Les Cabarets
Faret, mon compagnon d’office,
Quand il faut faire un sacrifice,
Dedans quelque joyeux hostel
Où la table fournit d’autel ;
Helas ! quel demon plein d’envie
Traversant nostre heureuse vie,
Quel demon, dis-je, amy de l’eau,
Te conduit à Fontainebleau ?
Ce vain esclat de la fortune,
Qui bien souvent est importune
À ceux mesme qu’elle assouvit
De la grandeur qui nous ravit,
Auroit-il bien tant de puissance
Que de t’oster la jouyssance
Des plaisirs qu’on gouste à Paris
Sans nul soucy des favoris ?
Si j’en avois la moindre doute
Je veux bien que Maillet me quitte.
Si le gallant en maroquin,
Et faisant trotter le pasquin,
Je ne je luy jettois tant de fange
Sur les habits de sa louange,
Que son lustre pernicieux
N’esblouyroit jamais tes yeux.
Mais ja n’advienne que j’y pense,
Je sçay bien que la recompense
Des bons services que tu rends
À ton maistre, l’honneur des grands
T’oblige bien moins à le suivre
Que ne fait la gloire de vivre
Sous un tel prince, qu’aujourd’huy
Ce nom-là n’est propre qu’à luy.
Quel sujet doncques pourroit-ce estre ?
N’est-ce point un desir champestre
De visiter à ce printemps
Les bois, les rochers, les estangs,
Y voir nager l’ombre d’un arbre ;
Contempler un palais de marbre,
Ou durant un temps chaud et clair
Regarder les ondes de l’air,
Qui semble trembler sur la terre
De la peur qu’il a du tonnerre ?
Puis admirant sur les sillons
Les ailes des gais papillons,
De mille couleurs parsemées,
Les croire des fleurs animées,
Qui volent au gré des zephirs
Vers les cieux plus beaux que saphirs ?
Ou tantost morne et solitaire,
Revant à quelque haut mystere,
Que les Muses, ces belles sœurs,
Montrent avec tant de douceurs,
S’en aller en quelques lieux sombres
Loger Phœbus entre les ombres,
Et faire en ceste obscurité
Un vers digne de la clarté ?
Ou par fois ouyr Philomelle,
Saluant la saison nouvelle,
Par un doux chant se consoler
Du temps qu’elle fut sans parler.
Quand l’infame et cruel Terée
Après l’avoir deshonorée,
La réduisit, pour toute vois,
Au triste ouvrage de ses doits ?
Toutes ces belles fantaisies.
De qui nos ames sont saisies,
Sont-elles, dis-je, le sujet
Qui te porte à ce beau projet ?
Parle, cher amy, je t’en prie,
Si tu ne veux que je m’escrie :
On fait à sçavoir que Faret
Ne rime plus à cabaret ;
Ce seul départ l’en rend indigne,
Il est degradé de la vigne,
Et Bacchus, nostre puissant roy,
Suivant les règles de sa loy,
Le casse, et luy défend de boire
Que dans la Seine ou dans la Loire,
Puisqu’il délaisse, amy de l’eau,
Paris pour un Fontaine-bleau :
Paris, où ce grand dieu preside,
Paris, ou la Coiffier reside,
Paris, où fleurit un Cormier,
Qui des arbres est le premier ;
Paris, qui prend pour son Helaine
Une petite Magdelaine ;
Paris, qui presente à nos yeux
La Pomme de pin, qui vaut mieux
Que celle d’or, dont fut troublée
Toute la divine assemblée ;
Paris, qui, croissant tous les jours,
Contient dans l’un de ses faubourgs
Mainte autre ville toute entiere ;
Paris, où dans un cimetiere,
Fait pour enterrer les ennuis,
Nous avons tant passé de nuicts ;
Paris, enfin, ce petit monde,
Où tout contentement abonde,
Et dans qui les plus grands desirs
Se peuvent saouller de plaisirs.
Ha ! je t’entends, ces mots te pressent,
Et desjà tes yeux me confessent
Que tu ne sçaurois le quitter
Sans de toy-mesme t’absenter.
Relasche un peu ta servitude,
Ne cherche point la solitude,
Si ce n’est par fais dans ces vers.
Que j’ay donnez à l’univers.
Laisse les soings pour d’autres testes,
Laisse les forests pour les bestes,
Laisse les eaux pour les poissons,
Et les fleurs pour les limaçons ;
Aussi bien, à voir ton visage,
Cela n’est pas à ton usage ;
La campagne n’a point d’appas
Qui puissent attirer tes pas ;
Et de l’air dont tu te gouvernes,
Les moindres escots des tavernes
Te plaisent plus cent mille fois
Que ne font les echos des bois.
Et à moy aussi
Excrement du Parnasse, erreur de la nature…
Hibou, pour ton foible œil je luis trop vivement :
L’excez de ma lumière est ton aveuglement.
Oy donc la verité, qui contre toi despite…
Apprend que Maillet parle ainsy qu’on parle aux cieux,
Et que, s’il ne parloit le langage des dieux,
Il ne pourrait parler de cette Marguerite.
Je ne suis point excrement ;
Mais vous estes une beste
Qui n’avez dedans la teste
Cervelle ny jugement.
Ou bien je suis seulement
Exerement pour vostre bouche…
Ce seroit morceau pour vous
Si je l’estois d’aventure,
Car un pourceau de sa nature
Trouve les excremens doux…
Helas ! Je sens ma peine et ne sais mon peché !
Dedans mes actions mon esprit l’a cherché
Sans avoir rien trouvé digne de ce supplice.
Mais, bien que sur ma faute il n’ait porté les yeux.
J’ay failly : car, estant de la race des dieux,
Ma reyne ne pourrait commettre d’injustice.
Si Jacques, le roy du savoir,
Ne fut curieux de me voir,
En voicy la cause infaillible :
C’est que ravy de mon escrit,
Il crut que j’estois tout esprit.
Et par conséquent invisible.