XI
REPRISE D'HERNANI
10 mars 1845.
La reprise Hernani attire la foule au Théâtre-Français; on écoute avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.
Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet Hernani, si sauvage, si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.
Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations, qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la scène:
. . . . . . . . . . . . Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long! Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles. J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit, J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie Avec quelque armement aider la prophétie! Toutes prédictions du sorcier le plus fin Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin, Quand une bonne armée avec canons et piques, Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, Leur sert de sage-femme et les fait accoucher. Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème? Celui dont une armée explique le système, Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit, Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite Taille l'événement au plaisir du prophète? --Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit. A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit! Ils ont force canons, rangés en longues files, Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes; Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés? Baste! au grand carrefour de la fortune humaine Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène, A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains, Tachant en vain de lire au livre des destins, Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute, Au nécromant du coin vont demander leur route.
Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour indiquer le sujet de la scène.
Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.
Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser un roi pour amant.
Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui; il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une montagne à l'autre.
Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec intelligence et netteté.
Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait approprié au personnage.
Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces nouvelles on devrait bien reprendre Le Roi s'amuse, un des plus beaux drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite de représentations fructueuses.