XV - XVI
Dès mon arrivée, j'allai visiter notre peuple qui se portait fort bien, et mon beau-père, qui, Dieu merci! se portait encore mieux que notre peuple; et puis ensuite je me mis en quête de ma chère femme que je retrouvai avec mes deux enfants,--et... bénédiction céleste!... deux enfants de plus!
[Illustration]
Ce que voyant, je m'en allai trouver mon ami le Fou.
Le roi, qui avait su l'apprécier, avait voulu faire de lui son premier ministre, mais mon ami s'en était excusé sur sa santé, qui était en effet fort délabrée.
Un médecin, qu'on avait consulté, avait même paru craindre que sa poitrine ne fût attaquée.
«Mon ami, lui dis-je, vous n'avez pas bonne mine, il faudrait vous soigner.
--Bah! dit-il, chaque heure nous blesse; heureusement, la dernière nous tue.»
Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur; il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, «parce que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu'on aime.»
L'Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa société.
«Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de m'arriver, je ne suis pas heureux.
--Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité de l'être? Voyons, qu'avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac? Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êtes-vous assez remué? Êtes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il donc la peine de tant d'efforts?
--Vous aurez beau dire, m'écriai-je, je n'aurais pas été fâché d'être heureux, ne fût-ce qu'un peu, pour savoir ce que c'est que le bonheur.
--Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit entêtement! Mais où avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu'on pouvait être heureux? Est-ce qu'on est heureux?
«Pour l'être, il faudrait préférer les nuages au soleil,--la pluie au beau temps,--la douleur au plaisir,--avoir grande envie de rire ou mettre son bonheur à pleurer,--n'avoir rien et se trouver trop riche de moitié,--prendre que tout ce qui se fait est bien fait,--que tout ce qui se dit est bien dit,--croire aux balivernes et que les vessies sont des lanternes,--se persuader qu'on vit quand on rêve,--qu'on rêve quand on vit,--adorer des prestiges, des apparences, des ombres,--avoir un pont pour toutes les rivières,--se payer de belles paroles,--nier le diable au milieu des diableries,--tout savoir et ne rien apprendre,--bouleverser la mappemonde, et mettre enfin chaque chose à l'envers.
«D'ailleurs, ajouta-t-il après avoir toutefois repris haleine, si vous êtes malheureux, attendez, le temps détruit tout.»
J'attends donc!
Si vous êtes malheureux, lecteur, faites comme moi: tout prend fin, même cette histoire.
P. J. STAHL.
[Illustration]
DERNIÈRES PAROLES D'UN ÉPHÉMÈRE.
C'était l'opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu et fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ne pourrait pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion n'était pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand luminaire qui donne la vie à toute la nature, et qui de mon temps a considérablement décliné vers l'océan qui borne cette terre, il faut qu'il termine son cours à cette époque, s'éteigne dans les eaux qui nous environnent, et livre le monde à des glaces et à des ténèbres qui amèneront nécessairement une mort et une destruction universelles. J'ai vécu sept heures dans ces dix-huit; c'est un grand âge; ce n'est pas moins de quatre cent vingt minutes; combien peu entre nous parviennent aussi loin! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparaître. Mes amis présents sont les enfants et les petits-enfants des amis de ma jeunesse, qui, hélas! ne sont plus, et je dois bientôt les suivre; car, pour le cours ordinaire de la nature, je ne puis m'attendre, quoique en bonne santé, à vivre encore plus de sept à huit minutes. Que me servent à présent tous mes travaux, toutes mes fatigues, pour faire sur cette feuille une provision de miellée que pendant tout le reste de ma vie je ne pourrai consommer? Que me servent les débats politiques dans lesquels je me suis engagé pour l'avantage de mes compatriotes, habitants de ce buisson? Que me servent mes recherches philosophiques consacrées au bien de notre espèce en général? En politique, que peuvent les lois sans les mœurs? Le cours des minutes rendra la génération présente des éphémères aussi corrompue que celle des buissons plus anciens, et par conséquent, aussi malheureuse. Et en philosophie, que nos progrès sont lents! Hélas! l'art est long et la vie est courte. Mes amis voudraient me consoler par l'idée d'un nom qu'ils disent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour ma gloire et pour la nature; mais que sert la renommée pour un éphémère qui n'existe plus? Et l'histoire, que deviendra-t-elle, lorsqu'à la dix-huitième heure le monde tout entier sera arrivé à sa fin pour n'être plus qu'un amas de ruines?
Pour moi, après tant de recherches actives, il ne me reste de bien réel que la satisfaction d'avoir passé ma vie dans l'intention d'être utile, la conversation aimable de quelques bonnes dames éphémères, et l'espérance de vivre encore quelques secondes dans leur souvenir, lorsque je ne serai plus.
BENJAMIN FRANKLIN.
[Illustration]
LES DOLÉANCES
D'UN
VIEUX CRAPAUD
[Illustration]
Mon père était fort âgé déjà et un peu obèse, lorsque les joies de la paternité lui revinrent au cœur pour la dernière fois. Hélas! il devait payer bien cher ce dernier élan de tendresse! Ma pauvre mère, qui n'était plus jeune, eut une ponte horrible, et finalement, en dépit des soins les plus tendres, succomba en me mettant au monde. Ce premier malheur pesa cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois sans doute cette sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation rêveuse qui, à vrai dire, est la base de mon caractère.
Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma mémoire pour que j'en puisse parler. Je cherche... non, rien; c'est un brouillard vague au milieu duquel cependant j'entrevois mon père arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la fois doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et déjà redoutait extrêmement l'eau dont il préservait soigneusement ses pattes... Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt cessèrent complétement.
J'ai honte à le dire: cette séparation ne laissa point de trace dans ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines environ, mes frères et moi, et qu'insouciants, avides de connaître, comme on l'est à cet âge, nous nous élancions follement vers les premiers enivrements de la vie. Ah! mes joies d'alors; ah! chères heures de ma première enfance, qu'êtes-vous devenues? Qu'es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous, belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente, où j'errais à l'aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorsque nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin, ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées de quelque Carpe rêveuse! Parfois la grosse bête, troublée dans son sommeil, nous regardait d'un œil irrité; puis, nous voyant honteux et confus de notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux recommençaient.
[Illustration: Le doyen des Crapauds.]
On ne sait pas le charme, l'ivresse qu'il y a à se sentir bercé, enveloppé, caressé par le courant qui file tranquillement en clapotant contre les petites pierres blanches. Lorsqu'un rayon de soleil, passant entre les saules, pénétrait dans l'eau, tout s'illuminait autour de nous; nous apercevions, au fond du ruisseau, des milliers de petits êtres étincelants que nous n'avions pas vus; les grains de sable s'animaient, les herbes, les petites plantes s'agitaient aussi dans ces flots de lumière, et je me ressentais si gai, si heureux de vivre et de dépenser ma vie, que je m'élançais avec ivresse au milieu de ces merveilles comme un Têtard qui a perdu la tête. (J'exagère peut-être; car, enfin, que resterait-il à un Têtard qui aurait perdu la tête?) Nous poursuivions ces nuées de petits Poissons microscopiques qui errent en bandes dans les eaux peu profondes, et nous nous croyions indomptables, lorsqu'au bout d'un instant la troupe effrayée avait disparu dans l'ombre. Alors nous déclarions la guerre à ces grandes Araignées d'eau qui, armées de leurs grandes pattes, glissent sur le courant et avalent tout ce qui se rencontre à la surface: c'étaient des personnes bien douces que ces grandes Araignées, et aimant à rire malgré leur activité. Nous allions tout doucement leur chatouiller les pattes de derrière, et, quand elles se retournaient tout à coup effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets de notre audace, et nous ne retrouvions le calme que dans quelque caverne discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d'un nénufar doré. J'y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, sous ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant avec cette admiration profonde de l'enfance les délicatesses admirables de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des milliers de petits êtres et de petites choses auxquels je n'osais toucher, tant j'étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse plante, de laisser vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir et de le cacher en le protégeant! Ces observations me rendirent curieux; je furetai partout; j'entrai dans le calice des fleurs qui dormaient en se baignant, je me faufilai entre les racines entrelacées des vieux arbres; j'examinai, et je vis partout la vie; je vis qu'autour des forts et des gros se groupaient en foule les faibles et les petits, et que ceux-ci, à leur tour, devaient protéger et partager la vie avec d'autres êtres plus petits encore et plus faibles qu'eux.
Je n'étais alors qu'un pauvre Têtard; eh bien! je vous jure qu'en découvrant cette solidarité des êtres et ce besoin de fraternité qui est comme la loi du monde je fus ému jusqu'aux larmes; peut-être même en versai-je une ou deux, mais je ne pus m'en apercevoir, étant au fond de l'eau.
Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce que depuis j'y ai repensé souvent, et que j'ai vu qu'il y a des créatures qui semblent faire exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu'il est en ce monde des pauvres malheureux sur la tête desquels on décharge les haines comme en un endroit maudit; j'ai été l'un de ces malheureux, je ne m'en plains pas pourtant, d'ailleurs il est trop tard.--Je reviens à mon enfance: c'est en me souvenant que j'ai guéri mes plaies.
J'étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse tête, de nouvelles pensées s'accumuler sans cesse. Est-ce le privilége des orphelins?--Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je me laissais bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau qui pourvoyait à tout. Ignorant toute chose, je ne m'étais jamais demandé d'où je venais, qui j'étais; je me doutais bien que je devais ressembler à mes voisins, encore n'en étais-je pas sûr. Pour se mirer il ne faut point être dans le miroir, et j'y étais tout entier. Savais-je seulement si j'étais beau ou laid, grand ou petit, fleur ou poisson? J'aimais tout ce que je voyais: arbres et bêtes, ciel et terre; il me semblait bien aussi que tout le monde devait m'aimer, et à vrai dire je n'avais reçu que bon accueil et preuves de fraternité.
Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma personne une sorte d'engourdissement, de paralysie singulière. Ma queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu'alors m'avait été inconnu. Faut-il le dire: mes pattes poussaient, mes poumons se formaient, je devenais crapaud. A cette transformation physique correspondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et il me sembla que mon esprit et mon cœur revêtaient aussi un habit de deuil: le châtiment commençait.
Un jour, il m'en souvient, j'aperçus au bord de l'eau une Cane et ses petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais cette fois, en les apercevant, j'éprouvai une émotion particulière que je n'avais jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en tas sur une belle touffe d'herbe; on n'apercevait d'où j'étais qu'un amas confus de duvet blanc doré par le soleil. Par-ci par-là un petit bec jaunâtre dépassait, et l'on devinait à l'immobilité de ces bambins et à l'abandon de leur posture qu'ils étaient là, dans ce soleil, les Canetons les plus heureux du monde et qu'ils dormaient profondément. Cependant la mère Cane, qui ne dormait pas, inspectait sa couvée; il me sembla qu'elle jetait sur cette marmaille un regard de tendresse qui jamais ne m'avait effleuré. A un certain bruit qu'elle fit, toute la bande s'agita, mais lentement, les becs s'entr'ouvrirent, les petits yeux clignotants se tournèrent tous vers elle et j'entendis un ramage de kouic kouic joyeux.
[Illustration]
«Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu'il est l'heure du bain, maman Cane?
--Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l'heure de se baigner. N'entendez-vous pas le ruisseau qui chante, ne sentez-vous pas le soleil de midi qui darde ses beaux rayons d'or? Vous allez attraper mal à la tête, mes enfants.»
Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait: «Kouic kouic, maman Cane, on est si bien, couchés l'un sur l'autre, immobiles, engourdis, tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des champs se penchent et se pâment, et que des haies d'aubépine s'élance une vapeur moirée qui se perd dans le bleu du ciel... Maman Cane, on est si bien!
--Fichus garnements! vous allez me faire sortir de mon caractère! Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, un peu de courage, et levons-nous!»
Tous les Canetons sentirent bien alors qu'ils devaient obéir, et commencèrent à s'agiter; mais il fallait débrouiller toute cette confusion de pattes roses, d'ailes plucheuses, de becs dorés enchevêtrés les uns dans les autres et cachés sous le duvet. Ils étaient gauches, inhabiles, mais je compris que leur maman dût les aimer. A chaque effort ils chaviraient sur l'herbe, roulaient sur le dos, et alors, ne sachant plus que faire, agitaient leurs pattes en l'air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout le monde fut bientôt sur pied.
Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient devant eux, et à chaque pas qu'ils faisaient on eût dit qu'ils allaient choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche, tandis que par derrière la maman les suivait en les encourageant de la voix. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent le bec en avant, et tous ensemble s'abandonnèrent au courant. Je me sentis soulevé par un flot immense.
«Cyprien, les pattes en dehors, la tête droite ou je me fâche,» disait la Cane.
«Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un goujon; voyons donc, grand nigaud, tu as peur! vois un peu, est-ce que j'ai peur, moi?»
A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et m'ayant aperçu, j'étais à fleur d'eau, ils me regardèrent avec étonnement et s'écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement un sentiment de répulsion.
Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me sentais déjà disposé à les aimer. J'étais seul, isolé, et les voyant unis, je me disais: «Qui sait s'ils ne m'accepteraient pas comme un des leurs?» J'aurais aimé à m'étendre avec eux sur les belles touffes d'herbe et à entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de ses enfants. C'était absurde, mais je ne savais rien du monde, et je croyais qu'on se faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. Voilà pourquoi le regard des Canetons me fit tant de peine.
Après cette aventure, j'étais resté pensif; une grande Araignée d'eau avec laquelle j'avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver un sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers laquelle un secret instinct m'attirait depuis quelque temps; j'avais besoin d'air et le gazon me faisait envie. Arrivé près du bord, je soulevai ma tête hors de l'eau.
«Que le diable t'emporte!» me cria quelqu'un qui était fort près de moi. Je me retournai, et j'aperçus entre les racines d'un saule une personne admirablement vêtue: sa cravate avait la couleur du soleil lorsqu'il s'endort, son dos et ses ailes étaient d'un beau bleu d'azur qui se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de l'eau. Cette personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu bienveillants, les pattes rouges, la queue courte et impatiente; toute sa personne indiquait un caractère difficile. J'ai su depuis qu'il s'appelait Martin-Pêcheur.
«Qu'est-ce que tu fais là, grand niais, avec tes quatre pattes? me dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière? un peu plus et je te gobais comme un Goujon.» En disant cela il fit une grimace affreuse comme quelqu'un dont le cœur se soulève. «Sors d'ici et rondement, tu éloignes mes clients.»
Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait me dire, mais ce que je sentais, c'était la dureté de ses paroles. «Que lui ai-je fait, pensais-je? Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la couleur du ciel, et être aussi méchant! Cependant je n'osai rien dire parce qu'il était beaucoup plus gros que moi, et j'essayai de me traîner sur le sable, hors de l'eau, pour lui être agréable. Je fus tout surpris de pouvoir me soulever, grâce à ces quatre appendices qui m'étaient récemment sortis du corps: je veux parler de mes pattes. Mais comme je me trouvai lourd, gauche, impuissant, lorsque je n'eus plus la belle eau transparente pour me soutenir et me porter! Instinctivement je me retournai vers le ruisseau pour le voir et le remercier de m'avoir fait vivre en lui, mais tout à coup je restai pétrifié. Une petite masse informe et ressemblant à mon père était là, dans l'eau, à mes pieds. Je remuai la tête, cette masse s'anima et remua la tête aussi. Je me soulevai sur mes pattes, elle se souleva comme moi.
[Illustration]
«Et par-dessus le marché il est coquet, l'animal!» s'écria le Martin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre?
--Comment, ce que je vois là, c'est donc moi-même?
--Oui mon trésor, et tu peux te vanter d'avoir sous les yeux un joli spectacle.»
C'était pourtant vrai, le doute n'était pas possible, car je voyais dans l'eau, en même temps que ma propre image, celle des saules qui bordent la rive, celle des liserons et des clochettes; j'y apercevais le ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la colline que le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas, remontaient sur la rive, et derrière moi je distinguais aussi le Martin-Pêcheur bleu et rouge qui riait encore avec un air de mépris. Il était bien méchant, sans doute; mais comme il était bien habillé, ce Martin-Pêcheur! quel beau bec! quelles jolies pattes! comme tout cela était élégant et fin!... Je détournai la tête, j'étais horrible; et c'était mon ruisseau chéri, lui qui m'avait comblé de ses caresses et livré ses trésors, c'était lui qui me reprochait ma laideur et faisait naître la honte en moi. Se repentait-il de ses bontés, pour s'en payer aussi cruellement? Hier il était bon; aujourd'hui il est cruel, et cependant les Araignées et les Pucerons se promènent comme à l'ordinaire sur sa surface, les petits Poissons filent et jouent dans son eau, les fleurs s'y baignent, les herbes s'y désaltèrent... Je ne comprenais pas, mais j'étais malheureux.
«C'est fini, pensais-je, c'est fini, on ne veut plus de moi,» et je dis adieu à toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j'avais vécu. Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais pas de vide; le ruisseau n'interrompit pas sa chanson pour me souhaiter bonne chance, les Canetons, qui s'étaient rendormis à leur place accoutumée, ne levèrent pas la tête, le nénufar resta immobile. Je fis un effort et je m'acheminai péniblement; mais tout à coup j'étais devenu honteux et humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré moi, je courbais sous mon poids.
«Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur.
--Va au diable, Crapaud maudit!»
Je n'ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses dernières paroles, j'ai pensé qu'il avait une grande expérience de la vie.
Je me traînais plutôt que je ne marchais; j'étais encore très-faible et bien inexpérimenté dans le nouveau métier que m'imposait la Providence. Au bout de dix minutes j'étais exténué. Le jour commençait à baisser, les herbes et la terre se faisaient humides; je tombais de sommeil: je m'acheminai donc vers de gros arbres que j'apercevais à gauche, espérant trouver dans l'un de ces vieux troncs un trou, une cachette, pour y passer la nuit. «Je suis si petit, que le gros arbre ne me refusera pas l'hospitalité, pensai-je; d'ailleurs, s'apercevra-t-il seulement de ma présence?»
J'ai dit que j'étais d'un naturel rêveur et contemplatif; je n'ai point eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue, du sommeil et de la faim, je m'assis un instant sur mes pattes de derrière pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y avait devant moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait, de sorte qu'à travers les arbres et les feuilles j'apercevais de longs rayons de soleil qui filaient comme des flèches et se perdaient au milieu des branches. Au-dessus de moi le ciel était tranquille, profond et d'une couleur vert-pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de tendresse, que je me rappelai instinctivement le regard dont la bonne mère Cane enveloppait ses enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce bon ciel me protégeait et me souhaitait courage. Ne dites pas: «Mais ce Crapaud est fou!» C'est dans cette folie-là que j'ai trouvé les seules joies de ma pauvre vie. Les déshérités de ce monde se consolent comme ils peuvent!... Tous les bruits avaient cessé; les fleurs et les herbes déjà couvertes d'une rosée délicieuse, dont je fus assez hardi pour boire quelques gouttes, s'affaissaient en s'endormant, et de tous côtés, sous les feuilles silencieuses et immobiles, les oiseaux se chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit.
«Bonsoir, Fauvette! bonsoir, Pinson! bonsoir, mes mignons! bonsoir, mes amours!... tra deri dera!» Et tous ces gens heureux, aile contre aile, le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en lançant un dernier éclat de rire.
«Hé! là-bas, les enfants, un peu de silence,» s'écria un gros Merle ronfleur perché au sommet d'un arbre.
Ce Merle avait de l'autorité, car peu à peu le ramage cessa, et le sommeil s'étendit comme un voile.
Je regardai à terre. Tout autour de moi une foule de petits êtres que je n'avais jamais vus regagnaient leur demeure, actifs, pressés, fatigués, encore couverts de la poussière du jour. Ceux-ci rampaient, ceux-là marchaient au milieu de la mousse et des herbes, escaladant les feuilles mortes, tournant les mottes de terre; sans doute on les attendait chez eux... Dieu, que je me trouvai seul ce soir-là!...
Fort heureusement, j'aperçus tout près de moi un grand trou sombre entre deux racines; je m'en approchai avec prudence et j'y entrai timidement en longeant les murs. Tout à coup, j'entendis dans l'obscurité un bruit régulier, lent, monotone, qui ressemblait à un ronflement.
«Qui est-ce qui est là?» fit une voix bien timbrée.
Je ne répondis pas, j'étais tremblant.
«Mais qui est-ce qui est donc là?» poursuivit la voix avec un accent de plus en plus irrité.
J'allais me décider à répondre, car je sentais qu'au fond j'étais indiscret, lorsque je ressentis à la paroi abdominale une douleur aiguë qui m'arracha un cri. J'entendis un grand éclat de rire.
Voilà ce que c'est que d'entrer sans se faire annoncer! Qui es-tu?
«Je suis Crapaud, monsieur, mais tout petit, je sors de l'eau.
--Ah! l'horreur! cet animal chez moi!
[Illustration]
--Je me retire, monsieur.» Et j'allais sortir en effet, lorsque mes yeux, s'habituant à l'obscurité, j'aperçus une boule énorme armée de pointes innombrables. J'étais chez un Porc-Épic.
Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour moi. Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de cette blessure et de bien d'autres, hélas! lorsque le temps est à l'orage; ce coup, dis-je, l'avait mis en belle humeur, et il me permit de passer ma nuit dans un coin, après m'avoir fait jurer toutefois que je ne ronflais pas.
Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus, sinon un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes, il était fort rude, mon voisin le Porc-Épic, et mon cœur se gonfla bien souvent en l'entendant; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit familièrement.
«Tu es laid, s'écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis pas assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent, infirme, vil...
--Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu'il disait vrai.
--Eh bien, petit monstre infect, n'ajoute pas à tes infirmités en te battant les flancs pour avoir du cœur et de l'esprit. Tu n'es pas assez riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tâche de haïr les autres; c'est une force, et quand on se sent fort on est joyeux. Si on t'approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes croûtes, tes plaies, tes horreurs; fais fuir les gens, fais aboyer les chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un bouclier pour toi, tu n'as pas d'autre moyen de te tirer d'affaire, et si tu n'es pas une brute, eh bien, tu trouveras encore des joies dans ton métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je suis fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi: n'aime personne.
--Mais si vous ne m'aimiez pas un peu,--il éclata de rire--un tout petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir pitié de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez si bons, quoiqu'ils soient bien durs? Il riait toujours.
--Toi, mon ami! s'écria-t-il enfin, Dieu que tu es bête! tu m'amuses tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble un peu à celui que je joue, que mes ennemis seront aussi les tiens, et qu'avant tout je pense leur être désagréable en t'armant contre eux. Bave, mon garçon; si tu ne baves pas, l'on t'écrase. Au reste, fais comme tu voudras, cela m'est complétement égal.»
Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne se refait pas. J'aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce ma faute si, inspirant l'horreur, j'avais soif d'affection et de tendresse; si, laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies choses et les belles créatures; si, vivant dans la boue, j'adorais les étoiles; si, lourd et impotent, je rêvais la grâce et l'agilité? Non, certes, ce n'était pas ma faute. C'est ce qui fit que bientôt le Porc-Épic, me voyant incorrigible, me méprisa profondément et me mit rudement à la porte. Voici quelle fut la goutte d'eau qui fit déborder le verre.
Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter ici mes chagrins; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur? Les peines d'un Crapaud! c'est à mourir de rire! Qui sait cependant si dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être laid et hideux comme moi, qui dira tout bas: «Je suis son frère,» et me plaindra un peu en songeant à lui? Mais je poursuis.
Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première fois. Il faisait grand soleil, l'herbe du pré était haute et répandait un parfum pénétrant qui m'enivra sans doute, car, en l'apercevant, je m'arrêtai tout net et je sentis que je l'aimais follement. Elle était élégante, allongée, souple, agile; tout son petit corps était de ce vert tendre qu'on ne voit qu'au printemps. D'un bond elle s'élança à des hauteurs immenses. Je la suivis de l'œil, je vis ses ailes s'étendre, ses pattes fines s'allonger, et toute son aérienne personne se détacher sur le ciel bleu; puis elle retomba sur le sommet d'une herbe qui la reçut en pliant, et pendant un moment l'herbe et la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l'espace. Se balancer dans l'air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur tige sans les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, agile, se mirer dans les flaques; de ses deux pattes souples caresser sa taille fine, avoir un corps vert-pomme, et supprimer l'espace d'un petit coup de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n'osai respirer, me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l'air où s'agitait cette belle personne. A un certain moment, elle tourna ses yeux vers moi; j'essayai de sourire, pensant qu'en souriant je serais moins horrible, mais je sentis bien que ma peau était trop rude, et qu'à travers mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais en moi. Au reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me prit pour quelque motte de terre durcie par la pluie et cuite par le soleil. J'en fus presque content, et je restai immobile. Au moins je pouvais la voir! Elle était en train de caresser ses longues antennes avec ses deux pattes de devant, lorsque je sentis une grande ombre qui s'étendait sur moi. Je me retournai et j'aperçus un gros enfant joufflu. Il s'avançait avec prudence, armé d'un grand filet de gaze muni d'un long bâton. Je l'avais vu cent fois, errant dans la prairie poursuivant les Papillons et les Insectes dont il s'emparait à l'aide de son filet. Quand une de ces pauvres petites bêtes si jolies et si faibles lui avait échappé, je l'avais vu se mettre en colère et la poursuivre de plus belle comme un ennemi dangereux. Et je me disais: «Voilà qui est horrible! Est-ce donc un mal que d'échapper à la mort? Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres petites bêtes qui n'ont même pas le tort d'être laides comme moi?» J'en rêvai une nuit, et dans mon rêve je voyais de gros Crapauds, devenus ingambes, emprisonnant dans leurs filets les petits enfants de l'Homme et les piquant sur les troncs d'arbres avec de longues épingles. C'était un mauvais rêve, parce que parmi les Hommes il y en a de bien bons; moi qui vous parle, j'en eus la preuve: mais je vous conterai cela tout à l'heure.
[Illustration: D'un bond elle s'élançait à des hauteurs immenses.]
Je connaissais donc l'enfant et son filet; aussi lorsque je le vis se diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu'il voulait faire et je tremblai pour celle que j'aimais. Que faire? La prévenir? Mais comment? Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer? Heureusement, j'eus alors là une excellente idée. L'enfant, les yeux fixés sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant qu'il était trop éloigné, il fit un pas pour s'approcher d'elle. A ce moment, je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je m'élançai et me plaçai si bien que le pied du bambin s'abattit sur mon dos. Ma vilaine peau étant gluante, oh! j'avais tout calculé, l'enfant perdit l'équilibre et d'un seul coup roula dans l'herbe. Ma belle chérie était sauvée! Mais je ressentis en même temps une douleur atroce et je m'aperçus que j'avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un peu comme cela est étrange! je vous jure qu'en ce moment j'éprouvai, malgré ma souffrance, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui avais donné quelque chose de moi-même, à la chère belle; je ne voulais rien lui réclamer, je n'aurais jamais osé le faire, mais je jouissais en pensant qu'elle était mon obligée. Comme on est égoïste au fond! Enfin, que voulez-vous? je jouissais de cela.
L'enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu'il eut compris que j'étais la cause de sa chute, il prit une pierre, et de loin, en se reculant, car il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que les Hommes éprouvent à nuire aux autres lorsqu'ils sont en sûreté. Fort heureusement, le vilain garçon, outre qu'il était méchant, était très-maladroit,--on n'est pas parfait!--et j'en fus quitte pour quelques égratignures; d'ailleurs nous avons la vie dure, nous autres Crapauds; n'en soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide, mais lourd à supporter aussi.
J'espérais bien au fond que la belle Sauterelle comprendrait ce que j'avais fait pour elle. En s'échappant, elle avait tourné la tête, m'avait vu écrasé, et nos regards s'étaient croisés. Elle avait tout compris en effet, ou du moins je me l'imaginai, car je l'aperçus bientôt escaladant les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne l'avais trouvée plus gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la reconnaissance rend joyeux sans doute. Elle était émue. J'eus un moment de vive espérance; ma patte cependant me faisait grand mal, mon sang coulait en abondance, mais je me disais à part moi: «Quel bonheur! elle va voir tout cela.»
Enfin elle s'arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies, pimpantes et brillantes comme elle, venues là sans doute par curiosité. J'aurais bien préféré qu'elle fût seule, car j'avais déjà remarqué qu'isolément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je levai les yeux: il me sembla que le sort de ma vie allait se décider.
«C'est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s'est fait écraser tout à l'heure? murmura l'une de ces Sauterelles en s'adressant à la reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de ce pauvre misérable; c'est horrible, horrible! Si l'on n'était retenue par des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah! l'affreux monstre! est-ce singulier que l'héroïsme aille se nicher sous ces croûtes ignobles?»
En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à sourire en minaudant; je crois qu'elle leur avait fait signe que je devais sentir mauvais.
Ma bien-aimée s'adressant alors directement à moi, tout en caressant ses ailes: «Dis-moi, mon brave, pourquoi m'as-tu rendu le service de tout à l'heure? As-tu conscience d'avoir fait là une belle action?»
C'était le moment de me jeter à ses pieds, de laisser couler de mes yeux les larmes que j'avais dans le cœur, de m'écrier: «J'ai fait tout cela par amour pour vous, chère belle aimée;» mais elle m'avait parlé avec une telle confiance dans sa supériorité, d'une voix si sûre et si peu émue, que je ne trouvai pas d'abord un mot à lui répondre.
«Mais, dites-moi, mignonne, on rencontrerait ce monstre héroïque, le soir, au clair de lune, dans un petit chemin, que sur l'honneur on mourrait de peur, n'est-il pas vrai?
--A coup sûr il est effrayant.» Elles tournaient tout autour de moi et m'examinaient avec attention.
«Je le trouve moins effrayant que grotesque, à vous dire vrai, murmura ma bien-aimée. C'est la tête surtout qui est unique; il a un visage à faire jaunir les pâquerettes, à tarir les flaques. Avez-vous vu l'œil, mes belles?
--Oui, oui, firent-elles toutes ensemble; l'œil est impossible! ah! ah! ah! impossible.»
Ces petits rires aigus me traversaient le cœur, tout m'eût semblé préférable à ces moqueries; j'étais fait à la haine et au dégoût qu'inspirait ma personne; mais peu de gens avant cette aventure avaient songé à rire de moi, et d'ailleurs j'ai vu depuis dans le monde qu'on accepte plus facilement un rôle hideux qu'un rôle grotesque. La haine des autres vous blesse et vous excite, elle vous fait vivre. Le rire, au contraire, vous anéantit et vous écrase.
Bref, sous l'empire d'un sentiment d'orgueil dont j'ai honte aujourd'hui, je me soulevai sur ma patte sanglante, et m'adressant à la Sauterelle que j'aimais:
«Je ne vous demande ni pitié ni récompense, madame, lui dis-je; j'ai fait tout cela parce que...
--Écoutez donc, mes mignonnes aimées, fit la Sauterelle; mais il parle, il parle fort bien, et, si je ne me trompe, il a des dents. Oh! l'intéressante horreur! Ne vous approchez pas trop cependant, c'est plus sûr.
--Parce que..., poursuivis-je d'une voix faible,--je me sentais prêt à m'évanouir,--parce que je... vous aimais.»
Ces simples paroles furent d'un effet irrésistible; toutes les belles filles éclatèrent d'un rire argentin.
«Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c'est très-gentil cela..., ah! ah! ah!..., mon brave, d'aimer ses sembla..., ah! ah!..., ses semblables.» Ce dernier mot redoubla l'hilarité générale qui, au bout d'un instant, devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de joie, se prirent par la patte et dansèrent en rond autour de moi. De temps en temps elles s'arrêtaient toutes et s'écriaient en riant de bon cœur: «Salut l'amoureux, salut! votre servante, cœur sensible!»
Elles se sont bien amusées ce jour-là. Après tout elles avaient obéi à leur nature et moi j'étais sorti de la mienne. J'avais fait preuve d'idiotisme et de vanité; au moins ce fut l'opinion que m'exprima mon ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui.
A partir de ce moment-là, je devins sombre et je pris les habitudes qu'ont tous ceux de notre espèce: je ne sortis plus guère que la nuit, je perdis la vue de toutes les belles choses qui m'avaient tant charmé, car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi des êtres heureux! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner de temps en temps une de leurs heures joyeuses pour distribuer aux pauvres diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le demande! et comme la laideur s'effacerait peu à peu! car ce qui rend laid c'est la souffrance; mais je me trompe peut-être, mettons que je n'ai rien dit.
Peu à peu mes yeux s'habituèrent à distinguer dans l'obscurité. Plantes et gens, tout le monde dormait, l'air était frais et pur, le silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose étrange, ne m'ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être m'ont-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger; le fait est que je ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler au bonheur. Je jouissais d'être calme et aussi de pouvoir regarder en face sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens qu'un soir...--j'écris au courant de la plume et je raconte ici mes impressions à mesure qu'elles me viennent à l'esprit,--je me souviens que, cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques mois, j'aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près d'un gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur? qu'on me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses cheveux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue, les yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d'or qu'elle avait dans les mains.
Le gros homme, l'air assuré, le gilet gonflé, le bec en l'air, la voix ronflante et le chapeau de travers, lui disait: «Accepte, mon enfant, en souvenir de moi, car je t'aime.» Et il entoura la taille de la chère petite de son gros bras impertinent.
«C'est donc bien sûr que vous m'aimez? fit-elle en regardant toujours la chaîne.
--Je t'adore, ma belle, sur l'honneur;--il mit la main dans son gousset--et toi, ne m'aimes-tu pas?
--Mais si, fit-elle tout bas avec une grâce angélique,--elle se passa la chaîne au cou.
--En vérité, tu m'aimes? et pourquoi m'aimes-tu, voyons, te rends-tu compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m'aimes-tu?
--Mais, dame, parce que...--elle souriait avec une finesse extrême et rougissait un peu,--parce que... vous... êtes joli garçon.»
[Illustration]
En ce moment, m'ayant aperçu, elle ne put retenir un éclat de rire dont je ne compris pas le sens, mais qui bien certainement ne s'adressait pas qu'à moi.
«Tenez, voyez ce Crapaud; c'est donc la nuit qu'ils prennent du bon temps?
--Quelle bête hideuse!» fit l'Homme. Et de sa botte il m'envoya bien loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines où j'étais tombé, je pensais: «Eh! mon Dieu, si j'avais seulement une chaîne d'or à donner à quelqu'un!» Et j'ajoutais, sachant qu'il n'y avait là personne pour rire de ma folie: «Ne suis-je pas riche aussi? n'ai-je pas, sous mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d'amour, de poésie? Si l'on me laissait aimer, comme j'aimerais!»
«Mais fou que tu es, m'écriai-je tout à coup en m'adressant à moi-même, qui te dit que tu ne t'es point trompé, que tu n'as pas fait fausse route en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pouvaient pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l'ami. Parce qu'un grand poëte au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes et tes chagrins, tu ne vois dans l'univers qu'une victime qui est toi. Sois plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, et tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi.»
Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. «Pourquoi vivre à part, me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte infortuné et regarde à l'œil nu, mon cher.»
A partir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes aussi; je fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se réunissaient d'ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable enfant qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre cousine à la mode de Bretagne. C'était la belle-fille du second mari de la sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je demandai sa main et je l'obtins, quoique son père ne fût pas partisan des mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il raison; j'ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus diverses. Quoi qu'il en soit, j'épousai ma cousine. J'aurais bien envie de vous faire son portrait, et tout autre que moi n'y résisterait peut-être pas, mais je me contiens; rien n'est sot comme de parler des siens. Qu'il suffise de savoir que je la trouvai belle et qu'elle me trouva à son gré. Père de famille,--ma chérie fut d'une fécondité surprenante,--je revins vers le ruisseau qui m'avait vu naître, et je fus tout surpris de trouver dans les souvenirs que j'avais maudits un charme qui me fit pleurer de tendresse.
Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en nous promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient devant nous!
«Oh! que j'aurais voulu te connaître à cette époque-là, me disait-elle, alors que tu étais si malheureux! je t'aurais consolé, mon gros bijou.»
Ah! être appelé mon bijou, c'est la joie suprême.
«Tu es enfant, lui répondais-je; si je t'avais connue, je n'aurais pas été malheureux.»
Je souriais de bon cœur et je l'embrassais au front.
Il faut vous dire maintenant, quoiqu'il soit un peu niais de parler tant de soi, il faut vous dire que j'ai gagné beaucoup en prenant des années; j'ai acquis un embonpoint qui ne m'est point défavorable; mon regard en outre a plus de..., ma démarche aussi... Enfin je ne suis plus laid. Parole d'honneur, demandez à ma femme!
C'est mon pauvre beau-père qui n'embellit pas! Seigneur!
UN VIEUX CRAPAUD.
Pour avoir mis les points et les virgules,
GUSTAVE DROZ.
[Illustration]
LE PREMIER
FEUILLETON
DE PISTOLET
MON CHER MAÎTRE,
VOUS devez être inquiet, surtout par ce temps de grandes chaleurs, quand toutes les murailles sont chargées de cris de: Mort aux Caniches! de m'avoir vu sortir hier au soir sans muselière, sans collier et sans vous. Véritablement je serais tout à fait un ingrat, si je n'avais pas été poussé hors de la maison par ce je ne sais quoi d'irrésistible et de tout-puissant dont vous parlez si souvent dans vos conversations littéraires. Rappelez-vous d'ailleurs que, le jour de mon escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns et les autres, à propos d'art, de poésie, de Boileau, d'Aristote et des cinq unités.
J'avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment du monde, comme si j'eusse entendu quelqu'un venir à la porte, je n'ai pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis, un seul instant de cette savante dissertation. Je n'ai pu obtenir ni une caresse ni un coup d'œil; j'ai même été rudoyé lorsque j'ai sauté sur vos genoux, à l'instant même où vous disiez que les anciens étaient toujours... les anciens. Bref, vous étiez très-désagréable ce soir-là: moi, j'étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis, j'avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, j'ai pris mon parti bien vite; et comme j'avais trouvé sur votre table une belle loge d'avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de l'éclat des lustres, et dans laquelle on n'attendait plus que vous... et moi.
Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences de cette assemblée, d'abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que deviendriez-vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre tâche et votre papier de chaque jour, si vous n'aviez pas sous la main les festons et les astragales de l'art dramatique? Oui-da! je serais un ingrat de venir m'emparer de vos domaines! Et d'ailleurs, à quoi vous servirait, à vous qui vivez de l'analyse, la plus splendide analyse? Vous avez une de ces imaginations savantes, c'est-à-dire blasées, qui ne racontent jamais mieux que ce qu'elles n'ont pas vu.
J'arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses qui s'en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s'inclina à mon aspect. La loge s'ouvre avec un empressement plein de respect. Je m'étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur le velours de l'avant-scène, les deux jambes étendues sur un second fauteuil, et dans l'attitude heureuse que vous prenez vous-même effrontément lorsque vous vous dites tout bas: «Bon! nous allons en avoir pour cinq heures d'horloge... cinq longs actes!» Et alors vous froncez le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant que son maître veuille enfin le promener au bois.
Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne me déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés, entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je me prélassais.
J'étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup l'orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les plus gais personnages qui se puissent voir: le bec de la flûte était au bec d'une jeune Oie, un Ane allait pincer de la harpe,--Asinus ad lyram, dirait le poëte,--un Dindon gloussait en mi bémol. Ici Marsyas écorchait Apollon,--hic Marsyas Apollinem.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivers. Quand chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se leva, et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un drame étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié allemand, qui a la prétention d'entrer à l'Institut des Chiens français avant qu'il soit huit jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d'une façon qui m'a paru très-simple et très-commode. Il s'en va d'abord chez le Carlin de M. Scribe lui demander un sujet de drame. Quand il a son sujet de drame, il s'en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu'il en ait: si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au chef-d'œuvre qu'il n'a pas écrit. Du reste, c'est un Animal actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos, qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine, il a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en despote sur les étourneaux de la publicité.
Donc le drame commença. C'était, disait-on, un drame nouveau.
Je vous fais grâce des premières scènes. C'est toujours la même façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents les passions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur: il n'a encore rien imaginé de mieux, pour l'exposition de ses drames, que l'exposition de nos maîtres les Dogues romantiques, les Chiens de berger classiques, les Épagneuls tout disposés à l'intime union du drame, de la tragédie et du roman.
[Illustration]
Voyez-vous, mon maître, on a peut-être eu tort d'ôter à nos poëtes la muselière classique: tout le malheur de la poésie aux grands aspects vient justement de l'absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce à leur muselière, vivaient loin de la foule, des passions mauvaises, des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d'aujourd'hui, fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les immondices de l'histoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés, ils étaient à l'abri de la rage, inexplicable maladie, à l'abri de la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd'hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle! à quels hurlements, à quelles révolutions. Et que vous avez bien raison de dire souvent, dans vos feuilles, que ces novateurs ne sont que plagiaires. Je les entends d'ici, s'écriant en latin: Mort à ceux qui ont dit avant nous ce que nous voulions dire: «Pereant qui ante nos nostra dixerunt!»
Cependant, peu à peu, l'action dramatique allait en s'élargissant, comme on dit aujourd'hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh! si vous saviez combien ce sont là d'odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurez-vous de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups endormis qui regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, à l'œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comédiens et de comédiennes déchirées qui ont passé, sans trop s'en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les tristes créatures, vues du théâtre! et pourtant on ajoute que, hors du théâtre, ils se déchirent pour un gigot de mouton ou pour un cuissot de cheval. Mais j'oublie que la vie publique devrait être murée: donc je reviens à mon analyse par un détour.
Autant que j'ai pu comprendre le nouveau drame (il est écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l'allemand anglaisé qu'au français,) il s'agissait, et ceci est le comble de l'abomination, de nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor. Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle Zémire appartient tout simplement à la reine d'Espagne. Elle porte un collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est traînée par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l'Opéra; en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille de Max, et qui compte parmi ses aïeux l'illustre, le célèbre, le royal César, frère de Laridon, Zémire est, après la reine d'Espagne, la seconde reine de l'Escurial!
Mais, d'autre part, dans les arrière-cuisines du château, et dans la roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en pensant tout bas à Zémire. Il chante:
Belle Zémire, ô vous, blanche comme l'hermine! O mon bel ange à l'œil si doux! Quand donc à la fin prendrez-vous En pitié mon amour, au fond de la cuisine?
Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine, Et moi, vil marmiton, Je tourne tout le jour dans ma noire prison. Zémire, oh! tirez-moi de peine!
Laissez tomber, Madame, un regard favorable, Sur mon respect, sur mon amour. Ainsi l'astre à la fleur du soir est secourable Du haut de l'éternel séjour.
Je vous assure, maître, que ces vers improvisés à la pâle clarté de la lampe furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent que cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces mots: cuisine, marmiton, accolés aux fleurs, à l'astre, à l'éternel séjour, comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et même j'ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l'aide de Martin-Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m'en direz de bonnes nouvelles:
Du haut de l'éternel séjour.
Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements de chaque jour, en prose: «Zémire, Zémire, viens, dit-il; viens, mon âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la poussière en marchant!» Ainsi déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brûlante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus vite.
Il faut vous dire que, dans le palais de l'Escurial, se tient le féroce Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier de sa position dans le monde, l'ami intime des Chevaux de M. le comte et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre plaisir. C'est un gentilhomme d'une belle robe et d'une belle souche, mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.
Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l'a même flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n'a répondu que par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu'il a tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n'a rien oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d'un œil amoureux la niche de sa maîtresse: «Azor, lui dit le Danois, suivez-moi!» Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Il mène Azor au bord de l'étang voisin, il lui ordonne de se jeter à l'eau et d'y rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà qui se plonge dans les eaux bienfaisantes; l'eau emporte avec elle toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l'eau limpide, Azor se roule avec délices sur l'herbe odorante; il imprègne sa robe de l'odeur des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre. C'en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse; son jeune cœur se dilate à l'aise dans sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse;--il s'enivre, en un mot, d'espérance et d'amour. L'avenir lui est ouvert. Il n'est rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu'il est, et il semble dire en grognant: «Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu me le payeras, mon cher!»
Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être même un peu vieux. Mais il a de l'énergie, il a de la passion, il a du chic, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.
[Illustration]
Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c'est la scène où Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt d'Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues oreilles sont baissées vers la terre; sa démarche annonce la tristesse et les angoisses de son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l'amoureux, Azor tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-même! Est-ce bien lui? n'est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! ô pitié! terreur! Mais aussi, ô joie! ô délire! ô cher Azor! Rien qu'à se voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s'aiment, ils s'adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute chose. Qui dirait à celle-là: «Vous êtes assise sur un des plus grands trônes de l'univers,» elle répondrait: «Que m'importe?» Qui dirait à celui-ci: «Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche,» il vous montrerait les dents. O belles heures poétiques! charmants délires de la passion! grandeurs et misères de l'amour! et pour finir toutes mes exclamations, vanité des vanités!
Sachez en effet qu'à la porte il y a un gond, à la serrure une clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil un Chien, à plus forte raison à la lampe il n'y a pas mèche, et dans la forêt d'Aranjuez il y a le terrible Danois qui regarde nos deux amants de loin. «Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien, tremblez, tremblez, misérables!» Ainsi parlant, et quand Zémire est rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle avec des croquignoles dans les mains et des tendresses plein le regard, le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. «Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l'ordonne, il le faut, Zémire te verra, non pas dans ta beauté d'emprunt, non pas lisse et peigné comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de marmiton que tu es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu'elle sache bien la conduite de Zémire.
[Illustration]
Ainsi jappe, ainsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a soulevées. Il n'y avait pas dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Merles, de Serpents, d'Animaux siffleurs, pour siffler ce misérable Danois. Toujours est-il que le pauvre Azor, naguère si beau, arrive tout souillé aux pieds de sa maîtresse; et là, devant le tormenteur, un affreux Héron au long bec emmanché d'un long cou, qui le regarde de toute sa hauteur, Azor déclare à Zémire qu'il n'est, en résultat, qu'un vil marmiton, qu'il sortait du bain, l'autre jour, quand il l'a rencontrée, et que c'était le premier bain qu'il prenait de sa vie. Maître, que vous dirai-je? A cet affreux récit, voilà Zémire qui se jette aux pieds d'Azor. «Oh! lui dit-elle, que j'ai de joie de t'aimer dans cette vile condition! que je suis fière de te faire le sacrifice de mon orgueil! Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma patte: je te la donne à la face de l'univers!» A cette scène touchante, mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle: le Blaireau, le petit-maître des balcons, s'efforçait en vain de retenir ses larmes; le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne pas pleurer; la Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Coq, sur ses ergots, voulut appeler en duel le traître de mélodrame. Ce n'étaient, du parterre à la première galerie, que gémissements, grincements, évanouissements: on se serait cru dans une salle peuplée d'êtres humains.
[Illustration]
Ici finit le quatrième acte.
[Illustration]
Vous dirai-je maintenant le cinquième acte? Je ne crois pas que j'y sois obligé, mon maître: car enfin je ne crois pas que ce soit à moi, votre Chien, d'usurper les droits de votre critique. Qu'il vous suffise de savoir qu'à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres, comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de Loup, le poignard à la main; il surprenait en adultère la Tigresse avec un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s'il les poignardait avec férocité!
Il paraît que la douce Zémire, une fois mariée, était devenue une Tigresse; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m'a dit que c'était une vieille histoire d'un Chien de basse-cour nommé Othello.
Après le cinquième acte, tout rempli de crimes, de meurtres, de coups de poignard, de sang répandu, la toile s'est baissée, en attendant la petite pièce, jouée par des Souris blanches et un gros Porc-Épic qui fait beaucoup rire, rien qu'à se laisser voir.
Le drame accompli, la salle entière s'est remise de son émotion. Les larmes ont été essuyées; les Panthères ont relevé leurs petites moustaches; les Lionnes ont passé leurs ongles rosés dans leur crinière; chacun a songé à sa voisine, le Lièvre à Jeanne la Lapine, l'Escargot au Papillon, le Ver à soie à la Femme du Hanneton, le Coucou à tous et à chacun. D'empressés Ouistitis, la queue relevée au-dessus de la tête, ont apporté à qui en voulait toutes sortes de friandises que l'assemblée a grignotées du bout des dents. Pour moi, j'ai fait comme vous faites aux grands jours de premières représentations; je suis sorti en toute hâte, d'un air mystérieux et comme un Animal de bon sens qui en sait plus long qu'il ne veut en dire. D'un air calme, posé, sentencieux, je suis allé me promener dans la basse-cour qui est le foyer du théâtre; et dans cette basse-cour j'ai rencontré toutes sortes de grands juges des belles choses, qui se promenaient d'un air rogue et pédant; celui-ci avait le dard des Abeilles, celui-là le bec du Cormoran; le Perroquet répétait ce qu'il avait entendu dire, et le Corbeau guettait sa proie; il y avait des Lions qui faisaient limer leurs dents par l'ingénue et la grande coquette; des Tigres qui battaient l'air de leur queue sans faire de mal à personne. A cette vue, je me suis rappelé ce que dit le seul historien des Animaux, notre Molière et notre la Bruyère tout à la fois, le seul qui ait accompli dignement cette noble tâche, et, par Cerbère! pourquoi donc y revenir quand ce grand Homme a dit tout ce qui nous concerne:
D'Animaux malfaisants c'était un méchant plat?
[Illustration]
Aussi chacun les évitait; ou bien, si quelques-uns les saluaient, c'était en faisant la grimace; quand ils donnaient des poignées de patte, ils retiraient leurs griffes toutes sanglantes; leurs baisers ressemblaient à des morsures. Mais leur dent était saine, et le mal que faisait leur griffe était bientôt guéri.
Bonjour. Je dois vous dire que lorsque j'ai dit que vous m'apparteniez, j'ai été admis dans les coulisses, où j'ai pu voir toutes ces petites Chattes se graissant le museau de leur mieux: celle-ci montrant ses dents qui sont blanches, celle-là cachant ses dents qui sont noires; l'une miaulant d'un ton si doux! l'autre se pourléchant d'un air tout riant! Les unes et les autres, elles m'ont fait patte de velours, elles m'ont accueilli de leur ronron le plus câlin. Bref, on a parlé du beau temps, de l'aurore, du soleil levant, de la rosée qui sème les perles, et tout d'un coup, ces dames, chaudement enveloppées dans leurs fourrures, ont résolu d'aller voir lever le soleil. Ainsi ont-elles fait. J'ai voulu faire comme tout le monde: je suis allé à Montmorency avec deux Lévriers de mes amis, un jeune Faon du Conservatoire et une jeune Biche timide qui doit débuter la semaine prochaine dans les Volnys et les Plessis.
Nous sommes logés, les uns et les autres, d'une façon très-hospitalière à l'hôtel du Lion d'or. Je dicte cette lettre à la hâte à un Mouton de la forêt de Montmorency, où il exerce le métier d'écrivain public. Ma lettre vous sera portée à vol de Corbeau, et j'y mets ma griffe, ne sachant pas écrire, en ma qualité d'apprenti du feuilleton.
Montmorency, sous le signe de l'Écrevisse.
PISTOLET, frère de Carabine.
P. S.--Bien des choses à Louis, notre valet de chambre, ainsi qu'au petit Chat que je trouve un peu rouge; mais des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer. Je ne serais pas fâché que les Serins eussent couvé tous leurs œufs à mon retour.
Pour copie conforme,
J. JANIN.
[Illustration]
Hélas! cette excursion galante du pauvre feuilletoniste en herbe devait être la dernière. Pistolet, malgré son nom, n'était pas né pour mener de front tant de travaux et de tristesses dont se compose la vie littéraire. C'était tout simplement un charmant et bondissant Épagneul, plein de joie, qui ne vivait que pour être un brave Chien, libre de tout préjugé. Il avait en horreur les fureurs de l'amour-propre et les divisions intestines du peuple dramatique. Il était né, non pas pour critiquer toutes choses, mais pour jouir de toutes choses. Rien ne lui déplaisait comme de rechercher les faux jappements dans un concert, les fausses notes dans une voix de son espèce, les fausses couleurs dans le plumage, les faux bonds dans le Cerf qui s'enfuit à travers le bois. Il trouvait beau tout ce qui était la vie, le mouvement, le monde extérieur. Il aimait les Animaux en frères, parce qu'il était leur égal en force, en bonté, en beauté, en courage. Il aimait les Hommes tels qu'ils étaient, parce qu'il n'en avait jamais reçu que bon accueil, bons petits soins, bons offices et croquignoles... Hélas! à l'heure où tout semblait lui réussir, l'ennui le prit à la gorge... Il est mort en disant, lui aussi: J'avais pourtant quelque chose là! Or, ce quelque chose qu'il avait là, c'étaient les nobles instincts du chasseur, c'était le nez du Limier qui fait lever la Bête fauve, c'était l'ardeur vigilante du Chien courant, c'était la patiente ardeur du Chien d'arrêt, c'étaient tous les bonheurs de la chasse aux jours de l'automne. Tels étaient les instincts du noble Animal; mais, contrairement au vœu de la nature, de ce chasseur on a fait un faiseur de feuilletons, de ce Nemrod on a fait un abbé Geoffroy.
Un monument d'une grande simplicité sera élevé aux frais des amis du critique novice.--On souscrit ici.--Jusqu'à présent, nous n'avons même pas reçu cinquante centimes pour contribuer à l'érection de ce monument funèbre. Quoi d'étonnant? Notre ami Pistolet avait loué tout le monde, il n'avait blessé personne; il avait si peu d'ennemis et tant d'amis!
Mais ce qui coûte moins cher que le tombeau le plus modeste, ce sont des vers funèbres. Voici un petit distique improvisé sur feu Pistolet par un poëte de ce temps-ci, M. Deyeux, qui l'a pleuré comme écrivain et comme chasseur:
La chasse est tout à fait l'image de notre âge Où tous les orgueilleux ne font que du tapage.
--NOTE DE L'ÉDITEUR.--
[Illustration]
LE
RAT PHILOSOPHE
OU
VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PEPIE
(SANCHO PANÇA.)
[Illustration]
PERSONNAGES:
RONGE-MAILLE, Rat à barbe grise. BABOLIN, donneur d'eau bénite.
TROTTE-MENU, jeune Rat, pupille de TOINON, fille de Babolin. Ronge-Maille. UNE VOIX.
Le théâtre représente une salle à manger modestement meublée.
SCÈNE PREMIÈRE.
RONGE-MAILLE, seul. Il va, vient, et paraît fort affairé.
MON pupille Trotte-Menu va venir partager mon dîner; faisons en sorte qu'il n'ait pas lieu de se repentir d'avoir accepté l'invitation de son vieux tuteur... (Flairant un morceau de fromage qu'il vient de trouver sous la table.) Voilà un vieux chester dont le parfum ferait revenir un mort... nous verrons ce qu'en dira mon pupille... Il n'y fera peut-être pas attention seulement. Ces Rats de la jeune génération sont si singuliers! ils n'aiment rien, ne se plaisent à rien, ne se dérident jamais... Oh! de mon temps, nous étions moins atrabilaires; nous prenions le temps comme il venait... Aujourd'hui nous mangions du blé, demain nous rongions du bois: bois et blé, tout nous allait. Maintenant ça n'est plus de même, on n'est jamais content... eût-on des noix et du lard sur la planche, on se lamenterait encore... Quelle étrange monomanie!... Décidément mon pupille se fait bien attendre... Est-ce qu'il lui serait arrivé malheur?
SCÈNE II.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, paraissant à la fenêtre.
Tuteur, peut-on entrer?
RONGE-MAILLE.
Quoi! par la fenêtre? Ne pouvais-tu faire comme tout le monde et passer sous la porte? Mais j'oubliais que, vous autres Rats de la jeune Raterie, vous ne faites rien comme personne... Les portes! c'est bon pour le Rat vulgaire, n'est-il pas vrai?... Allons, jouons des mâchoires!... il y a longtemps que le festin est prêt...
TROTTE-MENU, d'un ton mélancolique.
Si, au lieu de me glisser sous la porte, j'ai été obligé de faire un long détour et d'arriver par les toits, la faute n'en est pas à moi, tuteur!...
RONGE-MAILLE, riant.
Ni à moi, que je sache... (Il le sert.) Un peu de cette noix grillée; elle est parfaite...
TROTTE-MENU, de plus en plus sombre.
La faute en est au destin!...
RONGE-MAILLE.
Encore ce satané destin!... Tu ne peux donc pas le laisser tranquille?
TROTTE-MENU.
C'est que lui, tuteur, ne se lasse pas de nous persécuter... N'est-ce pas lui qui a bouché le jour que vous aviez pratiqué au bas de cette porte, afin que vos parents et amis pussent plus facilement vous rendre visite?
RONGE-MAILLE.
Et tu crois que c'est le destin qui a bouché ce trou?
TROTTE-MENU.
Et qui serait-ce donc, tuteur?
RONGE-MAILLE.
C'est Toinon!... (Il le sert.) Ce lard est délicieux... Il n'y a vraiment que Toinon pour avoir de si bon lard...
TROTTE-MENU.
Quelle est cette Toinon, tuteur?
RONGE-MAILLE.
La maîtresse de céans, la fille à Babolin, le plus charmant museau de femme!... et travailleuse!... En voilà une qui mord joliment au ravaudage! elle tire des points du matin au soir...
[Illustration]
TROTTE-MENU.
Et quel intérêt si puissant cette Toinon avait-elle à condamner le passage par où j'ai l'habitude de m'introduire?
RONGE-MAILLE, riant.
Quel intérêt? Tu es ravissant, ma parole d'honneur!... Goûte donc ce chester, il embaume... Quel intérêt? mais celui de ses jambes... c'est là toute l'histoire... Elle n'aime pas les vents coulis, Toinon!... Du reste, fille charmante qui fait des miettes en mangeant et laisse toujours le buffet ouvert... Ça sera une excellente femme de ménage; je veux la marier...
TROTTE-MENU, avec amertume.
Vous?
RONGE-MAILLE, avec bonhomie.
Oui, moi! je veux la marier à un garçon qu'elle aime... Il me convient de faire le bonheur de ces deux pauvres enfants... qui peut m'en empêcher?
TROTTE-MENU, exalté.
Mais vous ne pensez ni à ce que vous dites, ni à ce que vous êtes, ô tuteur! Vous parlez de faire le bonheur d'un jeune Homme et d'une jeune Fille, vous?
RONGE-MAILLE.
Eh bien! après?
TROTTE-MENU, avec mépris.
Un Rat!...
RONGE-MAILLE.
Et un Rat qui est fier de l'être!... Croqueras-tu ce brin de sucre, ou rongeras-tu cette queue de poire?
TROTTE-MENU.
Merci, je n'ai plus faim... (Avec amertume.) Fier d'être le dernier des Animaux! Ah! je n'en suis pas fier, moi!...
RONGE-MAILLE.
Le dernier des Animaux!... Il y a bien des choses à dire là-dessus... Promenons-nous un peu, ça nous fera faire la digestion. (Ils trottinent en causant.)
TROTTE-MENU.
Bien des choses! Et lesquelles? Des sophismes, des paradoxes!... Ne pas vouloir reconnaître que le Rat est le plus misérable de tous les Animaux, c'est fermer les yeux à la lumière! Mais les Hommes, les Hommes eux-mêmes (Animaux qui, bien qu'on médise d'eux, ont tout autant de lumières que nous), ne proclament-ils pas ce qu'il y a de petitesse et de dégradation dans la condition que la nature nous a faite, eux qui, pour exprimer l'excessive misère, nous prennent, nous autres Rats, pour termes d'une odieuse comparaison?...
RONGE-MAILLE.
Parce qu'ils disent: «Gueux comme un Rat!» Peuh! qu'est-ce que ça prouve? Gueuserie ne signifie pas malheur. As-tu jamais rien grignoté de Béranger, toi?
TROTTE-MENU.
Jamais!
RONGE-MAILLE.
Au fait, tu ne peux pas le connaître... Ça reste si peu en magasin, ces sortes de livres-là, que c'est à peine si on a le temps de les effleurer... Ah! autrefois c'était plus agréable! Chaque fois que messieurs de la justice pouvaient mettre la main sur une édition de ce gaillard-là, ils la fourraient dans des greniers d'où elle ne sortait plus... C'est alors que nous nous en donnions à la joie de notre cœur!... Les chansons de Béranger!... mais on ne les mangeait pas, on les dévorait!... De 1827 à 1830 je n'ai vécu que de cela: aussi je me portais!...
TROTTE-MENU.
Et que chantent ces chansons, s'il vous plaît?
RONGE-MAILLE.
Elles chantent que les gueux,--ou, si tu aimes mieux, les Rats,--ont en partage la probité, l'esprit et le bonheur: rien que cela!
TROTTE-MENU.
Paradoxe!... Ces chansons-là n'empêcheront ni les gueux ni les Rats de mourir de faim...
RONGE-MAILLE.
Qui est-ce qui a l'habitude de mourir de faim? Est-ce toi? Es-tu mort hier? Meurs-tu aujourd'hui?
TROTTE-MENU, à part, d'un ton profondément mystérieux.
Qui sait? (Haut.) Si je ne meurs pas, moi, d'autres meurent. Ne vous souvient-il plus de Ratapon et de sa nombreuse famille? Il y avait plusieurs jours que lui et les siens souffraient de la faim; par un beau matin, ils prirent leur courage à deux pattes, et s'en allèrent implorer l'obligeance d'un de leurs voisins, un Cochon gros et gras, dont l'étable regorgeait de glands, d'orge et de légumes. Eh bien! qu'arriva-t-il de cette démarche?
RONGE-MAILLE, impatienté.
Mon Dieu! je le sais aussi bien que toi, ce qui arriva... Réveillé par leurs gémissements, monseigneur le Cochon parut à la fenêtre de son étable et leur dit d'un ton bourru: «Quel est ce bruit et que veut cette canaille?--La charité, s'il vous plaît, monseigneur! répondirent-ils tous à la fois.--Allez au diable! repartit le Cochon, je n'ai pas de trop pour moi.»
[Illustration]
TROTTE-MENU, plus lugubre que jamais.
Et puis, le lendemain, le cadavre de Ratapon et des siens jonchaient la campagne... le désespoir et la faim les avaient tués!...
RONGE-MAILLE.
Le désespoir et la faim?... Ne fais donc pas de poésie... c'est la mort-aux-rats que tu veux dire. Ils ont eu la mauvaise chance de tomber sur des boulettes d'arsenic; ils les ont gloutonnement, imprudemment avalées: ils en sont morts. Quoi de plus simple?
TROTTE-MENU, avec ironie.
Quoi de plus simple, en effet que la mort? N'est-ce pas notre lot, à nous, à nous que menacent sans cesse et les Chats, et le poison, et les piéges, et les appâts!
RONGE-MAILLE.
Ce qui ne nous empêche pas de vivre...
TROTTE-MENU.
Oui, si c'est vivre que souffrir mille morts!
RONGE-MAILLE.
Mille valent mieux qu'une, quand ces mille ne tuent pas.
TROTTE-MENU.
Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de cœur ne veut pas d'une vie qui est une torture de tous les instants, et il la rejette!...
RONGE-MAILLE.
Ah! tu donnes dans le suicide?... C'est une folie comme une autre; seulement elle est peu gaie.
TROTTE-MENU, gravement.
Ne plaisantez pas, tuteur; je parle sérieusement: cette vie de périls et de privations me fatigue, et j'y renonce...
[Illustration]
RONGE-MAILLE.
Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n'est pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts d'heure... J'ai vu plus d'une fois l'ennemi face à face, et je n'en suis pas mort. Les piéges des Hommes ne sont pas si habilement combinés qu'on ne puisse s'y soustraire; la griffe des Chats n'est pas toujours mortelle. Ah! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais de lui comment, à force de patience et de résolution, on se tire des situations les plus difficiles! J'étais bien jeune encore, quand un jour l'appât d'un morceau de lard le fit tomber dans un de ces traquenards vulgairement connus sous le nom de souricières. Tous réunis autour de sa prison, nous imitions notre pauvre mère, nous ne songions qu'à verser des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui, toujours calme, toujours grand, même dans le malheur, il nous dit: «Ne pleurez pas, agissez!... Peut-être, à quelques pas d'ici, l'ennemi veille dans l'ombre... Essayons de lui échapper... Plus d'une fois j'ai curieusement observé la construction de ces piéges inventés par la perversité humaine; et, si je ne me trompe, il n'est pas impossible d'en sortir. Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache à ce que la science nomme un levier.» Mon père était un Rat de bibliothèque; il savait de tout un peu. «On prétend qu'avec un levier et un point d'appui on soulèverait le monde; si avec ce levier on peut sauver un père de famille, ça sera bien plus beau! Grimpez donc sur le toit de ma prison, et tous, réunissant vos efforts, suspendez-vous à ce levier: bientôt je serai libre.» Ses ordres sont exécutés; la porte fatale se rouvre; mon père nous est rendu, et déjà nous allions fuir, lorsque, d'un bond terrible, un affreux Matou s'élance au milieu de nous. «Partez!» nous crie mon père, dont rien ne peut ébranler le courage; et voilà que seul il tient tête à ce terrible adversaire. Noble lutte! il y reçut force égratignures, même y perdit la queue, mais n'y laissa pas la vie. Peu d'instants après, il avait regagné notre trou domestique; et pendant que nous léchions le sang de ses blessures, il nous disait en souriant: «Voyez-vous, mes enfants, il en est du péril comme des Bâtons flottants:
«De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.»
TROTTE-MENU, avec aplomb.
Oh! le péril ne m'effraye pas; je n'ai peur de rien.
En ce moment, on entend au dehors frapper trois coups dans les mains. Trotte-Menu veut fuir, Ronge-Maille l'arrête.
RONGE-MAILLE.
Tu n'as pas peur; cependant tu commences toujours par te sauver... Mais rassure-toi; je connais ce signal... c'est l'amoureux de Toinon qui l'appelle... Nous pouvons rester là. Les amoureux ne sont dangereux pour personne: ils ne pensent qu'à eux.
SCÈNE III.
LES MÊMES, TOINON, UNE VOIX au dehors.
TOINON. Elle a doucement ouvert la porte de sa chambre, marche sur la pointe du pied et va vers la fenêtre.
Quoi! c'est vous, Paul? Quelle imprudence!... Si mon père rentrait!...
LA VOIX.
Ma foi, voilà deux jours que je ne vous ai vue, et je n'y tenais plus... Est-ce que le père Babolin est toujours en colère contre moi?...
TOINON.
Plus que jamais... Il veut vous intenter un procès...
LA VOIX.
Comment, un procès? à propos de la maison de feu mon cousin Michonnet?
TOINON.
Justement.
LA VOIX.
Mais puisque le cousin Michonnet me l'a léguée par testament, elle est bien à moi, cette maison!
TOINON.
Mon père aussi a un testament, et il dit que le vôtre n'est pas le bon.
LA VOIX.
C'est-à-dire que c'est le sien qui est mauvais... Au fait, qu'il nous marie, et la maison sera aussi bien à lui qu'à moi.
TOINON.
Ah! bien oui! il ne veut plus entendre parler de mariage... Il dit qu'il vous déteste, et qu'il vaut mieux que je reste fille toute ma vie que de devenir la Femme d'un Homme aussi méchant que vous...
LA VOIX, d'un ton piteux.
Est-ce que vous êtes de cet avis-là, Toinon?
TOINON.
Hélas!
RONGE-MAILLE, à part.
Voilà un hélas! qui en dit plus qu'il n'est gros!...
LA VOIX.
Ciel!... votre père tourne la rue... Je me sauve!...
TOINON. Elle se retire vivement de la fenêtre.
Pourvu qu'il ne l'ait pas aperçu... C'est pour le coup qu'il ferait un beau tapage! (Elle rentre dans sa chambre.)
SCÈNE IV.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, raillant.
Dites donc, tuteur, il paraît que M. Babolin n'est pas d'accord avec vous sur le mariage de mademoiselle Toinon?...
RONGE-MAILLE, tranquillement.
Qu'est-ce que ça me fait? J'ai décidé ce mariage, il aura lieu.
TROTTE-MENU, de même.
Ah! c'est bien différent!... Du moment que vous avez dit oui, il n'y a plus à dire non, n'est-il pas vrai?
RONGE-MAILLE.
Babolin dira oui.
TROTTE-MENU.
C'est donc une girouette que ce Babolin-là?
RONGE-MAILLE.
Babolin n'est pas une girouette, tant s'en faut... Il est fort obstiné; et quand il a mis quelque chose dans sa tête de Rat, on ne l'en fait pas sortir facilement.
TROTTE-MENU, étonné.
La tête de Rat du père Babolin? Le père de cette jeune fille serait un des nôtres?...
[Illustration]
RONGE-MAILLE.
Pas précisément... c'est ce que les Hommes appellent un Rat d'église... Il est donneur d'eau bénite à la porte de Notre-Dame, et vend aux fidèles les petits cierges que leur piété allume en l'honneur de Dieu et de ses saints...
TROTTE-MENU.
Je connais ça... ce sont des cierges qu'on allume quand la pratique est là, et qu'on éteint quand elle a le dos tourné. (Avec indignation.) Le genre humain, comme le genre animal, n'est que mensonge et déception!...
RONGE-MAILLE.
Allons, allons, tu t'indigneras plus tard... J'entends Babolin, laissons-lui la place libre; car il serait parfaitement capable de nous marcher sur le corps. (Ils disparaissent.)
SCÈNE V.
BABOLIN, seul.
Ah! l'on cause amoureusement par la fenêtre, et cela malgré mes défenses expresses! Me prend-on pour un père de comédie?... Je vais me montrer. (Appelant.) Toinon! Toinon!
SCÈNE VI.
BABOLIN, TOINON.
TOINON.
Me voici, mon père, que voulez-vous?
BABOLIN.
Je veux, mademoiselle, que vous mettiez immédiatement votre châle et votre chapeau et que vous vous prépariez à m'accompagner.
TOINON.
Où cela, mon père?
BABOLIN, avec emphase.
Chez un avoué, mademoiselle!... Je veux apprendre à M. Paul qu'entre lui et nous il n'y a plus rien de commun. Un procès, un bon procès me fera justice des impertinentes prétentions de ce jeune homme. Ah! ce monsieur voudrait dépouiller le père et séduire la fille!...
TOINON.
Mon père!...
BABOLIN, sévèrement.
Taisez-vous, mademoiselle!... Jusqu'à ce jour, j'avais pu croire que le jeune homme ne serait pas assez présomptueux pour lutter avec moi, et qu'il me céderait de bonne grâce cette maison, que je tiens de l'amitié de Michonnet...
TOINON, pleurant.
Mais, mon papa, si M. Michonnet a laissé sa maison à tout le monde, ce n'est pas la faute de M. Paul...
BABOLIN.
Vous êtes une sotte!... M. Paul aimerait à hériter... rien de mieux! c'est un goût fort répandu que celui des héritages... Qu'il fasse valoir ses droits... quant aux miens, ils sont constatés en bonne et due forme, et je vais, aujourd'hui même, déposer entre les mains d'un avoué le testament qui les consacre. Il faut que dès demain le procès soit entamé!... La clef du secrétaire, mademoiselle, donnez-la-moi!... (Toinon lui donne la clef en pleurant.) Et pas d'enfantillage!... Séchons ces larmes et habillons-nous. (Il sort.)
SCÈNE VII.
TOINON, puis RONGE-MAILLE et TROTTE-MENU.
TOINON, mettant son chapeau.
Vilain M. Michonnet, va!... Il avait bien besoin de faire deux testaments!...
TROTTE-MENU à Ronge-Maille.
Je crois, tuteur, que c'est le moment d'exprimer clairement votre volonté... le père Babolin n'a pas l'air de la deviner du tout.
RONGE-MAILLE.
Sois paisible, petit pupille, sois paisible...
SCÈNE VIII.
TOINON, BABOLIN.
BABOLIN, furieux.
Ah çà! il y a donc des Rats ici?... (Trotte-Menu détale, Ronge-Maille le suit.)
TOINON.
Je crois que oui, mon papa; il y en a toujours eu... Qu'ont-ils donc fait?
BABOLIN, de même.
Ce qu'ils ont fait! vous voulez savoir ce qu'ils ont fait?... Eh bien!... (Moment de silence.) vous ne le saurez pas!...
TOINON.
Comme il vous plaira, mon papa.
BABOLIN, se promenant avec agitation.
Qui se serait attendu à cela? Me voilà bien avec mes droits... Où sont-ils, maintenant?... C'est M. Paul qui va se moquer de moi!... (Il s'arrête comme frappé d'une subite inspiration.) Mais si je ne disais rien de ma mésaventure?... si je jouais la clémence? Paul aime ma fille; ma fille aime Paul... si, comme un bon homme que je suis, je cédais à leurs vœux? C'est ça qui me ferait honneur et me donnerait l'air d'un père modèle!... (S'approchant de sa fille, il lui dit d'un ton câlin:) Dis donc, petite Nonnon, ça te chagrine donc bien de ne pas épouser ton Paul?... (Toinon ne répond rien: elle sanglote.) Nonnon, si, au lieu d'aller chez l'avoué, nous allions chez le notaire?...
TOINON, pleurant et riant tout à la fois.
Chez le notaire, mon petit papa?
BABOLIN.
Pour qu'il se hâte de dresser ton contrat de mariage...
TOINON, de même.
Avec qui, mon petit papa?
BABOLIN.
Avec Paul...
TOINON, sautant au cou de Babolin.
Oh! mon petit papa, mon petit papa, que vous êtes bon!... Je n'osais pas vous parler franchement, de peur de vous faire de la peine, mais je crois que si je n'étais pas devenue la femme de Paul, j'en serais morte.
BABOLIN.
Diable! diable! il ne faut pas que tu meures... Allons chez le notaire! (Ils sortent.)
SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
RONGE-MAILLE.
Eh bien! que dis-tu de tout ceci, pupille?
TROTTE-MENU.
Je dis, tuteur, que vous êtes un grand sorcier... Mais ce testament de feu Michonnet, qu'est-il devenu, je vous prie? Vous l'avez donc escamoté?
RONGE-MAILLE.
J'en ai fait mon déjeuner de ce matin! Ainsi, grâce à moi, voilà un procès qui ne s'entame pas et un mariage qui se conclut!... Tu vois qu'en dépit de notre misère et de notre condition de Rats nous pouvons encore faire un peu de bien... Mais à quoi penses-tu, je te prie? te voilà tout rêveur!...
TROTTE-MENU.
Je pense que je viendrai vous voir le lendemain de la noce. Il y aura de fameux rogatons, je veux en goûter...
RONGE-MAILLE.
Tu ne songes donc plus à te suicider?
TROTTE-MENU.
Ma foi non, j'ai changé d'idée... Il me semble que, s'il y a beaucoup de souricières dans ce bas monde, il y a aussi d'excellents morceaux de fromage dont on ne tâte plus dès qu'on est mort...
RONGE-MAILLE.
Ainsi, tu es de l'avis du vieux proverbe:
VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PÉPIE!
ÉDOUARD LEMOINE.
[Illustration]
LES SOUFFRANCES
D'UN SCARABÉE
[Illustration]
VIOLETTE, qui est la Colombe la plus aimable et la plus raisonnable du monde, portait l'autre jour une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou philosophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment.
«C'est, répondit Violette, un cadeau de ma marraine la Pie voleuse. Cela représente un Insecte sur une feuille de pivoine. Au moyen de ce talisman, on a toujours son bon sens; on voit les choses comme elles sont, et non pas à travers les besicles de la mode.»
Le Hibou s'approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la Colombe vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le philosophe de regarder avec toute l'attention qu'il fallait, elle détacha l'épingle et la lui donna.
«Je vous la rendrai demain,» dit l'Oiseau nocturne. L'Insecte me racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si charmante et si sage.
En effet, lorsqu'il fut rentré chez lui, le Hibou mit l'épingle sur sa table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de pivoine. C'était un Scarabée vert qui avait la mine d'un honnête garçon d'Insecte. Il passa une patte sur ses yeux, étendit une aile et puis l'autre; il tourna son nez pointu vers le philosophe d'un air intelligent et amical, et consentit à lui raconter son histoire en ces termes:
Je suis né sur les bords de la Seine, dans un grand jardin qui a reçu son nom d'un temple consacré à la déesse Isis. Il y avait longtemps que les Charançons fossoyeurs avaient mis en terre mes parents, lorsque le sentiment de l'existence me vint à l'ombre d'une Mimosa pigra, la sensitive paresseuse, dont le suc fut mon premier aliment. Une excellente Jardinière m'avait recueilli chez elle. Tandis qu'elle s'en allait aux champs sur ses longues pattes, j'ouvrais mes ailes, et je m'envolais bien loin dans les prés. Mes compagnons étaient des Bêtes simples. Je n'entrais que dans des fleurs sans culture. On me traitait en ami chez les coquelicots, où régnaient la franchise et le laisser aller. Comme j'étais déjà grand garçon, je cherchais les roses buissonnières, et je poursuivais les Abeilles laborieuses, qui abandonnaient un moment leurs ménages pour rire avec moi. Hélas! ce beau temps a passé comme un rêve! Le besoin de l'inconnu me dévora bientôt et me fit prendre en dégoût les mœurs paisibles de la campagne.
[Illustration: Un Hibou philosophe et Oiseau de Lettres.]
L'envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. Il y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui habitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l'effroi de la bonne Jardinière, je me fis conduire dans la retraite de ce magicien. Le Capricorne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il me reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses antennes, il s'écria en regardant le creux de ma patte:
«Oh! oh! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions échappé d'une ancienne collection? Que diable viens-tu faire dans ce jardin? Tu n'y seras pas à la noce, mon ami.
--Monsieur le Capricorne, répondis-je, si je suis une bête de génie, vous pouvez me l'apprendre; cela ne me fera pas de peine. Si je dois jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m'y résigner.
--Voyez-vous cela! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volontiers un don Juan Papillon; tu consentirais à goûter de l'ambroisie des dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu déroberais le feu céleste comme Prométhée, au risque d'être mangé par un Vautour! Tu n'es pas dégoûté! Mais rassure-toi; il n'est pas besoin de tout cela pour être mal à l'aise dans le printemps où nous vivons. Tu n'es qu'un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens commun. C'est bien suffisant. Ah! tu t'avises de vouloir distinguer le vrai du faux et l'or du clinquant! tu refuses absolument de croire que les vessies sont des lanternes! Eh bien, mon garçon, tu feras de la belle besogne dans ce pays-ci! Va, ton sort est inévitable: ta vie ne sera qu'une attaque de nerfs.»
Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin d'Isis, où des milliers d'Insectes fourmillaient et se heurtaient dans un air empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon esprit, je me promenais dans les solitudes d'un potager, lorsque je fis la rencontre d'un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l'ombre épaisse d'une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis fleuris et précieux que Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps de madame de Maintenon.
[Illustration: Monsieur le Sorcier, si je suis une Bête de génie, vous pouvez me l'apprendre; cela ne me fera pas de peine.]
«Volontiers, me dit-il: vous avez des devoirs à remplir et des droits à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, là-bas, toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu'on vous y introduise, et vous serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. Vous ferez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du logis. Quand vous aurez prêté une oreille attentive aux balivernes qu'on voudra bien vous dire, on vous régalera d'un peu d'eau chaude, et vous pourrez faire la cour aux Demoiselles. Ayez soin de vous tenir au courant des nouvelles et des méchants propos qu'on débite les uns contre les autres. Il ne s'agit pas de se divertir, mais de paraître content; ni d'être amoureux, mais d'en avoir quelquefois l'apparence. Il n'est pas question d'avoir des opinions, des sentiments, des goûts ou des passions, mais d'offrir à peu près le semblant d'un Insecte qui pourrait dans le fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez pas voler votre bien, et prenez garde à qui vous donnez votre cœur, car on vous trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l'article de vos plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois dans l'année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement et à faire pendant vingt-quatre heures ce qu'il passera par la tête à des Frelons de vous commander.
--Cinq ou six fois l'an! m'écriai-je: mais c'est un énorme impôt!
--La patrie l'exige. Vous êtes averti: allez maintenant, et jouissez de vos priviléges.»
A cette peinture noire de ce qui m'attendait à mes débuts, un Scarabée moins vert et moins intrépide que moi aurait bien pu s'effrayer. La fougue de la jeunesse me réconforta. Je considérai le Rhinocéros comme un vieux Misentome cornu et désabusé dont il ne fallait pas prendre les avis chagrins au pied de la lettre. J'écartai de son discours tout ce qui me semblait menaçant, pour me souvenir de ce qui flattait mon imagination. Des amis me promirent de satisfaire mon désir d'être admis dans cette société délicieuse où l'on buvait de l'eau chaude en causant avec les Demoiselles. Je me liai intimement avec un Hanneton fort répandu dans le monde, et qui voulut bien me servir de guide.
«Venez avec moi, me dit-il un jour. Les arts et la bonne compagnie vous réclament. Je vous mènerai au théâtre et dans les réunions choisies. Venez, venez: je vous promets une soirée agréable.»
Après avoir compté nos écus, nous partîmes ensemble à tire-d'aile.
«Aimez-vous la musique? me demanda le Hanneton tout en voltigeant.
--Oui-da! il y avait dans le jardin où je suis né des Fauvettes d'une grande force.
--Nous avons à vous offrir mieux que cela; je vais vous conduire dans une Académie: ce sera bien le diable si nous n'y entendons pas de bonnes choses.»
Mon compagnon rajusta ses antennes et redressa son col noir pour se présenter à l'entrée d'une vaste fleur d'acanthe. Un Cloporte lui passa deux billets par un petit trou, et nous nous élançâmes dans la salle. La réunion était d'un aspect agréable. Des Paons du jour placés aux avant-scènes, les moustaches cirées, les manchettes retroussées, lorgnaient avec cet air nonchalant que donnent le raffinement de l'esprit et l'habitude des plaisirs recherchés. Des Guêpes élancées, des Demoiselles à pattes fines, formaient des groupes charmants. Quelques innocents Pucerons sortaient leurs têtes carrées par les lucarnes du paradis. Les Mouches noires, arbitres du bon goût, se tenaient en silence au parterre. Tout ce monde paraissait jeune, poli et connaisseur.
«Ce public, dis-je à mon guide, a une mine qui me revient. Il est beau de voir la jeunesse accourir avec cet empressement dans une Académie.
[Illustration]
--Ne vous trompez pas sur le mot, répondit le Hanneton. Les Paons du jour viennent ici pour les Sauterelles du théâtre, qui cachent avec soin leurs fémurs sous une gaze transparente. Les Guêpes viennent pour chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais on fait tout cela en écoutant le meilleur chant du monde. Chut! voici la première Cigale qui commence son grand air.»
J'ouvris mes oreilles à deux battants. La première Cigale, vêtue avec luxe, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de papier peint. L'orchestre accompagnait comme s'il eût assisté aux débuts de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant la prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de me perforer le tympan. Il eût été malhonnête de ne pas écouter lorsqu'on faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau charmant était d'ailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les opéras nouveaux et qui a la vogue depuis nombre d'années. Impossible de ne pas être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu de cette cavatine, par un ingénieux contraste, on introduisit sur la scène trois cents Grillons qui entonnèrent un chœur à faire crouler la salle, et le rideau tomba en attendant de nouvelles merveilles.
Après le tour des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les premières s'étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant les autres s'essoufflèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs jarrets. Apparemment, elles savaient exprimer quantité de choses avec leurs pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le langage vulgaire; sans lui je n'y aurais pas su démêler autre chose que des gambades. Ce spectacle, d'ailleurs, était fort gracieux et j'y prenais un plaisir extrême; mais tout à coup les jolies Sauterelles s'envolèrent et le tapage recommença plus fort qu'auparavant. Je fus pris d'une telle migraine que je ne pus résister au désir de m'élancer dehors, dans la nuit orageuse.
«Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis, dis-je au Hanneton mondain, quand j'eus respiré quelques bouffées d'air. Je vous avais demandé des chansons et je n'ai encore entendu qu'un brillant vacarme. Menez-moi, je vous prie, dans un endroit où l'on ne fasse pas de la musique à grand renfort d'épées et de flambeaux.
--J'ai votre affaire, répondit mon compagnon; suivez-moi, je vais vous conduire en un lieu choisi où l'on ne cultive que le bel art de la musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en distraire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée des quatre parties du monde.»
En trois coups d'ailes, nous volâmes jusqu'aux abords d'une vaste tulipe rouge. Le Cloporte de l'entrée nous donna deux billets, et nous arrivâmes à nos places au moment même où la Cigale adorable entonnait le plus bel air de la pièce. Elle chantait dans une langue inconnue, la plus douce qu'il soit possible d'imaginer. Cette fois, je fus ravi et transporté d'aise; mais quand elle eut fini son morceau, de pauvres Cri-cris sans voix commencèrent à s'égosiller autour d'elle, en sorte que mon plaisir en fut gâté.
«D'où vient cela? demandai-je à mon compagnon. Pourquoi tous les autres rôles de la pièce sont-ils sacrifiés? Est-ce qu'il n'y a dans cet établissement qu'une seule voix et qu'un seul talent?
--Si fait, me répondit le Hanneton, il y a, au contraire, plusieurs gosiers incomparables; mais, pour les entendre, il faut revenir demain. Le jour où la Cigale adorée se montre, on met le premier Grillon dans l'armoire, et le jour où chante le premier Grillon, la Cigale adorée reste dans sa cachette.
--Et pourquoi cette parcimonie de chansons?
--Pour vous obliger à revenir. Si l'on servait à l'auditoire toutes les merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l'entrepreneur.
--Mais il en résulte que l'exécution est pleine de disparates et d'imperfections. Allons ailleurs, et cherchons un endroit où l'on fasse de la musique sans marchander.
--Je vous ai gardé la meilleure pour la dernière. Je vous avertis qu'il faut être connaisseur et avoir l'ouïe délicate et exercée pour goûter ce que vous allez entendre.
--A force de méditation, j'en comprendrai bien quelques petites beautés.
--Je n'en répondrais pas. Moi-même, qui suis initié, il y a des moments où je perds le fil de mes idées. Il faut savoir trouver le fin des choses, comme un gourmet découvre la langue de la Carpe, tandis que le vulgaire s'égare dans les arêtes. Où pensez-vous que soit le mérite d'un morceau de musique instrumentale?
--Pardieu! comme pour tous les morceaux de musique du monde, il est dans le choix d'une mélodie agréable, dans les développements heureux que le compositeur sait lui donner, et dans le travail d'harmonie dont il l'accompagne.
--J'en étais sûr! vous n'y êtes pas du tout, mon cher Scarabée. Ces idées-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme de la musique consiste uniquement aujourd'hui dans la prestesse des pattes de l'exécutant, dans la végétation poilue de l'Insecte qui tape sur l'outil sonore. Le fin de l'harmonie, les délices de la mélodie sont dans le nez de l'Animal qui remue ses articulations sur l'instrument, dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il courbe les nodus de son épine dorsale à l'entour d'un violoncelle, dans le roulement de l'œil au fond de son orbite. Nous allons voir de ces artistes profonds qui donnent à la pensée une forme mystique, et néanmoins très-lucide pour celui qui est initié au langage chromatique des objets, à la vague harmonie des passions et aux rhythmes divers de la nature morte.
--Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, que ces belles affaires pourraient bien n'être pas à ma portée. N'importe: conduisez-moi toujours. Ma curiosité est extrême, et je grille du désir de connaître ces rhythmes que vous venez de me dire.»
Le Hanneton m'introduisit dans le vaste calice d'un Datura fastuosa richement décoré pour un concert instrumental, dans lequel on n'entrait pas sans payer fort cher. Le public en était plus élégant encore que celui de l'Académie.
Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à demi-voix. Elles étaient rangées autour d'un ustensile à queue très-perfectionné, d'où les prodiges d'harmonie annoncés devaient s'élancer bientôt sous les doigts d'un Mille-Pattes fameux. Après s'être fait attendre pendant deux petites heures, les artistes arrivèrent enfin. Le Scolopendre s'assit devant son instrument. Il promena ses regards sur l'auditoire, et un silence profond s'établit aussitôt.
Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute. Ayant ainsi commandé le sérieux et l'attention par cette entrée imposante, le virtuose se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium de l'instrument. Alors commença un adagio lent et vague, d'une mesure insaisissable, et que les fioritures rendaient encore plus confus. Le motif en était pauvre; mais qu'importe la misère d'une étoffe, lorsqu'elle est si chargée de broderies qu'on ne peut plus la voir? Ce n'était d'ailleurs qu'une introduction pour donner un avant-goût du morceau, et comme il y avait force roulements de grosses notes, je pensai qu'il ne s'agissait pas d'un badinage. Cependant ce fut le contraire qui arriva. Le nuage sombre et mystérieux de l'introduction s'ouvrit bientôt, et de son sein jaillit un pont-neuf de ballet, un air de danse tout guilleret qui semblait relever gaiement sa robe des deux mains pour folâtrer sur l'herbe courte. Le petit coquin avait paru subitement comme ces bonshommes qu'on met dans les faux pâtés de carton, et qui sautent au nez de l'imprudent qui découpe. Ce trivial et badin motif avait croupi depuis dix ans dans les jambes des plus vieilles Sauterelles de l'Opéra. On en était rassasié de toutes les façons, mais l'auditoire, flatté de le reconnaître, le salua de la tête comme un ancien ami.
[Illustration: Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute.]
A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations déroula ses anneaux éternels comme un Serpent à sonnettes. Le Scolopendre jouait son air de danse au fin fond des basses du clavecin avec une seule patte, tandis que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux, et puis le motif passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples croches. Ces évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours croissant de l'assemblée. Tout à coup il y eut un temps d'arrêt. Le virtuose compta quelques mesures avec l'air terrible de Thoas s'écriant: «Tremble! ton supplice s'apprête!» Il prit alors son motif innocent par les cheveux; il lui arracha un bras, lui coupa une jambe, lui aplatit le visage, le tordit entre ses doigts au point d'en faire un six-huit d'un simple deux temps qu'il était de naissance; puis il le jeta sur l'enclume fumante de son clavier, et se mit à forger dessus outrageusement avec ses mille pattes. C'était le finale, ou comme qui dirait le bouquet du feu d'artifice.
Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre motif estropié. Il forgea cinq minutes; il forgea dix minutes durant. Et par moments il forgeait si vite, qu'on ne pouvait plus le suivre; puis il forgeait tout à coup si lentement, que l'on restait malgré soi la bouche ouverte et la patte en l'air à attendre qu'il reprît un train plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et il le dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait ce qu'elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir ce Scolopendre forger ainsi, les Cantharides commencèrent à marquer insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de tête; et puis les signes de tête devinrent plus sensibles; et bientôt tout le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éventails des Cantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui témoignait assez le plus haut degré de l'émotion et du plaisir. Les unes avaient l'œil flamboyant, les autres en coulisse, et d'autres encore n'en montraient plus que le blanc; de sorte que ce fut comme une ivresse générale qui ressemblait à de l'épilepsie. Et comme j'échappais à la contagion, je rentrai en moi-même au milieu du bruit et des explosions, tandis que le morceau se terminait par une interminable pétarade de ces accords auxquels on reconnaît la rare fécondité des Scolopendres.
«Oh! disait une Cantharide à sa voisine, puissance de la musique! Mon âme, remplie, harcelée, tiraillée, déchirée, a parcouru les sphères lumineuses du firmament. Elle s'arrête enfin, brisée, éperdue, et retombe à moitié morte dans cette odieuse vie réelle. Je voudrais une glace à la vanille.
--Ah! disait une autre Cantharide en se pâmant d'aise, j'ai monté en quelques minutes l'échelle entière des passions: l'amour, la jalousie, le désespoir, la fureur, j'ai tout souffert en un clin d'œil. Par pitié, de l'air! Ouvrez une fenêtre!
--Eh! murmurait une troisième Cantharide, affreux tyran, harmonie que j'adore et que je redoute, ne peux-tu laisser en paix mon imagination? J'ai vu des bois de citronniers où passaient des Capricornes mouchetés; j'ai vu des convois de Fourmis défiler sous les arceaux noirs d'une cathédrale; j'ai vu des prairies verdoyantes où de jeunes Charpentiers gravaient leurs chiffres sur l'écorce des bouleaux; j'ai vu des Blattes qui dévoraient un pain de sucre; j'ai vu des feuillages d'un vert très-sombre dans lesquels s'enfonçait un beau Papillon, qui se transformait subitement en Araignée pour s'évanouir au fond d'une caverne obscure.
--Aïe! hélas! holà! criait une Cantharide d'un âge mûr; quelle ivresse! quelles délices! quel bonheur! quel génie! Ce Scolopendre est immense!»
Je me tournai vers un gros Taon qui me parut avoir du bon sens, et je lui demandai timidement si ce n'était pas par ignorance que je n'avais su rien voir de toutes les merveilles qu'on débitait sur le pont-neuf varié que nous venions d'écouter.
«Imprudent! répondit le Taon en m'entraînant dans un coin; si on vous entendait, vous seriez déchiré par les Cantharides. Il faut bien que tous les prodiges dont on parle soient en effet dans cet effroyable morceau, puisque tout le monde le veut.
--Merci de l'avertissement! dis-je à ce Taon bienveillant; mais est-ce qu'on est forcé de venir entendre ces torrents d'harmonie que les Mille-Pattes déversent sur leurs contemporains?
--Il est difficile de s'y soustraire; cependant on ne peut obliger personne à sortir de chez soi.»
Dans ce moment, l'émotion causée par l'effroyable pont-neuf étant un peu calmée, on réclama le silence pour écouter un Perce-Oreille qui jouait du violon. C'était encore une introduction nébuleuse suivie d'un air de danse. Il y eut la chaîne sans fin des variations, de sorte que le Perce-Oreille me parut, à peu de choses près, racler tout ce que le Mille-Pattes venait de forger tout à l'heure; mais il n'avait pas le privilége de troubler l'auditoire au même degré que son rival. Trois ou quatre Cantharides seulement, et des plus surannées, montrèrent un peu le blanc de leurs yeux; encore disait-on que l'une d'elles avait des motifs particuliers pour être touchée de ce raclement.
La bonne vieille Jardinière qui prit soin de mon enfance m'ayant enseigné la politesse, je crus de mon devoir d'adresser quelques compliments aux virtuoses. Je m'approchai donc de l'immense Scolopendre, et je le félicitai, sans mentir, de la prodigieuse agilité de ses pattes; mais il me regarda de travers, comme si je l'eusse gravement offensé.
«Non, s'écria-t-il avec un sourire plein d'amertume, non, je ne m'abaisserai plus à ce vil métier de jouer la musique des autres. Non, je ne veux plus désormais piétiner que sur mes propres élucubrations. Je ne veux plus estropier que mes propres idées. Un jour viendra où je prouverai à l'univers consterné que, si j'ai des pattes, je possède aussi une cervelle plus vaste que celle des Insectes chanteurs les plus accrédités. Un jour viendra où tout ce qui sait crier dans la nature, fredonnera mes chansons, où trois cents Grillons réunis feront monter vers le ciel un pont-neuf entièrement de mon invention, quand je devrais, pour atteindre ce but grandiose et lumineux, me changer de Mille-Pattes en Chenille, de Chenille en Larve, et de Larve en Bourdon. Jusque-là, qu'on ne me parle plus ni d'ovations ni de gloire. Ainsi, monsieur le Scarabée, vous pouvez rengaîner vos compliments.
--Ne vous fâchez pas, répondis-je en m'inclinant; puisque vous l'exigez, je rengaîne.»
Le Hanneton triomphant s'était approché de moi.
«J'espère, me dit-il, que voilà une douce soirée!
--Surprenante, en vérité, répondis-je. C'est assez pour un jour; allons dormir là-dessus.»
Le lendemain mon guide me fit comprendre qu'il était nécessaire de visiter plusieurs Sphinx tête-de-mort qui regardaient la nature du haut de leur belvédère, et tâchaient d'en imiter les formes et les couleurs. La plupart de ces infortunés n'avaient plus que des tronçons à leurs épaules, pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres ailes. Ils se traînaient à l'aveugle, comme s'ils eussent encore vécu à l'état de nymphes, et ne savaient quelle route suivre, faute d'avoir été mis dès leur enfance dans le droit chemin. Le premier de ces Sphinx que nous visitâmes nous parla fort bien de son métier.
«On ne fait rien de bien sans art, disait-il, et il n'y a point d'art sans règles. Il faut donc suivre les préceptes des maîtres. Nulle composition ne saurait être heureuse sans l'ordre et la régularité. Nous devons reproduire de belles images, choisir dans la nature ce qui flatte les yeux et rejeter le grossier ou la laideur. C'est ce que j'ai cherché à faire dans le tableau que vous allez voir.»
[Illustration]
Et, en parlant ainsi, le Sphinx nous montra une toile qui représentait une bataille de ces Larves que le microscope solaire découvre dans une goutte d'eau.
Le second Sphinx nous déroula d'incroyables systèmes qui ressemblaient fort aux divagations d'un fou.
«Quand je fais le portrait d'un Insecte, disait-il, je ne m'endors pas à copier les couleurs que je lui vois. Je cherche une plante qui ait quelque rapport avec le modèle; j'imite cette plante, et non pas l'objet que j'ai sous les yeux. C'est d'après ces idées que j'ai mis sur la toile le Lépidoptère que voici.»
Je m'attendais à voir une drogue, et il se trouva au contraire que le Sphinx nous présentait une charmante figure de Religieuse à ailes grises. Le Hanneton m'apprit que ces contradictions entre le dire et le faire étaient choses communes en ce temps-ci. Il me conduisit ensuite dans une réunion de Cochenilles infatuées du rouge ardent, qui étalaient gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes.
«Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n'y eut jamais qu'une belle époque pour les arts.»
Je me hasardai à dire qu'on avait toujours cité quatre grands siècles, mais que j'accorderais volontiers la prééminence à l'un d'eux sur les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un sujet quelconque sur le tapis, mais lorsque j'eus prononcé le mot d'antiquité, une clameur m'apprit que je venais de lâcher une sottise.
«L'antiquité, reprit la Cochenille, c'est une époque d'enfance et de misère. Les Insectes n'étaient alors que des Chrysalides aveugles.
--Vous donnez donc l'avantage au siècle d'Auguste?»
Un nouveau cri plus ironique que le premier me coupa la parole.
«Le siècle d'Auguste! qu'est-ce que c'est? Nous ne connaissons pas le siècle d'Auguste.
--Peut-être avez-vous raison de croire que la renaissance...
--La renaissance est un temps de décadence.
--Excusez-moi, je n'y songeais pas. Le mot l'indique assez: on comprend que renaître veut dire décroître.
--Sans doute. Cela est clair.
--Reste donc le grand siècle dix-septième.»
A ces mots, un hourra général d'indignation couvrit ma voix.
«Quel est ce Coléoptère iroquois? s'écrièrent en chœur les Cochenilles. Vous avez donc vécu dans un trou? Apprenez que tout ce qui est connu, admis, sanctionné par la postérité, nous le méconnaissons, nous le démolissons, nous le réduisons à zéro. Tout ce qui est, au contraire, ignoré, obscur, plongé dans la poussière de l'oubli, nous le nettoyons, nous le ressuscitons, nous l'exaltons, nous le restaurons du vernis de notre enthousiasme. Comme on vous le disait donc, il n'y eut jamais qu'une belle et grande époque; elle a duré vingt ans et trois mois; ce fut vers l'an 1021, et chez les Sarrasins, du temps d'Averrhoès. Les arts ont extrêmement fleuri alors dans un petit bourg de l'Afrique orientale. En comparaison de cette époque-là, il n'y avait rien qui vaille dans les quatre siècles qu'on cite éternellement.»
Je me penchai vers mon guide.
«Allons voir d'autres Animaux, lui dis-je à l'oreille.
--Bien volontiers.»
Le Hanneton prit son vol à travers le jardin, et me conduisit dans un endroit que je ne connaissais pas. Son nom lui venait d'une ancienne chaussée sur laquelle on l'avait établi. Mon compagnon entra dans une belle tulipe richement tendue à l'intérieur, où j'aperçus une foule d'Insectes variés.
«Vous voyez, me dit le Hanneton, toute la race entomique. Il y a des Paons, des Amiraux, des Maréchaux, des Princes, des Comtes, des Caniculaires, des Pouparts, des Satyres, voire même des Vulcains et des Argus.»
Vous savez que, nous autres Scarabées, nous descendons d'une race d'Insectes égyptiens habitués de longue main à déchiffrer les hiéroglyphes de la physionomie et à lire couramment l'almanach du visage. Je compris tout de suite que dans cette société brillante les femelles rangées en cercle et parées de leurs plus beaux atours ne songeaient qu'à se toiser entre elles des pieds à la tête. On voyait que chacune d'elles épluchait avec soin la toilette de ses voisines. Pendant ce temps-là, les mâles, dressés sur leurs ergots, se tenaient à distance.
«Mais, dis-je à mon compagnon, cette société choisie n'a point du tout l'air de s'amuser. Je ne voudrais pourtant pas juger légèrement un si beau monde; écoutons donc un peu ce qu'on y chuchote tout bas.»
De jeunes Pouparts bien frisés, tirés à quatre épingles, parlaient entre eux de leur chasse, de leurs dîners et de leurs gageures, toutes choses dont ils auraient pu s'entretenir aussi bien partout ailleurs, à moins de frais. Deux Belles-Dames jasaient ensemble à l'abri de leurs éventails. Je me glissai derrière elles pour les écouter. Quelle fut ma surprise quand je les entendis se servir d'expressions familières aux Insectes les plus méprisables! Elles ne parlaient, d'ailleurs, que des moyens d'extirper de la poche de leurs maris le plus d'argent possible. Mes antennes se dressèrent d'horreur sur ma tête.
«Oh! oh! dis-je à mon compagnon; voilà donc ce que vous appelez les plaisirs du monde! Dans le modeste champ où je suis né les choses ne se passent point ainsi. Quand une simple jardinière met sa toilette du dimanche, c'est pour tâcher de plaire à quelque jardinier; les mâles ne vont point d'un côté et les femelles de l'autre. Si l'on y offense la grammaire, c'est sans le vouloir, et l'on ne cherche pas à imiter le langage des Punaises.
--Que voulez-vous? me répondit le Hanneton; la mode est un tyran qui gouverne le langage tout comme la toilette, et il faut bien lui obéir.
--Mais, repris-je, si l'on ne songe qu'à se parer, si l'on met sur sa personne tout ce qu'on possède, comment vont le ménage, la maison?...
--La maison! le ménage! interrompit mon guide en ricanant; fi donc! cela était bon pour nos grand'mères.
--Et le budget? et ces deux fameux bouts de l'année qu'il est si important, pour le bon ordre, de savoir joindre ensemble?
--Cela ne vous regarde pas, ni moi non plus.»
Deux Insectes assez laids devisaient ensemble dans un coin.
«Qui sont ces êtres-là? demandai-je au Hanneton.
--Ce sont, me dit-il, des Fourmis-Lions de finance. Leurs mœurs sont bizarres. Ils s'assemblent le matin dans un temple consacré à leurs exercices, et là ils creusent des trémies souterraines sous les pas les uns des autres, ce qui rend le terrain de ce temple mouvant et dangereux. Les maladroits et les innocents trébuchent dans ces trémies, où ils sont à l'instant dévorés. Quand le Fourmi-Lion a sucé quelque bonne proie dans la journée, il se pavane volontiers le soir. Sa femelle est une Libellule dorée fort couverte de bijoux.»
Je laissai les Fourmis-Lions parler ensemble de leurs trémies, et j'écoutai de préférence le chuchotement des Libellules.
«Ma chère amie, disait l'une d'elles, vous avez un jeune Cousin chanteur qui voltige autour de vous, sur lequel nous pourrions jaser si nous le voulions. Il fera l'un de ces jours une morsure au front de votre vieux Vulcain.
--Bah! comment voulez-vous que nous nous entendions? Nous n'avons pas les mêmes goûts. Il me querelle quand je mange des pastilles pendant qu'on joue des sonates ou des quatuors de Haydn ou de Mozart. Ce n'est pas ainsi qu'il s'emparera de mon cœur. Mais, ma chère amie, nous aurions bien plutôt à jaser sur ce vieux Grand-Paon qui vous conte des douceurs.
--J'avoue que j'ai un faible pour lui. Sa position lui donne droit à des loges dans les théâtres. N'est-ce pas éblouissant? Rien ne frappe mon imagination comme de voir toujours ce Grand-Paon aux places les meilleures. Quand je pense qu'il pourrait, dans une seule soirée, aller à tous les spectacles sans payer!...
--En effet, dit une autre Libellule, c'est une chose qui séduit. Chacun a son point vulnérable comme le talon d'Achille. Pour moi, ce qui me touche le plus, c'est de voir un jeune Corydon ouvrir ses ailes et arriver le premier au clocher, par-dessus les fossés et les haies.
--Vous êtes faciles à émouvoir, s'écria une Libellule qui passait pour un dragon de vertu. On ne me plairait pas à si peu de frais. Non-seulement j'exigerais qu'on fût toujours aux meilleures places et qu'on volât vers le clocher avant les autres, mais il faudrait encore deviner, pour ainsi dire, les modes, ne pas manquer de se trouver aux eaux dans la saison des bains, et ne pas s'aviser d'aller aux Pyrénées quand il est de rigueur d'être à Bade. Il faudrait encore manger des cerises au mois de janvier, enfermer ses extrémités dans quelque chose de si étroit, qu'on ne puisse plus marcher, et posséder enfin au superlatif ce qu'on appelle le genre.
--Ah! disait en soupirant une Libellule avariée, j'ai connu un jeune Gazé discret et tendre qui savait tout cela sur le bout de sa patte. Il était à la fois bijoutier, connaisseur en étoffes, confiseur étonnant et parfait maquignon. Je ne sais pas d'où il tirait ses dragées au chocolat, mais je n'ai jamais retrouvé les pareilles, et quand il parlait chevaux, c'était à en perdre la tête.»
Les avis chagrins du vieux Rhinocéros me revinrent à l'esprit, et je commençais à comprendre qu'ils n'avaient rien d'exagéré. Cependant une discussion assez vive, qui s'était établie entre deux Cerfs-Volants, attira l'attention des voisins, et bientôt la conversation devint générale. On s'anima sans dépasser toutefois les bornes prescrites par la civilité. La controverse fut âpre et dura longtemps. Vers onze heures un quart, les questions étant éclaircies, grâce aux aperçus ingénieux et aux connaissances profondes des Insectes les plus savants, il fut bien démontré, de façon à n'en pouvoir douter:
1º Que le thé vert agite plus les nerfs que le thé noir;
2º Que l'amour-propre est le mobile de la plupart des actions des Animaux;
3º Que la côte de Saint-Denis est à peu près aussi rude à monter que celle de Clichy;
4º Qu'il fait plus cher vivre en Angleterre qu'en France;
5º Qu'il vaut mieux être riche que pauvre;
6º Que l'amitié est un sentiment moins vif que l'amour.
Cette dernière question fut abandonnée comme trop ardue, à la réclamation des Éphémères de la compagnie. Un Bernard-l'Ermite la nota sur son calepin, pour la méditer à loisir dans le silence de la retraite.
Je pris le Hanneton par le coude.
«Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, lui dis-je, dans tout ce grand jardin, de trouver un endroit où l'on voulût bien causer sans prétention de quelque chose d'intéressant?
--Si fait, répondit-il en se grattant la tête d'un air embarrassé. Suivez-moi: nous allons vous chercher cela.»
Nous nous envolâmes bien loin dans la nuit sombre. Le Hanneton faisait beaucoup de circuits, et je voyais qu'il ne savait trop par où se diriger.
«Je ne vous offre pas, disait-il, de vous mener là-bas dans ce marais désert où l'on vit isolé comme des Rats d'eau. Nous aurons plus de chance de nous amuser en passant la rivière. Il y a sur l'autre rive des lis où je puis vous introduire. C'est là vraiment qu'existe le savoir-vivre. On ne médit pas les uns des autres, parce qu'il faudrait insérer dans de vilaines phrases des noms qu'on respecte. Ceux qui n'ont pas de bienveillance feignent obligeamment d'en avoir, parce qu'il ne serait pas digne d'eux de parler autrement.
--Vous me faites une peinture fort attrayante. Mais a-t-on de la gaieté dans ce monde-là?
--Dans le pays des lis, on est plus triste qu'ailleurs, pour des raisons qu'il serait trop long de vous donner.
--Diable! ce n'est pas mon compte.»
Je commençais à m'ennuyer du Hanneton et de ces voyages inutiles. Je profitai de l'obscurité de la nuit pour planter là mon guide au détour d'une allée. Une bonne étoile qui brillait au ciel me dirigea comme par hasard au troisième étage d'une rose trémière, et j'y trouvai enfin ce que je cherchais depuis si longtemps: une honnête famille de Bêtes à bon Dieu établie dans un local simple et commode; de bonnes gens d'Insectes sans morgue, ayant l'envie de se divertir décemment et sans étalage. La conversation fut animée par une gaieté cordiale, après quoi nous mangeâmes un petit souper dont la bonne humeur fit les frais. Je pris place entre deux jeunes hôtesses qui avaient l'œil éveillé, l'oreille fine, de l'intelligence, de la grâce et le rire à la bouche.
Ici le Scarabée se tut et remonta sur sa feuille de pivoine.
«Votre récit ne peut pas finir là, monsieur le Scarabée, lui dit le Hibou.
--C'est vrai, monsieur le Philosophe, reprit l'Insecte, j'oubliais la fin de mon histoire. Depuis l'heureux jour où je me séparai du Hanneton, il ne m'arriva plus qu'une seule fois d'avoir un grand mal de nerfs. Cela me prit un matin que le vent déposa chez moi une feuille volante à mon adresse, sur laquelle étaient écrits ces mots: «Un tel jour, à telle heure, vous vous rendrez dans un chardon, en vous affublant militairement, pour monter la garde au poste qui vous sera désigné.» Il fallait obéir sous peine d'être mis en prison. Je me déguisai en Bête guerrière, moi qui suis pacifique par état, pour me joindre à d'autres Bêtes aussi paisibles que moi, mais qui singeaient les Frelons guerroyeurs, sous prétexte de sauver la patrie, les jours où la patrie ne courait aucun risque. Des Calandres à collets rouges, Insectes peu guerriers, qui vivent les uns dans les tonnes de pruneaux, les autres dans les meubles ou les chantiers de bois, avaient quitté leurs retraites pour s'assembler dans un trou malsain. Leur innocent délassement consistait à se croire des héros pendant vingt-quatre heures, puis ils retournaient à leurs tonneaux ou à leurs chantiers. Je ne vous répéterai point les lazzis qui se débitaient dans cet endroit. Après un jour et une nuit d'agacements et d'impatience, je quittai enfin les Charançons à collets rouges. Je fus rendu à la liberté avec un rhume et un mal de dents qui m'avaient admirablement préparé à la victoire. Je me plongeai dans le sein d'un pavot, où j'avalai à longs traits l'opium de la mélancolie. Le sommeil me remit un peu de mes ennuis, et je songeais à reprendre mon vol à travers le jardin, lorsque la voix d'une Pie voleuse me fit tressaillir. Un bec de fer me saisit par le milieu du corps. La Pie était une vieille collectionniste, et, de plus, une sorcière. Elle s'écria en me regardant:
«Pardieu! voilà un petit Scarabée que je veux donner à ma filleule. Je le poserai au milieu d'une feuille de pivoine, et ce sera un joli bijou sur le cou blanc d'une Colombe. Avec quelques paroles sacramentelles, nous en ferons un talisman qui préservera de l'engouement et du ridicule des modes.
[Illustration: Leur innocent délassement consistait à se croire des héros pendant vingt-quatre heures.]
--Et comment vous êtes-vous tiré de ce mauvais pas? dit le Hibou en riant.
--Vous savez que nous autres Scarabées nous avons reçu du Ciel la faculté précieuse de faire semblant d'être morts. Quand le danger approche, nous rentrons nos pattes et nos antennes; nous nous laissons choir sur le dos, et nous restons sourds et immobiles, nous fiant à la solidité de nos écailles. Je jouai mon jeu selon mes instincts, et je ne bougeai plus. La Pie sorcière exécuta ce qu'elle venait de dire. Je me laissai poser sur la feuille de pivoine et attacher au cou de la Colombe Violette. Ce cou était blanc et gracieusement arrondi; je m'y trouve bien, et je n'en bouge plus. J'entends les petits propos de Violette. Elle est sage, belle et douce. Je me suis pris d'amitié pour elle, et je crois que je lui porte bonheur.
--Mais, monsieur le Scarabée, il y a un endroit de votre récit qui est demeuré obscur dans ma pensée. Vous avez interrompu le fil de l'histoire au passage le plus intéressant. Vous n'êtes point arrivé à votre âge sans avoir eu quelque amourette, et je soupçonne votre cœur de s'être éveillé auprès de ces jeunes hôtesses qui avaient l'oreille fine et le rire à la bouche. Contentez un peu ma curiosité.»
Le Scarabée vert regarda le Hibou philosophe d'un air narquois; il lui montra les cornes avec ses antennes, et grimpa sur sa feuille de pivoine à reculons; puis il rentra ses pattes, et fit le mort obstinément, sans vouloir en dire plus long. Le Hibou chaussa ses lunettes pour examiner l'Insecte de plus près. Il reconnut que c'était une émeraude montée sur une feuille d'or émaillé. Le soleil commençait à paraître. Une envie de dormir irrésistible s'empara de l'Oiseau nocturne; il enfonça son bonnet de jour sur ses yeux, et s'endormit. A son réveil, il crut avoir rêvé ce que le Scarabée lui avait dit; et en rendant l'épingle à Violette, il lui conta l'histoire du bijou transformé comme si elle eût été de sa composition.
PAUL DE MUSSET.
[Illustration]
UN RENARD
PRIS AU PIÉGE
CETTE anecdote a été trouvée dans les papiers d'un Orang-Outang, membre de plusieurs Académies.
«Non! décidément non! m'écriai-je, il ne sera pas dit que j'aie pris pour héros de ma fantaisie un Animal que je méprise et que je déteste, une Bête lâche et vorace dont le nom est devenu synonyme d'astuce et de fourberie, un Renard, enfin!»
--Vous avez tort, interrompit alors quelqu'un dont j'avais complétement oublié la présence.
Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un être fainéant, d'une espèce qui n'a jamais été décrite par aucun naturaliste, peu occupé à mon service, et qui, dans ce moment-là, pour faire quelque chose, faisait semblant de remettre à un niveau encore plus exact les livres symétriquement rangés de ma bibliothèque.
La postérité s'étonnera peut-être d'apprendre que j'avais une bibliothèque, mais elle aura d'ailleurs à s'étonner de tant de choses, que j'espère qu'elle ne s'occupera de cela qu'à ses moments perdus, s'il lui en reste.
L'être qui m'interpellait ainsi se serait peut-être appelé autrefois un génie familier; mais par le temps qui court, bien que les génies ne soient pas rares, ils n'ont garde d'être familiers, et nous chercherons un autre nom à celui-ci, si vous voulez bien le permettre.
«Ma foi! vous avez tort, répéta-t-il.
[Illustration]
--Comment! repris-je avec indignation, l'amour du paradoxe, qu'on vous a si souvent reproché, vous entraînerait-il jusqu'à défendre cette race maudite et corrompue? Ne comprenez-vous pas ma répugnance, ne partagez-vous pas mon antipathie?
--Je crois, voyez-vous, dit Breloque (appelons-le Breloque), en s'accoudant sur la table avec un certain air doctoral qui ne lui allait pas mal, que les mauvaises réputations s'usurpent comme les bonnes, et que l'espèce dont il est question, ou du moins un exemplaire de cette espèce, avec lequel j'ai été intimement lié, est victime d'une erreur de ce genre.
--Alors, dis-je, c'est donc d'après votre propre expérience que vous parlez?
--Comme vous dites, monsieur, et si je ne craignais de vous faire perdre un temps précieux, j'essayerais de vous raconter simplement comment la chose arriva.
--Je veux bien; mais qu'en résultera-t-il?
--Il n'en résultera rien.
--A la bonne heure! Prenez ce fauteuil, et, si je m'endors pendant votre récit, ne vous interrompez pas, je vous en prie, cela me réveillerait.»
Après avoir pris du tabac dans ma tabatière, Breloque commença ainsi:
«Vous n'ignorez pas, monsieur, que, malgré l'affection qui m'attache à votre personne, je ne me suis pas soumis à un esclavage qui nous gênerait tous les deux, et que j'ai mes heures de loisir, où je puis penser à toutes sortes de choses, comme vous avez les vôtres où vous pouvez ne penser à rien. Or, j'ai bien des manières de passer mon temps. Avez-vous quelquefois pêché à la ligne?
--Oui, répondis-je. C'est-à-dire que je suis allé souvent, dans un costume approprié à la circonstance, m'asseoir au bord de l'eau depuis le lever du soleil jusqu'au soir. J'avais une ligne superbe montée en argent avec le luxe d'une arme orientale; seulement elle était plus innocente. Hélas! j'ai passé là de douces heures, et j'y ai fait de bien mauvais vers, mais je n'y ai jamais pris de Poisson.
[Illustration]
--Le Poisson, monsieur, est une chose d'imagination qui n'a aucun rapport avec le bonheur qu'éprouve le véritable pêcheur à la ligne. Peu de personnes comprennent les charmes de cette préoccupation singulière qui balance doucement, et sans la moindre impatience, la même espérance vague, la même eau transparente, la même vie oisive, mais non désœuvrée, pendant des années sans nombre, car il n'y a pas de raison pour qu'un pêcheur à la ligne meure.»
Je fis un signe d'assentiment.
«Peu de personnes comprennent cela pourtant, reprit-il, car, sur une multitude de gens qui se livrent à cet exercice, il y en a un grand nombre qui tiennent une ligne comme ils tiendraient autre chose, et qui ne pensent pas plus à ce qu'ils font que s'il s'agissait d'un livre ou d'un tableau. Ces gens-là, monsieur, gâtent les plus belles choses, et remarquez qu'ils se sont horriblement multipliés depuis quelque temps.
[Illustration]
--C'est vrai,» répondis-je.
Breloque n'était pas accoutumé à me voir entrer aussi complétement dans ses idées. Il en fut flatté.
«Monsieur, dit-il avec un son de voix où perçait le contentement de soi-même, j'ai réfléchi sur bien des choses, quoique je n'en aie pas l'air; il ne me serait pas malaisé d'acquérir une grande réputation, si j'écrivais toutes les idées saugrenues qui me passent par la tête, et celle-là ne serait pas usurpée.
--A propos de réputation usurpée, voyons donc l'histoire de votre Renard. Vous abusez de la permission que je vous ai donnée de m'ennuyer avec celle-là, pour m'ennuyer avec une autre; cela n'est pas loyal.
--Tout ceci, monsieur, n'est qu'un détour fort subtil qui va nous reconduire à l'endroit d'où nous sommes partis. Je suis maintenant tout à vous, et je ne me permettrai plus de vous adresser qu'une seule question. Que dites-vous de la chasse aux Papillons?
[Illustration]
--Mais, malheureux! vous parlerez donc de tous les Animaux qui peuplent la terre et les mers, excepté de celui qui m'occupe? Vous oubliez son horrible caractère; vous ne le devinez pas, le traître, sous le masque hypocrite qui le cache, séducteur de pauvres Poulettes, dupeur de sots Corbeaux, étourdisseur de Dindons, croqueur de Pigeons écervelés; il épie une victime, il la lui faut, il l'attend. Vous lui faites perdre son temps, à cette Bête, et à moi aussi.
--Que de calomnies! reprit-il d'un air résigné; enfin, j'espère le venger de tous ses ennemis, en vous prouvant qu'un Renard peut être aussi gauche, aussi stupide, aussi absurde qu'on doit le désirer, quand l'amour s'en mêle. Pour le moment, j'avais l'honneur de vous demander votre opinion relativement à la chasse aux Papillons. J'y reviens.»
Je fis un geste d'impatience auquel il répondit par un geste suppliant qui me désarma. D'ailleurs, qui ne se laisserait pas séduire aux prestiges d'une chasse aux Papillons? Ce n'est pas moi. J'eus l'imprudence de le lui laisser voir.
Breloque, satisfait, prit une seconde fois du tabac, et se coucha à demi dans son fauteuil.
«Je suis heureux, monsieur, dit-il avec expansion, de vous voir épris des plaisirs vraiment dignes, vraiment parfaits de ce monde. Connaissez-vous un être plus heureux et en même temps plus recommandable pour ses amis et pour ses concitoyens que celui qu'on rencontre dès le matin, haletant et joyeux, battant les grandes herbes avec sa freloche, portant à sa boutonnière une pelote armée de longues épingles pour piquer adroitement, et sans lui causer la moindre douleur (car il ne s'en est jamais plaint), l'insecte ailé que le zéphyr emporte? Pour moi, je n'en connais pas qui m'inspire une confiance plus entière, avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie, qui me soit plus sympathique en tous points, en un mot que j'estime davantage. Mais nous n'en sommes pas là-dessus, et je trouve que nous nous écartons beaucoup de notre sujet.
--Il me le semble comme à vous, au moins.
--J'y rentre. Or, pour ne plus parler du chasseur en général, puisque décidément cela vous fait de la peine, je me permettrai, en toute modestie, de vous entretenir de moi en particulier. Un jour que j'étais emporté par l'ardeur de la chasse, car ce n'est pas ici comme à la pêche à la ligne, dont nous parlions il n'y a qu'un instant...»
Je me soulevai pour m'en aller, il me fit rasseoir doucement.
«Ne vous impatientez pas, la pêche ne rentre ici que pour une simple comparaison, ou plutôt pour vous faire remarquer une différence. La pêche demande l'immobilité la plus parfaite, tandis que la chasse, au contraire, exige la plus grande activité. Il est dangereux de s'arrêter, on peut attraper un refroidissement.
--On ne peut même attraper que cela, murmurai-je avec beaucoup d'humeur.
--Comme je ne pense pas, continua-t-il, que vous attachiez la moindre prétention au mot que vous venez de dire, et qui n'est pas neuf, je ne m'interromprai pas davantage. Un jour donc que je m'étais laissé entraîner à la poursuite d'un merveilleux Apollon, dans les montagnes de la Franche-Comté, je m'arrêtai hors d'haleine dans une petite clairière où il m'avait conduit. Je pensais qu'il profiterait de ce moment pour m'échapper tout à fait; mais, soit insolence et raillerie, soit qu'il fût fatigué aussi du chemin qu'il m'avait fait faire, il se posa sur une plante longue et flexible qui s'inclinait sous son poids, et là, sembla m'attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les forces qui me restaient, et je m'apprêtai à le surprendre. J'arrivais à pas de loup, l'œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi incommode que disgracieuse, mais le cœur rempli d'une émotion que vous devez comprendre, lorsqu'un méchant Coq, qui était dans ces environs, entonna de sa voix glapissante son insupportable chanson. L'Apollon partit, et je ne pus pas lui en vouloir, j'étais prêt à en faire autant. Mais la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable; je m'assis au pied d'un arbre, et je me répandis en injures contre le stupide Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d'heures pleines d'illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous les genres de mort, et, dans ma colère, j'allai même, je l'avoue avec horreur, jusqu'à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment où je me délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se poser sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes yeux. C'était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tournure; tout son extérieur prévenait d'abord en sa faveur: on lisait dans son regard la noblesse et la loyauté de son caractère, et quoique prévenu alors, comme vous l'êtes encore vous-même, contre cette espèce infortunée, je ne pus m'empêcher de me sentir tout à fait porté d'affection pour celui qui était auprès de moi.
«Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j'avais adressées au Coq, dans la soif de vengeance dont j'étais possédé.
«--Ne faites pas cela, monsieur,» me dit-il avec un son de voix si triste, que j'en fus ému jusqu'aux larmes; «elle en mourrait de chagrin.» Je ne comprenais pas parfaitement.
«--Qui, elle? hasardai-je.
«--Cocotte,» me répondit-il avec une douce simplicité.
«Je n'étais pas beaucoup plus avancé. Pourtant j'entrevoyais une histoire d'amour, et je les ai toujours passionnément aimées. Et vous?
--Cela dépend des circonstances, dis-je en secouant la tête.
--Oh! alors si cela dépend de quelque chose, dites franchement que vous ne les aimez pas. Il faudra cependant vous résigner à entendre celle-ci ou à dire pourquoi.
--Je dirais tout de suite pourquoi, si je ne craignais pas de vous humilier; mais j'aime mieux prendre mon parti bravement et écouter votre histoire. On ne meurt pas d'ennui.
--Cela, c'est un bruit qu'on répand, mais il ne faut pas s'y fier. Je connais des gens qui en ont été bien près. Je reviens à mon Renard. «--Monsieur, repris-je, vous me semblez malheureux, et vous m'intéressez vivement. Si je pouvais vous servir, croyez que je vous serais fort obligé d'user de moi comme d'un ami véritable.» Touché par ces offres cordiales, il saisit ma main.
«--Je vous remercie, me dit-il; mon chagrin est du nombre de ceux qui doivent rester sans soulagement; car il n'est au pouvoir de personne de faire qu'elle m'aime, et qu'elle n'en aime pas un autre.
«--Cocotte? dis-je doucement.
«--Cocotte,» reprit-il avec un soupir.
«Le plus grand service qu'on puisse rendre à un amoureux, quand on ne peut pas lui ôter son amour, c'est de l'écouter parler. Il n'y a rien de plus heureux qu'un amant malheureux qui conte ses peines. Pénétré de ces vérités, je lui demandai sa confiance, et je l'obtins sans difficulté.
«La confiance est la première manie de l'amour.
«--Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous êtes assez bon pour désirer que je vous raconte quelques-uns des incidents de la triste vie que je mène, il faut nécessairement que je reprenne les choses d'un peu haut; car mon malheur date presque de ma naissance.
«Je dois le jour au plus habile d'entre les Renards, et je ne lui dois que cela, aucune de ses brillantes qualités n'ayant pu prospérer en moi. L'air que je respirais, tout imprégné de malice et d'hypocrisie, me pesait et me révoltait. Aussitôt que je me trouvai livré à mes inclinations, je cherchai la société des Animaux qui étaient le plus antipathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venger ainsi des Renards, que je détestais; et de la nature, qui m'avait inspiré des goûts si peu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue, avec lequel je m'étais lié, m'avait appris à aimer et à protéger les faibles; et je passais de longues heures à écouter ses leçons. La vertu n'avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un disciple fervent; et la première fois que je le vis mettre sa théorie en pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus sot qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître, un jour que la chaleur accablante m'y avait fait chercher un abri et un raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le propriétaire, revêtu d'une haute dignité municipale et dont l'attitude redoutable n'était pas faite pour calmer mon appréhension.
[Illustration]
«Cependant, monsieur, cet être fort et superbe était en même temps le meilleur des Animaux; il me pardonna, m'admit à sa table, et me nourrit des leçons de sagesse et de morale, qu'il avait puisées dans les plus grands auteurs, indépendamment d'autres aliments qu'il se plaisait à me fournir avec abondance.
[Illustration]
«Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture de mon esprit et jusqu'au bonheur de pouvoir converser aujourd'hui avec vous. Hélas! je n'avais pas encore trouvé jusqu'ici qu'il eût acquis des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. Une foule de chagrins et de déboires, sur lesquels je ne m'appesantirai pas, car ils ne seraient pour vous d'aucun intérêt, ont marqué chaque époque de mon existence, jusqu'au jour fatal et charmant où, comme Roméo, je donnai tout mon amour à une créature de laquelle la haine qui divisait nos deux familles semblait m'avoir séparé pour jamais. Mais, moins heureux que lui, je ne fus pas aimé!»
«Je l'interrompis avec surprise.
«--Quelle est donc, m'écriai-je, la beauté assez insensible pour ne pas répondre à tant d'amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui a pu vous être préféré? car, vous l'avez dit, Cocotte en aime un autre.
«--Cette beauté, monsieur, reprit-il d'un air humilié, c'est une Poule, et mon rival est un Coq.
«Je demeurai confondu.
«--Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut possible, ne croyez pas qu'une inimitié récente et personnelle répande la moindre influence sur mon opinion à l'égard de cet Animal. Je me crois au-dessus de cela. Mais toute ma vie j'ai professé un si souverain mépris pour les individus de cette espèce, que je n'avais pas besoin de la sympathie bien naturelle qu'éveille en moi le récit de vos malheurs pour maudire l'attachement que Cocotte porte à celui-ci. En effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus prétentieusement ridicule qu'un Coq? quoi de plus égoïste et de plus occupé de soi-même? quoi de plus trivial et de plus bas? et comme il porte bien tous ces caractères-là dans l'expression de sa stupide beauté! Le Coq est certainement ce que je connais de plus laid, à force d'être absurde.
«--Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, dit mon jeune ami en soupirant; et l'amour de Cocotte est une triste preuve de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé d'une grande assurance. Pendant un temps, trompé par le peu d'expérience que j'ai des choses de la vie et par l'excès de mon amour, j'avais espéré que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ou tard par celle qui l'inspire; que du moins on me tiendrait compte de la victoire qu'une passion insensée m'a fait remporter sur mes premiers penchants; car, vous le savez, monsieur, je n'étais pas né pour une pareille affection; et quoique l'éducation eût déjà bien modifié mes instincts, j'avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un attachement qui se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d'une façon extrêmement matérielle. Mais l'amour heureux est impitoyable; et Cocotte me voit souffrir sans remords et presque sans s'en apercevoir. Mon rival jouit de mes peines; car, au jeu de la fatuité et de l'insolence, il est de première force. Mes amis indignés me méprisent et m'abandonnent: je suis seul sur la terre; mon protecteur a fini ses jours dans une retraite honorable; et je prendrais la vie en horreur, si cette folie, qui absorbe toutes mes pensées, ne l'entourait pas encore, malgré le tourment qu'elle me cause, d'un certain et inexprimable charme.
«Je vis pour voir celle que j'aime, et il faut que je la voie pour vivre: c'est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un malheureux écureuil dans sa cage; sans espoir et sans volonté de sortir jamais de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte à l'appétit féroce de mes semblables, et à l'attachement le plus passionné et le plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas. Je sens que je dois porter jusqu'à la fin de mes ans le poids de ma chaîne, et je ne m'en plaindrais pas, s'il m'était permis de penser qu'avant le terme de ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à cette créature adorable que j'étais digne de sa tendresse, ou du moins de sa pitié!
«Vous êtes si rempli d'indulgence, monsieur, que les circonstances toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront peut-être pas tout à fait indifférentes.
«Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à un sanglant conciliabule qui eut lieu l'été dernier, et où le respect dû à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous l'ai déjà dit, mon goût pour la vie contemplative et mon éducation excentrique et humanitaire m'avaient toujours valu, de la part de mes proches, les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D'ailleurs, l'assistance que j'aurais pu prêter dans une échauffourée du genre de celle dont il était question était une chose qui paraissait généralement douteuse.
«Il s'agissait simplement de surprendre, pendant l'absence du maître et de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez ici près, et d'y accomplir un massacre dont les seuls préparatifs vous eussent fait dresser les cheveux sur la tête.--Pardon, dit-il en s'interrompant, je ne remarquais pas que vous portiez perruque.
«Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d'assez bonne grâce à ce qu'on exigeait de moi: peut-être même, car un sot orgueil s'introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de prouver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur que j'étais, je ne manquais pas d'audace quand le moment et le souper l'exigeaient; et puis, je vous avoue que ce complot, dont le souvenir seul me fait frémir, ne me semblait pas alors aussi odieux qu'il l'était réellement. C'est que je n'aimais pas encore; et il n'y a que l'amour qui rende tout à fait bon ou tout à fait méchant. Le soir venu, nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la ferme, et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore: c'était Cocotte.
«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d'abord être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m'en voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que l'éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt je reconnus qu'un tout autre sentiment s'était emparé de mon être. Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j'admirai sa beauté: le danger qu'elle courait vint encore exalter mon amour. Que vous dirai-je, monsieur? je l'aimais, je le lui dis; elle écouta mes serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à l'écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n'était pas de l'égoïsme. Ceci est assez rare pour qu'on y fasse attention.
«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j'avais à prendre, je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels j'avais le malheur d'être compromis, et je les engageai d'un air indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s'ouvrir l'appétit d'une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui n'ont jamais vu le monde.
«Ma proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendre par l'amour-propre.
[Illustration: Je les engageai à manger quelques œufs à la coque.]
«Pendant ce temps, dévoré d'inquiétude, je cherchais en vain une manière de faire comprendre à l'innocente Poulette dans quel péril elle était tombée. Tout occupée de voir s'engloutir sous leur dent cruelle l'espoir d'une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une tête languissante. J'étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes de Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le moment devenait pressant. La douleur de celle que j'aimais me rendait quelque espoir: car elle l'absorbait tout entière; mais je ne pensais pas sans horreur qu'un cri l'aurait tuée. Pour comble de tourment, mon tour vint de faire sentinelle: il fallait abandonner Cocotte au milieu de ces infâmes bandits. J'hésitais; une lumière soudaine vint illuminer mon inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d'un moment, par un adroit sauve qui peut, je jetai l'alarme parmi les Renards, la plupart chargés déjà d'une autre proie, et d'ailleurs trop effrayés pour songer au trésor qu'ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans la cour de la ferme; et ce ne fut qu'après m'être soigneusement assuré du départ de nos compagnons que j'eus le courage de quitter Cocotte, de me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première entrevue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords, est un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas! rien dans ce qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour, n'était destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à m'apercevoir, car je la suivais partout et toujours, de la préférence marquée qui était accordée à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez, et je ne m'aveuglai pas non plus sur l'inclination naturelle qui la portait à lui rendre amour pour amour.
«Ce n'était que promenades sentimentales, que grains de millet donnés et repris, que petites manières engageantes et que cruautés étudiées; enfin, monsieur, ce manége éternel des gens qui s'aiment, fort ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s'il n'était pas si fort à envier.
«J'étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque espérance.
«Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils disent qu'ils n'en ont plus.
«Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour de la ferme, je fus témoin caché d'une scène qui rendit mon chagrin plus inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m'obstinais à nourrir encore. Je connais trop bien, pour mon malheur, les effets de l'amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l'éteindre ou même l'affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit presque invariablement l'effet contraire.
«Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d'ongles et de bec ma bien-aimée Cocotte, et moi, j'étais là, courroucé et muet, obligé de subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j'aimais cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il faut l'avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l'adorable cruelle que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais plus qu'elle, vous le comprenez, et ce n'était pas même sans quelque amertume que je lisais dans ses yeux l'expression d'une résignation absolue et entêtée. J'aurais de bon cœur dévoré ce manant; mais elle, hélas! dans quelle douleur n'eût-elle pas été plongée!
«Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me rendit la patience de tout voir jusqu'au bout, et enfin le courage de m'éloigner la mort dans l'âme, il est vrai, mais satisfait d'avoir remporté sur mes passions la plus difficile de toutes les victoires.
«J'avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq, il faut le dire, n'avait aucun égard pour l'affection irréprochable de sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était trop aveuglée pour s'en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de l'avertir; mais je vous l'ai déjà souvent répété, monsieur, j'aimais en elle jusqu'à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je n'aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la plus chère de ses illusions.
«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois; souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent, j'ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j'hésite aussi à me comprendre.
«Alors, l'image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l'amour surtout, ont achevé son ouvrage. Je suis bon, j'en suis sûr, et je me crois élevé, par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi vous, n'en est-il pas toujours ainsi?
«Qu'ajouterai-je encore? Les incidents d'un amour qui n'est pas partagé sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu'on a beaucoup souffert, on n'ait rien à raconter; c'est un dédommagement pour bien des gens, et peut-être l'éprouverais-je. Quoi qu'il en soit, vous devez avoir maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était d'être plaint quelque jour par une âme d'élite. La seule fois que j'aie rencontré Cocotte, et que j'aie pu lui parler librement de mon amour, si je puis donner le nom de liberté à l'embarras qui enchaînait mes mouvements et ma langue, elle m'a témoigné, comme je m'y attendais, un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir plutôt que de l'importuner davantage du récit de mon déplorable amour. Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d'éloigner de cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n'en redoute plus qu'un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque partout il fait du mal. C'est l'Homme.
«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici l'heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur l'échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et quand on vous dira que les Renards sont méchants, n'oubliez pas que vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»
[Illustration: Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir...]
«Est-ce fini? dis-je.
--Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n'ayez pris assez d'intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu'ils sont devenus?
--Ce n'est jamais l'intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j'aime assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque part où ils n'auraient que faire, et où je pourrais me dispenser d'aller.
--Eh bien, monsieur, cet ennemi que l'exquise raison de mon jeune ami avait appris à connaître, cet être chez qui le désœuvrement et l'orgueil ont civilisé la férocité et la barbarie, cet Homme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est venu appliquer à l'infortunée Cocotte une ancienne idée de Poule au riz, qui avait fait déjà bien des victimes parmi les Poules et parmi ceux qui les mangent, car c'est une détestable chose; mais je ne m'en plains pas, il faut que justice se fasse!
«Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a payé de sa vie un dévouement dont on n'a guère d'exemples chez nous. Je n'en connaissais qu'un, et l'autre soir on m'a prouvé, plus clairement que deux et deux font quatre, que mon héros était bon à pendre, ce qui fait que j'ai maintenant le cœur très-dur, de peur d'être sensible injustement.
--On ne saurait prendre trop de précautions. Et le Coq?
--Tenez, écoutez; le voilà qui chante!
--Bah! le même?
--Et qu'importe, mon Dieu! que l'individu soit changé, si les sentiments de l'autre revivent dans celui-là, si c'est toujours le même égoïsme, la même brutalité, la même sottise?
--Allons au fond des choses, mon ami Breloque, lui dis-je. Je crois que vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l'Apollon?
--Oh! détrompez-vous. Je crois pouvoir affirmer que mon cœur n'a jamais gardé rancune à personne en particulier; c'est pour cela que j'ai peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en général.
--N'auriez-vous pas pour les Coqs la même haine de préjugé que j'ai, moi, pour les Renards? Je serais bien libre de vous faire un conte fantastique sur ceux-ci, comme vous m'en avez fait un sur ceux-là. N'ayez-pas peur, je m'en garderai bien; et d'ailleurs, vous ne croiriez pas plus au mien que je ne crois au vôtre, parce qu'il est déraisonnable de se mettre en guerre avec les idées reçues, et de dire des absurdités que personne n'a jamais dites.
--Je voudrais, répliqua Breloque, qu'on me démontrât l'urgence d'être en accord parfait avec tout ce qui est reçu depuis le déluge et peut-être auparavant, quand on fait un conte, et de dire des absurdités que tout le monde a déjà dites.
[Illustration: Mon héros était bon à pendre.]
--Nous pourrions discuter cela jusqu'à demain, et c'est ce que nous ne ferons pas; mais permettez-moi de penser que si le Coq n'offre pas le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa grandeur et sa générosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas trop conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et la sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu, et je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire comme il l'a fait. Si je le découvre, je l'aimerai moins, mais je le comprendrai mieux.
--C'est un grand malheur, mon ami, croyez-le bien, reprit tristement Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il m'est souvent venu à la pensée que si l'adorateur de Cocotte avait réussi à s'en faire aimer, le premier usage qu'il aurait fait de son autorité, eût été de la croquer.
--Cela, je n'en doute pas un instant.
--Hélas! ni moi non plus, monsieur, mais j'en suis bien fâché.»
CHARLES NODIER.
[Illustration]
GUIDE-ANE
A L'USAGE
DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS
MESSIEURS les Rédacteurs, les Anes sentent le besoin de s'opposer, à la Tribune Animale, contre l'injuste opinion qui fait de leur nom un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie cette écriture, on ne dira pas du moins qu'il ait manqué de courage. Et d'abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se comporte absolument comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne se formeraient pas: ainsi l'Ane peut passer pour le type du gouverné. Mais mon intention n'est pas de parler politique. Je m'en tiens à montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d'esprit pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image: songez que l'Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit aux dépens d'une grande nation, et qu'il est logé, sans princesse, hélas! aux frais du gouvernement britannique dont les prétentions puritaines vous ont été dévoilées par une Chatte.
Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition cette tendance propre aux Anes et aux Hommes: on la dit développée par l'état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant que j'appartenais à un maître d'école, les Anesses m'envoyèrent leurs petits, à qui je voulus montrer à s'exprimer correctement; mais ma classe n'eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître était évidemment jaloux: mes Bourriquets brayaient couramment quand les siens ânonnaient encore, et je l'entendais disant avec une profonde injustice: «Vous êtes des Anes!» Néanmoins mon maître fut frappé des résultats de ma méthode qui l'emportait évidemment sur la sienne.
[Illustration]
«Pourquoi, se dit-il, les petits de l'Homme mettent-ils beaucoup plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment ces Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs pères? Chaque Animal possède un ensemble d'idées, une collection de calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont tous aussi dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi l'Homme est-il destitué de cet avantage?» Quoique mon maître fût d'une ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la réflexion que je lui suggérais, et résolut d'aller demander une place au ministère de l'instruction publique, afin d'étudier cette question aux frais de l'État.
Nous entrâmes à Paris, l'un portant l'autre, par le faubourg Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve après la barrière d'Italie et d'où la vue embrasse la capitale, nous fîmes l'un et l'autre cette admirable oraison postulatoire en deux langues.
Lui: «O sacrés palais où se cuisine le budget! quand la signature d'un professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix de la Légion d'honneur et une chaire de n'importe quoi, n'importe où? Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu'il sera difficile de dire du mal de moi. Mais comment parvenir au ministre, et comment lui prouver que je suis digne d'occuper une place quelconque?»
Moi: «O charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien soignés, asile où l'on boit et où l'on mange sans avoir à craindre les coups de bâton, m'ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai-je jamais un Animal couché sur l'herbe du budget? Mourrai-je de vieillesse entre tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces mots: Ane d'Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau. Le roi viendra-t-il me voir?»
Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes, d'Italiens avec leurs Singes, d'Auvergnats avec leurs Chiens, de Parisiens avec leurs Souris blanches, de harpistes sans cordes et de chanteurs enroués, tous Animaux savants. Mon maître, séparé du suicide par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d'espérance. Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements philanthropiques où l'on couche pour deux sous par nuit, et où l'on dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs Animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put s'empêcher de contempler la curieuse assemblée des Bêtes dépravées auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes, à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se laissait conter fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux Lapin qui faisait admirablement l'exercice. Un Caniche intelligent, qui jouait à lui seul un drame de l'école moderne, s'entretenait des caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte habituée à respecter deux Serins, et qui causait avec une Marmotte éveillée.
«Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans cette écurie! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes!
--Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon maître. La science vous absorbe et l'on reste en chemin! Pour parvenir, apprenez, jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l'état de vos vêtements, qu'il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas avoir de bagage.
--A quel grand politique ai-je l'honneur de parler? dit mon maître.
--A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous?
--Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas grand'chose, mais qui s'est demandé pourquoi les Animaux possédaient à priori la science spéciale de leur vie, appelée instinct, tandis que l'Homme n'apprend rien sans des peines inouïes.
--Parce que la science est inutile! s'écria le jeune Homme. Avez-vous jamais étudié le Chat-Botté?
--Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.
--Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître possède des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu'il suffit de faire savoir qu'on a, qu'on est, qu'on possède? Qu'importe que vous n'ayez rien, que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres croient? Mais væ soli! a dit l'Écriture. En effet, il faut être deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque. Vous avez inventé, mon cher, l'instinctologie, et vous aurez une chaire d'Instincts comparés. Vous allez être un grand savant, et moi je vais l'annoncer au monde, à l'Europe, à Paris, au ministre, à son secrétaire, aux commis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand quand il a eu quelqu'un pour soutenir à tort et à travers qu'il était prophète.
[Illustration]
--Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera d'expliquer ma science.
--Serait-ce une science, si vous pouviez l'expliquer?
--Encore faut-il un point de départ.
--Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal qui dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau, par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des divisions absolues, et il y tient, c'est sa gloire à lui; mais, en ce moment, de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau. Entrons dans le débat. Selon nous, l'instinct sera la pensée de l'Animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique l'instinct subisse des modifications, il est un dans son essence, et rien ne prouvera mieux l'unité des choses, malgré leur apparente diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu'il n'y a qu'un Animal comme il n'y a qu'un instinct; que l'instinct est, dans toutes les organisations animales, l'appropriation des moyens à la vie, que les circonstances changent et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes qui tiennent pour l'Unité zoologique, et nous obtiendrons du tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.
--Science n'est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n'ai plus besoin de mon Ane.
--Vous avez un Ane! s'écria le journaliste, nous sommes sauvés! Nous allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l'attention du monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s'alarmeront, ils capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d'autres, nous nous laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui possèdent des secrets merveilleux. C'est ici que se font les Sauvages qui mangent des Animaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains pesant cent cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.»
A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des incisions transversales sur la peau, après m'avoir rasé le poil, et un charlatan m'y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours après, j'étais célèbre. Hélas! j'ai connu les terribles souffrances par lesquelles s'achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les Parisiens lisaient:
«Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a traversé l'Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensiblement les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause à l'illustre philosophe qui n'admet aucune différence dans les organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des savants de l'Allemagne, le grand principe d'une même contexture pour tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se détachent sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour les divisions impitoyables, n'admettaient pas qu'à l'état sauvage le genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l'expliquer dans le beau livre qu'il compte publier sur les Instincts comparés, science qu'il a créée en observant dans le centre de l'Afrique plusieurs Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les dangers d'un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la façon de la Girafe. Ainsi, l'instinct des Animaux se modifierait selon les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l'Hôtel de ville.»
Tous les journaux, et même le grave Moniteur, répétèrent cet audacieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce fait, Marmus et son ami s'installaient dans un hôtel décent de la rue de Tournon, où il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils prirent la clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages, et qui ne dissimula point l'inquiétude causée par ce fait à la doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l'instinct des Animaux changeait selon les climats, selon les milieux, l'Animalité était bouleversée. Le grand Homme qui osait prétendre que le principe vie s'accommodait à tout allait avoir définitivement raison contre l'ingénieux baron qui soutenait que chaque classe était une organisation à part. Il n'y avait plus aucune distinction à faire entre les Animaux que pour le plaisir des amateurs de collections. Les Sciences naturelles devenaient un joujou! L'Huître, le Polype du corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules microscopiques et l'Homme étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou moins étendus. Salteinbeck le Belge, Vos-man-Betten, sir Fairnight, Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Crâneberg, les disciples aimés du professeur français, l'emportaient avec leur doctrine unitaire sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait plus irritant n'avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière Cerceau se rangeaient des académiciens, l'Université, des légions de professeurs, et le Gouvernement appuyait une théorie présentée comme la seule en harmonie avec la Bible.
[Illustration: Les savants envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages.]
Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux questions de l'académicien, ils répondirent par l'affirmation sèche des faits et par l'exposition de leur doctrine. En sortant, l'académicien leur dit alors: «Messieurs, entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un Homme d'un profond et audacieux génie; mais son système, qui peut-être explique le monde, je n'en disconviens pas, ne doit pas se faire jour: il faut, dans l'intérêt de la science...
--Dites des savants, s'écria Marmus.
--Soit, reprit l'académicien; il faut qu'il soit écrasé dans son œuf: car, après tout, messieurs, c'est le panthéisme.
--Croyez-vous? dit le jeune journaliste.
--Comment admettre une attraction moléculaire, sans un libre arbitre qui laisse alors la matière indépendante de Dieu?
--Pourquoi Dieu n'aurait-il pas tout organisé par la même loi? dit Marmus.
--Vous voyez, dit le journaliste à l'oreille de l'académicien, il est d'une profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au ministre de l'instruction publique?
--Mais certainement, dit l'académicien heureux de pouvoir se rendre maître du Zèbre révolutionnaire.
--Peut-être le ministre serait-il satisfait d'être le premier à voir notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l'accompagner, reprit mon maître.
--Je vous remercie...
--Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu'un pareil voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole à l'académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes de la Lune? Vous verrez l'Animal, il marche à la manière des Girafes. Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et de beaucoup de zéros Réaumur.
--Peut-être serait-il dans vos intentions d'entrer dans l'instruction publique? demanda l'académicien.
--Belle carrière! s'écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.
--Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d'oison qui consiste à mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail; mais au lieu de professer à l'Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances à des chaires qui mènent à tout, à l'Institut, à la Chambre, à la Cour, à la Direction d'un théâtre ou d'un petit journal. Enfin nous en causerons.»
Ceci se passait dans les premiers jours de l'année 1831, époque à laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le ministre de l'instruction publique, qui savait tout, et même un peu de politique, fut averti par l'académicien de l'importance d'un pareil fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu momier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants exagérés) n'aimait pas l'invasion du panthéisme dans la science. Or, le baron Cerceau, momier par excellence, qualifiait la grande doctrine de l'Unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d'aménité de savant: en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le mot athée.
[Illustration: Faire ce métier d'oison qui consiste à mener les élèves aux champs.]
Les partisans du système de l'unité zoologique apprirent qu'un ministre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent les séductions. Le plus ardent des disciples du grand Homme accourut alors, et voulut voir l'illustre Marmus: les faits-Paris étaient montés à cette brillante épithète par d'habiles transitions. Mes deux maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher comme ils le voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d'une cruelle application chimique, n'était pas encore assez fourni. Ces deux habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa le magnifique système de l'unité zoologique, dont la pensée est en harmonie avec la grandeur et la simplicité du créateur, et dont le principe concorde à celui trouvé par Newton pour expliquer les mondes supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.
«Nous sommes en pleine science et notre Zèbre domine la question, dit le jeune journaliste.
--Mon Zèbre, répondit Marmus, n'est plus un Zèbre, mais un fait qui engendre une science.
--Votre science des Instincts comparés, reprit l'unitariste, appuie la remarque due au savant sir Fairnight sur les Moutons d'Espagne, d'Écosse, de Suisse, qui paissent différemment, selon la disposition de l'herbe.
--Mais, s'écria le journaliste, les produits ne sont-ils pas également différents, selon les milieux atmosphériques? Notre Zèbre à l'allure de Girafe explique pourquoi l'on ne peut pas faire le beurre blanc de la Brie en Normandie, ni réciproquement le beurre jaune et le fromage de Neufchâtel à Meaux.
--Vous avez mis le doigt sur la question, s'écria le disciple enthousiasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se tient dans la science. La question des fromages est intimement liée à la question de la forme zoologique et à celle des Instincts comparés. L'instinct est tout l'Animal, comme la pensée est l'Homme concentré. Si l'instinct se modifie et change selon les milieux où il se développe, où il agit, il est clair qu'il en est de même du Zoon, de la forme extérieure que prend la vie. Il n'y a qu'un principe, une même forme.
--Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus.
--Dès lors, reprit le disciple, les nomenclatures sont bonnes pour nous rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont plus la science.
--Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des Vertébrés et des Mollusques, des Articulés et des Rayonnés, depuis les Mammifères jusqu'aux Cirrhopodes, depuis les Acéphales jusqu'aux Crustacés! Plus d'Échinodermes, ni d'Acalèphes, ni d'Infusoires! Enfin, vous abattez toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau! Et tout va devenir si simple, qu'il n'y aura plus de science, il n'y aura plus qu'une loi... Ah! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura bien de l'encre de répandue! Pauvre humanité! Non, ils ne laisseront pas tranquillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux travaux de tant d'observateurs qui ont mis la création en bocal! On nous calomniera autant que votre grand philosophe a été calomnié. Or, voyez ce qui est arrivé à Jésus-Christ qui a proclamé l'égalité des âmes, comme vous voulez proclamer l'unité zoologique! C'est à faire frémir. Ah! Fontenelle avait raison: fermons les poings quand nous tenons une vérité.
--Auriez-vous peur, messieurs? dit le disciple du Prométhée des sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l'Animalité?
--Non, monsieur, s'écria Marmus, je n'abandonnerai pas la science à laquelle j'ai consacré ma vie; et, pour vous le prouver, nous rédigerons ensemble la notice sur mon Zèbre.
--Hein! vous voyez, tous les Hommes sont des enfants, l'intérêt les aveugle, et pour les mener il suffit de connaître leurs intérêts, dit le jeune journaliste à mon maître, quand l'unitariste fut parti.
--Nous sommes sauvés!» dit Marmus.
Une notice fut donc savamment rédigée sur le Zèbre du centre de l'Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus hardi sous le nom de Marmus, formula complétement la doctrine. Mes deux maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la célébrité. Tous deux se virent accablés d'invitations à dîner en ville, de soirées, de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants et illustres par tant de monde, qu'ils eurent trop de complices pour jamais être autre chose que des savants du premier ordre. L'épreuve du beau travail de Marmus fut envoyée au baron Cerceau. L'Académie des sciences trouva dès lors l'affaire si grave, qu'aucun académicien n'osait donner un avis.
«Il faut voir, il faut attendre,» disait-on.
M. Salteinbeck, le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man-Betten de Hollande, et l'illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route pour voir ce fameux Zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent disciple de la doctrine de l'Unité zoologique travaillait à un mémoire dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau.
Déjà, dans la botanique, un parti se formait, qui tenait pour l'Unité de composition des plantes. L'illustre professeur de Candolle, le non moins illustre de Mirbel, éclairés par les audacieux travaux de M. Dutrochet, hésitaient encore par pure condescendance pour l'autorité de Cerceau. L'opinion d'une parité de composition chez les produits de la botanique et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau décida le ministre à visiter le Zèbre. Je marchais alors au gré de mes maîtres. Le charlatan m'avait fait une queue de vache, et mes bandes jaunes et noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une guérite autrichienne.
«C'est étonnant! dit le ministre en me voyant me porter alternativement sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour marcher.
--Étonnant, dit l'académicien; mais ce ne serait pas inexplicable.
--Je ne sais pas, dit l'âpre orateur devenu complaisant ministre, comment on peut conclure de la diversité à l'unité.
--Affaire d'entêté,» dit spirituellement Marmus sans se prononcer encore.
Ce ministre, Homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de résister aux faits subversifs, et il se mit à rire de cette raillerie.
«Il est bien difficile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le bras, que ce Zèbre, habitué à la température du centre de l'Afrique, vive rue de Tournon....»
En attendant cet arrêt cruel, je fus si affecté que je me mis à marcher naturellement.
«Laissons-le vivre tant qu'il pourra, dit mon maître effrayé de mon intelligente opposition, car j'ai pris l'engagement de faire un cours à l'Athénée, et il ira bien jusque-là...
--Vous êtes un homme d'esprit, vous aurez bientôt trouvé des élèves pour votre belle science des Instincts comparés, qui, remarquez-le bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau. Ne sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire représenter par un disciple?
--J'ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d'une grande intelligence qui répète admirablement ce qu'on lui apprend; nous nommons cette espèce d'écrivain un vulgarisateur...
--Et nous un Perroquet, dit le journaliste.
--Ces gens rendent de vrais services aux sciences; ils les expliquent et savent se faire comprendre des ignorants.
--Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste.
--Eh bien! il se fera le plus grand plaisir d'étudier la théorie des Instincts comparés et de la coordonner avec l'Anatomie comparée et avec la Géologie; car, en science, tout se tient.
--Tenons-nous donc,» dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et lui manifestant le plaisir qu'il avait de se rencontrer avec le plus grand, le plus illustre des naturalistes.
Le ministre promit alors sur les fonds destinés à l'encouragement des sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à l'illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion d'honneur. La Société de géographie, jalouse d'imiter le gouvernement, offrit à Marmus un prix de dix mille francs pour son voyage aux montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon maître rédigeait, d'après tous les voyages précédents en Afrique, une relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.
Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes, commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand philosophe: on le regardait comme un rêveur, comme l'ennemi des savants, comme un dangereux panthéiste, on s'y moquait de sa doctrine.
Ceci se passait pendant les tempêtes politiques des années les plus tumultueuses de la révolution de Juillet. Marmus acheta sur-le-champ une maison à Paris, avec le produit de son prix et de la gratification ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta d'écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu'il fut aussitôt nommé conseiller de l'Université. En étudiant les Hommes et les choses autour de lui, Marmus comprit que les cours étaient inventés pour ne rien dire; il accepta donc le jeune Perroquet que le baron Cerceau lui proposa, et dont la mission était, en exposant la science des Instincts comparés, d'étouffer le fait du Zèbre en le traitant d'une exception monstrueuse: il y a, dans les sciences, une manière de grouper les faits, de les déterminer, comme en finance, une manière de grouper les chiffres.
Le grand philosophe, qui n'avait ni places à donner, ni aucun gouvernement pour lui autre que le gouvernement de la science à la tête de laquelle l'Allemagne le mettait, tomba dans une tristesse profonde en apprenant que le cours des Instincts comparés allait être fait par un adepte du baron Cerceau, devenu le disciple de l'illustre Marmus. En se promenant le soir sous les grands marronniers, il déplorait le schisme introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles l'entêtement de Cerceau donnait lieu.
«On m'a caché le Zèbre!» s'écria-t-il.
Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit par la grille de la rue de Buffon l'un d'eux s'écrier en sortant de cette conférence:
«O Cerceau! toi si souple et si clair, si profond analyste, écrivain si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité? Pourquoi persécuter le vrai? Si tu n'avais que trente ans, tu aurais le courage de refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures, et tu ne songes pas à l'inexorable postérité qui les brisera, armée de l'Unité zoologique que nous lui léguerons!»
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Le cours où devait se faire l'exposition de la science des Instincts comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée, car il était surtout mis à la portée des Femmes. Le disciple du grand Marmus, déjà qualifié d'ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux journaux par le bibliothécaire, commença par dire que nous étions devancés sur ce point par les Allemands: Vittembock et Mittemberg, Clarenstein, Borborinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré que la Zoologie se métamorphoserait un jour en Instinctologie. Les divers instincts répondaient aux organisations classées par Cerceau. Et, partant de là, le jeune Perroquet répéta, dans une charmante phraséologie, tout ce que de savants observateurs avaient écrit sur l'instinct, il expliqua l'instinct, il raconta les merveilles de l'instinct, il joua des variations sur l'instinct, absolument comme Paganini jouait des variations sur la quatrième corde de son violon.
[Illustration]
Les bourgeois, les Femmes s'extasièrent. Rien n'était plus instructif, ni plus intéressant. Quelle éloquence! on n'entendait de si belles choses qu'en France!
La province lut dans tous les journaux ce fait, à la rubrique de Paris:
«Hier, à l'Athénée, a eu lieu l'ouverture du cours d'Instincts comparés, par le plus habile élève de l'illustre Marmus, le créateur de cette nouvelle science, et cette première séance a réalisé tout ce qu'on en attendait. Les Émeutiers de la science avaient espéré trouver un allié dans ce grand zoologiste; mais il a été démontré que l'Instinct était en harmonie avec la Forme. Aussi l'auditoire a-t-il manifesté la plus vive approbation en trouvant Marmus d'accord avec notre illustre Cerceau.»
Les partisans du grand philosophe furent consternés; ils devinaient bien qu'au lieu d'une discussion sérieuse il n'y avait eu que des paroles: Verba et voces. Ils allèrent trouver Marmus, et lui firent de cruels reproches.
«L'avenir de la science était dans vos mains, et vous l'avez trahie! Pourquoi ne pas vous être fait un nom immortel, en proclamant le grand principe de l'attraction moléculaire?
--Remarquez, dit Marmus, avec quel soin mon élève s'est abstenu de parler de vous, de vous injurier. Nous avons ménagé Cerceau pour pouvoir vous rendre justice plus tard.»
Sur ces entrefaites, l'illustre Marmus fut nommé député par l'arrondissement où il était né, dans les Pyrénées-Orientales; mais, avant sa nomination, Cerceau le fit nommer quelque part professeur de quelque chose, et ses occupations législatives déterminèrent la création d'un suppléant qui fut le bibliothécaire, l'ancien journaliste qui se fit préparer son cours par un homme de talent inconnu auquel il donna de temps en temps vingt francs.
La trahison fut alors évidente. Sir Fairnight indigné écrivit en Angleterre, fit un appel à onze pairs qui s'intéressaient à la science, et je fus acheté pour une somme de quatre mille livres sterling, que se partagèrent le professeur et son suppléant.
Je suis, en ce moment, aussi heureux que l'est mon maître. L'astucieux bibliothécaire profita de mon voyage pour voir Londres, sous le prétexte de donner des instructions à mon gardien, mais bien pour s'entendre avec lui. Je fus ravi de mon avenir en entrant dans la place qui m'était destinée. Sous ce rapport, les Anglais sont magnifiques. On m'avait préparé une charmante vallée, d'un quart d'acre, au bout de laquelle se trouve une belle cabane construite en bûches d'acajou. Une espèce de constable est attaché à ma personne, à cinquante livres sterling d'appointements.
«Mon cher, lui dit le savant professeur de puffs décoré de la Légion d'honneur, si tu veux garder tes appointements aussi longtemps que vivra cet Ane, aie soin de ne jamais lui laisser reprendre son ancienne allure, et saupoudre toujours les raies qui en font un Zèbre avec cette liqueur que je te confie et que tu renouvelleras chez un apothicaire.»
Depuis quatre ans, je suis nourri aux frais du Zoological-Garden, où mon gardien soutient mordicus aux visiteurs que l'Angleterre me doit à l'intrépidité des grands voyageurs anglais Fenmann et Dapperton. Je finirai, je le vois, doucement mes jours dans cette délicieuse position, ne faisant rien que de me prêter à cette innocente tromperie, à laquelle je dois les flatteries de toutes les jolies miss, des belles ladies qui m'apportent du pain, de l'avoine, de l'orge, et viennent me voir marcher des deux pieds à la fois, en admirant les fausses zébrures de mon pelage sans comprendre l'importance de ce fait.
«La France n'a pas su garder l'animal le plus curieux du globe,» disent les Directeurs aux membres du Parlement.
Enfin je me mis résolûment à marcher comme je marchais auparavant. Ce changement de démarche me rendit encore plus célèbre. Mon maître, obstinément appelé l'illustre Marmus, et tout le parti Variétaire, sut expliquer le fait à son avantage, en disant que feu le baron Cerceau avait prédit que la chose arriverait ainsi. Mon allure était un retour à l'instinct inaltérable donné par Dieu aux Animaux, et dont j'avais dévié, moi et les miens, en Afrique. Là-dessus on cita ce qui se passe à propos de la couleur des Chevaux sauvages dans les llanos d'Amérique et dans les steppes de la Tartarie, où toutes les couleurs dues au croisement des Chevaux domestiques finissent par se résoudre dans la vraie, naturelle et unique couleur des Chevaux sauvages, qui est le gris de souris. Mais les partisans de l'unité de composition, de l'attraction moléculaire et du développement de la forme et de l'instinct selon les exigences du milieu, seule manière d'expliquer la création constante et perpétuelle, prétendirent qu'au contraire l'instinct changeait avec le milieu.
Le monde savant est partagé entre Marmus, officier de la Légion d'honneur, conseiller de l'Université, professeur de ce que vous savez, membre de la Chambre des députés et de l'Académie des sciences morales et politiques, qui n'a ni écrit une ligne ni dit un mot, mais que les adhérents de feu Cerceau regardent comme un profond philosophe, et le vrai philosophe appuyé par les vrais savants, les Allemands, les grands penseurs.
Beaucoup d'articles s'échangent, beaucoup de dissertations se publient, beaucoup de brochures paraissent; mais il n'y a dans tout ceci qu'une vérité de démontrée: c'est qu'il existe dans le budget une forte contribution payée aux intrigants par les imbéciles, que toute chaire est une marmite, le public un légume, que celui qui sait se taire est plus habile que celui qui parle, qu'un professeur est nommé moins pour ce qu'il dit que pour ce qu'il ne dit point, et qu'il ne s'agit pas tant de savoir que d'avoir. Mon ancien maître a placé toute sa famille dans les cabanes du budget.
[Illustration]
Le vrai savant est un rêveur, celui qui ne sait rien se dit Homme pratique. Pratiquer, c'est prendre sans rien dire. Avoir de l'entregent, c'est se fourrer, comme Marmus, entre les intérêts, et servir le plus fort.
Osez dire que je suis un Ane, moi qui vous donne ici la méthode de parvenir, et le résumé de toutes les sciences. Aussi, chers Animaux, ne changez rien à la constitution des choses: je suis trop bien au Zoological-Garden pour ne pas trouver votre révolution stupide! O Animaux, vous êtes sur un volcan, vous rouvrez l'abîme des révolutions. Encourageons, par notre obéissance et par la constante reconnaissance des faits accomplis, les divers États à faire beaucoup de Jardins des Plantes, où nous serons nourris aux frais des Hommes, et où nous coulerons des jours exempts d'inquiétudes dans nos cabanes, couchés sur des prairies arrosées par le budget, entre des treillages dorés aux frais de l'État, en vrais sinécuristes marmusiens.
Songez qu'après ma mort je serai empaillé, conservé dans les collections, et je doute que nous puissions, dans l'état de nature, parvenir à une pareille immortalité. Les Muséums sont le Panthéon des Animaux.
DE BALZAC.
[Illustration]
LES CONTRADICTIONS
D'UNE LEVRETTE
J'ai toujours aimé le théâtre à la folie, et cependant il y a peu de personnes qui aient plus de raisons que moi de l'avoir en horreur, car ce fut là, vers les neuf heures du soir, que je vis pour la première fois mon mari. Comme vous pouvez bien le penser, tous les détails de cet accident me sont restés présents à l'esprit. J'ai des raisons sérieuses pour ne les point avoir oubliés.
En toute franchise,--je ne veux accuser personne,--je n'étais point faite pour le mariage. Élégante, belle, je puis le dire, faite pour les enivrements du monde et les joies rapides de la grande vie, il me fallait de l'espace, de l'éclat, du luxe; j'étais née duchesse... j'épousai une première clarinette du théâtre des Chiens. C'était à mourir de rire, et, entre nous, j'en ai furieusement ri! Vous voyez du reste que je n'en suis pas morte.
Oui, vraiment, il jouait de la clarinette, le soir de huit à onze; on lui confiait même les rôles pas trop difficiles; il me le dit du moins, mais sans doute il me mentait indignement, car j'ai toujours trouvé qu'il jouait faux comme un jeton, quoique j'aie moi-même l'oreille peu musicale. Dans la journée, il était second trombone chantant à la paroisse... des Chiens, et postulait en outre pour obtenir un chapeau chinois dans la garde nationale. Tous ces détails sont grotesques, qu'on me les pardonne, j'ai juré de décharger mon cœur.
Un soir donc que je m'étais laissé entraîner au théâtre, j'aperçus pendant un entr'acte, dans l'orchestre des musiciens, un gros Bouledogue à lunettes, coiffé d'une calotte, qui, non loin de la grosse caisse, se mouchait dans un mouchoir à carreaux. Il s'ensuivit un tel vacarme, que toutes les têtes se retournèrent vers lui. On m'aurait dit à ce moment-là: «Cette clarinette qui se mouche sera bientôt ton mari,» que j'aurais répondu:... ou plutôt je n'aurais rien répondu à une telle absurdité.
Cependant sous le feu de tous ces regards, au milieu de l'hilarité générale, mon futur époux replia son mouchoir lentement, avec soin, promena sur l'assemblée un regard indifférent par-dessus ses lunettes, et, s'étant essuyé le nez, changea l'embouchure de son instrument avec beaucoup de calme. Il avait fait preuve de tant de sang-froid, que machinalement je dirigeai mon lorgnon de son côté. Il remarqua mon mouvement sans doute, car immédiatement il ôta sa calotte et caressa sa grosse tête ronde dont les cheveux étaient coupés en brosse, rajusta ses lunettes, vérifia sa cravate et tira son gilet. Il n'est monstre si laid qui ne fasse toutes ces petites choses-là sous le regard de la première venue. Toutefois, son œil qui rencontra le mien me parut singulièrement brillant. Il était laid, mais il était ému; j'étais fort jeune, un brin coquette, en sorte que cela m'amusait assez d'être regardée ainsi. Le chef d'orchestre monta sur son trône, et la ritournelle commença. Le gros musicien m'adressa un dernier regard qui ressemblait à un aveu et, précipitamment, souffla dans son appareil. Il était parti trop tard et, voulant rattraper le temps perdu, se précipita dans sa partition comme un cheval échappé, tournant deux pages pour une, tricotant de ses gros doigts avec une rapidité folle sur son malheureux tuyau d'où s'échappaient des bruits impossibles à décrire, mais effrayants. Le chef d'orchestre, rouge comme une pivoine, en nage, les cheveux en désordre, criait au milieu du vacarme et le menaçait de son archet; ses voisins le poussaient, le frappaient, le huaient; les cahiers de musique et les instruments de cuivre commençaient à pleuvoir sur sa tête; mais lui, toujours calme en apparence et la rage dans le cœur probablement, soufflait, soufflait comme un soufflet de forge qui a pris le mors aux dents.
Il me sembla que cette clarinette devait être une clarinette passionnée, et ne doutant pas que le délire qu'elle ressentait en ce moment n'eût pour cause que ma présence même, je fus... touchée, flattée... Enfin, je l'aimai dans ce moment-là; c'est clair: je l'aimais.
Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta tout court, déposa sa clarinette entre ses jambes et, ayant enlevé sa calotte, s'essuya la tête avec son grand mouchoir rouge. Il était calme, mais il n'avait pas un poil de sec. Le lustre s'était éteint.
[Illustration]
C'est au sortir de cette représentation remarquable--il était onze heures trente-cinq et il pleuvait un peu,--qu'en passant devant l'entrée des artistes du théâtre des Chiens je fus presque renversée par un individu coiffé d'un grand chapeau gris à longs poils. Je le vois encore sortant de cette porte et se précipitant sur nous. Je dis nous, car j'étais, ce soir-là, accompagnée de ma mère; je n'allais point encore seule au théâtre.
«Mesdames..., mademoiselle, s'écria le Bouledogue,--vous l'avez deviné: sous ce chapeau gris se cachait l'impétueuse clarinette,--mesdames, arrêtez, au nom du ciel!
--Et que voulez-vous, à cette heure..., en ces lieux?... dit ma mère avec son grand air. Écartez-vous, clarinette, écartez-vous!»
Devant tant de noblesse et tant de dignité le musicien resta comme anéanti, balbutia, et ôtant son chapeau:
«Il pleut, mesdames, il pleut, et vous êtes sans parapluie..., daignez, oh! daignez accepter le mien.»
[Illustration]
Ma mère, qui a toujours été assez petite-maîtresse et craignait l'eau comme le feu, fut assez folle pour accepter, ne se doutant pas, la chère âme, que ce parapluie devait ouvrir pour moi les portes de l'hymen!... Je passe. Tous ces souvenirs m'irritent, et d'ailleurs leur banalité leur enlève tout intérêt. Il était écrit que je ferais une sottise absurde; je la fis.
Après quelques visites de mon étrange prétendu, ma mère me dit un jour:
«Élisa, comment le trouves-tu, mon enfant, là, franchement?
--Qui cela, maman, fis-je ingénument, le musicien?
--Oui, petite espiègle, la clarinette, le jeune Bouledogue qui recherche ta main; tu sais bien que je parle de lui.
--Mais, maman, je le trouve laid.
--Moi aussi, mon ange, mais il ne s'agit pas de cela.
--Eh! eh! fis-je malgré moi, je trouvais que cette question n'était pas sans importance;--de plus, petite mère, je lui trouve l'air commun, un peu grotesque, et tu conviendras qu'il est ennuyeux comme la pluie.
--Je suis de ton avis, ma belle, mais encore une fois il ne s'agit pas de tout cela, te convient-il? Moi, il me convient à tous égards.
--Oh! maman! te quitter!»--Je fondis en larmes, et cependant je n'étais pas triste. J'en suis encore à me demander pourquoi je fondis en larmes.
«Ne fais donc pas de singeries, mon petit ange, poursuivit ma mère, tu grilles d'envie de te marier, et tu as raison; or, ce jeune Bouledogue offre des garanties sérieuses. Sa double position de première clarinette chantante et de trombone à la paroisse lui assure une fort jolie indépendance. Que peut-on demander de plus à un mari? Songe, mon enfant, que la beauté physique, la grâce, sont des avantages passagers; et d'ailleurs n'es-tu pas gracieuse et belle pour deux? C'est dans l'intelligent croisement des natures et des caractères opposés que gît le bonheur conjugal, ma petite Chienne chérie. Tu es jolie, espiègle, légère, paresseuse, insouciante, prodigue, peu affectueuse. Eh bien, il n'est pas sans avantage pour l'équilibre des choses, que ton époux soit laid, taciturne, lourd, travailleur, sérieux, économe et affectueux.»
Je compris immédiatement que maman était dans le vrai et je donnai mon consentement. Eh! mon Dieu! si c'était à refaire, je crois que j'agirais de même. Un mari solide, c'est énorme dans la vie. Quand on a le pain sur la planche, il faut être bien sotte pour ne point se procurer le superflu. Je n'osais point m'avouer toutes ces choses, mais instinctivement j'en avais conscience et je dis: «Épousons-le.» Ne dit-on pas dans l'espèce humaine: «Passons notre baccalauréat, c'est un titre qui mène à tout.»
Vous dire que ma lune de miel fut un long enivrement serait exagérer. Malgré ma bonne volonté et mon courage, je ne fus pas longue à m'apercevoir que la nature singulièrement grossière et banale de mon mari était peu faite pour sympathiser avec les instincts élégants et aristocratiques de la mienne. Il se levait au petit jour et me réveillait chaque matin pour m'embrasser au front. Il approchait de mon visage son petit nez ridicule, ses grosses joues boursouflées... Il était hideux! S'il eût eu seulement la discrétion de sa laideur!... Une fois levé, il mettait sa calotte et étudiait sa clarinette avec l'emportement et l'obstination qui caractérisent la médiocrité.
«Piano, mon ami, plus piano, lui disais-je; je vous jure que cela sera mieux!» Il faisait mille efforts pour souffler moins violemment, mais ses notes les plus discrètes faisaient tout trembler autour de nous et les soupirs qui s'échappaient de son infernal tuyau ressemblaient à une tempête. Ce qui m'irritait surtout, c'est qu'il était en nage, c'est qu'il concentrait toute son attention, se mordait les lèvres et soufflait comme un Phoque pour jouer la chose la plus simple du monde.
«Vous ne prenez pas un peu l'air, mon bon ami, lui disais-je bientôt, vous allez vous fatiguer.» Je l'aurais battu.
Souvent alors il s'essuyait le front et allait se promener, s'arrêtant à tous les coins, cancanant avec tous les voisins, fouillant sans scrupule parmi ces débris de toutes sortes, amoncelés le matin sur la voie publique en tas régulièrement espacés; il fouillait là dedans... Ah! qu'il m'a fait souffrir, ce musicien né pour être Chien de boucher! Que de fois, me promenant côte à côte avec lui, ne m'a-t-il pas laissée seule tout à coup pour courir vers un os qu'il avait aperçu! Et les querelles! et les batailles! et son gros rire bruyant! et sa démarche lourde! et ses observations vulgaires! et...
Je commençai à le prendre sérieusement en grippe. Il m'agaçait, il m'irritait. Je veux bien qu'il se mît en quatre pour augmenter l'aisance du ménage et en toute vérité travaillât comme un Chien, mais l'argent ne saurait compenser les douleurs d'une union mal assortie. Sous différents prétextes j'évitai peu à peu ces promenades conjugales qui m'étaient devenues odieuses, et je flânai seule avec délices.
J'avais pris en affection un jardin public fort à la mode, où le beau monde se donnait rendez-vous. Les enfants y venaient jouer en foule, on s'y promenait, on s'y faisait voir, on y voyait les autres. C'était adorable, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'on m'y remarquait beaucoup. J'avais trouvé mon milieu.
Un jour, il m'en souvient, j'errais dans une contre-allée sous les arbres touffus, lorsque j'entendis une voix qui me disait tout bas: «Ah! qu'il serait heureux, madame, celui qui, au milieu de la foule, fixerait votre attention!»
[Illustration]
Ces paroles me plurent; elles avaient je ne sais quoi de contenu, de respectueux, d'ému, qui me charma immédiatement. Je me retournai et j'aperçus un ravissant Insecte qui voltigeait autour de moi. Il était fort bien mis; ses manières recherchées, ses allures discrètes me prouvèrent tout de suite qu'il était du monde. Il me parut, du reste, avoir conscience de sa valeur, et j'ai peine à croire qu'en se regardant dans la glace il ne se trouvât pas joli garçon.
«Ah! que vous êtes belle, Levrette! murmurait-il avec obstination; que votre tête est fine, vos pattes élégantes et votre robe soyeuse! Que de distinction dans votre démarche, de grâce dans vos allures!»
Je hâtai le pas, toute tremblante de tant d'audace; mais, au fond de mon cœur, les paroles de l'inconnu vibraient comme une délicieuse musique. Ce garçon avait du goût et de la finesse.
[Illustration: Se regardant dans la glace, il se trouve joli garçon.]
«Vous êtes mariée, adorable créature?» ajouta-t-il.
Je ne résistai pas au plaisir de me figurer un instant que mes chaînes s'étaient brisées et je répondis très-sèchement: «Je suis veuve, monsieur.»
Oh! je vous jure, je ne voyais en tout cela aucun mal. Quel danger y avait-il, après tout, à ce qu'un Insecte me trouvât jolie et m'exprimât son admiration? On ne comprend pas assez que la beauté a besoin d'être entourée, appréciée; le regard du public est le soleil qui la réchauffe et la fait vivre; l'indifférence la tue et la flétrit. Notre coquetterie à nous autres, belles créatures, exprime tout simplement le besoin naturel, et par conséquent respectable, d'être vues et admirées. Il n'y a là ni intention coupable ni orgueil exagéré; il y a conscience d'un... eh! mon Dieu oui, d'un tribut qu'on doit nous payer; il y a, je le répète, besoin de soleil. Et la preuve que je dis vrai, c'est que, tout en étant la Levrette la plus vertueuse du monde, je fus comme enivrée par les paroles de l'Insecte inconnu.
«Tu as les yeux terriblement brillants et la voix bien sonore,» me dit au retour mon mari. Il rongeait, dans un coin, un os qu'il avait trouvé je ne sais où.
«Faut-il donc, pour vous plaire, avoir les yeux éteints et la voix enrouée?» lui répondis-je.
Rien au monde n'est irritant comme ces questions banales et sottes dont vous soufflettent certaines gens, et ils demandent ensuite pourquoi on les déteste!
Je sentais mon mari de plus en plus indigne, sa personne me choquait plus que je ne saurais dire. Je ne lui en voulais pas seulement de sa trivialité et de sa laideur, mais encore de la peine qu'il se donnait pour moi; je rougissais de profiter de son labeur ridicule, et je ne pouvais manger une gimblette sans songer que je la devais à l'infernale clarinette dont il jouait si mal. Ce qui m'agaçait aussi, c'était son flegme irritant, son calme inaltérable, et aussi sa bonté niaise, inattaquable, sans réplique; de sorte que j'étais obligée de renfermer en moi-même toutes mes irritabilités, mes mauvaises humeurs, mes indignations, mes révoltes...
Vous ne savez pas combien cela est atroce quand on est nerveuse. La vie me devint extrêmement pénible.
Le bel Insecte s'en aperçut bientôt, car il me poursuivait chaque jour de ses prévenances et de son bourdonnement délicieux.
«Vous êtes malheureuse, Levrette idéale; vous souffrez, je le vois, je le sens. Le chagrin devrait-il effleurer une tête si belle? me dit-il avec des larmes dans la voix. Ne craignez-vous pas que les soucis ne rident votre front et ne ternissent votre beauté?» Je tressaillis. Ce qu'il disait là n'était malheureusement que trop vrai, l'inquiétude pouvait me rendre laide, alourdir ma démarche, voiler mes yeux; et, réfléchissant que mon mari serait encore la cause de cette nouvelle infortune, je fus indignée.
«Eh bien! poursuivit l'Insecte aimé, que ne tâchez-vous de vous distraire? Venez avec moi errer dans les bois, prenez votre vol et je serai derrière vous pour vous admirer et vous égayer par mes chansons. Chassez les soucis, franchissez les espaces, emplissez votre chère poitrine de l'air pur qu'on ne trouve qu'aux champs; les grands ombrages et l'herbe tendre ne vous tentent-ils pas? Votre belle robe blanche serait si étincelante sur le gazon. Ne voulez-vous pas faire une promenade?
--Oui, vraiment, je le veux.» lui répondis-je avec feu. J'avais pris enfin un parti, j'en avais assez de mon rôle de victime, j'étais étouffée, il me fallait de l'air, de l'air à tout prix. «Demain, à pareille heure, soyez en cet endroit, mon cher, et nous irons ensemble errer à l'aventure. Vous avez raison, il me faut du mouvement.»
Il ne faudrait pas croire qu'en accordant un rendez-vous à cet Insecte je cédais à un mouvement de tendresse et de folie. Je peux le dire à la face du ciel, j'étais pure et ma conscience n'était pas troublée. Je savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes, sa conversation m'amusait parce qu'il parlait sans cesse de moi, mais rien de plus.
Quand je fus de retour au logis, ce soir-là, il est probable que mon visage exprima un plus profond dégoût qu'à l'ordinaire, car mon musicien me regarda en silence pendant quelques instants et deux grosses larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque. Rien n'est affreux comme un être laid qui ajoute encore à sa laideur naturelle la laideur du chagrin.
Je m'attendais à une scène, à des reproches; je sentais l'émotion gonfler mon cœur et je me disais: «Enfin, qu'il parle donc, qu'il s'irrite, qu'il se fâche, je pourrai m'irriter et me fâcher aussi, opposer ma colère à la sienne!»--En certains cas l'emportement est comme une pluie d'orage qui rafraîchit la terre et fait crever les nuages.--Je me souviens que je me mis à chantonner, espérant amener ainsi plus promptement la crise.
Mais il n'en fut rien, il ne dit mot. Deux ou trois fois il renifla avec bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui crasseux, enfonça sa calotte et, sans lever les yeux sur moi, il dit:
«Bonsoir, ma chère, je vais au théâtre.»
Que signifiaient ces larmes? Se doutait-il qu'il m'était odieux? Je ne pouvais pas supposer qu'il fût jaloux, et d'ailleurs jaloux de qui? N'étais-je pas l'épouse la plus malheureuse, mais en même temps la plus irréprochable du monde? J'aurais voulu, ce soir-là, avoir quelque chose à briser, quelqu'un à mordre... Dieu! que ce musicien m'a fait souffrir!
Le lendemain, à l'heure indiquée, je fus au rendez-vous. Mon bel Insecte doré, frais, pimpant, gracieux, joueur, m'attendait avec impatience.
«Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons-nous?
«Partons, lui dis-je, grand flatteur.» Et nous nous élançâmes.
J'avais au fond quelque inquiétude et j'en étais indignée. Le souvenir de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m'imaginai, tout en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une espièglerie condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, et mon imagination se monta si follement en dépit des efforts que faisait mon compagnon pour chasser mes préoccupations, qu'arrivée au détour d'une rue je m'arrêtai tout court.
«Qu'avez-vous, adorable Levrette? dit l'Insecte.
--Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés devant une fenêtre?
--Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à ce qu'il me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner leur pauvre vie.
--Sans doute, mais j'ai peur; ils ont un regard étrange ces musiciens! Ne sont-ce point là des gens de la police, des espions payés pour nous observer? De grâce, aimable Insecte, faisons un grand détour, je suis tremblante.»
Nous prîmes à gauche et nous continuâmes notre course, mais j'étais toujours inquiète. Il est des émotions que la Providence devrait épargner aux personnes délicates et nerveuses. J'étais agitée, fiévreuse. C'était sans doute un pressentiment, car il m'arriva, ce jour-là, une des rencontres les plus désagréables que l'on puisse faire.
[Illustration: Ils montrent des Hannetons au public].
Nous allions sortir des faubourgs, lorsque j'aperçus dans un coin obscur une masse de forme bizarre. C'était un de ces Ours bateleurs comme on en rencontre souvent dans les fêtes ou les jours de marché. Pour le moment, il faisait travailler une Tortue équilibriste qui l'accompagnait. Rien au monde n'était plus naturel que de rencontrer cet Ours et cette Tortue, et cependant je me sentis frissonner. Toutefois, me doutant bien qu'encore une fois mes craintes étaient chimériques, je continuai ma course, et bientôt je fus tout près du saltimbanque et de la Tortue. Il me sembla que le petit œil de l'effrayant animal lançait des éclairs. J'allais m'enfuir au plus vite, mais l'Ours, s'avançant tout à coup, me barra le passage.
[Illustration]
«Que faites-vous ici, madame? me dit-il en se croisant les bras.
--Et que vous importe ce que fait madame? bourdonna l'Insecte aimé de sa petite voix flûtée. Sur l'honneur, vous m'avez l'air d'un manant osé! Qui êtes-vous, je vous prie? parlez, qui êtes-vous?
--Qui je suis?» Il soupira fortement et, avec un effort douloureux: «Je suis lui-même le propre époux de madame.» Ce disant, il se dépouilla de la peau d'Ours dont il était revêtu, et j'aperçus la clarinette, le musicien, le Bouledogue, mon mari enfin, pâle comme la mort, en proie à des frémissements nerveux horribles. Il était effrayant, d'autant plus effrayant qu'il avait malgré tout conservé son allure grotesque. Je l'aimais mieux cependant irrité, furieux, grimaçant de rage, que résigné, silencieux et la larme à l'œil. Il était vraiment moins laid qu'à l'ordinaire. Malheureusement il avait conservé sa calotte sur la tête. C'était une faute impardonnable. Les gens de l'autre sexe ne veulent point comprendre que pas un détail ne nous échappe, à nous autres êtres fins, nerveux, et délicats.
«Madame,» dit mon mari en se posant. Encore une faute; il se posait! il était manifeste qu'il avait préparé un discours et qu'il en avait médité les effets. Le bel Insecte s'était caché derrière mon oreille et me disait tout bas: «Quoi, reine de beauté, vous êtes mariée à ce monstre, à ce Dogue grossier?» Je me sentais rougir.
«Madame, continua mon mari, ma... da...» et il éternua de la façon la plus comique; sans doute un poil de la peau d'Ours dont il s'était revêtu lui était resté dans le nez.
Je partis d'un grand éclat de rire, aussi excusable, aussi involontaire que son éternument.
Cette scène de jalousie était quelque peu comique, vous en conviendrez.
«Madame, suivez-moi, s'écria alors mon mari, perdant tout à coup la tête, c'en est trop, suivez-moi.
--Je ne lui conseille pas de porter la patte sur vous, murmura le bel Insecte en se réfugiant derrière mon oreille, car je crois vraiment que je ne répondrais pas de moi. Je sens la col...»
Il ne put achever sa phrase, hélas! Mon mari, plus prompt que l'éclair, s'était élancé, et, le saisissant au vol, l'avait horriblement mutilé d'un coup de dent. Je ne sais alors ce qui se passa, je devins folle. Je me dégageai par un effort héroïque des pattes de mon époux furieux, et, sautant par-dessus sa tête, je pris ma course.
Quand je fus à une centaine de pas, je me retournai, et j'aperçus de loin le Bouledogue aux prises avec les agents de l'autorité. Il se débattait avec énergie, mais la peau d'Ours dont ses pieds étaient entourés paralysait ses efforts, de sorte qu'en un instant il fut pris et emmené par les agents au milieu des huées de la foule.
Enfin, j'étais libre! je poursuivis ma promenade. Jamais l'air ne m'avait semblé plus pur, l'herbe plus verdoyante et le ciel plus bleu. Une indignation sourde me restait pourtant au cœur. Je me sentais humiliée pour ainsi dire par cette jalousie, se manifestant tout à coup par un scandale absurde, public et comique tout à la fois. C'était surtout le côté comique que je trouvais intolérable. Cette réalité prosaïque, cette clarinette en colère apparaissant tout à coup devant l'Insecte aimé, devant le rêve, l'idéal!... Je crus bien que je ne pardonnerais de ma vie à la clarinette. Après avoir erré dans les champs, m'être enivrée d'air pur, m'être étourdie, je rentrai sous le toit conjugal. Chose étrange! la demeure me parut vide. Pendant un instant je crus avoir oublié quelque chose. En effet, quelque chose, ou, pour mieux dire, quelqu'un me manquait, et ce quelqu'un c'était mon pauvre mari. On prend l'habitude même de choses laides et gênantes, et je suis sûre que certains bossus, les Chameaux et les Dromadaires par exemple, se trouveraient fort mal à l'aise si, tout à coup, on les privait de leur bosse.
Je réfléchissais à ces sensations étranges, lorsque je reçus une lettre ornée d'un grand cachet. L'autorité m'invitait à me présenter à la fourrière où mon mari avait été déposé momentanément, pour être confrontée avec lui. Le malheureux était doublement accusé et de vagabondage et de tentative de meurtre avec préméditation. Le déguisement sous lequel on l'avait trouvé et aussi, paraît-il, une arme cachée dans ses bottes, étaient des preuves accablantes.
Le lendemain matin après déjeuner,--je m'étais levée fort tard car j'étais horriblement fatiguée,--je fis ma toilette et je me rendis à la fourrière. Un spectacle navrant pour une personne nerveuse et impressionnable m'y attendait.
On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer d'énormes clefs dans d'horribles serrures, de lourdes portes bardées de fer s'ouvrirent, et j'entrai enfin dans un endroit sans nom où une foule de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis. Je marchais avec prudence dans ce milieu souillé, et ne respirais qu'avec circonspection, car l'air était infect. Enfin, mon mari, qui était couché dans un coin, m'aperçut. Je m'attendais à des reproches terribles, à une scène violente, et je me tins sur mes gardes; mais, contre mon attente, le pauvre musicien s'avança vers moi en baissant les yeux, puis, s'étant couché devant moi, il me lécha les pattes et fondit en larmes sur les dalles humides. C'était un peu plus que je n'aurais demandé; quelques-uns de ces vauriens commençaient à sourire.
«Ma Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots, pardonne-moi!... N'est-ce pas que tu me pardonneras? J'ai été jaloux, j'ai été absurde... Mais tu es si belle, je t'aimais tant et j'étais si laid!... Je craignais... j'étais fou... pardonne-moi!»
[Illustration: Un spectacle navrant m'y attendait.]
Il était vraiment ému. Je lui promis de lui procurer quelques consolations et de faire mon possible pour obtenir sa grâce. Au fond je suis extrêmement sensible... peut-être trop! Ses paroles avaient été très-convenables, il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu hommage à ma beauté.
Je courus chez le juge d'instruction qui me regarda sous ses lunettes et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un Renard de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et légèrement entreprenant..., ce qui fait que le procès de mon malheureux époux dura prodigieusement longtemps.
Mais voici le moment d'avouer une bien étrange chose et de mettre au grand jour un mystérieux repli de mon cœur.
A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes sentiments pour lui changèrent complétement. Il n'était plus là, je ne savais plus à qui adresser mes plaintes, et toutes les fois que j'apercevais dans un coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me venaient aux yeux. Je fus comme effrayée de la place énorme que cet être, malgré son infériorité physique et morale, occupait dans ma vie. Sa face grotesque, son silence, sa calotte, me manquaient. Je ne savais où déposer ma mauvaise humeur, de sorte qu'elle restait en moi et j'éprouvais des pesanteurs pénibles. Je cherchai à me distraire, craignant vraiment pour ma santé, mais je n'obtins aucun résultat. J'ose à peine le dire: j'aimais ce Bouledogue, cette clarinette jalouse... je l'aimais. Je ne pus me résoudre à aller le visiter en prison à cause de cette odeur dont je vous ai parlé et qui m'avait causé une névralgie épouvantable, mais, grâce à l'éloignement, mon mari m'apparaissait en imagination, paré de tous les charmes de mon propre esprit. Il devint un prétexte pour mon cœur de poétiser le passé et de donner une forme réelle aux rêves de l'avenir; mon cerveau eut la fièvre, si bien que je faillis me trouver mal de joie lorsque j'appris son élargissement.
Bonheur! il était libre! comme j'allais l'aimer, l'entourer!
Il m'arriva un matin. Qu'il était laid, grand Dieu! exténué, malpropre! et quelle odeur! Un manteau de glace retomba sur mon cœur.
«Ma Levrette, mon ange, ma femme! s'écria-t-il en se précipitant dans mes bras.
--Bonjour, mon ami,» lui répondis-je en détournant la tête. Je n'eus pas le courage d'en dire plus; le rêve s'était envolé.
«J'ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu'il fallait à ma nature, c'étaient les enivrements du théâtre, c'était le feu de la rampe, les rivalités, la lutte... Je suis artiste!»
Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m'empêcher de sourire en songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. Depuis, tout s'est calmé. J'ai réfléchi qu'étant donnés deux êtres rivés à la même chaîne, à tort ou à raison, le seul moyen pour eux de rendre la chaîne moins lourde était de s'en partager volontairement le fardeau. Se tromper de mari, épouser une clarinette de second ordre au lieu d'un ténor de choix, c'est une faute absurde; mais ce qui est plus absurde encore, c'est d'en mourir de chagrin.
Je fis toutes ces réflexions et je finis par me dire: «Sois aussi courageuse que tu es belle, ma mignonne, poétise ton Bouledogue.»
C'est ce que j'ai fait, et je ne m'en suis pas mal trouvée. Il a renoncé à sa calotte et joue positivement moins faux, sa démarche est meilleure; de profil et à contre-jour, son visage a acquis un certain caractère.
«Que tu es belle, petite sans cœur!» me dit-il quelquefois en souriant. Et je lui réponds sur le même ton:
«Que tu es laid, mon gros jaloux!»
GUSTAVE DROZ.
[Illustration]
[Illustration]
TOPAZE
PEINTRE DE PORTRAITS
JE suis son héritier, je fus son confident; personne mieux que moi ne peut conter sa curieuse et instructive histoire.
Né dans une forêt vierge du Brésil, où sa mère le berçait à l'ombre sur des lianes entrelacées, il fut pris tout jeune par des Indiens chasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison de Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues, chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant l'un, griffant l'autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que ce bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la plus frileuse des créatures après l'Homme, n'a jamais claqué des dents. Le capitaine du navire, qui savait son Voltaire, l'appela Topaze, comme le bon valet de Rustan, parce qu'il avait une face jaune et pelée. Bref, en arrivant au port, Topaze avait reçu, outre son nom, une éducation dans le goût de celle qui fut jadis donnée sur le coche d'eau à son compatriote Vert-Vert, quand il revint scandaliser les nonnes par ses propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, comme faite en pleine mer.
Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un autre Lazarille de Tormes, un autre Gil Blas, si l'on voulait s'amuser à peindre les caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres qu'il eut successivement jusqu'à l'âge de Singe fait. Mais il suffit de savoir qu'en son adolescence il était logé à Paris, dans un ravissant boudoir de la rue Neuve-Saint-Georges, et qu'il faisait la joie, les délices, la coqueluche d'une charmante personne, laquelle terminait, en le traitant comme un enfant gâté, l'éducation si bien commencée par les matelots du Havre. Il menait là une vraie vie de chanoine, bien plus heureuse qu'une vie de prince. Mais qu'y a-t-il de stable en ce monde? Un jour, jour néfaste! il s'avisa, dans un accès de maligne humeur, de mordre au visage un respectable barbon qu'on appelait M. le comte, et qui protégeait sa gentille maîtresse. La colère du protecteur fut si grande, qu'il déclara nettement à la dame qu'elle n'avait plus qu'à opter entre lui et cette méchante Bête, l'un des deux devant quitter immédiatement la maison. Le pauvre Topaze n'avait à donner ni cachemires, ni bijoux, ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un gros soupir pourtant; et même, afin d'adoucir cette séparation forcée, on l'envoya secrètement dans l'atelier d'un jeune peintre, où, depuis bientôt trois mois, la dame allait poser régulièrement chaque jour pour un portrait qui ressemblait à la tapisserie de Pénélope.
Voilà pourtant comme se font les vocations! Assis sur un banc de bois, au lieu d'un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain sec au lieu de macarons, et buvant de l'eau claire au lieu de sirop à l'orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur de morale et de vertu, quand elle ne plonge pas plus profondément dans le vice et la débauche. N'ayant rien de mieux à faire, il réfléchit sur sa misérable condition, si précaire, si variable, si dépendante; il rêva la liberté, le travail et la gloire; il sentit enfin qu'il était venu à ce moment critique et solennel où il faut, comme on dit, faire choix d'un état. Or, quel état plus beau, plus libre, plus glorieux que celui d'artiste? Le ciel même l'avait conduit à cette école. Le voilà donc, comme Pareja, l'esclave de Velasquez, essayant de surprendre dans le travail de son maître les secrets du grand art de peindre, le voilà juché tout le jour sur le faîte du chevalet, guettant chaque mélange de la palette et chaque coup du pinceau; puis, dès que le peintre tournait les épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d'une main légère, refaisant l'ouvrage déjà fait, il doublait par une seconde couche la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il prenait sa reculée, s'admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses dents le mot du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants génies dont Paris est inondé: Ed io anche son pittore.
Un jour que l'orgueil satisfait lui ôtait toute prudence, son maître le surprit dans cet exercice. Il rentrait lui-même plein de joie et de fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui commander un tableau du Déluge pour l'église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut toute l'année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même. Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie: «Parbleu! s'écria-t-il comme un autre Velasquez, puisque tu veux être artiste, je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève.» Voilà Topaze devenu rapin.
Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête, comme la chevelure poudrée d'un curé de campagne; il ajusta ses poils du menton en barbe de bouc; il se coiffa d'un chapeau à larges bords et à forme pointue; il s'habilla d'une redingote en justaucorps, sur laquelle retombait en fraise son col de chemise; enfin il se donna autant que possible l'air d'un portrait de Van Dyck; puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles.
[Illustration: Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles. Voilà Topaze devenu rapin.]
Mais, hélas! comme tant d'apprentis artistes, qui sont pourtant bien Hommes, Hommes faits et parfaits, Hommes ayant leurs cinq sens du corps et leurs trois puissances de l'esprit, Topaze avait pris pour une vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son inaptitude à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé. Quand le tracé du maître lui manqua, et qu'il fallut tracer lui-même des lignes; quand, au lieu d'appliquer couleur sur couleur, il fallut couvrir une toile blanche; quand, enfin, d'imitateur il fallut se faire original, adieu tout le talent de notre Singe. Il eut beau travailler, s'obstiner, suer, pester, se cogner la tête, s'arracher la barbe, la muse ne souffla point, comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours rétif, refusa de l'emporter sur cet Hélicon de fortune et de gloire qu'il avait rêvé. En bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d'une commune voix, maîtres et condisciples lui donnèrent le charitable conseil de chercher un autre moyen de vivre:
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.
Et vraiment c'était dommage; car il s'en fallait bien que Topaze, dans un étroit égoïsme, n'eût envisagé de sa position que les avantages personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon; il ne voulait rien moins qu'accomplir un rôle grand, noble, généreux, civilisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu'à l'exemple des Juifs du moyen âge, qui allaient étudier la médecine chez les Arabes et revenaient l'exercer chez les chrétiens, il voulait transmettre des Hommes aux Animaux la connaissance de l'art, et, éclairant ses semblables de cette lumière nouvelle, en faire presque les égaux du roi de la création, qu'ils touchent déjà de si près et par tant de côtés. Son chagrin fut profond, comme l'avait été son projet, et, tout meurtri de la chute immense qu'il avait faite du haut de son orgueil, honteux, morose, mécontent du monde et de lui-même, perdant le sommeil, l'appétit, la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une maladie de langueur qui fit craindre pour sa vie. Heureusement qu'aucun médecin ne fut appelé et qu'on laissa la nature seule aux prises avec elle-même.
En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, fit ou compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom; découverte importante, considérable, disent ses confrères, non-seulement pour les sciences physiques, mais aussi pour l'art, tant qu'elle se contentera d'en être un utile auxiliaire et n'aura point la prétention de le remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, et peu à peu, après avoir pris l'exacte empreinte des monuments, des vues perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des vivants.
J'ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la nature avait refusé la voix et l'oreille, qui chantait faux, qui dansait à contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, ce qu'on appelle une passion malheureuse. Il prit des maîtres de solfége, de piano, de flûte, de cor de chasse, d'accordéon, même de grosse caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou, la méthode Chevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais ni poser un son, ni marquer un rhythme. De quoi s'avisa-t-il alors pour arranger son goût avec son impuissance? Il acheta un orgue de Barbarie, et, tournant la manivelle d'un bras infatigable, il s'en donna pour son argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit pour être musicien.
Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses espérances de haute renommée, de vaste fortune et d'insigne apostolat. Comme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les moyens, Topaze vola, d'une main dextre, la bourse d'un gros financier qui dormait profondément dans l'atelier de son maître, tandis que celui-ci, guère mieux éveillé, essayait de le peindre. Muni de ce trésor, il acheta aussi son orgue de Barbarie, je veux dire un daguerréotype, et, se faisant bien enseigner la manière de s'en servir, qui n'était pas au-dessus de son intelligence, il devint tout à coup d'artiste peintre artiste physicien.
Le talent acquis, et à beaux deniers comptants, comme on vient de voir, il avait fait la moitié du chemin vers le but grandiose où tendaient ses désirs. Pour faire l'autre, il prit la route du Havre, puis passage sur un vaisseau qui traversait l'Atlantique, et, après un heureux voyage, il alla prendre terre à l'endroit même où, peu d'années auparavant, il s'était embarqué pour la France. Mais quel changement dans sa situation! De Singe enfant, il était devenu Singe homme; de prisonnier de guerre vendu comme esclave, affranchi et libre; enfin, de brute ignorante, telle que la nature jette au monde tous les êtres, une espèce d'Homme civilisé.
Le cœur lui battit en touchant le sol de la patrie, si douce à revoir après une longue absence; et, sans perdre un seul jour, il s'achemina, sa machine sur le dos, vers les lieux solitaires et sauvages où l'appelait, avec les souvenirs de ses premiers ans, la mission civilisatrice qu'il s'était donnée. Il y avait bien aussi dans son empressement (il m'en a fait l'aveu) certaine envie d'attirer l'attention, de faire du bruit, d'être regardé comme une Bête curieuse, de jouir enfin de la facile supériorité que lui donnaient sur les gens du pays son titre de voyageur, ses connaissances et sa machine; mais il aimait mieux se donner le change à lui-même, et se croire simplement piqué de cet irrésistible aiguillon qui pousse les prédestinés, les hommes providentiels, à jouer leur rôle en ce monde.
Arrivé dans la forêt qui l'avait vu naître, sans rechercher ni ses parents ni ses amis, auxquels il ne voulait se révéler qu'après d'éclatants succès, Topaze alla s'installer dans une vaste clairière, espèce de place publique ménagée par la nature au milieu des futaies et des fourrés. Là, aidé d'un Sapajou à face noire, qu'il appela Ébène comme l'autre serviteur de Rustan, et dont il fit son valet, son nègre, imitant jusqu'en cela l'Homme qui trouve dans la différence des peaux une raison suffisante pour qu'il y ait des maîtres et des esclaves, il se construisit une élégante cabane de branchages, bien abritée sous quelques larges feuilles de lotus. Il cloua pour enseigne, au-dessus de la porte, un écriteau qui portait: Topaze, peintre à l'instar de Paris; et, sur la porte même, un second écriteau plus petit où se lisait: Entrée de l'instar; puis, quand il eut expédié dans toutes les directions quelques couples de Pies chargées d'annoncer à la ronde son arrivée, sa demeure et son état, il ouvrit enfin boutique.
Pour mettre ses services à la portée de tout le monde, dans un pays où l'on n'a point encore battu monnaie, Topaze était revenu au système primitif des échanges. Il se faisait payer en denrées. Cent noisettes, cinquante figues, vingt patates, deux noix de coco, tel était le prix d'un portrait. Comme les habitants des forêts du Brésil, encore dans l'âge d'or, ne connaissent ni la propriété, ni l'héritage, ni tous les droits qui découlent des mots mien et tien, que la terre est en commun et ses fruits au premier occupant, il n'y avait en vérité qu'à se baisser et à prendre pour payer son image au peintre de Paris. Néanmoins, ses commencements furent difficiles; il apprit, par expérience, que nul n'est prophète en son pays, ni surtout parmi les siens.
Les premières visites qu'il reçut furent celles d'autres Singes, race curieuse et empressée, mais défiante, envieuse, maligne. A peine eurent-ils vu fonctionner une fois la machine, qu'au lieu d'en admirer simplement l'invention et l'effet, ils cherchèrent aussitôt à l'imiter, à la copier; et au lieu d'honorer, en le récompensant, celui de leurs frères qui rapportait ce trésor de lointaines régions, ils mirent tous leurs soins à lui dérober son secret et les bénéfices qu'il devait justement tirer de son industrie. Voilà tout d'abord Topaze aux prises avec les contrefacteurs. Heureusement pour lui qu'il ne s'agissait pas de réimprimer un livre en Belgique; le vol était un peu moins facile à commettre. Messieurs les Singes eurent beau ruminer, s'ingénier, travailler de leurs quatre mains, s'associer même, car chez eux comme ailleurs, je crois, on trouve aisément des complices pour une mauvaise action, tout ce qu'ils purent faire, ce fut une caisse en bois, une enveloppe très-semblable à l'autre, en vérité, mais à laquelle il ne manquait que le mécanisme intérieur: un corps sans âme enfin. A l'abri de la contrefaçon, Topaze ne le fut pas de l'envie. Au contraire, l'insuccès des Singes les rendit furieux, et détestant d'autant plus celui qu'ils n'avaient pu dépouiller, ils n'épargnèrent rien pour le desservir et le perdre. Tant il est vrai que, si l'on a des ennemis, il faut les chercher parmi ses semblables et ses proches, parmi les gens de la même profession, du même pays, presque de la même famille et de la même maison. Araña¿ quien te araño?--Otra araña como yo.
Mais n'importe, le mérite doit se faire jour en dépit des envieux et des méchants, et surnager à la fin comme l'huile sur l'eau. Il arriva qu'un personnage important, un Animal de poids, un Ours enfin, passant par la clairière et voyant cette enseigne, se mit à réfléchir qu'on n'est pas de toute nécessité un charlatan parce qu'on vient de loin ou qu'on promet du nouveau, et qu'un esprit sage, modéré, impartial, se donne la peine d'examiner les choses avant de les juger. D'ailleurs une autre raison le poussait à faire l'épreuve des talents de l'étranger; car, à côté des maximes générales et des lieux communs, par lesquels on explique tout haut chaque action de la vie, il y a toujours un petit motif personnel dont on ne parle point, et qui est la vraie cause. Nous sommes tous, Bêtes et gens, un peu doctrinaires. Or, notre Ours était le descendant direct de ce compagnon d'Ulysse, touché par la baguette de Circé, qui répondit à son capitaine, le plaignant de se voir ainsi fait, lui naguère si joli:
Comme me voilà fait! comme doit être un Ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre? Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? Je m'en rapporte aux yeux d'une Ourse, mes amours.
Il était un peu fat et très-amoureux. C'était pour en faire présent à sa belle qu'il désirait avoir son portrait. Il entra donc dans la boutique, paya double, car il faisait grandement les choses, et s'assit sur la place marquée. Très-peu léger, très-peu remuant, plein d'ailleurs de son importance et de l'importance de sa tentative, il lui fut facile de garder l'immobilité nécessaire. Topaze, de son côté, mit à son ouvrage tous les soins qu'on apporte d'ordinaire à un début, et le portrait réussit au gré de leurs souhaits. Monseigneur fut ravi. L'opération, en le rapetissant, lui avait ôté l'épaisse lourdeur de sa taille, et le gris argenté de la plaque métallique remplaçait avec avantage la sombre monotonie de son manteau brun. Enfin, il se trouva mignon, svelte, gracieux. Essoufflé de joie et d'orgueil, il courut de ce pas, aussi vite que le permettaient la gravité de son caractère et la pesanteur de ses allures, présenter à son idole cette précieuse image. L'Oursine en raffola. Par instinct de coquetterie, inné, à ce qu'il paraît, chez les femelles, elle pendit, comme une parure, le portrait à son cou; puis, par un autre instinct, non moins naturel, à ce qu'il paraît encore, celui de communication, elle s'en alla chez ses parentes, amies, voisines et connaissances, montrer le cadeau du bien-aimé. Grâce à cet empressement, avant la fin de la journée toute la gent animale habitant à deux lieues à la ronde connaissait le talent de Topaze et les merveilleux produits de son industrie. Il était en vogue.
[Illustration: .... Précieuse image.....]
Dès ce moment, sa cabane fut visitée à toute heure du jour; la place marquée pour le modèle ne désemplissait point, et le Sapajou noir avait assez à faire de préparer pour tout venant les plaques iodées. Hors les Singes, qui gardèrent rancune et se tinrent à l'écart, il n'est pas une espèce animale de la terre, de l'air et de l'eau, qui ne vînt bravement s'exposer à la reproduction de son effigie. Je me rappelle que l'un des plus empressés fut l'Oiseau-Royal, souverain d'une principauté étrangère toute peuplée de Volatiles. Il arriva entouré d'un brillant état-major et de ses aides de camp, le général Phénicoptère dit Flamant ou Bécharu, le colonel Aigrette, le major Toucan, flatteurs et fâcheux, qui, penchés sur le dos de Topaze, ne cessaient, pour louer le prince et lui jeter de l'encens au nez, de faire des critiques saugrenues et d'indiquer d'absurdes corrections. Le portrait s'acheva en dépit de leurs remontrances, et, tout fier de sa couronne ducale en forme de huppe panachée, l'Oiseau-Royal était ravi de se mirer et de s'admirer comme dans une glace. Aussi, bien différent de l'Ours amoureux, et quoiqu'il fût accompagné d'une charmante Paonne, sa femme par mariage morganatique, ce fut à lui-même qu'il fit présent de son image, et, comme Narcisse devant la fontaine, il passait le jour à se contempler. Par ma foi, bienheureux ceux qui s'aiment! ils n'ont à craindre ni dédain, ni froideur, ni changement; ils n'éprouvent ni les chagrins de l'absence, ni les tourments de la jalousie. S'il est vrai, à ce que disent les philosophes humains, que ce qu'on nomme amour ne soit qu'une déviation de l'amour-propre qui va momentanément se loger en autrui, et que cesser d'aimer, c'est tout simplement le retour de l'amour-propre en son logis habituel; encore une fois, bienheureux ceux qui s'aiment!
[Illustration]
Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l'air de retoucher, au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n'est pas à dire qu'il réussît toujours à satisfaire pleinement ses pratiques. Elles n'étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s'aimer comme l'Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour autant d'attraits, ce qui est la vraie béatitude de l'égoïsme, elles s'aimaient assez cependant pour trouver mauvais qu'on leur laissât des défauts qui les affligeaient, ou qu'on leur ôtât des qualités dont elles étaient fières. Ainsi, le Kakatoès se trouvait le nez trop court, l'Autruche la tête trop petite, le Bouc la barbe trop longue, le Sanglier l'œil trop sanglant, l'Hyène le poil trop hérissé. L'Écureuil était très-mécontent de se voir immobile, lui si vif, si sémillant, si alerte, et le Caméléon, si changeant, d'être sans couleur. Quant à l'âne, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son portrait fît entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui avait fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l'opération, se plaignait amèrement qu'on l'eût peint aveugle.
[Illustration: Le Toucan se trouvait le nez trop gros; L'Autruche, la tête trop petite, etc., etc.]
Il y avait d'ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe de jeunes Lions, fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et narquois, qui venaient y passer tous leurs loisirs, c'est-à-dire vingt-quatre heures par jour, sauf le temps des repas et du sommeil. Ils se piquaient de connaissances en peinture, appelaient par leurs noms anatomiques tous les muscles du visage, parlaient galbe et morbidesse, raisonnaient plastique et esthétique; mais, sous prétexte de voir travailler l'artiste, ils ne s'occupaient en réalité qu'à plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, à l'entrée de la cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de magistrat goutteux, aussitôt ils s'écriaient en chœur:
Hé! bonjour, monsieur du Corbeau, Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!
rappelant ainsi à la pauvre dupe son aventure du fromage escroqué par maître Renard. Si c'était au contraire le Renard qui entrât, ou son compère le Loup, ils se mettaient à marmotter la fameuse sentence du Singe qui les condamna l'un et l'autre:
... Je vous connais de longtemps, mes amis, Et tous deux vous payerez l'amende; Car toi, Loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris, Et toi, Renard, as pris ce que l'on te demande.
Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, s'en vint, cahin-caha, jusqu'à l'atelier de Topaze, désireux de voir aussi sa figure mieux que dans l'eau trouble de son étang. Dès qu'il parut, un des Lions s'approcha plein d'empressement, et, ôtant sa toque avec politesse: «Ah! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et d'autre, seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles?»
Bref, personne n'échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se piquaient, et plusieurs auraient voulu se fâcher; mais messieurs les Lionceaux, habitués dès l'enfance à manier les armes des duellistes, se faisaient un jeu d'une querelle. Avec eux, le plus prudent était de se taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait de leur présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire à ses intérêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal avec tous ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux d'ailleurs dans leurs bons moments? Comme ses modèles, le peintre devait prendre ces importuns en patience, et, tout en les maudissant, leur faire bon visage. C'est une des charges du métier.
Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en être exempt dans ce monde de Dieu?), le commerce allait bien. Topaze emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes. Il entrevoyait déjà l'instant si désiré où, riche et célèbre, il allait enfin se consacrer à la haute mission d'instruire et de moraliser ses semblables.
Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu'il opérait, s'étaient répandus, de proche en proche, jusqu'à de grandes distances. Un Éléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire situé entre les grands fleuves de l'Amérique du Sud, mais qui n'est indiqué sur aucune mappemonde, parce que l'espèce humaine n'y a point encore pénétré, entendit parler du peintre de Paris. Il fut curieux d'employer ses talents, et, comme un autre François Ier appelant à sa cour un autre Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec des offres si brillantes, qu'il n'y avait pas même lieu à délibérer. C'est ainsi que procèdent, dans leurs caprices, les rois absolus. On lui promettait, outre une somme considérable en valeurs du pays, le titre de cacique et le grand cordon de la Dent d'Ivoire. Topaze se mit en route, au milieu d'une escorte d'honneur, monté sur un beau Cheval et suivi d'un Mulet qui portait, outre son fidèle Sapajou noir, sa précieuse machine. On arriva sans encombre à la cour de sultan Poussah (c'était son nom), à qui Topaze fut aussitôt présenté par l'introducteur ordinaire des ambassadeurs. Il se jeta la face contre terre devant le monarque, et celui-ci, le relevant avec bonté du bout de sa trompe, lui donna à baiser l'un de ses pieds énormes, celui même qui plus tard... Mais n'anticipons point sur les événements.
Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de curiosité, que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer sa caisse et se mettre à l'ouvrage. Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa provision pour y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle tînt tout entier sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se voulait voir représenté dans son majestueux ensemble et de la tête aux pieds. Topaze se réjouit fort de ce caprice. Il se rappelait l'aventure de l'Ours amoureux, première cause de sa vogue et de ses succès. «Bon! disait-il, puisque c'est une miniature que demande Sa Majesté, elle sera satisfaite de moi, car elle sera satisfaite d'elle-même.» Il plaça donc l'Éléphant fort loin de la lunette de sa chambre obscure, pour le rapetisser autant que possible, puis il procéda à l'opération avec le soin le plus minutieux et l'attention la plus profonde. Tout le monde attendait le résultat en silence et dans l'anxiété, comme s'il se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardent soleil. Au bout de deux minutes, l'opérateur enlève lestement la plaque argentée, et, triomphant, quoique agenouillé, la présente aux yeux du monarque.
A peine celui-ci eut-il jeté un regard oblique sur son image, qu'il partit d'un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourquoi, les courtisans rirent aussi à gorge déployée. C'était une scène de l'Olympe. «Qu'est ceci? s'écria l'Éléphant quand il eut recouvré la parole; c'est le portrait d'un Rat, et l'on veut que je m'y reconnaisse! Vous plaisantez, mon ami.» Les rires continuaient de plus belle. «Eh quoi! ajouta le monarque après un instant de silence et prenant une expression de plus en plus sévère, c'est parce qu'il n'y a nul Animal plus grand, plus gros et plus fort que moi dans cette contrée, que j'en suis le roi et seigneur, et j'irais me montrer à mes sujets, pour qu'ils perdent le respect qui m'est dû, sous les apparences d'une chétive et imperceptible créature, d'un avorton, d'un Insecte? Non, la raison d'État ne me permet point de faire cette sottise.» En disant cela, il lança dédaigneusement la plaque à l'artiste atterré, qui courba la tête jusque dans la poussière, moins encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste.
[Illustration: Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de sa composition...]
«J'aurais dû me douter de l'équipée, reprit l'Éléphant qui passait peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et d'inventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles du monde civilisé, sont autant d'émissaires de l'Homme, venus pour corrompre, à son profit, les Animaux, par le mépris des vertus antiques, par l'oubli des devoirs envers l'autorité naturelle et constituée. Il faut en préserver l'État, et couper le mal dans sa racine.--Bravo! s'écria la galerie; bien dit, bien fait, et vive le sultan!» Enjambant par-dessus le corps du peintre encore prosterné, l'Éléphant, en trois pas, s'approcha de l'innocente machine, grosse à ses yeux de révolutions; et, plein d'un courroux non moins légitime que celui de Don Quichotte frappant d'estoc et de taille sur les marionnettes de maître Pierre, il leva son formidable pied, le posa sur la fragile enveloppe, et, d'un seul effort, broya la caisse avec tout ce qu'elle contenait. Adieu Veau, Vache, Cochon, Couvée!
Ce fut comme le pot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs, influence, civilisation! Adieu l'art, adieu l'artiste! Aux horribles craquements qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze se releva soudain, et, prenant sa course en désespéré, il alla se jeter, la tête la première, dans la rivière des Amazones.
Celui qui fut son confident et qui resta son héritier, c'est moi, pauvre Ébène, pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d'Europe, où j'ai appris une de leurs langues, me suis fait, pour leur instruction, l'historien de mon maître.
Traduit de l'espagnol par LOUIS VIARDOT.
[Illustration]
VOYAGE
D'UN
LION D'AFRIQUE
A PARIS
ET CE QUI S'ENSUIVIT