‹ Vers la lumière... impressions vécuesChapitre 26 sur 28 · L’ÉCOLE DE PICQUART

L’ÉCOLE DE PICQUART

Rennes, 26 août 1899.

-- Qui va-t-on bien tenter d’assassiner?

Ainsi l’on s’interrogeait, ce matin, au sortir de la séance où le capitaine Freystætter avait convaincu l’ex-général Mercier d’illégalité et d’usage de faux.

Car voici les coupables acculés, pris dans les rêts de leurs mensonges, dans le tissu de leurs infamies! Comment, par quelle diversion échapper à la Loi qui attend, au gendarme qui guette, à l’opinion qui s’émeut? Ou, simplement, par quels gestes sanguinaires, tenter de se défendre, essayer de se venger? La fureur met de la folie dans des yeux d’ordinaire impassibles; des poings se crispent -- le rêve rouge d’Esterhazy, croyez-le bien, hante des cervelles...

Loin d’ici on ne peut savoir tout ce qui se trame dans l’ombre: les conciliabules de chaque après-midi pour préparer les témoignages du lendemain (chacun devant donner sa note, jouer son rôle, corroborer, appuyer, démentir, en raison de l’audience du matin); M. Cavaignac embusqué place de la Comédie, foyer de la résistance, centre de l’agitation; M. Auffray, « l’un des jeunes conseils les plus écoutés du comte de Paris » jadis, veillant à la sécurité juridique de l’entreprise, fréquentant à toute heure chez l’ex-général Mercier... et le va-et-vient éperdu entre tous ces nids de réaction!

Comme intermède, le coup de revolver sur Labori, le coup de couteau ou la bombe que nous attendons pour demain!

Est-ce à dire que tels actes proviennent directement d’ici? Aucunement. Ils ne sont qu’une résultante, un ricochet, le fait d’alliés remplis de zèle. L’esprit prétorien procède autrement: par masse -- le pronunciamiento, Brumaire ou Décembre, les « coupes sombres » dans le bois sacré de la Pensée.

Cela, beaucoup y songent: on le lit, comme en un livre, dans leurs regards haineux...

Surtout quand une conscience s’affirme sous l’uniforme, quand un Picquart hier, un Freystætter aujourd’hui, un Hartmann demain, viennent, parce qu’ils sont soldats et suivant la conception qu’ils se sont faite du devoir professionnel, proclamer la vérité.

Car la beauté de l’exemple c’est d’être suivi; c’est d’entraîner, dans la voie noble de l’abnégation et du désintéressement, des âmes peut-être hésitantes.

Georges Picquart aura connu, ce matin, en entendant le capitaine Freystætter témoigner, la plus pure joie qui lui puisse être récompense. Il n’est plus seul, dans ce grand combat: un compagnon de sa race a pris place à ses côtés, et Hartmann va bientôt les rejoindre.

Avenir, avancement, faveurs, ils auront tout sacrifié à l’obligation d’une vertu supérieure, à l’accomplissement d’une tâche qui semblait incompatible avec leur fonction.

Et je songe avec une fierté attendrie, qu’une femme, une jeune fille, présida aussi à la détermination du capitaine Freystætter; que sa fiancée répondit à qui lui faisait observer les risques de telle attitude:

-- Mieux vaut plus d’honneur et moins de galons!

Ainsi pensent les soldats du Droit, les jeunes chefs qui entendent que le glaive, dans la balance ne fausse pas l’arrêt de Justice!

CHEVALERIE

Rennes, 28 août 1899.

Labori souffre, malgré tout, de sa blessure: je n’hésite pas à donner au meurtrier, aux instigateurs et aux complices du meurtre, la satisfaction d’apprendre qu’ils n’ont pas tout à fait échoué. Si l’éminent docteur Reclus a mérité notre reconnaissance en interdisant l’approche opératoire à M. Doyen -- le Doyen de la greffe du cancer! -- l’examen du médecin-légiste attaché au parquet de Rennes, le constat radiographique de la plaie et de l’emplacement du projectile ont, quels que soient la sonorité de sa voix, son empire sur soi-même, et sa force d’orgueil, bien fatigué Labori.

Il n’y tenait plus, loin du champ de bataille, comme ces éclopés valeureux qui s’échappent de l’ambulance pour aller encore combattre. Mais seuls quelques intimes sauront ce qu’il lui fallut de courage; quelles souffrances encore poignent ses muscles, troublent ses nuits, le rappellent à l’ordre, douloureusement, dans l’envol inconscient du geste oratoire.

Tantôt il rougit, pâlit, se mord les lèvres; ses yeux soudain s’enfoncent, et le biais des épaules, dont l’élancement s’atténue, révèle aux initiés que le duel persiste, sous la robe, entre la matière et la volonté.

La balle est là, entre les deux épaules, entre l’extrémité de l’omoplate, à un centimètre au plus, de la moelle épinière.

Ce fut du joli ouvrage, de main de maître: bien visé, bien exécuté. Celui-là qui l’accomplit en donna pour son argent au commanditaire. Un mouvement de côté, providentiel, empêcha uniquement la complète réussite; et selon la légende du beau dessin d’Hermann-Paul, que la question fût posée.

M. le docteur Perrin de la Touche, nationaliste, membre, je crois, de la Patrie Française, a déposé, jeudi dernier son rapport entre les mains de l’autorité judiciaire.

Il y est dit que la blessure est de six millimètres de pourtour et cinq de rayonnement ecchymotique; qu’elle est à la hauteur de la sixième vertèbre.

Les habits que portait notre ami ce matin-là, chemise, gilet, veston, troués et tachés de sang, sont déposés au greffe.

Cependant, voici la chanson que publie la Libre Parole et que reprennent en chœur les feuilles alliées.

Elle est d’un tour un peu vif; mais c’est un document précieux quant à la chevalerie « bien française ».

Il paraît qu’ la s’main’ dernière,

Un Dreyfusard très connu,

Comm’ le général Brugère,

A reçu du plomb dans... l’dos.

Refrain.

As-tu vu

Le trou d’ balle, le trou d’ balle,

As-tu vu

Le trou d’ balle à Labori?

Toute la gendarmerie

Cherch’ l’assassin inconnu

Qu’a eu cette barbarie

De blesser un homme au... dos

As-tu vu, etc.

A la terrible blessure

L’Avocat a survécu,

Quoiqu’ ce soit une chos’ bien dure

Que d’avoir un’ balle dans l’ dos.

As-tu vu, etc.

On court chercher pour l’extraire

L’éminent docteur Reclus;

Secondé par un confrère

Il lui fait des fouill’s dans l’... dos

As-tu vu, etc.

M’sieur Doyen à la rescousse

Accourt, mais... turlututu,

Le blessé qu’avait la frousse

N’ veut pas lui montrer son... dos.

As-tu vu, etc.

Bref, après tant de souffrance,

L’avocat est revenu

Prendre sa place à l’audience,

En gardant sa ball’ dans l’... dos.

As-tu vu, etc.

Il a fait un’ bell’ harangue:

Son bagout a reparu:

Y a rien qui déli’ la langue

Comm’ d’avoir un’ ball’ dans l’... dos.

As-tu vu, etc.

Cependant que Labori rentre du Conseil de guerre, la nuque pliée, le souffle rauque, sans force et sans voix.

Il repose quelques heures, une sueur de faiblesse aux tempes, d’un sommeil coupé de sursauts.

Après, il travaille encore son dossier qu’il collige, complète, vérifie. Et tout son esprit est tendu à ménager ses efforts, à « s’économiser » pour pouvoir le lendemain matin, à son poste, porter beau, claironner, étendre sa large manche, d’un geste ample, comme une aile, sur le malheureux qu’il défend!

Chansonnez donc, ô preux, son rôle, sa souffrance et son courage!

LE « PÈRE JOSUÉ »

Rennes, 29 août 1899.

Vous souvient-il dans les Gaîtés de l’Escadron, de Courteline, d’un type admirable: Hurluret, le capitaine, ronchonnot, et paternel, qui se perd dans les subtilités nouveau-jeu, mais qui aime ses hommes, et en est chéri?

Il procède du commandant Hulot de Balzac; des « Africains » d’Horace Vernet -- et un peu aussi de ce capitaine Coignet dont les Cahiers resteront légendaires.

Il a peut-être moins d’envergure que le premier, que le dernier; n’ayant point participé aux luttes épiques de l’Indivisible ou de l’Empire; il ne s’élève point jusqu’à l’esthétique de Raffet, n’est que le descendant des héroïques grognards dont Charlet nous a laissé la silhouette...

Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang!

Il est sorti du rang, à la force du mérite; il a le mépris des freluquets d’écoles; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie!

Hé! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui: à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » -- M. le lieutenant-colonel Cordier.

Ah! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur! Regardez-les, pour la plupart; regardez-le! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine: ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.

Il ne dit pas: « Et allez donc! » mais il reprend le « Allons-y! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.

Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire; met les points sur les i; bouscule les petits pièges; patauge à travers les toiles d’araignées; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez » tout à fait réjouissant.

Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger »; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas »; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.

-- Oui, je sais, on a dit et écrit Cordier: vieille bête, Ramollot, les petits verres, etc. Cela même a été publié dans le Moniteur officiel de ces Messieurs... mais je m’en f..., je suis un honnête homme!

On a presque applaudi. Et une rumeur approbative et rieuse a salué sa riposte au général Roget.

-- M. Cordier a dit que ma déposition était fausse. Mais il n’a pas dit sur quels points? Le ton était persuasif, le geste onctueux, le thorax bombait élégamment...

Ça n’a pas été long: le règlement s’est fait en cinq-sec.

-- Sur tous!

Si bien qu’après l’intellectuel qu’est Georges Picquart; qu’après l’espèce de héros wagnérien qu’est Freystætter, voilà qu’issu des légendes soldatesques, descendu du cadre des lithographies, un « troupier » selon le sentiment populaire se manifeste parmi les combattants de la vérité.

Ça a fait plaisir.

AUTRE BRAVE HOMME

Rennes, 30 août 1899.

M. Charavay? Une barbe, avec un homme au fond!

J’en ai rencontré quelques-unes, de ces barbes-là; et c’était presque toujours de la probité, du génie, de la conviction, qui gîtait au fond des broussailles -- que l’homme s’appelât Baudin, le socialiste, Rodin, le sculpteur, ou Charavay, l’expert.

Souvent, elles décèlent une excessive timidité; abritent des physionomies facilement effarouchables, et trop confiantes d’expression. A l’ombre du maquis, elles se sentent plus à l’aise, moins près et mieux gardées de la méchanceté humaine. Au-dessus, comme les étoiles en haut du bois, brillent des yeux de malice, de foi, ou de rêve -- de bonté aussi!

C’est d’une de ces barbes-là, ainsi que, du taillis, s’échappe, au crépuscule, le plus pur chant d’oiseau, que vient de retentir la note la plus humaine qui ait été entendue jusqu’ici.

M. Charavay, qui est un érudit, un savant, n’a pas craint, lui, de reconnaître, de proclamer son erreur. Tourné vers la victime de la plus épouvantable méprise, puis du plus abominable complot que puisse concevoir la raison humaine, il a dit doucement, avec une inclinaison de tête qui était un salut:

-- Je me suis trompé. C’est un grand soulagement pour ma conscience de pouvoir le déclarer devant tous.

Puis le petit homme barbu a redescendu les gradins avec autrement de majesté que M. Roget lui-même. Derrière ses lunettes rayonnait plus de lumière: quelque chose magnifiait ses yeux las de savant...

Tandis que nos prunelles, à nous, s’embuaient... et que certains témoins militaires ricanaient.

PIPELETS

Rennes, 31 août 1899.

Non, vrai, je ne veux pas dire concierges, car j’ai connu trop de concierges sérieux, occupés uniquement du bon ordre de la maison et de l’entretien des escaliers.

Mais ça! Le Dubreuil, le Mertian de Muller, le Moïse Blum dit colonel Fleur, tous les sous-... kutschs de Beaurepaire, et tous les sous-Lebrun-Renaud que nous avons vus défiler aujourd’hui; tous les messieurs qui auraient reçu les confidences de Sganarelle, violé l’intimité de la chambre impériale, couru après l’introuvable secrétaire de « M. Alfred »; tous ces militaires -- « O soldats de l’An deux, ô guerres, épopées! » qui ont entendu dire par Un tel qu’Un tel lui aurait dit que Dreyfus avoua (et qui le viennent répéter, imperturbables, sur l’estrade où, vêtu comme eux, après cinq ans d’épreuves, l’ancien frère d’armes apparaît supplicié!) tous ces commérages, tous ces potins, toutes ces cruautés, toutes ces vulgarités, c’est à faire lever le cœur!

En mon âme et conscience, de toutes mes faibles forces, de toute l’énergie de ma sincérité, je crois Alfred Dreyfus innocent! Mais serait-il coupable, eût-il commis ce lâche forfait de vendre sa patrie, que mon horreur envers lui resterait atténuée de tout le dégoût que m’inspirent les autres.

Des hommes! Des soldats!

On comprend que viennent là ceux qui, ayant réellement quelque chose à révéler de direct, de précis, croient que leur devoir est d’intervenir. Encore peut-être leur témoignage gagnerait-il à se restreindre aux faits plus qu’aux appréciations... et, s’il ne leur vient pas un mot de miséricorde, à ne point envenimer le débat, à ne point ajouter chacun sa pierre sur ce meurtri.

Mais que dire des échos de troisième, de quatrième degré? Qui expliquera la mentalité spéciale qui pousse des hommes pas plus mauvais que d’autres, peut-être, pris isolément, à sortir du rang, de la neutralité; à se mettre en avant pour coopérer à l’œuvre inexorable; à venir jouer un rôle dans la triste aventure?

Certains s’y trouvèrent réduits. Seulement, qui dira les mobiles d’aucuns -- et tout ce que des comparutions inexplicables dissimulent de basses, de laides spéculations?

Au début, les témoins à charge ne pouvaient qu’être agréables aux grands chefs et aux Cinq ministres. C’est un peu changé... mais on ne s’y attendait pas. Du propos en l’air, aggravé, agrémenté, enjolivé, on avait fait un témoignage -- tant répété qu’à la fin, soi-même on finissait par y croire.

On s’offrit, ou l’on fut pris. On fut cité; et voilà que l’on vient s’asseoir, en uniforme, toutes décorations dehors, à côté de Savignaud! égaux de Savignaud!

Commères de régiment, pies jacassantes, vous faites honte aux femmes!

ENFIN!

Rennes, 2 septembre 1899.

Peu d’interrogatoires ont été aussi suggestifs que celui du général Gonse, par Labori, ce matin, établissant que, sur deux lettres adressées au colonel Picquart après qu’il eut quitté le 2e bureau, et interceptées, l’une, la vraie, susceptible d’être réclamée par le destinataire sur avis de l’expéditeur, était parvenue à son adresse, l’autre, la fausse, destinée à compromettre l’ex-chef des renseignements, avait été retenue.

Cela prête à quelques réflexions... et de la sueur perlait sur le crâne du général Gonse.

Mais il en vint à d’autres tempes lorsque M. de Fonds-Lamothe précisa la fraude par omission commise envers la Chambre criminelle: le silence gardé sur la circulaire ministérielle du 17 mai avertissant les stagiaires qu’ils n’iraient point aux manœuvres, donc, détruisant, du même coup, l’appropriation du bordereau et sa date prétendue. La franchise des camps -- la rude franchise des camps!

C’était dans la bouche de l’ex-militaire, présentement ingénieur, qu’on la retrouvait. Aussi M. Roget n’y put-il tenir. Bombant le torse, la face horizontale parallèle au plafond, le jabot gonflé, il s’avança.

Mais il avait affaire, cette fois, à forte partie. Ni son regard de haut, ni son verbe tranchant, ni sa présomption, ni sa jactance, ne pouvaient rien sur ce témoin résolu. Et pour la première fois, depuis tant de jours, les rôles furent intervertis.

M. Roget, pressé de questions du tac au tac, rompit, perdit pied. Le ton péremptoire de ses affirmations ne les garantit point des démentis, des rectifications. Il en plut, c’est le cas de dire, et comme grêle. Le « pékin » connaissait son affaire et l’homme n’avait pas froid aux yeux.

Plus d’une fois, en ce quart d’heure, le général Roget dut regretter que l’escorte de Déroulède n’ait pas été en nombre suffisant pour déterminer son cheval à changer de route, à tourner la tête du côté où l’on eût pu faire taire à sa guise les indiscrets, les « insolents ». Un instant même, en souvenir d’Henry, le général Roget essaya de la contradiction outrageante.

Peine perdue! Inutiles efforts! M. de Fonds-Lamothe poursuivit sa démonstration; ne se laissa pas prendre à la feinte; ne lâcha point la proie pour l’ombre; ni le but pour le dérivatif.

Il négligea même de demander à M. Roget la raison de son encombrance; comment il pouvait se faire qu’étranger au débat de 1894, étranger au débat de 1898, il intervînt en tout, pour tout, à propos de tout, porte-paroles d’accusés anonymes; bavard de l’école de Trochu; Pellieux un peu supérieur à celui de l’autre année, mais insupportable, finalement, au Conseil, à l’auditoire, à tous, par la morgue de son verbe et la fréquence de son apparition!

Le voilà « remisé »: ce n’est pas trop tôt!

On le reverra cependant encore, pendant les deux séances de témoignages qui vont commencer la semaine.

Avocat de l’état-major, du 2e bureau, de la mémoire glorieuse d’Henry, de tout le « fourbi », comme dirait le colonel Cordier, qui a abouti à ce beau gâchis, à tant d’intrigues vilaines, de machinations criminelles, il ne se retiendra pas d’élever la voix.

Mais M. de Fonds-Lamothe a donné un exemple qui sera imité. -- Fini, le tonnerre!

On a vu que les foudres n’étaient que de fer-blanc!

SEMAILLES

Rennes, 3 septembre 1899

Ne regrettez rien, vous qui êtes venus, qui savourez le morne ennui des « transplantés », loin des sites ou des meubles familiers, de la besogne journalière, et des êtres chéris. Même hors le but d’équité qui nous rassemble, regardez autour de vous -- et comprenez la beauté, la force de l’action passive, de l’influence qui se dégage du principe sans que la volonté même y soit pour quelque chose.

Sentez la vieille ville bretonne, d’abord hostile -- je ne parle pas, bien entendu, de la bande de jeunes sacripants qu’on nous lancera peut-être bientôt dessus, mais de la population honnête, sensée, dont l’autre est la honte et la terreur; -- sentez la détente qui se produit dans les esprits, qui bientôt gagnera les cœurs. Les regards se sont adoucis; les faces austères se dérident sous une ombre de sourire; des mains commencent de se poser dans nos mains tendues...

Qu’avons-nous fait pour cela? Rien.

On a vu seulement que nous étions de braves gens; que nous ne voulions de mal à personne; que nous prêchions le calme; que nous payions notre dû sans marchander. Les cochers, les commissionnaires, tout ce qui, déambulant, devient facteurs de nouvelles, ont pu voir, entendre, et redire que nous n’avions rien d’inhumain.

En ville, nous n’avons été ni arrogants, ni provocateurs.

Cela a surpris. Où donc étaient les « monstres » annoncés: les filous, les matamores, les escarpes du Syndicat?

Une bonne femme, près de l’ancien domicile de Labori, une marchande ambulante, le troisième jour que j’étais ici, me contait ses peines et comment son établissement avait brûlé.

-- Ça a été bien du malheur: la ruine, quoi! Je ne crois pas qu’on ait mis le feu exprès. Il y avait bien un dreyfusard dans le pays... mais tout de même je ne crois pas.

Je lui dis:

-- Je suis dreyfusarde.

Elle faillit en laisser choir son panier.

-- Vous, madame? c’est pas possible. Avec un air doux comme ça.

Je restai encore cinq minutes, vulgarisant de mon mieux, pour lui être accessible, l’idéal supérieur que nous servons!

De loin, quand je l’eus quittée, je me retournai. Elle demeurait immobile, à la même place, les yeux fixés au sol, les mains croisées, pendantes sur son tablier. Un monde de pensées nouvelles se débattait, dans le vieux cerveau, sous la coiffe de tulle.

Et il en sera ainsi pour tous. Rappelez-vous l’admirable pièce de l’Année terrible, où Hugo dit aux Allemands: « Vainqueurs, vous êtes vaincus. Notre génie national vous enveloppe, vous cerne, vous imprègne. Vous importerez de la France en Allemagne. »

Ainsi en est-il aujourd’hui, sauf que c’est nous qui laisserons ici le germe de la justice, l’empreinte de la vérité, la noble fièvre d’enthousiasme et d’abnégation que charrient nos veines... et dont nous mourrons peut-être!

A Dieu-vat!

INCORRIGIBLES!

Bennes, 4 septembre 1899.

Tandis que M. le général Gonse bafouille et que M. le général Roget blêmit; que les sous-Roget (Lauth, Yunck, Cuignet, etc.) jappent aux trousses de la défense, pour retarder sa marche en avant dans ce labyrinthe de mensonges souvent puérils, toujours odieux; que des chefs militaires -- « Face à l’ennemi! » -- font l’autruche ou font le zèbre pour échapper à la vérité; celle-ci, tantôt lentement, tantôt par à-coups, surgit, se délivre des obstacles, se dégage des ténèbres, apparaît distincte et quelque peu brutale.

Elle ne fait pas honneur à ces messieurs! En fait de bleus, il n’en est pas que de petits, dans l’affaire: au fond de son puits, et pour l’empêcher d’en sortir, la pauvre déesse a reçu de sérieuses raclées. Elle en porte les marques; et déjà, sur ce qu’on voit d’elle, l’empreinte de quelques poignes apparaît. Demi-étranglée, demi-étouffée, c’est bataille encore pour la tirer à peu près sauve de leurs mains.

La séance d’aujourd’hui a été, sous ce rapport, particulièrement instructive.

Erreur (je tiens à demeurer courtoise) de M. le général Gonse, attribuant à M. Painlevé des propos que celui-ci déclare n’avoir jamais tenus, et contre lesquels, dès qu’il en eut connaissance, il s’inscrivit véhémentement.

Erreur de M. le général Roget, attribuant à M. Hadamard, dans une déposition signée, un degré de parenté avec Dreyfus autre que le réel, et aggravant de ce fait, très sérieusement, des charges contre l’accusé.

Déposition d’un rapport de M. Hennion sur l’agent Pommier... ce qui permit de déclarer celui-ci introuvable et d’éviter la discussion de son témoignage.

Production inattendue et sensationnelle d’un témoin extraordinaire, fourni par le colonel Moïse Blum, dit Fleur, et du même cru: du cru Quesnay -- le premier témoin étranger aux débats et sur assignation du Président -- ce qui, supprimant les scrupules ingénus et patriotiques de la défense, va lui permettre quelques ripostes variées et bien senties.

J’allais dire: oubli de verser au dossier une dépêche importante de notre ambassadeur à Rome, et escamotage d’une pièce non moins importante remise par M. de Freycinet à M. Cavaignac; mais ce serait inexact, étant donnée la révélation stupéfiante que l’État-Major, ni à la Cour de Cassation, ni au Conseil de guerre, ne s’était résigné à tout donner, à tout livrer... avait gardé des munitions de réserve, une provision de hasard!

Personnellement, je le savais depuis quelque temps; une allusion légère de M. Cuignet l’avait fait pressentir assez pour que M. le général Chamoin, représentant du Ministre de la Guerre, se fut mis en mesure de représenter ledit dossier à première requête des membres du Conseil -- au cas où le pétard éclaterait.

Il a éclaté: c’est Labori qui y a mis le feu en questionnant le général Gonse... et ce pétard-là me fit tout l’effet d’une dernière cartouche!

Si l’effet en rate, c’est fini: il ne restera plus que la honte de la manœuvre, de cette série de manœuvres diverses d’aspect, mais aux mêmes fins si pareilles, si peu conformes à ce qu’on s’imagine de la franchise militaire, à ce qui est le génie français!

SUR LE PERCHOIR

Rennes, 5 septembre 1899.

-- As-tu bien déjeuné, Carrière?

Ainsi, volontiers, on interpellerait (sauf respect) M. le commissaire du gouvernement, juché sur sa chaise, en haut de l’estrade, à l’extrémité gauche du fer à cheval qui enclôt le prétoire.

Dans cette même cité, en effet, derrière l’Hôtel-de-Ville, au long d’une des rues les plus passantes, chez un concierge, je crois, est un vieux perroquet dont la forme, la physionomie, la mimique, la voix rappellent, d’étonnante façon, l’honorable M. Carrière.

Ils sont bâtis court, tous les deux; ils ont le même bec sémite, le même petit crâne étroit; ils ont le même accent impérieux, plaintif, rageur; ils sont épaulés avec une identique irrégularité; l’éperon évoque l’ergot -- et le geste dont celui-ci se gratte la tête ne diffère pas du geste dont l’autre ramène son oreille en conque, ou réclame la parole: « Je proteste, je proteste! »

L’emplumé dit: « Papa! Maman! Bonjour! Bonsoir! Portez arrrme! Il est joli, joli, Coco!»

Le déplumé procède par phrases un peu moins courtes, mais dont la portée ne diffère pas sensiblement. Il dit: « Non, non! Oui, oui! Le gouvernement s’oppose! Il est impossible! » ou parfois des aveux plus ingénus.

Mais leur destin, à tous deux, leur destin pareil, est de faire rire, dès qu’un son jaillit de leur gorge, dès que, par des pantomimes brèves, se traduit leur sentiment.

Ils sont comiques par essence, par état, par vocation, profondément comiques!

A tel point que toute appréciation envers eux ne saurait avoir d’amertume, reste empreinte, avec un peu de malice, d’indulgente bonhomie. Un voisin de l’unicolore m’a dit:

-- Il est insupportable... mais si cocasse!

Un voisin du multicolore m’a dit:

-- Il est... ou mieux, il n’est pas... enfin, vous me comprenez? Mais il est tellement « rigolo! »

Je laisse la responsabilité du terme, de sa familiarité plutôt, à qui le prononça. Je n’en retiens, je n’en adopte que le sens: le premier, joie du quartier; le second, joie du procès!

De très spirituelles femmes, des hommes d’extrême intelligence, rappelés d’urgence par leurs affaires ou leurs plaisirs, se sont refusés à abandonner la partie avant que d’avoir goûté la dialectique de l’accusation; ou se sont arrangés pour revenir à la date précise où elle retentira sous ces voûtes.

C’est un succès... d’avance! Et je suis convaincue que l’événement ne déjouera pas les prévisions; que, dans ce sombre drame, il y aura, au moins, une minute de détente heureuse, d’unanime hilarité -- que, dans ce pays de France, depuis si longtemps sevré de la jovialité ancestrale, demain, du rire inextinguible des dieux, demain l’on rira.

GALANT HOMME

Rennes, 6 septembre 1899.

Si le Seigneur, plein de sollicitude, n’eût pétri le visage de M. Lauth avec un peu de l’âme dudit; n’eût mis sur cette face de « garçon de charrue », comme l’a qualifié un de nos dessinateurs les plus illustres, tous les stigmates de sa mentalité n’eût fait avancer ce masque, comme un épouvantait japonais, en avant du reste de l’individu, pour semer la répulsion et la terreur, on eût eu, aujourd’hui, la révélation d’une des plus vilaines cérébralités qui se puissent voir.

M. Cavaignac est sinistre, falot, incomplet: l’air d’un fœtus à moustache. M. Guignet ressemble à un carlin dévoré du « rouge », s’usant la peau à tous les angles, rogneux, hargneux, sournois, éternellement disposé à mordre. M. Jeannel, avec ses contorsions de mandibules, à ses sourcils en visière, justifie, de façon scandaleuse, la théorie de Darwin sur l’origine de l’espèce. Gribelin, moins disgracié, quoique de physionomie assez simplette, ignore par trop la haine du

... mouvement qui déplace la ligne

et, après s’être rongé consciencieusement les ongles des mains, fait redouter qu’il ne s’en prenne à ceux de ses pieds. M. Moïse Blum, dit le colonel Fleur, évoque l’idée d’un placeur pour bonnes...

Etc.

Mais nul n’a cette mâchoire, ce front, ce crâne, ces yeux, cette figure faite pour l’anthropométrie au point que l’infortuné M. Bertillon la guette, avec des frissons de zèle aux doigts!

Or M. Lauth, aujourd’hui, a, par un acte inqualifiable (je tiens en estime l’adjectif qui prête aux plus amples interprétations), soulevé l’indignation, la nausée publiques, au point qu’on l’a hué formidablement.

Il ne l’avait pas volé!

A cela, il pourrait objecter qu’il n’a fait que suivre un exemple illustre:celui du paladin sans reproche, du guerrier loyal qui, des lettres de femme ayant été trouvées dans la perquisition chez Georges Picquart, s’empressa de faire aviser le mari, homme pieux, bien pensant... et susceptible de venger à la fois son honneur et celui de l’armée.

Coup double!

M. Lauth, lui, pour se justifier d’avoir invité à dîner, en son home, ce même chef que, simultanément, il s’appliquait à desservir et à déshonorer, est venu arguer de l’invitation « en tas »; puis a profité de l’occasion pour raconter que le colonel Picquart avait eu le « manque de tact » d’amener une personne qui... une personne que... enfin la personne dont il a été question dans un récent procès.

Même -- ô abomination de la désolation! -- qu’elle s’assit en face de Mme Henry!

J’ai entendu peu de rumeurs aussi sincères, aussi spontanées, jaillir d’un auditoire. Malgré les foudres présidentielles, on rugissait.

Même certains étaient tout pâles, les poings crispés; et des femmes avaient aux lèvres la moue des suprêmes dégoûts.

Pour un succès, M. le commandant Lauth, frais promu chevalier de la Légion d’Honneur, peut se vanter d’avoir eu un joli succès!

LES TROIS-MARCHES

Loin de la cité monastique, de la ville neuve aux mornes murailles blanches, de la vieille ville aux mornes murailles noires; loin des couvents, loin des casernes; loin de la Vilaine aux eaux troubles, qu’écrème, tous les matins, de ses immondices, dans une barque vétuste, l’employé que j’ai surnommé le « Marchand de charognes »; loin des faces mortes et des regards dormants, est, sur la colline, dans les verdures baignées de clarté, faubourg d’Antrain, la bonne auberge des Trois-Marches.

C’est une pauvre demeure, très vieille, très propre, souriante, hospitalière.

La porte, au-dessus du triple degré de pierre, les fenêtres, le portail, donnent sur la route, face à des villas dont les jardins descendent vers l’Ille, toute frétillante et claire entre des peupliers.

Alentour, ce n’est que prairies encloses de haies après lesquelles foisonne, parfumé, le duvet de la clématite. Des vaches y pâturent, de petite taille, mais robustes et le pelage lustré.

Leur mufle frais de la fraîcheur de l’herbe, baveux de fils transparents comme du verre, s’appuie aux barrières de verdure pour regarder passer le voyageur.

Au crépuscule, elles mugissent, impatientes du retour à l’étable. Alors, un enfant, une femme les vient querir, une mince baguette à la main.

Et, par petits troupeaux, elles se répandent sur les routes, se hâtant vers la ferme ou le faubourg. Leurs cornes d’ombre se profilent sur la turquoise verdie du ciel où monte lentement le croissant d’or...

C’est alors que s’illuminent, dans la pénombre, les croisées des Trois-Marches; que luit, au sommet de la double montée, l’étoile familière vers qui s’en vont, épris de lumière, anxieux de vérités nouvelles, des Mages du savoir, des Rois de l’éloquence et de bons Bergers anxieux de soustraire les brebis à l’abattoir!

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La salle est gaie, proprette, avec le luxe d’une cheminée en marbre noir, de quatre lithographies militaires aux murs, d’un bouquet sur la nappe de grosse toile blanche.

A deux pas, la grande cuisine, où, sous la direction de l’hôte, la surveillance de l’hôtesse, flambent les antiques fourneaux. La chère est bonne, mais simple. D’immenses pains, coupés par tranchés, fleurent bon le froment; et le cidre met des reflets d’ambre au flanc des carafes rebondies.

Dans le jardin sont des tonnelles; sous un ombreux couloir de platanes, des tables de bois rugueux flanquées de bancs. Au delà d’un préau à l’aire battue, surhaussée, adossée au mur de fond, une sorte de petite estrade couverte où, les jours de noces, les soirs de bal, perchent les ménétriers.

Elle fut tribune -- le 14 juillet dernier. Des phrases ardentes, des appels frémissants en jaillirent pour célébrer l’espèce de nuit du 4 Août qui s’accomplissait là: l’abdication des préjugés universitaires, le renoncement des méfiances populaires, en une admirable communion.

Les isolés de la Tour d’ivoire descendaient, sortaient de leur refuge pour mettre leur main frêle, leur main nerveuse, dans la main placide, la main robuste des ouvriers.

Les savants donnaient des idées, supérieures parce que scientifiques; les plébéiens offraient l’appui de leurs bras, de leur cœur, le pouvoir de l’action, sans quoi le rêve est stérile.

Basch, professeur de Lettres, Blondel, professeur de Droit, à la Faculté de Rennes; Barrucand, le preneur du « Pain pour tous », Armand Dayot, tous deux venus de Paris pour propager la Parole nouvelle, montrèrent la République en danger; réveillèrent les esprits; agitèrent les consciences, semèrent de l’enthousiasme -- autour du festin frugal, sous le clair soleil, la Marseillaise monta, gronda, battit des ailes...

Si bien que, vis-à-vis, de l’autre côté de la chaussée, dans la villa où, un peu plus tard, l’ex-ministre de la guerre, Mercier, devait être son hôte, M. le général en retraite de Saint-Germain sacra.

Même, il n’y put tenir. Comme on chantait, à Lyon, du maréchal de Castellane, sur le rythme de la batterie aux champs:

Voilà Saint-Germain qui passe,

Tout petit, tout tortu,

Tout ventru, tout mal f...ichu,

il fit, chapeau de paille sur l’oreille et canne en main, le verbe haut, l’œil rageur, la moustache hérissée, irruption dans la cuisine de l’auberge.

-- Scrongnieugnieu, aurez-vous bientôt fini de nourrir toute cette bande-là?

-- Las, Monsieur le général, firent ensemble les hôteliers, de quoi faudrait-il vivre si l’on refuse des clients?

La réponse était péremptoire. Le général s’ébroua et partit. Depuis, il lance seulement des œillades furibondes au passage, lorsque, dans le cadre des fenêtres, apparaît quelque visage de penseur.

Tandis que dans le chemin, face à face, une paire de chaises par-ci, une couple de chaises par-là, quadrille de l’autorité vigilante, quatre gendarmes veillent à la sécurité commune: soit Mercier, soit Picquart.

Des ombres aussi s’effacent contre les murs, agents attachés, pour leur sauvegarde, à la personne de quelques familiers des agapes journalières.

Quand les voitures ont fini de rouler, emmenant le contingent des invités occasionnels, et que la conversation fait halte, Pandore seul, du bruit de ses cent pas, aller et retour, rompt le silence.

Comme des prisonniers, ou des officiers supérieurs ayant droit à la sentinelle, on entend:

Un bruit de bottes, de bottes, de bottes...

Tragédie de Shakespeare qu’orchestre parfois Offenbach!

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· · ·

Dans la salle close, les voilà tous assis: Picquart, Jaurès, Basch, Gabriel Monod, Gast, Leyret, Turot, Hild, Monira, Psichari, Viviani, Stock, Desmoulins, Barbet, etc.; ceux qui passèrent: les docteurs Reclus, Brissaud, Widal; ceux qui passent: Mirbeau, Laroche, Molinier, Havet, Corday, Navarre; -- hier, Pozzi, gloire universelle; ce soir, Julien Benda, nouveau venu dans la notoriété demain, n’importe quel grand esprit d’où qu’il se soit orienté vers la lumière.

Les propos volent, spirituels ou passionnés, gais ou graves, s’élevant toujours, peu à peu, vers des conceptions supérieures. La belle voix de Jaurès claironne son rire -- « Et ton rire, ô Kléber » -- puissamment retentit. Georges Picquart, doucement, discute. Quelque savant disserte, établit la relation des effets aux causes, dans le débat qui nous occupe.

C’est un banquet de Girondins en liberté et pour qui la menace de la mort compterait moins encore qu’elle ne compta, jadis, à la Conciergerie.

On se moque de la laideur, et de la haine, et du mensonge, et de la force marchant contre le droit. On stigmatise d’un trait les défections, les défaillances.

Souvent, tous se taisent devant l’éloquence d’un seul. Il parle comme devaient parler les apôtres, alors que suspects, au fond des Catacombes, se réunissaient les premiers chrétiens. On écoute: la foi, le désir d’héroïsme vous gonflent le cœur.

Quelqu’un heurte à la porte: c’est, venant du Sud ou du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, quelque pèlerin qui s’est acheminé vers cette table d’auberge où l’on rompt le pain de vérité.

Il entre, s’assied, se tait... Mais les sermons sont courts; un mot de parisianisme brise le charme, modernise la bataille.

Alors on s’en va. Devant, derrière, les agents battent l’estrade, scrutent les haies, les recoins suspects. Les soirées, très douces, très lumineuses, prêtent à la songerie. De beaux vers vous chantent à la mémoire. En masse, on reconduit les plus menacés.

Les mains s’étreignent, on se sépare: dans quelques heures on se retrouvera, au pied de l’estrade où gît, raidi d’orgueil, ce crucifié décloué qu’est Dreyfus.

Et je pense qu’un jour, quelque destin que les dieux nous gardent, il y aura dans cette auberge, -- comme dans celle de Saint-Jean-l’Hospice où Charles-Albert fit halte -- une inscription disant que là se réunirent les défenseurs de la Justice, les tenants de la Vérité... et que nos enfants, puis leurs enfants, exprès venus, la regarderont songeurs, fiers d’être de notre sang!

RÉQUISITOIRES

Rennes, 7 septembre 1899.

Grâce à Dieu, notre bonheur a passé notre espérance -- quand M. le Commissaire du Gouvernement a parlé!

Non qu’il ait été, le digne homme, méchant, venimeux ou perfide! Tout le fiel de la séance devait passer par la bouche de feu le général Mercier. Vous souvient-il du coup de Lajoux, cet agent du service des renseignements, accusé de démence alors qu’il menaçait de scandale; enlevé, interné huit jours dans un cabanon, puis expédié au loin, très loin?

L’ancien ministre de la Guerre (dont le parti venait d’exhiber le Cernusky, convaincu d’aliénation mentale et de bien autres choses) a tenté de reprendre la manœuvre dont Lajoux fut autrefois victime, devinez contre qui?... Contre le capitaine Freystætter: cet être d’équilibre admirable et de froide raison!

Ce n’est pas un témoin déloyal, oh! non! C’est seulement un bon loufoque, qui, sous l’influence du milieu, a fini par s’imaginer avoir vu, dans les pièces communiquées illégalement aux juges de 1894, la fausse traduction de la dépêche Panizzardi!

Il ne tombe pas sous l’action de la loi qui châtie le parjure en justice, mais il devrait être mis sous le jet de la douche qui calme les imaginations vagabondes.

Tandis que se formulaient, d’un accent insinuant, d’une voix mielleuse, telles infamies, des mots de colère étaient crachés en riposte des bancs de la presse.

Et il n’a fallu rien moins que l’apparition et le laïus du « petit père Carrière », pour détendre les esprits et dérider les fronts.

Car il nous reposa.

Lent d’expression, bavard de gestes, bref dans l’ensemble, il nous fut la bonne oasis où l’on fait halte. Son discours se résume en ceci: « Rien n’est certain, tout est possible. Je ne suis compétent en rien, mais laissons tout de côté -- set condamnez! »

Mais si le verbe se résume, la mimique demeure intraduisible, d’une puissance comique inimaginable. Gémier, dans la salle, les yeux hors de la tête, regardait, notait.

Jamais en accord avec la phrase, traçant dans l’espace, sans aucune sorte de motif, des courbes, des ronds, des parenthèses, les mains papillonnantes du commandant Carrière allaient, venaient, tourbillonnaient, semblaient attraper les mots, comme des mouches, entre le pouce et l’index.

D’autres fois, abandonnées, les phalanges défaillantes, la paume en l’air, elles laissaient tomber des vérités premières, sous lesquelles, friands d’éloquence, nous tendions nos tabliers.

Mais, le plus souvent, sur quelque clavier invisible, les doigts exécutaient les trilles, les « traits » de quelque sonate impétueuse; plaquaient des accords; tricotaient des chromatiques, s’égaraient en de vagues arpèges.

Ce fut une bien jolie séance de harpe!

Seulement, sur cet air-là, de pauvres gens s’en vont au bagne -- ce qui m’empêche d’y prendre goût!

HEURES D’ANGOISSE

Rennes, 8 septembre 1899.

6 heures matin.

Dès l’aube, une fièvre, par les rues endormies. Le soleil se lève sur un déploiement de forces qui, pour Paris, serait minime, mais qui, dans ce cadre étroit, apparaît formidable.

Le pavé herbu résonne sous le pas lourd des fantassins, que rythme le sursaut des armes; sous la marche cassante des chevaux, qu’accompagne, en heurts légers de cymbales, le choc des sabres contre les éperons.

Campements ici, campements là; armes en faisceaux, montures en groupes. Rue du Pré-Botté, une jument tire sournoisement, du bout des dents, une salade de derrière la voiture d’un maraîcher.

Des silhouettes falotes de camelots errent, déplacées, pourchassées, devant l’entrée, jusque sous le porche de l’église de Tous-les-Saints.

8 heures.

Comment a-t-on pu parvenir jusqu’ici, dans la salle, à travers tant de barrages, tant de postes, un tel filtre de surveillance?

Je ne m’en plains pas: on a raison. J’ai toujours préféré les mesures préventives aux répressions tardives, conséquemment incohérentes et barbares.

Puis, dans l’état d’esprit où nous sommes, rien, véritablement, ne nous est plus: que le dénouement de l’aventure -- en tant que pitié pour l’homme -- et reprise (cette étape accomplie, sous la même impulsion, vers des buts davantage reculés) de la marche en avant. D’autres souffrent et invoquent, au loin, tourmentés par d’identiques abus, tortionnés par les pareils bourreaux.

Aussi l’on écoute Me Demange avec une sympathique impatience. Une telle hâte nous possède, une telle tension de notre être est vers la conclusion, que l’on écoute, comme en un rêve, défiler les périodes et les arguments.

10 heures.

Dans la cour, pendant la suspension d’audience, plus de gravité, moins d’abandon qu’à l’ordinaire. Quelque chose de solennel plane, assourdit les tons, raidit les maintiens. Cependant, les propos échangés sont de haute importance.

On discute le communiqué du Moniteur de l’Empire; la reproduction, dans la partie officielle, du démenti que formulèrent M. de Bulow à la tribune du Reichstag, M. de Munster, ambassadeur, ici. C’est la réponse indirecte, et cependant formelle, du souverain au défenseur qui lui rendit cet hommage mérité de penser qu’un monarque était aussi un homme.

En ressentons-nous de la joie?... Oui, si cela peut influer sur le sort du pauvre être, après qui s’acharnent tous les carnassiers de la haine. Mais, en même temps, une tristesse humiliée nous étreint le cœur. Il n’est tombé du dehors qu’une parole de miséricorde, il ne s’est fait qu’un geste samaritain, hélas! -- et c’est de là qu’il vient!

Alors, on se prend à espérer des choses folles: l’abandon de l’accusation, un élan de cœur?

Ah! poursuiveurs de chimères!

... Edgar Demange reprend sa plaidoirie.

Midi.

Le défenseur a terminé.

Cela va-t-il finir? Allons-nous donc sortir d’ici le cœur allégé?

Ce serait trop simple, trop beau. Jusqu’au seuil de l’enfer, jusqu’au geste d’évasion, il y aura en ceci d’atroces mesquineries. M. le commandant Carrière entend protester, réclame que la séance soit levée, puis reprise, afin que deux heures s’écoulent, que l’émouvante impression de la défense ait le temps de s’atténuer.

Bonne âme! pitoyable vieillard!

3 heures.

M. le commandant Carrière n’a élevé la voix que pour tâcher encore de tuer la compassion dans le cœur des juges, requérir un arrêt implacable.

Me Demange adjure en quelques mots le Conseil d’être favorable; Dreyfus, d’une voix rauque, crie encore son innocence, et nous voilà dans la salle immense murmurants, anxieux, à bout de forces.

Les impatients sont dans la cour, s’agitent pour tromper leurs nerfs.

4 heures 50.

Le tribunal militaire rentre. Dix ans de détention, des circonstances atténuantes à cet innocent.

Soit! nous acceptons.

La séance continue...

NOTRE OEUVRE

Réponse à quelques-uns.

Du chagrin, oui, certes on peut en avoir -- pour la patrie et pour l’humanité!

Que notre France soit ainsi avilie par ceux-là mêmes qui la prétendent défendre; que certaines scélératesses d’âme soient possibles, se fassent visibles, comme la charogne qui remonte à la surface de l’eau, oui, telles choses sont faites pour provoquer la nausée et la mélancolie.

Mais ces sentiments-là sont du luxe, dans la bataille: on ne saurait s’y attarder, ni s’y amollir. Que nos sens se trouvent offusqués, que la fierté collective souffre, il importe peu à la continuité de l’effort, au courant ininterrompu d’énergie qui doit relier demain à hier.

Le vrai sentiment de la situation, l’orgueil nécessaire à retremper les muscles, le viatique, le réconfort, on le puisera dans l’examen de ce que nous avons obtenu -- en dépit de quels obstacles!

Un homme était au bagne, interné dans des conditions illégales après avoir été jugé illégalement. Il était en proie à Lebon, à Deniel, à l’emmurement, au silence éternel, à la double boucle, aux mensonges crucifiants, seul, tout seul, aussi mort que les défunts dans le sépulcre!

Il ne devait plus jamais revoir la France, ni ses semblables, ni ses parents! Sa femme était veuve, ses enfants orphelins: tous les pouvoirs sociaux, coalisés, avaient tracé la croix sur son nom. Il était rayé à jamais du nombre des vivants.

Bernard Lazare alluma la première torche, à laquelle d’autres flambeaux, ensuite, vinrent s’allumer. On était une poignée de précurseurs, dans les ténèbres, et la lumière devint cible à nous lapider.

Toutes les calomnies, tous les outrages, toutes les proscriptions nous les connûmes! Les plus forts soutenaient les plus faibles: on n’abandonnait pas de blessés sur la route; personne, jamais ne lâcha pied. Ainsi, lentement, on avança.

Lors, le Destin se mit des nôtres. Ce qui devait nous desservir, nous servit, au contraire, puissamment. Aux heures critiques, survint le miracle. Les adversaires, comme par un doigt invisible, étaient marqués, frappés. Même les échecs apparents se transformaient en victoires, sans fanfares, mais d’une portée considérable.

De vingt, nous étions cent, puis mille... et, dès lors, à chaque démonstration publique, à chaque fait nouveau, le nombre des partisans de la Vérité grandissait. Le reflet de son miroir gagnait du terrain, envahissait, comme l’aube, des coins jusqu’alors obscurs, des consciences encore ténébreuses.

Nous avons tiré l’homme de son bagne, notre volonté a fait lever Lazare du tombeau. Rappelez-vous: on défiait que cela se fît jamais, sous peine d’une révolution générale? Il a suffi de quatre douaniers et de quelques gendarmes, pour maintenir non pas la furie, mais la curiosité populaire dans de décentes limites.

On niait que l’esprit de caste ou de chapelle ait pu influer sur sa condamnation? L’événement a montré Mercier essayant de renouveler, auprès des juges de 1899, le coup de la communication secrète de 1804. On a pu voir les généraux coalisés s’efforcer de sauver un des leurs aux dépens de l’innocent; préférer l’impunité d’Esterhazy à la confession de l’erreur initiale, que couvrirent après tant de crimes!

La conquête morale est immense. En plein Forum, sous la lumière crue et cruelle du jour, le peuple, juge à son tour, a pu estimer certains de ses chefs; jauger leur spéciale mentalité; apprécier leur intempérance de langue et la puérilité de leurs manœuvres; se rendre compte comment ces sous-Trochu le pourraient mener aux boucheries promises...

Cette évolution-là vaut deux révolutions car elle ne fut pas sanguinaire et affranchit les cerveaux.

FIN

TABLE

EN PRÉFACE. VII

UN LÂCHE. IX

Le procès d’Esterhazy (10-11 janvier 1898). 1

Le procès Dreyfus-Esterhazy!y (CHAP. Ier) 3

CHAP. II 21

Autour de l’énigme 29

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