‹ Victor Hugo, son œuvre poétiqueChapitre 6 sur 7 · I

I

Le livre des Quatre vents de l'esprit présente en raccourci l'oeuvre poétique de Hugo, ou tout au moins nous en résume les aspects, satire, drame, ode, épopée.

Dans la partie du livre consacrée à la satire, Hugo définit la satire même. Il montre quel rôle social a pris, de notre temps, cette forme de la poésie.

Du temps que le poète était écolier, le genre satirique en vigueur n'était guère qu'une façon de critique littéraire agressive et mesquine, l'art de découvrir des défauts et de ne pas entendre les beautés inusitées:

Dévidant sa leçon et filant sa quenouille, Le petit Andrieux, à face de grenouille, Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello, Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.

Dans la pensée de Hugo, la satire de ce siècle-ci ne peut s'en tenir à ces gloses superficielles. Il ne lui suffit même plus de s'attaquer à un métier, à une caste, et de s'égayer aux dépens des marquis ou des médecins. Elle a pour mission de condamner et de flétrir les oppresseurs, elle doit sa pitié aux vaincus, son aide aux misérables, son admiration exaltée aux grands esprits persécutés ou méconnus; il faut qu'elle surgisse, à la façon du spectre de Shakespeare, à l'heure du banquet, et qu'au milieu du triomphe immoral,

Elle apporte cynique un rire d'Euménide,

Mais son devoir le plus impérieux, c'est d'arracher le peuple à sa torpeur, de l'éveiller de son sommeil, de rallumer en lui l'indignation éteinte.

Le poète est donc une sorte de champion du droit; il ressemble à ces chevaliers, à ces preux de la légende; sa destinée est de lutter comme eux pour la justice.

Lorsque j'étais encore un tout jeune homme pâle, Et que j'allais entrer dans la lice fatale, Sombre arène où plus d'un avant moi se perdit, L'âpre Muse aux regards mystérieux m'a dit: --Tu pars; mais, quand le Cid se mettait en campagne, Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne, Il était bien armé; ce vaillant Cid avait Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet, Deux boucliers: il faut des armes de rechange; Puis il tirait l'épée et devenait archange. As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr, Quelle armure vas-tu choisir et revêtir? Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste? --J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste, Muse; et je suis armé mieux que le paladin. --Et tes deux boucliers?--J'ai mépris et dédain.

Une comédie de salon et une tragédie de paravent remplissent tout le livre dramatique. La comédie, Margarita, n'est guère qu'une idylle où la galanterie la moins naïve vient émousser toutes ses armes contre le charme et la candeur de l'amour vrai. Le drame, Esca, est quelque chose comme un proverbe à dénouement tragique. Le sujet se résumerait dans un titre comme celui-ci: Plus que femme ne peut, ou encore: Qui tue l'amour, l'amour le tue.

Des quatre parties du livre, la plus originale (il ne faut pas s'en étonner) est encore la partie lyrique. Les premières pièces de ce suprême recueil d'odes ne donnent pas précisément cette impression de nouveauté. On les rattacherait très justement aux Châtiments: elles en constituent comme le revers élégiaque. Mais voici que la nature entre en scène, et tout change.

D'abord le poète ne semble la voir que par les plus sombres aspects. Du haut de la falaise, il jette sur la mer le même regard navré que sur un immense sépulcre. S'il nous parle du bois, c'est pour nous traduire l'impression de deuil qui s'en dégage aux heures troubles de la nuit:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On entend passer un coche, Le lourd coche de la mort. Il vient, il roule, il approche, L'eau hurle et la bise mord. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il emporte beauté, gloire, Joie, amours, plaisirs bruyants; La voiture est toute noire, Les chevaux sont effrayants. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'air sanglote et le vent râle, Et sous l'obscur firmament La nuit sombre et la mort pâle Se regardent fixement.

A cette vue pessimiste de la nature succède une interprétation tout opposée des choses: elles prennent soudain comme un aspect réconfortant, réparateur; elles ne sont plus que l'expression enveloppée, mais irréfutable de l'absolue Bonté, de l'absolue Justice. C'est ce sentiment qui donne tant de profondeur et de puissance aux quatre méditations intitulées Promenades dans les Rochers.

PREMIÈRE PROMENADE.

Un tourbillon d'écume, au centre de la baie Formé par de secrets et profonds entonnoirs, Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie, Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs.

Seigneur! que faites-vous de cette urne de neige? Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit? La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège, Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.

L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange, Passent; le tourbillon vénéré du pêcheur, Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change, Toujours la même place et la même blancheur.

Le pêcheur dit:--C'est là qu'en une onde bénie, Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël, Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie, Avant de s'enrôler pour être anges au ciel.

Moi je dis:--Dieu mit là cette coupe si pure, Blanche en dépit des flots et des rochers penchants, Pour être, dans le sein de la grande nature, La figure du juste au milieu des méchants.

DEUXIÈME PROMENADE.

La mer donne l'écume et la terre le sable. L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert. J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable, Bruit immense et lointain, de silence couvert.

Un enfant chante auprès de la mer qui murmure, Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu, Sur la création et sur la créature Les mêmes astres d'or et le même ciel bleu.

Notre sort est chétif; nos visions sont belles. L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour. L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes, Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.

Sérénité de tout! majesté! force et grâce! La voile rentre au port et les oiseaux aux nids. Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace Palpiter vaguement des baisers infinis.

Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe Et de l'enfant qui chante il emporte la voix. O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbe, Et que vous emportez de chansons à la fois!

Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse. Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers! Une ineffable paix monte et descend sans cesse Du plus profond de l'âme au plus profond des mers.

On voudrait tout citer; mais il faut se borner à résumer les deux autres pièces. La Troisième promenade met en présence du soleil qui descend, le vieillard déclinant vers la tombe. L'homme sait bien que le soleil meurt pour renaître, et le soleil pourrait dire si l'homme est né seulement pour mourir. N'est-ce pas ce secret que l'astre et le vieillard se confient en silence et par l'échange d'un regard?

O moment solennel! les monts, la mer farouche, Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur. Le vieillard regardait le soleil qui se couche; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

Enfin la Quatrième promenade est comme l'expression de cette loi d'amour qui est la vraie formule du Très-Haut. Cette loi, la nature la balbutie. Le poète, assemblant tous les sons que l'univers bégaye, la proclame.

Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble, Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut. Ils jettent vaguement les sons que seul j'assemble; Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.

Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme! Mer, je rêve avec toi! monts, je prie avec vous! La nature est l'encens, pur, éternel, sublime; Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.

Le livre épique est rempli par un seul poème, la Révolution. Hugo s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont condamné la royauté, et il le traduit puissamment par la chevauchée des Statues.

Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se détache. Il s'achemine à travers les rues de l'antique Paris. Il arrive à la grande place «aux arcades de pierre» où se dresse un cavalier de marbre blanc couronné de lauriers. Le lourd fantôme de Louis XIII s'ébranle à son tour. Le roi batailleur, bardé de fer, et le pâle roi justicier vont éveiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher «celui que ces sujets appelaient Bien-Aimé.»

Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du passé, la royauté, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre face, le peuple. Sur la route des «quais noirs» que suivent les statues, apparaît le Pont-Neuf avec ses mascarons étranges. Toutes ces «gueules douloureuses,» ouvrage d'un «rude ouvrier,» figurent la foule sans nom des «souffrants» et des «lamentables...» Dans le regard de ces masques tordus par les sanglots ou convulsés par les ricanements s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damnés prend une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui passent. Avec ce réquisitoire brûlant, la satire, une fois de plus, enflamme l'épopée.

Et voici l'élément tragique. Les rois sont arrivés au bout de leur course nocturne. Sur la place déserte, au lieu où le regard de ces aïeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant un triangle livide:

L'oeil qui dans ce moment suprême eût observé Ces figures, de glace et de calme vêtues, Eût vu distinctement pâlir les trois statues.

Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux: Si la mort eût tourné son tablier hideux, On en eût entendu glisser le grain de sable.

Une tête passa dans l'ombre formidable; Cette tête était blême; il en tombait du sang,

Et les trois cavaliers frémirent; et, froissant Vaguement le pommeau de sa lugubre épée, L'aïeul de bronze dit à la tête coupée (Dialogue funèbre et du gouffre écouté):

--Ah! l'expiation, dans ce lieu redouté, Règne sans doute avec quelque ange pour ministre? Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre, Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix? --Je suis le petit-fils de votre petit-fils. --Et d'où viens-tu? --Du trône. O rois, l'aube est terrible! --Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible? --C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux. --Et qui donc l'a construite? --O mes pères, c'est vous,

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