‹ Variété IIChapitre 2 sur 4 · C

C

Le règne de l’ordre, qui est celui des symboles et des signes, en arrive toujours à un désarmement presque général, qui commence par l’abandon des armes visibles, et gagne peu à peu les volontés. Les épées s’amenuisent et disparaissent, les caractères s’arrondissent. L’on s’éloigne insensiblement de l’âge où le fait dominait. Sous les noms de prévision et de tradition, l’avenir et le passé, qui sont des perspectives imaginaires, dominent et restreignent le présent.

Le monde social nous semble alors aussi naturel que la nature, lui qui ne tient que par magie. N’est-ce pas, en vérité, un édifice d’enchantements, que ce système qui repose sur des écritures, sur des paroles obéies, des promesses tenues, des images efficaces, des habitudes et des conventions observées,--fictions pures?

D

Ce monde de rapports nous paraît par l’accoutumance aussi stable, aussi spontané que le monde physique; et quoique l’œuvre des hommes, étant leur œuvre indivise et immémoriale, il ne semble pas moins complexe et moins mystérieux que celui-ci. J’ôte mon chapeau, je prête serment, je fais mille étrangetés dont l’origine est aussi cachée que celle de la matière. Si l’on veut naître, mourir, faire l’amour, il s’y mêle une quantité de choses abstraites et impénétrables.

Il arrive à la longue que le mécanisme d’une société s’embarrasse de ressorts si indirects, de souvenirs si confus et de relais si nombreux que l’on se perd dans une trame de prescriptions et de relations inextricables. La vie du peuple organisé est tissue de liens multipliés dont la plupart passent dans l’histoire et ne se nouent que dans les temps les plus antiques par des circonstances qui ne se reverront jamais. Personne n’en sait plus les parcours et n’en peut suivre les commandes.

E

L’ordre enfin bien assis,--c’est-à-dire la réalité assez déguisée et la bête assez affaiblie,--la liberté de l’esprit devient possible.

Dans l’ordre peu à peu les têtes s’enhardissent. A la faveur des sûretés établies, et grâce à l’évanouissement des raisons de ce qui se fait, les esprits qui se relèvent et qui s’ébrouent ne perçoivent que les gênes ou la bizarrerie des façons de la société. L’oubli des conditions et des prémisses de l’ordre social est accompli; et cet effacement est presque toujours le plus rapide dans les mêmes que cet ordre a le plus servis ou favorisés.

F

L’esprit, d’autant plus délié des exigences profondes de l’ordre qu’elles furent mieux appliquées à le dispenser d’y songer, s’enivre de ses aises relatives, se joue dans ses lumières propres et dans ses pures combinaisons.

Il ose spéculer sans égard au système infiniment complexe qui le fait si indépendant des choses et si détaché des nécessités primitives. L’évidence lui cache le fond. Alors les raisonnements se déchaînent; l’homme se croit esprit. De toutes parts naissent les questions, les railleries et les théories; les unes et les autres, usages du possible et exercices illimités de la parole séparée des actes. Partout étincelle et agit la critique des idéaux qui ont fait à l’intelligence le loisir et les occasions de les critiquer.

Cependant, les instincts de conservation et de perpétuation s’exténuent ou se pervertissent.

G

C’est ainsi, par le détour des idées et dans le tourbillon de leur mouvement, que le désordre et l’état de fait doivent reparaître et renaître aux dépens de l’ordre.

Ce retour à l’état de fait peut s’opérer quelquefois par une voie que l’on n’eût point prévue, et l’homme redevenir un barbare de nouvelle espèce par conséquence inattendue de ses plus fortes pensées.

Certains trouvent aujourd’hui que la conquête des choses par la science positive nous va conduisant ou reconduisant à une barbarie, quoique de forme laborieuse et rigoureuse; mais qui n’est que plus redoutable que les anciennes barbaries pour être plus exacte, plus uniforme et infiniment plus puissante. Nous reviendrions à l’ère du fait,--mais du fait scientifique.

Or les sociétés reposent au contraire sur les Choses Vagues; du moins se sont-elles reposées jusqu’ici sur des notions et des entités assez mystérieuses pour que l’âme rebelle ne soit jamais bien assurée de s’en être défaite, et hésite à ne redouter que ce qu’elle voit. Un tyran d’Athènes, qui fut homme profond, disait que les dieux ont été inventés pour punir les crimes secrets.

Une société qui aurait éliminé tout ce qui est vague ou irrationnel pour s’en remettre au mesurable et au vérifiable, pourrait-elle subsister?--Le problème existe et nous presse. Toute l’ère moderne montre un accroissement continu de la précision. Tout ce qui n’est pas sensible ne peut pas devenir précis, et retarde en quelque sorte sur le reste. On le considérera nécessairement de plus en plus comme vain et insignifiant par contraste.

H

L’ordre pèse toujours à l’individu. Le désordre lui fait désirer la police ou la mort. Ce sont deux circonstances extrêmes où la nature humaine n’est pas à l’aise. L’individu recherche une époque tout agréable, où il soit le plus libre et le plus aidé. Il la trouve vers le commencement de la fin d’un système social.

Alors, entre l’ordre et le désordre, règne un moment délicieux. Tout le bien possible que procure l’arrangement des pouvoirs et des devoirs étant acquis, c’est maintenant que l’on peut jouir des premiers relâchements de ce système. Les institutions tiennent encore. Elles sont grandes et imposantes. Mais sans que rien de visible soit altéré en elles, elles n’ont guère plus que cette belle présence; leurs vertus se sont toutes produites; leur avenir est secrètement épuisé; leur caractère n’est plus sacré, ou bien il n’est plus que sacré; la critique et le mépris les exténuent et les vident de toute valeur prochaine. Le corps social perd doucement son lendemain. C’est l’heure de la jouissance et de la consommation générale.

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