‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 48 sur 73 · XI

XI

Conclusion.

«Ah! s'écria le professeur Granarius, il est question de nous dans les journaux. Tiens, écoute, Anna:

«Grâces aux efforts du savant professeur Granarius et de son habile adjoint, monsieur Jules Sauval, on a obtenu sur le Nopal de la grande serre, au Jardin des Plantes, environ dix grammes de cochenille, absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille au Mexique. Nul doute que cette culture fleurira dans nos possessions d'Afrique et nous affranchira du tribut que nous payons au nouveau monde. Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande serre, contre lesquelles l'Opposition a tant crié, mais qui rendront encore bien d'autres services au commerce français et à l'agriculture. M. J. Sauval, nommé chevalier de la Légion d'honneur, se propose d'écrire la monographie du genre Coccus.»

--Monsieur Jules Sauval se conduit bien mal avec nous, dit Anna, car vous avez commencé la monographie du genre Coccus...

--Bah! dit le professeur, c'est mon élève.»

Pour copie conforme,

DE BALZAC.

[Illustration]

LES PEINES DE CŒUR

D'UNE

CHATTE FRANÇAISE

MINETTE & BÉBÉ

(LA VÉRITÉ SUR BRISQUET)

MINETTE A BÉBÉ[7].

PREMIÈRE LETTRE.

QUE vas-tu dire, ma chère Bébé, en recevant cette lettre de moi, de ta sœur, que tu crois morte peut-être, et que tu as sans doute pleurée comme telle, et, comme telle, oubliée?

[7] Nous doutons que la correspondance qu'on va lire ait jamais été destinée à la publicité. Nous aurions hésité à la publier si elle n'eût contenu quelques révélations curieuses sur la vie d'un personnage que l'auteur de l'article intitulé les Peines de cœur d'une Chatte anglaise (abusé sans doute par des documents trompeurs) a essayé de représenter comme un martyr de l'amour.

C'est donc moins à cause de l'intérêt particulier qui peut s'attacher aux aventures de Minette et Bébé, que pour rétablir la vérité des faits relativement à Brisquet, que nous donnons place, dans notre seconde partie, aux Peines de cœur d'une Chatte française.

--NOTE DU RÉDACTEUR.--

Pardonne-moi ce dernier mot, ma chère Bébé, je vis dans un monde où l'on n'oublie pas que les morts; et malgré moi, mes jugements se ressentent de ceux que j'entends faire à ces Hommes, qui méritent bien tous nos dédains.

Je t'écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t'aime, et que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c'est possible.

Il m'est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si bonne et si soigneuse de notre toilette, la plus grande affaire de sa journée, et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie, pour nous faire belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout le monde! Je me suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de famille où nous avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une si franche amitié de laquelle je regrette tout, Bébé, nos querelles elles-mêmes et tes égratignures; et j'ai pensé que je devais compte à ceux qui m'ont aimée de ce qui m'avait séparée d'eux, et de ce qui empêchait mon retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis mise à t'écrire, cette nuit même, à la pâle lueur d'une veilleuse d'albâtre, qui pare de sa faible clarté le somptueux sommeil de mon élégante maîtresse, sur son pupitre d'ébène incrusté d'or et d'ivoire, sur ce papier glacé et parfumé.....

Tu le vois, Bébé, je suis riche; j'aimerais mieux être heureuse.

Vite adieu, Bébé, et à toi, et à demain; ma maîtresse se réveille. Je n'ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un meuble, où elle restera jusqu'au jour. Le jour venu, je la remettrai à un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la terrasse du jardin, et qui me rapportera ta réponse. Tu me répondras bientôt.

Ma mère! ma mère! qui me dira tout de suite ce qu'est devenue notre mère?

Ta sœur,

MINETTE.

P. S.--Aie confiance dans mon messager. Sans doute il n'est ni jeune ni beau, et ce n'est là ni un cavalier espagnol ni un riche Angora, mais il est dévoué et discret; mais il est venu à bout de découvrir pour moi ton adresse; mais il m'aime, et il m'aime tant, qu'il est ravi de se faire mon très-humble coureur. Ne le plains pas, l'amour n'est-il pas la plus noble des servitudes?

Tu m'adresseras tes lettres à madame ROSA-MIKA, et par abréviation MIKA, c'est le nom sous lequel je suis connue ici.

Décidément ma maîtresse se réveille; elle dort bien mal depuis quelque temps, et je craindrais d'être surprise si je t'écrivais un mot de plus. Adieu encore. A tous ces griffonnages tu reconnaîtras plutôt le cœur que la patte de ta sœur.

BÉBÉ A MINETTE.

DEUXIÈME LETTRE.

Ma chère Minette, j'ai cru que j'allais devenir folle en lisant ta lettre, qui nous a donné à tous bien de la joie. On voudrait quasi voir mourir tous ses parents pour avoir le plaisir de les voir ressusciter comme ça.

Va, Minette, ton départ nous avait fait bien de la peine; as-tu bien pu nous laisser aussi longtemps dans le chagrin, méchante! Si tu savais comme tout est changé à la maison depuis que tu n'y es plus! Et d'abord notre mère est devenue aveugle et sourde, et la pauvre bonne vieille passe ses journées à la porte de la chatière sans jamais dire ni oui ni non. Si bien que quand j'ai voulu lui annoncer que tu n'étais pas morte, et que c'était bien vrai, je n'ai pas pu venir à bout de me faire comprendre; elle ne m'entendait pas, parce qu'elle est sourde; elle ne voyait pas ta lettre, parce qu'elle est aveugle. Dame, Bébé, elle a eu tant de peines quand tu nous as eu quittées, qu'après t'avoir cherchée partout elle en a fait une maladie qui l'a mise où elle est.

Après ça, c'est peut-être l'âge aussi, et il ne faut pas te faire trop de chagrin.

Du reste, elle dort bien, boit bien, mange bien, et ne se plaint pas, parce qu'il y en a toujours assez pour elle, d'abord: j'aimerais mieux mourir que de la laisser manquer.

[Illustration]

Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère; tu vois qu'elle a été encore plus malheureuse que nous; et en la perdant elle a tout perdu, excepté ses dix doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne gâte rien. Il a fallu quitter la petite boutique du Marais, abandonner le rez-de-chaussée, monter tout d'un coup au sixième, et travailler du matin jusqu'au soir, et quelquefois du soir jusqu'au matin, pour exister; et elle l'a fait comme on doit faire tout ce qu'on ne peut pas empêcher, avec courage. Alors plus de lait le matin, tu m'entends, plus de pâtée le soir. Mais, Dieu merci, j'ai bon pied, j'ai bon œil, et vive la chasse!

Tu me dis, d'un ton lamentable, que tu es riche (pauvre Minette!) et que tu aimerais mieux être heureuse...

Du moment où tu te plains d'être riche, ma petite sœur, je ne sais pas comment faire pour me plaindre d'être pauvre. Êtes-vous donc drôles, vous autres, qui avez toujours votre couvert mis quelque part, et qui dînez à table sur du linge blanc, dans des écuelles dorées, pleines de bonnes choses!

Ne dirait-on pas, à vous entendre, que c'est avec ce qui nous manque que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous donner? Vous verrez qu'on nous prouvera un jour que la pauvreté est un remède contre tous les maux, et que du moment où on n'a pas même de quoi dîner on est trop heureux.--Sérieusement, croyez-vous que la fortune nuise au bonheur? Faites-vous pauvres alors, ruinez-vous, rien n'est plus facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez.--Vous m'en direz des nouvelles.

Allons, Minette, un peu de courage, et surtout un peu de raison. Plains-toi d'être malheureuse, mais ne te plains pas d'être riche, car nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c'est que la pauvreté. Je te gronde, Minette; je fais avec toi la sœur aînée, comme autrefois; pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien heureuse de t'être bonne à quelque chose? Ne me fais pas attendre une nouvelle lettre, car je l'attendrais avec inquiétude. Je commence à craindre que tu n'aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où il n'a jamais passé.

Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout sera sur ce papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu moins gros sur le cœur.

Adieu, Minette, adieu. C'est assez babiller; voilà l'heure où notre mère a faim, et notre dîner court encore dans le grenier.

Ça va mal dans le grenier; les Souris sont de fines Mouches qui deviennent de jour en jour plus rusées; il y a si longtemps qu'on les mange, qu'elles commencent à s'en apercevoir. J'ai pour voisin un Chat qui ne serait pas mal s'il était moins original. Il raffole des Souris, et prétend qu'il y aura quelque jour une révolution de Souris contre les Chats, et que ce sera bien fait.

Tu vois que je n'aurai pas tort de mettre à profit l'état de paix où nous sommes encore, Dieu merci! pour aller chasser sur leurs terres. Mais ne parlons pas politique!

Adieu, Minette, adieu. Ton messager m'attend et refuse de me dire où je pourrais t'aller trouver. Ne nous verrons-nous pas bientôt?

Ta sœur, pour la vie,

BÉBÉ.

P. S.--Il est très-laid, j'en conviens, ton vieux messager; mais quand j'ai vu ce qu'il m'apportait, je l'ai trouvé charmant et l'ai embrassé, ma foi, de tout mon cœur. Il fallait le voir faire le gros dos quand il m'a remis ta lettre, de la part de madame Rosa-Mika.

[Illustration]

A propos, es-tu folle, Minette, de t'être laissé débaptiser de la sorte? Minette, n'était-ce pas un joli nom pour une Chatte jolie et blanche comme toi? Nos voisins ont bien ri de ce nom, que nous n'avons pu trouver dans le calendrier des Chats.--Je finis, je suis au bout de mon papier; je t'écris au clair de la lune, non pas sur du papier glacé et parfumé, Minette, mais sur un vieux patron de bonnet qui ne sert plus à ma maîtresse, qui dort, du reste, dans ce moment sur ses deux oreilles, et d'un sommeil de plomb, comme un pauvre ange qui aurait passé la moitié de la nuit à coudre pour gagner son pain.

(Un Etourneau de nos amis ayant eu la maladresse de renverser notre bouteille à l'encre sur le manuscrit de la réponse de Minette à Bébé, quelques passages de cette lettre, et notamment la première page, sont devenus illisibles. Nous nous serions difficilement décidés à passer outre, si, après un mûr examen, nous n'avions pu nous convaincre que la perte de ces passages n'ôterait rien à la clarté du récit. Nous indiquerons, du reste, par des points ou autrement, les endroits où il y aura lacune.)

MINETTE A BÉBÉ.

TROISIÈME LETTRE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... Te souvient-il qu'un jour notre maîtresse nous avait donné une poupée qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris qu'on puisse voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, la vue de ce joujou merveilleux nous arracha des cris d'admiration.

Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l'une est noire, l'autre blanche, ce n'était guère, et tu dois te souvenir aussi que cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde.

[Illustration]

Toi, l'aînée, toi, si bonne d'ordinaire, tu t'emportas, tu me battis, méchante; mon sang coula! ou, s'il ne coula pas, je crus le voir couler. Je n'étais pas la plus forte. J'allai trouver notre mère: «Maman, maman, lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable et en lui montrant ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle Bébé, qui me bat toujours.»

Ce mot toujours te révolta, tu levas au ciel tes yeux et tes pattes indignés en m'appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait plus raisonnable que moi, te crut sur parole, et me renvoya sans m'entendre.

C'est pourtant de cette cause si légère, c'est de ce point, c'est de ce rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de justice, je résolus de m'enfuir au bout du monde, et m'en allai bouder sur un toit.

Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l'horizon immense se dérouler devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin: je commençai à trouver qu'une pauvre jeune Chatte comme moi serait bien seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je me mis à sangloter si amèrement, que je m'évanouis.

Je me rappelle que. . . .

(La transition étant restée tout entière sous la tache d'encre, nous avons été, à notre grande confusion, obligés de nous en passer.)

. . . . . . . . Il me semblait entendre dans les airs des chœurs d'esprits invisibles. . .

«Ne pleure plus, Minette, me disait une voix (celle de mon mauvais Génie, sans doute) l'heure de ta délivrance approche. Cette pauvre demeure est indigne de toi; tu es faite pour habiter un palais.

--Hélas! répondait une autre voix plus faible, celle de ma conscience, vous vous moquez, seigneur; un palais n'est pas fait pour moi.

--La Beauté est la reine du monde, reprenait la première voix; tu es belle, donc tu es reine. Quelle robe est plus blanche que ta robe? quels yeux sont plus beaux que tes beaux yeux?

--Pense à ta mère, me disait de l'autre côté la voix suppliante. Peux-tu l'oublier? Et pense à Bébé aussi, ajouta-t-elle tout bas.

--Bébé ne songe guère à toi, et ta mère ne t'aime plus, me criait la première voix. D'ailleurs la nature seule est ta mère. Le germe d'où tu devais sortir est créé depuis des millions d'années; le hasard seul a désigné celle qui t'a donné le jour pour développer ce germe; c'est au hasard que tu dois tout, et rien qu'au hasard! Lève-toi, Minette, lève-toi! le monde est devant toi. Ici, la misère et l'obscurité; là-bas, la richesse et l'éclat.»

Mon bon Génie essaya encore de parler; mais il ne dit rien, car il vit bien que l'instinct de la coquetterie avait pénétré dans mon cœur, et que j'étais une chatte perdue. Il se retira en pleurant.

[Illustration]

«Lève-toi et suis-moi,» disait toujours la première voix. Et cette voix devenait de plus en plus impérieuse et en même temps de plus en plus tendre; et cet appel devenait irrésistible.

Je me levai donc.

J'ouvris les yeux. «Qui m'appelle?» m'écriai-je. Juge de ma surprise, Bébé, car ce n'était point une illusion, et je ne cessais point d'entendre cette voix qui m'avait parlé pendant mon évanouissement.

«Divine Minette, je vous adore,» me disait un jeune Chat qui se roulait à mes pieds en me regardant de la façon la plus tendre.

Ah! Bébé, qu'il était beau! et qu'il avait l'air bien épris!

Et comment n'aurais-je pas vu dans un Chat si distingué, et qui m'aimait tant, ce Chat prince, ce Chat accompli que rêvent toutes les jeunes Chattes et qu'elles appellent de leurs vœux, quand elles chantent, en regardant la lune, cette chanson des Chattes à marier: «Bonjour, grand'mère, nous apportez-vous des maris?»

Et n'y a-t-il pas, depuis que le monde existe, dans ce seul mot: Je vous adore, des choses qu'une jeune Chatte n'a jamais su entendre sans trouble pour la première fois? Et du moment où on nous adore, conviendrait-il que nous nous permissions d'en demander davantage?

Si donc je ne songeai point à demander à mon adorateur d'où il venait, n'était-ce pas qu'un Chat comme lui ne pouvait tomber que du ciel? Et si je crus tout ce qu'il me dit, la crédulité est-elle autre chose que le besoin de croire au bien? Et, s'il faut se défier de son cœur, à qui se fier? Et puis, n'étais-je pas bien jeune, en pleine jeunesse, dans les premiers jours de mon premier mois de mai, et une petite personne de six mois ne peut-elle être éblouie un instant par l'idée qu'elle inspire une grande passion?

Que n'as-tu vu son air humble et digne tout ensemble, Bébé! Il me demandait si peu de chose!... Un regard de mes yeux... un seul! Pouvais-je lui refuser ce peu qu'il me demandait? ne m'avait-il pas arrachée à cet évanouissement terrible, à la mort peut-être? Le moyen, d'ailleurs, de rien refuser à un Chat si réservé!

Que ne l'as-tu entendu, Bébé! quelle éloquence!

Tu le sais, j'étais coquette, et il me promettait les plus belles toilettes du monde, des rubans écarlates, des colliers de liége, et un superbe vieux manchon d'hermine qui lui venait de sa maîtresse l'ambassadrice! Ah! ce vieux manchon, faut-il le dire? ce vieux manchon a été pour beaucoup dans mes malheurs.

J'étais paresseuse, et il me parlait de tapis moelleux, de coussins de velours et de brocart, de fauteuils et de bergères, et de toutes sortes de meubles charmants.

[Illustration]

J'étais fantasque, et il m'assurait que madame l'ambassadrice serait enchantée de me voir tout casser chez elle quand l'humeur m'en prendrait, pour peu que j'y misse de la gentillesse. Ses magots, ses vieux sèvres et tous ces précieux bric-à-brac qui faisaient de ses appartements un magasin de curiosités, seraient à ma disposition.

J'aimais à me faire servir, j'aurais une femme de chambre, et ma noble maîtresse elle-même se mettrait à mon service, si je savais m'y prendre. «On nous appelle Animaux domestiques, me disait-il, qui peut dire pourquoi? Que faisons-nous dans une maison? qui servons-nous? et qui nous sert, si ce ne sont nos maîtres?»

J'étais belle, et il me le disait; et mes yeux d'or, et mes vingt-six dents, et mon petit nez rose, et mes naissantes moustaches, et mon éclatante blancheur, et les ongles transparents de ma douce patte de velours, tout cela était parfait.

J'étais friande aussi (il pensait à tout), et, à l'entendre, ce n'étaient que ruisseaux de lait sucré qui couleraient dans le paradis de notre ménage.

J'étais désolée enfin, et il m'assurait, par contrat, un bonheur sans nuages! Le chagrin ne m'approcherait jamais, je brillerais comme un diamant, je ferais envie à toutes les Chattes de France; en un mot, je serais sa femme, Chatte d'ambassadrice, et titrée.

Que te dirai-je, Bébé? Il fallait le suivre, et je le suivis.

C'est ainsi que je devins...

Mme DE BRISQUET!

DE LA MÊME A LA MÊME.

QUATRIÈME LETTRE.

Oui, Bébé, madame de Brisquet!!!

Plains-moi, Bébé; car, en écrivant ce nom, je t'ai dit d'un seul mot tous mes malheurs!

Et pourtant, j'ai été heureuse, j'ai cru l'être, du moins, car d'abord rien de ce que Brisquet m'avait promis ne me manqua. J'eus les richesses, j'eus les honneurs, j'eus les friandises, j'eus le manchon! et l'affection de mon mari.

[Illustration]

Notre entrée dans l'hôtel fut un véritable triomphe. La fenêtre même du boudoir de madame l'ambassadrice se trouva toute grande ouverte pour nous recevoir. En me voyant paraître, cette illustre dame ne put s'empêcher de s'écrier que j'étais la Chatte la plus distinguée qu'elle eût jamais vue. Elle nous accueillit avec la plus grande bonté, approuva hautement notre union, et, après m'avoir accablée d'agréables compliments et de mille gracieuses flatteries, elle sonna ses gens, leur enjoignit à tous d'avoir pour moi les plus grands égards, et me choisit parmi ses femmes celle qu'elle paraissait aimer le plus, pour l'attacher spécialement à ma personne.

Ce que Brisquet avait prédit arriva: en dépit de l'envie, je fus proclamée bientôt la reine des Chattes, la beauté à la mode, par les Angoras les plus renommés de Paris. Chose bizarre! je recevais sans embarras, et comme s'ils m'eussent été dus, tous ces hommages. J'étais née noble dans une boutique, disait le chevalier de Brisquet, qui affirmait qu'on peut naître noble partout.

Mon mari était fier de mes succès, et moi j'étais heureuse, car je croyais à un bonheur sans fin.

Tiens, Bébé, quand je reviens sur ces souvenirs, je me demande comment il peut me rester quelque chose au cœur!

Mon bonheur sans fin dura quinze jours!... au bout desquels je sentis tout d'un coup que Brisquet m'aimait bien peu, s'il m'avait jamais aimée. En vain me disait-il qu'il n'avait point changé, je ne pouvais être sa dupe. «Ton affection, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours,» lui disais-je.

Mais l'amour désire jusqu'à l'impossible, et sait se contenter de peu; je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je m'en contentai encore! Le cœur a de sublimes entêtements. Comment se décider d'ailleurs à croire qu'on aime en vain?

Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des efforts qu'on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me savoir gré de ma constance, Brisquet s'en impatientait. «Comprend-on, s'écriait-il avec colère qu'on s'obstine à faire de l'amour, qui devrait être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la jeunesse, l'affaire la plus sérieuse, la plus maussade et la plus longue de la vie!

--La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je; j'ai abandonné ma mère et ma sœur parce que je t'aimais; je me suis perdue pour toi, il faut que je t'aime.»

Et je pleurais!!!

Il est bien rare que le chagrin ne devienne pas un tort: bientôt Brisquet se montra dur, grossier, exigeant, brutal même; et moi qui me révoltais jadis contre la seule apparence d'une injustice de ma pauvre mère, je me soumettais, et j'attendais, et j'obéissais. En quinze jours, j'avais appris à tout souffrir. Le temps est un maître impitoyable: il enseigne tout, même ce qu'on ne voudrait pas savoir.

A force de souffrir, on finit par guérir. Je crus que je me consolais, parce que je devenais plus calme; mais le calme dans les passions succède à l'agitation, comme le repos aux tremblements de terre, lorsqu'il n'y a plus rien à sauver. J'étais calme, il est vrai, mais c'était fait de mon cœur. Je n'aimais plus Brisquet, et, ne l'aimant plus, je parvins à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il avait cessé de m'aimer. Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure raison que puisse avoir un Chat comme Brisquet pour cesser d'aimer, c'est qu'il n'aime plus.

Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout simple d'avouer qu'ils s'aiment mieux que tout le monde, et qui n'ont de passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là qui ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de les aimer. Leur cœur a deux portes qui s'ouvrent presque toujours en même temps, l'une pour faire sortir, l'autre pour faire entrer, et tout naturellement, pendant que Brisquet m'oubliait, il se prenait de belle passion ailleurs.

[Illustration]

Le hasard me donna une singulière rivale: c'était une Chinoise de la province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on sait. Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur de théâtres, qui avait pensé avec raison qu'une Chatte venue de si loin ne pouvait manquer de mettre en émoi le peuple le plus spirituel de la terre. La nouveauté de cette conquête piqua l'amour-propre de Brisquet, et les oreilles pendantes de la Chinoise firent le reste.

Brisquet m'annonça un jour qu'il me quittait. «Je t'ai prise pauvre et je te laisse riche, me dit-il; quand je t'ai trouvée, tu étais désespérée et tu ne savais rien du monde, tu es aujourd'hui une Chatte pleine de sens et d'expérience; ce que tu es, c'est par moi que tu l'es devenue, remercie-moi et laisse-moi partir.--Pars, toi que je n'aurais jamais dû aimer,» lui répondis-je. Et il partit.

Il partit gai et content. Rien ne s'oublie si vite que le mal qu'on a fait.

Je ne l'aimais plus, ce qui n'empêcha pas que son départ me mit au désespoir. Ah! Bébé, si j'avais pu tout oublier et redevenir enfant!

C'est à cette époque que fut faite, avec tant d'art et tant d'esprit sur la disparition de Brisquet, cette mémorable histoire des Peines de cœur d'une Chatte anglaise, qui, pour être une charmante nouvelle, n'en est pas moins un des plus affreux tissus de mensonges qu'on puisse imaginer, parce qu'il s'y mêle un peu de vérité. Cette histoire fut écrite, à l'instigation de Brisquet, par un écrivain éminent, dont il parvint à surprendre la bonne foi (rien ne lui résiste), et à qui il fit croire et écrire tout ce qu'il voulut.

En se faisant passer pour mort, Brisquet voulait recouvrer sa liberté, épouser, moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin: ce qu'il fit, au mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d'un nom supposé.

Rien n'est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de cette prétendue histoire anglaise, qui n'a jamais existé que dans l'imagination de Brisquet et de son romancier, et qui n'a jamais pu se passer en Angleterre, où jamais procès en criminelle conversation ne s'est plaidé devant les Doctors Common, où jamais époux offensé n'a demandé autre chose à la justice que de l'argent... pour guérir son cœur blessé.

Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renonçai au monde, et je pris en haine mes pareils, que je cessai de voir.

Seule dans les appartements de ma maîtresse, qui m'aimait autant que ses enfants et autant que son mari,--mais pas plus; admise à tout voir et à tout entendre; fêtée, et par conséquent très-gâtée, je m'aperçus bientôt qu'il y a plus de vérité qu'on n'a coutume de le penser dans cette légende de la Chatte métamorphosée en Femme qu'on nous raconte dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes ennuis, j'entrepris d'étudier la société humaine à notre point de vue animal, et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat de mes observations, un petit traité que j'intitulerai Histoire naturelle d'une Femme à la mode à l'usage des Chattes, par une femme qui fut à la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur.

La plume me tombe des mains, Bébé! j'aurais dû rester pauvre.

Comme toi j'aurais vécu sans reproche, et à l'heure qu'il est je ne serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce luxe qui m'entoure et qui m'énerve.

Il faut avoir cherché de l'extraordinaire dans sa vie pour savoir où mène une si sotte recherche.

Bébé, c'est décidé, et j'y suis résolue: il faut que je retourne au grenier, auprès de toi, auprès de ma pauvre mère, qui finira peut-être par me reconnaître. Ne crains rien, je travaillerai, j'oublierai ces vaines richesses; je chasserai patiemment et humblement à tes côtés, je saurai être pauvre enfin! Va, la providence des Chats, qui est plus forte que la providence des Souris, fera quelque chose pour nous. D'ailleurs, c'est peut-être bon de n'avoir rien au monde.

Adieu, je ne pense plus qu'à m'échapper; demain peut-être, tu me verras arriver.

MINETTE.

BÉBÉ A MINETTE.

CINQUIÈME LETTRE.

C'est parce que je viens de lire et de relire d'un bout à l'autre ta triste et longue lettre; c'est parce que plus d'une fois, en la lisant, mon cœur a saigné au récit de tes douleurs; c'est parce que je suis prête à dire avec toi, ma sœur, que tu as expié bien cruellement une faute qui, dans son principe, n'était que vénielle; c'est enfin parce que je ne songe point à nier tes malheurs de grande dame que je comprends (on comprend toujours les malheurs de ceux qu'on aime); c'est à cause de tout cela, Minette, que je te crie du fond de mon cœur et du fond de mon grenier: «Reste dans ton palais, ma sœur, car il est toujours temps d'être pauvre; car dans ton palais tu n'es que malheureuse, et ici, et à nos côtés, tu serais misérable... Restes-y, car sous les tables somptueuses tu n'as ni faim ni soif, tandis qu'ici tu aurais faim et soif; comme ta mère et comme ta sœur ont faim et soif.»

Écoute-moi bien, Minette, il n'y a qu'un malheur au monde, c'est la pauvreté, quand on n'est pas tout seul à la souffrir.

Je ne t'en dirai pas long pour te prouver que rien n'égale notre misère! A l'heure qu'il est, les maçons sortent du grenier, dans lequel ils n'ont pas laissé un seul trou... partant pas une Souris; et ma mère, qui n'a rien vu, rien entendu, m'appelle. Elle a faim, je n'ai rien à lui donner, et j'ai faim comme elle.

BÉBÉ.

P. S.--Je suis allée chez la voisine; j'ai mendié: rien. Chez le voisin, il m'a battue et chassée. Dans la gouttière, sous la gouttière, faut-il le dire? au coin des bornes: rien. Et notre mère, qui ne cesse pas d'avoir faim, ne cesse pas de m'appeler.

Garde tes peines que j'envie, heureuse Minette, et pleure à ton aise avant ou après dîner, et sur toi et sur nous, puisque tu as le temps de pleurer.

On dit qu'on ne meurt pas de faim; hélas! nous allons voir!

DE LA MÊME A LA MÊME.

SIXIÈME LETTRE.

Sauvées! nous sommes sauvées, Minette; un Chat généreux est venu à notre secours. Ah! Minette, qu'il fait bon revenir à la vie!

BÉBÉ.

DE LA MÊME A LA MÊME.

SEPTIÈME LETTRE.

Tu ne nous réponds pas, Minette. Que se passe-t-il donc? Dois-je t'accuser?

J'ai à t'apprendre une grande nouvelle. Je me marie. Ce Chat généreux dont je t'ai parlé, je l'épouse. Il est un peu gros, peut-être, mais il est très-bon. Si tu voyais les soins qu'il a de ma mère, comme il la dorlote et comme elle se laisse faire, tu m'approuverais, sûr!

Mon futur s'appelle Pompon; un joli nom qui lui va très-bien. C'est, d'ailleurs, un bon parti, un Chat de forte cuisine. Je pense au positif, comme tu vois. Dame! Minette, je suis payée pour ça.

Écris-moi, paresseuse.

BÉBÉ.

DE MINETTE A BÉBÉ.

HUITIÈME LETTRE.--(ÉCRITE AU CRAYON.)

Au moment même où je t'écris, Bébé, ma femme de chambre, celle que ma noble maîtresse a bien voulu attacher à ma personne, coud un sac de grosse toile grise. Quand ce sac sera cousu de trois côtés, on me mettra dedans, on coudra le quatrième côté, et on me confiera au premier valet de pied, qui me portera sur le Pont-Neuf et me jettera à l'eau.

Voilà le sort qui m'attend.

Sais-tu pourquoi, Bébé? C'est parce que je suis malade, et que ma maîtresse, qui est très-sensible, ne peut voir ni souffrir ni mourir chez elle. «Pauvre Rosa-Mika, a-t-elle dit, comme elle est changée!» Et de sa voix la plus attendrie, elle a donné l'ordre fatal.

«Noyez-la bien surtout, dit-elle à l'exécuteur auquel elle a voulu parler elle-même; noyez-la bien, Baptiste, et ne la faites pas trop souffrir, cette pauvre Bête!»

Eh bien, Bébé, qu'en dis-tu? envies-tu toujours mon malheur? Voilà, ma sœur, ce qui a empêché l'heureuse Minette de t'écrire, et de te porter son dîner qu'elle t'avait réservé.

Adieu, Bébé; encore quelques minutes, encore quelques points, et tout sera dit, et je serai morte sans vous avoir embrassées!

MINETTE.

EPILOGUE.

NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.

Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que la pauvre Minette n'est pas morte. Il résulte des informations que nous avons prises qu'elle échappa comme par miracle, et même tout à fait par miracle, au triste sort qui la menaçait, sa méchante maîtresse étant heureusement venue à mourir subitement, ainsi que sa femme de chambre, avant que le sac fût cousu tout à fait. Par une singularité que les médecins auraient peine à expliquer, Minette, une fois sa frayeur passée, se trouva radicalement guérie et de sa peur et de sa maladie. Les deux sœurs finirent par se rejoindre, et vécurent ensemble dans la plus touchante intimité, ni trop riches ni trop pauvres, de sorte qu'elles furent contentes toutes les deux... quoique, à vrai dire, Minette, qui n'avait pas su s'arranger de la richesse, ne sût pas toujours s'arranger de la médiocrité.

Le repos de Minette fut surtout troublé par la nouvelle qu'elle apprit de la mort de Brisquet, qui, ayant été jeté d'un quatrième étage dans la rue par un mari qu'il avait offensé, tomba si mal, qu'il en mourut.

Madame de Brisquet voulut pleurer son mari: «Il avait du bon,» disait-elle; mais sa sœur l'en empêcha. Bébé, la voyant veuve et sans enfants, songea à la remarier à quelques amis de Pompon, qui l'aimaient éperdument, et qui passaient les nuits et les jours sous ses fenêtres, dans l'espoir de toucher son cœur. Mais elle s'y refusa absolument. «On n'aime qu'une fois,» dit-elle. En vain Bébé lui représenta-t-elle que jamais Chats n'avaient mieux mérité d'être écoutés. «Ma chère, lui répondait tout doucement Minette, il y a des Chats pour lesquels on voudrait mourir, mais avec lesquels on doit refuser de vivre. D'ailleurs, mon parti est pris, je resterai veuve.

[Illustration]

--Toi qui as eu à lire tout au long le récit de mes peines de cœur, disait-elle presque gaiement à sa sœur, n'en as-tu pas assez comme cela, et veux-tu donc que je recommence?»

Après l'avoir pressée encore un peu, quand on vit qu'elle tenait bon, on finit par lui dire: «Fais comme tu voudras.» Et il n'y eut de malheureux que les malheureux Chats qui soupiraient et qui soupirent encore pour elle. Mais tout le monde ne peut pas être heureux.

Quant à Bébé, elle eut avec son mari Pompon tout le bonheur qu'elle méritait; et si ce n'est qu'elle eut le chagrin de perdre sa mère qui mourut, paisiblement il est vrai, et de vieillesse, entre ses bras, après avoir béni tous ses enfants, elle eût joui d'un bonheur sans nuages; car elle ne tarda pas à devenir mère à son tour d'une foule de petits Pompons et de petites Bébés, et aussi de quelques Minettes, ainsi nommées à cause de leur tante, qui se serait bien gardée de donner à aucune de ses nièces son ancien nom de Rosa-Mika.

Bébé, en bonne mère, nourrit elle-même tous ses petits Chats, dont le moins gentil était encore charmant, puisqu'on n'en noya pas un seul.

Il faut dire que la jeune maîtresse de Bébé s'était mariée à peu près dans le même temps qu'elle, et que, pour plaire à sa femme, son mari faisait semblant d'aimer les Chats à la folie, quoique, à vrai dire, il préférât les Chiens.

P. J. STAHL.

[Illustration]

CAUSES CÉLÈBRES

[Illustration]

JE suis, comme vous ne le savez pas, un vieux Corbeau, avocat près les cours et tribunaux de l'espèce Animale, et, trouvant inexacts ou incomplets les comptes rendus qui circulent, je crois devoir vous transmettre celui de la dernière session des assises.

Elle a été brillante, et il n'en pouvait guère être autrement, puisque l'on avait eu le bon esprit de choisir dans la famille à laquelle j'appartiens la plupart des juges et des jurés qui, par leurs habits noirs, par leur gravité, en imposaient à la foule, et quand on les contemplait, l'idée venait naturellement qu'habitués à fouiller des cadavres ils seraient plus aptes à signaler l'état de décomposition morale des accusés.

Une Cigogne avait été appelée à la présidence, dont la rendaient digne sa patience et son sang-froid. A moitié assoupie dans son fauteuil, les yeux entr'ouverts, la poitrine renflée, la tête en arrière, guettant au passage les contradictions des accusés, elle avait encore l'air d'être en embuscade au bord d'un marais.

Les fonctions de procureur général étaient échues à un Vautour au col tors. Ce personnage, s'il avait jamais eu la moindre sensibilité, s'en était défait depuis longtemps. Ardent, impitoyable, il ne songeait qu'à obtenir des succès, c'est-à-dire des condamnations. Il avait bec et ongles pour attaquer, jamais pour défendre. La cour d'assises était pour lui un champ de bataille, et le prévenu un adversaire qu'il fallait vaincre à tout prix. Il allait à un procès criminel comme un soldat à l'assaut: il s'y jetait à corps perdu, comme un gladiateur au milieu du cirque. Le Vautour est, en somme, un excellent procureur général.

[Illustration: Une Cigogne avait été appelée à la présidence, dont la rendaient digne sa patience et son sang-froid.]

Les habitants des terriers, nids, taillis, trous, taupinières et marécages voisins, accoururent en foule pour assister à ces solennités judiciaires. Les Oies, les Butors, les Buses et les Pies étaient en majorité.

Il en est toujours ainsi.

Une tribune était réservée aux journalistes, Canards et Perroquets pour la plupart. Avec quel empressement ils étaient venus là! C'est comme sur une proie qu'ils se jettent sur un procès bien noir et bien affreux! Voilà leurs rédacteurs habituels dispensés de se mettre en frais d'imagination; la copie arrive toute faite, suffisamment épicée, bourrée d'incidents dramatiques qu'ils n'auraient pas trouvés, et le directeur peut crier fièrement aux typographes: «Vous tirerez dix mille de plus!»

N'entrons pas dans le détail de toutes les affaires qui ont occupé la session. Laissons de côté les poursuites dirigées contre une Grive, pour dispute de cabaret; un Paon, pour usurpation de titres; une Pie, pour vol domestique; un Chat, pour infanticide; un Pierrot, pour vagabondage; un Renard, pour banqueroute frauduleuse; un Bouc, pour danse illicite; un Chat-huant, pour tapage nocturne; un Merle, pour délit de presse; un Coq gaulois, pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Parlons seulement de deux causes majeures, comme dit un Rat de mes amis, nourri des bouquins d'un savant: Musa, mihi causas memora!

Il y a quelques mois, on lisait dans le Microcosme, journal des canards:

«Un crime affreux vient d'épouvanter nos contrées si longtemps paisibles.

«Au moment où les Animaux confédérés venaient de se jurer une fraternité éternelle, on a trouvé au coin d'un bois un Crapaud affreusement empoisonné!

«La justice informe.»

Elle informa si bien, qu'elle incarcéra deux Moutons, trois Escargots et quatre Lézards, tous également innocents; aussi furent-ils relâchés immédiatement, après avoir subi quatre-vingt-quinze jours d'arrestation préventive.

Dieu nous garde, messieurs, d'être accusés de n'importe quoi!

On commence par vous mettre en cage.

On vous y garde pour vous interroger, pour exiger un compte minutieux de vos occupations, pour demander quel a été l'emploi de votre journée tel ou tel jour il y a plusieurs mois; et après qu'il est bien et dûment établi que vous êtes étranger au crime, on vous prie poliment de rentrer chez vous.

Pendant ce temps vos affaires ont langui;

Vos créanciers sont devenus furieux;

Vos débiteurs ont disparu;

Votre famille a pâti.

Des calomnies de toute espèce ont été propagées sur votre compte, et on trouve toujours des Animaux qui disent: «Il n'y a pas de feu sans fumée.»

Ceux qui subirent l'arrestation préventive, dans le procès que je narre, ne purent fournir aucun indice. L'instruction se poursuivit avec la plus grande activité, sous la direction de deux Tortues; mais plus on avançait, moins on pénétrait l'horrible mystère et drame dans lequel avait succombé l'infortuné Crapaud.

[Illustration]

Enfin une Taupe, sortant à tâtons de son terrier, vint raconter qu'elle avait vu une énorme Vipère (monstrum horrendum, comme dirait mon ami le Rat) s'élancer sur le Crapaud. Confronté avec le cadavre qu'on avait soigneusement embaumé, le témoin déclara positivement que ça devait être lui.

Des Bouledogues furent dépêchés à la poursuite de la Vipère, l'attaquèrent vaillamment pendant son sommeil, lui mirent les menottes et la menèrent devant la Cour.

L'audience est ouverte. Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation. La parole est à la Fourmi, expert chargé d'analyser les restes de la victime. (Mouvement d'attention.)

«Messieurs,

«Notre but était de rechercher si le corps de ce malheureux Crapaud contenait le principe vénéneux récemment découvert dans la Vipère, et nommé par les savants viperium.

«Cette substance se combine avec divers oxydes, acides et corps simples, pour former différents vipérates, vipérites ou vipérures.

«Nous avons donc analysé avec le plus grand soin l'estomac, le foie, le poumon, les entrailles, et la masse encéphalique de la victime, en nous servant de réactifs dérobés à un médecin homœopathe qui a l'habitude de porter sa pharmacie dans sa poche. Après avoir fait chauffer et évaporer jusqu'à siccité le suc pancréatique et les matières contenues dans l'estomac, nous avons obtenu une substance liquoreuse, mais assez solide, que nous avons traitée par deux milligrammes d'eau distillée; en la plaçant dans un matras de verre et la soumettant à l'ébullition pendant deux heures vingt-cinq minutes, nous n'avons rien obtenu du tout; mais cette même substance, traitée successivement par des acétates, des sulfates, des nitrates, des prussiates et des chlorates, nous a donné un précipité d'un bleu vert-pomme que nous avons retraité par plusieurs réactifs énergiques; nous avons alors obtenu un précipité d'une couleur indécise, mais bien caractérisée, et qui ne saurait être que du viperium à l'état pur.»

Ce rapport, clair et concluant, impressionne vivement l'auditoire. La Fourmi met sous les yeux des jurés une petite fiole contenant le résidu recueilli. (Agitation en sens divers.)

L'issue de ce procès, qui se termina par la condamnation de la Vipère, eût excité, sans aucun doute, la curiosité publique, si des débats plus importants ne l'avaient détournée.

On lisait dans le Microcosme:

«Un crime affreux vient de jeter la terreur dans ce pays.

«Donnant aux animaux domestiques l'exemple d'une noble indépendance, une Brebis et son Agneau avaient fui leur bergerie. Tous deux étaient placés sous la sauvegarde de la Confédération Animale, et pourtant ils ont été lâchement égorgés!

«Un Loup, désigné par la voix publique comme coupable de ce crime, a été arrêté, grâce au zèle et à la fermeté du brigadier des Bouledogues.»

Il importait de savoir quel avait été le genre de mort de la Brebis. On choisit à cet effet un Dindon, savant docteur décoré, qui s'était acquis une juste célébrité par ses recherches, malheureusement sans résultat, sur cette grave question: Quare opium facit dormire? Ce docteur illustre constate que la Brebis était loin d'avoir succombé à une attaque de choléra, comme on aurait pu faussement l'avancer; mais qu'une plaie de six centimètres de long lui ayant été faite au gosier, la mort avait été le résultat de la division de la veine jugulaire interne.

Impatiemment attendue, l'affaire vint enfin au rôle.

Dès le matin, une multitude immense assiége les portes du prétoire; l'autorité a pris des mesures pour prévenir le désordre. L'accusé est introduit. Il est pâle; ses yeux sont noirs, mais sans éclat. Sa mise, quoique décente, n'a rien de recherché. On distingue à peine ses traits, qu'il semble vouloir dérober à la curiosité publique. Un vieux Corbeau, qui, entre vingt concurrents, a obtenu l'honneur de défendre le grand criminel, s'assied au banc de la défense en robe d'avocat.

L'interrogatoire commence:

D. Accusé, levez-vous! vos nom et prénoms?

R. Canis Lupus.

D. Votre âge?

R. Douze ans.

D. Votre profession?

R. Botaniste.

D. Votre domicile?

R. Les grands bois, la nature!

D. Vous allez entendre lecture des charges dirigées contre vous.

L'acte d'accusation est lu au milieu du plus profond silence; puis le président interroge de nouveau le prévenu:

D. Canis Lupus, qu'avez-vous à alléguer pour votre justification?

R. Je suis innocent, mon président. Longtemps, j'en conviens, j'ai eu l'habitude de détruire des Moutons; mais en agissant ainsi, je consultais moins mon inclination que ma haine pour les Hommes: si j'éprouvais du plaisir à donner la mort à une Brebis, c'est que c'était enlever à nos oppresseurs une portion de leurs richesses. Depuis longtemps, je suis revenu à des sentiments plus doux, mais sans cesser de détester les Hommes. Jugez donc de mon indignation, quand, l'autre jour, je vis les malheureux dont on m'impute la mort poursuivis par un boucher qui les frappa sans pitié. Je volai à leur secours: l'infâme bourreau prit la fuite; et c'est au moment où je me préparais à panser les plaies des victimes que les agents de l'autorité m'ont fait prisonnier. Je me propose de les attaquer plus tard en dommages et intérêts.

L'accusé se rassied, et porte la patte à ses yeux. Son discours éveille les sympathies de l'auditoire, et notamment du beau sexe.

«Comme il parle bien! dit une Grue.

--Qu'il a de grâce! s'écrie une Pie-Grièche.

--Quel dommage, si un aussi beau criminel était condamné! dit une Bécasse en respirant, oh! oh!»

Il est bon, à ce qu'il paraît, d'être scélérat pour plaire à ces dames, mais il importe de joindre l'hypocrisie à la méchanceté, si l'on veut toucher leur cœur... retournons à nos Moutons.

Le président répond:

D. Accusé, votre version est inadmissible. Elle est en contradiction formelle avec les déclarations des témoins que nous allons entendre; d'ailleurs vous ne persuaderez à personne que vous êtes capable d'un élan de générosité. Vos antécédents sont déplorables.

R. J'ai toujours été calomnié.

D. A deux ans, précocité funeste, ayant été grondé par votre nourrice, vous l'avez mordue.

R. C'est elle qui a commencé.

D. Plus tard, vous avez eu une violente altercation avec un de vos voisins, et vous l'avez traité de Crapaud.

R. Il m'avait appelé Caïman.

D. Il y a trois ans, on vous a vu rôder autour de la garenne royale, dont l'accès est interdit aux animaux de votre espèce.

R. Je n'y suis pas entré.

D. Mais vous aviez l'intention de vous y introduire, pour y porter le désordre; messieurs les jurés apprécieront.

L'audition des témoins commence. Le Loup discute leurs dépositions avec une remarquable habileté, calme avec les uns, ardent et sarcastique avec les autres, trouvant toujours réponse à tout. Peu à peu cependant, ses forces s'épuisent; à son état de surexcitation succède une prostration soudaine, et il s'évanouit.

L'audience est renvoyée au lendemain.

Les jours suivants, le Loup se trouva trop faible pour soutenir les débats. Jamais animal illustre, jamais vénérable père de famille, jamais prince adoré (dans les feuilles officieuses), n'excitèrent autant d'intérêt pendant le cours de leurs maladies. Les habitués de la Cour d'assises craignaient de perdre une source d'émotions; les juges appréhendaient qu'une proie fût ravie à la justice animale; le Vautour général redoutait d'avoir à rengaîner le superbe réquisitoire qu'il improvisait depuis trois semaines. Les journaux donnaient chaque matin un bulletin de la santé du Loup:

«L'accusé est fort souffrant et presque constamment couché. Il a sans cesse auprès de lui plusieurs Sangsues; il semble, du reste, calme et résigné à son sort.»

«L'accusé a passé une mauvaise nuit. Plusieurs Oies de la plus haute volée sont venues demander de ses nouvelles au geôlier.»

«L'accusé est mieux. Il consacre ses loisirs à lire et à écrire. L'objet favori de ses études est le recueil des Idylles de Mme Deshoulières; il a consommé, depuis sa captivité, deux mille neuf cents feuilles de papier. Il rédige un drame en dix-sept tableaux, intitulé: le Triomphe de la Vertu, et un mémoire philosophique sur la Nécessité d'abolir la peine de mort.» Voici quelques vers de sa composition, que nous sommes parvenus à nous procurer:

Oh! pour le prisonnier, les jours où la nature S'embellit de soleil, de fleurs et de verdure, Les jours les plus riants sont les plus désolés. Il entend des troupeaux les clochettes qui sonnent, Les concerts des oiseaux, les zéphyrs qui frissonnent En s'éparpillant dans les blés.

[Illustration]

Le doux roucoulement des colombes plaintives, Murmure cadencé des ondes fugitives, Voix des bois et des vents, arrive jusqu'à lui. Mais en vain sur les prés la lumière ruisselle; Malheureux paria, la joie universelle Semble insulter à ton ennui!

Cesse de voyager, en ton espoir frivole, Avec tout ce qui passe et tout ce qui s'envole; Cesse de secouer le fer de tes barreaux. Pour toi le sort n'a plus que terreurs et menaces; Ta vie est condamnée, et les geôliers tenaces Ne te céderont qu'aux bourreaux.

Je l'avoue, Messieurs les Rédacteurs, l'espèce d'enthousiasme dont ce misérable Loup a été l'objet m'inspire de tristes réflexions. J'ai entendu de malheureux Rossignols fredonner, pendant des années entières, les chants les plus sublimes, sans triompher de l'obscurité; et parce qu'il avait commis un crime, ce Loup voyait ses premiers essais applaudis avec transport. Je connais des Animaux de bien, des héros de vertu, auxquels on ne consacrerait pas deux lignes, et l'on entretenait pompeusement le public des faits et gestes d'un scélérat; et des mamans qui y auraient regardé à deux fois avant de mettre les Fables de Florian entre les mains de leurs enfants, des mamans, sévères sur le choix de leurs propres lectures, se repaissaient sans scrupule, en famille, de détails qui les initiaient à tous les raffinements du crime et de la dépravation. Sans dissimuler le mal, ne pourrait-on éviter de lui donner un tel relief? A la vérité, si l'on s'attachait à reproduire exclusivement les bonnes actions, on n'aurait parfois à expédier à ses abonnés que du papier blanc.

Repris aussitôt que le Loup put les supporter, les débats se poursuivirent pendant huit jours. On entendit vingt-cinq témoins, tant à charge qu'à décharge; jurés, défendeurs, président, avocat général, n'épargnant ni interrogations, ni interruptions, ni observations. Il en résulta que l'affaire, excessivement claire dans le principe, s'embrouilla au point de devenir incompréhensible. La plupart des procès ressemblent à l'eau d'une fontaine: plus on les agite, plus ils deviennent troubles.

L'accusé avait usé de tant de subterfuges pour captiver l'attention, il s'était si heureusement posé, que ce fut au milieu d'une émotion universelle que le Vautour général prit son essor oratoire:

«Messieurs les jurés,

«Avant d'entrer dans les détails des faits soumis à votre judicieuse appréciation, j'éprouve l'impérieux besoin de vous adresser une question grave, une question importante. Je vous le demande avec un sentiment de vive douleur, je vous le demande avec un sentiment de pénible amertume... je dirai plus, messieurs!... je vous le demande avec un sentiment d'ardente indignation: où va la société?... Et en effet, messieurs, de quelque côté que nous portions nos yeux, nous ne voyons que désordre: désordre chez les Quadrupèdes, désordre chez les Bipèdes, désordre chez les Hannetons, désordre partout; nous n'éprouvons que des symptômes de désorganisation profonde, intime, radicale. Oui, messieurs, le corps social se mine; le corps social se décompose; le corps social s'écroulerait, si vous n'étiez là, messieurs, pour imposer une barrière aux progrès si effrayants de la dissolution morale!»

L'orateur soutient l'accusation sur tous les points, et conclut à la peine capitale. Le défenseur réplique par de vigoureux croassements, après avoir déclaré dans son exorde que le plus beau spectacle qu'on puisse avoir sur la terre est celui de l'innocence aux prises avec le malheur.

A midi et demi, le jury entre dans le taillis des délibérations. Quatre questions lui sont posées: une pour chaque meurtre, une pour la préméditation de chaque meurtre.

Des conversations animées s'engagent entre les assistants; on y distingue les voix glapissantes d'individus du sexe féminin.

A trois heures, les jurés rentrent à l'audience.

Le verdict est affirmatif sur toutes les questions; il se tait sur l'admission de circonstances atténuantes.

Le président: «Je recommande à l'auditoire le plus profond silence, le plus complet recueillement. Bouledogues, introduisez l'accusé.»

Le Loup est ramené dans la salle; sa démarche est assurée. Il entend la lecture de la déclaration du jury sans émotion apparente.

Le Vautour général requiert, d'une voix émue, l'application de la peine.

La Cour condamne le Loup à la peine de mort.

La foule immense qui s'est entassée dans le prétoire reste morne et silencieuse; pas un mot, pas un bêlement, pas un geste ne se manifestent. On dirait, à voir tous ces regards fixés sur un même point, tous ces becs muets et silencieux, qu'une même commotion électrique les a frappés tous d'une éternelle immobilité.

Le Loup a été pendu ce matin, messieurs, et les zoophiles n'ont pas manqué cette occasion de renouveler leurs protestations contre la peine de mort. Elles me touchent médiocrement, je vous le confesse, et je ne conçois guère pourquoi ils tenaient tant à conserver un scélérat qui a coupé son frère par morceaux. C'est par respect pour la vie animale? Mais, alors, par quel illogisme ils trouvent tout naturel que vingt ou trente mille pauvres diables se fassent tuer en quelques heures pour une querelle qui leur est ordinairement indifférente! Que le criminel, se dérobant à l'action de la justice, se glisse subitement dans les rangs d'une armée et reste sur le champ de bataille, les philosophes admettent le droit qu'a exercé la société de l'envoyer à la boucherie en compagnie de plusieurs autres, mais elle n'a pas, suivant eux, le droit de purger la terre de la présence d'un monstre!

C'est pour le mieux punir, disent-ils parfois, qu'ils le laissent vivre. Comme ils s'abusent! le forçat entretient toujours l'espoir consolateur de s'évader, il est en plein air, sous un ciel bleu, soustrait aux hasards et aux vicissitudes de l'existence. «Je n'avais ni sou ni maille, peut-il se dire, je ne savais où coucher, si bien que, tuant pour vivre, j'étais exposé à mourir de faim dans un fossé. Maintenant je suis vêtu, nourri, abrité, sans souci du lendemain. On a cru me châtier, on m'a fait une position.»

Il y a pourtant, j'en conviens, un argument sérieux en faveur de l'abolition du dernier supplice. Un Animal qui n'est pas bête a dit: «Que messieurs les assassins commencent!» N'est-ce pas plutôt à la société de commencer? Qu'elle épure les mœurs, qu'elle manifeste une profonde horreur du sang versé; qu'elle donne l'exemple; qu'elle soit la première à mettre en pratique ce commandement: «Tu ne tueras point.» En un mot, qu'elle supprime la guerre.

Notre Loup était, au reste, de ces natures énergiques qui n'aiment pas les moyens termes; il a refusé de se pourvoir en cassation, et il est mort avec courage.

On a trafiqué avantageusement des objets mobiliers qui avaient appartenu au condamné. Un Bœuf anglais, venu tout exprès des pâturages du Middlesex, a payé deux livres sterling une mèche de ses cheveux; un libraire, connu pour chercher les succès de scandale, offre six mille francs du Triomphe de la Vertu.

Il existait du Loup vingt-deux portraits en photographies, qui n'ont aucun rapport les unes avec les autres, quoique la ressemblance de toutes soit garantie. Le compte rendu de son procès, rédigé par le plus habile des sténographes, s'est vendu par milliers. Le Loup a eu aussi les honneurs de la complainte, et voici celle que les Canards ambulants nasillent à son intention:

Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit d'un crime affreux, Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat Fut un Loup peu délicat.

[Illustration]

Une Brebis malheureuse Se promenait dans un champ. Il l'accoste, et le méchant, D'une voix cadavéreuse, Lui dit: «Madame, bonsoir, Je suis charmé de vous voir.»

A ce discours trop perfide Elle répond poliment; Mais le traître, en ce moment, Tire un poignard brebicide, Et comme un vil assassin, Le lui plonge dans le sein.

Mais la justice protége Les jours de tout citoyen! On arrête le vaurien; Dans sa rage sacrilége, Il veut se faire périr: Il n'en a pas le loisir.

Il vante son innocence, Mais on ne l'écoute pas. Après d'orageux débats, On le mène à la potence. Cet infâme condamné Fut ainsi guillotiné.

MORALITÉ.

Vous, dans le sentier du crime Qui pourriez être entraînés, Par cet exemple apprenez Cette vérité sublime: Que celui qui fait le mal Est un méchant Animal.

Les restes du supplicié ont été inhumés sans cérémonie. Son crâne a été remis à un Hibou, très-versé dans la science phrénologique. Ce physiologiste perspicace lui a trouvé, extraordinairement développée, la bosse de la bienveillance.

Veuillez m'accorder la vôtre.

ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE.

[Illustration]

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