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I. LA VILLE NATALE DE STENDHAL

Grenoble vers 1793

Le Grenoble que connut Stendhal dans son enfance ressemble autant au Grenoble actuel que l'Auteuil parisien ressemble à la Croix-des-Sablons du XVIIIe siècle, décrite par Anatole France. Depuis la Révolution, de successifs empiétements sur les communes de Seyssins, Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux et un double agrandissement de l'enceinte fortifiée a plus que quintuplé l'agglomération urbaine.

Voulant donner aux lecteurs de la Vie de Henri Brulard le moyen de goûter ce livre dans toute sa saveur, j'entreprendrai une courte excursion à travers le Grenoble de 1793, dans ces rues tortueuses où le petit Henri Beyle, pour échapper à l'œil inquisiteur et à la tyrannie de sa tante Séraphie, se cachait dans les dédales de la Halle-aux-Blés, ou filait le long de la baraque aux châtaignes de la place Grenette pour aller retrouver, dans le bois du Jardin-de-Ville, quelques «polissons»de son âge.

Triste et noire cité, Grenoble s'étendait le long d'un coude de l'Isère, formé par le dernier contre-fort des montagnes de la Chartreuse. Cité essentiellement militaire, elle avait été bâtie en cet endroit par les vieux Allobroges pour commander la route de Lyon; et les Romains, trouvant cette situation merveilleuse, y avaient établi une forte colonie. Les Dauphins du moyen âge, puis Lesdiguières et ses successeurs, l'agrandirent progressivement; mais le Grenoble de Louis XVI n'est pas très sensiblement différent du Grenoble de Henri IV.

La plus vieille partie de la ville, que de bons auteurs considèrent comme le berceau de la cité, s'étend sur la rive droite de l'Isère; une étroite bande de terrain, comprise entre la rivière et le rocher, laisse tout juste la place à deux rues en enfilade, longues et étriquées (la rue Saint-Laurent et la rue Perrière); ces rues, de la porte Saint-Laurent à la porte de France, font communiquer la haute et la basse vallée de l'Isère, la Savoie et la France.

Deux ponts, l'un de bois, l'autre de pierre, unissent le vieux Cularo allobroge à la Ville proprement dite; et c'est entre les deux ponts, près des berges de l'Isère, alors entièrement couvertes de maisons, suivant la mode du temps, que bat le cœur de la cité. Le palais de justice, ancien Parlement, l'Hôtel-de-Ville-Préfecture, la place Grenette, c'est là que vivent le Grenoble judiciaire et procédurier, le Grenoble administratif, le Grenoble commerçant. C'est là aussi, à l'angle de la place Grenette et de la Grande-rue, que s'écoula l'enfance morose et opprimée de Stendhal.

Autour de ce centre: place Grenette, Grande-rue, place Saint-André, courent les plus importantes voies de la ville, étroites et tortueuses. Les agrandissements successifs de l'enceinte, depuis les Romains jusqu'aux successeurs de Lesdiguières, ont forcé les principales rues à suivre la direction des remparts; toutes ces artères s'arrondissent en demi-cercle, de l'Isère à l'Isère: un premier arc est constitué par la rue Saint-André, la rue des Clercs et la rue Pérollerie, jusqu'à la place Notre-Dame et la Citadelle; un deuxième suit la rue Montorge, la rue des Vieux-Jésuites et la rue des Prêtres; un troisième, plus grand, moins nettement dessiné, sinue à travers les rues Saint-François et Créqui, la rue Neuve du Collège, la rue Neuve des Pénitents, la rue Neuve des Capucins et la rue Très-Cloîtres; enfin, la rue des Mûriers constitue, pour l'époque, le dernier stade de l'évolution: elle n'est, à vrai dire, que le chemin de ronde des remparts.

Ces rues sont bordées de maisons hautes et noires, et presque toujours tristes, avec des allées étroites où court un petit ruisseau dans lequel les habitants se soulagent en passant. De temps à autre, la file monotone est coupée par de beaux hôtels, demeures de l'aristocratie et des magistrats opulents: l'hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège; l'hôtel de Franquières, rue de France, près du pont de pierre; l'hôtel de Bressieux, rue du Verbe-Incarné; l'hôtel de Montai, rue du Pont-Saint-Jaime. De nombreux monastères étendent leurs cloîtres et leurs jardins: les Augustins, près du Jardin-de-Ville; les Frères prêcheurs, dont l'église servit de Halle-aux-Blés; les Cordeliers, qu'un oncle de Henri Beyle dirigea; les Jésuites, rue Neuve, dont le collège devint l'Ecole centrale, la Bibliothèque publique et le Musée; les Oratoriens, voisins de la cathédrale. Les couvents de femmes abondent aussi: religieuses de la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, chez lesquelles le jeune Beyle allait servir la messe, Clarisses, Ursulines, Visitandines, d'autres encore. Enfin, quatre églises se partagent les fidèles: la plus ancienne, Saint-Laurent, dont la chapelle basse date du VIe siècle, dessert la rive droite; sur la rive gauche, Notre-Dame et Saint-Hugues, deux églises jumelles, accolées l'une à l'autre et communiquant par une vaste baie, sont l'une la cathédrale, l'autre une paroisse; Saint-André, non loin du palais de justice, est la vieille collégiale des Dauphins et abrite les cendres de Bayard, en attendant de servir de salle de réunion à la société jacobine de Grenoble; Saint-Louis enfin, la dernière en date, la plus laide aussi, produit informe du XVIIe siècle à son déclin, sert de paroisse à la pieuse famille maternelle de notre Stendhal.

Et, tout autour, s'étend le domaine militaire; les remparts protègent la cité, mais l'étouffent aussi dans leurs bastions de terre et de briques, à la manière de Vauban. A l'ouest, l'arsenal, des magasins à poudre et les casernes de Bonne ont cependant permis aux Hospices de s'installer; au midi, s'élève l'hôtel du Commandement, qu'habite le gouverneur de la province; non loin de là, on a laissé dans un bastion s'ouvrir provisoirement le cimetière de la paroisse Saint-Hugues, où fut inhumée la mère de Stendhal; à l'est, s'élèvent de nouveaux magasins à poudre, et la citadelle forme, à elle seule, une ville forte en miniature; enfin, au nord de Grenoble, sur la rive droite, le fort de Rabot domine la plaine et la vallée du Drac.

Cinq portes étroites font communiquer la ville avec le monde extérieur: à droite de l'Isère, les portes Saint-Laurent et de France; de l'autre côté de la rivière, la porte de la Graille, située à l'est de Grenoble, au bord de l'eau, conduit au cours de Saint-André, large et longue avenue qu'un parlement munificent fit planter au XVIIe siècle, sous la direction de son président, Nicolas Prunier de Saint-André; au midi, les portes de Bonne et Très-Cloîtres ouvrent les chemins qui vont au Pont-de-Claix, à Echirolles, à Gières, à Eybens et à Vizille, vers le Trièves, l'Oisans et la vallée du Graisivaudan.

Les environs immédiats de Grenoble, du reste, sont peu engageants. La splendeur du cadre formé par les montagnes de la Chartreuse, du Vercors, du Taillefer et de Belledonne, et la magnificence de la vallée du Graisivaudan, toute voisine, rendent plus triste encore la banalité de la plaine grenobloise. Située au confluent de la capricieuse et puissante Isère et du terrible Drac, elle a été longtemps couverte par les eaux. Le sol est demeuré humide et caillouteux, de nombreux ruisseaux courent vers le nord, et cette eau que l'on sent partout à fleur de terre, que l'on voit sourdre de tous côtés, dit le long combat qu'a mené à travers les siècles la vaillante ville contre ses ennemis de toujours: l'Isère et le Drac, le Serpent et le Dragon qui, prédisait un ancien dicton, devaient «mettre Grenoble en savon».

Stendhal connut surtout la partie sud-ouest de cette plaine grenobloise. Il accompagna son père et sa tante Séraphie dans les promenades sentimentales qu'ils firent à travers le faubourg pauvre et malodorant des Granges, quartier des peigneurs de chanvre, qui se pressait autour de l'église Saint-Joseph, plus pauvre encore. Surtout, il suivit le chemin de Claix, lorsqu'il allait avec son père séjourner à la maison familiale du hameau de Furonières. On sortait par la porte de Bonne, on tournait tout de suite à droite pour prendre le chemin horriblement fangeux des Boiteuses, où s'élevait la solitaire auberge de la Femme-sans-tête; puis, passé le cours de Saint-André, le chemin de Seyssins conduisait au bac; on traversait le torrent du Drac et sur la rive gauche, par Seyssins et les hameaux de Doyatières, Cossey et Malivert, on atteignait enfin le «domaine»des Beyle, où le vieux Pierre était mort. Ou bien encore, sortant toujours par la porte de Bonne, on continuait tout droit, le long du chemin Meney, pour atteindre le cours de Saint-André et le vieux pont de Claix, bâti par le connétable de Lesdiguières, l'une des «merveilles»du Dauphiné.

Tel est ce Grenoble que Stendhal détesta, non pour l'avoir trop connu, mais pour l'avoir presque ignoré, car il y vécut un peu en prisonnier. Il avoue en un endroit de sa Vie de Henri Brulard n'avoir su qu'objecter à un jeune officier qui faisait l'éloge de sa ville natale, et il dit plus loin qu'à son arrivée à Paris, une terrible nostalgie faillit le renvoyer à ses chères montagnes. Le mépris de Stendhal pour Grenoble est seulement une rancune d'enfant, que l'âge mûr n'a pu complètement effacer. Grenoble en a longtemps voulu à son détracteur occasionnel; aujourd'hui, le temps a tout renouvelé: Grenoble est devenue la plus belle cité des Alpes françaises, et elle a rendu en admiration à Stendhal ce que son fils ingrat lui avait donné de dédains.

[Illustration GRENOBLE EN 1793 D'après un plan appartenant à M. Edmond Maignien]

LÉGENDE

1. Rues, places et passages.

1. Place Grenette.

2. Jardin-de-Ville.

3. Grande-rue.

4. Rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui, rue Jean-Jacques-Rousseau).

5. Jardin Lamouroux, derrière la maison natale de Stendhal (aujourd'hui, cour du n° 4 de la rue Lafayette).

6. Place Saint-André.

7. Rue du Palais.

8. Passage du Palais.

9. Rue du Quai (aujourd'hui, rue Hector-Berlioz).

10. Rue Montorge.

11. Rue du Département (ensuite, rue Saint-André; aujourd'hui, rue Diodore-Rahoult).

12. Place Neuve du Département (ensuite, place aux Œufs; aujourd'hui, place de Gordes).

13. Rue des Clercs.

14. Rue Pérollerie (aujourd'hui, rue Alphand).

15. Rue Dauphin (aujourd'hui, rue Lafayette).

16. Rue Neuve du Collège (aujourd'hui, rue du Lycée).

17. Place de la Halle (aujourd'hui supprimée, située sur l'emplacement des actuelles rues de la République et Philis-de-La-Charce).

18. Rue Saint-Jacques.

19. Rue de Bonne.

20. Rue Saint-Louis (aujourd'hui, avec un alignement modifié, rue Félix-Poulat).

21. Place Claveyson.

22. Place aux Herbes.

23. Rue Marchande (aujourd'hui, rue Renauldon).

24. Montée du pont de bois (aujourd'hui, rue de Lionne).

25. Pont de bois (aujourd'hui, pont suspendu).

26. Rue du Bœuf (aujourd'hui, rue Abel-Servien).

27. Rue Chenoise.

28. Rue du Pont-Saint-Jaime.

29. Rue Brocherie.

30. Place Notre-Dame.

31. Place des Tilleuls.

32. Rue Bayard.

33. Rue des Mûriers (aujourd'hui, rue Abbé-de-la-Salle).

34. Cimetière de Saint-Hugues, rue des Mûriers.

35. Rue du Commandement (aujourd'hui, rue Général-Marchand).

36. Promenade des Remparts (aujourd'hui, à peu près, rue Condillac).

37. Rue Saint-Laurent.

38. Rue Perrière (aujourd'hui, quai Perrière).

39. Pont de pierre (aujourd'hui, pont de l'Hôpital).

40. Montée de Chalemont.

41. Route de Lyon.

42. Le Mail (aujourd'hui, l'Esplanade de la Porte-de-France).

43. Cours de Saint-André.

44. Chemin des Boiteuses (aujourd'hui, après rectifications, rue et place Lakanal et rue Turenne).

45. Chemin Meney.

46. Chemin de Sassenage (aujourd'hui, approximativement, cours Berriat).

47. Point de départ de la route d'Eybens (aujourd'hui situé vers l'angle des rues de Strasbourg et Beccaria).

48. Route de La Tronche.

2. Bâtiments publics et portes de la ville.

A. Eglise Saint-André.

Æ. Eglise Saint-Louis.

B. Cathédrale Notre-Dame.

B'. Eglise Saint-Hugues.

C. Eglise Saint-Joseph (hors des portes).

D. Eglise Saint-Laurent.

E. Préfecture et Hôtel-de-Ville (aujourd'hui, Hôtel-de-Ville).

F. Palais de justice et prison.

G. Théâtre.

H. Collège des Jésuites, puis Ecole centrale (ensuite collège, puis lycée de garçons, aujourd'hui lycée de filles).

J. Bibliothèque (aujourd'hui, administration du lycée de filles).

K. Musée (ancienne chapelle des Jésuites, aujourd'hui grand amphithéâtre de l'Université).

L. Citadelle (aujourd'hui caserne, conseil de guerre et prison militaire).

M. Couvent des Jacobins (n'existe plus).

N. Halle aux blés (ancienne église des Jacobins, n'existe plus).

O. Corps de garde, place Grenette.

P. Couvent des Augustins (depuis, Manutention militaire, aujourd'hui démolie).

Q. Porte de France.

R. Porte de Bonne (démolie vers 1832, située à l'extrémité de la rue de Bonne, place Victor-Hugo).

S. Porte Très-Cloîtres (démolie vers 1832, située à l'intersection des actuelles rues Très-Cloîtres et Joseph-Chanrion).

T. Porte de la Graille, ou porte Créqui (démolie en 1889, située sur le quai Créqui actuel).

V. Sainte-Marie-d'en-haut (couvent de la Visitation, aujourd'hui inoccupé et appartenant à la Ville de Grenoble).

X. Tour de Rabot.

Y. Direction du fort de la Bastille.

3. Maisons, boutiques, lieux divers.

a. Maison Beyle, rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui, rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14).

a'. Nouvelle maison Beyle, à l'angle de la rue de Bonne et de la place Grenette (aujourd'hui, place Grenette, n° 24).

b. Maison Gagnon, place Grenette, n° 2, et Grande-rue, n° 20.

c. Maison Périer-Lagrange, place Grenette, n° 4.

d. Maison de madame Vignon, place Saint-André, n° 5 ou 7.

f. Maison de Le Roy, professeur de peinture, place Grenette (ancien n° 11, démoli lors de l'ouverture de la rue de la République, en 1907).

g. Maison Teisseire, entre l'ancienne rue de la Halle et la rue des Vieux-Jésuites.

h. Maison de Chabert, professeur de mathématiques, rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée, n° 15).

i. Hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée, n° 9).

l. Hôtel du Commandement, rue du Commandement (aujourd'hui Général-Marchand, n° 1).

m, m'. Maisons successivement habitées par les Bigillion, rue Brocherie et montée du Pont-de-bois (aujourd'hui rue de Lionne).

n. Maison Didier, près de l'église Saint-Laurent.

o. Maison de Gros, géomètre et professeur de mathématiques, rue Saint-Laurent.

p. Hôtel de Franquières, entre l'actuelle rue Moidieu et le quai Créqui, près du Pont de pierre.

q, q'. Boutiques successivement occupées par Falcon, libraire, la première passage du Palais (aujourd'hui supprimé), la seconde rue du Quai (aujourd'hui Hector-Berlioz, n° 4).

r, r'. Café Genou, situé Grande-rue, n° 14, d'après Stendhal, ou, d'après Romain Colomb, place Saint-André, n° 7.

s. Boutique de Bourbon, près de la Halle-aux-blés, probablement démolie lors de l'élargissement, en 1907, de la rue Philis-de-la-Charce.

t. Auberge de la Bonne-Femme, ou de la Femme-sans-tête, chemin des Boiteuses (aujourd'hui, rue Lakanal).

v, v'. Pompes, sur la place Grenette et à l'entrée de la rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée).

x. Baraque des châtaignes, place Grenette.

π. Arbre de la Liberté.

π'. Arbre de la Fraternité.

R'. Lieu présumé du duel de Henri Beyle et de son camarade Odru, sur les remparts, entre les portes de Bonne et Très-Cloîtres, non loin de l'hôtel du Commandement.

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