L'AMOUR SEUL.
Que peut-on mieux faire 1270 Qu'aimer et que plaire? C'est un soin charmant Que l'emploi d'un amant.
LES DEUX ENSEMBLE.
S'il faut des soins et des travaux En aimant, 1275 On est payé de mille maux Par un heureux moment.
(Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fond par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant, décoré de plusieurs vases d'orangers, et d'arbres chargés de toutes sortes de fruits.)
[327] Cette scène, comme il a été dit plus haut, est de Molière.
[328] Tel est le texte de l'édition originale; dans les impressions postérieures on lit: «que découvrir mon cœur.»
[329] PSYCHÉ, seule. (1676-97)
[330] «Ordonne à Zéphyre ton serviteur de m'amener ici mes sœurs, comme il m'y a transporté moi-même.» Illi tuo famulo præcipe Zephyro, simili vectura sorores hic mihi sistat. (Apulée, la Metamorphose, livre V.)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGLAURE, CYDIPPE.
AGLAURE.
Je n'en puis plus, ma sœur; j'ai vu trop de merveilles: L'avenir aura peine à les bien concevoir; Le soleil, qui voit tout, et qui nous fait tout voir, 1280 N'en a vu jamais[331] de pareilles. Elles me chagrinent l'esprit; Et ce brillant palais, ce pompeux équipage, Font un odieux étalage Qui m'accable de honte autant que de dépit. 1285 Que la fortune indignement nous traite[332]! Et que sa largesse indiscrète Prodigue aveuglément, épuise, unit d'efforts, Pour faire de tant de trésors Le partage d'une cadette! 1290
CYDIPPE.
J'entre dans tous vos sentiments, J'ai les mêmes chagrins; et dans ces lieux charmants, Tout ce qui vous déplaît me blesse; Tout ce que vous prenez pour un mortel affront, Comme vous, m'accable et me laisse 1295 L'amertume dans l'âme et la rougeur au front.
AGLAURE.
Non, ma sœur, il n'est point de reines Qui dans leur propre État parlent en souveraines Comme Psyché parle en ces lieux. On l'y voit obéie avec exactitude, 1300 Et de ses volontés une amoureuse étude Les cherche jusque dans ses yeux. Mille beautés s'empressent autour d'elle, Et semblent dire à nos regards jaloux: «Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle; Et nous, qui la servons, le sommes plus que vous.» Elle prononce, on exécute; Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute. Flore, qui s'attache à ses pas, Répand à pleines mains autour de sa personne 1310 Ce qu'elle a de plus doux appas; Zéphire vole aux ordres qu'elle donne[333]; Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer, Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer.
CYDIPPE.
Elle a des Dieux à son service, 1315 Elle aura bientôt des autels[334]; Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels De qui l'audace et le caprice, Contre nous à toute heure en secret révoltés, Opposent à nos volontés 1320 Ou le murmure ou l'artifice!
AGLAURE.
C'étoit peu que dans notre cour Tant de cœurs à l'envi nous l'eussent préférée; Ce n'étoit pas assez que de nuit et de jour D'une foule d'amants elle y fût adorée: 1325 Quand nous nous consolions de la voir au tombeau Par l'ordre imprévu d'un oracle, Elle a voulu de son destin nouveau Faire en notre présence éclater le miracle, Et choisi nos yeux pour témoins 1330 De ce qu'au fond du cœur nous souhaitions le moins.
CYDIPPE.
Ce qui le plus me désespère, C'est cet amant parfait et si digne de plaire Qui se captive sous ses lois. Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques, En est-il un, de tant de rois, Qui porte de si nobles marques? Se voir du bien par delà ses souhaits, N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables; Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais 1340 Qui n'ouvrent quelque porte à des maux incurables; Mais avoir un amant d'un mérite achevé, Et s'en voir chèrement aimée, C'est un bonheur si haut, si relevé, Que sa grandeur ne peut être exprimée[335]. 1345
AGLAURE.
N'en parlons plus, ma sœur, nous en mourrions d'ennui: Songeons plutôt à la vengeance; Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui Cette adorable intelligence[336]. La voici. J'ai des coups tous prêts[337] à lui porter 1350 Qu'elle aura peine d'éviter.
SCÈNE II.
PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE.
PSYCHÉ.
Je viens vous dire adieu; mon amant vous renvoie, Et ne sauroit plus endurer Que vous lui retranchiez un moment de la joie Qu'il prend de se voir seul à me considérer: 1355 Dans un simple regard, dans la moindre parole, Son amour trouve des douceurs, Qu'en faveur du sang je lui vole, Quand je les partage à des sœurs.
AGLAURE.
La jalousie est assez fine; 1360 Et ces délicats sentiments Méritent bien qu'on s'imagine Que celui qui pour vous a ces empressements Passe le commun des amants. Je vous en parle ainsi, faute de le connoître. 1365 Vous ignorez son nom et ceux dont il tient l'être; Nos esprits en sont alarmés. Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprême, Bien au delà du diadème; Ses trésors sous vos pas confusément semés. 1370 Ont de quoi faire honte à l'abondance même. Vous l'aimez autant qu'il vous aime; Il vous charme, et vous le charmez: Votre félicité, ma sœur, seroit extrême Si vous saviez qui vous aimez. 1375
PSYCHÉ.
Que m'importe? j'en suis aimée: Plus il me voit, plus je lui plais. Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée Qui ne préviennent mes souhaits; Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée, 1380 Quand tout me sert dans ce palais.
AGLAURE.
Qu'importe qu'ici tout vous serve, Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est? Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plaît; 1385 Le véritable amour ne fait point de réserve; Et qui s'obstine à se cacher Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. Si cet amant devient volage, Car souvent en amour le change est assez doux; 1390 Et j'ose le dire entre nous, Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage, Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous; Si, dis-je, un autre objet sous d'autres lois l'engage, Si dans l'état où je vous voi, 1395 Seule en ses mains et sans défense, Il va jusqu'à la violence, Sur qui vous vengera le Roi, Ou de ce changement ou de cette insolence?
PSYCHÉ.
Ma sœur, vous me faites trembler. 1400 Juste ciel! pourrois-je être assez infortunée....
CYDIPPE.
Que sait-on si déjà les nœuds de l'hyménée....
PSYCHÉ.
N'achevez pas, ce seroit m'accabler.
AGLAURE.
Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents, 1405 Qui nous donne pour char les ailes du Zéphire, Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous moments, Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature, Peut-être à tant d'amour mêle un peu d'imposture; Peut-être ce palais n'est qu'un enchantement; 1410 Et ces lambris dorés, ces amas de richesses Dont il achète vos tendresses, Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses, Disparoîtront en un moment. Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes. 1415
PSYCHÉ.
Que je sens à mon tour de cruelles alarmes!
AGLAURE.
Notre amitié ne veut que votre bien.
PSYCHÉ.
Adieu, mes sœurs: finissons l'entretien; J'aime, et je crains qu'on ne s'impatiente. Partez; et demain, si je puis, 1420 Vous me verrez ou plus contente, Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis.
AGLAURE.
Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire, Quel excès de bonheur le ciel répand sur vous.
CYDIPPE.
Nous allons lui conter d'un changement si doux 1425 La surprenante et merveilleuse histoire.
PSYCHÉ.
Ne l'inquiétez point, ma sœur, de vos soupçons; Et quand vous lui peindrez un si charmant empire....
AGLAURE.
Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire ou dire, Et n'avons pas besoin, sur ce point, de leçons. 1430
(Le Zéphire enlève les deux sœurs de Psyché dans un nuage qui descend jusqu'à terre, et dans lequel il les emporte avec rapidité.)
SCÈNE III.