‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 25 sur 73 · III

III

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval.--Jugement que porte Son Altesse sur ce qu'elle voit.

DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa.»

(Interrompue par le froid de l'atmosphère.)

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.

«Mon cher et auguste père,

«Vous m'avez donné si peu de valeurs, qu'il m'est bien difficile de tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s'achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d'intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d'entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d'interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu'est Paris, vous ne m'eussiez pas mystifié par la mission que vous m'avez donnée. J'ai bien peur d'être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j'éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête: «Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.»

«--La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

«--Je crois, nous dit alors le Chien, qu'il en est comme de l'immortelle question d'Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.»

«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d'une haute intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu'il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d'égards les étrangers qui visitent la France.

«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres! Au lieu d'air pur, de la fumée; au lieu de rosée, de la poussière: aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.

«Du reste, de grandeur, il n'y en a point à Paris: tout y est mesquin; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un cheval; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l'emporter, et nous l'avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu'une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

[Illustration]

«Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n'est pas sans fruit pour moi; il m'a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

[Illustration: Un café.]

«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l'expliquer: On rassemble par trois à quatre cents groupes tous ceux des honnêtes gens du pays qui payent 200 francs d'impôts en leur disant de se représenter par un d'eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces hommes sont vraiment plaisants: ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu'en nommant un Homme d'un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires; qu'enfin le mot honnête Homme est synonyme de législateur, et qu'un Mouton devient un Lion en lui disant: Sois-le. Aussi qu'arrive-t-il? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s'asseoir sur des bancs au bout d'un pont, et le roi vient leur demander de l'argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qu'a dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l'Orient après quelqu'un qui a parlé sur la pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu'ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

«J'ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d'Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d'autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l'Homme. Sa grande imagination consiste d'ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.

«Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque impossible et où l'on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.

«--Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.

«--Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays?

«--Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit le Chien, est habitué à tout prendre; il s'élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.

«--Et comment?

«--Il paraît qu'il a eu l'esprit d'écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire le Pigeon.

«--Quel est ce mot?

«--Le mot bénéfice. Il y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, il écrit dividende. Après dividende, réserve ou intérêts... les Pigeons s'y prennent toujours.

«--Et pourquoi?

«--Ah! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d'en trouver un autre qui le soit encore plus, et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d'or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s'appelle fonder le crédit public, et quand il y a plus de crédit que de public, tout est fondu.»

«Sire, le crédit n'existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m'a conduit, tout en m'expliquant les sottises de l'Homme, vers un café célèbre où je vis en effet les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que nous cherchions. Ainsi la question s'éclaircissait de plus en plus. Figurez-vous, cher et auguste père, qu'un Lion de Paris est un jeune Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d'une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux cents francs; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes dont l'emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu'il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris et obtenir l'admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas! Sire, j'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi de toutes les questions, et qu'en les regardant de trop près elles ne s'évanouissent, ou qu'on n'y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de conjuguer le verbe Prendre!

[Illustration: Un Lion de Paris.]

«--Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement à l'aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.

«--Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits?

«--Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.

«--Quel est ce nouvel Animal?

«--Un Rat, mon Prince: c'est six aunes de mousseline qui dansent, et il n'y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu'elles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus!»

TROISIÈME DÉPÊCHE.

«Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d'un châle des Indes vert-pomme? une vraie guipure d'une fausse, une démarche hasardeuse d'un maintien convenable? Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l'antre de la Lionne, le Rat n'a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s'en fait une; la Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s'élève à peine à la fausse perse peinte. N'est-ce pas autant d'énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère et qui veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l'appelle Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c'est-à-dire qu'on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L'instabilité des choses publiques entraîne l'instabilité des positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s'est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames doivent rouler si rapidement, qu'on n'y peut plus rien comprendre; on n'y veut que de l'action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s'est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation: on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n'eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.

[Illustration: Une Lionne.]

«Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. «--Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.»

[Illustration]

«Le Prince a manifesté si vivement son désir d'aller au bal, que, bien qu'il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne purent qu'obéir, tout en sachant combien ils s'éloignaient de leurs instructions particulières; mais n'est-il pas utile aussi que l'instruction vienne à ce jeune héritier du trône? Quand nous nous présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer sans payer.»

[Illustration]

DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE A SON PÈRE.

«Ah! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique. Vivent les débardeurs! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez vu le galop! Un poëte a dit que les morts vont vite, mais les bons vivants vont encore mieux! Le carnaval, Sire, est la seule supériorité que l'Homme ait sur les Animaux; on ne peut lui contester cette invention! C'est alors que l'on acquiert une certitude sur les rapports qui relient l'Humanité à l'Animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l'Homme, qu'on ne saurait douter de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j'ai vu de près ce qu'on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire d'un Lion amoureux qu'on m'avait racontée dans mon enfance, et que j'aimais tant. Mais aujourd'hui cette histoire me paraît une fable ridicule. Jamais Lionne de cette espèce n'a pu faire rugir un vrai Lion.»

Page 1