III
Au début, les deux alliés parurent tirer un égal profit des opérations militaires.
La défaite des Helvètes compléta la ruine du parti national. Dumnorix demeura en otage entre les mains de César; des délégués de toute la Gaule vinrent complimenter le vainqueur, et, avec son assentiment, se formèrent en assemblée générale; il fut reconnu comme un bienfaiteur par l’aristocratie.--Puis, au delà des Helvètes, il alla chercher Arioviste et le rejeta sur la rive droite du Rhin. Ce que faisant, il délivra les Séquanes d’une grande honte, les Éduens d’un grand péril.--Enfin, il continua à servir les intérêts du peuple de Diviciac: après l’expulsion des Germains, l’autorité des Éduens devint grande partout, et ils se crurent les premiers de la Gaule.
Ils l’étaient en effet, mais après Jules César et grâce à lui.
César s’était d’abord attaché la Gaule par la reconnaissance. Ces deux campagnes contre les Helvètes et les Germains avaient eu lieu la première année de la présence effective des Romains au delà du Rhône (58), et dès lors César avait trouvé et appliqué les bienheureuses formules qui, jusqu’à la fin de l’empire, serviront à définir l’œuvre gauloise du peuple-roi. Les Helvètes renvoyés chez eux et maintenus sur la rive citérieure du Rhin: c’est l’indice que les va-et-vient des tribus à l’intérieur, si contraires à la stabilité politique, vont prendre fin, et que les nations celtiques doivent désormais vivre et travailler chez elles, en acceptant et en gardant leurs frontières. Les Suèves d’Arioviste rejetés sur la rive ultérieure: c’est la Gaule interdite aux migrations lointaines, protégée par Rome et la protégeant à son tour contre un retour offensif de Cimbres et de Teutons. Comme ce double résultat profitait aux Celtes plus encore qu’à l’Italie, les amis gaulois de César pouvaient, sans lâcheté, célébrer son œuvre dans les assemblées de leurs nations.
L’admiration les menait sans doute aussi à César. Vraiment, le nouveau proconsul de la Province était le chef le plus glorieux que Rome eût encore envoyé sur les bords du Rhône. Quelle différence d’avec ces misérables concussionnaires qui l’avaient précédé! Il rappelait son oncle Marius, qui avait vengé à Aix, sur les Teutons, l’humiliation de la Gaule entière. Encore Marius avait-il mis trois ans avant d’en finir avec les Barbares: en un semestre, deux batailles, César avait brisé à la fois Helvètes et Germains. Il s’était montré dans ces affaires un chef prodigieux: beau parleur, il avait accablé Arioviste et Divico l’Helvète sous le poids de ses arguments; bon soldat, il avait commandé lui-même l’aile qui avait décidé de la principale victoire; dans sa marche vers le Rhin, il n’avait eu peur ni de la fatigue de sept longues étapes, ni de ses soldats qui murmuraient, ni des mystères des forêts qu’il dut traverser. Il avait le geste imperturbable du héros qui marche d’accord avec les dieux.
C’étaient les dieux, pouvait-on dire encore, qui lui donnaient la Gaule. La défaite d’Arioviste, habilement exploitée par le proconsul, ressemblait à une décision des puissances souveraines. Le chef germain avait dit, avant le combat, que la Gaule lui appartenait par droit de conquête; et César avait répondu la même chose, en rappelant la victoire du sénat sur Bituit. Puis la bataille avait eu lieu, non par surprise, mais offerte par César, imposée enfin par lui à son adversaire, engagée solennellement, dans une vaste plaine, ainsi qu’en un champ clos où le ciel est pris comme témoin et comme arbitre. Et le ciel jugeait moins sur la liberté de la Gaule que sur le nom de ses maîtres. Les dieux prononcèrent en faveur de César.
Le hasard des lieux achevait de favoriser le proconsul. Ses deux campagnes l’avaient obligé de traverser le pays des Éduens et celui des Séquanes, il commandait à Bibracte et à Besançon; et ces deux peuples, étant les chefs des deux grands partis gaulois, mettaient presque toute la Gaule dans la foi de César.
Il en résulta qu’après la fuite d’Arioviste, dans l’automne de 58, César était maître de la Gaule celtique sans l’avoir combattue.
Cette suzeraineté fut-elle, non pas simulée et implicite, mais acceptée et formulée? y eut-il un acte précis par lequel les peuples principaux de la Gaule reconnurent la majesté du nom romain? Éduens, Séquanes et Arvernes prononcèrent-ils devant César des paroles définitives, comme celles par lesquelles les Rèmes s’engagèrent l’année suivante? «Ils se confiaient, eux et tous leurs biens, à la foi et au pouvoir du peuple romain; ils étaient prêts à livrer à César des otages, à exécuter ses mandats, à lui ouvrir leurs villes-fortes, à l’assister de convois de grains ou autrement.» Rien ne prouve que ces déclarations aient été faites en 58: mais César fit, dès cette première année, comme s’il les avait entendues. Cette Gaule, qui était la plus inquiète des nations, qui avait un si long passé d’indépendance et de gloire, qui était alors, l’Égypte exceptée, la chose la plus vivante du monde, César, sans rien dire, lui confisqua la liberté. Ce fut, dans la vie du proconsul, un nouveau miracle d’audace heureuse et tranquille.