‹ Victor, ou L'enfant de la forêtChapitre 32 sur 45 · CHAPITRE XI.

CHAPITRE XI.

AVEUX QUI SERVENT À ÉCLAIRCIR QUELQUES TRAITS OBSCURS.

«Depuis notre séjour dans la forêt d'Anet, la nuit la plus profonde couvrait à nos yeux le sort de notre capitaine Verdier, dont nous n'avions pas entendu parler. Un éclair affreux vint déchirer, cette nuit perfide, et nous annoncer la foudre qui, grondant sur nos têtes, était prête à nous frapper. J'apprends un jour, par un correspondant sûr, que Verdier venait de périr sur un échafaud, et, ce qui est le plus cruel, que ce lâche a eu la bassesse, avant de mourir, de nommer ses complices! Je suis le premier sur sa liste fatale, moi, le fils de son ancien ami; moi, son confident et son camarade le plus dévoué! On sait où je suis, et des satellites entourent déjà l'auberge du Paradis, au moment où j'apprends ces tristes nouvelles!... J'ai le bonheur de me sauver assez à temps pour n'être point arrêté, et j'arrive tout essoufflé à la forêt, où je me hâte de rallier mes compagnons.

»Amis, leur dis-je d'une voix forte, nous sommes trahis par Verdier; on suit nos traces, et c'est par miracle, sans doute, que je viens d'échapper aux poursuites des gardes que ce monstre nous a envoyés avant de perdre, au milieu des supplices, une vie qu'il a souillée des plus grands forfaits. Il faut de la tête ici, mes amis, il faut agir, et sur-tout il faut nous réunir, nous serrer tous, afin d'opposer une résistance opiniâtre à ceux qui voudraient nous attaquer; mais on ne l'osera point, et nous avons tout le temps de prendre des mesures pour notre sûreté. Permettez-moi maintenant d'ouvrir un avis, un avis salutaire, le seul, je crois, qu'il nous reste à suivre. Je suis né en Allemagne près de la Bohême, dont je connais les vastes et sombres forêts. L'Allemagne, est un pays que nous n'avons pas encore visité; allons nous y établir; parcourons-la rapidement, amassons-y des trésors, et retournons ensuite dans les immenses forêts de la Bohême, où nous pourrons fonder une colonie, une ville même, comme fit jadis, en Italie, l'heureux Romulus, qui suivait notre profession. Laissons à des filoux, à des escrocs subalternes, les petits vols; voyons, agissons en grand, et prenons un nom distingué, noble, qui, mettant en repos notre conscience, nous rende intrépides, estimables même aux yeux du monde. Nous détestons les riches et les grands, parce que les riches et les grands sont les tyrans du pauvre et de l'homme obscur. Nous bravons l'empire des loix humaines, parce que les loix humaines sont toutes en faveur du puissant, et toutes contraires à la philosophie, à la religion naturelle. Que notre profession s'anoblisse; que notre titre pompeux, imposant, annonce nos principes et nos intentions; qu'on ne nous combatte plus comme de vils brigands, mais comme une formidable corporation; qu'on traite avec nous de puissance à puissance; en un mot, que nous soyons recommandables à nos propres yeux, et que le fils de famille ne rougisse plus d'entrer dans notre illustre corps. Je propose le nom d'Indépendans; est-il adopté?

»Oui, oui, s'écrient ensemble tous mes camarades! Je continue: Amis! que vous prouvez bien la pureté de vos intentions, la grandeur de votre ame! Oui, Indépendans, puisque ce nom vous plaît; vous êtes faits pour former une société à jamais célèbre. Je vous le prédis, vous vous trouverez grossis de tout ce qu'il y a d'hommes fiers, nés pour secouer le joug des préjugés et des tyrans de la terre; vous formerez une armée dont le plus grand d'entre vous sera le chef, et vous ferez pâlir, sur leurs trônes chancelans, les despotes de l'Europe. Indépendans, soyez justes maintenant, soyez magnanimes, et méritez le nom respectable que vous prenez. Ne persécutez pas le faible, le timide; donnez à celui qui n'a rien, prenez à celui qui possède trop; consolez l'infortuné, humiliez le superbe, écrasez le puissant, et vous serez bénis de toute la terre comme les amis, les défenseurs de l'humanité. Quel est celui qui ne voudrait partager vos travaux, cueillir vos lauriers et mériter votre estime? Quel est l'homme courageux qui ne brûlera entrer dans vos rangs, de combattre à vos côtés? Moi-même, je sens que mon ame s'élève: jusqu'à présent j'ai rougi de faire le plus vil des métiers; je n'ai travaillé qu'avec peine; je sentais là, là, dans mon coeur, ma conscience qui me reprochait une vie nuisible à la société; j'entendais sa voix me crier: Cesse de maltraiter ton semblable qui te repousse comme un brigand; sois généreux pour le faible; mais sois son vengeur, et tu n'auras plus de remords. Oh, mes amis! qu'il est beau d'abjurer une profession vile et dangereuse en soi, pour prendre le titre et les principes que dicte à l'homme fier la plus saine philosophie! Indépendans, choisissez-vous un chef maintenant, car il vous en faut un qui soit l'ame de vos pensées, et l'agent de vos moindres volontés: quel qu'il soit, ce chef que vous allez choisir, je baisse mon épée devant lui, et je lui jure respect et obéissance.

»Je savais, mon fils, l'effet que produisent sur des hommes assemblés ces sortes de déclamations; je me souvenais, ainsi qu'il arrive souvent, que celui qui fait des propositions de ce genre, est presque toujours nommé chef, et c'était mon espoir. Il ne fut pas déçu; à peine eus-je parlé, qu'une voix unanime me proclama à l'instant capitaine de la troupe des Indépendans. Je fis les remercîmens d'usage, après quoi je songeai à l'étendue des obligations que m'imposaient ce grade, et les principes philosophiques que j'avais toujours dans mon coeur. J'avais affaire à une troupe indisciplinée, habituée au vol, au meurtre même, et à tous les vices que donnent une mauvaise éducation et des passions honteuses; il me fallait assujettir des hommes déréglés à des loix, à une discipline, et c'était sans doute une tâche pénible et difficile à remplir; je la remis à un autre moment: pour l'instant je ne m'occupai que des précautions à prendre pour éviter les poursuites de la justice, et des préparatifs du départ de la troupe. Mon amour ensuite revint occuper ma pensée, et je me décidai à enlever sur-le-champ mon Adèle.

»Il était tard, je ne pouvais plus rentrer dans la ville; mais je savais qu'Adèle et son amie avaient prémédité, pour le lendemain, une partie de plaisir; c'était même moi qui l'avais engagée à voir le village d'Anet, dans l'espérance, comme elle devait passer par la forêt, de l'entraîner dans quelque piége. J'avais, heureusement pour moi, jeté cette, idée dans la tête d'Adèle, qui l'avait goûtée. Je savais en même temps que la jeune personne ne me céderait jamais, si le lien du mariage, vrai ou faux, ne levait ses scrupules; je m'arrangeai donc en conséquence, et pour assurer mon triomphe, et pour ménager ses préjugés.

»Tout arriva ainsi que je l'avais prévu. Adèle et madame Germain passèrent par la forêt, accompagnées de Michel. Je les fis attaquer par un gros de mes gens, qui séparèrent les deux amies. J'arrivai à point nommé, comme pour délivrer Adèle des mains de ceux qui tenaient. Un coup de pistolet, tiré par un des miens, nous débarrassa du sentimental Michel, et lorsque j'eus fait jeter madame Germain dans la cave d'un petit pavillon, je fis conduire Adèle dans une auberge prochaine dont l'hôte m'était dévoué.

»Ce fut là que j'eus besoin de toutes les ruses dont j'étais capable, pour faire consentir Adèle à m'épouser. Un de mes gens, que j'avais habillé en ecclésiastique, joua le caffard à merveille: une vieille servante de la troupe passa pour ma mère, et je feignis de vouloir me tuer, plutôt que d'être forcé de renoncer à une main qui m'était si chère.

»Que te dirai-je? la malheureuse Adèle fut tellement étourdie par tous ceux qui assiégeaient son lit de douleur, qu'elle consentit à m'épouser, et je fus heureux. Cependant elle n'avait qu'un cri pour me demander son amie madame Germain. Ceci m'embarrassait, et me contrariait le plus. J'avais fait jeter cette femme dans une espèce de cachot pour m'en débarrasser; j'espérais qu'elle y resterait jusqu'à ce que le hasard l'en fit sortir. Point du tout; il fallait l'aller chercher dans sa prison; il fallait me donner un surveillant importun que j'avais lieu de haïr, et qui pouvait à tous momens pénétrer mes secrets. Tu juges de mon embarras. Cependant j'adorais Adèle, je la voyais prête à mourir, si je lui refusais le bonheur d'embrasser son amie, et la mort d'Adèle eût été bientôt suivie de la mienne. J'étais le maître, d'ailleurs, de faire ce que je voulais; une femme de plus ne pouvait m'en imposer, quand même elle eût voulu contrarier mes projets; et puis j'allais partir avec ma troupe, et je pouvais garder encore long-temps le secret sur ma véritable profession. Une fois arrivé en Allemagne, à la tête de mes gens, je ne craignais plus de me découvrir; dans ce cas, une amie près d'Adèle pouvait être utile à cette infortunée, en cas qu'elle ne voulût écouter que son désespoir en apprenant que je l'avais trompée. Toutes ces considérations me déterminèrent à consentir à ce qu'elle exigeait de moi. Je fus chercher madame Germain, qu'il ne me fut pas difficile d'abuser sur le fond de l'événement qui l'avait séparée de sa jeune amie; et lorsque j'eus réuni ces deux femmes, que je laissai pleurer tant qu'elles voulurent, je ne m'occupai plus que des préparatifs du voyage de la troupe.

»Il était temps d'y songer, car les patrouilles et les brigades de cavalerie se multipliaient déjà autour de la forêt. Le soir même, quelques-uns des miens furent obligés de faire la petite guerre, et deux restèrent morts dans cette action. Ce malheur me décida à partir dans la même nuit: je le signifiai aux deux femmes, qui me firent mille objections; mais je ne les écoutai point, et lorsque j'eus bien pris mes dimensions, je les fis monter avec moi dans une voiture, et nous partîmes. Toute ma troupe s'était divisée, et prenait divers chemins, qui tous devaient la réunir à Prague. Les précautions étaient si bien prises, que tous mes gens eurent le bonheur de passer les frontières de France et d'entrer en Allemagne, où nos inquiétudes devaient cesser. Des correspondans sûrs m'avertissaient, de ville en ville, des progrès de leur marche, et tous mes voeux étaient comblés, puisqu'en fuyant un danger certain, j'emmenais avec moi une femme que j'adorais, et dont l'ame, bonne et douce, répondait à ma tendresse par la plus tendre confiance. Il n'en était pas de même de son amie: madame Germain n'était point ma dupe; je savais même qu'elle donnait de mauvais conseils à mon Adèle, et qu'elle cherchait à m'aliéner son coeur; mais elle n'y réussissait point, et c'était ce qui me rassurait.

»Je fus d'abord m'installer à Vienne en Autriche, où je fis beaucoup de recrues pour ma troupe. De là je me rendis à Prague, et bientôt enfin je vins m'établir dans ces vastes forêts, où je découvris tous mes secrets aux deux amies. Je ne te peindrai point leur surprise, leur douleur même, qui ne m'émut point, puisqu'elle était un effet de leurs préjuges. Je ne fis nulle attention à leurs gémissemens, et je ne songeai qu'à organiser la troupe des Indépendans, dont j'étais le capitaine.

»Ce fut alors que j'eus tout lieu de m'enorgueillir de ce titre pompeux. Jamais général d'armée ne vit des soldats plus soumis, jamais chef ne fut plus aimé de ses subalternes. À tous momens il me venait des sujets nouveaux, des hommes instruits, pleins de mérite et de talens divers; tous se rangeaient avec joie sous mes bannières, et tous me juraient obéissance et respect. Je rédigeai par écrit des statuts, que je te lirai si tu l'exiges, et dont les principales bases sont:

»Respect à la vieillesse et au malheur.

»Faites l'aumône: c'est le premier devoir de l'humanité.

»Protégez un sexe timide: que ce ne soit jamais en vain qu'il embrasse vos genoux.

»L'enfance a des droits sacrés à votre générosité: c'est l'espoir de la génération.

»Adorez un Être suprême, et ne vous mêlez d'aucune des jongleries des diverses religions de la terre.

»Vengez-vous toujours de vos ennemis; car, si vous les laissez vivre, ils se vengeront de vous.

»Sacrifiez-vous pour votre ami, si vous présumez qu'il soit capable de se sacrifier pour vous.

»Que le partage d'un trésor pris par tous, soit commun à tous: celui qui en détourne la plus légère part à son profit, est privé, pendant un an, de l'honneur de travailler avec ses compagnons.

»L'envie et la jalousie sont bannies de la troupe: le jaloux et l'envieux sont condamnés aux travaux de la servitude.

»Un jour d'ivresse est puni par une année de prison au pain et à l'eau.

»Chaque Indépendant jure, par le sang qui coule en ses veines, de ne jamais trahir ses camarades, s'il tombe entre les mains de ses ennemis, quelque supplice qu'on lui fasse souffrir.

»Il jure aussi, sur l'honneur, d'être fidèle à la troupe, et de ne jamais la quitter, etc. etc.

»Enfin, mon fils, je ne finirais pas, s'il me fallait te réciter tous les chapitres du code des Indépendans; mais, ce qui te surprend peut-être, c'est qu'on l'observe à la lettre, ce code philosophique, vraiment digne des amis de la nature et de l'humanité. Aucun de mes gens ne peut se soustraire à la rigueur des peines répressives qu'il contient, et ses camarades sont les premiers à y condamner le coupable, s'il s'en trouve. Me diras-tu encore à présent que nous sommes des brigands, des scélérats? J'avoue que nous avons été moins probes que nous le sommes; oui, j'ai fait des fautes sans doute; j'étais jeune, et poussé au vice par l'exemple de mon père et par mes sociétés; mais j'avais là, dans mon coeur, l'amour des grandes vertus; j'étais né fier, entreprenant, courageux, et, j'ose le dire, généreux: j'abhorrais l'oppression, je chérissais la noble profession de défenseur de mes semblables; je l'ai prise; voilà ce que je suis; et, si tu en exceptes l'ambition qui m'a toujours animé, je ne me connais plus un seul défaut. Voilà ton père, cher Victor: si tu le juges encore défavorablement, tu es injuste et dénaturé.... Mais poursuivons.

»J'étais heureux au milieu de la vie active que le destin me prescrivait; toujours voyageant, toujours au milieu du feu, du carnage et des pleurs, je me consolais des chagrins attachés à mon état dans les bras d'une femme charmante qui ne me repoussait plus que faiblement. Ce bonheur, hélas! ne devait pas durer! Adèle devient mère, et dès ce moment, je ne la reconnus plus; elle passa, de la froideur qu'elle m'avait toujours témoignée, au mépris le plus insultant, à la haine la plus prononcée.... Elle ne me voyait plus que pour m'accabler de reproches, et pour m'annoncer qu'elle allait s'arracher la vie. Cette mère coupable même, oserai-je te l'apprendre, voulait te poignarder dans ton berceau!...

»Moi qui chérissais mon fils! moi qui voulais l'élever pour me succéder! moi qui comptais en faire, un jour, un héros comme son père!... quelle douleur vint me saisir en voyant le désespoir d'une mère dénaturée! Combien j'éprouvai d'inquiétudes en pensant à l'aliénation de son cerveau, au sombre désespoir dont elle était sans cesse tourmentée!... Je n'osais plus laisser son enfant sur son sein, qui, en lui donnant le lait maternel, nourrissait le projet de l'assassiner! Déjà plusieurs fois j'avais donné ordre qu'on lui arrachât mon fils infortuné, l'espoir de ma vieillesse, elle ne voulait pas consentir à cette séparation; et quand je quittais cette femme furieuse, j'étais continuellement tourmenté de la crainte de ne plus retrouver mon fils que privé de la lumière du jour! Quelle horrible situation pour un père!

»Cette conduite d'Adèle me la rendit odieuse, au point qu'au milieu des scènes affreuses que nous eûmes ensemble, je fus vingt fois tenté de l'immoler pour me conserver mon enfant. Je voyais bien que son délire ne venait que de ses préjugés: je savais qu'elle voyait avec horreur que je destinasse mon fils au noble métier que je professais. Elle ne voulait pas, disait-elle, qu'il devînt un scélérat comme son père! c'était, ainsi qu'elle avait l'audace de me parler. J'aurais plaint son aveuglement, s'il se fût borné à lui arracher des pleurs; mais vouloir massacrer l'innocent à qui elle venait de donner le jour, me menacer de sa mort, me priver de mon fils!... je ne pouvais supporter cette idée douloureuse!...

»Enfin le jour fatal qui devait me plonger dans un deuil éternel, arriva. Ce jour-là j'avais, dans mon camp, le baron de Fritzierne, dont j'estimais les talens. Je lui demandais des conseils pour me conduire dans une affaire qui me causait quelques inquiétudes. Je l'écoute avec attention, je parcours, avec lui, mes vastes souterrains; une petite guerre s'engage entre moi, mes gens, et une partie des troupes de l'empereur qui voulait me cerner dans mon camp; j'en sors victorieux: le baron de Fritzierne m'échappe, je ne sais par quel moyen; désolé de sa retraite précipitée, je rentre chez Adèle, je lui demande mon fils. Tu ne le reverras plus, me répond-elle, je l'ai soustrait à tes infâmes projets; il ne sera pas un monstre tel que toi!...

»Égaré, éperdu, hors de moi à cette affreuse nouvelle, je saisis le poignard dont Adèle est armée, et je le plonge à plusieurs reprises dans son sein dénaturé[7]! Tu frémis, Victor! pardonne, mon fils; ou, pardonne à la fureur, insensée peut-être, d'un père trompé dans sa plus chère espérance! c'est pour toi, mon fils, que je l'ai commis, ce meurtre abominable; oui, c'est pour toi que j'ai poignardé ta mère! elle m'était odieuse, m'ayant privé de mon enfant!... Elle mourut!...

»À peine la vis-je glacée du froid de la mort, que mon ancienne tendresse pour elle se réveilla; je voulus la ranimer par le feu de mes baisers.... Caresses inutiles, regrets tardifs!... elle n'était plus!... Je demande madame Germain; je veux qu'elle me rende mon fils!... Madame Germain s'est sauvée. Plus d'espoir; j'ai perdu toute ma famille, et je ne suis plus qu'un barbare, livré seul à mes remords!...

»Que te dirai-je, mon fils, je fis long-temps de vaines perquisitions pour retrouver madame Germain, qui avait changé de nom et de climat: j'envoyai plusieurs de mes gens, avec son signalement, dans les différens états de l'Europe, tous revinrent sans me ramener cette femme, qui, seule, savait le secret de ta retraite. Ce ne fut que dix-huit ans après cette fatale séparation, et ces jours derniers, ainsi que tu le sais, que trois des miens rencontrèrent, presque au pied du château de Fritzierne, une femme qui ressemblait beaucoup, m'ont-ils dit depuis, à cette madame Germain que je cherchais tant. Cette femme tenait un enfant dans ses bras. On allait la conduire vers moi, j'aurais été instruit: deux des gens de Fritzierne sortent du château, tombent sur mes soldats dont deux restent sans vie; et le troisième, qui a le bonheur de se sauver, se cache un moment pour voir ce que va devenir la femme qu'on vient de secourir si heureusement. Il voit bientôt qu'un de ses défenseurs la prend dans ses bras, tandis que l'autre se charge de l'enfant, et tous rentrent au château de Fritzierne.... Instruit de cet événement, j'écris au baron pour qu'il me rende cette femme, qui peut être madame Germain; le baron me répond avec hauteur; je l'attaque dans son château, où le sort des armes pense me faire succomber sous tes coups. Une femme paraît, elle arrête ton bras prêt à commettre un parricide; je la reconnais; c'est cette même madame Germain après qui soupire mon coeur paternel; mais la place n'est pas propre à une explication, je me sauve par une fenêtre, tombe dans le fossé dont les miens me retirent, et je rentre ici, désespéré d'avoir fait une fausse expédition, et de ne pouvoir forcer madame Germain à m'éclaircir sur le sort de mon fils.

»Je l'ignorerais encore, si tu n'étais venu, mon cher Victor, si tu n'étais venu toi-même trouver franchement un père qui ne peut abuser d'une démarche aussi loyale. Je t'ai promis de consentir à une séparation, dont la seule idée brise déjà mon coeur; mais enfin je te l'ai promis, et je tiendrai ma parole.... Pars quand tu voudras, mon fils, va retrouver ton Fritzierne, que tu préfères à Roger: va recevoir les froids présens de la bienfaisance, au lieu de répondre aux tendres caresses de ton père: je ne t'en empêcherai pas. Tu vivras loin de moi, sans le moindre souvenir de mon amitié, tandis que je verrai sans cesse ton image près de moi: oui, tes traits, qui sont les miens, resteront toujours gravés dans mon coeur, et je ne penserai à toi que pour t'aimer, au lieu que la mémoire de mes aventures, de mes prisons, de tout ce que tu as vu dans mon camp ne servira qu'a redoubler ta haine pour moi!...».

Ainsi parla Roger; et Victor qui l'avait écouté avec attention, Victor que plusieurs particularités de son récit avaient souvent pénétré d'horreur et d'indignation, ne songea pas à détruire la certitude que le chef des Indépendans avait d'être détesté de son fils. Victor ne trouva rien à lui dire que ces mots: Je suis charmé, Roger, que tu tiennes la parole d'honneur que tu m'as donnée de me laisser partir: je vais user sur-le-champ d'une permission qui comble mes voeux!--Quoi! si-tôt, mon fils, lui dit Roger en soupirant!--À l'instant, reprit Victor en se levant.

Roger le regarda fixement d'un air troublé; puis il s'éloigna en prononçant ce peu de mots avec l'accent de la douleur: Jeune insensé!... Ah, Dieu!... non, tu n'es qu'un ingrat!...

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