‹ Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiquesChapitre 8 sur 22 · VI

VI

Le voyage à Blois.--Une lettre de Victor Hugo au dessinateur Queyroy.--Deux poètes nommés chevaliers de la Légion d'honneur.--Les sables de la Miltière.--Le sacre de Charles X.

En avril 1825, le projet si longtemps caressé d'un voyage à Blois put enfin être mis à exécution.

Victor Hugo et sa femme, elle nourrissait Léopoldine, prirent la malle-poste et arrivèrent à Blois, au matin, par la rive gauche de la Loire[95].

[Note 95: Ancienne route directe de Blois à Orléans par Saint-Dyé et Cléry, avant que Mme de Pompadour eut fait tracer, sur la rive droite, une nouvelle route, passant devant son château de Menars.]

Près de quarante ans plus tard, remerciant de son album, les Rues et Maisons du vieux Blois, le dessinateur Queyroy[96], Hugo vieilli adressait, de Guernesey, cette jolie lettre à l'artiste.

[Note 96: Outre les Rues et Maisons du vieux Blois, on doit au dessinateur Armand Queyroy, qui a été longtemps conservateur du Musée de Moulins, un certain nombre d'eaux-fortes sur Vendôme et la plupart des portraits qui servent de frontispice à chacun des volumes composant la Galerie des Hommes illustres du Vendômois.]

Ce n'est plus la prose un peu flottante et souvent impersonnelle des lettres au général. Si les cheveux du poète avaient blanchi, son verbe avait, depuis des années, pris son ampleur et adopté sa formule définitive.

Ce sont là de très belles pages, où magnifiquement, Victor Hugo évoque son arrivée à Blois, son père et son jardin; et, s'éveillant au bord du fleuve, la ville tout entière, désuète mais pleine de grâce, avec son château, ses vieilles maisons et tous ces souvenirs qui sont le passé.

Hauteville-House, 17 avril 1864.

Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le passé. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui même, (laissez-moi noter cette petite coïncidence intéressante pour moi), j'arrivais à Blois. C'était le matin. Je venais de Paris. J'avais passé la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais fait la ballade des Deux Archers[97] puis, les derniers vers achevés, comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant à la lueur de la lanterne passer à chaque instant des deux côtés de la voiture des troupes de bœufs de l'Orléanais descendant vers Paris, je m'étais endormi. La voix du conducteur me réveilla.--Voilà Blois! me cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille ville en amphithéâtre capricieusement répandue, sur les saillies d'un plan incliné, et, à cela près que l'océan est plus large que la Loire et n'a pas de pont qui mène à l'autre rive, presque pareille à cette ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur Blois.

[Note 97: Ballade VIII; dédiée à Louis Boulanger.]

Un quart d'heure après, j'étais rue du Foix, nº 73. Je frappais à une petite porte donnant sur un jardin: un homme qui travaillait au jardin venait m'ouvrir. C'était mon père.

Le soir, mon père me mena sur le monticule qui dominait sa maison et où est l'arbre de Gaston[98]; je revis d'en haut la ville que j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, était, quoique sévère, plus charmant encore. La ville, le matin, m'avait semblé avoir le gracieux désordre et presque la surprise du réveil; le soir avait calmé les lignes. Bien qu'il fît encore jour, le soleil venant à peine de se coucher, il y avait un commencement de mélancolie; l'estompe du crépuscule émoussait les pointes des toits; de rares scintillements de chandelles remplaçaient l'éblouissante diffusion de l'aurore sur les vitres; les profils des choses subissaient la transformation mystérieuse du soir; les roideurs perdaient; les courbes gagnaient; il y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec émotion, presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle d'été.

[Note 98: La Butte des Capucins.

Cf. Dr H. Chauveau: Mémoire sur les Buttes dans le département de Loir-et-Cher. Blois, imp. Lecesne, 1866, in-8, de 39 pp. (carte).

A. de Rochas: Les Buttes et la télégraphie optique. Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, tome XI (1886), pp. 1-26 (carte).]

La ville m'apparaissait non plus comme le matin, gaie et ravissante, pêle-mêle, mais harmonieuse; elle était coupée en compartiments d'une belle masse, se faisant équilibre; les plans reculaient, les étages se superposaient avec à-propos et tranquillité. La cathédrale, l'évêché, l'église noire de Saint-Nicolas[99], le château, autant citadelle que palais, les ravins mêlés à la ville, les montées et les descentes où les maisons tantôt grimpent, tantôt dégringolent, le pont avec son obélisque, la belle Loire serpentant, les bandes rectilignes de peupliers, à l'extrême horizon, Chambord indistinct avec sa futaie de tourelles, les forêts où s'enfonce l'antique voie dite «ponts romains»[100] marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet ensemble était grand et doux. Et puis mon père aimait cette ville.

[Note 99: Ancienne église de l'abbaye bénédictine de Saint-Laumer.]

[Note 100: Les «ponts châtrés», vulgairement appelés «ponts chartrains».]

Vous me la rendez aujourd'hui.

Grâce à vous, je suis à Blois. Vos vingt eaux-fortes montrent la ville intime, non la ville des palais et des églises, mais la ville des maisons. Avec vous, on est dans la rue; avec vous on entre dans la masure; et telle de ces bâtisses décrépites, comme les logis en bois sculpté de la rue Saint-Lubin[101], comme l'hôtel Denis Dupont[102], avec sa lanterne d'escalier à baies obliques suivant le mouvement de la vis de Saint-Gilles, comme la maison de la rue Haute, comme l'arcade surbaissée de la rue Pierre-de-Blois étale toute la fantaisie gothique, ou toutes les grâces de la Renaissance, augmentées de la poésie du délabrement. Être une masure, cela n'empêche pas d'être un bijou. Une vieille femme qui a du cœur et de l'esprit, rien n'est plus charmant. Beaucoup des exquises maisons dessinées par vous sont cette vieille femme-là. On fait avec bonheur leur connaissance. On les revoit avec joie, quand on est, comme moi, leur vieil ami. Que de choses elles ont à vous dire, et quel délicieux rabâchage du passé! Par exemple, regardez cette fine et délicate maison de la rue des Orfèvres, il semble que ce soit un tête-à-tête. On est en bonne fortune avec toute cette élégance. Vous nous faites tout reconnaître, tant vos eaux-fortes sont des portraits. C'est la fidélité photographique, avec la liberté du grand art. Votre rue Chemonton est un chef-d'œuvre. J'ai monté, en même temps que ces bons paysans de Sologne peints par vous, les grands degrés du château. La maison à statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable à la précieuse maison des musiciens de Woymouth. Je retrouve tout.

[Note 101: Vieille rue de Blois, bien connue des touristes pour ses maisons du XVe siècle. L'une d'elles, dont il existe un curieux dessin par Victor Hugo, aurait été habitée par Marion Delorme, que certains, (le bibliothécaire Dupré, entre autres, qui en a publié un acte de naissance), prétendent née à Blois.]

[Note 102: Denys Dupont,--Pontanus--avocat et célèbre jurisconsulte blaisois; l'un des principaux auteurs de la Coutume de Blois et son commentateur. (Blois, Angelier, 1556; Paris, Billaine, 1677.)]

Voici la Tour-d'Argent[103], voici le haut pignon sombre, coin des rues des Violettes et de Saint-Lubin, voici l'hôtel de Guise, voici l'hôtel de Cheverny[104], voici l'hôtel Sardini[105] avec ses voûtes en anses de panier, voici l'hôtel d'Alluye[106] avec ses galantes arcades du temps de Charles VIII, voici les degrés de Saint-Louis qui mènent à la cathédrale, voici la rue du Sermon, et au fond la silhouette presque romane de Saint-Nicolas; voici la jolie tourelle à pans coupés dite Oratoire[107] de la reine Anne. C'est derrière cette tourelle qu'était le jardin où Louis XII, goutteux, se promenait sur son petit mulet.

[Note 103: Ancien atelier monétaire des comtes de Blois formant le coin des rues des Trois-Clefs et de la Serrurerie, où est établi aujourd'hui le siège d'une compagnie électrique.]

[Note 104: Hôtel à Blois de la famille Hurault (Hurault de Cheverny de Saint-Denis et de Vibraye), ou «Petit Louvre», rue Saint-Martin.]

[Note 105: Scipion Sardini, financier lucquois amené en France par Catherine de Médicis qui lui fit épouser Isabelle de Limeuil. La rapidité de sa fortune lui valut cette épigramme de ses contemporains:

Qui modo Sardinii jam nunc sunt grandia cete Sic alit italicos Gallia pisciculos.

En dehors de l'hôtel du 7 de la rue du Puits-Châtel, à Blois, Sardini possédait, à Paris, un hôtel dans le quartier Mouffetard, auquel M. Anatole de Montaiglon a consacré deux articles intéressants: L'hôtel de Scipion Sardini et ses médaillons en terre cuite (Les Beaux-Arts, tome I, 1869, pp. 161-166; 197-202); Bulletin de la Société impériale des Antiquaires de France, année 1857, pp. 97-101; cette communication a été réimprimée dans la Revue universelle des Arts, tome V, 1857, pp. 461-463).

M. Édouard Drumont a d'autre part tracé une jolie silhouette du personnage dans la première série de Mon vieux Paris: Un Financier du XVIe siècle (Réimpression Flammarion, S. D., in-12, pp. 207-247).

Brantôme, puis... le duc d'Aumale ont évoqué, non sans esprit, cette tant bizarre Isabelle de Limeuil dont la vengeance vis-à-vis de Condé fut plutôt rabelaisienne, et l'accouchement en pleine cour pour le moins maladroit.]

[Note 106: Ancien hôtel rue Saint-Honoré (ainsi que l'hôtel Denys Dupont), de Florimond Robertet, baron d'Alluye, secrétaire des finances de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier. Bien que la plupart de ses biographes le fassent mourir, à Blois, en 1522, il ne serait mort, d'après l'hommage de sa veuve, Michelle Gaillard, pour le château de Bury, qu'en 1527, et à Paris.]

[Note 107: Pavillon situé dans les anciens jardins bas du château et y faisant face, souvent improprement appelé «Bains de Catherine».

Anne de Bretagne s'y était retirée durant l'excommunication de Louis

Page 1