III
Une aristocratie vigoureuse et impérieuse prit pied dans ce pays où une cime commande à tant de basses terres, où un roc suffit à entraver l’existence d’une longue vallée: Tournoël, Murols, Chastel-Marlhac, Montboissier, le maître d’un de ces châteaux était fatalement celui de milliers d’hommes. Qu’on songe ensuite à ces immenses forêts, à ces plateaux dénudés, à ces pâturages monotones qui s’allongent souvent au pied de ces roches isolées et dominatrices, forêts et plateaux où il est malaisé de diviser la terre: on comprendra que l’Auvergne a été longtemps un pays de vastes domaines et de chefs de clans. Et, à part les différences que les religions et les siècles ont mises à l’extérieur de leurs corps et aux pensées de leurs âmes, tous ces maîtres de terres et d’hommes se sont ressemblés. Vercingétorix a commencé la lutte contre César avec ses clients et ses ressources personnelles; Ecdicius, qui peut nourrir quatre mille pauvres dans une famine, déclare à lui seul la guerre au roi Euric et lève une armée à ses propres frais. Chez l’un et chez l’autre, la richesse et la puissance furent les plus sûrs garants de l’audace et du courage. Et on peut suivre d’âge en âge l’initiative impénitente de leurs héritiers, jusqu’au jour où la colère de Richelieu et les Grands Jours de Clermont ont fait les dernières brèches dans les châteaux.
En Auvergne, l’homme isolé se sentait impuissant: qui ne dépendait pas d’un grand s’associait à des égaux. Nous ne connaissons pas encore la vie d’une bourgade industrielle à l’époque gallo-romaine, telle que Toulon et Lezoux; mais nous savons par Grégoire de Tours avec quelle rapidité les communautés de moines se sont formées dans la contrée, tantôt cachées dans les profondeurs des vallons, tantôt maîtresses des sommets eux-mêmes, et opposant ainsi à la force d’un grand la résistance d’hommes associés pour le travail. Plus tard, au Moyen Age, les communes des Bonnes Villes d’Auvergne ont offert de semblables asiles. À côté des bourgeoisies municipales (et ceci fut plus fréquent et plus durable en Limagne que n’importe où), se fondèrent des sociétés rurales, réunissant sous un «maître» électif les membres de plusieurs familles, ayant terres et traditions communes, et parfois aussi (est-ce certain?) l’usage de repas pris en commun: on aurait dit une réminiscence des tribus antiques, et l’Auvergne, comme le Morvan, la présentait encore il y a peu d’années.
Aussi bien tout le peuple héritier des Arvernes a-t-il, de la vie d’autrefois, conservé assez fidèlement l’esprit ou plutôt le sens patriarcal. La vie de famille est fort développée, surtout dans la montagne; le prestige que la loi romaine donnait au père et au mari est à peine affaibli; et l’existence même d’une maisonnée risque rarement de finir, car le montagnard ne redoute pas une lignée nombreuse, et la femme est capable de la lui donner. On a parfois, sur les hauts plateaux, l’image de la gens patricienne, avec cette différence que la vigueur des mères ne laisse pas s’éteindre le foyer domestique.
Fléchier écrivait, avec une malice d’assez mauvais goût, que chez les gens d’Auvergne, «les femmes ne seraient stériles que longtemps après les autres, et le jour du Jugement n’arriverait chez eux que longtemps après qu’il aurait passé par tout le reste du monde». Les anciens étaient effrayés de cette multitude d’hommes que répandaient sur la terre les flancs robustes des femmes gauloises: peut-être pensaient-ils surtout au peuple arverne. En tout cas, il n’est pas impossible qu’il ait eu dès l’antiquité cette prééminence de la fécondité qui rend les nations plus braves et le patriotisme plus tenace.