VI
Autre Jarpéado.
Jules Sauval entra. Si vous avez rencontré quelque part un de ces jeunes gens simples et modestes, pleins d'amour pour la science, et qui, sachant beaucoup, n'en conservent pas moins une certaine naïveté charmante qui ne les empêche pas d'être les plus ambitieux des êtres, et de mettre l'Europe sens dessus dessous à propos d'un os hyoïde ou d'un coquillage, vous connaissez alors Jules Sauval. Aussi candide qu'il était pauvre (hélas! peut-être quand vient la fortune s'en va la candeur), le Jardin des Plantes lui servait de famille, il regardait le professeur Granarius comme un père, il l'admirait, il vénérait en lui le disciple et le continuateur du grand Geoffroy Saint-Hilaire, et il l'aidait dans ses travaux, comme autrefois d'illustres et dévoués élèves aidaient Raphaël; mais ce qu'il y avait d'admirable chez ce jeune Homme, c'est qu'il eût été ainsi, quand même le professeur n'aurait pas eu sa belle et gracieuse fille Anna, saint amour de la science! car, disons-le promptement, il aimait beaucoup plus l'histoire naturelle que la jeune fille.
«Bonjour, mademoiselle, dit-il; vous allez bien ce matin?... Qu'a donc le professeur?
--Il m'a malheureusement laissée au beau milieu de l'histoire du prince Jarpéado, pour songer aux fins de l'humanité... J'en suis restée à l'arrivée de Jarpéado à Bordeaux.
--Sur un navire de la maison Balguerie junior, reprit Jules. Ces banquiers honorables, à qui l'envoi fut fait, ont remis le prince...
--Principicule... fit observer Anna.
--Oui, vous avez raison, à un grossier conducteur des diligences Laffitte et Caillard, qui n'a pas eu pour lui les égards dus à sa haute naissance et à sa grande valeur; il l'a jeté dans cet abîme appelé caisse, qui se trouve sous la banquette du coupé, où le prince et son escorte ont beaucoup souffert du voisinage des groupes d'écus, et voilà ce qui nous met aujourd'hui dans l'embarras. Enfin, un simple facteur des messageries l'a remis au père Lacrampe qui a bondi de joie... Aussitôt que l'arrivée de ce prince fut officiellement annoncée au gouvernement français, Esthi, l'un des ministres, en a profité pour arracher des concessions en notre faveur: il a vivement représenté à la commission de la Chambre des députés l'importance de notre établissement et la nécessité de le mettre sur un grand pied, et il a si bien parlé, qu'il a obtenu six cent mille francs pour bâtir le palais où devait être logée la race utile de Jarpéado. «Ce sera, monsieur, a-t-il dit au rapporteur, qui par bonheur était un riche droguiste de la rue des Lombards, nous affranchir du tribut que nous payons à l'étranger, et tirer parti de l'Algérie qui nous coûte des millions.» Un vieux maréchal déclara que, dans son opinion, la possession du prince était une conquête. «Messieurs, a dit alors le rapporteur à la Chambre, sachons semer pour recueillir...» Ce mot eut un grand succès; car à la Chambre il faut savoir descendre à la hauteur de ceux qui nous écoutent. L'opposition, qui déjà trouvait tant à redire à propos du palais des Singes, fut battue par cette réflexion de nature à être sentie par les propriétaires, qui sont en majorité sur les bancs de la Chambre, comme les huîtres sur ceux de Cancale.
--Quand la loi fut votée, dit le professeur qui, sorti de sa rêverie, écoutait son élève, elle a inspiré un bien beau mot. Je passais dans le Jardin, je suis arrêté, sous le grand cèdre, par un de nos jardiniers qui lisait le Moniteur, et je lui en fis même un reproche; mais il me répondit que c'était la plus grande des feuilles périodiques. «Est-il vrai, Monsieur, me dit-il, que nous aurons une serre où nous pourrons faire venir les plantes des deux tropiques et garnie de tous les accessoires nécessaires, fabriqués sur la plus grande échelle?--Oui, mon ami, lui dis-je, nous n'aurons plus rien à envier à l'Angleterre, et nous devons même l'emporter par quelques perfectionnements.--Enfin, s'écria le jardinier en se frottant les mains, depuis la révolution de Juillet, le peuple a fini par comprendre ses vrais intérêts, et tout va fleurir en France.» Quand il vit que je souriais, il ajouta: «Nos appointements seront-ils augmentés?...
--Hélas! je viens de la grande serre, monsieur, reprit Jules, et tout est perdu! Malgré nos efforts, il n'y aura pas moyen d'unir Jarpéado à aucune créature analogue; il a refusé celle du Coccus ficus caricæ, je viens d'y passer une heure, l'œil sur le meilleur appareil de Dollond, et il mourra...
--Oui, mais il mourra fidèle, s'écria la sensible Anna.
--Ma foi, dit Granarius, je ne vois pas la différence de mourir fidèle ou infidèle, quand il s'agit de mourir...
--Jamais vous ne nous comprendrez! dit Anna d'un ton à foudroyer son père; mais vous ne le séduirez pas, il se refuse à toutes les séductions, et c'est bien mal à vous, monsieur Jules, de vous prêter à de pareilles horreurs. Vous ne seriez pas capable de tant d'amour!... cela se voit, Jarpéado ne veut que Ranagrida...
--Ma fille a raison. Mais si nous mettions, en désespoir de cause, les langes de pourpre où Jarpéado fut apporté, de son beau royaume de la Cactriane, dans l'état où sont les princes, dix mois avant leur naissance, peut-être s'y trouverait-il encore une Ranagrida.
--Voilà, mon père, une noble action qui vous méritera l'admiration de toutes les femmes.
--Et les félicitations du ministre, donc! s'écria Jules.
--Et l'étonnement des savants! répliqua le professeur, sans compter la reconnaissance du commerce français.
--Oui, mais, dit Jules, Planchette n'a-t-il pas dit que l'état où sont les princes onze mois avant leur naissance...
--Mon enfant, dit avec douceur Granarius à son élève en l'interrompant, ne vois-tu pas que la nature, partout semblable à elle-même, laisse ainsi ceux du clan des Jarpéado, durant des années! Oh! pourvu que les sacs d'écus ne les aient pas écrasés...
--Il ne m'aime pas!» s'écria la pauvre Anna, voyant Jules qui, transporté de curiosité, suivit Granarius au lieu de rester avec elle pendant que son père les laissait seuls.