertissement seroit rare, ou je meure! Et je voudrois qu'elle eût ce talent pour une heure; 930 Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, Rendre conte pour conte, et martre pour renard: D'un et d'autre côté j'en entendrois de bonnes.
DORANTE.
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes: Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, 935 Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins[425]. Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.
SCÈNE V.
CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre; DORANTE, CLITON, en bas.
CLARICE, à Isabelle[426].
Isabelle, Durant notre entretien demeure en sentinelle.
ISABELLE.
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, Je ne manquerai pas de vous en avertir. 940
(Isabelle descend de la fenêtre, et ne se montre plus.)
LUCRÈCE, à Clarice.
Il conte assez au long ton histoire à mon père. Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.
CLARICE.
Êtes-vous là, Dorante?
DORANTE.
Oui, Madame, c'est moi, Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.
LUCRÈCE, à Clarice.
Sa fleurette pour toi prend encor même style[427]. 945
CLARICE, à Lucrèce.
Il devroit s'épargner cette gêne inutile. Mais m'auroit-il déjà reconnue à la voix?
CLITON, à Dorante.
C'est elle; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
DORANTE, à Clarice.
Oui, c'est moi qui voudrois effacer de ma vie Les jours que j'ai vécu[428] sans vous avoir servie. 950 Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux! C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux; C'est une longue mort; et pour moi, je confesse Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Chère amie, il en conte à chacune à son tour. 955
LUCRÈCE, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour.
DORANTE.
A vos commandements j'apporte donc ma vie, Trop heureux si pour vous elle m'étoit ravie! Disposez-en, Madame, et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi. 960
CLARICE.
Je vous voulois tantôt proposer quelque chose; Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible! Ah! pour vous Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes? 965
DORANTE.
Moi, marié! ce sont pièces qu'on vous a faites; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
Je ne le fus jamais; et si par cette voie On pense....
CLARICE.
Et vous pensez encor que je vous croie? 970
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens[429]!
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, Cessez d'être en balance et de vous défier 975 De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu'il dit vrai, tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain En qualité d'époux je vous donne la main. 980
CLARICE.
Eh! vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.
CLARICE.
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous, Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, 985 Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre[430]; Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour, Que depuis une année il fait ici sa cour; Qui donne toute nuit festin, musique et danse, Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence; 990 Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit: Sa méthode est jolie à se mettre en crédit! Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. 995
(A Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison: Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente; Mais à présent je passe à la plus importante: J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer Ce qui vous forcera vous-même à me louer?); 1000 Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose; Mais si de ces détours vous seule étiez la cause?
CLARICE.
Moi?
DORANTE.
Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir....
CLITON, à Dorante.
De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE, à Cliton.
Ah! je t'arracherai cette langue importune. 1005
(A Clarice.)
Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune, L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir....
CLARICE, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTE.
Cette adresse A conservé mon âme à la belle Lucrèce; 1010 Et par ce mariage au besoin inventé, J'ai su rompre celui qu'on m'avoit apprêté. Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes; Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, 1015 Et joignez à ces noms celui de votre amant. Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres; J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres; Et libre pour entrer en des liens si doux, Je me fais marié pour toute[431] autre que vous. 1020
CLARICE.
Votre flamme en naissant a trop de violence, Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas Pour qui m'a si peu vue et ne me connoît pas?
DORANTE.
Je ne vous connois pas! Vous n'avez plus de mère; 1025 Périandre est le nom de Monsieur votre père; Il est homme de robe, adroit et retenu; Dix mille écus de rente en font le revenu; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie; Vous aviez une sœur qui s'appeloit Julie. 1030 Vous connois-je à présent? dites encor que non.
CLARICE, à Lucrèce.
Cousine, il te connoît, et t'en veut tout de bon.
LUCRÈCE, en elle-même.
Plût à Dieu!
CLARICE, à Lucrèce.
Découvrons le fond de l'artifice.
(A Dorante.)
J'avois voulu tantôt vous parler de Clarice, Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. 1035 Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier?
DORANTE.
Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme, Et vous ne pouvez plus désormais ignorer Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. 1040 Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service, Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
CLARICE.
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté: Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté; Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle, 1045 De bien mieux faits que vous se contenteroient d'elle.
DORANTE.
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
CLARICE.
Quel est-il, ce défaut?
DORANTE.
Elle ne me plaît pas; Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, Je serai marié, si l'on veut, en Turquie. 1050
CLARICE.
Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.
DORANTE.
Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.
CLARICE, à Lucrèce.
Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.
DORANTE.
Que du ciel....
CLARICE, à Lucrèce.
L'ai-je dit?
DORANTE.
J'éprouve le courroux 1055 Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous!
CLARICE.
Je ne puis plus souffrir une telle impudence, Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence: Vous couchez d'imposture[432], et vous osez jurer, Comme si je pouvois vous croire, ou l'endurer! 1060 Adieu: retirez-vous, et croyez, je vous prie, Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie, Et que pour me donner des passe-temps si doux, J'ai donné cette baye à bien d'autres qu'à vous.
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON.
CLITON.
Eh bien! vous le voyez, l'histoire est découverte. 1065
DORANTE.
Ah! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.
CLITON.
Vous en avez sans doute un plus heureux succès, Et vous avez gagné chez elle un grand accès; Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[433]. 1070
DORANTE.
Peut-être. Qu'en crois-tu?
CLITON.
Le peut-être est gaillard.
DORANTE.
Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part, Et tienne tout perdu pour un peu de traverse[434]?
CLITON.
Si jamais cette part tomboit dans le commerce. Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, 1075 Je vous conseillerois d'en faire bon marché.
DORANTE.
Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?
CLITON.
A chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
DORANTE.
Je disois vérité.
CLITON.
Quand un menteur la dit, En passant par sa bouche elle perd son crédit[435]. 1080
DORANTE.
Il faut donc essayer si par quelque autre bouche Elle pourra trouver un accueil moins farouche[436]. Allons sur le chevet rêver quelque moyen D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien. Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune: 1085 Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune; Et de quelques effets que les siens soient suivis[437], Il sera demain jour, et la nuit porte avis[438].
FIN DU TROISIÈME ACTE.
NOTES:
[404] Var. Mon heur en est extrême, et l'aventure est rare. (1644-60)
[405] Var. Qui me battois à froid et sans savoir pourquoi, (1644-56)
[406] Var. Quoi que j'aye[406-a] pu faire, Je crois n'avoir rien fait qui vous doive déplaire. (1644-56)
[406-a] Voltaire fait sur ce vers la remarque suivante: «le mot aye ne peut entrer dans un vers, à moins qu'il ne soit suivi d'une voyelle avec laquelle il forme une élision.»
[407] Var. Jusques à cejourd'hui, que sortant d'embuscade, Vous m'en avez conté l'histoire par bravade. (1644-56)
[408] Var. De voir sitôt finir notre division. (1644 et 48)
[409] Var. Prenez sur un appel le loisir d'y rêver, Sans commencer par où vous devez achever. (1644-56)
[410] Var. Je viens de tout savoir d'un des gens de Lucrèce. (1644-56)
[411] L'édition de 1692 donne seule su, au lieu de vu.
[412] Var. Comme il en voit sortir ces deux beautés masquées, Sans les avoir au nez de plus près remarquées, Voyant que le carrosse, et chevaux, et cocher, Étoient ceux de Lucrèce, il suit sans s'approcher, Et les prenant ainsi pour Lucrèce et Clarice. (1644-56)
[413] L'édition de 1656 donne, par une erreur évidente, cesse, pour cessez.
[414] Var. J'ai fait ce grand vacarme à ce divin objet? (1644-56)
[415] Var. Ou bien, s'il l'a donnée, il l'a donnée en songe. (1644-64)
[416] Il y a tes dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, bien qu'Alcippe d'ordinaire ne tutoie pas Dorante. L'impression de 1692 donne vos.
[417] Var. Le voyant resté seul avecque son valet. (1644-56)
[418] Var. Et si l'on les veut croire, ont vu chaque campagne. (1644-56)
[419] Var. D'une autre toute fraîche il dupe encore Alcippe. (1644-56)
[420] Var. Il aura su qu'Alcippe étoit aimé de vous. (1644-56)
[421] Var. Quoi? votre humeur ici lui désobéira? (1644-56)
[422] «Cette métaphore, tirée de l'art des armes, paraît aujourd'hui peu convenable dans la bouche d'une fille parlant à une fille; mais quand une métaphore est usitée, elle cesse d'être une figure. L'art de l'escrime étant alors beaucoup plus commun qu'aujourd'hui, sortir de garde, être en garde, entrait dans le discours familier, et on employait ces expressions avec les femmes mêmes; comme on dit à la boule-vue à ceux qui n'ont jamais vu jouer à la boule; servir sur les deux toits à ceux qui n'ont jamais vu jouer à la paume; le dessous des cartes, etc.» (Voltaire.)
[423] Var. Non, je lui veux parler par curiosité. (1644-56)
[424] Var. Et si c'étoit lui-même, il me pourroit connoître. (1644-56)
[425] Var. Ne hésiter jamais, et rougir encor moins[425-a]. (1644-60)
[425-a] Les éditions de 1648-56 donnent rapportant, sans accord.
[426] Les mots à Isabelle manquent dans les deux éditions de 1644; et de même avant le vers 941 et le vers 949 les mots à Clarice.
[427] Var. Il continue encore à te conter sa chance. CLARICE, à Lucrèce. Il continue encor dans la même impudence. (1644-56)
[428] Telle est ici l'orthographe de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voyez plus bas, p. 236, note 2, le même vers écrit différemment (avec accord du participe) dans plusieurs éditions.
[429] Var. Que la foudre à vos yeux m'écrase, si je mens! (1644-56)
[430] Var. Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire et de verre. (1644-63)
[431] On lit tout autre dans les éditions de 1648-60. Voyez tome I, p. 228, note 3.
[432] C'est-à-dire: Vous payez d'imposture. Voyez le Lexique.
[433] Voyez ci-dessus les vers 349 et 350, et la Notice, p. 122.
[434] Var. [CLIT. Si jamais cette part tomboit dans le commerce,] Quelque espoir dont l'appas vous endorme ou vous berce, Si vous trouviez marchand pour ce trésor caché. (1644-56)
[435] «Voilà deux vers qui sont passés en proverbe.» (Voltaire.)--Ils sont imités de l'espagnol. Voyez l'Appendice, p. 259.
[436] Var. Elle recevra point un accueil moins farouche. (1644-56)
[437] Var. Mais de quelques effets que les siens soient suivis. (1644-56)
[438] Voyez ci-dessus, p. 138, note 3.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
DORANTE, CLITON.
CLITON.
Mais, Monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce? Pour sortir si matin elle a trop de paresse. 1090
DORANTE.
On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver, Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver: J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.
CLITON.
A propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé 1095 Pour servir de remède au désordre arrivé?
DORANTE.
Je me suis souvenu d'un secret que toi-même Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême: Un amant obtient tout quand il est libéral.
CLITON.
Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal: Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette.
DORANTE.
Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète; A lui faire présent mes efforts seroient vains: Elle a le cœur trop bon; mais ses gens ont des mains; Et bien que sur ce point elle les désavoue[439], 1105 Avec un tel secret leur langue se dénoue: Ils parlent, et souvent on les daigne écouter. A tel prix que ce soit, il m'en faut acheter[440]. Si celle-ci venoit qui m'a rendu sa lettre, Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre; 1110 Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort Je ne trouve moyen de lui payer le port.
CLITON.
Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même: Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime; Et comme c'est m'aimer que me faire présent, 1115 Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.
DORANTE.
Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne.
CLITON.
Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne, Et que sur son esprit vos dons fassent vertu, Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu. 1120
DORANTE.
Contre qui?
CLITON.
L'on ne sait; mais ce confus murmure[441] D'un air pareil au vôtre à peu près le figure; Et si de tout le jour je vous avois quitté, Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.
DORANTE.
Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce? 1125
CLITON.
Ah! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse?
DORANTE.
Nous nous battîmes hier, et j'avois fait serment De ne parler jamais de cet événement; Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire, A toi, de mes secrets le grand dépositaire, 1130 Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis. Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis: Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle; Et comme on nous fit lors une paix telle quelle, Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester 1135 Qu'à la première vue il en faudroit tâter. Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille, Fait de notre embrassade un appel à l'oreille; Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins, Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins; 1140 Et le perçant à jour de deux coups d'estocade Je le mets hors d'état d'être jamais malade: Il tombe dans son sang.
CLITON.
A ce compte il est mort?
DORANTE.
Je le laissai pour tel.
CLITON.
Certes, je plains son sort: Il étoit honnête homme; et le ciel ne déploie.... 1145
SCÈNE II.
DORANTE, ALCIPPE, CLITON.
ALCIPPE.
Je te veux, cher ami, faire part de ma joie. Je suis heureux: mon père....
DORANTE.
Eh bien?
ALCIPPE.
Vient d'arriver.
CLITON, à Dorante.
Cette place pour vous est commode à rêver.
DORANTE.
Ta joie est peu commune, et pour revoir un père Un tel homme que nous ne se réjouit guère[442]. 1150
ALCIPPE.
Un esprit que la joie entièrement saisit Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit[443]. Sache donc que je touche à l'heureuse journée Qui doit avec Clarice unir ma destinée: On attendoit mon père afin de tout signer. 1155
DORANTE.
C'est ce que mon esprit ne pouvoit deviner; Mais je m'en réjouis. Tu vas entrer chez elle?
ALCIPPE.
Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle; Et je t'en ai voulu faire part en passant.
DORANTE.
Tu t'acquiers d'autant plus un cœur reconnoissant, 1160 Enfin donc, ton amour ne craint plus de disgrâce?
ALCIPPE.
Cependant qu'au logis mon père se délasse, J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien.
CLITON, à Dorante.
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
ALCIPPE.
Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance. 1165 Excuse d'un amant la juste impatience: Adieu.
DORANTE.
Le ciel te donne un hymen sans souci!
SCÈNE III.
DORANTE, CLITON.
CLITON.
Il est mort! Quoi? Monsieur, vous m'en donnez aussi, A moi, de votre cœur l'unique secrétaire, A moi, de vos secrets le grand dépositaire! 1170 Avec ces qualités j'avois lieu d'espérer Qu'assez malaisément je pourrois m'en parer[444].
DORANTE.
Quoi! mon combat te semble un conte imaginaire?
CLITON.
Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire; Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux[445], Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux[446]. More, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne.
DORANTE.
Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne! L'état où je le mis étoit fort périlleux; Mais il est à présent des secrets merveilleux: 1180 Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie Que nomment nos guerriers poudre de sympathie[447]? On en voit tous les jours des effets étonnants.
CLITON.
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants; Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, 1185 Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
DORANTE.
La poudre que tu dis n'est que de la commune, On n'en fait plus de cas, mais, Cliton, j'en sais une Qui rappelle sitôt des portes du trépas, Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas[448]; Quiconque le sait faire a de grands avantages.
CLITON.
Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages.
DORANTE.
Je te le donnerais, et tu serois heureux; 1195 Mais le secret consiste en quelques mots hébreux, Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, Que ce seroient pour toi des trésors inutiles[449].
CLITON.
Vous savez donc l'hébreu?
DORANTE.
L'hébreu? parfaitement: J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement. 1200
CLITON.
Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries[450], Pour fournir tour à tour à tant de menteries; Vous les hachez menu comme chair à pâtés. Vous avez tout le corps bien plein de vérités, Il n'en sort jamais une[451].
DORANTE.
Ah! cervelle ignorante! 1205 Mais mon père survient.
SCÈNE IV.
GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.
Je vous cherchois, Dorante.
DORANTE.
Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos Son abord importun vient troubler mon repos! Et qu'un père incommode un homme de mon âge!
GÉRONTE.
Vu l'étroite union que fait le mariage, 1210 J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point, Que laisser désunis ceux que le ciel a joint. La raison le défend, et je sens dans mon âme Un violent désir de voir ici ta femme. J'écris donc à son père; écris-lui comme moi: 1215 Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi, Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille, Si sage, et si bien née, entre dans ma famille. J'ajoute à ce discours que je brûle de voir Celle qui de mes ans devient l'unique espoir; 1220 Que pour me l'amener tu t'en vas en personne; Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne: N'envoyer qu'un valet sentiroit son mépris.
DORANTE.
De vos civilités il sera bien surpris, Et pour moi, je suis prêt; mais je perdrai ma peine: Il ne souffrira pas encor qu'on vous l'amène; Elle est grosse.
GÉRONTE.
Elle est grosse!
DORANTE.
Et de plus de six mois.
GÉRONTE.
Que de ravissements je sens à cette fois!
DORANTE.
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse?
GÉRONTE.
Non, j'aurai patience autant que d'allégresse; 1230 Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux. A ce coup ma prière a pénétré les cieux: Je pense en le voyant que je mourrai de joie. Adieu: je vais changer la lettre que j'envoie, En écrire à son père un nouveau compliment, 1235 Le prier d'avoir soin de son accouchement, Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
DORANTE, à Cliton.
Le bonhomme s'en va le plus content du monde.
GÉRONTE, se retournant.
Écris-lui comme moi.
DORANTE.
Je n'y manquerai pas. Qu'il est bon!
CLITON.
Taisez-vous, il revient sur ses pas. 1240
GÉRONTE.
Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père. Comment s'appelle-t-il?
DORANTE.
Il n'est pas nécessaire; Sans que vous vous donniez ces soucis superflus, En fermant le paquet j'écrirai le dessus.
GÉRONTE.
Étant tout d'une main, il sera plus honnête. 1245
DORANTE.
Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête? Votre main ou la mienne, il n'importe des deux.
GÉRONTE.
Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.
DORANTE.
Son père sait la cour.
GÉRONTE.
Ne me fais plus attendre, Dis-moi....
DORANTE.
Que lui dirai-je?
GÉRONTE.
Il s'appelle?
DORANTE.
Pyrandre. 1250
GÉRONTE.
Pyrandre! tu m'as dit tantôt un autre nom: C'étoit, je m'en souviens, oui, c'étoit Armédon.
DORANTE.
Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre; Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre, Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom, 1255 Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon[452].
GÉRONTE.
C'est un abus commun qu'autorise l'usage, Et j'en usois ainsi du temps de mon jeune âge. Adieu: je vais écrire.
SCÈNE V.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Enfin j'en suis sorti.
CLITON.
Il faut bonne mémoire après qu'on a menti. 1260
DORANTE.
L'esprit a secouru le défaut de mémoire.
CLITON.
Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire. Après ce mauvais pas où vous avez bronché, Le reste encor longtemps ne peut être caché: On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice, 1265 Qui d'un mépris si grand piquée avec justice, Dans son ressentiment prendra l'occasion De vous couvrir de honte et de confusion.
DORANTE.
Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse, Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce. 1270 Voici tout à propos ce que j'ai souhaité.
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON, SABINE.
DORANTE.
Chère amie, hier au soir j'étois si transporté. Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre[453] De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre; Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port. 1275
SABINE.
Ne croyez pas, Monsieur....
DORANTE.
Tiens.
SABINE.
Vous me faites tort. Je ne suis pas de....
DORANTE.
Prends.
SABINE.
Eh! Monsieur.
DORANTE.
Prends, te dis-je: Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige; Dépêche, tends la main.
CLITON.
Qu'elle y fait de façons! Je lui veux par pitié donner quelques leçons. 1280 Chère amie, entre nous, toutes tes révérences En ces occasions ne sont qu'impertinences; Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux: Le métier que tu fais ne veut point de honteux. Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre, Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre. Cette pluie est fort douce; et quand j'en vois pleuvoir, J'ouvrirois jusqu'au cœur pour la mieux recevoir. On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes, Et refuser n'est plus le vice des grands hommes. 1290 Retiens bien ma doctrine; et pour faire amitié, Si tu veux, avec toi je serai de moitié.
SABINE.
Cet article est de trop.
DORANTE.
Vois-tu, je me propose De faire avec le temps pour toi toute autre chose. Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi, 1295 En voudrois-tu donner la réponse pour moi?
SABINE.
Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire: J'y ferai mon effort.
CLITON.
Voyez, elle se rend Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant.
DORANTE.
Le secret a joué. Présente-la, n'importe; Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte. Je reviens dans une heure en apprendre l'effet.
SABINE.
Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait.
SCÈNE VII.
CLITON, SABINE.
CLITON.
Tu vois que les effets préviennent les paroles; 1305 C'est un homme qui fait litière de pistoles[454]; Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi....
SABINE.
Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.
CLITON.
Tu viens d'entrer en goût.
SABINE.
Avec mes révérences, Je ne suis pas encor si dupe que tu penses. 1310 Je sais bien mon métier, et ma simplicité Joue aussi bien son jeu que ton avidité.
CLITON.
Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance Doit obstiner mon maître à la persévérance. Sera-t-elle insensible? en viendrons-nous à bout? 1315
SABINE.
Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout. Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse; Durant toute la nuit elle n'a point dormi[455]; Et si je ne me trompe, elle l'aime à demi. 1320
CLITON.
Mais sur quel privilége est-ce qu'elle se fonde, Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde? Il n'en a cette nuit reçu que des mépris. Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix. Ces amours à demi sont d'une étrange espèce; 1325 Et s'il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.
SABINE.
Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément.
CLITON.
Mais on le lui témoigne un peu bien rudement; Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.
SABINE.
Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles; 1330 Elle l'aime, et son cœur n'y sauroit consentir, Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir. Hier même elle le vit dedans les Tuileries, Où tout ce qu'il conta n'étoit que menteries. Il en a fait autant depuis à deux ou trois. 1335
CLITON.
Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
SABINE.
Elle a lieu de douter et d'être en défiance.
CLITON.
Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance: Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui.
SABINE.
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui 1340
CLITON.
Je suis homme d'honneur; tu me fais injustice.
SABINE.
Mais dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice?
CLITON.
Il ne l'aima jamais.
SABINE.
Pour certain?
CLITON.
Pour certain.
SABINE.
Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain. Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître, 1345 Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paroître, Pour voir si par hasard il ne me diroit rien; Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien. Va-t'en; et sans te mettre en peine de m'instruire, Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire. 1350
CLITON.
Adieu: de ton côté si tu fais ton devoir, Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.
SCÈNE VIII.
LUCRÈCE, SABINE[456].
SABINE.
Que je vais bientôt voir une fille contente! Mais la voici déjà; qu'elle est impatiente! Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet[457]. 1355
LUCRÈCE.
Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet?
SABINE.
Le maître et le valet m'ont dit la même chose. Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
LUCRÈCE, après avoir lu.
Dorante avec chaleur fait le passionné; Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, 1360 Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
SABINE.
Je ne les crois non plus; mais j'en crois ses pistoles.
LUCRÈCE.
Il t'a donc fait présent?
SABINE.
Voyez.
LUCRÈCE.
Et tu l'as pris?
SABINE.
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits, Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, 1365 J'en ai pris les témoins les plus indubitables; Et je remets, Madame, au jugement de tous Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous, Et si ce traitement marque une âme commune.
LUCRÈCE.
Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune; 1370 Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.
SABINE.
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?
LUCRÈCE.
Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.
SABINE.
O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous! 1375
LUCRÈCE.
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux; Conte-lui dextrement le naturel des femmes; Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes[458]; Et l'avertis surtout des heures et des lieux Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux[459]. 1380 Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.
SABINE.
Ah! si vous connoissiez les peines qu'il endure, Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint; Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
LUCRÈCE.
Pour apaiser les maux que cause cette plainte, 1385 Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte; Et sache entre les deux toujours le modérer, Sans m'engager à lui ni le désespérer.
SCÈNE IX.
CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.
CLARICE.
Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite; Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite: 1390 Alcippe la répare, et son père est ici.
LUCRÈCE.
Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci?
CLARICE.
M'en voilà bientôt quitte; et toi, te voilà prête A t'enrichir bientôt d'une étrange conquête. Tu sais ce qu'il m'a dit.
SABINE.
S'il vous mentoit alors, 1395 A présent il dit vrai; j'en réponds corps pour corps.
CLARICE.
Peut-être qu'il le dit; mais c'est un grand peut-être.
LUCRÈCE.
Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connoître; Mais s'il continuoit encore à m'en conter, Peut-être avec le temps il me feroit douter. 1400
CLARICE.
Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.
LUCRÈCE.
C'en est trop; et tu dois seulement présumer Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer[460].
CLARICE.
De le croire à l'aimer la distance est petite: 1405 Qui fait croire ses feux fait croire son mérite; Ces deux points en amour se suivent de si près, Que qui se croit aimée aime bientôt après[461].
LUCRÈCE.
La curiosité souvent dans quelques âmes Produit le même effet que produiroient des flammes.
CLARICE.
Je suis prête à le croire afin de t'obliger.
SABINE.
Vous me feriez ici toutes deux enrager. Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage! Faites moins la sucrée, et changez de langage, Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent[462]. 1415
LUCRÈCE.
Laissons là cette folle, et dis-moi cependant[463], Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries, Qu'il te conta d'abord tant de galanteries, Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté. Étoit-ce amour alors, ou curiosité? 1420
CLARICE.
Curiosité pure, avec dessein de rire De tous les compliments qu'il auroit pu me dire.
LUCRÈCE.
Je fais de ce billet même chose à mon tour; Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour: Curiosité pure, avec dessein de rire 1425 De tous les compliments qu'il auroit pu m'écrire.
CLARICE.
Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté: L'un est grande faveur; l'autre, civilité; Mais trouves-y ton compte, et j'en serai ravie; En l'état où je suis j'en parle sans envie. 1430
LUCRÈCE.
Sabine lui dira que je l'ai déchiré.
CLARICE.
Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. Tu n'es que curieuse.
LUCRÈCE.
Ajoute: à ton exemple.
CLARICE.
Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.
LUCRÈCE, à Clarice.
Allons.
(A Sabine.)
Si tu le vois, agis comme tu sais. 1435
SABINE.
Ce n'est pas sur ce coup que je fais mes essais: Je connois à tous deux où tient la maladie, Et le mal sera grand si je n'y remédie; Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert[464].
LUCRÈCE.
Je te croirai.
SABINE.
Mettons cette pluie à couvert. 1440
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
NOTES:
[439] Var. Et quoique sur ce point elle les désavoue. (1644-64)
[440] Var. A quelque prix qu'ils soient, il m'en faut acheter. (1644-56)
[441] Var. L'on ne sait; mais dedans ce murmure, A peu près comme vous je vois qu'on le figure. (1644-56)
[442] Var. Un homme tel que nous ne se réjouit guère. (1644-68)
[443] Var. Croit qu'on doive l'entendre au moindre mot qu'il dit. (1644-56)
[444] Un peu plus haut (acte II, scène VI, vers 703 et 704) Cliton a dit:
Avec ces qualités j'ose bien espérer Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer.
Ces deux passages sont ironiques; Voltaire a donc tort de dire: «On peut remarquer qu'espérer ne se prenant jamais en mauvaise part, ne peut pas servir de synonyme à craindre, et qu'ici l'expression n'est point juste.»
[445] Var. Mais vous en contez tant, à toute heure, en tout lieu, Que quiconque en échappe est bien aimé de Dieu. (1644-63)
[446] Var. Que pour en échapper il faudroit de bons yeux. (1664)
[447] L'opinion générale est que ce fut le chevalier Digby qui apporta en France ce prétendu remède. Il exposa ses principes devant l'Académie de Montpellier, dans un Discours non daté, dont le privilége est du 21 décembre 1651, et une vive polémique s'engagea sur ce point; mais on voit qu'il était question beaucoup plus tôt de la poudre de sympathie. Déjà en 1647 un traité spécial était publié à Paris sous ce titre: Nicolaï Papinii... de pulvere sympathico dissertatio, in-8º. Nous pouvons remonter encore un peu plus haut: l'édition de 1644 de l'Abrégé chirurgical d'Honoré Lamy est augmentée d'un Discours de la poudre de sympathie par M. G. Sauvageon. Nous y trouvons un renseignement qui nous reporte tout juste au temps où Corneille fait parler Dorante. «Il faut savoir, dit l'auteur, qu'il y a quelque deux ou trois ans que cette poudre commença d'avoir cours en ce royaume; mais elle se donna ouvertement à connoître en l'année 1642 en l'armée de Roussillon.» La recette avait été achetée une cinquantaine de pistoles d'Espagne.
[448] Var. Qu'en moins de fermer l'œil on ne s'en souvient pas. (1644-60)
[449] Var. Que ce serait pour toi des trésors inutiles. (1644-64)
[450] Var. Vous avez bien besoin de dix des mieux nourries. (1644 et 48) Var. Vous aviez bien besoin de dix des mieux nourries. (1652-56)
[451] C'est dans ce sens que «M. de Bautru, parlant d'une personne dont il n'étoit pas encore sorti un bon mot, disait: «Il est toujours plein de bons mots.» (Ménagiana, tome II, p. 239.)
[452] Ici Cliton, frappé d'un étonnement mêlé d'admiration, saisit la basque de l'habit de Dorante et la baise. Je ne sais si ce jeu de scène est fort ancien; il était pratiqué par Dazincourt, qui, à la vérité, en ajoutait souvent à ses rôles. Plusieurs, qui semblaient un peu outrés, ont été supprimés après lui; mais celui-ci, adopté par M. Samson, qui a fait preuve en ces matières d'un goût si fin et si sûr, paraît définitivement consacré.
[453] Var. Que l'aise que j'avois ne put pas me permettre. (1644-56)
[454] Var. Il est homme qui fait litière de pistoles. (1644-56)
[455] Var. De toute cette nuit elle n'a point dormi. (1644-56)
[456] Var. SABINE, LUCRÈCE. (1644-63)
[457] Var. Elle meurt de savoir que chante le poulet. (1644-56)
[458] Var. Qu'avec un peu de temps on amollit leurs âmes. (1644-56)
[459] Var. Qu'il peut me rencontrer et paroître à mes yeux. (1644-56)
[460] Var. Que je suis pour le croire, et non pas pour l'aimer. (1644-56)
[461] Var. [Que qui se croit aimée aime bientôt après.] LUCR. Si je te disois donc qu'il va jusqu'à m'écrire, Que je tiens son billet, que j'ai voulu le lire? CLAR. Sans crainte d'en trop dire ou d'en trop présumer, Je dirois que déjà tu vas jusqu'à l'aimer. [LUCR. La curiosité souvent dans quelques âmes.] (1644 in-4º)
[462] N'en casser que d'une dent signifie qu'on ne mangera point de quelque chose, qu'on n'en aura pas plein contentement, ou qu'on n'obtiendra point ce qu'on prétend. Voyez le Dictionnaire de Furetière.
[463] Var. Laissons là cette folle, et me dis cependant. (1644-56)
[464] Prendre sur le vert, c'est prendre à l'improviste. Voyez le Lexique.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE[465].
GÉRONTE, PHILISTE.
GÉRONTE.
Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse Pour satisfaire ici mon humeur curieuse. Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers, Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers: Ainsi vous me pouvez facilement apprendre 1445 Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.
PHILISTE.
Quel est-il, ce Pyrandre?
GÉRONTE.
Un de leurs citoyens: Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens.
PHILISTE.
Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme. 1450
GÉRONTE.
Vous le connoîtrez mieux peut-être à l'autre nom; Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon.
PHILISTE.
Aussi peu l'un que l'autre.
GÉRONTE.
Et le père d'Orphise, Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise[466]? Vous connoissez le nom de cet objet charmant 1455 Qui fait de ces cantons le plus digne ornement?
PHILISTE.
Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre, Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre. S'il vous faut sur ce point encor quelque garant....
GÉRONTE.
En faveur de mon fils vous faites l'ignorant; 1460 Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise, Et qu'après les douceurs d'une longue hantise, On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé; Que par son pistolet un désordre arrivé L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. 1465 Je sais tout; et de plus ma bonté paternelle M'a fait y consentir; et votre esprit discret N'a plus d'occasion de m'en faire un secret[467].
PHILISTE.
Quoi! Dorante a fait donc un secret mariage[468]?
GÉRONTE.
Et comme je suis bon, je pardonne à son âge. 1470
PHILISTE.
Qui vous l'a dit?
GÉRONTE.
Lui-même.
PHILISTE.
Ah! puisqu'il vous l'a dit, Il vous fera du reste un fidèle récit; Il en sait mieux que moi toutes les circonstances: Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances; Mais il a le talent de bien imaginer, 1475 Et moi je n'eus jamais celui de deviner.
GÉRONTE.
Vous me feriez par là soupçonner son histoire.
PHILISTE.
Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire; Mais il nous servit hier d'une collation[469] Qui partoit d'un esprit de grande invention; 1480 Et si ce mariage est de même méthode, La pièce est fort complète et des plus à la mode.
GÉRONTE.
Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux?
PHILISTE.
Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous; Et pour vous en parler avec toute franchise, 1485 Si vous n'avez jamais pour bru que cette Orphise, Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien. Vous m'entendez? adieu: je ne vous dis plus rien.
SCÈNE II.
GÉRONTE.
O vieillesse facile! O jeunesse impudente! O de mes cheveux gris honte trop évidente! 1490 Est-il dessous le ciel père plus malheureux? Est-il affront plus grand pour un cœur généreux? Dorante n'est qu'un fourbe; et cet ingrat que j'aime, Après m'avoir fourbé, me fait fourber moi-même; Et d'un discours en l'air, qu'il forge en imposteur[470], 1495 Il me fait le trompette et le second auteur! Comme si c'étoit peu pour mon reste de vie De n'avoir à rougir que de son infamie, L'infâme, se jouant de mon trop de bonté, Me fait encor rougir de ma crédulité! 1500
SCÈNE III.
GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.
Êtes-vous gentilhomme?
DORANTE.
Ah! rencontre fâcheuse! Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE.
Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?
DORANTE.
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE.
Et ne savez-vous point avec toute la France 1505 D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang[471]?
DORANTE.
J'ignorerois un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne? 1510
GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire; Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire[472]; Et dans la lâcheté du vice où je te voi, 1515 Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi[473].
DORANTE.
Moi?
GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature: Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. 1520 Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire[474], Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie 1525 Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?
DORANTE.
Qui vous dit que je mens?
GÉRONTE.
Qui me le dit, infâme? Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. 1530 Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier....
CLITON, à Dorante.
Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.
GÉRONTE.
Ajoute, ajoute encore avec effronterie Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie; Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours. 1535
CLITON, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.
GÉRONTE.
De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? 1540 Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée! Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard? Voyois-tu violence ou courroux de ma part? Si quelque aversion t'éloignoit de Clarice, 1545 Quel besoin avois-tu d'un si lâche artifice? Et pouvois-tu douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentoit à tes yeux l'hymen d'une inconnue? 1550 Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné: Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. Va, je te désavoue.
DORANTE.
Eh! mon père, écoutez. 1555
GÉRONTE.
Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
DORANTE.
Non, la vérité pure.
GÉRONTE.
En est-il dans ta bouche?
CLITON, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
DORANTE.
Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir[475] Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir, 1560 De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connoître....
GÉRONTE.
Dis vrai: je la connois, et ceux qui l'ont fait naître; Son père est mon ami.
DORANTE.
Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment, Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice, 1565 Sitôt que je le sus, me parut un supplice; Mais comme j'ignorois si Lucrèce et son sort Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport, Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme Que venoient ses beautés d'allumer dans mon âme[476]; Et j'avois ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour[477]. Mais si je vous osois demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race, Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux 1575 Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, De seconder mes vœux auprès de cette belle: Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.
GÉRONTE.
Tu me fourbes encor.
DORANTE.
Si vous ne m'en croyez, Croyez en pour le moins Cliton que vous voyez: 1580 Il sait tout mon secret.
GÉRONTE.
Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de conte[478], Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi! Écoute: je suis bon, et malgré ma colère, 1585 Je veux encore un coup montrer un cœur de père, Je veux encore un coup pour toi me hasarder. Je connois ta Lucrèce, et la vais demander; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive....
DORANTE.
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive. 1590
GÉRONTE.
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas: Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse, Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais; 1595 Autrement souviens-toi du serment que je fais: Je jure les rayons du jour qui nous éclaire Que tu ne mourras point que de la main d'un père, Et que ton sang indigne à mes pieds répandu Rendra prompte justice à mon honneur perdu. 1600
SCÈNE IV.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Je crains peu les effets d'une telle menace.
CLITON.
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce; Et cet esprit adroit, qui l'a dupé deux fois, Devoit en galant homme aller jusques à trois: Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises[479]. 1605
DORANTE.
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises: D'un trouble tout nouveau j'ai l'esprit agité.
CLITON.
N'est-ce point du remords d'avoir dit vérité? Si pourtant ce n'est point quelque nouvelle adresse; Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce, 1610 Et vous vois si fertile en semblables détours, Que, quoi que vous disiez, je l'entends au rebours.
DORANTE.
Je l'aime, et sur ce point ta défiance est vaine; Mais je hasarde trop, et c'est ce qui me gêne. Si son père et le mien ne tombent point d'accord, 1615 Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port. Et d'ailleurs, quand l'affaire entre eux seroit conclue[480], Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue? J'ai tantôt vu passer cet objet si charmant: Sa compagne, ou je meure! a beaucoup d'agrément. 1620 Aujourd'hui que mes yeux l'ont mieux examinée, De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée[481]: Mon cœur entre les deux est presque partagé, Et celle-ci l'auroit s'il n'étoit engagé.
CLITON.
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande, 1625 Et porter votre père à faire une demande[482]?
DORANTE.
Il ne m'auroit pas cru, si je ne l'avois fait.
CLITON.
Quoi? même en disant vrai, vous mentiez en effet!
DORANTE.
C'étoit le seul moyen d'apaiser sa colère. Que maudit soit quiconque a détrompé mon père! 1630 Avec ce faux hymen j'aurois eu le loisir De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.
CLITON.
Mais sa compagne enfin n'est autre que Clarice.
DORANTE.
Je me suis donc rendu moi-même un bon office. Oh! qu'Alcippe est heureux, et que je suis confus! 1635 Mais Alcippe, après tout, n'aura que mon refus. N'y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.
CLITON.
Vous en voilà défait aussi bien que d'Orphise.
DORANTE.
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé, Que l'autre à ses yeux même avoit presque volé. 1640 Mais Sabine survient.
SCÈNE V.
DORANTE, SABINE, CLITON.
DORANTE.
Qu'as-tu fait de ma lettre? En de si belles mains as-tu su la remettre?
SABINE.
Oui, Monsieur, mais....
DORANTE.
Quoi? mais!
SABINE.
Elle a tout déchiré.
DORANTE.
Sans lire?
SABINE.
Sans rien lire.
DORANTE.
Et tu l'as enduré?
SABINE.
Ah, si vous aviez vu comme elle m'a grondée! 1645 Elle me va chasser, l'affaire en est vidée.
DORANTE.
Elle s'apaisera; mais pour t'en consoler, Tends la main.
SABINE.
Eh! Monsieur.
DORANTE.
Ose encor lui parler. Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.
CLITON.
Voyez la bonne pièce avec ses révérences! 1650 Comme ses déplaisirs sont déjà consolés, Elle vous en dira plus que vous n'en voulez.
DORANTE.
Elle a donc déchiré mon billet sans le lire[483]?
SABINE.
Elle m'avoit donné charge de vous le dire; Mais à parler sans fard....
CLITON.
Sait-elle son métier? 1655
SABINE.
Elle n'en a rien fait et l'a lu tout entier. Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.
CLITON.
Si quelqu'un l'entend mieux, je l'irai dire à Rome.
DORANTE.
Elle ne me hait pas, à ce compte?
SABINE.
Elle? non.
DORANTE.
M'aime-t-elle?
SABINE.
Non plus.
DORANTE.
Tout de bon?
SABINE.
Tout de bon. 1660
DORANTE.
Aime-t-elle quelque autre?
SABINE.
Encor moins.
DORANTE.
Qu'obtiendrai-je?
SABINE.
Je ne sais.
DORANTE.
Mais enfin, dis-moi.
SABINE.
Que vous dirai-je?
DORANTE.
Vérité.
SABINE.
Je la dis.
DORANTE.
Mais elle m'aimera?
SABINE.
Peut-être.
DORANTE.
Et quand encor?
SABINE.
Quand elle vous croira.
DORANTE.
Quand elle me croira? Que ma joie est extrême! 1665
SABINE.
Quand elle vous croira, dites qu'elle vous aime.
DORANTE.
Je le dis déjà donc, et m'en ose vanter, Puisque ce cher objet n'en sauroit plus douter: Mon père....
SABINE.
La voici qui vient avec Clarice.
SCÈNE VI.
CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, CLITON.
CLARICE, à Lucrèce.
Il peut te dire vrai, mais ce n'est pas son vice. 1670 Comme tu le connois, ne précipite rien.
DORANTE, à Clarice.
Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien....
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu'il m'en veut, et c'est moi qu'il regarde.
LUCRÈCE, à Clarice[484].
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde. Voyons s'il continue.
DORANTE, à Clarice.
Ah! que loin de vos yeux 1675 Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux! Et que je reconnois par mon expérience Quel supplice aux amants est une heure d'absence!
CLARICE, à Lucrèce.
Il continue encor.
LUCRÈCE, à Clarice.
Mais vois ce qu'il m'écrit.
CLARICE, à Lucrèce.
Mais écoute.
LUCRÈCE, à Clarice.
Tu prends pour toi ce qu'il me dit. 1680
CLARICE.
Éclaircissons-nous-en. Vous m'aimez donc, Dorante?
DORANTE, à Clarice.
Hélas! que cette amour vous est indifférente! Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi....
CLARICE, à Lucrèce.
Crois-tu que le discours s'adresse encore à toi?
LUCRÈCE, à Clarice.
Je ne sais où j'en suis.
CLARICE, à Lucrèce.
Oyons la fourbe entière. 1685
LUCRÈCE, à Clarice.
Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.
CLARICE, à Lucrèce.
C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour: Il te flatte de nuit, et m'en conte de jour[485].
DORANTE, à Clarice.
Vous consultez ensemble! Ah! quoi qu'elle vous die, Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie: 1690 Le sien auprès de vous me seroit trop fatal: Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.
LUCRÈCE, en elle-même.
Ah! je n'en ai que trop, et si je ne me venge....
CLARICE, à Dorante.
Ce qu'elle me disoit est de vrai fort étrange.
DORANTE.
C'est quelque invention de son esprit jaloux. 1695
CLARICE.
Je le crois; mais enfin me reconnoissez-vous?
DORANTE.
Si je vous reconnois! quittez ces railleries, Vous que j'entretins hier dedans les Tuileries, Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.
CLARICE.
Si je veux toutefois en croire son rapport, 1700 Pour une autre déjà votre âme inquiétée[486]....
DORANTE.
Pour une autre déjà je vous aurois quittée? Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié....
CLARICE.
Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.
DORANTE.
Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire, 1705 Vous prenez du plaisir à m'entendre redire Qu'à dessein de mourir en des liens si doux Je me fais marié pour toute autre que vous[487].
CLARICE.
Mais avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie, Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie. 1710
DORANTE.
Avant qu'avec toute autre[488] on me puisse engager[489], Je serai marié, si l'on veut, en Alger.
CLARICE.
Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice?
DORANTE.
Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice, Et que pour être à vous je fais ce que je puis. 1715
CLARICE.
Je ne sais plus moi-même, à mon tour, ou j'en suis[490], Lucrèce écoute un mot.
DORANTE, à Cliton.
Lucrèce! que dit-elle?
CLITON à Dorante.
Vous en tenez, Monsieur: Lucrèce est la plus belle; Mais laquelle des deux? J'en ai le mieux jugé, Et vous auriez perdu si vous aviez gagé. 1720
DORANTE, à Cliton.
Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnoître.
CLITON, à Dorante.
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre; Sabine m'en a fait un secret entretien.
DORANTE.
Bonne bouche[491], j'en tiens; mais l'autre la vaut bien; Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite, 1725 Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette. Ne me découvre point; et dans ce nouveau feu Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. Sans changer de discours changeons de batterie.
LUCRÈCE, à Clarice.
Voyons le dernier point de son effronterie; 1730 Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
CLARICE, à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris: Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. Laquelle de nous deux avez-vous abusée? Vous lui parliez d'amour en termes assez doux. 1735
DORANTE.
Moi! depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous.
CLARICE.
Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce?
DORANTE.
Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse? Et je ne vous ai point reconnue à la voix?
CLARICE.
Nous diroit-il bien vrai pour la première fois[492]? 1740
DORANTE.
Pour me venger de vous j'eus assez de malice Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez, Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. Je vous embarrassai, n'en faites point la fine: 1745 Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine. Vous pensiez me jouer; et moi je vous jouois, Mais par de faux mépris que je désavouois; Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie[493]. 1750
CLARICE.
Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air, Quand un père pour vous est venu me parler? Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre?
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés: 1755 Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse: Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe? et peux-tu l'écouter?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter. Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connoître; Comme en y consentant vous m'avez affligé, Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries? 1765
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries....
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur, Où vos yeux faisoient naître un feu que j'ai fait taire, Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père: 1770 Comme tout ce discours n'étoit que fiction, Je cachois mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse, Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé. 1775
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre, Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter Si nous aurons encor quelque lieu d'en douter. 1780
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
(A Clarice.)
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe; Sans l'hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien; Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien; Mais entre vous et moi vous savez le mystère. 1785 Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
SCÈNE VII.
GÉRONTE, DORANTE, ALCIPPE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, SABINE, CLITON.
ALCIPPE, sortant de chez Clarice et parlant à elle.
Nos parents sont d'accord, et vous êtes à moi.
GÉRONTE, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle.
Votre père à Dorante engage votre foi.
ALCIPPE, à Clarice.
Un mot de votre main, l'affaire est terminée[494].
GÉRONTE, à Lucrèce.
Un mot de votre bouche achève l'hyménée. 1790
DORANTE, à Lucrèce.
Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.
ALCIPPE.
Êtes-vous aujourd'hui muettes toutes deux?
CLARICE.
Mon père a sur mes vœux une entière puissance.
LUCRÈCE.
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance[495].
GÉRONTE, à Lucrèce.
Venez donc recevoir ce doux commandement. 1795
ALCIPPE, à Clarice.
Venez donc ajouter ce doux consentement.
(Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.)
SABINE, à Dorante, comme il rentre.
Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
DORANTE.
Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
SABINE.
Vous n'aurez pas loisir seulement d'y penser. Mon métier ne vaut rien quand on s'en peut passer.
CLITON, seul.
Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse! Peu sauroient comme lui s'en tirer avec grâce. Vous autres qui doutiez s'il en pourroit sortir, Par un si rare exemple apprenez à mentir.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES:
[465] Dans les éditions de 1644-56, cette scène a pour interlocuteurs GÉRONTE et ARGANTE (voyez les variantes des ACTEURS, p. 140, note 1), et commence de la manière suivante:
ARG. La suite d'un procès est un fâcheux martyre. GÉR. Vu ce que je vous suis, vous n'aviez qu'à m'écrire, Et demeurer chez vous en repos à Poitiers; J'aurois sollicité pour vous en ces quartiers. Le voyage est trop long, et dans l'âge où vous êtes, La santé s'intéresse aux efforts que vous faites. Mais puisque vous voici, je veux vous faire voir Et si j'ai des amis, et si j'ai du pouvoir. Faites-moi la faveur cependant de m'apprendre [Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.] ARG. [Quel est-il, ce Pyrandre?] GÉR. Un de vos citoyens.
--Dans un passage du Discours du poëme dramatique (tome I, p. 43), où Corneille parle de la nécessité de faire connaître, dès le premier acte, tous les acteurs qui devront paraître dans les suivants, il nous apprend en ces termes ce qui l'a déterminé à modifier ainsi cette scène: «Le plaideur de Poitiers (Argante), dans le Menteur, avoit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette édition, où le dénouement se trouve préparé par Philiste et non par lui.»
[466] Var. Cette rare beauté qu'ici mêmes on prise? Vous connoîtrez le nom de cet objet charmant, Qui de votre Poitiers est l'unique ornement? (1644-56) Var. Cette rare beauté qu'ici même l'on prise? (1660-64)
[467] Var. [N'a plus d'occasion de m'en faire un secret.] ARG. Quelque envieux sans doute avec cette chimère A voulu mettre mal le fils auprès du père; Et l'histoire, et les noms, tout n'est qu'imaginé. Pour tomber dans ce piège, il étoit trop bien né, Il avoit trop de sens et trop de prévoyance. A de si faux rapports donnez moins de croyance. GÉR. C'est ce que toutefois j'ai peine à concevoir: Celui dont je le tiens disoit le bien savoir, Et je tenois la chose assez indifférente. Mais dans votre Poitiers quel bruit avoit Dorante? ARG. D'homme de cœur, d'esprit, adroit et résolu; Il a passé partout pour ce qu'il a voulu. Tout ce qu'on le blâmoit (mais c'étoient tours d'école), C'est qu'il faisoit mal sûr de croire à sa parole, Et qu'il se fioit tant sur sa dextérité, Qu'il disoit peu souvent deux mots de vérité; Mais ceux qui le blâmoient excusoient sa jeunesse; Et comme enfin ce n'est que mauvaise finesse, Et l'âge, et votre exemple, et vos enseignements, Lui feront bien quitter ces divertissements. Faites qu'il s'en corrige avant que l'on le sache: Ils pourroient à son nom imprimer quelque tache. Adieu: je vais rêver une heure à mon procès. GÉR. Le ciel suivant mes vœux en règle le succès[467-a]! (1644-56)
[467-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.
[468] Var. Quoi! Dorante a donc fait un secret mariage? (1660 et 63)
[469] Var. Mais il nous a servis d'une collation. (1660-64)
[470] Var. Et d'un discours en l'air, que forme l'imposteur, Il m'en fait le trompette et le second auteur! (1644-56)
[471] Var. Ceux qui l'ont jusqu'à nous fait passer dans leur sang? (1644-56)
[472] Var. Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire. (1644-56)
[473] Var. Tu n'es pas gentilhomme, étant sorti de moi. (1644 in-4º)
[474] Var. Est-il vice plus lâche, est-il tache plus noire. (1644-56)
[475] Var. Épris d'une beauté qu'à peine ai-je pu voir. (1644-56)
[476] Var. [Que venoient ses beautés d'allumer dans mon âme;] Et vous oyois parler d'un ton si résolu, Que je craignis sur l'heure un pouvoir absolu: Ainsi donc, vous croyant d'une humeur inflexible, Pour rompre cet hymen, je le fis impossible; [Et j'avois ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour.] (1644 in-4º)
[477] Var. Que la dextérité fût un crime en amour. (1644-64)
[478] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[479] «Cette plaisanterie est tirée de l'opinion où l'on était alors que le troisième accès de fièvre décidait de la guérison ou de la mort.» (Voltaire.)
[480] Var. Et qui sait si d'ailleurs l'affaire entre eux conclue Rencontrera sitôt la fille résolue? (1644-56)
[481] Var. De ma première amour j'ai l'âme un peu gênée. (1644-63)
[482] Var. Et porter votre père à faire la demande? (1644-56)
[483] Il y a dans les Plaideurs de Racine (acte II, scène VI) un vers presque semblable:
Avez-vous déchiré ce papier sans le lire?
[484] Ces mots à Clarice et un grand nombre des indications semblables qui se trouvent dans cette scène (quatorze sur trente-cinq) manquent dans les deux éditions de 1644.
[485] Var. Il t'en conte de nuit, comme il me fait de jour. (1644-56)
[486] Var. Votre âme du depuis ailleurs s'est engagée. DOR. Pour un autre déjà je vous aurois changée? (1644-56)
[487] Var. Je me fais marié pour tout[487-a] autre que vous. CLAR. Et qu'avant que l'hymen avecque moi vous lie. (1644-56)
[487-a] Voyez plus haut la note du vers 1020.
[488] Ici l'édition de 1682 porte aussi tout autre pour toute autre.
[489] Var. Dites qu'avant qu'on puisse autrement m'engager. (1644) Var. Dites qu'avant qu'on puisse autre part m'engager. (1648-56)
[490] Var. Moi-mêmes, à mon tour, je ne sais où j'en suis. (1644-56)
[491] Exclamation qui indique l'heureux dénoûment d'une affaire. Elle a ici un sens ironique. Voyez le Lexique.
[492] Var. Vous diroit-il bien vrai pour la première fois? (1644 in-4º)
[493] Var. Les jours que j'ai vécus[493-a] sans vous avoir servie. (1644-56)
[493-a] Les autres éditions portent ici, comme plus haut, vécu, sans accord. Voyez ci-dessus, p. 192, vers 950.
[494] Var. Un seing de votre main, l'affaire est terminée. (1644-56)
[495] Au tome III, p. 296, nous avons rapproché ce vers et le suivant des vers 340 et 341 d'Horace.
APPENDICE.
PARALLÈLE DE LA VERDAD SOSPECHOSA D'ALARCON ET DU MENTEUR DE CORNEILLE.
Il était réservé à Corneille d'ouvrir la voie à l'art comique en France, comme il avait fait pour la tragédie, en ayant recours une seconde fois au théâtre espagnol. Un discernement admirable, secondé par une chance fort heureuse, lui fait découvrir dans un recueil apocryphe de pièces imprimées en Espagne le texte le mieux approprié à l'instinct élevé qui le guide, le texte unique qu'il aurait probablement à choisir aujourd'hui encore, dans tout le domaine espagnol; car c'est l'œuvre la plus sérieuse, au sens comique, du plus sérieux poëte de cette race, don Juan Ruiz de ALARCON y Mendoza.
Il ignora d'abord le nom du poëte auquel il avait cette obligation. La pièce dont il s'agit, livrée au pillage des libraires, ainsi que plusieurs autres du même auteur, faisait partie, dans le volume qu'étudia Corneille vers 1641, d'une douzaine de comédies portant le nom de Lope de Vega, recommandation suprême auprès des acheteurs. Qui sait même si le mensonge de cette enseigne ne contribua pas à attirer l'attention de l'investigateur?
C'est en vain qu'Alarcon, publiant à Madrid une vingtaine de ses comédies en deux volumes, 1628 et 1634, avait réclamé à cette dernière date, d'un ton fin et discret, sa propriété usurpée, sans vouloir rendre responsables de ce pillage, fort ordinaire alors, des noms plus illustres que le sien: le vieux Lope, plongé dans la dévotion, approchait alors de sa fin; rien n'empêcha d'ailleurs les éditions pseudonymes de se reproduire encore par la suite.
C'est le tome XXII (apocryphe) des Comédies de Lope de Vega, Saragosse, 1630, qui contient la Verdad sospechosa, et qui commença sans doute une substitution de nom si étrangère au caractère honorable de Lope, et surtout au caractère de sa poésie. Dans le tome XXIV de la même série, Saragosse, 1633, on lui attribua de même une des bonnes comédies d'Alarcon, el Exámen de maridos, qui se retrouve dans les recueils de pièces détachées (sueltas), tantôt sous son nom, tantôt sous celui de Montalvan. C'est ainsi encore que le Tejedor de Segovia d'Alarcon (traduit en 1839, et dignement apprécié par M. Ferdinand Denis) a couru dans les sueltas sous le nom de Calderon et de Rojas.
Mais la renommée de Juan de Alarcon, longtemps obscurcie par ces spoliations, a été revendiquée et s'est fort agrandie dans le siècle présent. Du reste tout ce qu'on sait sur sa personne, c'est qu'il était né au Mexique de sang espagnol, qu'il occupa à Madrid une charge de l'ordre judiciaire, et qu'il devait être d'un âge moyen entre Lope et Calderon. Il mourut en 1639. Quelques mauvaises épigrammes du temps font penser qu'il n'était ni beau ni bien fait; quant à son caractère personnel, on peut l'inférer de ce qu'aucun auteur dramatique n'a plus constamment employé le ton d'un moraliste élevé et convaincu.
Vers 1660 seulement Corneille connut et restitua le vrai nom de son modèle, dans l'Examen du Menteur, examen par malheur bien bref et insuffisant. Il faut voir toutefois dans ce morceau, ainsi que dans sa préface primitive (1644), quelle gratitude et quelle admiration il témoigne pour l'ouvrage en partie traduit, en partie imité par lui; quelle généreuse envie l'entraîne jusqu'à dire qu'il voudrait avoir donné les deux plus belles pièces qu'il ait faites, et que ce sujet fût de son invention. Enfin il n'a rien vu dans cette langue qui l'ait satisfait davantage[496]. C'est là un grave jugement, pour peu qu'il se souvienne de Castro et du Cid; jugement maintenu avec fermeté après que l'ouvrage est dépouillé du prestige d'un nom tel que celui du grand Lope de Vega.
Mais la préface, antérieure de seize ans à ces déclarations, s'exprimait, comme on peut le voir, avec une effusion d'éloges non moins franche sur cet admirable original[497]. Ce que nous voulons y remarquer, c'est la répugnance de Corneille à reprendre pour l'impression du Menteur le fastidieux procédé des citations espagnoles au bas de ses vers. Heureusement la fantaisie des critiques n'était plus tournée à cette exigence pédantesque. L'hommage si éclatant qu'il rend cette fois à son modèle doit suffire à le dispenser de marquer ses obligations en détail. Il aurait bien fait, ce nous semble, de s'en tenir à ce moyen d'excuse. Il y ajoute un peu gauchement, qu'on nous permette de le dire, une raison fausse en elle-même, en disant que comme il a «entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françois, vous trouveriez si peu de rapport entre l'espagnol et le françois, qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité.» Il y a plus de maladresse que de manque de sincérité dans les prétextes qu'il ajoute pour se défendre de ne pas payer une dette qui ne lui incombe pas réellement.
Cette dette, qui n'était pas la sienne, devient de nos jours celle d'une édition critique de Corneille. Le Menteur est un ouvrage dont la valeur, le caractère, l'artifice de composition, le style même ne peuvent être suffisamment compris, si on ne le rapproche du modèle d'où il est tiré.