‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 3 sur 73 · III

III

Vie publique et politique.--Ses maîtres tombent à sa charge. La gloire n'est que fumée.

[Illustration]

«Mais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs? me disais-je. Qu'est-ce qui peut donc être entré aux Tuileries après ce qui s'y est passé? Je sus plus tard qu'à l'exception du roi rien n'était changé dans mon ancienne demeure; que le beau monde n'avait pas cessé de s'y montrer, et les enfants d'y jouer avec les Poissons rouges.

Le soir même, je connus mon sort: je ne devais plus retourner dans ma royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de toile grise; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre, moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux dépens de ma fierté, de ma timidité et de ma santé.

Je me rappelle encore les paroles que mon maître m'adressa quelques instants avant mon début dans cette carrière difficile.

--Bénis le ciel, me dit-il, qui, après t'avoir départi plus d'intelligence que la cervelle d'un Lièvre n'en comporte d'ordinaire, t'a donné un maître tel que moi. Je t'ai pendant longtemps logé, chauffé et nourri sans rétribution; le moment est venu pour toi de prouver à l'univers qu'avec les Lièvres un bienfait n'est jamais perdu. Tu n'étais qu'un paysan, tu es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter d'avoir été le premier des Lièvres savants! Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l'occasion de les exercer d'une façon glorieuse et lucrative pour nous deux. Il est juste et il est d'usage parmi les Hommes qu'on recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd'hui nos intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célèbres dans tous les pays, et qu'une chute serait d'autant plus impardonnable que, pour l'éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu'il est toujours beau d'amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi pour oublier jusqu'au nom de Charles X; il faut bien être un peu ingrat pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc, attention! Il ne s'agit plus de battre le tambour à tort ou à travers; car, en matière politique, il n'est point de faute vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à moins.

--Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J'ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne jurerait-on pas, à l'entendre, que c'est moi qui l'ai supplié de me faire prisonnier, de m'arracher à mes campagnes, de m'apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m'avoir tué toutes les fois qu'il lui a paru plus agréable et plus utile de me laisser la vie?

Malgré l'émotion inséparable d'un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l'infini; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l'École polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon... le Grand.

J'appris, écrivez, ma chère Pie, c'est de l'histoire, j'appris à tirer le canon.

Dès le second coup j'étais aguerri.

--Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.

--J'en tirai par la suite beaucoup plus que n'en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l'histoire fera très-bien d'oublier les noms.

Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m'arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m'abuser sur la valeur de ceux dont j'avais à constater la popularité; et pourtant les tentatives de séduction ne me manquèrent pas: plus d'une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Hommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre en l'honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d'autres. Je sortis vainqueur de tous les piéges qui me furent tendus.

Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.

Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m'intéressa un instant. Ce fut la question d'Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l'objet de l'attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l'agrandissement de l'empire ottoman.

Mais hélas! tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j'avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d'un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l'avoue, la patience m'échappa: on ne s'amuse jamais en amusant les autres; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur la planche maudite, j'avais déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.

--Feu pour Louis XVIII! cria mon maître.

Je ne bougeai pas; mais, je l'avoue, je n'avais pas la conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n'en eurent pas pour leur argent.

--Feu pour Wellington!--Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.

--Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.

Je ne sais quel vertige s'empara de moi:

Le chien s'abat, le feu prend, le coup part.

--A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion!

En un clin d'œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes! Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n'est que fumée, et qu'il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d'Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte, je cherchai mon salut dans la fuite.

J'étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon désastre, j'entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu'en voulant franchir d'un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que je roulai dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C'en est fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d'amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l'humiliation d'une pareille culbute: il faut mourir!»

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