LIVRE QUATRIÈME
Les calomnies publiées contre le monastère de la Trappe par les libertins, qui se moquaient des austérités, et par les jaloux, qui sentaient naître une autre immortalité pour Rancé, commençaient à s’accroître; on avait sans cesse devant les yeux les premières erreurs du solitaire, on s’obstinait à ne voir dans sa conversion que des motifs de vanité. Ses plus grands amis, l’abbé de Prières, visiteur de l’ordre, était lui-même épouvanté des réformes de la Trappe; il écrivait à l’abbé: «Vous aurez beaucoup d’admirateurs, mais peu d’imitateurs.»
Maubuisson, abbaye près de Pontoise, avait été bâtie par la reine Blanche, et l’on y voyait son tombeau: Rancé écrivit à la supérieure découragée de cette abbaye. Il écrivait à une autre femme, car tous les souffrants consultaient ce savant médecin qui avait essayé les remèdes sur lui-même: «Si l’ennui vous attaque, pensez que Jésus-Christ vous attend; toute votre course et sa durée ne vous paraîtront qu’une vapeur dans ce point auquel il faudra qu’elle finisse.»
Le 7 septembre 1672 Rancé présenta une requête au roi en faveur de la réforme; il commence par dire que les anciens solitaires, dont il ne mérite de porter ni le nom ni l’habit, n’ont point fait difficulté de sortir du fond de leurs déserts pour le service de Dieu; qu’à leur exemple il croirait manquer au plus saint de ses devoirs s’il se taisait; que malheureusement il ne va parler que pour se plaindre, et que celui qui lui ouvre la bouche, n’a mis sur ses lèvres que des paroles de douleur. De là passant à son sujet, il parle de l’ordre de Cîteaux, prêt à retomber dans les périls dont il est échappé, par le défaut de protection refusée à l’étroite observance établie par Louis XIII. Pendant que les solitaires ont vécu dans la perfection ils ont été considérés comme les anges tutélaires des monarchies; ils ont soutenu, par le pouvoir qu’ils avaient auprès de Dieu, la fortune de l’empire: une sainte recluse avait connu en esprit ce qui se passait à la journée de Lépante. «Votre Majesté, ajoute Rancé, ne sera point surprise qu’étant obligé par le devoir de ma profession de me présenter à tous les instants au pied des autels du Roi du ciel, j’aborde une fois dans ma vie le trône du roi de la terre.»
La cour de Rome, qu’avaient en vue les réformes trop austères de la Trappe, s’opposait aux exagérations de ses serviteurs; Rancé annonçait son habileté en réveillant la passion du pouvoir dans le cœur de Louis