V
Nous nous expliquons maintenant pourquoi César, à chacun des livres de ses Commentaires, revient et insiste sur cette masse d’hommes qui suivent la fortune d’un chef. Il pose en règle générale: «Le degré de richesse et de noblesse chez les grands se mesure par le nombre de mercenaires et de clients attachés à lui: en dehors de cette force en serviteurs, il n’y a ni crédit ni pouvoir.»
Ces armées familiales et libres, ces suites innombrables de cavaliers qui se lèvent à l’appel d’un seul homme, étonnent et inquiètent dès le premier jour le proconsul; cependant il a vu à Rome des puissances semblables, comme la famille d’esclaves et de clients de Crassus, comme la bande d’émeutiers dont vivent Clodius et Milon. Mais le clan gaulois lui paraît tout autrement formidable. Les têtes s’y comptaient, non par centaines, mais par milliers. Les serviteurs domestiques d’Orgétorix l’Helvète étaient au nombre de dix mille, sans parler de ses clients et de ses débiteurs, dont le chiffre, dit César, était également considérable: un tel clan, à lui seul, formait presque une tribu.
Quand il se déplaçait, avec ses femmes, ses bêtes et ses chariots, il semblait que ce fût un peuple à la recherche de nouvelles terres. Quand il grondait dans les villes, il n’y avait magistrat si puissant qui ne se sentît menacé; presque toujours le gouvernement des peuples gaulois ne gardait un cours régulier que parce que les deux ou trois plus grands clans se surveillaient et se neutralisaient. Mais souvent, le magistrat n’était que le premier serviteur d’un chef trop influent. Lorsque Dumnorix voulut affermer les impôts et péages de la cité des Éduens, nul n’osa se présenter contre lui, et il les eut à vil prix. «Vous croyez», disait Ambiorix, roi chez les Éburons, «que je commande à mon peuple: je ne suis que son principal sujet.» Orgétorix, accusé par les chefs de la cité, se présenta devant l’assemblée suivi des milliers d’hommes de son clan, et personne n’osa plus l’accuser.
Le clan, ayant son chef, ses groupes, son état-major, son armée, sa forteresse, ses serviteurs ruraux et urbains, était une cité dans la cité même. Comme elle, il avait des relations diplomatiques, il contractait des alliances au dehors; des liens d’hospitalité se formaient entre les grands clans des peuples voisins. Comm avait des amis dans toute la Belgique. Dumnorix possédait chez les Séquanes et ailleurs un grand nombre d’hôtes ou d’obligés auxquels il avait fait largesse. Il s’était marié dans la famille d’Orgétorix; d’autres mariages avaient uni les siens aux plus puissantes familles des Bituriges et de nations plus lointaines. Pour aboutir à la fédération des cités, Dumnorix avait fait l’union des principaux clans, et telle était en effet la force énorme dont chacun d’eux disposait, que la confédération de trois ou quatre grands chefs suffisait pour les faire prétendre à l’empire de la Gaule.
Pareille institution n’était pas chose nouvelle dans le monde connu des Romains. Appius Claudius, quittant les montagnes de la Sabine pour immigrer sur le sol latin avec ses cinq mille clients; Fabius, allant combattre les Étrusques avec les trois cent six membres de sa famille et la foule de ses serviteurs, sont les précurseurs italiens de Dumnorix et de Vercingétorix. Seulement, le clan du patricien romain n’a pas la même allure que celui du chef gaulois. Il limite son horizon à la Forêt Ciminienne et au sommet du Mont Albain; ses hommes sont des fantassins entêtés, des combattants méthodiques, des laboureurs avides, des politiques vétilleux à la parole formulaire et à la pensée étroite. Le clan celtique est une bande de cavaliers aux galops indomptables, à l’humeur capricieuse, aux résolutions subites, rêvant de descendre dans les plaines lointaines, d’où l’on revient au son des chants et des vers, avec les têtes des vaincus se balançant sur le poitrail des montures.