‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 11 sur 16 · Chapitre 23 Affaires de famille, soucis, espérances, désappointements et chagrins.

Chapitre 23 Affaires de famille, soucis, espérances, désappointements et chagrins.

Quoique Nicolas et sa sœur eussent mis Mme Nickleby au courant de tous les détails qu’ils pouvaient connaître de l’histoire de Madeleine Bray ; quoiqu’on lui eût bien expliqué la responsabilité particulière de son fils dans cette affaire, et qu’on l’eût même préparée d’avance à la possibilité qu’elle eût à recevoir chez elle cette jeune demoiselle, tout improbable que dût paraître la chose quelques minutes encore avant l’événement ; cependant, depuis le moment où elle avait reçu cette confidence, la veille au soir, elle était restée absorbée dans un état de déplaisir et de profonde mystification, contre lequel venaient échouer toutes les représentations et les raisonnements, et qui ne fit que s’aggraver de plus en plus à chaque monologue, à chaque réflexion nouvelle.

« Mais, au nom du ciel, Catherine, disait la bonne dame, si les MM. Cheeryble ne veulent pas qu’on marie cette fille, pourquoi ne font-ils pas passer un bill contre le lord chancelier ? pourquoi ne pas constituer à la demoiselle une protection juridique ? pourquoi ne pas l’enfermer provisoirement en prison pour plus de sûreté ?… J’en ai vu cent fois des exemples dans le journal… Ou s’il est vrai qu’ils l’aiment autant que le dit Nicolas, pourquoi ne l’épousent-ils pas eux-mêmes… l’un d’eux seulement, bien entendu ? Et même, en supposant que, tout en voulant empêcher ce mariage, ils ne veuillent pas l’épouser eux-mêmes, pourquoi, je vous prie, faire de Nicolas un chevalier errant occupé à courir le monde, pour faire rompre les bans des gens ?

– Je crains, chère maman, répondit doucement Catherine, que vous ne compreniez pas bien la situation.

– Bien ! ma fille, grand merci de votre politesse, répliquait Mme Nickleby ; il me semble pourtant que j’ai été mariée moi-même, et que j’en ai vu marier d’autres. Ah ! je ne comprends pas ! à la bonne heure !

– Je sais bien, chère maman, reprenait Catherine, que vous avez acquis une grande expérience, et ne la mets pas en doute ; je veux dire seulement que, peut-être dans cette affaire, vous ne comprenez pas parfaitement toutes les circonstances ; et c’est notre faute : nous ne vous les avons sans doute pas bien expliquées.

– Pour cela, vous avez bien raison, repartit la mère sèchement ; il est très probable que vous m’avez mal renseignée ; je n’en suis pas responsable, j’espère. Pourtant, comme ces circonstances dont vous parlez sont assez claires par elles-mêmes, je prendrai la liberté, ma mie, de vous dire que je les comprends à merveille, quelle que soit l’opinion contraire que vous puissiez en avoir, vous et Nicolas. Ne semble-t-il pas que tout soit perdu parce que cette demoiselle Madeleine va épouser quelqu’un de plus âgé qu’elle ! Est-ce que votre pauvre papa n’était pas plus âgé que moi ? et de quatre ans et demi encore ! Jeanne Dibabs… vous savez bien, les Dibabs qui demeuraient dans cette jolie petit maison blanche à un étage, recouverte de chaume et toute tapissée de lierre et de plantes grimpantes, avec un charmant petit portail garni de chèvrefeuille et de toute sorte de choses ? Vous vous rappelez même que souvent les perce-oreilles tombaient dans votre thé, le soir pendant l’été, et, quand une fois ils étaient tombés sur le dos dans la tasse, ils remuaient les pattes à faire trembler ? Vous rappelez-vous aussi comme les grenouilles venaient quelquefois se glisser jusque dans les lanternes en toile métallique, quand on y passait la nuit, et montaient tout du long pour vous regarder par les petits trous, comme des chrétiens ?… Eh bien ! donc, cette Jeanne Dibabs, elle a bien épousé un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et de son plein gré, en dépit de tout ce qu’on a pu lui dire pour l’en détourner, et elle en était éprise plus qu’on ne peut dire. On n’a pas fait tant de bruit de Jeanne Dibabs, et cela n’a pas empêché que son mari ne fût un homme excellent, honorable, et dont personne ne disait que du bien. Pourquoi donc alors faire tant de bruit du mariage de cette Mlle Madeleine ?

– Son mari est bien plus âgé, il n’est pas du tout de son goût, et le caractère de l’homme est exactement le contraire de celui que vous venez de décrire, disait Catherine ; jugez, ma mère, s’il y a la moindre ressemblance. »

A cela, Mme Nickleby se contentait de répondre qu’elle savait bien qu’elle n’avait pas de bon sens ; que ce serait bien sa faute si elle ne le savait pas ; que ses enfants le lui répétaient assez tous les jours, sur tous les tons ; qu’à la vérité, à raison de ce qu’elle était un peu leur aînée, il y avait des gens assez simples pour croire peut-être qu’elle devait raisonnablement en savoir plus long qu’eux ; mais non, elle savait bien que c’était elle qui avait tort, toujours tort ; elle ne pouvait pas avoir raison, il n’y avait que ses enfants qui avaient toujours raison, et elle n’avait rien de mieux à faire que d’être toujours de leur avis. Pendant une heure de suite, toutes les concessions, toutes les déférences de Catherine n’obtinrent d’autre réponse : « Oh ! certainement ! pourquoi me demander quelque chose, à moi ?… On sait bien que mon opinion, à moi, ne tire pas à conséquence… Qu’importe ce que je puis en dire, moi ? »

Et quand elle voulait se donner l’air d’être trop résignée pour rien dire, elle se contentait d’exprimer les mêmes sentiments en hochant la tête, en levant les yeux en l’air, en commençant de petits gémissements qu’elle terminait, pour les dissimuler, en une petite toux. Elle en était encore là lorsque Nicolas et Catherine revinrent avec l’objet de leur tendre sollicitude. Satisfaite alors d’avoir suffisamment établi son importance, à ce qu’il lui semblait, par son abnégation prétendue ; prenant, d’ailleurs, au fond un intérêt véritable aux épreuves de cette jeune et belle victime, non seulement elle se mit à déployer toute son activité et tout son zèle, mais elle crut qu’il y allait de son honneur de louer hautement la conduite de son fils, et ne cessa de déclarer, avec un coup d’œil expressif, qu’il était bien heureux que les choses fussent comme elles étaient, et de faire entendre qu’elles ne se seraient jamais passées comme cela sans ses encouragements et ses conseils.

Sans rechercher si Mme Nickleby avait ou non une grande part dans le succès de cette affaire, il est du moins hors de doute qu’elle eut tout lieu de s’en applaudir. Les frères Cheeryble, à leur retour, donnèrent tant d’éloges à Nicolas pour ses soins intelligents, et montrèrent tant de joie du changement heureux qui leur rendait leur jeune favorite après des épreuves si cruelles et des dangers si menaçants, qu’à partir de ce moment, comme elle le répéta souvent à sa fille, la fortune de la famille lui parut faite, ou c’était tout comme. M. Charles Cheeryble, dans ses premiers transports de surprise et de joie, le lui avait dit positivement ou à peu près. Aussi, sans s’expliquer davantage sur la portée de ces mots un peu ambigus, elle ne revenait jamais sur ce sujet qu’elle ne prît un air de mystère et d’importance et ne se livrât à des visions d’opulence, de grandeur et de dignité, dont les formes vagues et nébuleuses ne l’empêchaient pas d’être alors aussi heureuse que si la fortune eût réellement donné un établissement solide à ses rêves de magnificence et de splendeur.

Quant à Madeleine, le choc terrible et soudain qu’elle venait de recevoir, mêlé à sa grande affliction et à ses longues souffrances, avait porté un rude coup à ses forces. Elle ne sortit de l’état de stupeur où l’avait plongée d’abord, pour son bonheur, la mort de son père, que pour tomber dans une fièvre aiguë et dans une maladie dangereuse. Quand les facultés physiques, toutes délicates qu’elles peuvent être, se trouvent en face d’une crise qui les excite, elles puisent dans l’énergie de l’esprit une vigueur surnaturelle qui les soutient ; mais le courage passe avec le danger, les forces succombent, et alors leur degré de prostration ne peut se mesurer que sur l’étendue des efforts qu’il leur a fallu faire. Aussi le mal de Madeleine, au lieu d’être d’une nature légère et passagère, alla jusqu’à menacer sa raison et sa vie même.

Comment, dès les premiers progrès d’une lente convalescence, après une maladie si grave et si dangereuse, n’aurait-elle pas été touchée des attentions incessantes d’une garde aussi soigneuse, aussi tendre que l’était Catherine ? Cette voix prudente et adoucie, ce pas discret dans la chambre, cette main délicate dans ses soins, ces mille petits services de l’amitié rendus à chaque instant sans trouble et sans bruit, que nous sentons si vivement quand nous sommes malades, quoique nous ne les oubliions que trop vite après, sur qui pouvaient-ils faire une impression plus profonde que sur un jeune cœur qui débordait de tous ces sentiments d’affection vive et pure, le trésor d’une femme ? sur un cœur presque étranger, jusque-là, aux caresses et au dévouement de son propre sexe, à moins qu’il ne l’eût deviné par lui-même ? sur un cœur rendu, par le malheur et la souffrance, plus avide encore d’une sympathie si longtemps inconnue, si longtemps souhaitée vainement ? Ne nous étonnons donc pas que les premières heures qui les unirent valussent des années entières d’épreuve pour leur amitié. Ne nous étonnons pas que chaque heure de convalescence doublât la force de leurs épanchements, lorsque Catherine, émue en racontant le passé à sa malade reconnaissante, un passé de quelques semaines qui paraissait vieux comme un siècle, prodiguait les éloges de son enthousiasme à la conduite de son frère bien-aimé. Faudrait-il même s’étonner que ces éloges trouvassent un écho rapide dans le sein de Madeleine, et qu’en voyant si souvent l’image de Nicolas retracée jusque dans les traits de sa sœur, elle finit par ne plus les séparer dans sa pensée, et qu’elle eût elle-même quelquefois de la peine à démêler au fond de son cœur la différence des sentiments qu’elle éprouvait pour l’un et l’autre, mêlant, à son insu, à sa gratitude pour Nicolas quelque chose de l’affection plus tendre qu’elle avait vouée à Catherine ?

« Ma chère amie, disait Mme Nickleby en entrant dans la chambre avec une précaution étudiée, faite pour agacer les nerfs d’un malade cent fois plus que l’arrivée d’un carabinier au grand galop, comment vous trouvez-vous ce soir ? Vous allez mieux, j’espère ?

– Presque bien, maman, se hâtait de répondre Catherine, en posant son ouvrage pour prendre dans sa main la main de Madeleine.

– Catherine, reprenait Mme Nickleby d’un ton de reproche, ne parlez donc pas si haut. » Et la bonne dame avait une manière de parler tout bas qui aurait glacé le sang d’un hercule dans ses veines.

Catherine acceptait tranquillement ce reproche immérité, et Mme Nickleby, qui faisait craquer toutes les planches du parquet et voltiger tous les rideaux en marchant doucement à sa manière, sur la pointe du pied :

« Mon fils Nicolas, ajoutait-elle, vient de rentrer à l’instant, et je viens moi-même, comme d’habitude, ma chère, savoir de votre propre bouche, avec exactitude, comment vous vous trouvez, car il ne s’en rapporterait pas à moi, il veut que ce soit de vous que je tienne mes nouvelles.

– Il est rentré plus tard que d’habitude ce soir, disait quelquefois Madeleine, d’une bonne demi-heure.

– Là ! je n’ai jamais vu de ma vie des gens comme vous, vraiment, s’écriait Mme Nickleby dans le plus grand étonnement ; jamais de ma vie. Je ne me doutais pas le moins du monde que Nicolas fût en retard. M. Nickleby disait toujours : Catherine, ma chère enfant, c’est de votre pauvre cher papa que je parle, il disait toujours qu’il n’y avait pas de meilleure pendule au monde que l’appétit ; et cependant vous, ma chère demoiselle Bray, ce n’est pas l’appétit qui vous règle. Plût à Dieu que vous en eussiez davantage ; et, j’y pense, pourquoi donc ne vous fait-on pas prendre quelque chose pour vous donner de l’appétit ? Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai entendu dire qu’il n’y a rien qui donne de l’appétit comme deux ou trois douzaines de petits homards anglais, quoique, à vrai dire, cela me paraisse un cercle vicieux : car, enfin, pour les manger, il faut commencer par avoir de l’appétit. Qu’est-ce que je dis donc, des homards ! c’est des huîtres que je voulais dire, mais cela revient au même… je ne m’explique toujours pas comment vous pouvez calculer le retour de Nicolas avec tant de…

– Nous parlions justement de lui dans l’instant, maman ; c’est pour cela que…

– Il me semble, Catherine, que vous ne parlez jamais d’autre chose, et, franchement, je ne comprends pas que vous soyez si indiscrète. Vous avez bien assez d’autres sujets de conversations, peut-être ; et, quand vous savez toute l’importance qu’il y a à distraire Mlle Bray et à la récréer par une causerie intéressante, réellement je trouve extraordinaire que vous soyez toujours à lui carillonner aux oreilles le même ding dinn dinn, don, don, toujours et toujours. Ma foi ! Catherine, vous êtes une belle garde-malade ; je sais bien que vous ne le faites pas exprès, mais je peux bien dire que, sans moi, je ne sais pas réellement comment le moral de Mlle Bray pourrait se relever ; c’est ce que je dis tous les jours au docteur. Il me dit, de son côté, qu’il ne sait pas comment je fais pour me conserver comme je suis, et la vérité est que je m’étonne moi-même de me soutenir si bien. Ce n’est pas sans peine ; mais, quand je pense à tout ce qui ne peut se passer de moi dans cette maison, je suis bien obligée de faire de mon mieux. Je n’ai pas de mérite à cela : il le faut, et je me résigne. »

Là-dessus, Mme Nickleby prit un fauteuil et, pendant trois grands quarts d’heure, se lança à perte de vue dans une foule de sujets de distraction où il n’y avait guère que son esprit de distrait. Enfin elle se retira pour aller distraire à son tour Nicolas, pendant son souper. Après avoir commencé par lui confier, apparemment pour lui relever aussi le moral, que décidément elle trouvait la malade empirée, elle continua de lui récréer le cœur en lui racontant que Mlle Bray était triste, indolente, abattue, ce qui tenait à ce que Catherine, sottement, ne l’entretenait que de lui et de leurs affaires de famille. Après avoir consolé Nicolas par ces nouvelles encourageantes, elle entra dans le détail de tout ce qu’elle avait eu à faire dans la journée, et ne put s’empêcher de se montrer de temps en temps émue jusqu’aux larmes, en pensant au malheur que ce serait pour sa famille, à laquelle elle était si nécessaire, si elle venait à lui être enlevée.

D’autres fois, quand Nicolas revenait le soir, c’était en compagnie de M. Frank Cheeryble, qui était chargé par ses oncles de venir savoir comment Madeleine avait passé la journée. Dans ces occasions, qui se répétaient très souvent, Mme Nickleby n’avait garde de s’endormir : d’après certains signes auxquels sa vigilance ne s’était point trompée, elle avait conjecturé finement que M. Frank, avec tout ce bel intérêt de ses oncles pour Madeleine, venait au moins autant pour voir Catherine que pour chercher des nouvelles de la malade au nom des frères Cheeryble ; d’autant plus que ces messieurs étaient en relations journalières avec le docteur ; qu’ils faisaient eux-mêmes de fréquentes visites à la maison, et que tous les matins ils avaient des détails circonstanciés de la bouche même de Nicolas. C’est alors que Mme Nickleby était toute fière ; jamais on n’avait vu femme si grave et si discrète, ni si mystérieuse non plus ; jamais général d’armée n’usa d’une tactique plus savante, et ne combina des plans plus impénétrables qu’elle, pour sonder M. Frank et vérifier ses soupçons. Et, quand elle se crut sûre de son fait, quelle adresse dans ses manœuvres pour l’amener à la choisir pour confidente, et à s’adresser à son intervention charitable ! Mme Nickleby faisait feu de toutes ses batteries pour s’assurer le succès ; elle savait les masquer et les démasquer à propos pour porter le trouble chez l’ennemi. Tantôt, elle était pleine de cordialité gracieuse ; tantôt, de roideur glaciale. Aujourd’hui, on aurait dit qu’elle voulait épancher tous les secrets de son cœur dans le sein de son infortunée victime ; le lendemain, elle le tenait à distance et le recevait avec une réserve calculée, comme si elle venait d’être éclairée d’un rayon de lumière, et qu’en devinant ses intentions, elle eût résolu de les étouffer dans leur germe : comme si elle croyait de son devoir rigoureux d’agie en vrai Spartiate, et de décourager, une fois pour toutes, des espérances qui ne devaient jamais se réaliser. Quelquefois même, quand elle était sûre que Nicolas n’était pas là pour l’entendre, et que Catherine était montée près de son amie pour lui donner des soins empressés, la digne matrone laissait échapper des demi-confidences sur l’intention où elle était d’envoyer sa fille passer trois ou quatre ans en France, ou en Ecosse, pour restaurer sa santé altérée par ses dernières fatigues ; ou faire un tour en Amérique, n’importe où, pourvu que ce fût une menace de longue et douloureuse séparation. Ce n’était pas tout : elle alla, une fois, jusqu’à faire entendre, en termes obscurs, que sa fille avait inspiré depuis longtemps une passion au fils d’un de ses anciens voisins, un M. Horace Peltirogus (le jeune gentleman pouvait bien avoir alors à peu près quatre ans), et elle poussa la ruse jusqu’à représenter cette affaire comme un arrangement convenu entre les familles : on n’attendait plus que l’assentiment définitif de sa fille pour la mener à l’autel, et consommer le bonheur ineffable de tout le monde.

Elle était encore dans toute l’ivresse de son orgueil et de sa gloire d’avoir fait jouer cette mine décisive le soir même, avec un succès sans pareil, lorsqu’elle profita d’une occasion où elle se vit seule avec Nicolas, avant d’aller au lit, pour le pressentir sur ce sujet qui occupait toutes ses pensées. Elle ne faisait aucun doute qu’ils ne fussent tous les deux du même avis sur ce point. Elle commença par attaquer la question en faisant sur l’amabilité de M. Frank Cheeryble en général des observations tout à sa louange.

« Vous avez bien raison, ma mère, dit Nicolas, c’est un charmant garçon.

– Et de bonne mine, ce qui ne gâte rien, reprit Mme Nickleby.

– Tout à fait de bonne mine, répondit Nicolas.

– Qu’est-ce que vous dites de son nez, mon cher ? poursuivit Mme Nickleby pour intéresser de plus en plus Nicolas à ce sujet de conversation.

– Que voulez-vous que je dise de son nez ? répéta Nicolas.

– Ah ! répliqua sa mère, je vous demande quel style de nez vous lui trouvez, à quel ordre d’architecture, pour ainsi dire, il appartient, selon vous. Je ne suis pas bien forte sur les nez. Comment appelleriez-vous le sien, grec ou romain ?

– Ma foi ! ma mère, dit Nicolas en riant, autant que je me rappelle, je le rangerais plutôt dans l’ordre composite, l’ordre des nez mixtes. Mais j’avoue que je ne me rappelle pas parfaitement le sien. Pourtant, si cela peut vous être agréable, j’y regarderai de plus près, pour vous en faire part.

– Vous me ferez plaisir, mon cher, dit Mme Nickleby de l’air le plus sérieux du monde.

– Très bien, je n’y manquerai pas. »

Et Nicolas, croyant le sujet épuisé, reprit sa lecture commencée, mais ce n’était pas le compte de Mme Nickleby, et après un moment de réflexion :

« Il vous est très attaché, mon cher fils, » reprit-elle.

Nicolas répondit de bonne humeur, en fermant son livre, qu’il en était bien aise, et fit seulement la remarque que sa mère paraissait déjà bien avant dans la confidence de leur nouvel ami.

« Hem ! dit Mme Nickleby, je n’en sais rien, mais je crois très nécessaire qu’il y ait quelqu’un qui y soit, dans sa confidence, tout à fait nécessaire. »

Encouragés par un regard de curiosité qu’elle surprit chez son fils, et fière de posséder à elle toute seule un secret de cette importance, Mme Nickleby continua d’un ton très animé :

« Vraiment, mon cher Nicolas, je ne comprends pas que cela vous ait échappé, quoique, à vrai dire, il soit certain que, dans une certaine mesure, c’est une des choses qui peuvent sauter aux yeux d’une femme, sans frapper ceux d’un homme, surtout au début. Je ne me flatte pas d’avoir plus de pénétration qu’une autre en pareille matière. Je puis en avoir davantage, c’est à ceux qui me connaissent à le dire, et je crois bien qu’ils le pensent. Mais ce n’est pas à moi à insister là-dessus, ce serait manquer à la modestie, et d’ailleurs cela ne fait rien à la question. »

Nicolas moucha la chandelle, mit ses mains dans ses goussets, se renversa dans son fauteuil, et prit un air de patience douloureuse et de mélancolique résignation.

« Je crois de mon devoir, mon cher Nicolas, reprit sa mère, de vous dire ce que je sais, non seulement parce que vous avez le droit de le connaître aussi, comme tout ce qui se passe dans notre famille, mais parce qu’il dépend de vous de seconder nos vues et de faire réussir la chose ; et il n’est point douteux qu’en pareille circonstance il vaut toujours mieux éclaircir ses doutes plus tôt que plus tard. Or, il y a une foule de moyens que vous pouvez employer : soit en allant faire un petit tour de promenade dans le jardin, soit en montant pour un moment dans votre chambre ; soit en ayant l’air de faire un somme sur votre chaise ; soit en prétextant une affaire que vous aviez oubliée, qui vous appelle dehors pour une heure ou deux, avec Smike. Tout cela paraît bien peu de chose, et peut-être trouvez-vous drôle que j’y attache tant d’importance ; et cependant, mon cher ami, je puis vous assurer (et vous le verrez vous-même un de ces jours, si vous devenez jamais amoureux, comme je l’espère, pourvu que votre prétendue soit une fille honnête et respectable ; d’ailleurs vous êtes incapable de placer votre affection autrement) ; je puis vous assurer que ces petites choses-là ont beaucoup plus d’importance que vous ne pourriez le croire. Si votre pauvre papa était encore de ce monde, il vous dirait lui-même toute la conséquence de laisser seuls le jeune homme avec la demoiselle. Vous sentez bien qu’il ne s’agirait pas de quitter la chambre comme si vous le faisiez exprès, mais comme par pur accident, et vous reviendriez de même. Si vous toussez dans le corridor avant d’ouvrir la porte, ou si vous sifflez sans faire semblant de rien, ou si vous fredonnez un air, et bien d’autres choses de la sorte, pour leur faire entendre que vous arrivez, cela vaut toujours mieux ; parce que, comme de raison, quoiqu’il n’y ait rien de mal dans ces entrevues secrètes, il y a toujours quelque confusion à se voir surpris l’un et l’autre quand on est… quand on est assis sur le sofa, et… une foule de choses. C’est bien ridicule sans doute, mais enfin c’est comme cela. »

Nicolas avait beau regarder sa mère pendant cette longue tirade avec un profond étonnement, qui s’accrut par degrés avec les confidences de Mme Nickleby, elle n’en fut pas troublée le moins du monde : bien au contraire, elle n’y vit que l’admiration inspirée par sa haute expérience des manœuvres antématrimoniales. Aussi, après avoir un moment interrompu le fil de son discours pour remarquer seulement, avec une certaine complaisance, qu’elle savait bien qu’elle allait l’étonner, elle repartit de plus belle pour entrer dans l’exposé des preuves dont les détails étaient des plus incohérents. Enfin, pour le bouquet, elle établit, sans conteste, que M. Frank Cheeryble était passionnément amoureux de Catherine.

« De qui ? cria Nicolas.

– De Catherine, répéta Mme Nickleby.

– Quoi ? notre Catherine ? ma sœur ?

– Bon Dieu ! Nicolas, reprit Mme Nickleby, de quelle Catherine voulez-vous donc que ce soit ? Vous imaginez-vous que j’irais me soucier de tout cela le moins du monde, et y prendre le moindre intérêt s’il s’agissait de toute autre que votre sœur ?

– Mais, ma chère mère, dit Nicolas, assurément ce n’est pas possible.

– Très bien, mon cher ami, répliqua Mme Nickleby avec une grande assurance. Eh bien ! attendez et vous verrez : je ne vous dis que cela. »

Nicolas, jusqu’alors, n’avait jamais un moment arrêté sa pensée sur la possibilité de l’incident dont sa mère venait de lui faire part. Depuis quelque temps, il avait été trop souvent absent de la maison, et trop occupé d’autres soins ; mais, d’ailleurs, ses idées avaient pris un autre cours, et s’il avait remarqué la fréquence des visites de Frank Cheeryble, c’était pour en concevoir le soupçon jaloux qu’apparemment ce jeune homme ressentait pour Madeleine un intérêt de la même nature que celui qu’il éprouvait lui-même. Même en cet instant, quoiqu’il vît bien que les conjectures d’une mère vigilante eussent dans ce cas plus d’apparence que les siennes, et quoiqu’il se rappelât aussitôt une foule de petites circonstances dont la réunion semblait en effet donner raison aux suppositions dont elle se montrait triomphante, il n’était pas encore bien convaincu qu’il ne fallût pas les attribuer simplement à la galanterie inconsidérée d’un jeune homme naturellement aimant, qui ne se serait pas montré moins empressé avec toute autre jeune fille aimable et belle. Du moins il l’espérait encore, et par conséquent il cherchait à se le persuader.

« Je suis tout troublé de ce que vous me dites là, dit-il après un moment de réflexion, quoique j’aime à croire encore que vous vous trompez.

– Je ne vois pas pourquoi vous aimeriez à le croire, dit Mme Nickleby ; je vous avoue que cela me surprend ; mais, dans tous les cas, vous pouvez compter que je ne me trompe pas.

– Et Catherine ?

– Ah ! pour cela, c’est justement, mon cher, le point sur lequel je ne suis pas encore fixée. Pendant cette maladie de Madeleine, elle n’a presque pas quitté son chevet. Jamais on n’a vu deux personnes s’attacher si vivement l’une à l’autre ; et puis, je vais vous l’avouer, Nicolas, je l’ai tenue de temps en temps un peu à l’écart, parce que c’est, selon moi, un excellent moyen pour garder un jeune homme en haleine. Il ne faut pas qu’il soit trop sûr de son fait, vous sentez. »

La pauvre mère disait tout cela avec un tel mélange de joie du cœur et de satisfaction d’amour-propre, qu’on ne saurait dire la peine qu’éprouvait Nicolas d’être obligé de briser ses espérances. Mais il sentait que l’honneur ne lui laissait pas le choix, et que son devoir le commandait impérieusement.

« Ma chère mère, lui dit-il avec douceur, ne voyez-vous pas que, si M. Frank avait en effet une inclination sérieuse pour Catherine, et que nous eussions la faiblesse de l’encourager, nous ferions là une action malhonnête, et que nous jouerions un rôle plein d’ingratitude ? En vous demandant si vous ne le voyez pas, je ne sens que trop qu’en effet vous n’y avez pas pensé ; autrement, vous y auriez mis plus de réserve. Permettez-moi de vous expliquer ma pensée. Vous savez combien nous sommes pauvres. »

Mme Nickleby secoua la tête en disant, à travers ses larmes, que pauvreté n’est pas vice.

« Non, dit Nicolas, et c’est pour cela même qu’il faut puiser dans notre pauvreté un noble orgueil qui nous défende contre toute tentation d’actions mauvaises, contraires à la délicatesse, et nous laisse ce respect de nous-mêmes que l’indigent peut garder à l’égal du plus fier monarque. Songez à tout ce que nous devons aux frères Cheeryble ; rappelez-vous ce qu’ils ont fait, ce qu’ils font tous les jours pour nous avec une générosité et une délicatesse que nous ne payerions pas assez du sacrifice de notre vie même. La belle récompense, pour reconnaître leurs bienfaits, que de permettre à leur neveu, leur unique parent, on peut dire leur fils, pour lequel il serait insensé de supposer qu’ils n’ont pas formé déjà des plans d’établissement dignes de son éducation et de la fortune dont il doit hériter un jour ; de lui permettre d’épouser une jeune fille sans dot et sans espérances ; une jeune fille qui nous tient de si près que personne ne pourra douter que nous ne lui ayons tendu un piège, que c’était une intrigue préméditée, un vil calcul arrêté entre nous trois ! Rendez-vous bien compte de notre position, ma mère. Que diriez-vous, si, ce mariage une fois convenu, les frères Cheeryble, en venant nous faire ici une des ces visites généreuses qui les amènent souvent chez nous, vous aviez à leur confesser la vérité ? vous sentiriez-vous à votre aise ? ne vous reprocheriez-vous pas d’avoir joué un rôle au moins équivoque ? »

La pauvre Mme Nickleby pleurait bien plus encore et se débattait en murmurant, avec moins d’assurance, que M. Frank commencerait par demander d’abord le consentement de ses oncles.

« Je veux bien, dit Nicolas ; c’est une démarche qui le placerait, lui, dans une meilleure situation près d’eux ; mais nous, qui nous laverait de leurs soupçons ? La distance qui nous sépare les uns des autres en serait-elle moins grande ? les avantages que nous avions à gagner dans cette union, qu’on supposerait intéressée, en seraient-ils moins évidents ? Tenez ! ajouta-t-il d’un ton moins sérieux, nous pourrions bien, dans tout ceci, compter sans notre hôte ; je crois, je suis presque sûr que nous sommes dupes de quelque erreur ; mais s’il en était autrement, je connais assez Catherine pour savoir qu’elle pensera là-dessus comme moi : et vous aussi, ma mère, je vous connais assez pour être assuré que vous ferez de même après quelques moments de réflexion. »

A force de représentations et de prières, Nicolas obtint de sa mère la promesse de faire tout son possible pour penser là-dessus comme lui, et que, si M. Frank persévérait dans ses attentions, elle essayerait de le décourager de son mieux, ou qu’au moins elle ne se prêterait en rien à les seconder. Quant à lui, il se décida à ne point en parler à Catherine avant d’être bien convaincu qu’il y eût réellement nécessité de le faire, se réservant d’ailleurs de s’assurer aussi bien que possible, par ses observations personnelles, de l’état exact des choses. C’était penser sagement ; mais un nouveau sujet d’anxiété cruelle vint l’arrêter dans l’exécution de ce plan.

La santé de Smike était devenue alarmante ; l’épuisement de ses forces ne lui permettait plus d’aller d’une chambre à l’autre sans l’appui d’un bras. Sa maigreur et l’altération de ses traits faisaient peine à voir. Le même médecin qu’il avait appelé d’abord l’avertit que la seule et dernière chance d’espérance qui restât de le sauver, c’était de l’éloigner de Londres au plus vite. On lui désigna, comme la résidence la plus favorable, la partie du Devonshire où Nicolas avait été élevé lui-même. Mais on ne lui laissa pas ignorer, avec tous les ménagements qu’on put prendre, que, quelle que fût la personne qui l’y accompagnerait, elle devrait s’attendre à tout, car tous les symptômes d’une consomption rapide s’étaient déclarés, et il était bien possible qu’il n’en revînt jamais.

Les bons frères, qui connaissaient déjà le triste état du pauvre Smike, avaient envoyé Timothée pour assister à la consultation. Le jour même, frère Charles appela Nicolas dans son cabinet et lui dit :

« Mon cher monsieur, il n’y a pas de temps à perdre. Il ne faut pas laisser mourir ce pauvre garçon, sans avoir mis en usage les derniers moyens de lui sauver la vie. Il ne faut pas non plus qu’on le laisse mourir seul, dans un pays où il serait étranger. Emmenez-le demain matin, veillez à ce qu’il ne lui manque aucun des soins que réclame son état, et ne le quittez pas, ne le quittez pas, mon cher monsieur, avant d’avoir reconnu qu’il n’y a plus de danger immédiat. Il y aurait de la cruauté à vous séparer en ce moment l’un de l’autre ; non, non ! Timothée ira vous voir ce soir et vous faire ses adieux… Frère Ned, mon cher ami, M. Nicolas est là pour vous serrer la main avant son départ. M. Nickleby ne sera pas longtemps absent. Ce pauvre garçon va se remettre promptement, très promptement, et alors on trouvera là-bas quelques bonnes gens, quelques honnêtes villageois à qui on pourra le confier, et M. Nickleby ira et viendra de temps en temps, n’est-ce pas, frère Ned ? et il aurait tort de se laisser aller au chagrin ; son ami se remettra promptement, j’en suis sûr, n’est-ce pas, frère Ned, n’est-ce pas ? »

Il est inutile de dire pourquoi Timothée vint le soir même au cottage, et la mission dont il était chargé. Dès le lendemain matin, Nicolas se mit en route avec son camarade défaillant.

Personne, personne, excepté celui qui n’avait jamais trouvé ailleurs que chez les amis réunis à son départ un regard de tendresse ou une parole de pitié, ne pourrait exprimer les angoisses de l’âme, les pensées amères, le chagrin stérile qui empoisonnaient pour lui cette séparation dernière.

« Regardez, criait Nicolas avec vivacité en passant la tête à la portière, regardez, Smike, ils sont encore là tous au coin du sentier. Et tenez ! voici Catherine, cette pauvre Catherine à qui vous disiez que vous n’auriez jamais le courage de dire adieu. La voici qui agite de loin son mouchoir. Ne vous en allez pas sans lui faire quelque signe d’adieu.

– Je ne puis pas, non, cria son compagnon tremblant, en se rejetant en arrière dans la voiture et en se couvrant les yeux. Est-ce que vous la voyez toujours ? Est-ce qu’elle est encore là ?

– Certainement, lui dit Nicolas d’un air sérieux. Tenez ! la voilà qui vous fait encore un salut de la main. Je viens de le lui rendre pour vous. A présent on ne peut plus la voir. Ne vous attendrissez pas comme cela, mon cher ami, vous les reverrez tous encore. »

Smike, à cet encouragement, répondit en élevant ses mains flétries et les joignant avec ferveur : « Dans le ciel, dit-il ; j’adresse humblement cette prière à Dieu ; dans le ciel ! »

Et cette prière avait l’air de sortir du fond d’un cœur brisé à tout jamais.

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Le cours des événements nous entraîne : l’historien est obligé de les suivre ; c’est ce qui nous force à retourner au point où nous en étions, avant le dernier chapitre, lorsque nous avons laissé Ralph Nickleby avec Arthur Gride dans la maison où la mort venait de planter si soudainement sa sombre et triste bannière.

Les poings fermés, les dents serrées si dur et si ferme que ses mâchoires semblaient fixées et rivées par le fer, Ralph se tint quelques minutes debout, dans l’attitude qu’il avait prise pour adresser à son neveu ses dernières insultes. A l’exception de sa respiration haletante, sa roideur et son immobilité auraient pu le faire prendre pour une statue de bronze. Bientôt il commença, par degrés insensibles, à se détendre comme un homme qui se réveille d’un sommeil de plomb. Il secoua un moment son poing crispé vers la porte par où Nicolas avait disparu ; puis le cachant dans son sein comme pour ne pas laisser paraître ce signe d’émotion, il se retourna pour regarder en face l’usurier moins hardi qui ne s’était pas encore relevé de sa chute.

Le misérable couard, qui tremblait encore de tous ses membres et dont les rares cheveux gris s’agitaient et se hérissaient sur sa tête sous l’empire de sa terreur, vacillait sur ses jambes en rencontrant l’œil fixe de Ralph, et, se cachant la face dans ses deux mains, protesta, en se traînant vers la porte, qu’il n’y avait point de sa faute.

« Et qui vous dit le contraire ? répondit Ralph d’une voix sourde, qui vous dit le contraire ?

– C’est que vous me regardez d’un air ! reprit Gride timidement ; on eût dit que vous trouviez à me blâmer dans tout ceci.

– Bah ! murmura Ralph avec un rire forcé, s’il y a quelqu’un à blâmer, c’est lui, de n’avoir pas vécu seulement une heure de plus ; une heure de plus, il ne nous en fallait pas davantage. Il n’y a personne à blâmer que lui.

– N… o… n, personne, n’est-il pas vrai ? dit Gride.

– C’est un malheur, voilà tout, répliqua Ralph, mais j’ai un vieux compte à régler avec ce jeune gars qui vous a soufflé votre maîtresse. Ce n’est pas pour ses rodomontades de tout à l’heure, car nous en aurions eu bientôt raison sans ce maudit accident. »

Il y avait dans le calme des paroles de Ralph quelque chose de si peu naturel, quand on le comparaît avec sa physionomie et l’expression de ses traits, dont chaque nerf, chaque muscle, contractés par des mouvements spasmodiques, trahissaient, en dépit d’eux, des passions terribles à voir ; il y avait quelque chose de si peu naturel, de si effrayant dans le contraste de sa voix rude, lente, ferme, entrecoupée seulement par la respiration haletante d’un ivrogne qui détache péniblement chaque mot, avec les traces visibles des passions les plus sauvages se révoltant contre la contrainte qu’on leur impose, que, si le cadavre de Bray était venu se planter à sa place devant le malheureux Gride, il ne l’aurait pas épouvanté davantage.

« Et la voiture, dit Ralph après une lutte intérieure aussi violente qu’un homme qui se débat contre un accès d’épilepsie, est-elle toujours à la porte ? »

Gride fut charmé de ce prétexte pour aller voir à la fenêtre, pendant que Ralph, immobile de l’autre côté, mettait en pièces sa chemise, de la main qu’il tenait contre sa poitrine, et murmurait d’une voix rauque :

« Deux cent cinquante mille francs ! C’est bien deux cent cinquante mille francs qu’il m’a dit ! Juste la somme que j’ai en effet comptée hier pour les deux hypothèques, et qui devait courir à partir de demain à de gros intérêts. Si cette maison avait fait banqueroute, et que ce fût lui qui m’en eût le premier porté la nouvelle !… La voiture est-elle là ?

– Oui, oui, dit Gride tressaillant au ton sauvage dont était faite cette question. Elle y est. Dieu ! Dieu ! Quel homme inflammable vous faites !

– Venez ici, dit Ralph en lui faisant signe d’approcher ; il ne faut pas que nous ayons l’air ému. Nous allons sortir en nous donnant le bras.

– Aïe ! Vous me pincez jusqu’au sang, » cria Gride.

Ralph le lâcha d’un air impatienté, et, descendant d’un pas ferme et grave, comme à l’ordinaire, monta en voiture, suivi d’Arthur Gride, qui, après avoir regardé Ralph indécis, quand le cocher demanda où il devait les conduire, en le voyant silencieux et absorbé, se fit ramener chez lui.

Pendant la route, Ralph resta dans son coin, les bras croisés, sans prononcer une parole. Le menton appuyé sur sa poitrine, d’un air consterné, et les yeux voilés, par ses sourcils renfrognés, il ne donna pas signe de vie et parut plongé dans le sommeil jusqu’au moment où la voiture s’arrêta. Alors il releva la tête, et, regardant par la portière, demanda où ils étaient.

« Chez moi, répondit le triste Gride, qui n’avait pas compté retrouver sa maison si solitaire. Oui, vraiment, chez moi.

– C’est vrai, dit Ralph ; je n’avais pas fait attention au chemin que nous avons pris. Je voudrais bien avoir un verre d’eau fraîche. Je trouverai cela chez vous, je suppose ?

– Vous y trouverez un verre de… tout ce que vous voudrez, répondit Gride en gémissant. Cocher, ce n’est pas la peine de frapper, sonnez seulement. »

Le cocher sonne, sonne, et resonne. Puis il prend le marteau et frappe à fatiguer les échos des rues voisines ; puis il écoute à la porte. Personne. La maison restait aussi silencieuse qu’une tombe.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Ralph avec impatience.

– Marguerite est si sourde ! répondit Gride visiblement inquiet et alarmé. Voyons ! cocher, sonnez encore, elle verra peut-être remuer la sonnette. »

Et le cocher de carillonner tour à tour avec la sonnette et le marteau. Les voisins mettaient le nez à la fenêtre, et se demandaient les uns aux autres, à travers la rue, si la gouvernante du vieux Gride ne serait pas morte d’une attaque d’apoplexie.

D’autres se groupaient autour du fiacre, et donnaient carrière à leurs suppositions téméraires. « Elle se sera endormie, disaient les uns. – Elle sera morte de combustion spontanée, disaient les autres. – Mais non, disait une voix, c’est qu’elle est ivre. – Vous vous trompez, reprit un gros farceur, elle aura vu quelque chose de bon à manger, et, comme elle n’y est pas accoutumée, elle en aura eu une telle peur, qu’elle sera tombée en attaque de nerfs. » Cette dernière conjecture fut particulièrement du goût de l’assistance, qui ne put s’empêcher d’en pousser de grands éclats de rire, et qu’on eut beaucoup de peine à empêcher de passer par-dessus la grille, pour descendre à la cuisine et s’assurer du fait en enfonçant les portes. Ce n’est pas tout. Comme on savait, à la ronde, qu’Arthur était sorti le matin pour prendre femme, ce n’étaient que questions et quolibets indiscrets sur sa belle maîtresse. La majorité des gens voulaient absolument qu’elle fût dans le fiacre, déguisée en Ralph Nickleby, et la populace s’indignait, d’une façon plaisante, de cette entrée nuptiale d’une jeune mariée en bottes et en pantalon ; on n’entendait de tous côtés que des murmures et des huées. Enfin, les deux usuriers trouvèrent un asile dans une maison voisine ; et, s’étant procuré une échelle, grimpèrent par-dessus le mur de l’arrière-cour, qui n’était pas très haut, et descendirent de l’autre côté sains et saufs.

« Ma foi ! dit Arthur en se retournant vers Ralph quand ils furent seuls, je ne sais pas si je dois entrer ; j’ai peur. Si nous allions la trouver assassinée… étendue sur les carreaux avec un coup de fourgon qui lui eût fait sauter la cervelle ! Dites donc ?

– Eh bien ! après ? dit Ralph ; je donnerais bien quelque chose pour que cela se vît plus souvent, et que ce fût plus facile à faire. Restez là, si vous voulez, à frissonner et à vous écarquiller les yeux… Moi, j’entre. »

Il se mit d’abord à tirer de l’eau à la pompe de la cour, il en but une bonne gorgée et s’aspergea la tête et la figure, reprit son assurance accoutumée, et entra le premier dans la maison : Gride s’attacha à ses pas.

C’était bien l’obscurité ordinaire de ses appartements ; rien de changé : chaque pièce était toujours aussi triste, aussi silencieuse ; chaque meuble aussi délabré, à sa place invariable. La vieille et lugubre pendule vibrait toujours lourdement son cœur de fer dans sa boite poudreuse. Les armoires boiteuses étaient, comme d’habitude, reculées loin des yeux dans leurs coins mélancoliques. Les même échos funèbres répétaient le bruit des pas ; le faucheux s’arrêtait dans sa course agile, effarouché par la vue d’un être humain dans son domaine héréditaire, et restait suspendu, sans mouvement, le long du mur, faisant le mort, en attendant que ces intrus fussent passés.

Les deux usuriers visitèrent depuis la cave jusqu’au grenier, faisant crier chaque porte sur ses gonds, pour regarder dans chaque chambre déserte. Pas de Marguerite. Ils finirent par venir s’asseoir dans la pièce ordinairement occupée par Arthur Gride, pour se délasser de leurs recherches inutiles.

« La vieille sorcière est sortie, je suppose, dit Ralph se préparant à s’en aller, pour quelque emplette, afin de mieux fêter vos noces. Tenez, je déchire notre billet ; nous n’en avons plus que faire. »

Gride, qui venait de regarder avec soin tout autour de la chambre, tomba tout à coup à genoux devant un grand coffre, et poussa un cri d’effroi épouvantable.

« Qu’est-ce que vous avez donc ? dit Ralph en se retournant avec colère.

– Volé ! volé ! cria Gride.

– Volé ? de l’argent ?

– Non, non, non ; pis que cela, bien pis.

– Quoi donc ?

– C’est bien pis que de l’argent. Ah ! si ce n’était que de l’argent ! répéta le vieux ladre en farfouillant dans les papiers du coffre, comme une bête sauvage qui gratte la terre de ses pattes. Elle aurait bien mieux fait de me voler de l’argent… tout mon argent… avec cela que je n’en garde guère. Elle aurait mieux fait de me réduire à la mendicité, au lieu de faire ce qu’elle a fait.

– Fait quoi ? dit Ralph. Voyons ! qu’est-ce qu’elle a fait, radoteur du diable ? »

Gride, toujours sans répondre, plongeait et replongeait ses mains crochues dans les papiers en criant, en hurlant comme un possédé.

« Il vous manque donc quelque chose ? dit Ralph en fureur, le prenant au collet. Qu’est-ce que c’est ?

– Des papiers, des actes. Je suis un homme perdu, ruiné, ruiné ! Je suis volé, je suis perdu ! Elle m’a vu le lire… cela m’arrivait souvent… elle m’a épié… elle m’a vu le mettre dans son étui… l’étui n’y est plus… elle l’a pris… Malédiction sur elle ! elle m’a volé.

– Mais quoi ? cria Ralph illuminé d’une inspiration soudaine qui faisait étinceler ses yeux et trembler tous ses membres pendant qu’il tenait dans ses serres le bras décharné de Gride ; quoi ?

– Elle ne sait pourtant pas ce que c’est ; elle ne sait pas lire, continuait à crier Gride sans faire attention aux questions de l’autre. Il n’y a pas d’autre moyen pour elle d’en tirer de l’argent que de le garder caché. Elle se le fera lire par quelqu’un qui lui dira ce qu’elle doit en faire. Elle et son complice, ils en tireront de l’argent, et impunément encore. Ils s’en feront même un mérite : ils diront qu’ils l’ont trouvé… qu’ils savaient bien que je l’avais… et ils porteront témoignage contre moi… La seule personne qui puisse en souffrir, c’est moi… moi… moi…

– Un peu de calme, dit Ralph en le serrant encore plus fort, et en lui jetant de côté un coup d’œil fixe et ardent, qui indiquait assez qu’il avait trouvé quelque expédient utile à lui communiquer. Entendez un peu raison. Elle ne peut pas être allée bien loin. Je vais mettre la police à ses trousses. Vous n’avez qu’à déclarer ce qu’elle vous a dérobé, et ils sauront bien la rattraper, comptez-y. A la garde ! au secours !

– Non, non, non, cria le vieux poltron en fermant la bouche à Ralph ; je ne peux pas, je n’ose pas.

– Au secours ! au secours ! criait toujours Ralph.

– Non, non, non, répétait l’autre en trépignant comme un fou furieux. Quand je vous dis que non ; je n’ose pas, je n’ose pas.

– Vous n’osez pas déclarer publiquement qu’on vous a volé ?

– Non, répliqua Gride en se tordant les mains. Chut ! chut ! pas un mot de cela. Il ne faut pas qu’on en sache un mot. Je suis perdu. De quelque côté que je me tourne, je suis perdu, je suis trahi. On me livrera à la justice. On me fera mourir dans les cachots de Newgate. »

Ces exclamations frénétiques où se mêlaient à la fois, d’une manière risible et bizarre, la crainte, la douleur et la rage chez ce misérable, frappé d’une terreur panique, descendirent bientôt du ton des cris les plus aigus aux murmures plaintifs d’un lâche désespoir, entrecoupés de temps en temps d’un hurlement nouveau, chaque fois que ses recherches dans le coffre amenaient la découverte de quelque perte nouvelle. Ralph le laissa là, en s’excusant d’être obligé de le quitter sitôt, et, au grand désappointement des flâneurs dans la rue, auxquels il déclara que ce n’était rien, il monta en voiture et se fit conduire chez lui.

Une lettre l’attendait sur sa table. Il l’y laissa quelque temps, comme s’il n’avait pas le courage de l’ouvrir : il finit pourtant par là et devint pâle comme un mort.

« Le malheur est consommé, dit-il : la maison a fait banqueroute. Je vois ce que c’est. Le bruit s’en sera répandu dans la Cité dès hier soir, et les Cheeryble en auront eu vent. C’est bien, c’est bien. »

Il parcourut à grands pas sa chambre dans une agitation violente, puis s’arrêta.

« Deux cent cinquante mille francs ! et je ne les avais déposés là que pour un jour, un seul jour ! Que d’années de soucis et de peines, que de jours cuisants, que de nuits sans sommeil m’ont coûté ces deux cent cinquante mille francs ! Deux cent cinquante mille francs ! Que de belles dames aux joues fardées seraient venues me caresser de leurs sourires ! Que de prodigues imbéciles seraient venus m’offrir leurs compliments du bout des lèvres, tout en me maudissant du fond du cœur, pendant le temps qu’il me fallait pour doubler mon capital ! Comme je les aurais pincés, moulus, broyés à plaisir, tous ces emprunteurs nécessiteux, à la langue dorée, aux yeux câlins, aux épîtres courtoises ! Vous n’avez qu’à croire le sot langage du monde : ils vous disent tous que les gens comme moi sont obligés d’acheter leur richesse par bien des dissimulations et des bassesses, en s’humiliant, en flattant, en rampant comme des chiens couchants. Et c’est tout le contraire. Qui peut dire tous les mensonges, tous les détours vils et abjects, toutes les adulations que m’auraient valus encore mes deux cent cinquante mille francs de la part d’un tas de parvenus qui, sans mon argent, me tourneraient le dos avec mépris, comme ils font chaque jour à des gens qui valent mieux qu’eux ? Et si je les avais doublés, gagné cent pour cent, changé ma pièce d’or en un double louis, il n’y aurait pas dans tous mes sacs un écu qui ne représentât deux cent cinquante mille faussetés méprisables, commises, non pas par le créancier, non, non, n’en croyez rien, mais par le débiteur, l’honnête, le libéral, selon vous, le généreux, le confiant débiteur qui se croirait déshonoré de mettre de côté une pièce de dix sous de son revenu. »

C’est ainsi que, pour donner le change à ses regrets amers, Ralph, en se promenant à grands pas dans la chambre, versait sur les pratiques ordinaires du monde ses sarcasmes les plus amers. Mais à mesure qu’il ramenait son esprit à la pensée de sa perte récente, il montrait un cœur et un visage moins résolus, tant qu’enfin se laissant tomber sur son fauteuil dont il faisait craquer les bras dans son étreinte nerveuse :

« J’ai vu le temps, dit-il, où rien n’aurait pu m’émouvoir comme la perte de cette grosse somme, non rien au monde. Les naissances, les morts, les mariages, tous ces événements qui ont tant d’intérêt pour la plupart des hommes, qu’est-ce que tout cela me fait, à moins qu’ils ne me fassent perdre ou gagner ? Eh bien ! en ce moment, sur ma parole, ce n’est pas tant à cette perte que je suis sensible, qu’à son air triomphant en me l’annonçant. C’est à lui que je la devrais (il me semble que je la lui dois), je ne l’en détesterais pas davantage. Patience ! que je puisse seulement me venger, à petits coups, lentement, mais sûrement ; que je prenne seulement une fois le dessus et que je fasse pencher la balance de mon côté, et nous verrons. »

Ses réflexions furent longues et profondes ; elles se terminèrent par une lettre qu’il chargea Newman de porter à l’adresse de M. Squeers à la tête de Sarrasin. Noggs devait s’informer si l’autre était arrivé à Londres et, dans ce cas, attendre une réponse. Il revint avec la nouvelle que M. Squeers était arrivé le matin même par la diligence, qu’il avait reçu la lettre, étant encore au lit, mais qu’il faisait ses compliments à M. Nickleby et qu’il allait se lever pour venir le voir à l’instant.

En effet, il ne se fit pas longtemps attendre. Mais, dans l’intervalle, Ralph avait eu le temps de faire disparaître tout signe d’émotion, et de reprendre sa physionomie ordinaire, c’est-à-dire dure, immobile, inflexible, à laquelle il devait peut-être en grande partie son influence incontestable sur un grand nombre de gens qui ne se piquaient pas d’être pointilleux à l’endroit de la moralité.

« Eh bien ! monsieur Squeers, lui dit-il en accueillant ce digne homme avec son sourire accoutumé, moitié figue, moitié raisin, comment vous portez-vous ?

– Mais, monsieur, dit M. Squeers, pas trop mal. Ma famille, les petits garçons, tout cela va bien, sauf une espèce de gourme qui court la maison et qui ôte aux écoliers l’appétit. Mais que voulez-vous, c’est ce temps-là, tout le monde en souffre, comme je leur dis chaque fois qu’il leur survient quelque épreuve. Les épreuves, monsieur, sont le lot de l’humanité. La mort elle-même, monsieur, est une épreuve. On ne voit que cela dans ce monde, des épreuves ! et, si un petit garçon regimbe contre les épreuves et vous ennuie de ses plaintes, il faut bien le gourmer pour le mettre à la raison ; c’est encore conforme au texte de l’Ecriture, vous savez.

– Monsieur Squeers… dit Ralph sèchement.

– Monsieur !

– Nous laisserons là, s’il vous plaît, ces précieuses tirades de moralité, pour parler affaires.

– De tout mon cœur, répliqua Squeers, et d’abord que je vous dise…

– Que je dise d’abord moi-même, s’il vous plaît, ce que j’ai à dire… Noggs ! »

Newman se laissai appeler deux ou trois fois avant de se présenter.

« Est-ce que monsieur m’appelle ? dit-il.

– Oui. Allez dîner, et dépêchons… M’entendez-vous ?

– Il n’est pas l’heure, dit Newman d’un air mécontent.

– C’est mon heure, ce doit être la vôtre : ne vous le faites pas répéter deux fois.

– Vous changez d’heure tous les jours ; ce n’est pas juste.

– Comme vous n’avez pas beaucoup de cuisinières, vous n’aurez pas beaucoup d’excuses à leur faire de les déranger. Allons ! partez, monsieur. »

Non seulement Ralph lui intima cet ordre de son air le plus impérieux ; mais, sous prétexte d’aller chercher quelques papiers dans le cabinet de Newman, il s’assura de son départ, et alla derrière lui barrer la porte, pour l’empêcher de rentrer en secret, à l’aide de son passe-partout.

« J’ai des raisons de soupçonner le drôle, dit Ralph en rentrant dans son bureau. Aussi, jusqu’à ce que j’aie avisé au moyen le plus expéditif et le plus commode de consommer sa ruine, je veux toujours le tenir à distance.

– Si vous vouliez consommer sa ruine, dit Squeers, je crois que vous n’auriez pas grand mal, et il se mit à ricaner.

– Peut-être que non. Pas plus que pour bien d’autres gens que je connais. Vous disiez donc que… »

L’air dégagé dont Ralph avait parlé de ruiner son homme et la réflexion qu’il y avait ajoutée, par forme d’insinuation, n’avaient pas manqué son but. M. Squeers, embarrassé, dit avec un peu d’hésitation et d’un ton plus soumis :

« Mais, ce que je voulais vous dire, monsieur, c’est que l’affaire relative à ce fils ingrat et dénaturé de M. Snawley, me crée bien des ennuis et des désagréments, sans compter que cela me prend un temps considérable, pendant lequel je suis obligé de laisser des semaines entières Mme Squeers dans le veuvage. C’est un plaisir pour moi de traiter avec vous, sans aucun doute…

– Sans aucun doute, répéta Ralph sèchement.

– Oui, c’est ce que je disais, reprit M. Squeers en se frottant les genoux, mais, en même temps, quand il faut venir, comme moi, de plus de quatre-vingt lieues pour une assignation, ce n’est pas amusant, sans compter les risques que l’on court.

– Quels risques ?

– Je dis sans compter les risques, répondit Squeers d’une manière évasive.

– Et moi, je vous répète quels risques ? répliqua Ralph avec hauteur.

– Quels risques ? reprit Squeers en se frottant les genoux encore plus fort… Mais il n’est pas nécessaire d’insister là-dessus, il y a des choses dont il vaut mieux ne plus parler. Oh ! vous savez bien vous-mêmes les risques que je veux dire.

– Combien de fois vous ai-je déjà dit, combien de fois faut-il vous redire que vous ne courez aucuns risques ? Qu’est-ce que vous avez affirmé par serment en justice, ou qu’est-ce que vous avez encore à affirmer par serment ? qu’à telle et telle époque on vous a amené un pensionnaire du nom de Smike ; qu’il est resté chez vous un certain nombre d’années ; que vous l’avez perdu dans telles et telles circonstances ; que vous l’avez retrouvé ; que vous avez telle et telle preuve pour constater son identité. Tout cela, c’est la vérité, n’est-ce pas ?

– Oui, répliqua Squeers, tout cela est bien la vérité.

– Eh bien ! alors, où sont donc les risques à courir ? S’il y a quelqu’un qui prête un faux serment, ce n’est pas vous, c’est Snawley, et je le paye moins cher que vous.

– Il est sûr qu’il vous a pris bon marché, Snawley, remarqua Squeers.

– Bon marché ! continua Ralph avec humeur. A la bonne heure, mais cela ne l’empêche pas de s’en acquitter consciencieusement ; quelle figure hypocrite dans ses dépositions ! quel air de petit saint ! au lieu que vous… des risques ! je ne sais pas ce que vous voulez dire. Les certificats sont authentiques ; comme quoi Snawley a eu un autre fils ; comme quoi il a été marié deux fois ; comme quoi sa première femme est morte, et, à moins qu’elle ne revienne elle-même pour dire que ce n’est pas elle qui a écrit la lettre, je ne connais que Snawley qui puisse dire que Smike n’est pas son fils, et que son vrai fils est, depuis longtemps, mangé aux vers. S’il y a un parjure, c’est Snawley qui le risque, et j’imagine qu’il n’en est pas à son début. Quels sont donc les risques que vous courez ?

– Dame ! répondit Squeers en s’agitant sur sa chaise, si vous le prenez par là, et vous, où sont les vôtres ?

– Où sont les miens ? qu’est-ce que cela fait où sont les miens ? si je ne parais pas dans l’affaire, vous n’y paraissez pas non plus. Snawley lui-même, après tout, n’a qu’une chose à faire, c’est de ne pas se démentir dans le conte qu’il a forgé : et le seul risque qu’il ait à courir, c’est de se trahir lui-même. Et puis, après cela, venez donc me parler de vos risques dans le complot !

– Oui, des risques, je vous le répète, répondit Squeers contrarié et visiblement mal à son aise. N’allez-vous pas me faire croire que c’est une faveur, maintenant, dont je vous dois de la reconnaissance ?

– Appelez-le comme vous voudrez, dit Ralph s’échauffant, mais écoutez-moi. Dans l’origine, quand on a fabriqué cette histoire, de quoi s’agissait-il ? de vous venger d’un garnement qui vous avait fait du tort dans votre commerce, et qui vous avait presque laissé mort sur la place : c’était de vous mettre à même de rentrer en possession d’un pauvre diable de moribond que vous teniez à recouvrer, parce que, en lui faisant expier sa part de complicité dans l’affaire, vous saviez bien qu’en même temps ce serait pour votre ennemi la plus rude punition à lui infliger que de lui reprendre son protégé. N’est-il pas vrai, monsieur Squeers ?

– Mais, monsieur, répliqua Squeers vaincu par les arguments entassés par Ralph pour le mettre dans son tort, et par son ton sévère et inflexible, c’est vrai jusqu’à un certain point.

– Qu’entendez-vous par là ?

– Mais jusqu’à un certain point veut dire naturellement que ce n’était pas pour moi tout seul, et que vous aviez hier aussi une vieille rancune à satisfaire.

– Si je n’en avais pas eu, dit Ralph sans se déconcerter le moins du monde, vous imaginez-vous que je vous aurais aidé là-dedans ?

– Oh ! je sais bien que non, répliqua Squeers. Je tenais seulement à poser carrément la question, pour qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous.

– Cela allait tout seul, reprit Ralph. Mais, par exemple, tout n’est pas égal entre nous : c’est moi qui paye la folle enchère. L’argent que je sacrifie à ma haine, vous, vous l’empochez au profit de la vôtre. Vous êtes au moins aussi avare que vindicatif. Je ne dis pas que je vaille mieux que vous. Mais enfin quel est le mieux partagé, de celui qui peut tirer de la chose argent et vengeance du même coup de filet, et qui, dans tous les cas, s’il n’est pas sûr de sa vengeance, est bien sûr de l’argent qu’il tient ; ou de celui qui n’est sûr que d’une chose, d’avoir dépensé son argent d’abord, qu’il puisse ou non se venger après ? »

En voyant que M. Squeers en était réduit à ne plus répondre que par un sourire forcé et des haussements d’épaules : « Vous voyez bien, lui dit Ralph, que vous ferez mieux de vous taire et de me remercier de tous ces avantages. » Puis, fixant sur lui un regard assuré, il se mit à lui raconter les derniers événements.

Premièrement, comment Nicolas était venu lui mettre des bâtons dans la roue à propos d’un projet de mariage qu’il avait formé pour certaine demoiselle, et avait profité de la confusion où les avait jetés la mort subite du père pour s’adjuger à lui-même la jeune personne, et l’emmener en triomphe.

Secondement, qu’en vertu d’un contrat ou d’un testament, dans tous les cas d’un acte authentique, au profit de la demoiselle, et qu’on pourrait aisément trier dans les autres papiers, si on pouvait une fois s’insinuer dans l’endroit où il était déposé, elle se trouvait héritière d’un bien considérable, sans le savoir ; mais que, si elle avait une fois connaissance du titre, elle en avait assez pour faire de son mari (notez que ce serait Nicolas, sans aucun doute) un homme riche et fortuné, c’est-à-dire un ennemi des plus redoutables.

Troisièmement, que ce titre se trouvait mêlé à d’autres papiers volés à un homme qui les avait lui-même obtenus ou recélés d’une manière frauduleuse, ce qui l’empêchait de se hasarder à faire des poursuites judiciaires, et que lui, Ralph, connaissait la personne qui les avait volés.

M. Squeers prêtait avec avidité l’oreille à ces détails intéressants ; il en dévorait chaque syllabe, ouvrant la bouche toute grande, aussi bien que son œil unique, et s’étonnant en lui-même des raisons particulières qui lui valaient l’honneur d’une pareille confidence de la part de Ralph, sans savoir encore où il voulait en venir.

« Maintenant, dit Ralph, se penchant en avant vers son auditeur et lui plaçant la main sur l’épaule, écoutez bien le plan que j’ai conçu et qu’il faut, quand je l’aurai mûri, mettre à exécution. Il n’y a personne que la jeune fille et son mari qui puisse tirer aucun profit de ce titre, et ils ne peuvent eux-mêmes en tirer aucun avantage que s’ils s’en procurent la possession : c’est un point que j’ai découvert et qui ne souffre pas l’ombre d’un doute. Eh bien ! c’est cet acte qu’il me faut entre les mains, et celui qui me l’apportera, je lui donnerai cinquante guinées en beaux louis d’or, et je brûlerai le titre devant lui. »

M. Squeers, après avoir suivi de l’œil le mouvement de Ralph qui étendait la main vers le foyer pour faire le geste d’un homme qui jette le papier au feu, lui dit, avec un gros soupir :

« C’est bien, mais qui est-ce qui vous l’apportera ?

– Peut-être personne, car il faudra se donner du mal pour se le procurer, dit Ralph ; mais s’il y a un homme au monde qui en soit capable, c’est vous ! »

L’air consterné que Squeers prit tout d’abord à cette ouverture, et son refus tout net de la commission auraient ébranlé bien des gens, peut-être même fait renoncer immédiatement tout autre à son dessein ; mais Ralph n’eut pas même l’air de s’en apercevoir. Il laissa le maître de pension jaser là-dessus à perte d’haleine, puis ensuite il reprit, avec le même sang-froid que s’il n’avait pas seulement été interrompu, le cours de ses propositions, avec tous les développements propres à les faire valoir, en insistant sur les points qui devaient le plus toucher son interlocuteur.

C’était l’âge, la décrépitude, la faiblesse de Mme Sliderskew, le peu d’apparence qu’elle eût aucun complice, peut-être même aucune connaissance, vu ses habitudes sédentaires et son long séjour dans une maison aussi solitaire que celle de Gride. Raison de plus pour supposer que le vol commis par elle n’était pas la conséquence d’un plan concerté d’avance : autrement, elle aurait mieux aimé épier une occasion de voler une bonne somme d’argent. L’embarras où elle ne pourrait manquer de se trouver quand elle viendrait à réfléchir à ce qu’elle avait fait, et qu’elle se verrait encombrée de documents dont elle ignorait complètement la valeur. La facilité relative qu’aurait une personne, bien au fait de sa position, une fois insinuée chez elle et mettant ses inquiétudes à profit, à se glisser dans sa confiance et à obtenir d’elle, sous un prétexte ou sous un autre, la remise volontaire du titre désiré. De plus, la résidence habituelle et constante de M. Squeers dans un pays si éloigné de Londres, faisait de son association passagère avec Mme Sliderskew une vraie farce de carnaval, une mascarade dans laquelle il était impossible qu’on vînt à le reconnaître, ni sur le moment ni plus tard. L’impossibilité pour Ralph de s’en charger lui-même, parce qu’elle le connaissait déjà de vue. Tout cela entremêlé de différents commentaires sur le tact exquis et la haute expérience de M. Squeers, de sorte que ce serait pour lui un pur amusement, un jeu d’enfant, que de mettre dedans une vieille bonne femme comme elle. Ralph ne s’en tint pas là, il ajouta à ces moyens de persuasion habiles une vive peinture de la honteuse défaite de Nicolas, s’ils pouvaient réussir à lui faire épouser une mendiante au lieu d’une héritière en espérance. Il dit un mot en passant de l’avantage immense qu’il y avait pour un homme dans la situation de Squeers à se faire un ami comme lui ; il rappela en détail tous les services qu’il lui avait déjà rendus depuis qu’ils s’étaient connus pour la première fois, et en particulier le bon témoignage qu’il avait porté en sa faveur dans une affaire où on imputait à ses mauvais traitements la mort d’un enfant maladif décédé dans sa pension. Il est vrai que cette mort heureuse faisait l’affaire de Ralph et de ses clients, mais il se garda bien de lui faire connaître cette particularité. Enfin, il fit entendre qu’il pourrait porter jusqu’à dix-huit cents francs, qui sait ? peut-être même jusqu’à deux mille cinq cents, en cas de succès plein et entier, la somme de douze cents francs qu’il avait promise d’abord.

Après avoir bien et dûment entendu tout du long cette kyrielle d’arguments, M. Squeers se croisa les jambes, les décroisa, se gratta la tête, se frotta l’œil, examina la paume de sa main, se rongea les ongles, avec bien d’autres signes d’embarras et d’indécision, et demanda « si les deux milles cinq cents francs en question étaient bien le dernier mot de M. Nickleby. »

Voyant M. Nickleby déterminé à ne pas dépasser ce chiffre, il se mit encore à s’agiter, à réfléchir, hasarda avec aussi peu de succès la même question, à savoir s’il n’irait pas bien jusqu’à trois mille francs, et finit par déclarer qu’il fallait bien faire quelque chose pour un ami, que c’était dans ses principes, et que par conséquent il se chargeait de l’affaire.

« Oui, mais, dit-il, comment arriver jusqu’à la bonne femme ? voilà ce qui m’embarrasse.

– Je n’en sais trop rien, répliqua Ralph, mais je vais essayer. J’ai déjà déterré plus d’une fois dans la ville des gens capables de se cacher mieux qu’elle. Je connais des endroits où, avec une guinée ou deux, bien placées, on peut résoudre des problèmes plus difficiles, et compter sur la discrétion par-dessus le marché. Mais j’entends sonner mon clerc à la porte. Il est temps de nous séparer. Pour éviter les allées et venues, vous ferez bien d’attendre chez vous que je vous donne des nouvelles.

– Bon ! reprit Squeers ; à propos, si vous ne réussissez pas à la trouver, vous payerez mes frais à l’auberge, et vous me donnerez quelque chose pour indemniser le temps perdu ?

– A la bonne heure, dit Ralph en rechignant ; je veux bien. Vous n’avez plus rien à me dire ? » Squeers secoua la tête et prit le chemin de la porte, où Ralph l’accompagna, s’étonnant tout haut, pour être entendu de Newman, de trouver la porte barrée, comme si on était en pleine nuit, fit entrer Noggs, sortir Squeers, et revint dans son cabinet.

« A présent, murmura-t-il entre ses dents, quoi qu’il arrive, me voilà ferme et assuré. Que je puisse me donner seulement cette petite réparation de la perte que je viens de faire et de l’échec que je viens de subir ; que je sois seulement assez heureux pour lui ravir cette espérance, qui doit lui être si chère : je ne demande que cela pour le moment. Ce sera le premier anneau d’une chaîne dont je vais l’enlacer, et que je veux lui forger de main de maître. »

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