‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 8 sur 16 · Chapitre 18 Grave catastrophe.

Chapitre 18 Grave catastrophe.

Les petites courses de Hampton étaient en plein exercice : la gaieté coulait à pleins bords : le jour était éblouissant : le soleil, au haut d’un ciel sans nuage, brillait de son plus vif éclat : le siège des cochers, le haut des tentes, faisaient flotter dans les airs des banderoles aux couleurs resplendissantes, qui n’avaient jamais eu de reflets plus éclatants.

Les vieux drapeaux passés semblaient remis à neuf sous un ciel étincelant ; les dorures ternies reluisaient plus brillantes ; la toile sale et jaunâtre qui défendait les spectateurs contre les ardeurs du jour paraissait blanche comme la neige ; il n’y avait pas jusqu’aux haillons du mendiant qui ne se décorassent d’une teinte assez poétique pour que la charité s’oubliât elle-même dans un sentiment d’admiration passionnée en présence d’une pauvreté si pittoresque.

C’était enfin une de ces scènes d’activité vivante et animée, prises à leur beau moment de vivacité et de fraîcheur, où elles ne peuvent manquer de plaire, car, pour peu que l’oreille soit étourdie de bruit et de tapage sans fin, l’œil n’a qu’à se reposer, n’importe où, sur des visages curieux, heureux, expressifs, et l’oreille n’a qu’à confondre ces sons étourdissants dans l’explosion générale de joie et d’allégresse qui égaye ce tableau. Même la figue hâlée des enfants de Bohême, groupés ou couchés demi-nus, contribue au plaisir. On aime à voir dans leurs traits que le soleil a passé par là ; à y reconnaître l’air et la lumière dont ils sont baignés tous les jours ; on sent que ce sont de vrais enfants qui vivent comme des enfants de la nature. Si leur oreiller est quelquefois humide, ce n’est pas de leurs larmes, c’est de la rosée du ciel. Les membres de leurs petites filles sont libres comme l’air, au lieu d’être soumis de force aux horribles tortures qui imposent à leur sexe, dans les fabriques, la gêne la plus pénible et les grimaces les plus disgracieuses. Ils vivent au jour le jour, c’est vrai, mais au milieu des arbres qui se balancent sur leur tête, et non parmi les affreuses machines qui vieillissent l’enfant avant qu’il sache seulement ce que c’est que l’enfance, et lui donnent d’avance toutes les infirmités et la faiblesse de l’âge, sans pouvoir seulement lui donner, comme l’âge, le bonheur de mourir.

Plût à Dieu qu’ils fussent vrais, les vieux contes dont nous bercent nos nourrices, et que les Bohémiens, ces prétendus voleurs d’enfants, en volassent par là, à la douzaine !

La grande course du jour venait de finir, et, de chaque côté de la corde, les longues lignes de spectateurs se rompant tout à coup pour verser la foule dans l’enceinte, donnaient à la scène une animation nouvelle et un mouvement plein de vie. Il y en avait qui se précipitaient de ce côté pour apercevoir le cheval vainqueur ; d’autres couraient de droite et de gauche, avec non moins d’ardeur, à la recherche de leur cocher qu’ils avaient laissé occupé à choisir une bonne place pour leur voiture. Ici un petit groupe se formait autour d’une table pour voir plumer quelque innocent badaud à un jeu de hasard. Plus loin, un autre industriel, entouré de ses compères dissimulés sous des travestissements divers, l’un avec des lunettes, l’autre avec un lorgnon et un chapeau à la dernière mode ; l’autre habillé en fermier cossu, son manteau sur le bras et ses billets de banque dans un grand portefeuille de cuir ; plusieurs autres villageois, avec leurs gros fouets à la main pour figurer d’innocents campagnards qui étaient venus sur leur bidet voir la fête, essayait par son bagout bruyant et sonore, ou par l’annonce de quelque tour d’adresse, de faire tomber dans le panneau un chaland imprudent, pendant que messieurs ses associés, dont la mine basse jurait avec leur linge blanc et leur costume élégant, trahissaient le vif intérêt qu’ils prenaient au succès de la chose, en échangeant entre eux un regard furtif, à l’arrivée de quelque nouveau venu. Ailleurs, des flâneurs prenaient place à l’arrière d’un large cercle de curieux assemblés autour d’un bateleur ambulant, et de son orchestre retentissant, ou se pressaient pour voir le classique combat de taureaux. Cependant les ventriloques, occupés à des dialogues intéressants avec des poupées de bois, des diseuses de bonne aventure occupées à faire taire les cris importuns des enfants qui gênent leur commerce, partageaient avec toutes ces professions variées l’honneur d’attirer l’attention générale du public. Les cabarets en plein vent étaient pleins. On commençait à entendre dans les équipages le cliquetis des verres : on y vidait les paniers chargés de toutes sortes de provisions séduisantes ; on jouait des couteaux et des fourchettes ; le champagne faisait sauter le bouchon ; les yeux, animés déjà par le plaisir, pétillaient bien mieux encore, et les filous comptaient le produit de leur journée, acquis à la sueur de leur front. L’attention, concentrée tout à l’heure sur un seul point, se partageait maintenant entre mille intérêts différents, et, partout où vous portiez les regards, vous ne pouviez plus voir qu’une réunion confuse, un joyeux pêle-mêle de rieurs, de causeurs, de joueurs, de voleurs, de mendiants et de mascarades.

Les joueurs surtout n’avaient pas à se plaindre. Une foule de baraques disposées en salons de jeux étalaient aux yeux le luxe de leurs tapis moelleux, de leurs portières à grandes raies, de leurs rideaux cramoisis, de leurs toits élevés, de leurs pots de géraniums et de leurs domestiques en livrée. Il y avait le club des Etrangers, le club de l’Athenaeum, le club de Hampton, le club de Saint-James, une lieue de clubs, ou peu s’en faut, à l’usage des joueurs : il y avait le rouge et noir, la merveille et le lansquenet.

Entrons dans un de ces temples de la fortune, nous y trouverons des personnages de notre connaissance.

Voyez d’abord ces trois tables à jeu, entourées de joueurs et de curieux. Quoique ce soit la salle la plus vaste dans son genre de tout le champ de course ; quoiqu’on ait pris la précaution d’en relever la toile pour donner plus d’air, et de pratiquer deux portes pour établir un courant, il y fait une chaleur atroce. A l’exception de deux ou trois personnages qui tiennent à la main quelques pièces d’or égarées dans une pile d’écus, pour y puiser à chaque tour de bille le montant de leur enjeu, avec le calme diligent d’un joueur de profession qui n’a fait autre chose ce matin, cette nuit, hier et tous les jours, vous n’apercevrez pas chez les autres de caractère intéressant. Ce sont, pour la plupart, des jeunes gens attirés par la curiosité, qui risquent quelques petites sommes pour continuer les amusements du jour, sans montrer grand intérêt de perte ou de gain. Cependant voici deux individus qui méritent d’attirer en passant notre attention, comme des échantillons remarquables d’une classe particulière.

L’un d’eux est un homme de cinquante-six à cinquante-huit ans ; il est assis sur une chaise près d’une des entrées du salon, les mains croisées sur la pomme de sa canne et son menton posé sur ses mains. C’est un homme grand, gras, haut de buste, boutonné jusqu’au cou dans un petit habit vert qui le fait paraître encore plus long qu’il n’est. Il porte une culotte courte, des guêtres, une cravate blanche et un chapeau blanc à larges bords. Au milieu du bruit et des bourdonnements de la salle, des allées et venues perpétuelles des passants, il conserve un calme impassible ; sa figure ne laisse pas percer la moindre émotion, pas même l’expression de l’ennui, bien moins encore, aux yeux de l’observateur superficiel, la plus légère marque d’intérêt à ce qui se fait : il est là sur sa chaise, tranquille et recueilli. Quelquefois, mais bien rarement, il salue de la tête une figure qui passe, ou fait signe à un domestique d’aller voir ce qu’on lui veut à une table où on l’appelle ; mais c’est pour retomber, le moment d’après, dans son état habituel d’insensibilité. Est-ce un vieux monsieur, sourd comme un pot, qui est venu se reposer là ? cela pourrait bien être ; est-ce une personne qui attend patiemment un ami en retard, sans faire seulement attention aux gens qui sont là ? est-ce un malade atteint de catalepsie, ou pétrifié par l’usage de l’opium ? Tout le monde se retourne pour le regarder. Lui, il ne fait pas un geste, pas un mouvement d’yeux ; il laisse passer les uns, puis les autres, puis les autres encore, sans y faire seulement attention. Quand il bouge, par hasard, on se demande comment il a fait pour voir ce qui l’a dérangé de ses habitudes, et, de fait, il a l’air aveugle autant que sourd. Eh bien ! il n’y a pas un visage qui entre ou qui sort sans qu’il l’ait vu ; il ne se fait pas un geste aux trois tables qui lui échappe ; les banquiers ne disent pas un mot qui soit perdu pour ses oreilles ; il n’y a pas un gagnant ni un perdant qu’il n’enregistre dans sa mémoire : c’est le propriétaire du lieu.

L’autre préside la table de la roulette. Il a probablement dix ans de moins que le premier. C’est un gaillard trapu, ventru, l’air robuste, la lèvre inférieure un peu retroussée, peut-être par l’habitude de compter en dedans l’argent à mesure qu’il le paye ; mais, au fond, sa mine n’est pas déplaisante, elle serait plutôt honnête et franche. Il a mis habit bas, parce qu’il fait chaud, et se tient debout derrière la table, avec un rempart d’écus de toutes les dimensions devant lui, sans compter un petit coffre à billets de banque. Il n’y a pas d’interruption dans le jeu. Vingt joueurs environ parient à la fois. L’homme fait rouler la bille, compte l’argent des enjeux, les retire de la couleur perdante, paye les gagnants, et tout cela en un clin d’œil ; recommence à faire rouler la bille, et tient toujours les joueurs en haleine. Quelle promptitude merveilleuse ! et jamais d’hésitation, jamais d’erreur, jamais de temps d’arrêt, jamais de repos dans la répétition de ces phrases incohérentes que l’habitude, et peut-être le besoin d’avoir toujours quelque chose à dire pour entretenir le jeu, lui fait réciter constamment, avec la même expression monotone et dans le même ordre, tout le long du jour.

« Rouge et noire de Paris, messieurs ! faites votre jeu et vos enjeux, tout le temps que la bille roule ; rouge et noire de Paris, messieurs ! c’est un jeu français, messieurs ; c’est moi qui l’ai importé, c’est connu. Rouge et noire de Paris ! la noire gagne, la noire… Arrêtez un moment, monsieur, je vais vous payer tout de suite ; cinquante francs ici, douze francs cinquante là, soixante-quinze là et vingt-cinq par ici. Messieurs, la bille roule ; tant que la bille roule, vous pouvez, monsieur ; le beau du jeu, messieurs, c’est que vous pouvez doubler vos enjeux ou engager votre argent tout le temps que la bille roule… Encore la noire ; c’est la noire qui gagne ; je n’ai jamais vu chose pareille, jamais de ma vie, ma parole d’honneur. Si un de ces messieurs avait soutenu la noire depuis cinq minutes, il aurait gagné douze cents francs en quatre tours de bille, c’est sûr. Messieurs ! nous avons du porto, du xérès, des cigares, d’excellent champagne. Garçon ! une bouteille de champagne et douze ou quinze cigares ; ne nous refusons rien, messieurs ; et des verres propres, garçon. Tout le temps que la bille roule,… j’ai perdu trois mille francs hier, messieurs, en un tour de bille ; c’est connu… Comment vous portez-vous, monsieur (à un monsieur qu’il reconnaît, et sans changer de ton, lui faisant seulement du coin de l’œil un signe imperceptible) ? Voulez-vous prendre un verre de xérès, monsieur ? Garçon ! un verre propre et du xérès à monsieur ; vous le passerez à la ronde, n’est-ce pas, garçon ? Voici le rouge et noire de Paris, messieurs ! Tout le temps que la bille roule, messieurs, faites votre jeu et vos enjeux ; voici le rouge et noire de Paris, jeu nouveau que j’ai importé moi-même, c’est connu. Messieurs, la bille roule ! »

Cet estimable fonctionnaire était tout entier à son emploi, quand on vit entrer dans la baraque une demi-douzaine de personnages qu’il salua respectueusement, sans discontinuer cependant ni ses paroles ni sa besogne. En même temps il appela par un coup d’œil l’attention d’un individu qui était près de lui sur le plus grand des nouveaux venus, auquel le propriétaire ôtait son chapeau. C’était sir Mulberry Hawk, accompagné de son élève, et d’une escorte de gens d’une mise élégante, mais d’un caractère plus que suspect.

Le propriétaire, à voix basse, souhaita le bonjour à sir Mulberry qui, du même ton, l’envoya au diable, et se retourna pour continuer la conversation avec son cortège.

Il était évidemment agacé par la certitude où il était qu’en se montrant pour la première fois en public, après ce qui lui était arrivé, il devenait nécessairement un objet de curiosité. Et il était facile de voir que, s’il se montrait aux courses ce jour-là, c’était moins pour prendre sa part des plaisirs de la fête que pour y rencontrer à la fois un grand nombre de ses connaissances et se débarrasser d’un coup des ennuis de sa rentrée officielle. Il restait encore sur sa figure une légère cicatrice qu’il ne cessait de dissimuler avec son gant toutes les fois qu’il rencontrait quelqu’un qui venait à le reconnaître. Car il ne se passait pas de minute que quelque allant et venant ne le saluât en passant ; et la précaution qu’il prenait de cacher sa blessure ne faisait que rendre plus visible la honte qu’il ressentait de sa mésaventure.

« Ah ! c’est vous, Hawk, dit un élégant portant un habit à la dernière mode, une cravate d’un goût exquis et tous les autres accessoires de toilette qui font la réputation d’un dandy. Comment cela va-t-il, mon vieux ? »

Or, il est bon de savoir que c’était un homme qui faisait concurrence à sir Mulberry pour mettre la dernière main à l’éducation des jeunes gentilshommes, et par conséquent le personnage que Hawk détestait le plus cordialement et craignait le plus de rencontrer en cette occasion. Ils se donnèrent une poignée de main avec les démonstrations de la satisfaction la plus vive.

« Eh bien ! mon vieux, cela va-t-il mieux à présent, hein ?

– Très bien, très bien, dit Mulberry.

– Ah ! j’en suis bien aise, dit l’autre : et vous, Verisopht, comment vous portez-vous ? Il est un peu battu de l’oiseau, ce me semble, notre ami. Il n’a pas encore repris tout à fait son assiette. Hein ? »

Notez que ce monsieur avait les dents très blanches et que, toutes les fois que la conversation ne prêtait pas à rire, il finissait généralement par cette interjection commode, pour ne pas perdre l’occasion de montrer la blancheur de son râtelier.

« Mais, dit le jeune lord négligemment, il est tout à fait dans son assiette ordinaire, il n’y a rien de changé, que je sache.

– Ma parole d’honneur, repartit l’autre, je suis charmé de cette nouvelle. Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Bruxelles ?

– Nous ne sommes arrivés à Londres, dit lord Frédérick, que cette nuit, assez tard. »

Pendant ce temps-là, sir Mulberry s’était retourné pour causer avec un de ses acolytes, et faisait semblant de ne pas entendre cette conversation.

« Eh bien ! continua son rival, affectant de parler tout bas à lord Verisopht, je vous assure qu’il faut avoir le courage et la hardiesse de Hawk pour se montrer si tôt en public : ce que j’en dis, c’est dans son intérêt ; mais vraiment il a du courage. Il s’est absenté tout juste assez, voyez-vous, pour exciter la curiosité, mais pas assez pour faire oublier aux gens cette diable de désagréable… A propos… vous connaissez, comme de raison, les détails publics sur cette affaire ; pourquoi donc n’avez-vous pas démenti ces maudits journaux ? il est bien rare que je les lise, mais je les ai parcourus dans cette espérance, et franchement…

– Eh bien ! parcourez-les demain… non, après-demain ; voulez-vous ? interrompit sir Mulberry en se retournant tout à coup.

– Ma foi, mon cher ami, je ne lis guère les journaux, dit l’autre en haussant les épaules ; mais je lirai celui-là pour vous faire plaisir. Qu’est-ce que nous y verrons ?

– Bonjour ! » répondit sir Mulberry en tournant brusquement sur ses talons avec son pupille. Puis ils reprirent le pas de flâneurs nonchalants dont ils étaient entrés, et parcoururent le salon tranquillement, bras dessus bras dessous.

« Ce n’est pas un cas de mort violente que je lui donnerai le plaisir de lire dans le journal après-demain, marmotta sir Mulberry avec un gros juron, mais il ne s’en faudra de guère. On peut couper la figure à un homme à coups de cravache et l’étriller à coups de canne sans le faire mourir sous le bâton. »

Lord Frédérick ne répondit rien ; mais il y avait dans son air quelque chose de déplaisant pour sir Mulberry, qui continua d’un ton aussi féroce que s’il avait parlé à Nicolas lui-même, au lieu de s’adresser à son ami.

« J’ai envoyé ce matin avant huit heures Jenkins chez le vieux Nickleby ; Nickleby n’a pas perdu de temps ; il était chez moi avant le retour de l’autre. En cinq minutes il m’a mis au courant de tout : je sais où trouver le gredin ; il m’a dit le lieu et l’heure ; mais pas tant de paroles, demain sera bientôt venu.

– Et qu’est-ce qu’on fera demain ? » demanda lord Frédérick languissamment.

Sir Mulberry Hawk l’honora d’un regard courroucé, mais ne daigna pas lui faire d’autre réponse. Ils continuèrent leur promenade taciturne, occupés chacun de leurs secrètes pensées, jusqu’à ce qu’ils eurent traversé la foule ; et, quand ils se virent seuls, sir Mulberry fit un demi-tour pour s’en aller.

« Un instant, lui dit son compagnon, je veux vous parler… sérieusement ; ne vous en retournez pas ; promenons-nous encore ici quelques minutes.

– Que pouvez-vous avoir à me dire ? lui répondit son mentor en dégageant son bras ; ne puis-je aussi bien l’entendre là-bas qu’ici ?

– Hawk ! répliqua l’autre, dites-moi, il faut que je sache…

– Il faut que je sache ! interrompit Hawk d’un ton dédaigneux. Ouais ! alors continuez ; s’il faut que vous sachiez, je vois bien qu’il n’y a pas moyen que j’y échappe. Ah ! il faut que je sache !

– Eh bien ! il faut que je vous demande, si vous voulez, répliqua lord Frédérick, il faut que j’insiste pour obtenir de vous une réponse claire et nette… Ce que vous venez de me dire là tout à l’heure, était-ce tout simplement une boutade de mauvaise humeur, un mot en l’air, ou bien avez-vous sérieusement l’intention d’agir comme vous l’avez dit ? Est-ce un projet bien arrêté après mûre réflexion ?

– Mais, dit sir Mulberry en ricanant, est-ce que vous ne vous rappelez pas ce qui s’est passé certain soir que je suis resté sur le pavé avec une jambe cassée ?

– Parfaitement bien.

– Alors, au nom du diable, reprit sir Mulberry, vous n’avez pas besoin d’autre réponse, celle-là suffit, je pense. »

Tel était l’ascendant qu’il avait pris depuis longtemps sur sa dupe, telle était l’obéissance et la soumission dont il lui avait fait contracter l’habitude, que le jeune homme sembla hésiter un moment à continuer l’entretien sur le même sujet ; mais bientôt, reprenant courage, et comme honteux de lui-même, il repartit avec colère : « Si je me rappelle bien ce qui s’est passé alors, vous devez vous rappeler aussi que je me suis expliqué franchement à cet égard, et que je vous ai dit que vos menaces d’aujourd’hui ne s’effectueraient jamais à ma connaissance et de mon consentement.

– Est-ce que vous voudriez m’en empêcher ? demanda sir Mulberry avec un éclat de rire.

–… Ou… i, je vous en empêcherai, si je peux, répliqua l’autre vivement.

– Voilà au moins une clause prudente ; vous avez bien fait de l’ajouter en cas de besoin, dit sir Mulberry. Ecoutez, occupez-vous de vos affaires et laissez-moi m’occuper des miennes.

– C’est que cette affaire-ci est aussi bien la mienne que la vôtre, continua lord Frédérick ; j’en ferai mon affaire, ou plutôt j’en fais dès à présent mon affaire ; j’y suis déjà assez compromis comme cela.

– En ce cas, faites donc de votre côté ce qu’il vous plaira et comme il vous plaira, dit sir Mulberry affectant un ton dégagé et un air de bonne humeur. Je ne puis pas mieux dire : je ne vous demande rien, je vous laisse libre, faites comme moi. Je ne conseillerais à personne de venir me contrarier dans l’exécution de mes projets ; j’espère que vous me connaissez assez pour n’en rien faire. Le fait est, à ce que je vois, que vous avez cru devoir me donner un avis ; je ne doute pas de vos intentions ; elles peuvent être bonnes, mais l’avis est loin de l’être, et je n’en veux pas. A présent, s’il vous plaît, nous allons retourner à ma voiture, je ne m’amuse pas du tout ici, bien au contraire ; si nous poussions plus loin cette conversation, nous pourrions bien en venir à une querelle, ce qui ne serait pas une preuve de sagesse, ni de votre part, ni de la mienne. »

Là-dessus, sans attendre d’autre observation, sir Mulberry Hawk se mit à bâiller et s’éloigna tout tranquillement.

C’était de sa part une marque de tact et la preuve qu’il connaissait bien le caractère du jeune lord, de le traiter comme il faisait. Sir Mulberry avait vu clairement que c’était le moment ou jamais d’établir solidement sa domination. Il savait que, dès l’instant où il s’emporterait, le jeune homme s’emporterait aussi, et, bien des fois, quand il s’était présenté quelque circonstance de nature à diminuer son influence, il s’était bien trouvé, pour mieux l’assurer, d’adopter ce ton rassis et laconique, et, dans le cas présent, il ne doutait pas que le succès ne répondit à sa confiance.

Mais il lui en coûtait de dissimuler ainsi sa colère sous des dehors insouciants et sous cet air d’indifférence que son habile expérience lui faisait juger nécessaire ; aussi, dans son for intérieur, il se promettait bien de faire payer cher cette pénible contrainte à Nicolas, en ajoutant à la sévérité de sa vengeance quelque dédommagement de plus pour cette mortification nouvelle. Un jour ou l’autre, de manière ou d’autre, Nicolas n’en serait pas le bon marchand. Quant au jeune lord, tant qu’il n’avait été qu’un instrument passif dans ses mains, sir Mulberry n’avait eu pour lui que du mépris ; mais aujourd’hui, ce n’était plus du mépris, c’était un commencement de haine en le voyant assez osé pour se permettre des opinions différentes de la sienne, et même pour affecter avec lui un ton de hauteur et de supériorité.

Il ne savait que trop combien il dépendait, dans le sens le plus vil et le plus lâche du mot, de ce jeune écervelé, et l’humiliation qu’il lui avait aujourd’hui infligée ne lui en semblait que plus amère. Aussi, du moment qu’il commença à le haïr, il mesura sa haine, c’est assez l’ordinaire, sur l’étendue même des torts que l’autre pouvait avoir à lui reprocher. Qu’on n’oublie pas que sir Mulberry Hawk avait dupé, surpris, trompé son élève de toutes les manières, et l’on ne sera pas étonné qu’en commençant à le détester, il le détestât à l’instant même de tout son cœur.

De l’autre côté, le jeune lord avait pensé (chose rare chez lui !) et même sérieusement à l’affaire de Nicolas et à toutes les circonstances préliminaires. Disons à son honneur, qu’après mûre réflexion, il avait pris une résolution honnête et courageuse. La conduite grossière et insultante de sir Mulberry dans cette occasion avait produit une impression profonde sur son esprit. Il n’avait pu non plus s’empêcher de concevoir, depuis quelque temps, le soupçon trop naturel que son mentor, en l’engageant dans une poursuite amoureuse contre Mlle Nickleby, travaillait pour son propre compte. Il était véritablement honteux du rôle qu’on lui avait fait jouer dans cette affaire, et profondément mortifié par un certain pressentiment qu’il avait été pris pour dupe. Pendant le temps qu’ils venaient de passer loin du monde, il avait eu tout le loisir nécessaire pour réfléchir là-dessus à son aise, et, toutes les fois que l’indolence naturelle de son caractère lui avait permis de le faire, il n’en avait pas manqué l’occasion. Nous passons quelques autres circonstances qui, pour être légères, n’en avaient pas moins contribué à confirmer ses soupçons. En un mot, il ne fallait plus qu’un souffle pour allumer sa colère contre sir Mulberry. C’est le dédain et le ton insolent de celui-ci dans leur dernière conversation, la seule qu’ils eussent jamais eue sur ce sujet depuis l’événement, qui précipita la crise.

Pour le moment, ils allèrent rejoindre leur société, mais chacun d’eux emportait dans son cœur un germe de haine, qui devait bientôt éclater contre l’autre. Le jeune homme, en particulier, était poursuivi par les menaces de vengeance rancunière prononcées contre Nicolas, et bien décidé à l’empêcher, s’il pouvait, par quelque mesure énergique ; mais, le pis de l’affaire, c’est que sir Mulberry, tout fier de l’avoir réduit au silence, ne put s’empêcher, dans l’ivresse de son triomphe, de poursuivre ses prétendus avantages. Il y avait là M. Pyke, M. Pluck, le colonel Chawser et d’autres gentlemen de la même clique, et sir Mulberry attachait une grande importance à leur faire voir qu’il n’avait rien perdu de son influence. Dans le commencement, le jeune lord se borna à rêver silencieusement aux mesures qu’il devait prendre pour briser immédiatement toute relation avec son ancien ami ; mais, petit à petit, le rouge lui monta au visage, et il se sentit exaspéré par des plaisanteries et des familiarités dont quelques heures auparavant il n’aurait fait que s’amuser. Il n’y gagnait pas grand’chose, car pour donner à sir Mulberry la réplique en pareille compagnie, lord Frédérick n’était pas de force à lui tenir tête ; pourtant il n’y eut pas encore là de rupture violente. Ils s’en retournèrent à Londres au milieu des exclamations admiratives de Pyke, Pluck et compagnie, qui protestaient, tout le long du chemin, que jamais sir Mulberry n’avait eu de sa vie tant d’entrain.

Ils dînèrent ensemble. Le dîner était somptueux ; le vin coulait à flots ; on ne l’avait pas épargné déjà tout le reste du jour. Sir Mulberry buvait pour se dédommager de son abstinence forcée ; le jeune lord pour noyer son indignation dans son verre ; et le reste de la société parce que le vin était excellent et ne leur coûtait rien. Il était près de minuit lorsqu’ils se levèrent vivement, hors d’eux-mêmes, échauffés par le vin, le sang bouillant, la tête en feu, pour passer à la table de jeu.

Là ils se trouvèrent en face d’une autre société qui n’était pas plus raisonnable. L’excitation du jeu, la chaleur du salon, l’éclat des bougies, n’étaient guère propres à calmer la fièvre de leurs sens. Au milieu de ce tourbillon de bruit et de sensations confuses, ils étaient en proie à un véritable délire. Il n’y en avait pas un, dans l’enivrement sauvage du moment, qui fût capable de penser à la valeur de l’argent, à sa ruine, au lendemain. « Encore du vin ! » criait-on de toutes parts ; et les verres se vidaient l’un après l’autre dans leur gosier brûlant et desséché, à travers leurs lèvres bouillantes toutes gercées par la soif. Le vin leur faisait l’effet de l’huile que l’on verse sur un ardent brasier. La discussion s’animait, l’orgie montait toujours, les verres se brisaient en éclats sur le parquet, en s’échappant des mains qui ne pouvaient plus les porter jusqu’aux lèvres : les lèvres proféraient des jurons dont elles avaient à peine la force de prononcer les sons. Les joueurs ivres maudissaient à grands cris le sort qui les avait fait perdre. Il y en avait qui, montés sur des tables, vibraient des bouteilles autour de leur tête en portant un défi à tous les assistants. Il y en avait qui dansaient, d’autres qui chantaient, d’autres qui déchiraient des cartes dans un transport de rage ! le tumulte et la folie régnaient en maîtres, lorsqu’on entendit un tapage qui fit taire tous les autres et qu’on vit deux hommes, se tenant l’un l’autre à la gorge, lutter au milieu du salon.

Une douzaine de voix jusque-là silencieuses appelèrent au secours pour les séparer. Ceux qui avaient eu la prudence de garder leur tête pour gagner au jeu et qui vivaient de ces scènes de désordre, se jetèrent sur les combattants, les séparèrent de force et les entraînèrent à quelque distance l’un de l’autre.

« Lâchez-moi, s’écriait sir Mulberry d’une voix épaisse et enrouée, c’est lui qui m’a frappé : vous m’entendez, je vous dis qu’il m’a frappé ; n’ai-je pas ici quelque ami ? qu’il vienne. Ah ! c’est vous, Westwood, vous venez de m’entendre dire qu’il m’a frappé.

– Oui, oui, je vous ai entendu, répliqua l’un de ceux qui le retenaient : retirez-vous, laissez passer la nuit là-dessus.

– Non, de par tous les diables, répliqua-t-il, il y a là une douzaine de témoins qui ont vu donner le soufflet.

– Il sera bien temps demain, dit l’autre.

– Il ne sera pas temps du tout, cria sir Mulberry : ce soir, tout de suite, ici même ! » Sa fureur était si grande qu’il était là, les poings fermés, s’arrachant les cheveux et trépignant des pieds sans pouvoir articuler.

« Qu’est-ce que c’est donc, milord ? disait à lord Verisopht un de ceux qui l’entouraient, est-ce qu’il y a eu des soufflets ?

– Non, il n’y en a eu qu’un, répondit-il encore tout ému : c’est moi qui l’ai donné. Je suis bien aise que tout le monde le sache ici. A présent il faut arranger l’affaire avec lui. Capitaine Adams, dit le jeune lord jetant un regard rapide autour de lui et s’adressant à l’un de ceux qui les avaient séparés, dites-moi, je voudrais bien vous dire un mot. »

La personne en question s’approcha, prit son bras, l’emmena quelques pas plus loin dans un coin où les rejoignirent bientôt sir Mulberry et son ami Westwood.

Il y a peut-être des endroits mieux famés où une telle affaire aurait pu éveiller la sympathie pour ou contre et donner lieu à quelque remontrance amicale, à quelque intervention officieuse. Peut-être alors aurait-on pu l’arrêter sur-le-champ et laisser au temps et à la réflexion le soin de calmer les esprits à jeun ; mais le lieu de la scène était au contraire un rendez-vous de mauvais sujets, un bouge de la pire espèce. Troublée au milieu de ses débauches, la société se sépara. Les uns s’en allèrent chancelants, avec l’air de cette gravité stupide, hébétée par le vin ; les autres discutant à grand bruit les détails de la scène qui venait de se passer sous leurs yeux. Les honorables habitués dont l’industrie était de vivre du produit de leur gain se dirent l’un à l’autre en s’en allant que Hawk était un bon tireur. Quant à ceux qui avaient fait le plus de tapage, ils tombèrent endormis sur les sofas et n’y pensèrent plus.

Cependant les deux seconds, car nous pouvons maintenant leur donner ce titre, après avoir eu chacun une longue conférence à part avec celui qui les avait choisis pour témoins, se réunirent dans une autre pièce. C’étaient deux hommes sans âmes, de vrais roués, tous deux initiés au monde et à ses vices les plus corrompus, tous deux des paniers percés, tous deux en interdiction de biens pour dettes, tous deux se faisant honneur de ces turpitudes auxquelles la société sait trouver des noms élégants et des excuses de convention dans son indulgence dépravée. C’était donc par conséquent deux de ces gentlemen connus dans le monde pour être très chatouilleux sur leur honneur personnel et très pointilleux à l’endroit de l’honneur des autres.

Ils se trouvaient l’un et l’autre d’une humeur plus vive et plus gaie que jamais, car il était à peu près sûr qu’une affaire comme cela ferait du bruit, et elle ne pouvait manquer de donner un nouveau relief à leur réputation.

« Voilà un cas qui se présente assez mal, Adams, dit M. Westwood en se redressant.

– C’est vrai, répondit le capitaine ; il y a eu un soufflet de donné, et par conséquent, je ne vois plus rien à faire qu’une affaire.

– Pas d’excuses, je suppose ?

– Pas la moindre de notre côté, quand on perdrait son temps à en demander jusqu’à la fin du monde. Il paraît que le fond de la querelle, c’est quelque chose comme une petite fille sur le compte de laquelle sir Mulberry a tenu des propos qui ont blessé lord Frédérick. Mais il s’y est joint à la suite une longue récrimination sur une foule d’autres contrariétés et de sujets de reproches réciproques. Sir Mulberry a employé le sarcasme : lord Frédérick était monté, et l’a frappé dans la chaleur de la dispute, avec des circonstances qui n’ont pas diminué la gravité de la chose. Et, ma foi, à moins que sir Mulberry ne soit disposé à se rétracter complètement, lord Frédérick est prêt à tenir le soufflet pour bon.

– Alors, il n’y a plus rien à dire : il ne reste qu’à régler l’heure et le lieu du rendez-vous. C’est une responsabilité, mais il est important d’en finir. Voyez-vous de l’inconvénient à ce que ce soit au lever du soleil ?

– Diable ! dit le capitaine en regardant à sa montre. Il n’y a pas grand temps ; mais, comme il paraît que cela remonte loin, et que toute négociation serait peine perdue, j’accepte.

– Après ce qui s’est passé ici, il est possible qu’il en perce bientôt au dehors quelque chose qui nous oblige à lever le pied sans délai, et à quitter Londres à temps, dit M. Westwood. Qu’est-ce que vous dites d’un des prés, le long de la rivière, en face de Twickenham ? »

Le capitaine n’avait pas d’objection.

« Voulez-vous que nous nous rejoignions dans l’avenue d’ormes qui mène de Pétersham à Ham-House, pour régler en arrivant le lieu précis du combat ? »

Adopté. Après quelques autres préliminaires aussi laconiques, on décida le chemin que prendrait chaque adversaire pour éviter tout soupçon, et on se sépara.

« Nous n’avons guère plus de temps à présent qu’il ne nous en faut, milord, dit le capitaine, pour venir prendre chez moi ma boîte de pistolets, et nous en aller tout doucement au rendez-vous. Si vous me permettez de renvoyer votre domestique, nous prendrons mon cabriolet, car j’ai peur que le vôtre ne nous fasse reconnaître. »

Quand une fois ils furent dans la rue, quel contraste avec la scène dont ils sortaient ! Le petit jour commençait à poindre. La lumière jaunâtre qui éclairait le salon avait fait place à la lueur claire, brillante, glorieuse du matin. Au lieu de l’atmosphère chaude, étouffante, chargée du fumet des lampes expirantes et des vapeurs de l’orgie, l’air libre, l’air frais, l’air pur et salubre ! Mais hélas ! la tête fiévreuse sur laquelle soufflait cet air pur, aspirait avec lui le remords d’une vie passée dans la dissipation et le regret des occasions perdues. Lord Verisopht, les veines gonflées, la peau brûlante, l’œil hagard et farouche, les idées en désordre, l’esprit perdu, croyait lire dans la lumière du jour un reproche, et reculait involontairement devant les feux de l’aurore comme devant un spectacle effrayant et hideux.

« Du frisson ? dit le capitaine. Vous avez froid.

– Un peu.

– Il fait frais, quand on sort d’une chambre chaude. Enveloppez-vous dans ce manteau. Bon, bon, nous voilà bien. »

Ils traversèrent les rues tranquilles, troublées seulement par le bruit des roues, descendirent un moment au logis du capitaine, quittèrent la ville et se trouvèrent sur la route, sans avoir été contrariés ni inquiétés dans leur marche.

Les champs, les arbres, les jardins, les haies, que tout paraissait beau ! Le jeune homme avait passé devant, plus de mille fois auparavant, sans les voir. Il en était frappé aujourd’hui. Tous ces objets portaient à son âme la sérénité et la paix, et n’y trouvaient qu’un chaos de pensées confuses ; et cependant au milieu du désordre de son esprit, elles lui laissaient une impression bienfaisante. Il n’avait pas à réprimer chez lui le vil sentiment de la peur, mais la colère qui le possédait devenait plus calme, à mesure qu’il jetait les yeux autour de lui, et, quoique toutes les illusions qu’il s’était faites autrefois sur son indigne précepteur de corruption fussent maintenant dissipées, il aurait mieux aimé ne l’avoir jamais connu que d’en être venu à cette extrémité.

La nuit passée, le jour de la veille, bien d’autres jours, bien d’autres nuits encore se confondaient dans sa mémoire en un tourbillon vertigineux. Il lui était impossible de distinguer les temps et les époques. Tantôt le bruit des roues sur le macadam frappait ses oreilles d’une harmonie sauvage dans laquelle il croyait reconnaître des bribes d’airs oubliés. Tantôt il n’entendait plus rien qu’un son étourdissant, semblable à celui d’un torrent qui s’écoule. Mais son compagnon n’avait qu’à railler son silence, et ils recommençaient à causer et à rire avec des éclats bruyants. Quand ils s’arrêtèrent, il fut tout étonné de se trouver un cigare à la bouche : il eu besoin de réfléchir pour se rappeler où et quand il s’était mis à fumer.

Ils s’arrêtèrent donc à la porte de l’avenue et mirent pied à terre, laissant la voiture aux soins du domestique, garçon dégourdi, qui n’était guère moins accoutumé que son maître à ces expéditions clandestines. Sir Mulberry y était déjà avec son témoin. Ils marchèrent tous les quatre, dans un profond silence, le long des ormes qui, s’élevant en berceau au-dessus de leurs têtes, formaient une longue perspective d’arceaux gothiques, couronnés de verdure, s’ouvrant au loin, comme une brèche dans les ruines, sur un ciel pur.

Après une courte halte, occupée à quelques paroles échangées entre les témoins, enfin ils tournèrent à droite, suivirent un sentier à travers une petite prairie, passèrent près de Ham-House, pour arriver à un champ, derrière la maison. C’est là qu’ils s’arrêtèrent. On mesura l’espace, on accomplit quelques formalités réglées par le code de l’honneur : les deux adversaires furent placés en face, à la distance convenue, et sir Mulberry tourna les yeux, pour la première fois, vers son jeune ami. Il le vit pâle, les yeux injectés de sang, les vêtements en désordre, la tête échevelée. Ce n’était peut-être que les suites d’une journée fatigante et d’une nuit sans sommeil. Quant à sa figure, elle n’exprimait que la colère et la haine. Il porta la main devant ses yeux, pour regarder en face, quelques minutes, d’une contenance ferme, l’ennemi qu’il avait devant lui, prit l’arme qu’on lui présenta, baissa l’œil sur le point de mire, et ne le releva plus jusqu’au signal donné ; le coup partit aussitôt.

Son adversaire avait tiré presque en même temps. A l’instant même le jeune lord tourna vivement la tête, fixa sur son meurtrier un regard affreux, et, sans gémir, sans broncher, tomba roide mort.

« Il est tué ! cria Westwood, qui était accouru avec l’autre témoin, et se tenait un genou en terre près du cadavre.

– Je m’en lave les mains, dit sir Mulberry. C’est lui qui l’a voulu ; il m’y a forcé malgré moi.

– Capitaine Adams, cria Westwood à la hâte, je vous prends à témoin que tout s’est passé dans les règles. Hawk, nous n’avons pas un moment à perdre. Il nous faut partir à l’instant, et nous dépêcher de passer la Manche. L’affaire n’est déjà pas bonne, mais elle pourrait devenir encore plus mauvaise, si nous tardons un moment. Adams, je vous conseille de veiller à votre propre sûreté, et de ne pas rester ici. Vous savez, les vivants avant les morts. Au revoir. »

A ces mots, il saisit le bras de sir Mulberry et l’entraîna sur ses pas. Le capitaine Adams ne resta qu’un instant, le temps de se convaincre que l’accident était sans remède, prit sa course dans la même direction, pour s’entendre avec son domestique sur les moyens d’enlever le corps et d’assurer en même temps sa retraite.

Ainsi périt lord Frédérick Verisopht, de la main même qu’il avait remplie de ses dons et qu’il avait étreinte avec amitié plus de mille fois ; victime de l’homme sans lequel, après une vie heureuse et longue peut-être, il serait mort entouré, à son chevet, des figures bénies de ses chers enfants.

Le soleil se levait fièrement à l’horizon dans toute sa majesté : la Tamise, glorieuse, suivait son cours sinueux ; les feuilles s’agitaient avec un bruit léger, au souffle de la brise. Les oiseaux versaient dans l’air, du sein de chaque arbre au vert feuillage, leurs chants joyeux ; le papillon, créature d’un jour, se balançait sur ses petites ailes : le jour éveillait partout le mouvement et la lumière. Seulement, au milieu de tout cela, sur le gazon qu’il foulait de son poids et dont chaque brin contenait mille vies imperceptibles, était étendu l’homme mort, la face immobile et roide, tournée vers le ciel.

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Dans une vieille maison, horriblement sombre et poudreuse, qui semblait être tombée en décrépitude avec son maître, et avoir pris avec lui les rides et le teint jaunâtre de la vieillesse, à force de la tenir cachée à la lumière du jour, comme lui à force de tenir son argent caché dans ses coffres, demeurait Arthur Gride. On y voyait rangées, dans un ordre monotone, le long des murs obscurs, de vieilles chaises et de vieilles tables qui n’avaient pas coûté cher de façon, aux formes massives, roides et froides comme des cœurs d’avares. On y voyait des armoires amincies par l’usage, molles et flexibles à force de s’être ouvertes et fermées sur les tiroirs qu’elles renfermaient, tremblotantes au moindre mouvement (sans doute par appréhension et par crainte des voleurs), qui se blottissaient dans des coins sombres d’où elles ne pouvaient projeter d’ombre sur le parquet, et où on aurait dit qu’elles étaient allées se tapir pour se dérober aux regards. Sur l’escalier, une grande pendule toute renfrognée, avec ses longues aiguilles toutes maigres, et sa face affamée, son balancier monotone, dont le tic tac parlait tout bas prudemment, sa sonnerie, dont le timbre faible et languissant, semblable à la voix cassée d’un vieillard, râlait en marquant l’heure, comme un homme qui meurt de faim sur la paille.

N’ayez pas peur qu’il y eût là, auprès du feu, quelque bon canapé pour vous inviter au bien-être et au repos ; il y avait des fauteuils, c’est vrai, mais ils paraissaient mal à leur aise. Ils retroussaient leur bras d’un air soupçonneux et timide, comme des gens qui se tiennent sur leurs gardes. Il y en avait d’autres dont les formes grêles et élancées pouvaient faire croire qu’ils s’étaient redressés de toute leur hauteur pour effaroucher, de leurs regards les plus effrayants, l’imprudent visiteur qui s’aventurerait à les prendre. D’autres, encore, s’appuyaient sur leurs voisins ou s’accotaient, pour se soutenir, contre le mur, peut-être pour déployer, avec une certaine ostentation, toute leur incommodité, ayant l’air de prendre les gens à témoin qu’ils ne valaient pas la peine qu’on y touchât. Les bois de lit, avec leurs pieds lourds, leurs piliers carrés, ressemblaient plutôt à des tombeaux dressés pour les cauchemars de l’insomnie ; leurs rideaux moisis se ramassaient en petits plis les uns contre les autres, pour se communiquer tout bas, de proche en proche, quand ils étaient froissés par le vent, leurs craintes tremblantes sur la sécurité des objets séduisants qui pouvaient tenter les voleurs, dans l’ombre des cabinets voisins soigneusement fermés.

C’est du fond de la chambre la plus triste et la plus affamée de toute cette maison, le temple de la tristesse et de la faim, qu’un beau matin se firent entendre les accents chevrotants de la voix du vieux Gride gazouillant, d’un ton de croque-mort, la queue de quelque chansonnette oubliée :

Tari ta ta,

Jette-moi là

Tes vieux souliers, car je t’épouse.

Toute fille en sera jalouse.

Peut-être n’en savait-il plus que ce refrain dont il répétait encore les notes aiguës et tremblotantes, si un violent accès de toux n’était venu l’obliger à se modérer et à poursuivre en silence les soins dont il était en ce moment occupé.

Ces soins consistaient à tirer, des planches d’une garde-robe vermoulue, quantité de hardes malpropres, l’une après l’autre ; à leur faire subir un examen soigneux et minutieux, en les tenant devant ses yeux contre le jour ; puis, après les avoir remises exactement dans leurs plis, ils les rangeait dans l’un des deux tas qu’il avait faits près de lui. Il se gardait bien de jamais prendre à la fois, dans l’armoire, deux articles de toilette ; il ne les prenait qu’à mesure, un par un, et ne manquait pas de fermer la porte de la garde-robe et de tourner la clef à chaque visite nouvelle qu’il faisait à ses planches.

« L’habit tabac ! dit Arthur Gride en inspectant un habit usé jusqu’à la corde : étais-je bien en couleur tabac ? je ne me rappelle plus. »

En y réfléchissant, il ne parut pas satisfait de ses souvenirs, car il replia ce vêtement, le mit de côté et monta sur une chaise pour en prendre un autre, toujours en chantonnant :

Jeunesse, amour et beauté,

Argent, fraîcheur et santé.

Oh ! l’heureuse épouse !

Toute fille en sera jalouse.

« Je ne vois pas où ils vont toujours chercher la jeunesse dans leurs chansons, dit le vieil Arthur, ce ne peut être que pour le besoin du vers. Après ça, cette chansonnette-ci n’est pas fameuse ; une pauvre petite chanson de campagne qu’on m’a apprise dans mon enfance ; tiens ! mais… un instant ! la jeunesse, ce n’est peut-être pas déjà si bête !… c’est la mariée qu’ils veulent dire… ma foi ! oui, hé ! hé ! hé ! c’est de la mariée qu’ils veulent parler. Ma foi ! c’est excellent, excellent, sans compter que c’est vrai, très vrai. »

Il fut si heureux de cette découverte qu’il recommença le couplet avec un redoublement d’énergie accompagné par instants d’un balancement de tête tout à fait folâtre. « Mais reprenons nos occupations, dit-il.

« Le vert-bouteille, oh ! c’était un fameux habit que le vert-bouteille, sans compter que je l’ai acheté si bon marché au fripier, et encore… hé ! hé ! hé ! c’est qu’il y avait un vieux schelling dans la poche de côté. Quand on pense que le fripier ne s’était pas seulement aperçu qu’il y avait un schelling dedans. Moi, par exemple, je ne l’ai pas manqué ; je m’en étais déjà aperçu en tâtant le drap pour en examiner la qualité. L’imbécile ! et puis il n’est pas mal chanceux ce vert-bouteille, il m’a porté bonheur, dès le premier jour que je l’ai porté : le vieux lord Mallowford a été trouvé brûlé dans son lit, et toutes ses dettes remboursées ; décidément, je veux me marier en vert-bouteille. Peg ! Peg Sliderskew… je mettrai le vert-bouteille. »

A cet appel répété deux ou trois fois d’une voix retentissante, à la porte de la chambre, on vit bientôt paraître une petite vieille mince, terreuse, chassieuse, boiteuse, hideuse, qui, essuyant du coin de son tablier sale sa figure ratatinée, lui demanda à voix basse, comme les sourds n’y manquent jamais :

« Est-ce que vous m’appelez, ou si c’est la pendule qui sonne ? J’ai l’oreille si dure à présent que je n’y connais plus rien ; cependant, quand j’entends du bruit, je sais bien comme de raison que c’est vous qui le faites, puisque, excepté vous, il n’y a jamais âme qui vive dans la maison.

– C’est moi, Peg… moi, dit Arthur Gride en se donnant une tape sur la poitrine pour qu’à défaut du son sa gouvernante pût comprendre le geste.

– Vous ? eh bien ! reprit Peg, qu’est-ce que vous voulez ?

– Je veux me marier en vert-bouteille, cria Arthur Gride.

– C’est bien trop bon pour se marier, maître, répliqua Peg après avoir jeté un coup d’œil sur l’habit. Est-ce que vous n’avez pas quelque chose de plus mauvais que ça ?

– Rien de convenable.

– Comment, pas convenable ? si j’étais que de vous, je porterais mes habits de tous les jours, bravement… hein !

– Ils ne sont pas assez bien, Peg, lui répondit son maître.

– Pas assez quoi ?

– Bien.

– Bien pour quoi ? répliqua Peg d’un ton bourru ; ils seront toujours assez bien pour le vieux qui les porte. »

Arthur Gride marmotta une imprécation contre la surdité de sa gouvernante, et lui cria dans l’oreille :

« Ils ne sont pas assez gaillards ; je veux que tout le monde me regarde pour admirer ma tournure.

– Regarde ! cria Peg ; si elle est aussi jolie que vous dites, elle ne vous regardera pas beaucoup, maître, vous pouvez en être sûr ; et quant à vous faire regarder, que vous soyez jaune, rémoulade, vert-bouteille, bleu de ciel ou carreaux écossais, vous n’y gagnerez pas grand’chose. »

Charmée du compliment consolant qu’elle venait de lui faire, Peg Sliderskew se mit à ramasser l’habillement favorisé d’une préférence par Arthur Gride, le prit en paquet dans ses bras décharnés et resta là à faire des grimaces, à rire du coin de la bouche, à cligner ses yeux humides, comme un de ces marmousets dont le sculpteur s’est amusé à sabrer la figure dans quelque bas-relief fantastique.

« Ah ! vous êtes d’humeur à rire aujourd’hui, à ce qu’il paraît, Peg, lui dit son maître d’assez mauvaise grâce.

– Dam, n’y a-t-il pas de quoi ? reprit la petite vieille, je ne rirai pas toujours, et peut-être même avant peu, s’il vient quelqu’un ici pour me commander en maître, car je suis bien aise de vous le dire, Peg Sliderskew ne se laissera pas monter sur le dos ; il y a trop d’années qu’elle dirige la maison ; mais vous le savez bien, je n’ai pas besoin de vous le dire, cela ne m’irait pas, d’abord ; non, non, ni à vous non plus. Vous n’avez qu’à essayer, et vous serez bientôt ruiné, ruiné, ruiné.

– Dieu ! Dieu ! je n’ai garde de l’essayer jamais, dit Arthur Gride effrayé rien que d’entendre prononcer ce mot : du diable si j’essaye ! Ce ne serait déjà pas si difficile de me ruiner ; il faut, au contraire, que nous redoublions de soins, d’économie, car nous allons avoir une bouche de plus dans la maison ; seulement, il ne faut pas…, il ne faut pas que notre économie aille jusqu’à lui faire perdre sa bonne mine, car j’ai bien du plaisir à la voir comme cela.

– Prenez garde, vous pourriez bien finir par trouver que les bonnes mines coûtent cher, repartit Peg en remuant son index d’un air prophétique.

– Mais vous ne savez donc pas qu’elle peut gagner de l’argent par elle-même ? dit Arthur Gride examinant avec attention l’effet que cette communication allait produire sur la physionomie de la vieille ; elle sait dessiner, peindre, confectionner toutes sortes de jolies petites choses pour orner les chaises et les fauteuils ; elle sait faire des pantoufles, Peg, des cordons de montre, des chaînes en cheveux, mille et mille petites bagatelles élégantes dont je ne serais pas même capable de vous réciter tous les noms ; et puis elle sait jouer du piano (qui plus est, c’est qu’elle en a un), elle chante comme un petit oiseau. Sa toilette et son entretien ne coûteront pas cher, allez, Peg ; ne pensez-vous pas comme moi ?

– Sans doute, si vous ne vous laissez pas attraper, répliqua Peg.

– Attraper ! moi ! s’écria Arthur, sachez bien que votre vieux maître, Peg, ne se laisse pas comme cela attraper par de jolis minois : non pas, non pas, ni par de vieilles laiderons non plus, madame Sliderskew, ajouta-t-il à voix basse en manière de monologue.

– Je ne sais ce que vous dites là entre vos dents, dit Peg, mais je vois bien que c’est quelque chose que vous ne voulez pas que j’entende.

– Sapristi ! il faut que cette femme-là ait le diable au corps, » marmotta son bourgeois ; puis il se hâta d’ajouter bien haut avec un regard caressant qui ne le rendait pas plus beau : « Je disais que je m’en rapportais entièrement à vous pour mes intérêts, Peg, voilà tout.

– Eh bien ! répliqua Peg satisfaite, vous n’avez qu’à vous en rapporter à moi et ne plus vous inquiéter de rien.

– Oui, va-t’en voir s’ils viennent, » pensa Arthur Gride en lui-même ; mais s’il le pensa, il eut bien soin de ne pas seulement remuer les lèvres ; la vieille s’en serait aperçu. Encore n’était-il pas bien rassuré ; il avait peur qu’elle ne lût jusqu’au fond de ses pensées mêmes ; aussi lui lança-t-il encore une œillade câline en lui disant :

« Il y a des points à faire dans le vert-bouteille ; vous prendrez pour le coudre de la soie noir première qualité ; vous en achèterez un écheveau. L’habit a besoin aussi de quelques boutons neufs et frais. Ah ! une bonne idée, Peg ! je suis sûr d’avance qu’elle vous plaira. Comme je n’ai encore rien donné à ma fiancée, et que les petites filles aiment ces attentions-là, vous frotterez un peu ce collier étincelant que j’ai là-haut, pour que je le lui donne le jour de ses noces. Quel bonheur de l’arrondir moi-même autour de son charmant petit cou ! Mais, par exemple, je le lui reprendrai le lendemain. Hé ! hé ! hé ! Je le mets sous clef, et puis ni vu ni connu : qui est-ce qui sera attrapé de nous deux, elle ou moi, je vous le demande, Peg ? »

Ce plan ingénieux parut tout à fait du goût de Mme Sliderskew, et elle en exprima sa satisfaction par une suite de contorsions et de tortillements de corps et de tête qui n’étaient pas pour ajouter à ses charmes naturels, et qu’elle continua jusqu’à ce qu’elle eut passé le pas de la porte. Là, sa physionomie changea en un tour de main pour prendre une expression aigre et méchante, et, entre ses mâchoires de travers, elle murmura de tout son cœur des malédictions contre la future Mme Gride, tout en remontant l’escalier presque à quatre pattes et en s’arrêtant à chaque marche pour reprendre sa respiration.

« La vieille sorcière ! dit Arthur Gride quand il se vit seul ; heureusement qu’elle est très sobre et très sourde ; sa nourriture ne me coûte presque rien ; quant à écouter aux portes, il n’y a pas de danger, elle n’entendrait rien. C’est une femme charmante… pour ce que j’en veux faire ; c’est une vieille gouvernante de maison très discrète et qui vaut son pesant de… cuivre. »

Après avoir ainsi chanté les mérites de sa domestique, le vieil Arthur retourna au refrain de sa chansonnette, puis, ayant mis de côté l’habit décidément destiné à faire valoir ses formes gracieuses, le jour prochain des noces, il replaça les autres avec le même soin qu’il avait mis à les prendre, dans les coins humides où ils reposaient en silence depuis bien des années.

En entendant sonner à la porte, il se dépêcha de terminer cette opération et de fermer l’armoire. Quoiqu’il n’y eût pas besoin de se presser beaucoup, car la discrète Marguerite entendait rarement la sonnette et ne reconnaissait qu’il y avait quelqu’un à la porte que lorsque, par hasard, elle jetait un coup d’œil égaré au plafond de la cuisine, et qu’elle voyait branler le battant, cependant, quelques moments après, Marguerite entra en boitillant suivie de Newman Noggs.

« Ah ! monsieur Noggs, cria Arthur Gride en se frottant les mains ; mon bon ami monsieur Noggs, quelle nouvelle m’apportez-vous ? »

Newman, la figure immobile et impassible, l’œil fixe, puisqu’il ne pouvait pas bouger, lui répondit en lui mettant un billet dans la main :

« Une lettre de M. Nickleby, le porteur attend la réponse.

– Ne voudriez-vous pas prendre… ?

Newman leva les yeux, tout alléché, en faisant claquer ses lèvres.

« Une… chaise ? dit Arthur Gride.

– Non, répondit Newman ; merci. »

Arthur ouvrit la lettre d’une main tremblante, en dévora le contenu avec une avidité sans pareille, la relut plusieurs fois, toujours avec un rire étouffé. Il n’avait pas le courage de la quitter des yeux. Enfin, il la lut et relut tant de fois, que Newman crut devoir lui rappeler qu’il était là à l’attendre.

« Réponse, dit-il ; le porteur attend.

– C’est vrai, répliqua le vieil Arthur ; oui, oui, ma foi, je l’avais presque oublié.

– Je voyais bien que vous l’oubliiez, dit Newman.

– Vous avez bien fait de m’en faire ressouvenir, monsieur Noggs, vraiment oui, dit Arthur. Je vais écrire deux mots ; vous me voyez… vous me voyez… un peu agité, monsieur Noggs, c’est que la nouvelle est…

– Mauvaise ? interrompit Newman.

– Non, monsieur Noggs, je vous remercie, bonne, bonne, au contraire ; la meilleure nouvelle du monde. Je vais prendre une plume et de l’encre pour écrire deux mots de réponse ; je ne veux pas vous retenir longtemps ; je sais, monsieur Noggs, que vous êtes un vrai trésor pour votre maître, et qu’il ne peut se passer de vous ; aussi, quand il parle de vous, c’est dans des termes qui vous étonneraient vous-même. C’est comme moi, je vous prie de croire, je n’en parle pas autrement non plus.

– Oui, se dit Newman en le voyant sortir pour chercher son écritoire, je me le rappelle bien ; je donne M. Noggs au diable de tout mon cœur, voilà comment vous en parlez. »

Gride, en sortant, avait laissé tombé la lettre par terre ; Newman, poussé par la curiosité de savoir la tournure que prenait le complot dont il avait entendu dresser le plan du fond de son armoire, commença par regarder avec soin si personne ne pouvait le voir, puis la ramassa et lut rapidement ce qui suit :

« Gride,

J’ai revu Bray ce matin, et, selon votre désir, j’ai proposé de faire le mariage après-demain. Il n’y a pas d’objection de sa part, quant à elle, elle ne tient pas à un jour plus qu’à l’autre. Nous nous y rendrons ensemble : soyez chez moi à sept heures du matin ; je n’ai pas besoin de vous recommander de l’exactitude.

« En attendant, suspendez vos visites à la fille : vous les avez renouvelées dans ces derniers temps plus que de raison ; vous savez bien qu’elle ne brûle pas précisément de vous voir ; vous faisiez là une imprudence. Contenez, si vous pouvez, votre ardeur juvénile quarante-huit heures encore, et laissez-la seule avec son père : vous ne feriez que défaire ce qu’il fait, et ce serait dommage, car il s’en acquitte bien.

« Votre très humble,

« Ralph Nickleby. »

En entendant les pas de Gride, qui revenait, Newman laissa retomber la lettre au même endroit, et, pour mieux l’y fixer, donna dessus un bon coup de talon, puis il se hâta de retourner sur sa chaise d’une seule enjambée, prenant un air aussi innocent que l’enfant qui vient de naître. Arthur Gride, après avoir regardé avec inquiétude autour de lui, vit par terre la lettre qu’il cherchait, la ramassa, s’assit à son bureau pour écrire, regardant du coin de l’œil Newman Noggs, qui regardait lui-même le mur d’en face avec une attention si remarquable qu’Arthur en fut tout alarmé.

« Est-ce que vous voyez-là quelque chose de particulier, monsieur Noggs ? » dit Arthur essayant de suivre la direction des yeux de Newman.

Peine perdue ! c’était une chose impossible et que jamais personne n’avait pu faire.

« Oh ! rien, une toile d’araignée, répliqua Newman.

– Oh ! voilà tout ?

– Non, il y a une mouche dedans.

– Il n’en manque pas ici de toiles d’araignées, repartit Arthur Gride.

– C’est comme chez nous, répondit Newman, ni de mouches non plus pour s’y prendre. »

Newman parut enchanté de cette répartie, et, pour célébrer son succès, il se mit, au grand désagrément des nerfs d’Arthur Gride, à tirer de ses doigts une foule de craquements dans les jointures, qu’on aurait pu prendre, avec un peu de bonne volonté, pour une charge de mousqueterie dans le lointain. Arthur finit pourtant par pouvoir achever sa lettre à Ralph, et la remit en mains propres à l’excentrique messager de son noble ami.

« Voilà, monsieur Noggs, dit Gride. »

Newman le salua d’un signe de tête, mit la lettre dans son chapeau et s’en allait, lorsque Gride, qui, dans l’enthousiasme de son bonheur, ne connaissait plus rien, lui fit signe de revenir sur ses pas, et lui dit tout bas d’une voix perçante avec un ricanement qui lui rida toute la face au point de lui cacher presque les yeux :

« Voulez-vous…, voulez-vous prendre une petite goutte de quelque chose, seulement pour y goûter ? »

Qu’Arthur Gride eût offert à Newman de boire ensemble un petit coup d’amitié (et il en était bien incapable), Newman n’aurait pas voulu à ce titre accepter de lui le vin le plus généreux. Mais ici c’était un ladre qui proposait dans l’espérance d’être refusé, et Newman ne fut pas fâché de lui jouer un mauvais tour en acceptant tout net, pour voir un peu ce qu’il dirait, et pour le punir à sa manière.

Arthur Gride, pris au piège, s’approcha donc de l’armoire. Il y avait une tablette chargée de grandes chopes flamandes et de bouteilles curieuses, les unes avec des goulots longs comme des cous de cigogne, les autres avec de gros ventres hollandais et de petits goulots apoplectiques : c’est là qu’il prit une bouteille poudreuse d’assez bonne mine, avec deux verres d’une petitesse microscopique.

« Vous n’avez jamais goûté de cela, dit-il, c’est de l’eau d’or. Je l’aimerais rien que pour son nom. Nom délicieux ! de l’eau d’or ! Dieu de Dieu ! n’est-ce pas péché d’en boire ? »

Et en effet le cœur avait l’air de lui manquer à cette pensée. Il s’amusait avec le bouchon de manière à laisser craindre que tout cela ne finît par remettre la bouteille en place sans y toucher. Newman en eut la peur : il prit un des petits verricules, et le toqua deux ou trois fois contre la bouteille, comme pour rappeler doucement à l’autre qu’il ne lui avait encore rien donné. Arthur poussa un profond soupir avant de consommer le sacrifice, le remplit lentement, non pas jusqu’au bord pourtant, puis remplit le sien à son tour.

« Un instant ! un instant ! Ne buvez pas encore, dit-il en arrêtant la main de Newman prêt à boire. Vous voyez bien, voilà vingt ans qu’on m’en a fait cadeau, et quand j’en prends une goutte, ce qui m’arrive très… très rarement, j’aime à y réfléchir auparavant, pour taquiner ma soif. Voyons ! porterons-nous une santé ? Oui, c’est cela, nous allons porter une santé, n’est-ce pas, monsieur Noggs ?

– Ah ! dit Newman impatienté du retard et surtout de l’exiguïté du verre, dépêchons-nous : le porteur attend.

– Mais, je vais vous dire, nous allons boire ; hé ! hé ! hé ! à la santé d’une dame.

– Des dames ? dit Newman.

– Non pas, monsieur Noggs, non pas ; d’une dame. Vous êtes étonné de m’entendre dire d’une dame ; je vois bien que vous êtes étonné. Eh bien ! c’est de la petite Madeleine. Voici mon toast, monsieur Noggs : à la petite Madeleine !

– A Madeleine ! dit Newman ajoutant en lui-même, par restriction mentale : « que Dieu la protège ! »

La promptitude et l’indifférence avec laquelle Newman expédia sa ration d’eau d’or frappèrent le vieil Arthur d’une si profonde surprise qu’il ne pouvait en revenir, et restait là à le regarder, la bouche ouverte, sans avoir la force de respirer. Newman n’eut seulement pas l’air de s’en apercevoir et le laissa savourer son nectar à son aise, ou le reverser dans la bouteille, par réflexion, si cela lui convenait, et partit, après avoir offensé mortellement la dignité de Peg Sliderskew, en la bousculant dans le corridor, sans seulement crier gare.

M. Gride et sa gouvernante ne furent pas plutôt seuls qu’ils se formèrent immédiatement en petit comité exécutif pour discuter et régler tous les points de la réception qui serait faite à la jeune fiancée. Mais les comités, en général, dans leurs délibérations, sont si longs et si ennuyeux, que celui-là pourrait bien ne pas être plus amusant que les autres. Nous ferons donc mieux de sortir avec Newman Noggs et de nous attacher à ses pas. Aussi bien nous aurions été toujours obligés de le faire, car la nécessité nous presse, et nécessité n’a pas de loi ; tout le monde sait cela.

« Vous avez été bien longtemps, dit Ralph à Newman de retour.

– C’est lui qui a été bien longtemps, répliqua Newman.

– Bah ! cria Ralph impatienté. Voyons ! donnez-moi sa lettre, si vous en avez une ; sa réponse, en tout cas ; et surtout, restez : j’ai deux mots à vous dire, monsieur. »

Newman lui remit la lettre, et prit l’air le plus vertueux et le plus innocent, pendant que son patron en brisait le cachet et y jetait les yeux.

« Il ne manquera pas de venir ! marmotta Ralph en la déchirant en mille morceaux ; belle nouvelle, ma foi ! c’est bien la peine de me dire cela. Noggs ! quel était, je vous prie, monsieur, l’homme avec lequel je vous ai vu dans la rue hier au soir ?

– Je ne le connais pas.

– Vous ferez bien de vous en rafraîchir la mémoire, monsieur, dit Ralph d’un air menaçant.

– Quand je vous dis, répliqua Newman hardiment, que je ne le connais pas. Il est venu ici deux fois demander après vous : vous n’y étiez pas. Il est revenu : vous l’avez mis à la porte, vous-même. Il a dit s’appeler Brooker.

– Je sais bien tout cela, dit Ralph ; mais après ?

– Mais après ? Eh bien, il a rôdé autour de la maison ; il m’a suivi dans la rue. Tous les soirs il vient me tourmenter pour que je lui donne les moyens de se trouver avec vous, face à face, comme il prétend s’y être trouvé déjà une fois, il n’y a pas encore longtemps. Il veut, dit-il, vous voir seulement face à face, et alors vous ne demanderez pas mieux que de l’entendre jusqu’au bout, toujours à ce qu’il dit.

– Et que répondez-vous à cela ? demanda Ralph jetant un coup d’œil perçant à son souffre-douleur.

– Que cela ne me regarde pas ; que je ne veux pas l’introduire chez vous ; qu’il n’a qu’à vous attraper dans la rue, si c’est là tout ce qu’il demande. Mais non, il ne veut pas de cela : vous refuseriez de l’écouter comme cela, à ce qu’il dit. Il faut qu’il vous tienne seul dans une chambre, la porte fermée à clef, à vous parler sans crainte, et alors il vous fera bien changer de ton, et vous forcera bien à l’écouter patiemment.

– L’impudent gredin ! murmura Ralph entre ses dents.

– Je n’en sais pas davantage, dit Newman, et je vous répète que je ne le connais pas. Peut-être lui-même n’en sait-il pas plus là-dessus que vous, qui pourriez bien le connaître mieux que personne.

– Je ne dis pas non, répliqua Ralph.

– Eh bien ! répliqua Newman de mauvaise humeur, ce n’est pas une raison pour me dire que je le connais, voilà tout. Vous allez peut-être aussi me demander pourquoi je ne vous en ai jamais parlé auparavant : avec cela que je serais bien reçu à vous conter tout ce qu’on dit de vous ! Quand, par hasard, cela m’arrive, qu’est-ce que j’y gagne ? que vous m’appelez un âne, une brute, et que vous prenez feu comme un dragon volant. »

Tout cela était exact, et Newman avait fait preuve d’adresse en allant au-devant d’une question qui était en effet déjà sur les lèvres de Ralph.

« C’est un fainéant, un sacripant, dit celui-ci, un vagabond qui s’est échappé de Botany Bay, où il faisait un voyage pour ses crimes ; un coquin qu’on aura lâché pour qu’il allât se faire pendre ailleurs ; un filou qui a l’audace de se frotter à moi, quoiqu’il sache bien que je le connais. La première fois qu’il viendra vous ennuyer, mettez-le entre les mains de la police, comme essayant d’extorquer de l’argent par des mensonges et des menaces, entendez-vous ? et après cela je m’en charge ; je l’enverrai se rafraîchir les talons un bon bout de temps au cachot, et je vous réponds qu’il sortira de là doux comme un mouton ; vous m’entendez bien, n’est-ce pas ?

– Oui ! dit Newman.

– Eh bien ! répondit Ralph, n’y manquez pas ; je vous donnerai quelque chose. Vous pouvez vous en aller. »

Newman profita de la permission, et revint s’enfermer dans son petit bureau, où il resta tout le jour occupé de sérieuses réflexions. Le soir, quand il fut libre, il courut à la Cité, reprendre son ancien poste, derrière la pompe, pour voir sortir Nicolas ; car Newman Noggs avait son amour-propre, et ne se sentait pas le courage d’aller se présenter chez les frères Cheeryble dans l’accoutrement misérable qu’il était réduit à porter, pour s’annoncer comme l’ami de leur protégé.

Il n’y avait pas cinq minutes qu’il y était, quand il eut le plaisir de voir arriver Nicolas. Aussitôt, il sortit de son embuscade pour aller au-devant de lui. Nicolas, de son côté, ne fut pas moins charmé de sa rencontre, car il y avait quelque temps qu’il ne l’avait vu ; ils se serrèrent la main avec chaleur.

« Justement, je pensais à vous à l’instant même, dit Nicolas.

– Cela se trouve bien : vous voyez que j’en faisais autant ; je n’ai pas pu m’empêcher de venir vous trouver ce soir. Je voulais vous dire que je me crois sur la voie de quelque découverte.

– Et qu’est-ce que ce peut être ? répliqua Nicolas en souriant à cette singulière communication.

– Je ne sais pas ce que c’est ou ce que ce n’est pas, dit Newman, mais c’est un secret où votre oncle est intéressé. Malheureusement je n’ai pas encore pu découvrir comment, quoique j’aie là-dessus des soupçons très positifs ; mais je ne veux pas vous en donner encore connaissance, de peur que cela ne vous fasse de la peine.

– A moi ! de la peine ! cria Nicolas ; est-ce que j’y suis intéressé ?

– Je crois que oui, répliqua Newman ; je me suis fourré dans la tête que vous devez y être intéressé. J’ai rencontré un homme qui en sait plus long qu’il ne veut en dire, et il m’a déjà lâché quelques demi-confidences qui me tourmentent… mais bien fort, dit Newman en se grattant le nez de manière qu’il devint pourpre de rouge qu’il était, et en fixant les yeux sur Nicolas pendant ce temps-là de toute sa force. »

Etonné de le voir devenu tout à coup si mystérieux, Nicolas lui fit une foule de questions pour tirer de lui quelque chose, mais en vain ; il fut impossible d’obtenir de Newman le moindre éclaircissement. C’était toujours la même répétition : combien il était inquiet et perplexe ! combien il fallait de précaution ! comment Ralph, ce renard aux yeux de lynx, l’avait déjà vu dans la compagnie d’un correspondant inconnu ; toute la peine qu’il avait eue à le dérouter par une extrême discrétion dans ses manières et une grande habileté dans ses réponses ; heureusement qu’il était sur ses gardes, et que, dès l’origine, il s’était préparé à cette lutte de finesse.

Nicolas n’avait pas oublié les goûts de son compagnon, et il suffisait de voir son nez pour les connaître : c’était comme un fanal placé sur sa figure pour en avertir les passants. Il l’attira donc dans une petite taverne borgne, où il se mit à repasser avec lui l’origine et les progrès de leur intimité, reprenant un à un, comme cela se fait souvent, les petits incidents les plus intéressants qui l’avaient signalée ; c’est ainsi qu’ils arrivèrent à la mystification de l’affaire Cécilia Crevisse.

« A propos ! dit Newman, cela me rappelle que vous ne m’avez jamais dit le vrai nom de votre dulcinée.

– Madeleine ! cria Nicolas.

– Madeleine ! s’écria aussi Newman ; quelle Madeleine ? son autre nom ?… Voyons ! quel est son autre nom ?

– Bray, dit Nicolas tout étonné de cette ardeur de questions.

« C’est cela même ! cria Newman. Diable ! ça va mal. Comment aussi restez-vous là à vous croiser les bras, à regarder faire ce mariage abominable, sans faire rien seulement pour essayer au moins de la sauver ?

– Que voulez-vous dire ? s’écria Nicolas bondissant. Un mariage ! êtes-vous fou ?

– Il y en a un de nous deux qui est fou. Qui sait si ce n’est pas elle qui est folle ? Mais vous êtes donc aveugle, sourd, paralysé, mort et enterré ? dit Newman. Vous ne savez donc pas que, dans vingt-quatre heures, grâce à votre oncle Ralph, elle va épouser un homme qui ne vaut pas mieux que lui, pire encore si c’était possible ? Vous ne savez donc pas que, dans vingt-quatre heures, elle va être sacrifiée, aussi sûr que vous êtes là vivant devant moi, à un vieux coquin, un vrai fils du diable, qui en remontrerait à son père ?

– Faites attention à ce que vous dites, répliqua Nicolas. Au nom du ciel ! faites-y attention. Je suis tout seul à Londres ; je n’ai pas là le secours des personnes qui pourraient lui tendre la main dans le naufrage ; ils sont partis loin d’ici. Voyons ! qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Je n’avais jamais entendu prononcer son nom, dit Newman suffoqué. Pourquoi ne me l’avez-vous jamais dit ? Comment pouvais-je le savoir ? Au moins nous aurions eu le temps de nous retourner.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ? » criait toujours Nicolas.

Il ne fut pas facile de lui arracher ce qu’il voulait dire. Pourtant enfin, après une grande quantité de pantomimes des plus étranges qui n’éclaircissaient rien, Nicolas, qui n’était guère moins exaspéré que Newman, le mit de force sur son siège et de force l’y retint jusqu’à ce qu’il eût conté son conte.

La rage, la surprise, l’indignation, toutes les passions déchaînées entrèrent en foule dans le cœur du malheureux, à mesure qu’il entendit dérouler tous les détails du complot. Et il ne les eut pas plutôt entendus jusqu’au bout qu’il partit comme un trait, pâle comme la mort et tremblant comme la feuille.

Newman courut à sa poursuite, car il craignait quelque éclat.

« Arrêtez ! criait-il, arrêtez ! il va faire un mauvais coup ! Il va assassiner un homme ! Holà ! eh ! arrêtez ! au voleur ! arrêtez le voleur ! »

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Voyant que Newman était résolu à employer tous les moyens pour arrêter sa marche, et craignant que quelque passant malencontreux attiré par les cris de : « Arrêtez le voleur ! » ne lui mit en effet la main sur le collet et ne le plaçât dans une position désagréable, dont il ne pourrait se tirer sans quelque difficulté, Nicolas se mit à ralentir le pas et se laissa rejoindre par Newman Noggs, et il était grandement temps, car le malheureux clerc était tellement essoufflé qu’il n’aurait pas pu tenir une minute de plus.

« Je vais de ce pas chez Bray, dit Nicolas, je veux le voir, et, si je n’éveille pas chez lui quelque sentiment d’humanité, quelque étincelle d’affection pour sa fille, privée de l’appui d’une mère et des secours de l’amitié, c’est qu’il ne bat plus rien dans sa poitrine.

– Vous n’en ferez rien, répliqua Newman, gardez-vous en bien.

– Eh bien ! alors, dit Nicolas avec la même vivacité, je vais suivre ma première idée, je vais tout droit chez Ralph Nickleby.

– Pendant que vous ferez le chemin, il sera déjà au lit.

– Je saurai bien l’en faire sortir, dit Nicolas.

– Bah ! bah ! dit Noggs, calmez-vous.

– Ecoutez, repartit Nicolas après un moment de silence, en tenant, pendant qu’il parlait, la main de son ami dans la sienne, vous êtes le meilleur de mes amis, Newman ; j’ai déjà résisté à bien des épreuves, mais aujourd’hui l’événement dont il s’agit détruit le bonheur d’une autre, et d’une manière si cruelle que je vous déclare que vous voyez en moi un homme réduit au désespoir. »

Et, en effet, il semblait qu’il n’y eût pas d’espoir. Quel usage faire du secret que Newman Noggs avait surpris du fond de son armoire ? Il n’y avait rien dans le complot formé entre Ralph Nickleby et Gride qui pût donner prétexte à une opposition légale contre le mariage ; rien même qui pût y faire renoncer Bray, qui, certainement sans en connaître positivement les détails, devait en soupçonner le fond. Quant aux intérêts cachés que quelques mots d’Arthur Gride n’avaient guère fait qu’indiquer, il était évident qu’il y avait là encore quelque fraude nouvelle dont Madeleine était victime ; mais, dans la bouche de Newman Noggs, et sous l’influence répétée de son pistolet de poche, les détails en restaient tout à fait inintelligibles et plongés dans les plus profondes ténèbres.

« Je ne vois pas le moindre rayon d’espérance, dit Nicolas.

– Raison de plus pour garder son sang-froid, sa raison, sa réflexion, sa tête libre, dit Newman pesant sur chaque mot alternativement et s’arrêtant pour en voir l’effet sur le visage de son ami. Où sont les frères ?

– Ils sont tous deux à l’étranger pour affaires de commerce, et ne reviendront pas avant huit jours.

– Mais n’y a-t-il pas moyen de correspondre avec eux, d’en avoir seulement un à Londres demain soir ?

– Impossible, dit Nicolas, la mer nous sépare. En supposant les vents les plus favorables, l’aller et le retour seuls nous prendraient trois fois vingt-quatre heures.

– Et leur neveu, dit Newman, ou leur vieux caissier ?

– Et que feraient-ils de plus que moi ? répliqua Nicolas ; au contraire, c’est avec eux surtout qu’on m’a recommandé le silence le plus discret sur ce sujet. Quelle excuse pourrais-je donner pour avoir trahi la confiance que l’on me montre, lorsqu’il n’y a plus qu’un miracle qui puisse sauver la victime ?

– Réfléchissez, dit Newman avec insistance, n’y a-t-il pas quelque moyen ?

– Non, dit Nicolas dans un profond abattement, non : le père presse le mariage…, la fille y consent, les deux démons qui la poursuivent la tiennent maintenant dans leurs griffes ; ils ont pour eux la loi, l’autorité, la force, l’argent, le crédit. Quel espoir voulez-vous qu’il me reste ?

– L’espoir jusqu’au tombeau ! dit Newman en lui donnant une tape d’encouragement sur le dos, toujours l’espoir ! c’est un bon et fidèle ami que l’espoir. Ne l’abandonnez pas, si vous ne voulez pas qu’il vous abandonne. Vous m’entendez bien, Nicolas, cela ne sert à rien de se désespérer ; il faut remuer ciel et terre. C’est toujours quelque chose que de pouvoir se dire qu’on a fait tout ce qu’on pouvait ; mais surtout ne jetez pas le manche après la cognée, ou ce ne sera plus la peine de rien faire ; l’espoir ! l’espoir jusqu’au tombeau ! »

Nicolas avait besoin d’encouragements ; la nouvelle qu’il venait de recevoir de la conjuration des deux usuriers était venue le frapper comme un coup de foudre ; le peu de temps qui lui restait pour faire quelques efforts contraires, la probabilité ou plutôt la certitude qu’il ne fallait plus que quelques heures pour lui enlever Madeleine, pour la condamner à un malheur affreux, qui sait ? peut-être même à une mort prématurée, tout se réunissait pour le terrasser et l’anéantir. Il n’avait pas formé une seule espérance, il n’en avait pas couvé, sans le savoir, une seule dans son cœur pour le succès de ses amours, qu’il ne vît en ce moment tomber à ses pieds morte et détruite à jamais ; il n’y avait pas un charme dont sa mémoire ou son imagination eût entouré son idole, qui ne vînt se représenter à lui dans son angoisse pour augmenter sa peine et ajouter une nouvelle amertume à son désespoir. Il n’y avait pas un sentiment de sympathie pour le triste sort de sa jeune amie ou d’admiration pour son héroïsme et son courage qui ne le fît trembler d’indignation dans tous ses membres et qui ne gonflât son cœur jusqu’à en rompre tous les vaisseaux.

Mais si Nicolas ne trouvait dans son cœur qu’une affliction stérile, au lieu d’y trouver des ressources, heureusement celui de Newman ne lui manqua pas ; il y avait dans ses remontrances et dans ses conseils un fond d’intérêt si pressant, et dans ses manières tant de sincérité et de chaleur, que, malgré leur forme étrange et bizarre, elle n’en donnaient pas moins à Nicolas une nouvelle vigueur ; et ce fut grâce à cet utile secours qu’après avoir continué de marcher avec lui un bout de chemin en silence, il put dire à son ami :

« Je vous remercie de vos bons conseils, Newman, et j’en profiterai. Il y a encore une démarche que du moins je puis faire, que je dois faire, et je m’en occuperai demain.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Noggs avec inquiétude ; surtout vous ne voulez pas aller menacer Ralph ? Vous ne voulez pas aller voir le père ?

– Non, Newman, répondit Nicolas, c’est la fille que je veux aller voir. Je veux faire tout ce qu’auraient pu faire, après tout, les frères eux-mêmes s’ils avaient été ici, comme malheureusement ils n’y sont pas. Je veux discuter avec elle cette union monstrueuse, lui montrer toutes les horreurs de la situation où elle se précipite, peut-être par un entraînement téméraire et faute de réflexion. Je veux la prier au moins de prendre du temps. Il ne lui a peut-être manqué qu’un bon conseil pour la sauver : qui sait si ce n’est pas à moi qu’il est réservé de lui faire faire ces réflexions salutaires, quoiqu’il soit déjà bien tard et qu’elle soit suspendue sur le bord de l’abîme ?

– Voilà de braves paroles, dit Newman ; à la bonne heure, bravo ! oui, c’est très bien !

– Et croyez-en ma parole, continua Nicolas dans son honnête enthousiasme. Dans cet effort que je veux faire, il n’y a ni égoïsme, ni intérêt personnel ; il n’y a que de la pitié pour elle, de l’horreur et du mépris pour les machinations auxquelles elle est près de succomber. Il y aurait là vingt rivaux, et vingt rivaux préférés, à me disputer mon amour, que je le ferais tout de même.

– Oui, vous le feriez, j’en suis sûr ; mais où donc courez-vous comme cela ?

– A la maison, répondit Nicolas ; venez-vous avec moi, ou s’il faut que je vous dise bonsoir ?

– Je vous accompagnerai encore un peu, si vous voulez me promettre seulement de marcher, et non pas de courir comme vous faites, dit Noggs.

– Non, pas ce soir, dit vivement Nicolas ; je ne puis pas marcher votre pas. Si je n’allais pas plus vite, je sens que j’étoufferais. Demain, je vous dirai tout ce qui se sera passé.

– Par ma foi ! dit Newman en le suivant des yeux, c’est un garçon qui est parfois bien violent, et je ne l’en aime que davantage ; d’ailleurs, il n’a ici que trop d’excuses, car le diable s’en mêle. Espoir ! espoir ! moi qui lui recommande l’espoir. Quand Ralph Nickleby et Gride ont mis leur malice en commun,… quel espoir contre de tels adversaires ? ho ! ho ! »

C’était un rire bien amer, que celui qui terminait ainsi le monologue de Newman Noggs, et le mouvement de tête dont il l’accompagna n’était pas moins triste, ni sa physionomie moins sombre, quand il revint sur ses pas et se remit péniblement en marche.

En toute autre circonstance, il n’aurait pas manqué de passer par quelque méchante taverne ou quelque cabaret, d’autant plus que cela ne l’aurait pas beaucoup dérangé (le lecteur le prendra dans le sens qu’il voudra) ; mais, ce soir-là, Newman avait trop de chagrin et d’inquiétude pour attendre aucune consolation de ce remède ordinaire, et c’est ce qui fit qu’il se rendit tout droit chez lui, en proie à son abattement et à ses réflexions mélancoliques.

Or, vous saurez que miss Morleena Kenwigs avait reçu, dans l’après-midi, une invitation à se rendre le lendemain, par le bateau à vapeur du pont de Westminster, à l’île du Pâté-d’Anguille, à Twickenham. C’était une partie de plaisir avec déjeuner froid, bière en bouteille, cidre et crevettes. On devait danser en plein air au son d’un orchestre de musiciens ambulants qui s’y rendaient tout exprès. Le bateau à vapeur était loué, pour la circonstance, par un maître de danse à la mode, pour l’agrément de sa nombreuse clientèle ; et, par un retour de reconnaissance, ses élèves, pour montrer l’estime qu’ils faisaient de leur maître de danse, avaient acheté pour leur compte et fait acheter à leurs amis un certain nombre de billets bleu de ciel, qui leur donnaient le droit de s’associer à l’expédition. C’est d’un de ces billets bleu de ciel qu’une voisine ambitieuse avait fait hommage à miss Morleena Kenwigs, en l’invitant à venir à la fête avec ses filles : et Mme Kenwigs pensant, comme de raison, que l’honneur de la famille était intéressé à ce que miss Morleena étalât la toilette la plus brillante, quoique prise au dépourvu par un si court délai ; qu’il fallait faire voir au maître de danse qu’il n’était pas le seul maître de danse de ce monde, qu’il y en avait d’autres ; qu’il était bon de montrer à tous les pères et mères présents dans l’île du Pâté-d’Anguille que leurs enfants n’étaient pas les seuls qui pussent recevoir une jolie éducation ; Mme Kenwigs, sous l’empire de ces préoccupations, et pressée par les préparatifs qu’il fallait faire, s’était déjà pâmée deux fois. Mais, n’importe, soutenue par la ferme résolution de faire honneur au nom de la famille, ou de mourir à la peine, elle travaillait encore avec un courage infatigable, lorsque Newman rentra chez lui.

Mme Kenwigs avait été tellement occupée, depuis le reçu du billet, à repasser les collerettes, à plisser les volants, à décorer les jupes, sans compter, par ci par là, un évanouissement ou deux (ce qui prend toujours un peu de temps), qu’il n’y avait pas plus d’une demi-heure qu’elle venait de s’apercevoir que les blondes queues de miss Morleena étaient devenues trop longues, ou, comme on dit, montées en graine, et qu’à moins de passer par les mains d’un coiffeur habile, loin de remporter, sur les filles de ces autres papas et mamans dont on s’était promis la honte, une victoire signalée, c’était elle, au contraire, qui éprouverait un échec humiliant. Cette découverte avait jeté Mme Kenwigs dans le désespoir ; car, pour aller jusque chez le coiffeur, il fallait traverser trois rues au risque des voitures. Il était impossible de penser à laisser Morleena y aller seule, quand même la décence l’aurait permis, et Mme Kenwigs était très scrupuleuse sur les convenances. D’un autre côté, M. Kenwigs n’était pas revenu de sa journée, et personne pour conduire Morleena chez le coiffeur.

Mme Kenwigs en était si outrée, qu’elle commença par claquer miss Kenwigs comme étant la cause de ces contrariétés, puis elle finit par verser des larmes.

« Ingrate enfant que vous êtes ! disait-elle ; après toute la peine que je me suis donnée pour vous ce soir !

– Mais, maman, ce n’est pas ma faute, répliqua Morleena aussi tout en larmes ; comment voulez-vous que j’empêche mes cheveux de grandir ?

– Taisez-vous, vilaine petite fille, dit Mme Kenwigs ; ne me parlez pas. Quand je voudrais vous laisser aller seule, au risque d’être poursuivie par des insolents, ne sais-je pas bien que vous n’auriez rien de plus pressé que d’aller dire à Laure Chopkins (c’était la fille de l’ambitieuse voisine) la robe que vous allez mettre demain. Je vous connais bien ; vous n’avez pas du tout d’amour-propre, et il n’y a pas à vous perdre de vue un seul instant. »

Tout en déplorant, en ces termes, les dispositions perverses de sa fille aînée, Mme Kenwigs faisait encore couler de ses yeux de nouvelles larmes de contrariété, et finit par déclarer qu’elle ne croyait pas qu’il y eût au monde personne de si malheureux qu’elle. Là-dessus, Morleena Kenwigs versa aussi de nouvelles larmes, et la mère et la fille se mirent à sangloter à qui mieux mieux.

Voilà où en étaient les choses lorsqu’on entendit d’en haut le pas boitillant de Newman qui grimpait l’escalier. Aussitôt l’espérance rentre dans le cœur maternel avec le bruit de ces pas bienheureux et ne laisse plus sur sa physionomie que de légères traces de sa dernière émotion. Elle va donc au-devant de son voisin sur le palier, et lui expose leur embarras en finissant par le supplier d’escorter Morleena jusque chez le coiffeur.

« Je n’aurais jamais osé, monsieur Noggs, vous demander ce service, si je ne connaissais pas toute votre bonté, toute votre obligeance. Oh ! non, jamais ! je ne suis qu’une femme, monsieur Noggs, mais rien au monde ne pourrait me décider à demander une faveur à quelqu’un que je croirais capable de me la refuser, pas plus qu’à voir mes enfants écrasés et foulés aux pieds par la basse jalousie des envieux. »

Mme Kenwigs n’aurait pas fait toutes ces déclarations à Newman, qu’il était assez bon enfant naturellement pour ne pas lui refuser ce bon office ; aussi, en moins de deux minutes, miss Morleena et lui étaient en route pour la boutique du coiffeur.

Ce n’était pas exactement une boutique de coiffeur. A la voir, les gens grossiers qui ont un tour d’esprit vulgaire et commun auraient plutôt dit que c’était une boutique de barbier ; le fait est qu’on ne s’y bornait pas à tailler et à friser avec élégance les cheveux des dames, et à soigner la tête des petits enfants, mais qu’on y faisait aussi la barbe d’une main légère. Mais cela n’empêchait pas que ce ne fût un établissement tout à fait distingué ; des gens même disaient de premier ordre. Et de fait, on y voyait dans la montre, avec d’autres jolies choses, le buste en cire d’une belle blonde et d’un beau brun qui faisaient l’admiration de tout le voisinage. Il y avait même des dames qui étaient allées jusqu’à dire que le beau brun n’était rien autre chose que le portrait véritable du jeune et aimable propriétaire de l’établissement. Ce qui donnait quelque valeur à cette assertion, c’était la grande ressemblance qu’il y avait entre la coiffure de sa tête réelle et vivante, et celle de sa tête de cire. En effet, elles étaient aussi luisantes l’une que l’autre, elles avaient toutes deux au milieu une ligne étroite, tracée au cordeau comme une allée de jardin, et des deux côtés une égale profusion de boucles circulaires retroussées en l’air comme des accroche-cœurs ; mais cependant les personnes du sexe les mieux informées ne faisaient aucun cas de cette assertion, car, sans vouloir faire tort (elles étaient trop justes pour cela) à la jolie figure et à la belle tournure du propriétaire, elles regardaient la tête du beau brun dans la montre comme une espèce d’échantillon abstrait et parfait de la beauté masculine, qui n’était peut-être réalisable par hasard que chez les anges et les militaires, mais qui fait rarement à la nature humaine l’honneur de s’y incorporer pour charmer les yeux des mortels.

Tel était l’établissement de coiffure où M. Noggs conduisit Mlle Kenwigs saine et sauve. Le propriétaire, qui savait que Mlle Kenwigs avait trois sœurs, chacune avec deux queues blondes, ce qui pouvait lui rapporter au moins une pièce de dix sous par tête tous les mois, planta là immédiatement un vieux monsieur qu’il venait de savonner pour lui faire la barbe, le repassant à son garçon (qui ne jouissait pas d’une grande popularité chez les dames, parce qu’il était déjà d’un certain âge et qu’il prenait du ventre), et se hâta de coiffer la demoiselle lui-même.

Au moment où venait de s’opérer ce changement à vue, il se présenta justement, pour se faire raser, un bon gros farceur de charbonnier, la pipe à la bouche, qui, en se passant la main sous le menton, demanda quand il y aurait quelqu’un de libre pour lui faire la barbe.

Le garçon à qui s’adressait cette question regarda son jeune patron d’un air indécis, comme un homme qui ne veut pas se compromettre avant de savoir ce qu’il doit répondre. Le jeune propriétaire jette alors sur le charbonnier un regard méprisant et lui dit :

« On ne peut pas vous faire la barbe ici, mon brave homme.

– Pourquoi donc ? dit le charbonnier.

– On ne fait pas ici la barbe aux personnes de votre classe.

– Bah ! dit le charbonnier, la semaine dernière, en regardant par la fenêtre, je vous ai bien vu faire la barbe à un boulanger.

– Il faut bien, mon garçon, répliqua le jeune propriétaire, s’arrêter quelque part. Nous n’allons pas au-dessous des boulangers. Si nous descendions plus bas, nos pratiques nous laisseraient là, et nous n’aurions plus qu’à mettre la clef sur la porte. Il faut que vous alliez chercher ailleurs, cela nous serait impossible ici. »

Le postulant se mit à le regarder en face, puis à lui faire une grimace en se tournant du côté de Newman, qui paraissait charmé de cette occasion de rire ; promenant ensuite autour de la boutique des yeux narquois qui n’avaient pas l’air d’avoir grande idée de la qualité des pots de pommade et autres articles étalés en vente, il ôta sa pipe de sa bouche, siffla tout haut en guise d’adieu, remit sa pipe, et s’en alla.

Le vieux monsieur qu’on venait de savonner et qui était là sur une chaise tourna tristement la tête au mur vis-à-vis ; il ne parut pas seulement s’apercevoir de cet incident, tant la rêverie profonde où il était plongé le rendait insensible à tout ce qui se passait autour de lui, et il fallait que cette rêverie fût d’une nature bien lugubre, à en juger par les soupirs qu’il poussait de temps en temps. Le propriétaire se mit donc à coiffer Mlle Kenwigs, le garçon à ratisser sa victime, et Newman Noggs à lire le journal de dimanche dernier ; mais tous trois en silence, car la tristesse du vieux monsieur semblait les avoir gagnés tous ; lorsque miss Kenwigs laissa échapper un petit cri perçant qui fit lever les yeux à Newman, bien étonné de voir quelle en était la cause ; c’est qu’en effet, le vieux monsieur, en tournant la tête, avait montré aux yeux de sa nièce ébahie les traits de M. Lillyvick, le percepteur de taxes.

Certainement c’étaient les traits de M. Lillyvick, mais bien changés par exemple. Autrefois, si jamais vieux monsieur se piquait de ne paraître en public qu’avec sa barbe faite et le visage frais, c’était bien M. Lillyvick. Si jamais percepteur, en sa qualité de percepteur, prenait devant tout le monde un air de dignité solennelle, comme un homme qui porte le monde dans son registre et qui va lui demander compte de deux trimestres en arrière, c’était bien M. Lillyvick. Hélas ! et voilà maintenant M. Lillyvick assis là sur cette chaise avec le reste d’une barbe d’au moins huit jours sur son menton étonné, avec un jabot de chemise sale et chiffonné sur la poitrine au lieu de lever hardiment la crête ; avec une mine si honteuse, si abattue, si découragée, si humiliée et si malheureuse, qu’on aurait réuni l’expression de mortification et de mécompte de quarante mauvaise payes à qui le percepteur vient de couper les eaux de la ville, pour leur apprendre à être plus exactes dans leur payement, que tout cela n’aurait rien été auprès de la mine penaude et contrite de M. Lillyvick, le percepteur des taxes.

– Monsieur Lillyvick ! » dit Newman Noggs ne pouvant en croire ses yeux.

Et M. Lillyvick commença un gémissement qu’il voulut dissimuler ensuite par une petite toux, mais le gémissement était bien un bel et bon gémissement, tandis que la petite toux n’était qu’une frime.

« Oh ! est-ce que vous auriez quelque chose ? dit Newman Noggs.

– Quelque chose ! monsieur, cria M. Lillyvick. Le robinet de la vie est à sec, monsieur, il ne reste plus que la lie au fond du réservoir. »

En entendant ce style, qui n’était pas très clair, mais dont il attribua le genre théâtral à son association récente avec des artistes dramatiques, Newman se disposait à faire quelque autre question ; mais M. Lillyvick, qui s’en aperçut, l’en empêcha en lui serrant d’abord tristement la main dans la sienne, puis en lui faisant signe de l’autre de ne pas l’interroger.

« Laissez-moi d’abord raser, dit M. Lillyvick ; je vais être expédié avant Morleena… car c’est Morleena, n’est-ce pas ?

– Oui, sans doute, dit Newman.

– Les Kenwigs ont aussi un garçon, n’est-ce pas ? »

Newman répondit encore affirmativement.

« Et est-il gentil, le petit garçon ? demanda le percepteur.

– Mais, pas trop mal, répondit Newman, qui trouvait la question un peu embarrassante.

– Suzanne Kenwigs, reprit l’autre, disait souvent que, si jamais elle avait encore un petit garçon, elle espérait bien qu’il me ressemblerait. Me ressemble-t-il, monsieur Noggs ? »

Autre question embarrassante que Newman éluda en répondant à M. Lillyvick qu’en effet le petit garçon pourrait bien lui ressembler plus tard.

« Je serais bien aise, dit M. Lillyvick, d’avoir quelqu’un qui me ressemblât par quelque endroit avant de mourir.

– Mourir ? vous n’y êtes pas, dans tous les cas, dit Newman.

– Attendez que je sois rasé, » répliqua M. Lillyvick d’une voix solennelle ; et, se remettant entre les mains du garçon, il ne dit plus un mot.

C’était cela qui était drôle, si drôle même aux yeux de miss Morleena, que cette demoiselle, au risque de se faire couper l’oreille, ne put s’empêcher de se retourner plus de vingt fois pendant le précédent dialogue. Toutefois, M. Lillyvick n’eut pas seulement l’air de la connaître : au contraire, il essayait (au moins c’était l’opinion de Newman Noggs) d’échapper à ses regards et de se replier sur lui-même toutes les fois qu’il attirait son attention. Newman se demandait avec étonnement ce qui avait pu occasionner un pareil changement de la part du percepteur des taxes ; mais, réfléchissant, en véritable philosophe, qu’il le saurait toujours tôt ou tard, et qu’il pouvait parfaitement attendre, il ne se laissa, au bout du compte, troubler que le moins possible par la singularité de manières du vieux gentleman.

Enfin, voici les cheveux coupés et frisés, et le vieux monsieur, qui était resté quelque temps à attendre, se lève aussi pour s’en aller. Il prend le bras de Newman, pendant que celui-ci continue dans la rue son office d’écuyer accompagnateur de Mlle Kenwigs, et marche quelque temps avec eux sans faire la moindre observation. Newman, qui pouvait se vanter de n’avoir pas son égal pour les habitudes taciturnes, ne fit aucun effort pour rompre le silence ; aussi était-on déjà tout près de la maison quand M. Lillyvick se décida à ouvrir la bouche.

« Dites-moi, monsieur Noggs, les Kenwigs ont dût être bien saisis de cette nouvelle.

– Quelle nouvelle ? répondit Newman.

– De… mon…

– Mariage ? demanda Newman.

– Ah ! répliqua M. Lillyvick en poussant encore un gémissement qu’il ne songea même pas à dissimuler par une petite toux.

– Nous l’avons tenu longtemps caché à maman, interrompit Mlle Morleena ; mais cela ne l’a pas empêchée de bien pleurer quand elle l’a su. Papa a été aussi bien abattu, mais il va mieux maintenant ; et moi aussi, j’ai été bien malade, mais je vais mieux aussi.

– Est-ce que vous embrasseriez votre grand-oncle Lillyvick, s’il vous le demandait, Morleena ? dit le percepteur avec quelque hésitation.

– Certainement, mon oncle Lillyvick, répondit Morleena avec l’énergie combinée de son père et de sa mère ; mais non pas la tante Lillyvick ; ce n’est pas ma tante, et je ne lui donnerai jamais ce nom. »

Morleena avait à peine achevé de prononcer ces mots, que M. Lillyvick l’enleva dans ses bras pour mieux l’embrasser, et, voyant qu’ils étaient arrivés déjà à la porte des Kenwigs, il monta droit à leur salon, portant toujours dans ses bras miss Morleena, qu’il déposa au milieu de la chambre, pendant que M. et Mme Kenwigs étaient à souper. A la vue de leur oncle parjure, Mme Kenwigs devint pâle et se trouva mal, tandis que M. Kenwigs se leva avec majesté.

« Kenwigs, dit le percepteur, donnez-moi une poignée de main.

– Monsieur, dit M. Kenwigs, il est passé le temps où j’étais fier de donner une poignée de main à un homme comme celui que je vois maintenant de mes yeux ; il est passé, monsieur, le temps où une visite de cet homme excitait dans mon sein et dans celui de ma famille des sensations à la fois naturelles et flatteuses ; mais aujourd’hui je regarde ce même homme avec des émotions qui surpassent tout ce qu’on peut dire, et je me demande ce qu’il a fait de son honneur, de sa loyauté, enfin de sa nature humaine.

– Suzanne Kenwigs, dit M. Lillyvick en se tournant humblement vers sa nièce, est-ce que vous ne voulez rien me dire ?

– Et comment voulez-vous qu’elle le puisse, monsieur, dit M. Kenwigs en frappant sur la table avec énergie. La nourriture d’un petit enfant bien portant, ainsi que le chagrin ressenti de votre conduite cruelle, l’ont réduite à ce point de faiblesse que c’est à peine si quatre pintes de bière par jour peuvent suffire à la soutenir.

– Je suis charmé, dit le pauvre percepteur avec douceur, d’apprendre que ce soit un petit enfant bien portant, j’en suis charmé. »

C’était là prendre les Kenwigs par leur faible. Aussi, à l’instant même, Mme Kenwigs fondit en larmes et M. Kenwigs montra la plus vive émotion.

« Mon sentiment le plus cher, dit-il tristement, pendant tout le temps que nous avons attendu la venue de cet enfant, c’était de me dire ceci : Si c’est un garçon, comme je l’espère, car j’ai entendu dire bien des fois à son oncle Lillyvick qu’il préfèrerait que celui-ci fût un garçon, si c’est un garçon, que dira l’oncle Lillyvick, quel est le nom qu’il voudra qu’on lui donne ? L’appellera-t-on Pierre ? ou Alexandre ? ou Pompée ? ou Diogène ? ou comment ? Et aujourd’hui, quand je le regarde, pauvre enfant chéri, innocent, abandonné, tout ce qu’il peut faire avec ses petits bras, c’est de déchirer son petit bonnet. Tout ce qu’il peut faire avec ses petites jambes, c’est de se donner des coups de pied à soi-même. Quand je le vois étendu dans le giron de sa mère, et, dans son état d’innocence, s’étouffant presque en se fourrant son petit poing dans la bouche ; quand je le vois et que je pense que son oncle Lillyvick, ici présent, qui devait tant l’aimer, s’est retiré de lui, je me sens saisir d’un sentiment de vengeance impossible à décrire, et il me semble entendre le cher et précieux enfant me dire lui-même de haïr son oncle. »

Ce tableau touchant émut si profondément Mme Kenwigs qu’elle essaya longtemps vainement d’amener à bien quelques paroles imparfaites qui avortèrent en route, noyées et submergées dans des flots de larmes. Enfin :

« Mon oncle, dit-elle, qui l’aurait jamais cru, que vous nous tourneriez ainsi le dos, à moi, à mes chers enfants et à Kenwigs, qui est l’auteur de leur existence ! Vous, autrefois si bon et si tendre pour nous que, si quelqu’un nous avait prophétisé chose pareille, nous l’aurions foudroyé de notre mépris. Vous, dont nous avons donné le nom, au pied de l’autel, à notre premier petit garçon ! Ah ! pensée cruelle !

– Croyez-vous, dit M. Kenwigs, que nous pensions à l’argent, croyez-vous que notre chagrin eût un motif intéressé ?

– Non ! cria Mme Kenwigs, je me moque de tout cela.

– Et moi aussi, dit M. Kenwigs, et je m’en suis toujours moqué.

– C’est ma sensibilité, dit Mme Kenwigs, qui a été lacérée sans pitié. C’est mon cœur qui a été déchiré par les plus tristes angoisses. J’ai été délaissée dans mes couches ; mon enfant inoffensif en est devenu tout grognon et tout mal à son aise ; Morleena en est devenue à rien ; eh bien ! tout cela, je l’oublie et le pardonne, car, je le sens, mon oncle, je ne pourrais jamais me quereller avec vous ; mais ne me demandez jamais de la recevoir, elle, jamais ! car je ne le veux pas, non ! je ne le veux pas ! veux pas ! veux pas ! veux pas !

– Suzanne, ma chère Suzanne, dit M. Kenwigs, pas tant d’émotion, songez à votre enfant.

– Oui ! dit Mme Kenwigs en poussant un grand cri, je veux songer à mon enfant ! je veux songer à mon enfant ! mon enfant à moi, dont il n’y a pas d’oncles qui puissent me dépouiller ! Mon enfant, haï, méprisé, abandonné, qu’on a planté là. »

Et ici les sensations de Mme Kenwigs devinrent si violentes, que M. Kenwigs s’empressa de lui administrer de la corne de cerf intérieurement, du vinaigre extérieurement, et de mettre en pièces un lacet de corset, quatre cordons de jupe et un certain nombre de petits boutons.

Newman était resté spectateur de cette scène, car M. Lillyvick lui avait fait signe de ne pas se retirer, et M. Kenwigs lui avait fait ensuite un signe de tête qui pouvait passer pour une invitation de continuer à les honorer de sa présence. Mais il était resté jusque-là spectateur silencieux. Alors pourtant, il se permit de faire à Mme Kenwigs quelques représentations et de la supplier de se remettre, car il avait sur elle quelque influence ; ce que voyant M. Lillyvick, il profita d’un moment de calme de sa nièce, et lui dit d’une voix défaillante :

« Ce n’est pas moi qui vous demanderai jamais de recevoir ma…, je n’ai pas besoin de vous dire quoi, vous savez bien ce que je veux dire, Suzanne, et vous, Kenwigs : il y a eu hier huit jours qu’elle s’est fait enlever par un capitaine à demi-solde. »

Tableau ! étonnement simultané de M. et Mme Kenwigs.

« Enlevée par un capitaine à demi-solde, répéta M. Lillyvick : honteusement, traîtreusement enlevée par un capitaine à demi-solde, une méchante trogne de capitaine à qui personne n’aurait jamais pensé. C’est ici, dans cette chambre, continua M. Lillyvick en promenant tristement ses regards autour de lui, que j’ai vu pour la première fois Henriette Petowker. C’est ici, dans cette chambre, que je la renie pour toujours ! »

A la bonne heure, voilà une déclaration qui changeait bien la face des choses. Mme Kenwigs se jeta au cou du vieux gentleman, en se faisant des reproches amers de la dureté qu’elle venait de lui montrer, et en s’écriant : « Si j’ai tant souffert, combien, mon cher oncle, vous avec dû plus souffrir encore ! » M. Kenwigs serra la main de son ancien protecteur et lui voua une amitié éternelle et un remords qui ne s’effacerait jamais. Mme Kenwigs fut saisie d’horreur en pensant qu’elle avait pu réchauffer dans son sein un pareil serpent, une couleuvre, un aspic, une vipère, un vil crocodile comme Henriette Petowker. M. Kenwigs déclara qu’il fallait qu’elle fût tout cela et bien autre chose pour n’avoir pu se corriger en voyant si longtemps sous ses yeux l’exemple de vertu de Mme Kenwigs. Mme Kenwigs se rappela avoir entendu dire souvent à M. Kenwigs qu’il n’était pas édifié de la conduite de miss Petowker, et qu’il ne s’expliquait pas l’aveuglement de son épouse pour cette misérable créature. M. Kenwigs se rappela bien quelques soupçons qui lui avaient traversé l’esprit, mais il ne s’était jamais étonné de ne pas les voir partagés par Mme Kenwigs, qui était la chasteté, la pureté, la loyauté même, pendant qu’Henriette était toute bassesse, toute fausseté, toute trahison. Mais M. et Mme Kenwigs furent unanimes à déclarer avec la plus vive émotion et en versant des larmes de sympathie, que c’était un bien pour un mal, et ils conjurèrent ensemble le bon percepteur, au lieu de s’abandonner à des regrets stériles, de chercher sa consolation dans la société de parents affectionnés et fidèles, dont les bras et les cœurs lui seraient toujours ouverts.

« Par attachement et par estime pour vous, Suzanne, et vous, Kenwigs, dit M. Lillyvick, car ce n’est pas par esprit de vengeance ou de ressentiment contre elle, elle n’en vaut pas la peine, je veux demain matin placer sur la tête de vos enfants, avec réversibilité sur les plus vivants à l’époque de leur majorité ou de leur mariage, l’argent que je voulais autrefois leur léguer par testament. L’acte sera exécuté demain, et M. Noggs voudra bien être un de nos témoins ; il verra si je tiens ma promesse. »

Le moyen de résister à cette offre grande et généreuse ! M. Kenwigs, Mme Kenwigs, Mlle Morleena Kenwigs sanglotèrent tous à qui mieux mieux, et le bruit de leurs sanglots gagnant les chambres voisines, les petits enfants qui étaient au lit se mirent à faire chorus par leurs cris d’attendrissement. M. Kenwigs, la tête perdue, se précipita et reparut bientôt les portant dans ses bras, deux par deux, et les déposant en bonnet de nuit et en chemise longue aux pieds de M. Lillyvick pour qu’ils pussent de là faire monter vers lui l’expression de leurs remerciements et leurs prières au ciel pour son bonheur.

« A présent, dit M. Lillyvick, à la suite de cette scène déchirante et quand on eut remporté les enfants, à présent, donnez-moi quelque chose pour souper. Cela s’est passé à sept lieues de Londres. Je suis arrivé ce matin, je suis resté toute la journée à badauder sans pouvoir me résoudre à venir vous voir. Moi qui ne la contrariais en rien, qui la laissais en liberté de faire tout ce qu’elle voulait, et voilà comment elle m’en a récompensé ! J’avais douze petites cuillers et six cents francs en or, que j’ai bien regrettés d’abord ; ce n’est pas agréable à perdre. J’ai peur de n’avoir jamais la force de retourner soulever le marteau de mes contribuables pour frapper mon toc toc accoutumé dans mes rondes ; mais, je vous en prie, n’en parlons plus. Les petites cuillers pouvaient bien valoir…, n’y pensons plus, n’y pensons plus ! »

Tout en marmottant ces regrets cuisants, le percepteur laissa couler une ou deux larmes, mais on le conduisit à un fauteuil où l’on obtint de lui, sans avoir besoin de trop le prier, qu’il se décidât à souper de bon cœur ; puis, quand il eut fini de fumer sa première pipe et absorbé une demi-douzaine de verres d’un punch de six francs sacrifié par M. Kenwigs pour le retour de l’oncle au sein de la famille, comme autrefois le veau gras de l’enfant prodigue, il parut, quoiqu’il eût toujours l’oreille basse, résigné décidément à son sort, peut-être même plus satisfait qu’autrement de la fugue de sa femme.

Autre tableau : M. Kenwigs enlace d’une main la taille de Mme Kenwigs : son autre main soutient sa pipe qui, par parenthèse, le fait tousser et clignoter pas mal, car ce n’était pas un grand fumeur ; il repose ses yeux sur Morleena assise elle-même sur un genou de son oncle, et s’écrie : « Quand je vois cet homme respectable revenir se mêler encore à la famille dont il fait l’ornement ; quand je vois ses affections se développer dans ces épanchements légitimes, je trouve que sa nature est aussi élevée et aussi étendue que sa situation sociale, où il joue un rôle si honorable, et je crois entendre la voix de mes enfants au berceau, dont il a assuré l’existence, me murmurer doucement à l’oreille : Voici un événement que le ciel même regarde avec bonheur. »

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