I
Ces contrastes qu’offraient la nature et la divinité se retrouvaient chez les hommes. Les Arvernes avaient des aptitudes fort diverses, et aucune nation, gauloise ou française, n’a fait plus longtemps hésiter sur son véritable tempérament, produit tout à la fois de durs rochers et de plaines sans rides. Il est possible cependant d’arriver à le définir.
Pays de montagnes et à l’écart des grandes routes, l’Auvergne des plateaux est peu attirante pour les étrangers. La population ne s’en renouvelle pas; les invasions la pénètrent sans la traverser: les hordes de l’alaman Chrocus, les bandes du franc Thierry y débordèrent pour tout dévaster, puis se sont repliées en emportant leur butin. Elle n’est pas sillonnée de ces voies naturelles le long desquelles se déposent incessamment des alluvions de peuples. On a fait le relevé de tous les habitants de l’Auvergne qui nous sont connus à l’époque barbare: il n’y en a pas un qui soit à coup sûr d’origine germanique. Les Romains ont planté des colonies au pied du plateau, à Vienne, à Orange, à Arles, à Nîmes; ils ont disséminé des vétérans sur les chemins des frontières du Nord-Est, depuis Lyon jusqu’à Trêves: l’Auvergne n’a reçu que les soldats malades en traitement à Vichy ou les négociants dévots au dieu du Puy de Dôme. Elle est, pour les gens du dehors, un pays non de séjour, mais de villégiature. J’excepte, bien entendu, les plus beaux recoins de la Limagne.
En revanche, elle garde, retient et attache les populations qui s’y sont établies pour faire souche de peuples. Elles y poussent vite des racines solides et profondes, semblables à ces pêchers et à ces cerisiers qui, étrangers à l’Auvergne, sont maintenant si heureux d’y produire. Les races, dit-on, s’y conservent avec leurs premiers caractères: leurs attributs physiques ne s’y usent pas, comme dans la plaine, par des croisements incessants. Les plus vieilles populations de la Gaule, les Ligures et les Celtes, s’y retrouvent (à ce qu’on suppose), à peine changées de ce qu’elles étaient il y a vingt siècles. Assurément, les anthropologues n’ont pas toujours été d’accord sur le nom qu’il faut leur donner: pour les uns, ce sont des Ligures que ces brachycéphales au type de Saint-Nectaire, petits, bruns, velus, lourds, robustes, et l’on sait que ce type domine dans toute la montagne, c’est-à-dire dans presque toute l’Auvergne; pour les autres, les Celtes apparaîtraient en Limagne, dans ces dynasties de cultivateurs au type dolichocéphale, à la peau blanche, aux cheveux blonds, à la haute stature; d’autres encore proposent, à propos de ces deux races, des noms différents. Mais tous paraissent d’accord pour dire que c’est là qu’habitent les représentants les plus purs «des hommes de Gergovie», c’est-à-dire les héritiers les plus authentiques des compagnons de Vercingétorix, fantassins ligures ou cavaliers celtes. En Auvergne comme en Bretagne, des races archaïques se sont cramponnées au sol de granit.