‹ Victor, ou L'enfant de la forêtChapitre 41 sur 45 · CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.

Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en frémissant?--C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?--Ma bonne hôtesse, je ne suis pas curieuse.--On dit qu'il va monter en voiture, nous le verrons.--Permettez-moi de reposer encore?--Dame, je l'ai vu tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!... moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!

Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez, ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?--Vous êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?--Très-bien.--Je craignais hier soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède des secrets capables de ressusciter des morts?--Ah çà, pendant que nous sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas voulu me dire hier au soir?--Fort bien, mais c'est que je voudrais le voir partir.--Qui donc?--Ce grand seigneur.--Eh laissez là votre grand seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.--Oh! il n'en passe pas beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce village, où je suis née.--Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?--Si je la connais! j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point d'y être jardinier.--C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a beaucoup de religieuses?--Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai craint.--Que parlez-vous de diables, de revenans?--Écoutez, écoutez, mon enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera changer de résolution, j'en suis sûre.

La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter. Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe commença son récit naïf en ces termes.

«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui, je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour l'histoire de la princesse.

»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père, s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se faisaient un honneur de briguer sa main et son coeur. Sigisbethe était insensible à tous ces hommages.

»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous, avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours, étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta, suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas plus agréablement l'oeil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit d'impression subite sur le coeur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre, baisse un oeil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous conjure par ma timide voix, d'agréer ses voeux, son respect, sa tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens, faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....

»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le coeur de part en part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même trait que vient de lancer l'amour, blesse deux coeurs à la fois... Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon maître?--Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis vous répondre en ce moment. Vos offres, le coeur que vous me.... Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez mes intentions.

»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire. Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait. Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait, avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement, descend dans son coeur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous faut du temps pour lui gagner mon coeur; que j'ai exigé d'ailleurs votre séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.--Je ne le puis, belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende une prompte réponse.--Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage, vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc écuyer que vous reviendrez.--Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon maître est heureux!....

»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps. Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre maître.

»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour, pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le coeur lui bat; elle se lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir; elle change à vue d'oeil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été. C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un époux, et lui annonce que puisque son coeur ne s'est décidé pour aucun de ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi, elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer, quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut prétendre à sa main.

«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.

»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à boire?....--Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande Sigisbethe?--Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le voir; c'est un bien gentil garçon!

»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son coeur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.

CHANSON DU PÊCHEUR.

Au bord d'une rivière Où tendait ses filets, Pêcheur, dans sa couleur amère, Exprimait ses regrets: Dame de haut parage Avait touché mon coeur; Mais, ô douleur! N'ai pu d'un doux servage Promettre le bonheur À mon ardeur.

Bien que de ma naissance Puisse vanter l'éclat, Étais plongé dans l'indigence, Sans honneurs, sans état. Je pars de ma province, Plein de timidité, De loyauté; Je portais, pour mon prince, Voeu de fidélité À la beauté.

Vas trouver châtelaine Qui soudain prend ma foi: Un moment la rends souveraine De mon coeur, de tout moi. N'ai plus que la puissance D'admirer ses beaux yeux: Jour malheureux! Perds mon indifférence Et lui fais mes adieux, Triste, amoureux!

Alors, dans ma souffrance, Quitte l'habit galant; Et, sous celui de l'indigence, Deviens sombre et dolent. Prends filets et nacelle, Me fais, dans ma douleur, Pauvre pêcheur. Ne pense qu'à ma belle, Et les coups du malheur Brisent mon coeur

»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de reconnaître Huguenin!... Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa tendresse, et ne peut croire à son bonheur.... Ah! princesse, lui dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson? elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon coeur en voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.--Que dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh! suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon coeur; je t'adore, Huguenin, et je vais te le prouver.

»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes, ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter tes voeux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher d'oser aimer la bergère Sigisbethe.--Comment?--Je reste ici, je partage tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel, amour fidèle et loyauté.

»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de l'Éternel.... Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il, pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau bouquet?--Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai qu'un père et une mère que je chéris.--Que font-ils?--Ils sont pêcheurs.--Ils s'appellent?--Huguenin: pardi tout le monde les connaît et les aime, ils sont si respectables!--Sont-ils riches?--Ils auraient pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme ça.--Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile que vous ne pensez.--Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht; ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner.--Je les attendrai en me reposant, car je suis fatigué.

»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et, suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle; mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.

»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement. Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la naissance d'Huguenin?--Mon père, Huguenin n'est point ce que vous pensez: il est....--Il va périr!....

»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son père va mourir à ses yeux, quel état!....

»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître, dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux, qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs. Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont l'amour cause les tourmens!....

»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux, réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.

»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui, c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie cela....».

Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur.... Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!....».

Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.

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