Chapitre 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ŒUVRES DE P. CORNEILLE TOME VII
PARIS--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET CIE Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES DE P. CORNEILLE
NOUVELLE EDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME SEPTIÈME
PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET CIE BOULEVARD SAINT-GERMAIN 1862
AGÉSILAS
TRAGÉDIE
1666
NOTICE.
Agésilas fut joué pour la première fois sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, suivant toute apparence au mois de février 1666, et non «à la fin d'avril» comme l'ont dit les frères Parfait[1]. Les funérailles de la reine Anne d'Autriche, morte le 19 janvier[2], et le deuil que la cour prit à cette occasion, interrompirent tout divertissement et durent contribuer au peu de succès de l'ouvrage. Robinet s'exprime ainsi dans sa Lettre en vers à Madame du 6 mars 1666:
Ne vous mettez point aux fenêtres Ni n'allez point traîner vos guêtres Pour voir des masques, ces jours gras, Bonnes gens, vous n'en verrez pas. Messieurs les foux de tous étages Seront une fois de faux sages, Pour le respect (bien entendu) Par tout françois justement dû Aux cendres de cette princesse, Que nous pleurons encor sans cesse. Mais vous avez pour supplément Le noble divertissement Que vous donnent les doctes veilles De l'aîné des braves Corneilles: Son charmant Agésilaus, Où sa veine coule d'un flus Qui fait admirer à son âge Ce grand et rare personnage.
Cette faible louange trouva peu d'écho. La pièce ne suscita ni cabale, ni libelles, ni parodies: elle tomba obscurément, et nous ne pouvons même retrouver la trace de cette chute, dont le souvenir ne nous a guère été conservé que par deux vers d'une épigramme, que Boileau fit à l'occasion d'Attila[3].
Un concurrent redoutable venait de se faire jour. Agésilas parut trois mois après l'Alexandre de Racine. «La révolution qui se fit alors dans les sentiments du public, dit Jolly[4], le parti que prit le plus grand nombre en faveur du nouveau poëte, forment une époque à laquelle on peut rapporter la naissance d'un genre inconnu de tragédie, où l'amour dominoit sur toutes les autres passions. M. Quinault l'avoit ébauché avec quelque succès, dix ans auparavant[5], mais non pas avec autant d'éclat.»
«Agésilas, comme nous l'apprennent les frères Parfait[6], n'a jamais été remis au théâtre.»
Le privilége de cette tragédie a été donné à Corneille le «vingt-quatrième mars 1666,» et l'Achevé d'imprimer a pour date: «le 3. iour d'Avril 1666.»
Voici le titre exact de la pièce dans l'édition originale: AGESILAS, TRAGEDIE. En Vers libres rimez[7]. Par P. Corneille. A Rouen, et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais.... M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format in-12, se compose de deux feuillets, de 88 pages, et d'un dernier feuillet contenant le privilége.
[1] Histoire du Théâtre françois, tome X, p. 21.
[2] Voyez Robinet, Lettre du 24 janvier 1666, et la Gazette du 23 janvier, p. 95. Les dictionnaires biographiques indiquent le 20 janvier comme date de la mort de la Reine.
[3] Voyez ci-après la Notice d'Attila, p. 101.
[4] Avertissement en tête du Théâtre de Corneille, p. LXV.
[5] Voyez tome VI, p. 469 et la note 1.
[6] Histoire du Théâtre françois, tome X, p. 27.
[7] «On prétend que la mesure des vers qu'il employa dans Agésilas nuisit beaucoup au succès de cette tragédie. Je crois au contraire que cette nouveauté aurait réussi, et qu'on aurait prodigué les louanges à ce génie si fécond et si varié, s'il n'avait pas entièrement négligé dans Agésilas, comme dans les pièces précédentes, l'intérêt et le style.» (Voltaire, Préface d'Agésilas.)--On sait que Voltaire a fait à son tour, dans Tancrède, un essai non pas des vers libres inégaux, mais des vers croisés.
AU LECTEUR.
Il ne faut que parcourir les Vies d'Agésilas et de Lysander chez Plutarque, pour démêler ce qu'il y a d'historique dans cette tragédie[8]. La manière dont je l'ai traitée n'a point d'exemple parmi nos François, ni dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous; et c'est ce qui me l'a fait choisir. Les premiers qui ont travaillé pour le théâtre, ont travaillé sans exemple, et ceux qui les ont suivis y ont fait voir quelques nouveautés de temps en temps. Nous n'avons pas moins de privilége. Aussi notre Horace, qui nous recommande tant la lecture des poëtes grecs par ces paroles:
Vos exemplaria Græca Nocturna versate manu, versate diurna[9],
ne laisse pas de louer hautement les Romains d'avoir osé quitter les traces de ces mêmes Grecs, et pris d'autres routes:
Nil intentatum nostri liquere poetæ; Nec minimum meruere decus, vestigia Græca Ausi deserere[10].
Leurs règles sont bonnes; mais leur méthode n'est pas de notre siècle; et qui s'attacheroit à ne marcher que sur leurs pas, feroit sans doute peu de progrès, et divertiroit mal son auditoire. On court, à la vérité, quelque risque de s'égarer, et même on s'égare assez souvent, quand on s'écarte du chemin battu; mais on ne s'égare pas toutes les fois qu'on s'en écarte: quelques-uns en arrivent plus tôt où ils prétendent, et chacun peut hasarder à ses périls.
[8] Voyez ci-après, p. 8, note 11.
[9] «Feuilletez nuit et jour les modèles que les Grecs nous ont laissés.» (Art poétique, vers 268 et 269.)
[10] «Nos poëtes n'ont négligé aucune tentative, et n'ont pas mérité peu de gloire en osant abandonner les traces des Grecs.» (Ibidem, vers 285-287.)
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'AGÉSILAS.
ÉDITION SÉPARÉE.
1666 in-12.
RECUEILS.
1668 in-12; | 1682 in-12.
ACTEURS[11].
AGÉSILAS, roi de Sparte. LYSANDER, fameux capitaine de Sparte. COTYS, roi de Paphlagonie[12]. SPITRIDATE, grand seigneur persan. MANDANE, sœur de Spitridate. ELPINICE, } filles de Lysander. AGLATIDE, } XÉNOCLÈS, lieutenant d'Agésilas. CLÉON, orateur grec, natif d'Halicarnasse.
La scène est à Ephèse.
[11] Agésilas régna de l'an 399 à l'an 361. On sait que Plutarque a écrit sa vie ainsi que celle de Lysandre. Le même auteur nomme Cotys et Spitridate, mais il ne les donne point pour prétendants aux filles d'Agésilas. Il dit dans la vie de ce roi: «Il.... passa jusqu'au royaume de Paphlagonie, où il fit alliance auec le roy Cotys, qui rechercha affectueusement son amitié.... comme fit aussi Spitridates, lequel abandonna Pharnabazus pour se rendre à Agesilaus.... Il (Spitridates) auoit.... vne fort belle fille preste à marier, qu'Agesilaus feit espouser à ce roy Cotys.» (Vie d'Agésilas, chapitre XI, traduction d'Amyot.) Quant à Mandane, c'est un personnage d'invention. Il en est presque de même d'Elpinice et d'Aglatide. Plutarque ne les nomme pas, et nous dit seulement à leur sujet, dans la Vie de Lysandre (chapitre XXX), que les Spartiates «condamnèrent en grosse amende deux citoyens, qui auoient fiancé ses deux filles du viuant de leur pere, et puis les refuserent quand ilz virent qu'à sa mort il se trouua.... pauure.» Xénoclès et Cléon sont indiqués par Plutarque, le premier au chapitre XVI de la Vie d'Agésilas, le second au chapitre XX, et dans la Vie de Lysandre: voyez ci-après, p. 37, note 1.
[12] Région de l'Asie Mineure, entre le Pont et la Bithynie.
AGÉSILAS.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
ELPINICE, AGLATIDE.
AGLATIDE.
Ma sœur, depuis un mois nous voilà dans Éphèse[13], Prêtes à recevoir ces illustres époux Que Lysander, mon père, a su choisir pour nous; Et ce choix bienheureux n'a rien qui ne vous plaise. Dites-moi toutefois, et parlons librement, 5 Vous semble-t-il que votre amant Cherche avec grande ardeur votre chère présence? Et trouvez-vous qu'il montre, attendant ce grand jour, Cette obligeante impatience Que donne, à ce qu'on dit, le véritable amour? 10
ELPINICE.
Cotys est roi, ma sœur; et comme sa couronne Parle suffisamment pour lui, Assuré de mon cœur, que son trône lui donne, De le trop demander il s'épargne l'ennui. Ce me doit être assez qu'en secret il soupire, 15 Que je puis deviner ce qu'il craint de trop dire, Et que moins son amour a d'importunité, Plus il a de sincérité. Mais vous ne dites rien de votre Spitridate: Prend-il autant de peine à mériter vos feux 20 Que l'autre à retenir mes vœux?
AGLATIDE.
C'est environ ainsi que son amour éclate: Il m'obsède à peu près comme l'autre vous sert. On diroit que tous deux agissent de concert, Qu'ils ont juré de n'être importuns l'un ni l'autre: 25 Ils en font grand scrupule; et la sincérité Dont mon amant se pique, à l'exemple du vôtre, Ne met pas son bonheur en l'assiduité. Ce n'est pas qu'à vrai dire il ne soit excusable: Je préparai pour lui, dès Sparte, une froideur 30 Qui, dès l'abord, étoit capable D'éteindre la plus vive ardeur; Et j'avoue entre nous qu'alors qu'il[14] me néglige, Qu'il se montre à son tour si froid, si retenu, Loin de m'offenser, il m'oblige, 35 Et me remet un cœur qu'il n'eût pas obtenu.
ELPINICE.
J'admire cette antipathie Qui vous l'a fait haïr avant que de le voir, Et croirois que sa vue auroit eu le pouvoir D'en dissiper une partie; 40 Car enfin Spitridate a l'entretien charmant, L'œil vif, l'esprit aisé, le cœur bon, l'âme belle. A tant de qualités s'il joignoit un vrai zèle....
AGLATIDE.
Ma soeur, il n'est pas roi, comme l'est votre amant.
ELPINICE.
Mais au parti des Grecs il unit deux provinces; 45 Et ce Perse vaut bien la plupart de nos princes[15].
AGLATIDE.
Il n'est pas roi, vous dis-je, et c'est un grand défaut. Ce n'est point avec vous que je le dissimule, J'ai peut-être le cœur trop haut; Mais aussi bien que vous je sors du sang d'Hercule[16]; 50 Et lorsqu'on vous destine un roi pour votre époux, J'en veux un aussi bien que vous. J'aurois quelque chagrin à vous traiter de reine, A vous voir dans un trône assise en souveraine, S'il me falloit ramper dans un degré plus bas; 55 Et je porte une âme assez vaine Pour vouloir jusque-là vous suivre pas à pas. Vous êtes mon aînée, et c'est un avantage Qui me fait vous devoir grande civilité; Aussi veux-je céder le pas devant[17] à l'âge, 60 Mais je ne puis souffrir autre inégalité.
ELPINICE.
Vous êtes donc jalouse, et ce trône vous gêne Où la main de Cotys a droit de me placer! Mais si je renonçois au rang de souveraine, Voudriez-vous y renoncer? 65
AGLATIDE.
Non, pas sitôt: j'ai quelque vue Qui me peut encore amuser. Mariez-vous, ma sœur; quand vous serez pourvue, On trouvera peut-être un roi pour m'épouser. J'en aurois un déjà, n'étoit ce rang d'aînée 70 Qui demandoit pour vous ce qu'il vouloit m'offrir, Ou s'il eût reconnu qu'un père eût pu souffrir Qu'à l'hymen avant vous on me vît destinée. Si ce roi jusqu'ici ne s'est point déclaré, Peut-être qu'après tout il n'a que différé, 75 Qu'il attend votre hymen pour rompre son silence. Je pense avoir encor ce qui le sut charmer; Et s'il faut vous en faire entière confidence, Agésilas m'aimoit, et peut encor m'aimer.
ELPINICE.
Que dites-vous, ma sœur? Agésilas vous aime! 80
AGLATIDE.
Je vous dis qu'il m'aimoit, et que sa passion Pourroit bien être encor la même; Mais cet amusement de mon ambition Peut n'être qu'une illusion. Ce prince tient son trône et sa haute puissance 85 De ce même héros dont nous tenons le jour; Et si ce n'étoit lors que par reconnoissance Qu'il me temoignoit de l'amour, Puis-je être sans inquiétude Quand il n'a plus pour lui que de l'ingratitude, 90 Qu'il n'écoute plus rien qui vienne de sa part[18]? Je ne sais si sa flamme est pour moi foible ou forte; Mais la reconnoissance morte, L'amour doit courir grand hasard.
ELPINICE.
Ah! s'il n'avoit voulu que par reconnoissance 95 Être gendre de Lysander, Son choix auroit suivi l'ordre de la naissance, Et Sparte, au lieu de vous, l'eût vu me demander; Mais pour mettre chez nous l'éclat de sa couronne Attendre que l'hymen m'ait engagée ailleurs, 100 C'est montrer que le cœur s'attache à la personne. Ayez, ayez pour lui des sentiments meilleurs. Ce cœur qu'il vous donna, ce choix qui considère Autant et plus encor la fille que le père, Feront que le devoir aura bientôt son tour; 105 Et pour vous faire seoir où vos desirs aspirent, Vous verrez, et dans peu, comme pour vous conspirent La reconnoissance et l'amour.
AGLATIDE.
Vous voyez cependant qu'à peine il me regarde: Depuis notre arrivée il ne m'a point parlé; 110 Et quand ses yeux vers moi se tournent par mégarde....
ELPINICE.
Comme avec lui mon père a quelque démêlé, Cette petite négligence, Qui vous fait douter de sa foi, Vient de leur mésintelligence, 115 Et dans le fond de l'âme il vit sous votre loi.
AGLATIDE.
A tous hasards, ma sœur, comme j'en suis mal sûre, Si vous me pouviez faire un don de votre amant, Je crois que je pourrois l'accepter sans murmure. Vous venez de parler du mien si dignement.... 120
ELPINICE.
Aimeriez-vous Cotys, ma sœur?
AGLATIDE.
Moi? nullement.
ELPINICE.
Pourquoi donc vouloir qu'il vous aime?
AGLATIDE.
Les hommages qu'Agésilas Daigna rendre en secret au peu que j'ai d'appas, M'ont si bien imprimé l'amour du diadème, 125 Que pourvu qu'un amant soit roi, Il est trop aimable pour moi. Mais sans trône on perd temps: c'est la première idée Qu'à l'amour en mon cœur il ait plu de tracer; Il l'a fidèlement gardée, 130 Et rien ne peut plus l'effacer.
ELPINICE.
Chacune a son humeur: la grandeur souveraine, Quelque main qui vous l'offre, est digne de vos feux; Et vous ne ferez point d'heureux Qui de vous ne fasse une reine. 135 Moi, je m'éblouis moins de la splendeur du rang; Son éclat au respect plus qu'à l'amour m'invite: Cet heureux avantage ou du sort ou du sang Ne tombe pas toujours sur le plus de mérite. Si mon cœur, si mes yeux en étoient consultés, 140 Leur choix iroit à la personne, Et les hautes vertus, les rares qualités L'emporteroient sur la couronne.
AGLATIDE.
Avouez tout, ma sœur: Spitridate vous plaît.
ELPINICE.
Un peu plus que Cotys; et si votre intérêt 145 Vous pouvoit résoudre à l'échange....
AGLATIDE.
Qu'en pouvons-nous ici résoudre vous et moi? En l'état où le ciel nous range, Il faut l'ordre d'un père, il faut l'aveu d'un roi, Que je plaise à Cotys, et vous à Spitridate. 150
ELPINICE.
Pour l'un je ne sais quoi m'en flatte, Pour l'autre je n'en réponds pas; Et je craindrois fort que Mandane, Cette incomparable Persane, N'eût pour lui des attraits plus forts que vos appas. 155
AGLATIDE.
Ma sœur, Spitridate est son frère, Et si jamais sur lui vous aviez du pouvoir....
ELPINICE.
Le voilà qui nous considère.
AGLATIDE.
Est-ce vous ou moi qu'il vient voir? Voulez-vous que je vous le laisse? 160
ELPINICE.
Ma sœur, auparavant engagez l'entretien; Et s'il s'en offre lieu, jouez d'un peu d'adresse, Pour votre intérêt et le mien.
AGLATIDE.
Il est juste en effet, puisqu'il n'a su me plaire, Que je vous aide à m'en défaire. 165
SCÈNE II.
SPITRIDATE, ELPINICE, AGLATIDE.
ELPINICE.
Seigneur, je me retire: entre les vrais amants Leur amour seul a droit d'être de confidence, Et l'on ne peut mêler d'agréable présence A de si précieux moments.
SPITRIDATE.
Un vertueux amour n'a rien d'incompatible 170 Avec les regards d'une sœur. Ne m'enviez point la douceur De pouvoir à vos yeux convaincre une insensible: Soyez juge et témoin de l'indigne succès Qui se prépare pour ma flamme; 175 Voyez jusqu'au fond de mon âme D'une si pure ardeur où va le digne excès; Voyez tout mon espoir au bord du précipice; Voyez des maux sans nombre et hors de guérison; Et quand vous aurez vu toute cette injustice, 180 Faites-m'en un peu de raison.
AGLATIDE.
Si vous me permettez, Seigneur, de vous entendre, De l'air dont votre amour commence à m'accuser, Je crains que pour en bien user Je ne me doive mal défendre. 185 Je sais bien que j'ai tort, j'avoue et hautement Que ma froideur doit vous déplaire; Mais en cette froideur un heureux changement Pourroit-il fort vous satisfaire?
SPITRIDATE.
En doutez-vous, Madame, et peut-on concevoir...? 190
AGLATIDE.
Je vous entends, Seigneur, et vois ce qu'il faut voir: Un aveu plus précis est d'une conséquence Qui pourroit vous embarrasser; Et même à notre sexe il est de bienséance De ne pas trop vous en presser. 195 A Lysander mon père il vous plut de promettre D'unir par notre hymen votre sang et le sien; La raison, à peu près, Seigneur, je la pénètre, Bien qu'aux raisons d'État je ne connoisse rien. Vous ne m'aviez point vue, et facile ou cruelle, 200 Petite ou grande, laide ou belle, Qu'à votre humeur ou non je pusse m'accorder, La chose étoit égale à votre ardeur nouvelle, Pourvu que vous fussiez gendre de Lysander. Ma sœur vous auroit plu s'il vous l'eût proposée; 205 J'eusse agréé Cotys s'il me l'eût proposé. Vous trouvâtes tous deux la politique aisée; Nous crûmes toutes deux notre devoir aisé. Comme à traiter cette alliance Les tendresses des cœurs n'eurent aucune part, 210 Le vôtre avec le mien a peu d'intelligence, Et l'amour en tous deux pourra naître un peu tard. Quand il faudra que je vous aime, Que je l'aurai promis à la face des Dieux, Vous deviendrez cher à mes yeux; 215 Et j'espère de vous le même. Jusque-là votre amour assez mal se fait voir; Celui que je vous garde encor plus mal s'explique: Vous attendez le temps de votre politique, Et moi celui de mon devoir. 220 Voilà, Seigneur, quel est mon crime; Vous m'en vouliez convaincre, il n'en est plus besoin; J'en ai fait, comme vous, ma sœur juge et témoin: Que ma froideur lui semble injuste ou légitime, La raison que vous peut en faire sa bonté 225 Je consens qu'elle vous la fasse; Et pour vous en laisser tous deux en liberté, Je veux bien lui quitter la place.
SCÈNE III.
SPITRIDATE, ELPINICE.
SPITRIDATE.
Elle ne s'y fait pas, Madame, un grand effort, Et feroit grâce entière à mon peu de mérite, 230 Si votre âme avec elle étoit assez d'accord Pour se vouloir saisir de ce qu'elle vous quitte. Pour peu que vous daigniez écouter la raison, Vous me devez cette justice, Et prendre autant de part à voir ma guérison, 235 Qu'en ont eu vos attraits à faire mon supplice.
ELPINICE.
Quoi? Seigneur, j'aurois part....
SPITRIDATE.
C'est trop dissimuler La cause et la grandeur du mal qui me possède; Et je me dois, Madame, au défaut du remède, La vaine douceur d'en parler. 240 Oui, vos yeux ont part à ma peine, Ils en font plus de la moitié; Et s'il n'est point d'amour pour en finir la gêne, Il est pour l'adoucir des regards de pitié. Quand je quittai la Perse, et brisai l'esclavage 245 Où, m'envoyant au jour, le ciel m'avoit soumis, Je crus qu'il me falloit parmi ses ennemis D'un protecteur puissant assurer l'avantage. Cotys eut, comme moi, besoin de Lysander; Et quand pour l'attacher lui-même à nos familles, 250 Nous demandâmes ses deux filles, Ce fut les obtenir que de les demander. Par déférence au trône il lui promit l'aînée; La jeune me fut destinée. Comme nous ne cherchions tous deux que son appui, 255 Nous acceptâmes tout sans regarder que lui. J'avois su qu'Aglatide étoit des plus aimables, On m'avoit dit qu'à Sparte elle savoit charmer; Et sur des bruits si favorables Je me répondois de l'aimer. 260 Que l'amour aime peu ces folles confiances! Et que pour affermir son empire en tous lieux, Il laisse choir souvent de cruelles vengeances Sur qui promet son cœur sans l'aveu de ses yeux! Ce sont les conseillers fidèles 265 Dont il prend les avis pour ajuster ses coups; Leur rapport inégal vous fait plus ou moins belles, Et les plus beaux objets ne le sont pas pour tous. A ce moment fatal qui nous permit la vue Et de vous et de cette sœur, 270 Mon âme devint toute émue, Et le trouble aussitôt s'empara de mon cœur; Je le sentis pour elle tout de glace, Je le sentis tout de flamme pour vous; Vous y régnâtes en sa place, 275 Et ses regards aux miens n'offrirent rien de doux. Il faut pourtant l'aimer, du moins il faut le feindre; Il faut vous voir aimer ailleurs: Voyez s'il fut jamais un amant plus à plaindre, Un cœur plus accablé de mortelles douleurs. 280 C'est un malheur sans doute égal au trépas même Que d'attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas; Et voir en d'autres mains passer tout ce qu'on aime, C'est un malheur encor plus grand que le trépas.
ELPINICE.
Je vous en plains, Seigneur, et ne puis davantage, 285 Je ne sais aimer ni haïr; Mais dès qu'un père parle, il porte en mon courage Toute l'impression qu'il faut pour obéir. Voyez avec Cotys si ses vœux les plus tendres Voudroient rendre à ma sœur l'hommage qu'il me rend. 290 Tout doit être à mon père assez indifférent, Pourvu que vous et lui vous demeuriez ses gendres. Mais à vous dire tout, je crains qu'Agésilas N'y refuse l'aveu qui vous est nécessaire: C'est notre souverain.
SPITRIDATE.
S'il en dédit un père, 295 Peut-être ai-je une sœur qu'il n'en dédira pas. Ce grand prince pour elle a tant de complaisance, Qu'à sa moindre prière il ne refuse rien; Et si son cœur vouloit s'entendre avec le mien[19]....
ELPINICE.
Reposez-vous, Seigneur, sur mon obéissance, 300 Et contentez-vous de savoir Qu'aussi bien que ma sœur j'écoute mon devoir. Allez trouver Cotys, et sans aucun scrupule....
SPITRIDATE.
Perdriez-vous pour moi son trône sans ennui?
ELPINICE.
Le voilà qui paroît. Quelque ardeur qui vous brûle, 305 Mettez d'accord mon père, Agésilas et lui.
SCÈNE IV.
COTYS, SPITRIDATE.
COTYS.
Vous voyez de quel air Elpinice me traite, Comme elle disparoît, Seigneur, à mon abord.
SPITRIDATE.
Si votre âme, Seigneur, en est mal satisfaite, Mon sort est bien à plaindre autant que votre sort. 310
COTYS.
Ah! s'il n'étoit honteux de manquer de promesse!
SPITRIDATE.
Si la foi sans rougir pouvoit se dégager!
COTYS.
Qu'une autre de mon cœur seroit bientôt maîtresse!
SPITRIDATE.
Que je serois ravi, comme vous, de changer!
COTYS.
Elpinice pour moi montre une telle glace, 315 Que je me tiendrois sûr de son consentement.
SPITRIDATE.
Aglatide verroit qu'une autre prît sa place Sans en murmurer un moment.
COTYS.
Que nous sert qu'en secret l'une et l'autre engagée Peut-être ainsi que nous porte son cœur ailleurs? 320 Pour voir notre infortune entre elles partagée, Nos destins n'en sont pas meilleurs.
SPITRIDATE.
Elles aiment ailleurs, ces belles dédaigneuses; Et peut-être, en dépit du sort, Il seroit un moyen et de les rendre heureuses, 325 Et de nous rendre heureux par un commun accord.
COTYS.
Souffrez donc qu'avec vous tout mon cœur se déploie. Ah! si vous le vouliez, que mon sort seroit doux! Vous seul me pouvez mettre au comble de ma joie.
SPITRIDATE.
Et ma félicité dépend toute de vous. 330
COTYS.
Vous me pouvez donner l'objet qui me possède.
SPITRIDATE.
Vous me pouvez donner celui de tous mes vœux: Elpinice me charme.
COTYS.
Et si je vous la cède?
SPITRIDATE.
Je céderai de même Aglatide à vos feux.
COTYS.
Aglatide, Seigneur! Ce n'est pas là m'entendre, 335 Et vous ne feriez rien pour moi.
SPITRIDATE.
Ne vous devez-vous pas à Lysander pour gendre?
COTYS.
Oui; mais l'amour ici me fait une autre loi.
SPITRIDATE.
L'amour! il n'en faut point écouter qui le blesse, Et qui nous ôte son appui. 340 L'échange des deux sœurs n'a rien qui l'intéresse, Nous n'en serons pas moins à lui; Mais de porter ailleurs sa main[20], qui leur est due, Seigneur, au dernier point ce sera l'irriter, Et sa protection perdue, 345 N'avons-nous rien à redouter?
COTYS.
Si je n'en juge mal, sa faveur n'est pas grande, Seigneur, auprès d'Agésilas; Il n'obtient presque rien de quoi qu'il lui demande.
SPITRIDATE.
Je vois qu'assez souvent il ne l'écoute pas; 350 Mais pour un différend frivole, Dont nous ignorons le secret, Ce prince avoueroit-il un amour indiscret, D'un tel manquement de parole? Lui qui lui doit son trône, et cet illustre rang 355 D'unique général des troupes de la Grèce, Pourroit-il le haïr avec tant de bassesse, Qu'il pût autoriser ce mépris de son sang? Si nous manquons de foi, qu'aura-t-il lieu de croire? En aurions-nous pour lui plus que pour Lysander? 360 Pensez-y bien, Seigneur, avant qu'y hasarder Nos sûretés et votre gloire.
COTYS.
Et si ce différend, que vous craignez si peu, Lui fait pour notre hymen refuser un aveu[21]?
SPITRIDATE.
Ma sœur n'a qu'à parler, je m'en tiens sûr par elle. 365
COTYS.
Seigneur, l'aimeroit-il?
SPITRIDATE.
Il la trouve assez belle, Il en parle avec joie, et se plaît à la voir. Je tâche d'affermir ces douces apparences; Et si vous voulez tout savoir, Je pense avoir de quoi flatter mes espérances. 370 Prenez-y part, Seigneur, pour l'intérêt commun. Quand nous aurons tous deux Lysander pour beau-père, Ce roi s'allie à vous, s'il devient mon beau-frère; Et nous aurons ainsi deux appuis au lieu d'un.
COTYS.
Et Mandane y consent?
SPITRIDATE.
Mandane est trop bien née 375 Pour dédire un devoir qui la met sous ma loi.
COTYS.
Et vous avez donné pour elle votre foi?
SPITRIDATE.
Non; mais à dire vrai, je la tiens pour donnée.
COTYS.
Ah! ne la donnez point, Seigneur, si vous m'aimez, Ou si vous aimez Elpinice. 380 Mandane a tout mon cœur, mes yeux en sont charmés; Et ce n'est qu'à ce prix que je vous rends justice.
SPITRIDATE.
Elpinice ne rend votre foi qu'à sa sœur, Et ce n'est qu'à ce prix qu'elle-même se donne.
COTYS.
Hélas! et si l'amour autrement en ordonne, 385 Le moyen d'y forcer mon cœur?
SPITRIDATE.
Rendez-vous-en le maître.
COTYS.
Et l'êtes-vous du vôtre?
SPITRIDATE.
J'y ferai mon effort, si je vous parle en vain; Et du moins, si ma sœur vous dérobe à toute autre, Je serai maître de ma main. 390
COTYS.
Je ne le puis celer, qui que l'on me propose, Toute autre que Mandane est pour moi même chose.
SPITRIDATE.
Il vous est donc facile, et doit même être doux, Puisqu'enfin Elpinice aime un autre que vous, De lui préférer qui vous aime; 395 Et du moins vous auriez l'honneur, Par un peu d'effort sur vous-même, De faire le commun bonheur.
COTYS.
Je ferois trois heureux qui m'empêchent de l'être! J'ose, j'ose vous faire une plus juste loi: 400 Ou faites mon bonheur dont vous êtes le maître, Ou demeurez tous trois malheureux comme moi.
SPITRIDATE.
Eh bien! épousez Elpinice: Je renonce à tout mon bonheur, Plutôt que de me voir complice 405 D'un manquement de foi qui vous perdroit d'honneur.
COTYS.
Rendez-vous à votre Aglatide, Puisque votre cœur endurci Veut suivre obstinément un faux devoir pour guide: Je serai malheureux, vous le serez aussi. 410
FIN DU PREMIER ACTE.
[13] Voyez Plutarque, Vie d'Agésilas, chapitre VII.
[14] L'édition de 1692 et Voltaire d'après elle ont changé qu'alors qu'il en que lorsqu'il.
[15] Lysandre, envoyé par Agésilas au pays de l'Hellespont, «practiqua et fit rebeller contre son maistre vn capitaine persien nommé Spitridates, vaillant homme de sa personne, et qui estoit grand ennemy de Pharuabazus, et auoit vne armée qu'il mena à Agesilaus.» (Plutarque, Vie de Lysandre, chapitre XXIV, traduction d'Amyot.)
[16] Lysandre était «vn de ceux-la qui estoient descendus de la vraye race d'Hercules, et qui neantmoins n'auoient point de part à la royauté.» (Plutarque, ibidem, chapitre XXIV.)--Entre tous les Héraclides établis à Sparte, les deux maisons des Eurytionides et des Agiades étaient les seules qui eussent le droit de succéder au trône. Agésilas appartenait à la première.
[17] Voyez au tome VI, p. 391, note 1.
[18] «Après la mort d'Agis, Lysander, qui.... auoit plus de credit et d'authorité en la ville de Sparte que nul autre, entreprit de faire tomber la royauté sur Agesilaus.» Ensuite ce fut encore Lysandre qui détermina Agésilas à passer en Asie et lui fit obtenir tout ce qu'il demandait aux Spartiates pour la conduite de la guerre; mais arrivé à Éphèse, Agésilas «eut incontinent à desplaisir l'honneur qu'il vit que on y faisoit à Lysander.... Parquoy il commença à se porter de ceste sorte enuers luy: .... il contredisoit à tous ses conseilz, et toutes les entreprises que il mettoit en auant, mesmement celles ausquelles il se monstroit plus affectionné, il n'en faisoit pas vne, ains en prenoit d'autres à executer plustost que celles-la.» (Voyez Plutarque, Vie d'Agésilas, chapitres III, VI et VII.)
[19] Var. Et si ce cœur vouloit s'entendre avec le mien.... (1666 et 68)
[20] On lit: «la main,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[21] Var. Lui fait pour notre hymen refuser son aveu[21-a]. (1666 et 68)
[21-a] Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692 et par celle de Voltaire (1764).
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes! En Perse il n'est point de sujets; Ce ne sont qu'esclaves abjets[22], Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines: Le monarque, ou plutôt le tyran général, 415 N'y suit pour loi que son caprice, N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice, Et souvent même impute à crime capital Le plus rare mérite et le plus grand service; Il abat à ses pieds les plus hautes vertus, 420 S'immole insolemment les plus illustres vies, Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus A couvert de ses tyrannies. Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit, Ce sont indignités égales: 425 La gloire s'en partage entre tant de rivales, Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit. Toutes n'ont pas le nom de reines, Mais toutes portent mêmes chaînes, Et toutes, à parler sans fard, 430 Servent à ses plaisirs sans part à son empire; Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part Que celle qu'à son cœur brutalement inspire Ou ce caprice, ou le hasard. Voilà, ma sœur, à quoi vous avoit destinée, 435 A quel infâme honneur vous avoit condamnée Pharnabaze[23], son lieutenant: Il auroit fait de vous un présent à son prince, Si pour nous affranchir mon soin le prévenant N'eût à sa tyrannie arraché ma province. 440 La Grèce a de plus saintes lois, Elle a des peuples et des rois Qui gouvernent avec justice: La raison y préside, et la sage équité; Le pouvoir souverain par elles limité, 445 N'y laisse aucun droit de caprice[24]. L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur; Et si vous aviez le bonheur Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme, Vous seriez, par ce nœud charmant, 450 Et reine véritablement, Et véritablement sa femme.
MANDANE.
Je veux bien l'espérer: tout est facile aux Dieux; Et peut-être que de bons yeux En auroient déjà vu quelque flatteuse marque; 455 Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix. Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque, En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois: Il en est dont le peuple est le suprême arbitre; Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat; 460 Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre, Que premiers sujets de l'État. Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître, Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paroître, Je doute si l'on m'aime ou non; 465 Mais je pourrois être assez vaine Pour dédaigner le nom de reine Que m'offriroit un roi qui n'en eût[25] que le nom.
SPITRIDATE.
Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 470
MANDANE.
Je réponds simplement à ce que vous me dites, Et parle en général comme vous me parlez.
SPITRIDATE.
Cependant et des rois et de leur différence Je vous trouve en effet plus instruite que moi.
MANDANE.
Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 475 Il est juste, Seigneur, que quelquefois j'y pense.
SPITRIDATE.
N'y pensez-vous point trop?
MANDANE.
Je sais que c'est à vous A régler mes desirs sur le choix d'un époux: Mon devoir n'en fera point d'autre; Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur, 480 Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur Mieux que vous n'avez fait le vôtre. D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué, Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué; Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 485 Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez, Jugez, par le trouble où vous êtes, De l'état où vous me mettrez[26].
SPITRIDATE.
Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire: Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui; 490 Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère, A déjà fait son choix sans lui.
MANDANE.
Peut-être; mais enfin vous suis-je nécessaire? Parlez: il n'est desirs ni tendres sentiments Que je ne sacrifie à vos contentements. 495 Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice?
SPITRIDATE.
Que sert de m'en offrir un entier sacrifice, Si je n'ose et ne puis même déterminer A qui pour mon bonheur vous devez la donner? Cotys me la demande, Agésilas l'espère. 500
MANDANE.
Agésilas, Seigneur! Et le savez-vous bien?
SPITRIDATE.
Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien, Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire....
MANDANE.
Ce sont civilités envers une étrangère, Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien. 505 Il jette par là des amorces A ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces; Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour, De toute sa conduite il est si bien le maître, Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparoître 510 Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour.
SPITRIDATE.
Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur!
MANDANE.
Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur.
SPITRIDATE.
Et Lysander pourra souffrir cette injustice? 515
MANDANE.
Lysander est si mal auprès d'Agésilas, Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre; Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas: Pour deux, il auroit tort[27], s'il osoit y prétendre. Mais, Seigneur, le voici; tâchez de pressentir 520 Ce qu'en votre faveur il pourroit consentir.
SPITRIDATE.
Ma sœur, vous êtes plus adroite; Souffrez que je ménage un moment de retraite: J'aurois trop à rougir, pour peu que devant moi Vous fissiez deviner de ce manque de foi. 525
SCÈNE II.
LYSANDER, SPITRIDATE, MANDANE, CLÉON.
LYSANDER.
Quoique en matière d'hyménées L'importune langueur des affaires traînées Attire assez souvent de fâcheux embarras, J'ai voulu qu'à loisir vous pussiez[28] voir mes filles, Avant que demander l'aveu d'Agésilas 530 Sur l'union de nos familles. Dites-moi donc, Seigneur, ce qu'en jugent vos yeux, S'ils laissent votre cœur d'accord de vos promesses, Et si vous y sentez plus d'aimables tendresses Que de justes desirs de pouvoir choisir mieux. 535 Parlez avec franchise, avant que je m'expose A des refus presque assurés, Que j'estimerai peu de chose Quand vous serez plus déclarés; Et n'appréhendez point l'emportement d'un père: 540 Je sais trop que l'amour de ses droits est jaloux, Qu'il dispose de nous sans nous, Que les plus beaux objets ne sont pas sûrs de plaire. L'aveugle sympathie est ce qui fait agir La plupart des feux qu'il excite; 545 Il ne l'attache pas toujours au vrai mérite: Et quand il la dénie, on n'a point à rougir.
SPITRIDATE.
Puisque vous le voulez, je ne puis me défendre, Seigneur, de vous parler avec sincérité: Ma seule ambition est d'être votre gendre; 550 Mais apprenez, de grâce, une autre vérité: Ce bonheur que j'attends, cette gloire où j'aspire, Et qui rendroit mon sort égal au sort des Dieux, N'a pour objet.... Seigneur, je tremble à vous le dire; Ma sœur vous l'expliquera mieux. 555
SCÈNE III.
LYSANDER, MANDANE, CLÉON.
LYSANDER.
Que veut dire, Madame, une telle retraite? Se plaint-il d'Aglatide, et la jeune indiscrète Répondroit-elle mal aux honneurs qu'il lui fait?
MANDANE.
Elle y répond, Seigneur, ainsi qu'il le souhaite, Et je l'en vois fort satisfait; 560 Mais je ne vois pas bien que par les sympathies Dont vous venez de nous parler, Leurs âmes soient fort assorties[29], Ni que l'amour encore ait daigné s'en mêler. Ce n'est pas qu'il n'aspire à se voir votre gendre, 565 Qu'il n'y mette sa gloire, et borne ses plaisirs; Mais puisque par son ordre il me faut vous l'apprendre, Elpinice est l'objet de ses plus chers desirs.
LYSANDER.
Elpinice! Et sa main n'est plus en ma puissance!
MANDANE.
Je sais qu'il n'est plus temps de vous la demander; 570 Mais je vous répondrois de son obéissance, Si Cotys la vouloit céder. Que sait-on si l'amour, dont la bizarrerie Se joue assez souvent du fond de notre cœur, N'aura point fait au sien même supercherie? 575 S'il n'y préfère point Aglatide à sa sœur? Cet échange, Seigneur, pourroit-il vous déplaire, S'il les rendoit tous quatre heureux?
LYSANDER.
Madame, doutez-vous de la bonté d'un père?
MANDANE.
Voyez donc si Cotys sera plus rigoureux: 580 Je vous laisse avec lui, de peur que ma présence N'empêche une sincère et pleine confiance.
(A Cotys.)
Seigneur, ne cachez plus le véritable amour[30] Dont l'idée en secret vous flatte. J'ai dit à Lysander celui de Spitridate; 585 Dites le vôtre à votre tour.
SCÈNE IV.
LYSANDER, COTYS, CLÉON.
COTYS.
Puisqu'elle vous l'a dit, pourrois-je vous le taire? Jugez, Seigneur, de mes ennuis: Une autre qu'Elpinice à mes yeux a su plaire; Et l'aimer est un crime en l'état où je suis. 590
LYSANDER.
Ne traitez point, Seigneur, ce nouveau feu de crime: Le choix que font les yeux est le plus légitime; Et comme un beau desir ne peut bien s'allumer S'ils n'instruisent le cœur de ce qu'il doit aimer, C'est ôter à l'amour tout ce qu'il a d'aimable, 595 Que les tenir captifs sous une aveugle foi; Et le don le plus favorable Que ce cœur sans leur ordre ose faire de soi Ne fut jamais irrévocable.
COTYS.
Seigneur, ce n'est point par mépris, 600 Ce n'est point qu'Elpinice aux miens n'ait paru belle; Mais enfin (le dirai-je?) oui, Seigneur, on m'a pris, On m'a volé ce cœur que j'apportois pour elle: D'autres yeux, malgré moi, s'en sont faits les tyrans, Et ma foi s'est armée en vain pour ma défense; 605 Ce lâche, qui s'est mis de leur intelligence, Les a soudain reçus en justes conquérants.
LYSANDER.
Laissez-leur garder leur conquête. Peut-être qu'Elpinice avec plaisir s'apprête A vous laisser ailleurs trouver un sort plus doux, 610 Quand un autre pour elle a d'autres yeux que vous, Qu'elle cède ce cœur à celle qui le vole, Et qu'en ce même instant qu'on vous le surprenoit, Un pareil attentat sur sa propre parole Lui déroboit celui qu'elle vous destinoit. 615 Surtout ne craignez rien du côté d'Aglatide: Je puis répondre d'elle, et quand j'aurai parlé, Vous verrez tout son cœur, où mon vouloir[31] préside, Vous payer de celui qu'elle vous a volé.
COTYS.
Ah! Seigneur, pour ce vol je ne me plains pas d'elle. 620
LYSANDER.
Et de qui donc?
COTYS.
L'amour s'y sert d'une autre main.
LYSANDER.
L'amour!
COTYS.
Oui, cet amour qui me rend infidèle....
LYSANDER.
Seigneur, du nom d'amour n'abusez point en vain, Dites d'Agésilas la haine insatiable: C'est elle dont l'aigreur auprès de vous m'accable, 625 Et qui de jour en jour s'animant contre moi, Pour me perdre d'honneur m'enlève votre foi.
COTYS.
Ah! s'il y va de votre gloire, Ma parole est donnée, et dussé-je en mourir, Je la tiendrai, Seigneur, jusqu'au dernier soupir; 630 Mais quoi que la surprise ait pu vous faire croire, N'accusez, point Agésilas D'un crime de mon cœur, que même il ne sait pas. Mandane, qui m'ordonne à vos yeux de le dire, Vous montre assez par là quel souverain empire 635 L'amour lui donne sur ce cœur. Ne considérez point si j'aime ou si l'on m'aime; En matière d'honneur ne voyez que vous-même, Et disposez de moi comme veut cet honneur.
LYSANDER.
L'amour le fera mieux; ce que j'en viens d'apprendre 640 M'offre un sujet de joie où j'en voyois d'ennui: Épouser la sœur de mon gendre, C'est le devenir comme lui. Aglatide d'ailleurs n'est pas si délaissée Que votre exemple n'aide à lui trouver un roi; 645 Et pour peu que le ciel réponde à ma pensée, Ce sera plus de gloire et plus d'appui pour moi. Aussi ferai-je plus: je veux que de moi-même Vous teniez cet objet qui vous fait soupirer; Et Spitridate, à moins que de m'en assurer, 650 N'obtiendra jamais ce qu'il aime. Je veux dès aujourd'hui savoir d'Agésilas S'il pourra consentir à ce double hyménée, Dont ma parole étoit donnée. Sa haine apparemment ne m'en avouera pas: 655 Si pourtant par bonheur il m'en laisse le maître, J'en userai, Seigneur, comme je le promets; Sinon, vous lui ferez connoître Vous-même quels sont vos souhaits.
COTYS.
Ah! que Mandane et moi n'avons-nous mille vies, 660 Seigneur, pour vous les immoler! Car je ne saurois plus vous le dissimuler, Nos âmes en seront également ravies. Souffrez-lui donc sa part en ces ravissements; Et pardonnez, de grâce, à mon impatience.... 665
LYSANDER.
Allez: on m'a vu jeune, et par expérience Je sais ce qui se passe au cœur des vrais amants.
SCÈNE V.
LYSANDER, CLÉON.
CLÉON.
Seigneur, n'êtes-vous point d'une humeur bien facile D'applaudir à Cotys sur son manque de foi?
LYSANDER.
Je prends pour l'attacher à moi 670 Ce qui s'offre de plus utile. D'un emportement indiscret Je ne voyois rien à prétendre: Vouloir par force en faire un gendre, Ce n'est qu'en vouloir faire un ennemi secret. 675 Je veux me l'acquérir: je veux, s'il m'est possible, A force d'amitiés si bien le ménager, Que quand je voudrai me venger, J'en tire un secours infaillible. Ainsi je flatte ses desirs, 680 J'applaudis, je défère à ses nouveaux soupirs, Je me fais l'auteur de sa joie, Je sers sa passion, et sous cette couleur Je m'ouvre dans son âme une infaillible voie A m'en faire à mon tour servir avec chaleur. 685
CLÉON.
Oui, mais Agésilas, Seigneur, aime Mandane: Du moins toute sa cour ose le deviner; Et promettre à Cotys cette illustre Persane, C'est lui promettre tout pour ne lui rien donner.
LYSANDER.
Qu'à ses vœux mon tyran l'accorde ou la refuse, 690 De la manière dont j'en use, Il ne peut m'ôter son appui; Et de quelque façon que la chose se passe, Ou je fais la première grâce, Ou j'aigris puissamment ce rival contre lui. 695 J'ai même à souhaiter que son feu se déclare. Comme de notre Sparte il choquera les lois, C'est une occasion que lui-même il prépare, Et qui peut la résoudre à mieux choisir ses rois. Nous avons trop longtemps asservi sa couronne 700 A la vaine splendeur du sang; Il est juste à son tour que la vertu la donne, Et que le seul mérite ait droit à ce haut rang. Ma ligue est déjà forte, et ta harangue est prête[32] A faire éclater la tempête, 705 Sitôt qu'il aura mis ma patience à bout. Si pourtant je voyois sa haine enfin bornée Ne mettre aucun obstacle à ce double hyménée, Je crois que je pourrois encore oublier tout. En perdant cet ingrat, je détruis mon ouvrage; 710 Je vois dans sa grandeur le prix de mon courage, Le fruit de mes travaux, l'effet de mon crédit. Un reste d'amitié tient mon âme en balance: Quand je veux le haïr je me fais violence, Et me force à regret à ce que je t'ai dit. 715 Il faut, il faut enfin qu'avec lui je m'explique, Que j'en sache qui peut causer Cette haine si lâche, et qu'il rend si publique, Et fasse un digne effort à le désabuser.
CLÉON.
Il n'appartient qu'à vous de former ces pensées; 720 Mais vous ne songez point avec quels sentiments Vos deux filles intéressées Apprendront de tels changements.
LYSANDER.
Aglatide est d'humeur à rire de sa perte: Son esprit enjoué ne s'ébranle de rien. 725 Pour l'autre, elle a, de vrai, l'âme un peu moins ouverte, Mais elle n'eut jamais de vouloir que le mien. Ainsi je me tiens sûr de leur obéissance.
CLÉON.
Quand cette obéissance a fait un digne choix, Le cœur, tombé par là sous une autre puissance, 730 N'obéit pas toujours une seconde fois.
LYSANDER.
Les voici: laisse-nous, afin qu'avec franchise Leurs âmes s'en ouvrent à moi.
SCÈNE VI.
LYSANDER, ELPINICE, AGLATIDE.
LYSANDER.
J'apprends avec quelque surprise, Mes filles, qu'on vous manque à toutes deux de foi: 735 Cotys aime en secret une autre qu'Elpinice, Spitridate n'en fait pas moins.
ELPINICE.
Si l'on nous fait quelque injustice, Seigneur, notre devoir s'en remet à vos soins. Je ne sais qu'obéir.
AGLATIDE.
J'en sais donc davantage: 740 Je sais que Spitridate adore d'autres yeux; Je sais que c'est ma sœur à qui va cet hommage, Et quelque chose encor qu'elle vous diroit mieux.
ELPINICE.
Ma sœur, qu'aurois-je à dire?
AGLATIDE.
A quoi bon ce mystère? Dites ce qu'à ce nom le cœur vous dit tout bas, 745 Ou je dirai tout haut qu'il ne vous déplaît pas.
ELPINICE.
Moi, je pourrois l'aimer, et sans l'ordre d'un père!
AGLATIDE.
Vous ne savez que c'est d'aimer ou de haïr[33], Mais vous seriez pour lui fort aise d'obéir.
ELPINICE.
Qu'il faut souffrir de vous, ma sœur!
AGLATIDE.
Le grand supplice 750 De voir qu'en dépit d'elle on lui rend du service!
LYSANDER.
Rendez-lui la pareille. Aime-t-elle Cotys? Et s'il falloit changer entre vous de partis....
AGLATIDE.
Je n'ai pas besoin d'interprète, Et vous en dirai plus, Seigneur, qu'elle n'en sait. 755 Cotys pourroit me plaire, et plairoit en effet, Si pour toucher son cœur j'étois assez bien faite; Mais je suis fort trompée, ou cet illustre cœur N'est pas plus à moi qu'à ma sœur.
LYSANDER.
Peut-être ce malheur d'assez près te menace. 760
AGLATIDE.
J'en connois plus de vingt qui mourroient en ma place, Ou qui sauroient du moins hautement quereller L'injustice de la fortune; Mais pour moi, qui n'ai pas une âme si commune, Je sais l'art de m'en consoler. 765 Il est d'autres rois dans l'Asie Qui seront trop heureux de prendre votre appui; Et déjà, je ne sais par quelle fantaisie, J'en crois voir à mes pieds de plus puissants que lui.
LYSANDER.
Donc à moins que d'un roi tu ne veux plus te rendre? 770
AGLATIDE.
Je crois pour Spitridate avoir déjà fait voir Que ma sœur n'a rien à m'apprendre Sur le chapitre du devoir. Elle sait obéir, et je le sais comme elle: C'est l'ordre; et je lui garde un cœur assez fidèle 775 Pour en subir toutes les lois; Mais pour régler ma destinée, Si vous vous abaissiez jusqu'à prendre ma voix, Vous arrêteriez votre choix Sur une tête couronnée, 780 Et ne m'offririez que des rois.
LYSANDER.
C'est mettre un peu haut ta conquête.
AGLATIDE.
La couronne, Seigneur, orne bien une tête. Je me la figurois sur celle de ma sœur, Lorsque Cotys devoit l'y mettre; 785 Et quand j'en contemplois la gloire et la douceur, Que je ne pouvois me promettre, Un peu de jalousie et de confusion Mutinoit mes desirs et me soulevoit l'âme; Et comme en cette occasion 790 Mon devoir pour agir n'attendoit point ma flamme....
ELPINICE.
La gloire d'obéir à votre grand regret Vous faisoit pester en secret: C'est l'ordre; et du devoir la scrupuleuse idée....
AGLATIDE.
Que dites-vous, ma sœur? qu'osez-vous hasarder, 795 Vous qui tantôt...?
ELPINICE.
Ma sœur, laissez-moi vous aider, Ainsi que vous m'avez aidée.
AGLATIDE.
Pour bien m'aider à dire ici mes sentiments, Vous vous prenez trop mal aux vôtres; Et si je suis jamais réduite aux truchements, 800 Il m'en faudra[34] bien chercher d'autres. Seigneur, quoi qu'il en soit, voilà quelle je suis. J'acceptois Spitridate avec quelques ennuis; De ce petit chagrin le ciel m'a dégagée, Sans que mon âme soit changée. 805 Mon devoir règne encor sur mon ambition: Quoi que vous m'ordonniez, j'obéirai sans peine; Mais de mon inclination, Je mourrai fille, ou vivrai reine.
ELPINICE.
Achevez donc, ma sœur: dites qu'Agésilas.... 810
AGLATIDE.
Ah! Seigneur, ne l'écoutez pas: Ce qu'elle vous veut dire est une bagatelle; Et même, s'il le faut, je la dirai mieux qu'elle.
LYSANDER.
Dis donc. Agésilas....
AGLATIDE.
M'aimoit jadis un peu. Du moins lui-même à Sparte il m'en fit confidence; 815 Et s'il me disoit vrai, sa noble impatience De vous en demander l'aveu N'attendoit qu'après l'hyménée De cette aimable et chère aînée. Mais s'il attendoit là que mon tour arrivé 820 Autorisât à ma conquête La flamme qu'en réserve il tenoit toute prête, Son amour est encore ici plus réservé; Et soit que dans Éphèse un autre objet me passe, Soit que par complaisance il cède à son rival, 825 Il me fait à présent la grâce De ne m'en dire bien ni mal.
LYSANDER.
D'un pareil changement ne cherche point la cause: Sa haine pour ton père à cet amour s'oppose; Mais n'importe, il est bon que j'en sois averti. 830 J'agirai d'autre sorte avec cette lumière; Et suivant qu'aujourd'hui nous l'aurons plus entière[35], Nous verrons à prendre parti[36].
SCÈNE VII.
ELPINICE, AGLATIDE.
ELPINICE.
Ma sœur, je vous admire, et ne saurois comprendre Cet inépuisable enjouement, 835 Qui d'un chagrin trop juste a de quoi vous défendre, Quand vous êtes si près de vous voir sans amant.
AGLATIDE.
Il est aisé pourtant d'en deviner les causes. Je sais comme il faut vivre, et m'en trouve fort bien. La joie est bonne à mille choses, 840 Mais le chagrin n'est bon à rien. Ne perds-je pas assez, sans doubler l'infortune, Et perdre encor le bien d'avoir l'esprit égal? Perte sur perte est importune, Et je m'aime un peu trop pour me traiter si mal. 845 Soupirer quand le sort nous rend une injustice, C'est lui prêter une aide à nous faire un supplice. Pour moi, qui ne lui puis souffrir tant de pouvoir, Le bien que je me veux met sa haine à pis faire. Mais allons rejoindre mon père: 850 J'ai quelque chose encore à lui faire savoir.
FIN DU SECOND ACTE.
[22] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[23] Pharnabaze, satrape d'une partie de l'Asie Mineure, qui, après le retour d'Agésilas en Grèce, battit avec Conon, près de Cnide, la flotte de Lacédémone.
[24] Var. N'y laisse aucun droit au caprice. (1666 et 68)
[25] L'édition de 1692 a changé qui n'en eût en qui n'auroit.
[26] L'édition de 1682 donne, par erreur: mettez, pour mettrez.
[27] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) portent tout, pour tort, qui est évidemment la vraie leçon; c'est celle de Thomas Corneille (1692).
[28] Dans l'édition de Voltaire (1764): puissiez.
[29] Il y a ici comme un souvenir des vers 359 et 360 de Rodogune. Corneille du reste a souvent exprimé cette même idée presque dans les mêmes termes. Voyez tome II, p. 308 et 309.
[30] Voltaire fait des quatre derniers vers une scène à part, la scène IV.
[31] Voltaire (1764) a substitué pouvoir à vouloir.
[32] On dit que Lysandre vouloit faire étendre le droit de parvenir à la royauté à tous les naturels spartiates, «à celle fin que ce loyer d'honneur fust affecté non à ceux qui seroyent descendus de la race d'Hercules, mais à tous ceux qui le ressembleroient en vertu, laquelle l'auoit rendu luy-mesme egal aux Dieux en honneur; car il esperoit bien que quand on jugeroit ainsi de la royauté, il n'y auroit homme en la ville de Sparte qui plus tost fust eleu roy que luy: au moyen de quoy, il attenta premierement de le suader à ses citoyens par viues raisons, et à ces fins apprit par cueur une harangue, que luy composa Cleon halicarnassien sur ce propos.» (Plutarque, Vie de Lysandre, chapitres XXIV et XXV, traduction d'Amyot; voyez aussi la Vie d'Agésilas, chapitre XX.)
[33] Var. Vous ne savez que c'est d'aimer ni de haïr. (1666 et 68)
[34] On lit: «Il m'en faudroit,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[35] Ce vers et le suivant ont été omis, par erreur, dans l'édition de 1682.
[36] L'acte finit ici dans l'édition de 1666, qui n'a point la scène VII.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.
LYSANDER.
Je ne suis point surpris qu'à ces deux hyménées Vous refusiez, Seigneur, votre consentement: J'aurois eu tort d'attendre un meilleur traitement Pour le sang odieux dont mes filles sont nées. 855 Il est le sang d'Hercule en elles comme en vous, Et méritoit par là quelque destin plus doux; Mais s'il vous peut[37] donner un titre légitime, Pour être leur maître et leur roi, C'est pour l'une et pour l'autre une espèce de crime 860 Que de l'avoir reçu de moi. J'avois cru toutefois que l'exil volontaire Où l'amour paternel près d'elles m'eût réduit, Moi qui de mes travaux ne vois plus autre[38] fruit Que le malheur de vous déplaire, 865 Comme il délivreroit vos yeux D'une insupportable présence, A mes jours presque usés obtiendroit la licence D'aller finir sous d'autres cieux. C'étoit là mon dessein; mais cette même envie, 870 Qui me fait près de vous un si malheureux sort, Ne sauroit endurer ni l'éclat de ma vie, Ni l'obscurité de ma mort.
AGÉSILAS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'envie et la haine Ont persécuté les héros. 875 Hercule en sert d'exemple, et l'histoire en est pleine, Nous ne pouvons souffrir qu'ils meurent en repos. Cependant cet exil, ces retraites paisibles, Cet unique souhait d'y terminer leurs jours, Sont des mots bien choisis à remplir leurs discours: 880 Ils ont toujours leur grâce, ils sont toujours plausibles; Mais ils ne sont pas vrais toujours; Et souvent des périls, ou cachés ou visibles, Forcent notre prudence à nous mieux assurer Qu'ils ne veulent se figurer. 885 Je ne m'étonne point qu'avec tant de lumières Vous ayez prévu mes refus; Mais je m'étonne fort que les ayant prévus, Vous n'en ayez pu voir les raisons bien entières. Vous êtes un grand homme, et de plus mécontent: 890 J'avouerai plus encor, vous avez lieu de l'être. Ainsi de ce repos où votre ennui prétend Je dois prévoir en roi quel désordre peut naître, Et regarde en quels lieux il vous plaît de porter Des chagrins qu'en leur temps on peut voir éclater. 895 Ceux que prend pour exil ou choisit pour asile Ce dessein d'une mort tranquille, Des Perses et des Grecs séparent les États. L'assiette en est heureuse, et l'accès difficile; Leurs maîtres ont du cœur, leurs peuples ont des bras; Ils viennent de nous joindre avec une puissance A beaucoup espérer, à craindre beaucoup d'eux; Et c'est mettre en leurs mains une étrange balance, Que de mettre à leur tête un guerrier si fameux. C'est vous qui les donnez l'un et l'autre à la Grèce: 905 L'un fut ami du Perse[39], et l'autre son sujet. Le service est bien grand, mais aussi je confesse Qu'on peut ne pas bien voir tout le fond du projet. Votre intérêt s'y mêle en les prenant pour gendres; Et si par des liens et si forts et si tendres 910 Vous pouvez aujourd'hui les attacher à vous, Vous vous les donnez plus qu'à nous. Si malgré le secours, si malgré les services Qu'un ami doit à l'autre, un sujet à son roi, Vous les avez tous deux arrachés à leur foi, 915 Sans aucun droit sur eux, sans aucuns bons offices, Avec quelle facilité N'immoleront-ils point une amitié nouvelle A votre courage irrité, Quand vous ferez agir toute l'autorité 920 De l'amour conjugale et de la paternelle, Et que l'occasion aura d'heureux moments Qui flattent vos ressentiments? Vous ne nous laissez aucun gage: Votre sang tout entier passe avec vous chez eux. 925 Voyez donc ce projet comme je l'envisage, Et dites si pour nous il n'a rien de douteux. Vous avez jusqu'ici fait paroître un vrai zèle, Un cœur si généreux, une âme si fidèle, Que par toute la Grèce on vous loue à l'envi; 930 Mais le temps quelquefois inspire une autre envie. Comme vous, Thémistocle avoit fort bien servi, Et dans la cour de Perse il a fini sa vie.
LYSANDER.
Si c'est avec raison que je suis mécontent, Si vous-même avouez que j'ai lieu de me plaindre, 935 Et si jusqu'à ce point on me croit important Que mes ressentiments puissent vous être à craindre, Oserois-je vous demander Ce que vous a fait Lysander Pour leur donner ici chaque jour de quoi naître, 940 Seigneur? et s'il est vrai qu'un homme tel que moi, Quand il est mécontent, peut desservir son roi, Pourquoi me forcez-vous à l'être? Quelque avis que je donne, il n'est point écouté; Quelque emploi que j'embrasse, il m'est soudain ôté: 945 Me choisir pour appui, c'est courir à sa perte. Vous changez en tous lieux les ordres que j'ai mis; Et comme s'il falloit agir à guerre ouverte, Vous détruisez tous mes amis, Ces amis dont pour vous je gagnai les suffrages 950 Quand il fallut aux Grecs élire un général[40], Eux qui vous ont soumis les plus nobles courages, Et fait ce haut pouvoir qui leur est si fatal: Leur seul amour pour moi les livre à leur ruine; Il leur coûte l'honneur, l'autorité, le bien; 955 Cependant plus j'y songe, et plus je m'examine, Moins je trouve, Seigneur, à me reprocher rien.
AGÉSILAS.
Dites tout: vous avez la mémoire trop bonne Pour avoir oublié que vous me fîtes roi, Lorsqu'on balança ma couronne 960 Entre Léotychide[41] et moi. Peut-être n'osez-vous me vanter un service Qui ne me rendit que justice, Puisque nos lois vouloient ce qu'il sut maintenir; Mais moi qui l'ai reçu, je veux m'en souvenir. 965 Vous m'avez donc fait roi, vous m'avez de la Grèce Contre celui de Perse établi général; Et quand je sens dans l'âme une ardeur qui me presse De ne m'en revancher pas mal, A peine sommes-nous arrivés dans Éphèse, 970 Où de nos alliés j'ai mis le rendez-vous, Que sans considérer si j'en serai jaloux, Ou s'il se peut que je m'en taise, Vous vous saisissez par vos mains De plus que votre récompense; 975 Et tirant toute à vous la suprême puissance, Vous me laissez des titres vains. On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire; On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère; On pense avoir tout fait quand on vous a parlé. 980 Mon palais près du vôtre est un lieu désolé; Et le généralat comme le diadème M'érige sous votre ordre en fantôme éclatant, En colosse d'État qui de vous seul attend L'âme qu'il n'a pas de lui-même, 985 Et que vous seul faites aller Où pour vos intérêts il le faut étaler. Général en idée, et monarque en peinture, De ces illustres noms pourrois-je faire cas S'il les falloit porter moins comme Agésilas 990 Que comme votre créature, Et montrer avec pompe au reste des humains En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains? Si vous m'avez fait roi, Lysander, je veux l'être. Soyez-moi bon sujet, je vous serai bon maître; 995 Mais ne prétendez plus partager avec moi Ni la puissance ni l'emploi. Si vous croyez qu'un sceptre accable qui le porte, A moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids, Laissez discerner à mon choix 1000 Quelle main à m'aider pourroit être assez forte. Vous aurez bonne part à des emplois si doux, Quand vous pourrez m'en laisser faire; Mais soyez sûr aussi d'un succès tout contraire, Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous[42]. 1005 Je passe à vos amis qu'il m'a fallu détruire. Si dans votre vrai rang je voulois vous réduire, Et d'un pouvoir surpris saper[43] les fondements, Ils étoient tout à vous; et par reconnoissance D'en avoir reçu leur puissance, 1010 Ils ne considéroient que vos commandements. Vous seul les aviez faits souverains dans leurs villes, Et j'y verrois encor mes ordres inutiles, A moins que d'avoir mis leur tyrannie à bas, Et changé comme vous la face des États. 1015 Chez tous nos Grecs asiatiques Votre pouvoir naissant trouva des républiques, Que sous votre cabale il vous plut asservir: La vieille liberté, si chère à leurs ancêtres, Y fut partout forcée à recevoir dix maîtres[44]; 1020 Et dès qu'on murmuroit de se la voir ravir, On voyoit par votre ordre immoler les plus braves A l'empire de vos esclaves. J'ai tiré de ce joug les peuples opprimés: En leur premier état j'ai remis toutes choses; 1025 Et la gloire d'agir par de plus justes causes A produit des effets plus doux et plus aimés. J'ai fait, à votre exemple, ici des créatures, Mais sans verser de sang, sans causer de murmures; Et comme vos tyrans prenoient de vous la loi, 1030 Comme ils étoient à vous, les peuples sont à moi. Voilà quelles raisons ôtent à vos services Ce qu'ils vous semblent mériter, Et colorent ces injustices Dont vous avez raison de vous mécontenter. 1035 Si d'abord elles ont quelque chose d'étrange, Repassez-les deux fois au fond de votre cœur; Changez, si vous pouvez, de conduite et d'humeur; Mais n'espérez pas que je change.
LYSANDER.
S'il ne m'est pas permis d'espérer rien de tel, 1040 Du moins, grâces aux Dieux, je ne vois dans vos plaintes Que des raisons d'État et de jalouses craintes, Qui me font malheureux, et non pas criminel. Non, Seigneur, que je veuille être assez téméraire Pour oser d'injustice accuser mes malheurs: 1045 L'action la plus belle a diverses couleurs; Et lorsqu'un roi prononce, un sujet doit se taire. Je voudrois seulement vous faire souvenir Que j'ai près de trente ans commandé nos armées Sans avoir amassé que ces nobles fumées[45] 1050 Qui gardent les noms de finir[46]. Sparte, pour qui j'allois de victoire en victoire, M'a toujours vu pour fruit n'en vouloir que la gloire, Et faire en son épargne entrer tous les trésors Des peuples subjugués par mes heureux efforts. 1055 Vous-même le savez, que quoi qu'on m'ait vu faire, Mes filles n'ont pour dot que le nom de leur père[47]; Tant il est vrai, Seigneur, qu'en un si long emploi J'ai tout fait pour l'État, et n'ai rien fait pour moi. Dans ce manque de bien Cotys et Spitridate, 1060 L'un roi, l'autre en pouvoir égal peut-être aux rois, M'ont assez estimé pour y borner leur choix; Et quand de les pourvoir un doux espoir me flatte, Vous semblez m'envier un bien Qui fait ma récompense, et ne vous coûte rien. 1065
AGÉSILAS.
Il nous seroit honteux que des mains étrangères Vous payassent pour nous de ce qui vous est dû. Tôt ou tard le mérite a ses justes salaires, Et son prix croît souvent, plus il est attendu. D'ailleurs n'auroit-on pas quelque lieu de vous dire, 1070 Si je vous permettois d'accepter ces partis, Qu'amenant avec nous Spitridate et Cotys, Vous auriez fait pour vous plus que pour notre empire? Que vos seuls intérêts vous auroient fait agir? Et pourriez-vous enfin l'entendre sans rougir? 1075 Vos filles sont d'un sang que Sparte aime et révère Assez pour les payer des services d'un père. Je veux bien en répondre, et moi-même au besoin J'en ferai mon affaire, et prendrai tout le soin.
LYSANDER.
Je n'attendois, Seigneur, qu'un mot si favorable 1080 Pour finir envers vous mes importunités; Et je ne craindrai plus qu'aucun malheur m'accable, Puisque vous avez ces bontés. Aglatide surtout aura l'âme ravie De perdre[48] un époux à ce prix; 1085 Et moi, pour me venger de vos plus durs mépris, Je veux tout de nouveau vous consacrer ma vie.
SCÈNE II.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'un peu d'amour que j'eus Aglatide a parlé: Son père qui l'a su dans son âme s'en flatte; Et sur ce vain espoir il part tout consolé 1090 Du refus que j'en fais aux vœux de Spitridate: Tu l'as vu, Xénoclès, tout d'un coup s'adoucir.
XÉNOCLÈS.
Oui; mais enfin, Seigneur, il est temps de le dire, Tout soumis qu'il paroît, apprenez qu'il conspire, Et par où sa vengeance espère y réussir. 1095 Ce confident choisi, Cléon d'Halicarnasse, Dont l'éloquence a tant d'éclat, Lui vend une harangue à renverser l'État[49], Et le mettre bientôt lui-même en votre place. En voici la copie, et je la viens d'avoir 1100 D'un des siens sur qui l'or me donne tout pouvoir, De l'esclave Damis, qui sert de secrétaire A cet orateur mercenaire, Et plus mercenaire que lui, Pour être mieux payé vous les[50] livre aujourd'hui. 1105 On y soutient, Seigneur, que notre république Va bientôt voir ses rois devenir ses tyrans, A moins que d'en choisir de trois ans en trois ans, Et non plus suivant l'ordre antique Qui règle ce choix par le sang; 1110 Mais qu'indifféremment elle doit à ce rang Élever le mérite et les rares services. J'ignore quels sont les complices; Mais il pourra d'Éphèse écrire à ses amis; Et soudain le paquet entre vos mains remis 1115 Vous instruira de toutes choses. Cependant j'ai fait mon devoir. Vous voyez le dessein, vous en savez les causes; Votre perte en dépend: c'est à vous d'y pourvoir.
AGÉSILAS.
A te dire le vrai, l'affaire m'embarrasse; 1120 J'ai peine à démêler ce qu'il faut que je fasse, Tant la confusion de mes raisonnements Étonne mes ressentiments. Lysander m'a servi: j'aurois une âme ingrate Si je méconnoissois ce que je tiens de lui; 1125 Il a servi l'État, et si son crime éclate, Il y trouvera de l'appui. Je sens que ma reconnoissance Ne cherche qu'un moyen de le mettre à couvert; Mais enfin il y va de toute ma puissance: 1130 Si je ne le perds, il me perd. Ce que veut l'intérêt, la prudence ne l'ose; Tu peux juger par là du désordre où je suis. Je vois qu'il faut le perdre; et plus je m'y dispose, Plus je doute si je le puis. 1135 Sparte est un État populaire, Qui ne donne à ses rois qu'un pouvoir limité: On peut y tout dire et tout faire Sous ce grand nom de liberté. Si je suis souverain en tête d'une armée, 1140 Je n'ai que ma voix au sénat; Il faut y rendre compte; et tant de renommée Y peut avoir déjà quelque ligue formée Pour autoriser l'attentat. Ce prétexte flatteur de la cause publique, 1145 Dont il le couvrira, si je le mets au jour, Tournera bien des yeux vers cette politique Qui met chacun en droit de régner à son tour. Cet espoir y pourra toucher plus d'un courage; Et quand sur Lysander j'aurai fait choir l'orage, 1150 Mille autres, comme lui jaloux ou mécontents, Se promettront plus d'heur à mieux choisir leur temps. Ainsi de toutes parts le péril m'environne: Si je veux le punir, j'expose ma couronne; Et si je lui fais grâce, ou veux dissimuler, 1155 Je dois craindre....
XÉNOCLÈS.
Cotys, Seigneur, vous veut parler[51].
AGÉSILAS.
Voyons quelle est sa flamme, avant que de résoudre S'il nous faudra lancer ou retenir la foudre.
SCÈNE III.
AGÉSILAS, COTYS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Si vous n'êtes, Seigneur, plus mon ami qu'amant, Vous me voudrez du mal avec quelque justice; 1160 Mais vous m'êtes trop cher, pour souffrir aisément Que vous vous attachiez au père d'Elpinice: Non qu'entre un si grand homme et moi Ce qu'on voit de froideur prépare aucune haine; Mais c'est assez pour voir cet hymen avec peine 1165 Qu'un sujet déplaise à son roi. D'ailleurs je n'ai pas cru votre âme fort éprise: Sans l'avoir jamais vue, elle vous fut promise; Et la foi qui ne tient qu'à la raison d'État Souvent n'est qu'un devoir qui gêne, tyrannise, 1170 Et fait sur tout le cœur un secret attentat.
COTYS.
Seigneur, la personne est aimable: Je promis de l'aimer avant que de la voir, Et sentis à sa vue un accord agréable Entre mon cœur et mon devoir. 1175 La froideur toutefois que vous montrez au père M'en donne un peu pour elle, et me la rend moins chère: Non que j'ose après vos refus Vous assurer encor que je ne l'aime plus. Comme avec ma parole il nous falloit la vôtre, 1180 Vous dégagez ma foi, mon devoir, mon honneur; Mais si vous en voulez dégager tout mon cœur, Il faut l'engager à quelque autre.
AGÉSILAS.
Choisissez, choisissez, et s'il est quelque objet A Sparte, ou dans toute la Grèce, 1185 Qui puisse de ce cœur mériter la tendresse, Tenez-vous sûr d'un prompt effet. En est-il qui vous touche? en est-il qui vous plaise?
COTYS.
Il en est, oui, Seigneur, il en est dans Éphèse; Et pour faire en ce cœur naître un nouvel amour, 1190 Il ne faut point aller plus loin que votre cour: L'éclat et les vertus de l'illustre Mandane....
AGÉSILAS.
Que dites-vous, Seigneur? et quel est ce desir? Quand par toute la Grèce on vous donne à choisir. Vous choisissez une Persane! 1195 Pensez-y bien, de grâce, et ne nous forcez pas, Nous qui vous aimons, à connoître Que pressé d'un amour, qui ne vient pas de naître. Vous ne venez à moi que pour suivre ses pas[52].
COTYS.
Mon amour en ces lieux ne cherchoit qu'Elpinice; 1200 Mes yeux ont rencontré Mandane par hasard; Et quand ce même amour, de vos froideurs complice, S'est voulu pour vous plaire attacher autre part, Les siens ont attiré toute la déférence Que j'ai cru devoir rendre[53] à votre aversion; 1205 Et je l'ai regardée, après votre alliance, Bien moins Persane de naissance Que Grecque par adoption.
AGÉSILAS.
Ce sont subtilités que l'amour vous suggère, Dont nous voyons pour nous les succès incertains. 1210 Ne pourriez-vous, Seigneur, d'une amitié si chère Mettre le grand dépôt en de plus sûres mains? Pausanias[54] et moi nous avons des parentes; Et jamais un vrai roi ne fait un digne choix S'il ne s'allie au sang des rois. 1215
COTYS.
Quand on aime, on se fait des règles différentes. Spitridate a du nom et de la qualité; Sans trône, il a d'un roi le pouvoir en partage; Votre Grèce en reçoit un pareil avantage; Et le sang n'y met pas tant d'inégalité, 1220 Que l'amour où sa sœur m'engage Ravale fort ma dignité. Se peut-il qu'en l'aimant ma gloire se hasarde Après l'exemple d'un grand roi, Qui, tout grand roi qu'il est, l'estime et la regarde 1225 Avec les mêmes yeux que moi? Si ce bruit n'est point faux, mon mal est sans remède; Car enfin c'est un roi dont il me faut l'appui. Adieu, Seigneur: je la lui cède, Mais je ne la cède qu'à lui. 1230
SCÈNE IV.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'où sait-il, Xénoclès, d'où sait-il que je l'aime? Je ne l'ai dit qu'à toi: m'aurois-tu découvert?
XÉNOCLÈS.
Si j'ose vous parler, Seigneur, à cœur ouvert, Il ne le sait que de vous-même. L'éclat de ces faveurs dont vous enveloppez 1235 De votre faux secret le chatouilleux mystère, Dit si haut, malgré vous, ce que vous pensez taire, Que vous êtes ici le seul que vous trompez. De si brillants dehors font un grand jour dans l'âme; Et quelque illusion qui puisse vous flatter, 1240 Plus ils déguisent votre flamme, Plus au travers du voile ils la font éclater.
AGÉSILAS.
Quoi? la civilité, l'accueil, la déférence, Ce que pour le beau sexe on a de complaisance, Ce qu'on lui rend d'honneur[55], tout passe pour amour? 1245
XÉNOCLÈS.
Il est bien malaisé qu'aux yeux de votre cour Il passe pour indifférence; Et c'est l'en avouer assez ouvertement Que refuser Mandane aux vœux d'un autre amant. Mais qu'importe après tout? Si du plus grand courage 1250 Le vrai mérite a droit d'attendre un plein hommage, Seroit-il honteux de l'aimer?
AGÉSILAS.
Non, et même avec gloire on s'en laisse charmer; Mais un roi, que son trône à d'autres soins engage, Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plaît 1255 Et que de sa grandeur y consent l'intérêt. Vois donc si ma peine est légère: Sparte ne permet point aux fils d'une étrangère De porter son sceptre en leur main; Cependant à mes yeux Mandane a su trop plaire; 1260 Je veux cacher ma flamme, et je le veux en vain. Empêcher son hymen, c'est lui faire injustice; L'épouser, c'est blesser nos lois; Et même il n'est pas sûr que j'emporte son choix. La donner à Cotys, c'est me faire un supplice; 1265 M'opposer à ses vœux, c'est le joindre au parti Que déjà contre moi Lysander a pu faire; Et s'il a le bonheur de ne lui pas déplaire, J'en recevrai peut-être un honteux démenti. Que ma confusion, que mon trouble est extrême! 1270 Je me défends d'aimer, et j'aime; Et je sens tout mon cœur balancé nuit et jour Entre l'orgueil du diadème Et les doux espoirs de l'amour. En qualité de roi, j'ai pour ma gloire à craindre, 1275 En qualité d'amant, je vois mon sort à plaindre: Mon trône avec mes vœux ne souffre aucun accord, Et ce que je me dois me reproche sans cesse Que je ne suis pas assez fort Pour triompher de ma foiblesse. 1280
XÉNOCLÈS.
Toutefois il est temps ou de vous déclarer, Ou de céder l'objet qui vous fait soupirer.
AGÉSILAS.
Le plus sûr, Xénoclès, n'est pas le plus facile. Cherche-moi Spitridate, et l'amène en ce lieu; Et nous verrons après s'il n'est point de milieu 1285 Entre le charmant et l'utile.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[37] L'édition de 1682 a seule veut, au lieu de peut.
[38] L'édition de 1692 et Voltaire (1764) ont changé autre en d'autre.
[39] On lit: «de Perse,» dans les éditions de 1682, de 1692 et dans celle de Voltaire (1764): c'est probablement une erreur.
[40] Voyez plus haut, p. 12, note 18.
[41] Après la mort du roi Agis, frère d'Agésilas, Lysandre porta ce dernier au trône, en soutenant que Léotychide était bâtard, qu'il n'était point le fils d'Agis, mais d'Alcibiade. Voyez la Vie d'Agésilas, chapitre III.
[42] «Qu'il me soit permis de dire ici que, dans mon enfance, le P. de Tournemine, jésuite, partisan outré de Corneille, et ennemi de Racine, qu'il regardait comme janséniste, me faisait remarquer ce morceau (à partir du vers 976), qu'il préférait à toutes les pièces de Racine.» (Voltaire, Préface d'Agésilas.)--L'idée première de cette partie de la scène est dans le rapide entretien rapporté deux fois par Plutarque, dans la Vie de Lysandre, chapitre XXIII, et dans la Vie d'Agésilas, chapitre VIII. On peut voir aussi l'Histoire grecque de Xénophon, livre III, chapitre IV, 8 et 9.
[43] Il y a ici une faute étrange dans l'édition de 1682: frapper, pour saper.
[44] «En toutes les villes où il passoit, si elles estoyent gouuernées par authorité du peuple, ou qu'il y eust quelque autre sorte de gouuernement, il (Lysandre) y laissoit en chacune vn capitaine ou gouuerneur lacedœmonien, auec vn conseil de dix officiers, de ceux qui parauant auoyent eu amitié et intelligence auec luy.» (Plutarque, Vie de Lysandre, chapitre XIII.)
[45] «La pauvreté de Lysander, qui vint à estre descouuerte à sa mort, rendit sa vertu plus claire et plus illustre qu'elle n'estoit en son viuant, quand on veid que de tant d'or et d'argent qui estoit passé par ses mains.... jamais il n'en auoit aggrandy ny augmenté sa maison d'vne seule maille.» (Plutarque, Vie de Lysandre, chapitre XXX, traduction d'Amyot.)
[46] Malherbe a dit à la fin d'une de ses odes:
Apollon, à portes ouvertes, Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir.
Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 188, pièce LIII.
[47] Voyez plus haut, p. 8, note 11.
[48] On lit prendre, au lieu de perdre, dans l'édition de 1692.
[49] Voyez ci-dessus, p. 37, note 32.
[50] Les (c'est-à-dire Lysandre et Cléon) est la leçon de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) y ont substitué la.
[51] Var. Cotys, Seigneur, veut vous parler. (1666 et 68)
[52] Var. Vous ne venez à nous que pour suivre ses pas. (1666 et 68)
[53] Le mot rendre est omis dans l'édition de 1682.
[54] Pausanias fut pendant plusieurs années roi de Lacédémone avec Agésilas. Les Spartiates le bannirent l'an 395 avant Jésus-Christ.
[55] Les éditions de 1666 et de 1668 portent d'honneurs, au pluriel.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SPITRIDATE, ELPINICE.
SPITRIDATE.
Agésilas me mande; il est temps d'éclater. Que me permettez-vous, Madame, de lui dire? M'en désavouerez-vous si j'ose me vanter Que c'est pour vous que je soupire, 1290 Que je crois mes soupirs assez bien écoutés Pour vous fermer le cœur et l'oreille à tous autres, Et que dans vos regards je vois quelques bontés Qui semblent m'assurer des vôtres?
ELPINICE.
Que serviroit, Seigneur, de vous y hasarder? 1295 Suis-je moins que ma sœur fille de Lysander? Et la raison d'État qui rompt votre hyménée Regarde-t-elle plus la jeune que l'aînée? S'il n'eût point à Cotys refusé votre sœur, J'eusse osé présumer qu'il eût aimé la mienne; 1300 Et m'aurois dit moi-même, avec quelque douceur: «Il se l'est réservée, et veut bien qu'on m'obtienne.» Mais il aime Mandane; et ce prince, jaloux De ce que peut ici le grand nom de mon père, N'a pour lui qu'une haine obstinée et sévère 1305 Qui ne lui peut souffrir de gendres tels que vous.
SPITRIDATE.
Puisqu'il aime ma sœur, cet amour est un gage Qui me répond de son suffrage: Ses desirs prendront loi de mes propres desirs; Et son feu pour les satisfaire 1310 N'a pas moins besoin de me plaire, Que j'en ai de lui voir approuver mes soupirs. Madame, on est bien fort quand on parle soi-même, Et qu'on peut dire au souverain: «J'aime et je suis aimé, vous aimez comme j'aime; 1315 Achevez mon bonheur, j'ai le vôtre en ma main.»
ELPINICE.
Vous ne songez qu'à vous, et dans votre âme éprise Vos vœux se tiennent sûrs d'un prompt et plein effet. Mais que fera Cotys, à qui je suis promise? Me rendra-t-il ma foi s'il n'est point satisfait? 1320
SPITRIDATE.
La perte de ma sœur lui servira de guide A tourner ses desirs du côté d'Aglatide. D'ailleurs que pourra-t-il, si contre Agésilas Ce grand homme ni moi nous ne le servons pas?
ELPINICE.
Il a parole de mon père 1325 Que vous n'obtiendrez rien à moins qu'il soit content; Et mon père n'est pas un esprit inconstant Qui donne une parole incertaine et légère. Je vous le dis encor, Seigneur, pensez-y bien: Cotys aura Mandane, ou vous n'obtiendrez rien. 1330
SPITRIDATE.
Dites, dites un mot, et ma flamme enhardie....
ELPINICE.
Que voulez-vous que je vous die? Je suis sujette et fille, et j'ai promis ma foi; Je dépends d'un amant, et d'un père, et d'un roi.
SPITRIDATE.
N'importe, ce grand mot produiroit des miracles. 1335 Un amant avoué renverse tous obstacles: Tout lui devient possible, il fléchit les parents, Triomphe des rivaux, et brave les tyrans. Dites donc, m'aimez-vous?
ELPINICE.
Que ma sœur est heureuse.
SPITRIDATE.
Quand mon amour pour vous la laisse sans amant, 1340 Son destin est-il si charmant Que vous en soyez envieuse?
ELPINICE.
Elle est indifférente, et ne s'attache à rien.
SPITRIDATE.
Et vous?
ELPINICE.
Que n'ai-je un cœur qui soit comme le sien!
SPITRIDATE.
Le vôtre est-il moins insensible? 1345
ELPINICE.
S'il ne tenoit qu'à lui que tout vous fût possible, Le devoir et l'amour....
SPITRIDATE.
Ah! Madame, achevez: Le devoir et l'amour, que vous feroient-ils faire?
ELPINICE.
Voyez le Roi, voyez Cotys, voyez mon père: Fléchissez, triomphez, bravez, 1350 Seigneur, mais laissez-moi me taire.
SPITRIDATE[56].
Venez, ma sœur, venez aider mes tristes feux A combattre un injuste et rigoureux silence.
ELPINICE.
Hélas! il est si bien de leur intelligence, Qu'il vous dit plus que je ne veux. 1355 J'en dois rougir. Adieu: voyez avec Madame Le moyen le plus propre à servir votre flamme. Des trois dont je dépens elle peut tout sur deux: L'un hautement l'adore, et l'autre au fond de l'âme; Et son destin lui-même, ainsi que notre sort, 1360 Dépend de les mettre d'accord.
SCÈNE II.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Il est temps de résoudre avec quel artifice Vous pourrez en venir à bout, Vous, ma sœur, qui tantôt me répondiez de tout, Si j'avois le cœur d'Elpinice. 1365 Il est à moi ce cœur, son silence le dit, Son adieu le fait voir, sa fuite le proteste; Et si je n'obtiens pas le reste, Vous manquez de parole, ou du moins de crédit.
MANDANE.
Si le don de ma main vous peut donner la sienne, 1370 Je vous sacrifierai tout ce que j'ai promis; Mais vous, répondez-vous que ce don vous l'obtienne, Et qu'il mette d'accord de si fiers ennemis? Le Roi, qui vous refuse à Lysander pour gendre, Y consentira-t-il si vous m'offrez à lui? 1375 Et s'il peut à ce prix le permettre aujourd'hui, Lysander voudra-t-il se rendre? Lui qui ne vous remet votre première foi Qu'en faveur de l'amour que Cotys fait paroître, Ne vous fait-il pas cette loi 1380 Que sans le rendre heureux vous ne le sauriez être?
SPITRIDATE.
Cotys de cet espoir ose en vain se flatter: L'amour d'Agésilas à son amour s'oppose.
MANDANE.
Et si vous ne pensez à le mieux écouter, Lysander d'Elpinice en sa faveur dispose. 1385
SPITRIDATE.
Ne me cachez rien, vous l'aimez.
MANDANE.
Comme vous aimez Elpinice.
SPITRIDATE.
Mais vous m'avez promis un entier sacrifice.
MANDANE.
Oui, s'il peut être utile aux vœux que vous formez.
SPITRIDATE.
Que ne peut point un roi?
MANDANE.
Quels droits n'a point un père?
SPITRIDATE.
Inexorable sœur!
MANDANE.
Impitoyable frère, Qui voulez que j'éteigne un feu digne de moi, Et ne sauriez vous faire une pareille loi!
SPITRIDATE.
Hélas! considérez....
MANDANE.
Considérez vous-même....
SPITRIDATE.
Que j'aime, et que je suis aimé. 1395
MANDANE.
Que je suis aimée, et que j'aime.
SPITRIDATE.
N'égalez point au mien un feu mal allumé: Le sexe vous apprend à régner sur vos âmes.
MANDANE.
Dites qu'il nous apprend à renfermer nos flammes; Dites que votre ardeur, à force d'éclater, 1400 S'exhale, se dissipe, ou du moins s'exténue, Quand la nôtre grossit sous cette retenue, Dont le joug odieux ne sert qu'à l'irriter. Je vous parle, Seigneur, avec une âme ouverte; Et si je vous voyois capable de raison, 1405 Si quand l'amour domine, elle étoit de saison....
SPITRIDATE.
Ah! si quelque lumière enfin vous est offerte, Expliquez-vous, de grâce, et pour le commun bien, Vous ni moi ne négligeons rien.
MANDANE.
Notre amour à tous deux ne rencontre qu'obstacles 1410 Presque impossibles à forcer; Et si pour nous le ciel n'est prodigue en miracles, Nous espérons en vain nous en débarrasser. Tirons-nous une fois de cette servitude Qui nous fait un destin si rude. 1415 Bravons Agésilas, Cotys et Lysander: Qu'ils s'accordent sans nous, s'ils peuvent s'accorder. Dirai-je tout? cessons d'aimer et de prétendre, Et nous cesserons d'en dépendre.
SPITRIDATE.
N'aimer plus! Ah! ma sœur!
MANDANE.
J'en soupire à mon tour; 1420 Mais un grand cœur doit être au-dessus de l'amour. Quel qu'en soit le pouvoir, quelle qu'en soit l'atteinte, Deux ou trois soupirs étouffés, Un moment de murmure, une heure de contrainte, Un orgueil noble et ferme, et vous en triomphez. 1425 N'avons-nous secoué le joug de notre prince Que pour choisir des fers dans une autre province? Ne cherchons-nous ici que d'illustres tyrans, Dont les chaînes plus glorieuses Soumettent nos destins aux obscurs différends 1430 De leurs haines mystérieuses? Ne cherchons-nous ici que les occasions De fournir de matière à leurs divisions, Et de nous imposer un plus rude esclavage Par la nécessité d'obtenir leur suffrage? 1435 Puisque nous y cherchons tous deux la liberté, Tâchons de la goûter, Seigneur, en sûreté: Réduisons nos souhaits à la cause publique, N'aimons plus que par politique, Et dans la conjoncture où le ciel nous a mis, 1440 Faisons des protecteurs, sans faire d'ennemis. A quel propos aimer, quand ce n'est que déplaire A qui nous peut nuire ou servir? S'il nous en faut l'appui, pourquoi nous le ravir? Pourquoi nous attirer sa haine et sa colère? 1445
SPITRIDATE.
Oui, ma sœur, et j'en suis d'accord: Agésilas, ici maître de notre sort, Peut nous abandonner à la Perse irritée, Et nous laisser rentrer, malgré tout notre effort, Sous la captivité que nous avons quittée. 1450 Cotys ni Lysander ne nous soutiendront pas, S'il faut que sa colère à nous perdre s'applique. Aimez, aimez-le donc, du moins par politique, Ce redoutable Agésilas.
MANDANE.
Voulez-vous que je le prévienne, 1455 Et qu'en dépit de la pudeur D'un amour commandé l'obéissante ardeur Fasse éclater ma flamme auparavant la sienne[57]? On dit que je lui plais, qu'il soupire en secret, Qu'il retient, qu'il combat ses desirs à regret; 1460 Et cette vanité qui nous est naturelle Veut croire ainsi que vous qu'on en juge assez bien; Mais enfin c'est un feu sans aucune étincelle: J'en crois ce qu'on en dit, et n'en sais encor rien. S'il m'aime, un tel silence est la marque certaine 1465 Qu'il craint Sparte et ses dures lois; Qu'il voit qu'en m'épousant, s'il peut m'y faire reine, Il ne peut lui donner des rois[58]; Que sa gloire....
SPITRIDATE.
Ma sœur, l'amour vaincra sans doute: Ce héros est à vous, quelques lois qu'il redoute; 1470 Et si par la prière il ne les peut fléchir, Ses victoires auront de quoi l'en affranchir. Ces lois, ces mêmes lois s'imposeront silence A l'aspect de tant de vertus; Ou Sparte l'avouera d'un peu de violence, 1475 Après tant d'ennemis à ses pieds abattus.
MANDANE.
C'est vous flatter beaucoup en faveur d'Elpinice, Que ce prince après tout ne vous peut accorder Sans une éclatante injustice, A moins que vous ayez l'aveu de Lysander. 1480 D'ailleurs en exiger un hymen qui le gêne, Et lui faire des lois au milieu de sa cour, N'est-ce point hautement lui demander sa haine, Quand vous lui promettez l'objet de son amour?
SPITRIDATE.
Si vous saviez, ma sœur, aimer autant que j'aime....
MANDANE.
Si vous saviez, mon frère, aimer comme je fais, Vous sauriez ce que c'est que s'immoler soi-même, Et faire violence à de si doux souhaits. Je vous en parle en vain. Allez, frère barbare, Voir à quoi Lysander se résoudra pour vous; 1490 Et si d'Agésilas la flamme se déclare, J'en mourrai, mais je m'y résous.
SCÈNE III.
SPITRIDATE, MANDANE, AGLATIDE.
AGLATIDE.
Vous me quittez, Seigneur; mais vous croyez-vous quitte, Et que ce soit assez que de me rendre à moi?
SPITRIDATE.
Après tant de froideurs pour mon peu de mérite, 1495 Est-ce vous mal servir que reprendre ma foi?
AGLATIDE.
Non; mais le pouvez-vous, à moins que je la rende? Et si je vous la rends, savez-vous à quel prix?
SPITRIDATE.
Je ne crois pas pour vous cette perte si grande, Que vous en souhaitiez d'autre que vos mépris. 1500
AGLATIDE.
Moi, des mépris pour vous!
SPITRIDATE.
C'est ainsi que j'appelle Un feu si bien promis, et si mal allumé.
AGLATIDE.
Si je ne vous aimois, je vous aurois aimé, Mon devoir m'en étoit un garant trop fidèle.
SPITRIDATE.
Il ne vous répondoit que d'agir un peu tard, 1505 Et laissoit beaucoup au hasard. Votre ordre cependant vers une autre me chasse, Et vous avez quitté la place à votre sœur.
AGLATIDE.
Si je vous ai donné de quoi remplir la place, Ne me devez-vous point de quoi remplir mon cœur?
SPITRIDATE.
J'en suis au désespoir; mais je n'ai point de frère Que je puisse à mon tour vous prier d'accepter.
AGLATIDE.
Si vous n'en avez point par qui me satisfaire, Vous avez une sœur qui vous peut acquitter: Elle a trop d'un amant; et si sa flamme heureuse 1515 Me renvoyoit celui dont elle ne veut plus, Je ne suis point d'humeur fâcheuse, Et m'accommoderois bientôt de ses refus.
SPITRIDATE.
De tout mon cœur je l'en conjure: Envoyez-lui Cotys, ou même Agésilas, 1520 Ma sœur, et prenez soin d'apaiser ce murmure, Qui cherche à m'imputer des sentiments ingrats. Je vous laisse entre vous faire ce grand partage, Et vais chez Lysander voir quel sera le mien. Madame, vous voyez, je ne puis davantage; 1525 Et qui fait ce qu'il peut n'est plus garant de rien.
SCÈNE IV.
AGLATIDE, MANDANE.
AGLATIDE.
Vous pourrez-vous résoudre à payer pour ce frère, Madame, et de deux rois daignant en choisir un, Me donner en sa place, ou le plus importun, Ou le moins digne de vous plaire? 1530
MANDANE.
Hélas!
AGLATIDE.
Je n'entends pas des mieux Comme il faut qu'un hélas s'explique; Et lorsqu'on se retranche au langage des yeux, Je suis muette à la réplique[59].
MANDANE.
Pourquoi mieux expliquer quel est mon déplaisir? 1535 Il ne se fait que trop entendre.
AGLATIDE.
Si j'avois comme vous de deux rois à choisir, Mes déplaisirs auroient peu de chose à prétendre. Parlez donc, et de bonne foi: Acquittez par ce choix Spitridate envers moi. 1540 Ils sont tous deux à vous.
MANDANE.
Je n'y suis pas moi-même.
AGLATIDE.
Qui des deux est l'aimé?
MANDANE.
Qu'importe lequel j'aime, Si le plus digne amour, de quoi qu'il soit d'accord, Ne peut décider de mon sort?
AGLATIDE.
Ainsi je dois perdre espérance 1545 D'obtenir de vous aucun d'eux?
MANDANE.
Donnez-moi votre indifférence, Et je vous les donne tous deux.
AGLATIDE.
C'en seroit un peu trop: leur mérite est si rare, Qu'il en faut être plus avare. 1550
MANDANE.
Il est grand, mais bien moins que la félicité De votre insensibilité.
AGLATIDE.
Ne me prenez point tant pour une âme insensible: Je l'ai tendre, et qui souffre aisément de beaux feux; Mais je sais ne vouloir que ce qui m'est possible, 1555 Quand je ne puis ce que je veux.
MANDANE.
Laissez donc faire au ciel, au temps, à la fortune: Ne voulez que ce qu'ils voudront; Et sans prendre[60] d'attache, ou d'idée importune, Attendez en repos les cœurs qui se rendront. 1560
AGLATIDE.
Il m'en pourroit coûter mes plus belles années Avant qu'ainsi deux rois en devinssent le prix; Et j'aime mieux borner mes bonnes destinées Au plus digne de vos mépris.
MANDANE.
Donnez-moi donc, Madame, un cœur comme le vôtre, Et je vous les redonne une seconde fois; Ou si c'est trop de l'un et l'autre, Laissez-m'en le rebut, et prenez-en le choix.
AGLATIDE.
Si vous leur ordonniez à tous deux de m'en croire, Et que l'obéissance eût pour eux quelque appas[61], 1570 Peut-être que mon choix satisferoit ma gloire, Et qu'enfin mon rebut ne vous déplairoit pas.
MANDANE.
Qui peut vous assurer de cette obéissance? Les rois, même en amour, savent mal obéir; Et les plus enflammés s'efforcent de haïr 1575 Sitôt qu'on prend sur eux un peu trop de puissance.
AGLATIDE.
Je vois bien ce que c'est, vous voulez tout garder: Il est honteux de rendre une de vos conquêtes, Et quoi qu'au plus heureux le cœur veuille accorder, L'œil règne avec plaisir sur deux si grandes têtes; 1580 Mais craignez que je n'use aussi de tous mes droits. Peut-être en ai-je encor de garder quelque empire Sur l'un et l'autre de ces rois, Bien qu'à l'envi pour vous l'un et l'autre soupire, Et si j'en laisse faire à mon esprit jaloux, 1585 Quoique la jalousie assez peu m'inquiète, Je ne sais s'ils pourront l'un ni l'autre pour vous Tout ce que votre cœur souhaite.
(A Cotys.)
Seigneur, vous le savez, ma sœur a votre foi[62], Et ne vous la rend que pour moi. 1590 Usez-en comme bon vous semble; Mais sachez que je me promets De ne vous la rendre jamais, A moins d'un roi qui vous ressemble.
SCÈNE V.
COTYS, MANDANE.
MANDANE.
L'étrange contre-temps que prend sa belle humeur! 1595 Et la froide galanterie D'affecter par bravade à tourner son malheur En importune raillerie! Son cœur l'en désavoue, et murmurant tout bas....
COTYS.
Que cette belle humeur soit véritable ou feinte, 1600 Tout ce qu'elle en prétend ne m'alarmeroit pas, Si le pouvoir d'Agésilas Ne me portoit dans l'âme une plus juste crainte. Pourrez-vous l'aimer?
MANDANE.
Non.
COTYS.
Pourrez-vous l'épouser?
MANDANE.
Vous-même, dites-moi, puis-je m'en excuser? 1605 Et quel bras, quel secours appeler à mon aide, Lorsqu'un frère me donne, et qu'un amant me cède?
COTYS.
N'imputez point à crime une civilité Qu'ici de général vouloit l'autorité.
MANDANE.
Souffrez-moi donc, Seigneur, la même déférence 1610 Qu'ici de nos destins demande l'assurance.
COTYS.
Vous céder par dépit, et d'un ton menaçant Faire voir qu'on pénètre au cœur du plus puissant, Qu'on sait de ses refus la plus secrète cause, Ce n'est pas tant céder l'objet de son amour, 1615 Que presser un rival de paroître en plein jour, Et montrer qu'à ses vœux hautement on s'oppose.
MANDANE.
Que sert de s'opposer aux vœux d'un tel rival, Qui n'a qu'à nous protéger mal Pour nous livrer à notre perte? 1620 Seroit-il d'un grand cœur de chercher à périr, Quand il voit une porte ouverte A régner avec gloire aux dépens d'un soupir?
COTYS.
Ah! le change vous plaît[63].
MANDANE.
Non, Seigneur, je vous aime; Mais je dois à mon frère, à ma gloire, à vous-même. D'un rival si puissant si nous perdons l'appui, Pourrons-nous du Persan nous défendre sans lui? L'espoir d'un renouement de la vieille alliance Flatte en vain votre amour et vos nouveaux desseins. Si vous ne remettez sa proie entre ses mains, 1630 Oserez-vous y prendre aucune confiance? Quant à mon frère et moi, si les Dieux irrités Nous font jamais rentrer dessous sa tyrannie, Comme il nous traitera d'esclaves révoltés, Le supplice l'attend, et moi l'ignominie. 1635 C'est ce que je saurai prévenir par ma mort; Mais jusque-là, Seigneur, permettez-moi de vivre, Et que par un illustre et rigoureux effort, Acceptant les malheurs où mon destin me livre, Un sacrifice entier de mes vœux les plus doux 1640 Fasse la sûreté de mon frère et de vous.
COTYS.
Cette sûreté malheureuse A qui vous immolez votre amour et le mien Peut-elle être si précieuse Qu'il faille l'acheter de mon unique bien? 1645 Et faut-il que l'amour garde tant de mesure Avec des intérêts[64] qui lui font tant d'injure? Laissez, laissez périr ce déplorable roi, A qui ces intérêts dérobent votre foi. Que sert que vous l'aimiez? et que fait votre flamme 1650 Qu'augmenter son ardeur pour croître ses malheurs, Si malgré le don de votre âme Votre raison vous livre ailleurs? Armez-vous de dédains; rendez, s'il est possible, Votre perte pour lui moins grande ou moins sensible; 1655 Et par pitié d'un cœur trop ardemment épris, Éteignez-en la flamme à force de mépris.
MANDANE.
L'éteindre! Ah! se peut-il que vous m'ayez aimée?
COTYS.
Jamais si digne flamme en un cœur allumée....
MANDANE.
Non, non; vous m'en feriez des serments superflus: 1660 Vouloir ne plus aimer, c'est déjà n'aimer plus; Et qui peut n'aimer plus ne fut jamais capable D'une passion véritable.
COTYS.
L'amour au désespoir peut-il encor charmer?
MANDANE.
L'amour au désespoir fait gloire encor d'aimer; 1665 Il en fait de souffrir et souffre avec constance, Voyant l'objet aimé partager la souffrance; Il regarde ses maux comme un doux souvenir De l'union des cœurs qui ne sauroit finir; Et comme n'aimer plus quand l'espoir abandonne, 1670 C'est aimer ses plaisirs et non pas la personne, Il fuit cette bassesse, et s'affermit si bien, Que toute sa douleur ne se reproche rien.
COTYS.
Quel indigne tourment, quel injuste supplice Succède au doux espoir qui m'osoit tout offrir! 1675
MANDANE.
Et moi, Seigneur, et moi, n'ai-je rien à souffrir? Ou m'y condamne-t-on avec plus de justice? Si vous perdez l'objet de votre passion, Épousez-vous celui de votre aversion? Attache-t-on vos jours à d'aussi rudes chaînes? 1680 Et souffrez-vous enfin la moitié de mes peines? Cependant mon amour aura tout son éclat En dépit du supplice où je suis condamnée; Et si notre tyran par maxime d'État Ne s'interdit mon hyménée, 1685 Je veux qu'il ait la joie, en recevant ma main, D'entendre que du cœur vous êtes souverain, Et que les déplaisirs dont ma flamme est suivie Ne cesseront qu'avec ma vie. Allez, Seigneur, défendre aux vôtres de durer: 1690 Ennuyez-vous de soupirer, Craignez de trop souffrir, et trouvez en vous-même L'art de ne plus aimer dès qu'on perd ce qu'on aime. Je souffrirai pour vous, et ce nouveau malheur, De tous mes maux le plus funeste, 1695 D'un trait assez perçant armera ma douleur Pour trancher de mes jours le déplorable reste.
COTYS.
Que dites-vous, Madame? et par quel sentiment....
CLÉON[65].
Spitridate, Seigneur, et Lysander vous prient De vouloir avec eux conférer un moment. 1700
MANDANE.
Allez, Seigneur, allez, puisqu'ils vous en convient. Aimez, cédez, souffrez, ou voyez si les Dieux Voudront vous inspirer quelque chose de mieux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[56] On lit dans l'édition de 1692: SPITRIDATE, à Mandane qui paroît. Voltaire (1764) coupe ici la scène et fait de ce qui suit la scène II, ayant pour personnages: MANDANE, ELPINICE, SPITRIDATE.
[57] Thomas Corneille (1692) et Voltaire après lui (1764) ont ainsi modifié ce vers:
Ose faire éclater ma flamme avant la sienne?
[58] Var. Il ne peut lui donner de rois[58-a]. (1666 et 68)
[58-a] Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692 et par Voltaire (1764).
[59] «On trouve dans une lettre manuscrite d'un homme de ce temps-là qu'il s'éleva un murmure très-désagréable dans le parterre, à ces vers d'Aglatide.» (Voltaire, Préface d'Agésilas.)
[60] Il y a, par erreur, perdre, au lieu de prendre, dans l'édition de 1682.
[61] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[62] Voltaire fait des six derniers vers la scène VI (voyez ci-dessus, p. 62, note 1), ayant pour personnages COTYS, MANDANE, AGLATIDE.
[63] Cet hémistiche a été ainsi modifié dans l'édition de 1692:
Le changement vous plaît.
--Voltaire a gardé la leçon des éditions antérieures.
[64] On lit: «Avec tant d'intérêts,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[65] Voltaire fait de ce qui suit une scène à part, la scène VIII (voyez ci-dessus, p. 62, note 1, et p. 72, note 2). Dans les éditions anciennes, y compris celle de 1692, le nom de CLÉON ne figure pas même en tête de la scène V.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
XÉNOCLÈS.
Je remets en vos mains et l'une et l'autre lettre Que l'esclave Damis aux miennes vient de mettre. 1705 Vous y verrez, Seigneur, quels sont les attentats....
(Il lui donne deux lettres, dont il lit l'inscription.)
AGÉSILAS.
AU SÉNATEUR CRATÈS, A L'ÉPHORE ARSIDAS. Spitridate et Cotys sont de l'intelligence?
XÉNOCLÈS.
Non; il s'est caché d'eux en cette conférence; Il a plaint leur malheur, et de tout son pouvoir; 1710 Mais sa prudence enfin tous deux vous les renvoie, Sans leur donner aucun espoir D'obtenir que de vous ce qui feroit leur joie.
AGÉSILAS.
Par cette déférence il croit les mieux aigrir; Et rejetant sur moi ce qu'ils ont à souffrir.... 1715
XÉNOCLÈS.
Vous avez mandé Spitridate, Il entre ici.
AGÉSILAS.
Gardons qu'à ses yeux rien n'éclate.
SCÈNE II.
AGÉSILAS, SPITRIDATE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Aglatide, Seigneur, a-t-elle encor vos vœux?
SPITRIDATE.
Non, Seigneur; mais enfin ils ne vont pas loin d'elle, Et sa sœur a fait naître une flamme nouvelle 1720 En la place des premiers feux.
AGÉSILAS.
Elpinice?
SPITRIDATE.
Elle-même.
AGÉSILAS.
Ainsi toujours pour gendre Vous vous donnez à Lysander?
SPITRIDATE.
Seigneur, contre l'amour peut-on bien se défendre? A peine attaque-t-il qu'on brûle de se rendre: 1725 Le plus ferme courage est ravi de céder; Et j'ai trouvé ma foi plus facile à reprendre Que mon cœur à redemander.
AGÉSILAS.
Si vous considériez....
SPITRIDATE.
Seigneur, que considère Un cœur d'un vrai mérite heureusement charmé? 1730 L'amour n'est plus amour sitôt qu'il délibère, Et vous le sauriez trop si vous aviez aimé.
AGÉSILAS.
Seigneur, j'aimois à Sparte et j'aime dans Éphèse. L'un et l'autre objet est charmant; Mais bien que l'un m'ait plu, bien que l'autre me plaise, 1735 Ma raison m'en a su défendre également.
SPITRIDATE.
La mienne suivroit mieux un plus commun exemple. Si vous aimez, Seigneur, ne vous refusez rien, Ou souffrez que je vous contemple Comme un cœur au-dessus du mien. 1740 Des climats différents la nature est diverse: La Grèce a des vertus qu'on ne voit point en Perse. Permettez qu'un Persan n'ose vous imiter, Que sur votre partage il craigne d'attenter, Qu'il se contente à moins de gloire, 1745 Et trouve en sa foiblesse un destin assez doux Pour ne point envier cette haute victoire, Que vous seul avez droit de remporter sur vous.
AGÉSILAS.
Mais de mon ennemi rechercher l'alliance!
SPITRIDATE.
De votre ennemi!
AGÉSILAS.
Non, Lysander ne l'est pas; 1750 Mais s'il faut vous le dire, il y court à grands pas.
SPITRIDATE.
C'en est assez: je dois me faire violence Et renonce à plus croire ou mes yeux, ou mon cœur. Ne m'ordonnez-vous rien sur l'hymen de ma sœur? Cotys l'aime.
AGÉSILAS.
Il est roi, je ne suis pas son maître; 1755 Et Mandane ni vous n'êtes pas mes sujets. L'aime-t-elle?
SPITRIDATE.
Il se peut. Lui ferai-je connoître Que vous auriez d'autres projets?
AGÉSILAS.
C'est me connoître mal; je ne contrains personne.
SPITRIDATE.
Peut-être qu'elle n'aime encor que sa couronne; 1760 Et je ne sais pas bien où pencheroit son choix, Si le ciel lui donnoit à choisir de deux rois. Vous l'avez jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Qu'à vos ordres ses vœux sans peine assujettis.... 1765
AGÉSILAS.
L'ingrate!
SPITRIDATE.
Je réponds de sa reconnoissance, Et qu'elle ne consent à l'espoir de Cotys Que pour le maintenir dans votre dépendance. Pourroit-elle, Seigneur, davantage pour vous[66]?
AGÉSILAS.
Non; mais qui la pressoit de choisir un époux? 1770
SPITRIDATE.
L'occasion d'un roi, Seigneur, est bien pressante. Les plus dignes objets ne l'ont pas chaque jour; Elle échappe à la moindre attente Dont on veut éprouver l'amour. A moins que de la prendre au moment qu'elle arrive, 1775 On s'expose aux périls de l'accepter trop tard, Et l'asile est si beau pour une fugitive, Qu'elle ne peut sans crime en rien mettre au hasard.
AGÉSILAS.
Elle eût peu hasardé peut-être pour attendre.
SPITRIDATE.
Voyoit-elle en ces lieux un plus illustre espoir? 1780
AGÉSILAS.
Comme l'amour n'entend que ce qu'il veut entendre, Il ne voit que ce qu'il veut voir. Si je l'ai jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Ces faveurs, ces honneurs ne lui disoient-ils rien? 1785 Elle les entendoit[67] trop bien en dépit d'elle: Mais l'ingrate! mais la cruelle!... Seigneur, à votre tour vous m'entendez trop bien. Qu'elle aille chez Cotys partager sa couronne; Je n'y mets point d'obstacle, et n'en veux rien savoir: 1790 Soit que l'ambition, soit que l'amour la donne, Vous avez tous deux tout pouvoir. Si pourtant vous m'aimiez....
SPITRIDATE.
Soyez sûr de mon zèle. Ma parole à Cotys est encore à donner. Mais si cet hyménée a de quoi vous gêner, 1795 Mandane que deviendra-t-elle?
AGÉSILAS.
Allez, encore un coup, allez en d'autres lieux Épargner par pitié cette gêne à mes yeux; Sauvez-moi du chagrin de montrer que je l'aime.
SPITRIDATE.
Elle vient recevoir vos ordres elle-même. 1800
SCÈNE III.
AGÉSILAS, SPITRIDATE, MANDANE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
O vue! ô sur mon cœur regards trop absolus! Que vous allez troubler mes vœux irrésolus! Ne partez pas, Madame. O ciel! j'en vais trop dire.
MANDANE.
Je conçois mal, Seigneur, de quoi vous me parlez. Moi partir?
AGÉSILAS.
Oui, partez, encor que j'en soupire. 1805 Que ce mot ne peut-il suffire!
MANDANE.
Je conçois encor moins pourquoi vous m'exilez.
AGÉSILAS.
J'aime trop à vous voir et je vous ai trop vue: C'est, Madame, ce qui me tue. Partez, partez, de grâce.
MANDANE.
Où me bannissez-vous? 1810
AGÉSILAS.
Nommez-vous un exil le trône d'un époux?
MANDANE.
Quel trône, et quel époux?
AGÉSILAS.
Cotys....
MANDANE.
Je crois qu'il m'aime; Mais si je vous regarde ici comme mon roi Et comme un protecteur que j'ai choisi moi-même, Puis-je sans votre aveu l'assurer de ma foi? 1815 Après tant de bontés et de marques d'estime, A vous moins déférer je croirois faire un crime; Et mon âme....
AGÉSILAS.
Ah! c'est trop déférer, et trop peu. Quoi? pour cet hyménée exiger mon aveu!
MANDANE.
Jusque-là mon bonheur n'aura qu'incertitude; 1820 Et bien qu'une couronne éblouisse aisément....
SPITRIDATE.
Ma sœur, il faut parler un peu plus clairement: Le Roi s'est plaint à moi de votre ingratitude.
MANDANE.
Et je me plains à lui des inégalités Qu'il me force de voir lui-même en ses bontés. 1825 Tout ce que pour un autre a voulu ma prière, Vous me l'avez, Seigneur, et sur l'heure accordé[68]; Et pour mes intérêts ce qu'on a demandé Prête à de prompts refus une digne matière!
AGÉSILAS.
Si vous vouliez avoir des yeux 1830 Pour voir de ces refus la véritable cause....
SPITRIDATE.
N'est-ce pas assez dire, et faut-il autre chose? Voyez mieux sa pensée, ou répondez-y mieux. Ces refus obligeants veulent qu'on les entende: Ils sont de ses faveurs le comble, et la plus grande. 1835 Tout roi qu'est votre amant, perdez-le sans ennui, Lorsqu'on vous en destine un plus puissant que lui. M'en désavouerez-vous, Seigneur?
AGÉSILAS.
Non, Spitridate. C'est inutilement que ma raison me flatte: Comme vous j'ai mon foible; et j'avoue à mon tour 1840 Qu'un si triste secours défend mal de l'amour. Je vois par mon épreuve avec quelle injustice Je vous refusois Elpinice: Je cesse de vous faire une si dure loi. Allez; elle est à vous, si Mandane est à moi. 1845 Ce que pour Lysander je semble avoir de haine Fera place aux douceurs de cette double chaîne, Dont vous serez le nœud commun; Et cet heureux hymen, accompagné du vôtre, Nous rendant entre nous garant de l'un vers l'autre, 1850 Réduira nos trois cœurs en un. Madame, parlez donc.
SPITRIDATE.
Seigneur, l'obéissance S'exprime assez par le silence. Trouvez bon que je puisse apprendre à Lysander La grâce qu'à ma flamme il vous plaît d'accorder. 1855
SCÈNE IV.
AGÉSILAS, MANDANE, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
En puis-je pour la mienne espérer une égale, Madame? ou ne sera-ce en effet qu'obéir?
MANDANE.
Seigneur, je croirois vous trahir Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale, Si je vous cachois rien des justes sentiments 1860 Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants. J'ai vu que vous m'aimiez; et sans autre interprète J'en ai cru vos faveurs qui m'ont si peu coûté; J'en ai cru vos bontés, et l'assiduité Qu'apporte à me chercher votre ardeur inquiète. 1865 Ma gloire y vouloit consentir; Mais ma reconnoissance a pris soin de la vôtre. Vos feux la hasardoient, et pour les amortir J'ai réduit mes desirs à pencher vers un autre. Pour m'épouser, vous le pouvez, 1870 Je ne saurois former de vœux plus élevés; Mais avant que juger ma conquête assez haute, De l'œil dont il faut voir ce que vous vous devez, Voyez ce qu'elle donne, ou plutôt ce qu'elle ôte. Votre Sparte si haut porte sa royauté, 1875 Que tout sang étranger la souille et la profane: Jalouse de ce trône où vous êtes monté, Y faire seoir une Persane, C'est pour elle une étrange et dure nouveauté; Et tout votre pouvoir ne peut m'y donner place, 1880 Que vous n'y renonciez pour toute votre race. Vos éphores peut-être oseront encor plus; Et si votre sénat avec eux se soulève, Si de me voir leur reine indignés et confus, Ils m'arrachent d'un trône où votre choix m'élève.... 1885 Pensez bien à la suite avant que d'achever, Et si ce sont périls que vous deviez braver. Vous les voyez si bien que j'ai mauvaise grâce De vous en faire souvenir; Mais mon zèle a voulu cette indiscrète audace, 1890 Et moi je n'ai pas cru devoir la retenir. Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse, Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers, S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse Donne à son tour des lois, et l'arrête en ses fers. 1895 Comme votre intérêt m'est plus considérable, Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs. Mon amour peut vous perdre, et je m'attache ailleurs, Pour être pour vous moins aimable. Voilà ce que devoit un cœur reconnoissant. 1900 Quant au reste, parlez en maître, Vous êtes ici tout-puissant.
AGÉSILAS.
Quand peut-on être ingrat, si c'est là reconnoître? Et que puis-je sur vous si le cœur n'y consent?
MANDANE.
Seigneur, il est donné; la main n'est pas donnée; 1905 Et l'inclination ne fait pas l'hyménée. Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi Sincère, inviolable, et digne enfin de moi. Voyez si ce partage aura pour vous des charmes. Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. 1910 J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes Ce qu'il lui plaira m'ordonner. Je fais un sacrifice assez noble, assez ample, S'il en veut un en ce grand jour; Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour, 1915 J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple. Qu'il écoute sa gloire ou suive son desir, Qu'il se fasse grâce ou justice, Je me tiens prête à tout, et lui laisse à choisir De l'exemple ou du sacrifice. 1920
SCÈNE V.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Qu'une Persane m'ose offrir un si grand choix! Parmi nous qui traitons la Perse de barbare, Et méprisons jusqu'à ses rois, Est-il plus haut mérite? est-il vertu plus rare? Cependant mon destin à ce point est amer, 1925 Que plus elle mérite, et moins je dois l'aimer; Et que plus ses vertus sont dignes de l'hommage Que rend toute mon âme à cet illustre objet, Plus je la dois fermer à tout autre projet Qu'à celui d'égaler sa grandeur de courage. 1930
XÉNOCLÈS.
Du moins vous rendre heureux, ce n'est plus hasarder. Puisqu'un si digne amour fait grâce à Lysander, Il n'a plus lieu de se contraindre: Vous devenez par là maître de tout l'État; Et ce grand homme à vous, vous n'avez plus à craindre 1935 Ni d'éphores ni de sénat.
AGÉSILAS.
Je n'en suis pas encor d'accord avec moi-même. J'aime; mais, après tout, je hais autant que j'aime; Et ces deux passions qui règnent tour à tour Ont au fond de mon cœur si peu d'intelligence, 1940 Qu'à peine immole-t-il la vengeance à l'amour, Qu'il voudroit immoler l'amour à la vengeance. Entre ce digne objet et ce digne ennemi, Mon âme incertaine et flottante, Quoi que l'un me promette, et quoi que l'autre attente, 1945 Ne se peut ni dompter, ni croire qu'à demi: Et plus des deux côtés je la sens balancée, Plus je vois clairement que si je veux régner, Moi qui de Lysander vois toute la pensée, Il le faut tout à fait ou perdre ou regagner; 1950 Qu'il est temps de choisir.
XÉNOCLÈS.
Qu'il seroit magnanime De vaincre et la vengeance et l'amour à la fois!
AGÉSILAS.
Il faudroit, Xénoclès, une âme plus sublime.
XÉNOCLÈS.
Il ne faut que vouloir: tout est possible aux rois.
AGÉSILAS.
Ah! si je pouvois tout, dans l'ardeur qui me presse 1955 Pour ces deux passions qui partagent mes vœux, Peut-être aurois-je la foiblesse D'obéir à toutes les deux.
SCÈNE VI.
AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.
LYSANDER.
Seigneur, il vous a plu disposer d'Elpinice; Nous devons, elle et moi, beaucoup à vos bontés; 1960 Et je serai ravi qu'elle vous obéisse, Pourvu que de Cotys les vœux soient acceptés. J'en ai donné parole, il y va de ma gloire. Spitridate, sans lui, ne sauroit être heureux; Et donner mon aveu, s'ils ne le sont tous deux, 1965 C'est faire à mon honneur une tache trop noire. Vous pouvez nous parler en roi. Ma fille vous doit plus qu'à moi: Commandez, elle est prête, et je saurai me taire. N'exigez rien de plus d'un père. 1970 Il a tenu toujours vos ordres à bonheur; Mais rendez-lui cette justice De souffrir qu'il emporte au tombeau cet honneur, Qui fait l'unique prix de trente ans de service.
AGÉSILAS.
Oui, vous l'y porterez, et du moins de ma part 1975 Ce précieux honneur ne court aucun hasard. On a votre parole, et j'ai donné la mienne; Et pour faire aujourd'hui que l'une et l'autre tienne, Il faut vaincre un amour qui m'étoit aussi doux Que votre gloire l'est pour vous, 1980 Un amour dont l'espoir ne voyoit plus d'obstacle. Mais enfin il est beau de triompher de soi, Et de s'accorder ce miracle, Quand on peut hautement donner à tous la loi, Et que le juste soin de combler notre[69] gloire 1985 Demande notre cœur pour dernière victoire. Un roi né pour l'éclat des grandes actions Dompte jusqu'à ses passions, Et ne se croit point roi, s'il ne fait sur lui-même Le plus illustre essai de son pouvoir suprême. 1990
(A Xénoclès.)
Allez dire à Cotys que Mandane est à lui; Que si mes feux aux siens ne l'ont pas accordée, Pour venger son amour de ce moment d'ennui, Je veux la lui céder comme il me l'a cédée. Oyez de plus.
(Il parle à l'oreille à Xénoclès, qui s'en va[70].)
SCÈNE VII.
AGÉSILAS, LYSANDER.
AGÉSILAS.
Eh bien! vos mécontentements 1995 Me seront-ils encore à craindre? Et vous souviendrez-vous des mauvais traitements Qui vous avoient donné tant de lieu de vous plaindre?
LYSANDER.
Je vous ai dit, Seigneur, que j'étois tout à vous; Et j'y suis d'autant plus, que malgré l'apparence, 2000 Je trouve des bontés qui passent l'espérance, Où je n'avois cru voir que des soupçons jaloux.
AGÉSILAS.
Et que va devenir cette docte harangue Qui du fameux Cléon doit ennoblir la langue[71]?
LYSANDER.
Seigneur....
AGÉSILAS.
Nous sommes seuls, j'ai chassé Xénoclès: 2005 Parlons confidemment. Que venez-vous d'écrire A l'éphore Arsidas, au sénateur Cratès? Je vous défère assez pour n'en vouloir rien lire[72]; Tout est encor fermé. Voyez.
LYSANDER.
Je suis coupable, Parce qu'on me trahit, que l'on vous sert trop bien, 2010 Et que par un effort de prudence admirable, Vous avez su prévoir de quoi seroit capable, Après tant de mépris, un cœur comme le mien. Ce dessein toutefois ne passera pour crime Que parce qu'il est sans effet; 2015 Et ce qu'on va nommer forfait N'a rien qu'un plein succès n'eût rendu légitime. Tout devient glorieux pour qui peut l'obtenir, Et qui le manque est à punir.
AGÉSILAS.
Non, non; j'aurois plus fait peut-être en votre place: 2020 Il est naturel aux grands cœurs De sentir vivement de pareilles rigueurs; Et vous m'offenseriez de douter de ma grâce. Comme roi, je la donne, et comme ami discret Je vous assure du secret. 2025 Je remets en vos mains tout ce qui vous peut nuire. Vous m'avez trop servi pour m'en trouver ingrat; Et d'un trop grand soutien je priverois l'État Pour des ressentiments où j'ai su vous réduire. Ma puissance établie et mes droits conservés 2030 Ne me laissent point d'yeux pour voir votre entreprise. Dites-moi seulement avec même franchise, Vous dois-je encor bien plus que vous ne me devez?
LYSANDER.
Avez-vous pu, Seigneur, me devoir quelque chose? Qui sert le mieux son roi ne fait que son devoir. 2035 En vous de tout l'État j'ai défendu la cause, Quand je l'ai fait tomber dessous votre pouvoir. Le zèle est tout de feu quand ce grand devoir presse; Et comme à le moins suivre on s'en acquitte mal, Le mien vous servit moins qu'il ne servit la Grèce, 2040 Quand j'en sus ménager les cœurs avec adresse Pour vous en faire général. Je vous dois cependant et la vie et ma gloire; Et lorsqu'un dessein malheureux Peut me coûter le jour et souiller ma mémoire, 2045 La magnanimité de ce cœur généreux....
AGÉSILAS.
Reprochez-moi plutôt toutes mes injustices, Que de plus ravaler de si rares services. Elles ont fait le crime, et j'en tire ce bien, Que j'ai pu m'acquitter et ne vous dois plus rien. 2050 A présent que la gratitude Ne peut passer pour dette en qui s'est acquitté[73], Vos services, payés d'un traitement si rude, Vont recevoir de moi ce qu'ils ont mérité. S'ils ont su conserver un trône en ma famille, 2055 J'y veux par mon hymen faire seoir votre fille: C'est ainsi qu'avec vous je puis le partager.
LYSANDER.
Seigneur, à ces bontés, que je n'osois attendre, Que puis-je....
AGÉSILAS.
Jugez-en comme il en faut juger, Et surtout commencez d'apprendre 2060 Que les rois sont jaloux du souverain pouvoir, Qu'ils aiment qu'on leur doive, et ne peuvent devoir, Que rien à leurs sujets n'acquiert l'indépendance, Qu'ils règlent à leur choix l'emploi des plus grands cœurs; Qu'ils ont pour qui les sert des grâces, des faveurs, Et qu'on n'a jamais droit sur leur reconnoissance. Prenons dorénavant, vous et moi, pour objet, Les devoirs qu'il faudra l'un à l'autre nous rendre: N'oubliez pas ceux d'un sujet[74], Et j'aurai soin de ceux d'un gendre. 2070
SCÈNE VIII.
AGÉSILAS, LYSANDER, AGLATIDE conduite par XÉNOCLÈS.
AGLATIDE.
Sur un ordre, Seigneur, reçu de votre part, Je viens, étonnée et surprise De voir que tout d'un coup un roi m'en favorise, Qui me daignoit à peine honorer d'un regard.
AGÉSILAS.
Sortez d'étonnement. Les temps changent, Madame, 2075 Et l'on n'a pas toujours mêmes yeux ni même âme. Pourriez-vous de ma main accepter un époux?
AGLATIDE.
Si mon père y consent, mon devoir me l'ordonne; Ce me sera trop d'heur de le tenir de vous. Mais avant que savoir quelle en est la personne, 2080 Pourrois-je vous parler avec la liberté Que me souffroit à Sparte un feu trop écouté, Alors qu'il vous plaisoit, ou m'aimer, ou me dire Qu'en votre cœur mes yeux s'étoient fait un empire? Non que j'y pense encor; j'apprends de vous, Seigneur, 2085 Qu'on change avec le temps, d'âme, d'yeux et de cœur.
AGÉSILAS.
Rappelez ces beaux jours pour me parler sans feindre; Mais si vous le pouvez, Madame, épargnez-moi.
AGLATIDE.
Ce seroit sans raison que j'oserois m'en plaindre: L'amour doit être libre, et vous êtes mon roi. 2090 Mais puisque jusqu'à vous vous m'avez fait prétendre, N'obligez point, Seigneur, cet espoir à descendre, Et ne me faites point de lois Qui profanent l'honneur de votre premier choix. J'y trouvois pour moi tant de gloire, 2095 J'en chéris à tel point la flatteuse mémoire, Que je regarderois comme un indigne époux Quiconque m'offriroit un moindre rang que vous. Si cet orgueil a quelque crime, Il n'en faut accuser que votre trop d'estime: 2100 Ce sont des sentiments que je ne puis trahir. Après cela, parlez; c'est à moi d'obéir.
AGÉSILAS.
Je parlerai, Madame, avec même franchise. J'aime à voir cet orgueil que mon choix autorise A dédaigner les vœux de tout autre qu'un roi: 2105 J'aime cette hauteur en un jeune courage; Et vous n'aurez point lieu de vous plaindre de moi, Si votre heureux destin dépend de mon suffrage.
SCÈNE IX.
AGÉSILAS, LYSANDER, COTYS, SPITRIDATE, MANDANE, ELPINICE, AGLATIDE, XÉNOCLÈS.
COTYS.
Seigneur, à vos bontés nous venons consacrer, Et Mandane et moi, notre vie. 2110
SPITRIDATE.
De pareilles faveurs, Seigneur, nous font rentrer Pour vous faire voir même envie.
AGÉSILAS.
Je vous ai fait justice à tous, Et je crois que ce jour vous doit être assez doux, Qui de tous vos souhaits à votre gré décide; 2115 Mais pour le rendre encor plus doux et plus charmant, Sachez que Sparte voit sa reine en Aglatide, A qui le ciel en moi rend son premier amant.
AGLATIDE.
C'est me faire, Seigneur, des surprises nouvelles.
AGÉSILAS.
Rendons nos cœurs, Madame, à des flammes si belles; 2120 Et tous ensemble allons préparer ce beau jour Qui par un triple hymen couronnera l'amour!
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[66] L'édition de 1682 donne seule, par une faute évidente, nous, au lieu de vous.
[67] Ici, par une autre erreur, l'édition de 1682 porte attendoit, pour entendoit.
[68] Comparez ce vers au vers 1454 de Cinna, acte V, scène I, et un peu plus loin, les vers 1982 et suivants aux vers 1696 et suivants de la même pièce, acte V, scène III.
[69] L'édition de 1682 donne, par erreur encore, votre, pour notre.
[70] Dans l'édition de Voltaire (1764): Il parle bas à Xénoclès, qui sort. Voyez tome VI, p. 650, note 2.
[71] Voyez ci-dessus, p. 37, note 32, et p. 52, vers 1096 et suivants.
[72] On lit ici dans l'édition de 1692 un vers de plus, que Voltaire donne également:
Avec moi n'appréhendez rien.
[73] Ce vers a été omis dans l'édition de 1682.
[74] Var. N'oubliez plus ceux d'un sujet. (1666 et 68)
ATTILA
ROI DES HUNS
TRAGÉDIE
1667
NOTICE.
«Attila, dit Voltaire au commencement de la Préface qu'il a placée en tête de cette pièce, parut malheureusement la même année qu'Andromaque. La comparaison ne contribua pas à faire remonter Corneille à ce haut point de gloire où il s'était élevé: il baissait, et Racine s'élevait.» Tout en reconnaissant la justesse de ces réflexions un peu banales, on ne doit pas oublier qu'Andromaque ne fut jouée que huit mois après Attila, et ne put par conséquent entraver en rien le succès de cet ouvrage. Ce fut à la troupe de Molière, établie au Palais-Royal, que Corneille le confia. On lit dans le registre de Lagrange, sous la date du 4 mars 1667: «Attila, pièce nouvelle de M. Corneille l'aîné, pour laquelle on lui donna deux mille livres, prix fait.»
Robinet racontant dans une Lettre en vers à Madame, du 13 mars 1667, une noce somptueuse, ajoute:
Mais parlons un peu d'Attila; Car ce fut cette pièce-là Qui servit à ce grand régale . . . . . . . . . . . . . . . . Cette dernière des merveilles De l'aîné des fameux Corneilles Est un poëme sérieux, Où cet auteur si glorieux, Avecque son style énergique, Des plus propres pour le tragique, Nous peint, en peignant Attila, Tout à fait bien ce règne-là, Et de telle façon s'explique En matière de politique, Qu'il semble avoir, en bonne foi, Été grand ministre ou grand roi. Tel enfin est ce grand ouvrage Qu'il ne se sent point de son âge, Et que d'un roi des plus mal né D'un héros qui saigne du nez, Il a fait, malgré les critiques, Le plus beau de ses dramatiques. Mais on peut dire aussi cela Qu'après lui le même Attila Est, par le sieur la Thorillère, Représenté d'une manière Qu'il donne l'âme à ce tableau Qu'en a fait son parlant pinceau. Toute la compagnie au reste (La troupe du Roi, au Palais-Royal.) Ses beaux talents y manifeste, Et chacun selon son emploi Se montre digne d'être au Roi. Bref les acteurs et les actrices De plus d'un sens font les délices Par leurs attraits, et leurs habits, Qui ne sont pas d'un petit prix; Et mêmes une confidente (Mlle Molière[75].) N'y paroît pas la moins charmante, Et maint, le cas est évident, Voudroit en être confident. Sur cet avis, qui vaut l'affiche, Voyez demain si je vous triche.
La Thorillière père, d'après ce qu'on sait de son genre de talent[76], était loin de posséder l'énergie sauvage qui eût été nécessaire pour remplir dignement le rôle d'Attila; toutefois, un des plus grands admirateurs de Corneille, Saint-Évremont, raisonnant à ce sujet de la façon la plus surprenante, s'applaudissait de ce que son poëte de prédilection avait rencontré un aussi médiocre interprète. Il écrivait à M. de Lyonne: «A peine ai-je eu le loisir de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila; cependant il me paraît qu'Andromaque a bien l'air des belles choses.... Vous avez raison de dire que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury; car elle avoit besoin de grands comédiens pour remplir, par l'action, ce qui lui manque. Attila, au contraire, a dû gagner quelque chose à la mort de cet acteur; un grand comédien eût trop poussé un rôle assez plein de lui-même, et eût fait faire trop d'impression à sa férocité sur les âmes tendres.»
Le registre de Lagrange constate que la pièce eut vingt représentations consécutives et trois autres encore dans la même année: c'était, pour le temps, un véritable succès. Cela n'empêcha point Boileau de faire cette épigramme si connue, si facile à retenir:
Après l'Agésilas, Hélas! Mais après l'Attila, Holà!
qui est devenue dans la bouche de bien des amateurs, et même de beaucoup de critiques, une réponse sans réplique, une de ces fins de non-recevoir aussi décisives que le Tarte à la Crème du marquis dans la Critique de l'École des femmes.
Les faiseurs d'ana, qui aiment à exagérer les distractions et la naïveté des hommes de génie, prétendent que ces vers ne blessèrent nullement l'amour-propre, pourtant fort susceptible, du poëte contre lequel ils étaient dirigés. «Corneille s'y méprit lui-même, dit Monchesnay[77], et les tourna à son avantage, comme si l'auteur avoit voulu dire que la première de ces pièces excitoit parfaitement la pitié, et que l'autre étoit le non plus ultra de la tragédie.»
On comprendrait mieux que Corneille eût effectivement pris le change sur le passage suivant de la neuvième satire, où la critique est plus indirecte et mieux déguisée:
Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité; A Malherbe, à Racan, préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile. Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila, Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille, Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.
Ce dernier vers nous indique, si je ne me trompe, un point qui choquait tout particulièrement Boileau dans Attila: je veux dire le choix des noms propres, choix si important à ses yeux et au sujet duquel il disait quelque temps après dans l'Art poétique (chant III, vers 243 et 244):
D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare;
et Voltaire était bien du même avis lorsqu'il écrivait dans la Préface que nous avons déjà citée: «Corneille, dans sa tragédie d'Attila, fait paraître Hildione, une princesse sœur d'un prétendu roi de France; elle s'appelait Hildecone à la première représentation; on changea ensuite ce nom ridicule[78].» Qu'eût-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le francisant, le nom d'Ildico, qui lui était donné par Priscus et Jornandès[79], eût connu les traditions du Nord et choisi les formes plus pures de Hiltgund, Hiltegunt, «Hildegonde,» qu'elles nous ont conservées[80]?
Le privilége d'Attila avait été accordé à Guillaume de Luyne «le 25e jour de novembre 1666,» ce qui fait penser qu'à cette époque cette pièce était déjà composée. L'Achevé d'imprimer est du «vingtième novembre 1667,» et néanmoins, suivant un usage aujourd'hui général dans la librairie, et qui, on le voit, était déjà suivi dès cette époque, le frontispice de l'édition originale porte la date de 1668.
Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu: ATTILA, ROY DES HVNS, TRAGEDIE par P. Corneille, A Paris, Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais. M.DC.LXVIII. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 78 pages. Le libraire de Luyne avait fait part de son privilége à Thomas Jolly et à Billaine. Nous avons sous les yeux un exemplaire dont le titre, à l'adresse de Jolly, porte T. (au lieu de P.) Corneille.
[75] C'est-à-dire Armande Béjart, femme de Molière, qui remplissait le rôle de Flavie.
[76] Voyez le Mazurier, Galerie historique du théâtre français, tome I, p. 543.
[77] Bolæana, 1742, in-12, p. 40 et 41.
[78] Préface d'Attila, p. 7 et 8. Le nom est Ildione dans Corneille.
[79] Voyez Jornandès, de Getarum origine et rebus gestis, chapitre XLIX. Jornandès s'appuie sur l'autorité de Priscus.
[80] Voyez Histoire d'Attila.... par M. Amédée Thierry, 1856, tome I, p. 226, et tome II, p. 307 et suivantes.
AU LECTEUR[81].
Le nom d'Attila[82] est assez connu; mais tout le monde n'en connoît pas tout le caractère. Il étoit plus homme de tête que de main[83], tâchoit à diviser ses ennemis, ravageoit les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres, et tirer tribut de leur épouvante, et s'étoit fait un tel empire sur les rois qui l'accompagnoient, que quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle étoit sa religion: le surnom de Fléau de Dieu[84], qu'il prenoit lui-même, montre qu'il n'en croyoit pas plusieurs. Je l'estimerois arien, comme les Ostrogoths et les Gépides[85] de son armée, n'étoit la pluralité des femmes, que je lui ai retranchée ici. Il croyoit fort aux devins, et c'étoit peut-être tout ce qu'il croyoit. Il envoya demander par deux fois à l'empereur Valentinian[86] sa sœur Honorie[87] avec grandes menaces, et en attendant[88], il épousa Ildione, dont tous les historiens marquent la beauté[89], sans parler de sa naissance. C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers rois[90], afin d'opposer la France naissante au déclin de l'Empire. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son mariage avec elle. Marcellin dit qu'elle le tua elle-même[91], et je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet[92]. Tous les autres rapportent qu'il avoit accoutumé de saigner du nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea fermèrent le passage à ce sang, qui, après l'avoir étouffé, sortit avec violence par tous les conduits[93]. Je les ai suivis sur la manière de sa mort; mais j'ai cru plus à propos d'en attribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès d'intempérance.
Au reste, on m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie[94]; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile: l'un[95], que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre: je ne sais s'ils en voudroient faire autant; l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public, et ne l'auroient jamais fait[96], si elles n'eussent jugé qu'on peut innocemment mettre sur la scène des filles engrossées par leurs amants, et des marchands d'esclaves à prostituer[97]. La nôtre ne souffre point de tels ornements. L'amour en est l'âme pour l'ordinaire; mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie.
Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du Cid, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort[98]. Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire voir quelle erreur c'est de dire qu'on peut faire parler sur le théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs caractères.
[81] Le titre Au lecteur ne se trouve que dans l'édition originale, 1668. Voyez tome VI, p. 357, note 1.
[82] Attila, roi des Huns, qui commença à régner l'an de Jésus-Christ 434 ou 435, était né, suivant toute apparence, dans les dernières années du quatrième siècle. Il mourut en 453.
[83] Homo subtilis, antequam arma gereret, arte pugnabat. (Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre XXXVI.) Au chapitre précédent Jornandès dit de lui qu'il était «très-fort par le conseil,» consilio validissimus.
[84] «A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'Attila flagellum Dei, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup.... écrite au huitième ou neuvième siècle par un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne.» (Histoire d'Attila, par M. Amédée Thierry, tome II, p. 248.)
[85] Les mots: «et les Gépides,» ne sont pas dans l'édition originale.
[86] Les éditions de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764) portent ici Valentinien, mais dans la liste des acteurs, où ce nom propre reparaît, elles donnent, comme les éditions publiées du vivant de l'auteur, Valentinian.
[87] Voyez acte II, scène VI, vers 683-704.--On voit comme Corneille met à profit les versions diverses qui se rapportent à un fait historique; il a procédé d'une manière analogue dans Othon au sujet de la mort de Vinius. Voyez tome VI, p. 654 et la note 2.
[88] Justa Grata Honoria, petite-fille du grand Théodose, fille de Constance III et de Placidie et sœur de Valentinien III, née à Ravenne en 417, envoya son anneau à Attila en le priant de la demander en mariage. Attila ne répondit point, et quelque temps après Honoria fut enfermée à Constantinople, puis à Ravenne, à cause de sa conduite scandaleuse avec son intendant Eugénius. Ce fut alors qu'Attila réclama sa fiancée, exigeant sa mise en liberté et la part qui lui revenait dans la succession de son père, qui se composait, suivant le roi des Huns, non-seulement de la moitié des biens personnels de Constance, mais aussi de la moitié de l'empire d'Occident. Valentinien répondit que sa sœur était mariée, et que d'ailleurs l'Empire ne constituait pas un patrimoine de famille. Toutefois, lorsque plus tard le pape Léon vint supplier Attila vainqueur d'épargner Rome, celui-ci en se retirant déclara encore qu'il reviendrait accabler l'Italie si on ne lui envoyait Honoria et ses trésors. Voyez Jornandès, de Getarum rebus gestis, chapitre