‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 6 sur 73 · VI

VI

Qu'est-ce que le bonheur? Conclusion tirée de saint Augustin (Conf., chap. des Odeurs).

«Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs, j'ai jeté un regard impartial sur les choses d'ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu'on peut assurer qu'on ne saura jamais ce qu'il faudrait savoir pour être heureux. Mais est-il donc nécessaire de l'être?

Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d'être heureux est poussée jusqu'à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu'ils cherchent encore.--Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l'amour de soi-même; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait.--Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre et repoussé comme Job: Ne te refuse rien! et ils prêchent d'exemple, parce qu'ils le peuvent; ceux-là veulent qu'on s'abstienne, et ils ne s'abstiennent pas.--Les plus opiniâtres se contentent d'espérer jusqu'à leur dernier jour qu'ils seront heureux... demain; mais la plupart conviennent, avec Shakspeare, qu'il vaudrait mieux n'être pas né.

Qu'en faut-il conclure? sinon que le bonheur n'est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu'il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré, mal gré, tout le monde s'en passe.

Pour ma part, je doute encore qu'il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l'Homme, au point de vue du bien-être.

Sans doute l'Homme est inhabile au bonheur; il a contre lui des instincts si pervers, qu'on a vu le frère s'armer contre le frère (est-on moins frères parce qu'on se bat?). Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu'une épine de rose met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l'a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre féconde.

[Illustration]

Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je réfléchis que ce n'est qu'à forces égales que les droits sont égaux, et qu'avec la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête Lièvre n'est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n'hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le monde demande où il est, c'est qu'il n'est nulle part: car enfin, comme dit saint Augustin: «Si le mal n'existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n'est pas un bien.» Le grand point, ce n'est donc pas d'être heureux, c'est de fuir le mal...

Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j'ai fini.

Grand merci de l'attention que vous m'avez prêtée. C'est un mérite de savoir écouter. Jusqu'à présent, les Pies n'en ont pas eu le privilége, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l'âge où l'on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez ces Mémoires à la publicité. Les Mémoires d'outre-tombe sont fort goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d'admirateurs, et les vivants gagnent beaucoup à mourir.»

Voici, messieurs, ces Mémoires. C'est à une indiscrétion que vous les devez, je l'avoue: l'auteur n'est pas mort, et pourtant je vous les livre. J'espère que mon ami me pardonnera de l'avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu'un honnête Animal est toujours en droit d'attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s'il eût déjà passé de vie à trépas!

Pour madame LA PIE,

P.-J. STAHL.

PEINES DE CŒUR

D'UNE

CHATTE ANGLAISE

QUAND le Compte rendu de votre première séance est arrivé à Londres, ô Animaux français! il a fait battre le cœur des amis de la Réforme Animale. Dans mon petit particulier, je possédais tant de preuves de la supériorité des Bêtes sur l'Homme, qu'en ma qualité de Chatte anglaise je vis l'occasion souvent souhaitée de faire paraître le roman de ma vie, afin de montrer comment mon pauvre moi fut tourmenté par les lois hypocrites de l'Angleterre. Déjà deux fois des Souris, que j'ai fait vœu de respecter depuis le bill de votre auguste parlement, m'avaient conduite chez Colburn, et je m'étais demandé, en voyant de vieilles miss, des ladies entre deux âges et même de jeunes mariées corrigeant les épreuves de leurs livres, pourquoi, ayant des griffes, je ne m'en servirais pas aussi. On ignorera toujours ce que pensent les femmes, surtout celles qui se mêlent d'écrire; tandis qu'une Chatte, victime de la perfidie anglaise, est intéressée à dire plus que sa pensée, et ce qu'elle écrit de trop peut compenser ce que taisent ces illustres ladies. J'ai l'ambition d'être la mistress Inchbald des Chattes, et vous prie d'avoir égard à mes nobles efforts, ô Chats français! chez lesquels a pris naissance la plus grande maison de notre race, celle du Chat-Botté, type éternel de l'Annonce, et que tant d'hommes ont imité sans lui avoir encore élevé de statue.

Je suis née chez un ministre du Catshire, auprès de la petite ville de Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait presque tous ses enfants à un sort cruel, car vous savez qu'on ne sait pas encore à quelle cause attribuer l'intempérance de maternité chez les Chattes anglaises, qui menacent de peupler le monde entier. Les Chats et les Chattes attribuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité et à leurs propres vertus. Mais quelques observateurs impertinents disent que les Chats et les Chattes sont soumis en Angleterre à des convenances si parfaitement ennuyeuses, qu'ils ne trouvent les moyens de se distraire que dans ces petites occupations de famille. D'autres prétendent qu'il y a là de grandes questions d'industrie et de politique, à cause de la domination anglaise dans les Indes; mais ces questions sont peu décentes sous mes pattes et je les laisse à l'Edinburgh-Review. Je fus exceptée de la noyade constitutionnelle à cause de l'entière blancheur de ma robe. Aussi me nomma-t-on Beauty. Hélas! la pauvreté du ministre, qui avait une femme et onze filles, ne lui permettait pas de me garder. Une vieille fille remarqua chez moi une sorte d'affection pour la Bible du ministre; je m'y posais toujours, non par religion, mais je ne voyais pas d'autre place propre dans le ménage. Elle crut peut-être que j'appartiendrais à la secte des Animaux sacrés qui a déjà fourni l'ânesse de Balaam, et me prit avec elle. Je n'avais alors que deux mois. Cette vieille fille, qui donnait des soirées auxquelles elle invitait par des billets qui promettaient thé et Bible, essaya de me communiquer la fatale science des filles d'Ève; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à vous faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur les obligations de l'extérieur, que, pour ne pas les entendre, on subirait le martyre.

Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la crème contenue dans un bol, sur lequel un muffing était posé en travers, je donnai un coup de patte au muffing, je lapai la crème; puis, dans la joie, et peut-être aussi par un effet de la faiblesse de mes jeunes organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux besoin qu'éprouvent les jeunes Chattes. En apercevant la preuve de ce qu'elle nomma mon intempérance et mon défaut d'éducation, elle me saisit et me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en protestant qu'elle ferait de moi une lady ou qu'elle m'abandonnerait.

[Illustration: En apercevant la preuve de ce qu'elle nomma mon intempérance...]

--Voilà qui est gentil! disait-elle. Apprenez, miss Beauty, que les Chattes anglaises enveloppent dans le plus profond mystère les choses naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anglais, et bannissent tout ce qui est improper, en appliquant à la créature, comme vous l'avez entendu dire au révérend docteur Simpson, les lois faites par Dieu pour la création. Avez-vous jamais vu la Terre se comporter indécemment? N'appartenez-vous pas d'ailleurs à la secte des saints (prononcez sentz), qui marchent très-lentement le dimanche pour faire bien sentir qu'ils se promènent? Apprenez à souffrir mille morts plutôt que de révéler vos désirs: c'est en ceci que consiste la vertu des saints. Le plus beau privilége des Chattes est de se sauver avec la grâce qui vous caractérise, et d'aller, on ne sait où, faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez ainsi aux regards que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout le monde vous prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie vous saisira, regardez la croisée, ayez l'air de vouloir vous promener, et vous irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l'eau, ma fille, est la gloire de l'Angleterre, c'est précisément parce que l'Angleterre sait s'en servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi que font les Français, qui n'auront jamais de marine à cause de leur indifférence pour l'eau.

Je trouvai, dans mon simple bon sens de Chatte, qu'il y avait beaucoup d'hypocrisie dans cette doctrine; mais j'étais si jeune!

--Et quand je serai dans la gouttière? pensai-je en regardant la vieille fille.

--Une fois seule, et bien sûre de n'être vue de personne, eh bien! Beauty, tu pourras sacrifier les convenances, avec d'autant plus de charme que tu te seras plus retenue en public. En ceci éclate la perfection de la morale anglaise qui s'occupe exclusivement des apparences, ce monde n'étant, hélas! qu'apparence et déception.

J'avoue que tout mon bon sens d'animal se révoltait contre ces déguisements; mais, à force d'être fouettée, je finis par comprendre que la propreté extérieure devait être toute la vertu d'une Chatte anglaise. Dès ce moment, je m'habituai à cacher sous des lits les friandises que j'aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni buvant, ni faisant ma toilette. Je fus regardée comme la perle des Chattes.

J'eus alors l'occasion de remarquer la bêtise des Hommes qui se disent savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d'imbécile, fils d'un riche propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le mériter, donnait des explications religieuses de tout ce que faisaient les Animaux. Il me vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit compliment à la vieille fille de la manière dont j'étais élevée, en me voyant lécher premièrement les bords de l'assiette, et allant toujours en tournant et diminuant le cercle du lait.

--Voyez, dit-il, comme dans une sainte compagnie tout se perfectionne: Beauty a le sentiment de l'éternité, car elle décrit le cercle qui en est l'emblème, tout en lapant son lait.

La conscience m'oblige à dire que l'aversion des Chattes pour mouiller leurs poils était la seule cause de ma façon de boire dans cette assiette; mais nous serons toujours mal jugées par les savants, qui se préoccupent beaucoup plus de montrer leur esprit que de chercher le nôtre.

Quand les dames ou les hommes me prenaient pour passer leurs mains sur mon dos de neige et faire jaillir des étincelles de mes poils, la vieille fille disait avec orgueil: «Vous pouvez la garder sans avoir rien à craindre pour votre robe, elle est admirablement bien élevée!» Tout le monde disait de moi que j'étais un ange: on me prodiguait les friandises et les mets les plus délicats; mais je déclare que je m'ennuyais profondément. Je compris très-bien qu'une jeune Chatte du voisinage avait pu s'enfuir avec un Matou. Ce mot de Matou causa comme une maladie à mon âme que rien ne pouvait guérir, pas même les compliments que je recevais ou plutôt que ma maîtresse se donnait à elle-même: «Beauty est tout à fait morale, c'est un petit ange, disait-elle. Quoiqu'elle soit très-belle, elle a l'air de ne pas le savoir. Elle ne regarde jamais personne, ce qui est le comble des belles éducations aristocratiques; il est vrai qu'elle se laisse voir très-volontiers; mais elle a sur tout cette parfaite insensibilité que nous demandons à nos jeunes miss, et que nous ne pouvons obtenir que très-difficilement. Elle attend qu'on la veuille pour venir, elle ne saute jamais sur vous familièrement, personne ne la voit quand elle mange, et certes ce monstre de lord Byron l'eût adorée. En bonne et vraie Anglaise, elle aime le thé, se tient gravement quand on explique la Bible, et ne pense de mal de personne, ce qui lui permet d'en entendre dire. Elle est simple et sans aucune affectation, elle ne fait aucun cas des bijoux; donnez-lui une bague, elle ne la gardera pas; enfin elle n'imite pas la vulgarité de celles qui chassent, elle aime le home, et reste si parfaitement tranquille, que parfois vous croiriez que c'est une Chatte mécanique faite à Birmingham ou à Manchester, ce qui est le nec plus ultra de la belle éducation.»

[Illustration]

Ce que les Hommes et les vieilles filles nomment l'éducation est une habitude à prendre pour dissimuler les penchants les plus naturels, et quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous sommes bien élevées. Un soir, ma maîtresse pria l'une des jeunes miss de chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, je reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j'avais entendues dans mon enfance, et je compris que j'étais musicienne aussi. Je mêlai donc ma voix à celle de la jeune fille; mais je reçus des tapes de colère, tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice me révolta, je me sauvai dans les greniers. Amour sacré de la patrie! oh! quelle nuit délicieuse! Je sus ce que c'était que des gouttières! J'entendis les hymnes chantés par des Chats à d'autres Chattes, et ces adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma maîtresse m'avait forcée d'apprendre. Quelques Chattes m'aperçurent alors et parurent prendre de l'ombrage de ma présence, quand un Chat au poil hérissé, à barbe magnifique, et qui avait une grande tournure, vint m'examiner et dit à la compagnie: «C'est une enfant!» A ces paroles de mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à caracoler avec l'agilité qui nous distingue, je tombai sur mes pattes de cette façon flexible et douce qu'aucun animal ne saurait imiter, afin de prouver que je n'étais pas si enfant. Mais ces chatteries furent en pure perte. «Quand me chantera-t-on des hymnes?» me dis-je. L'aspect de ces fiers Matous, leurs mélodies, que la voix humaine ne rivalisera jamais, m'avaient profondément émue, et me faisaient faire de petites poésies que je chantais dans les escaliers; mais un événement immense allait s'accomplir qui m'arracha brusquement à cette innocente vie. Je devais être emmenée à Londres par la nièce de ma maîtresse, une riche héritière qui s'affola de moi, qui me baisait, me caressait avec une sorte de rage et qui me plut tant, que je m'y attachai, contre toutes nos habitudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le grand monde à Londres pendant la saison. C'est là que je devais étudier la perversité des mœurs anglaises qui s'est étendue jusqu'aux Bêtes, y connaître ce cant que lord Byron a maudit, et dont je suis victime, aussi bien que lui, mais sans avoir publié mes heures de loisir.

Arabelle, ma maîtresse, était une jeune personne comme il y en a beaucoup en Angleterre: elle ne savait pas trop qui elle voulait pour mari. La liberté absolue qu'on laisse aux jeunes filles dans le choix d'un homme les rend presque folles, surtout quand elles songent à la rigueur des mœurs anglaises, qui n'admettent aucune conversation particulière après le mariage. J'étais loin de penser que les Chattes de Londres avaient adopté cette sévérité, que les lois anglaises me seraient cruellement appliquées et que je subirais un jugement à la cour des terribles Doctors commons. Arabelle accueillait très-bien tous les hommes qui lui étaient présentés, et chacun pouvait croire qu'il épouserait cette belle fille; mais quand les choses menaçaient de se terminer, elle trouvait des prétextes pour rompre, et je dois avouer que cette conduite me paraissait peu convenable. «Épouser un Homme qui a les genoux cagneux! jamais, disait-elle de l'un. Quant à ce petit, il a le nez camus.» Les Hommes m'étaient si parfaitement indifférents, que je ne comprenais rien à ces incertitudes fondées sur des différences purement physiques.

Enfin, un jour, un vieux pair d'Angleterre lui dit en me voyant: «Vous avez une bien jolie Chatte, elle vous ressemble, elle est blanche, elle est jeune, il lui faut un mari, laissez-moi lui présenter un magnifique Angora que j'ai chez moi.»

[Illustration]

Trois jours après, le pair amena le plus beau Matou de la Pairie. Puff, noir de robe, avait les plus magnifiques yeux, verts et jaunes, mais froids et fiers. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres, balayait le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de la maison impériale d'Autriche, car il en portait, comme vous voyez, les couleurs. Ses manières étaient celles d'un Chat qui a vu la cour et le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande, qu'il ne se serait pas gratté, devant le monde, la tête avec la patte. Puff avait voyagé sur le continent. Enfin il était si remarquablement beau, qu'il avait été, disait-on, caressé par la reine d'Angleterre. Moi, simple et naïve, je lui sautai au cou pour l'engager à jouer; mais il s'y refusa sous prétexte que nous étions devant tout le monde. Je m'aperçus alors que le pair d'Angleterre devait à l'âge et à des excès de table cette gravité postiche et forcée qu'on appelle en Angleterre respectability. Son embonpoint, que les hommes admiraient, gênait ses mouvements. Telle était sa véritable raison pour ne pas répondre à mes gentillesses: il resta calme et froid sur son innommable, agitant ses barbes, me regardant et fermant parfois les yeux. Puff était, dans le beau monde des Chats anglais, le plus riche parti pour une Chatte née chez un ministre: il avait deux valets à son service, il mangeait dans de la porcelaine chinoise, il ne buvait que du thé noir, il allait en voiture à Hyde-Park, et entrait au parlement. Ma maîtresse le garda chez elle. A mon insu, toute la population féline de Londres apprit que miss Beauty du Catshire épousait l'illustre Puff, marqué aux couleurs d'Autriche. Pendant la nuit, j'entendis un concert dans la rue: je descendis, accompagnée de milord qui, pris par sa goutte, allait lentement. Nous trouvâmes les Chattes de la Pairie qui venaient me féliciter et m'engager à entrer dans leur Société Ratophile. Elles m'expliquèrent qu'il n'y avait rien de plus commun que de courir après les Rats et les Souris. Les mots shocking, vulgar, furent sur toutes les lèvres. Enfin elles avaient formé pour la gloire du pays une Société de Tempérance. Quelques nuits après, milord et moi nous allâmes sur les toits d'Almack's entendre un Chat gris qui devait parler sur la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des Écoutez! Écoutez! il prouva que saint Paul, en écrivant sur la charité, parlait également aux Chats et aux Chattes de l'Angleterre. Il était donc réservé à la race anglaise, qui pouvait aller d'un bout du monde à l'autre sur ses vaisseaux sans avoir à craindre l'eau, de répandre les principes de la morale ratophile. Aussi, sur tous les points du globe, des Chats anglais prêchaient-ils déjà les saines doctrines de la Société, qui d'ailleurs étaient fondées sur les découvertes de la science. On avait anatomisé les Rats et les Souris, on avait trouvé peu de différence entre eux et les Chats: l'oppression des uns par les autres était donc contre le Droit des Bêtes, qui est plus solide encore que le Droit des Gens. «Ce sont nos frères,» dit-il. Et il fit une si belle peinture des souffrances d'un Rat pris dans la gueule d'un Chat, que je me mis à fondre en larmes.

En me voyant la dupe de ce speech, lord Puff me dit confidentiellement que l'Angleterre comptait faire un immense commerce avec les Rats et les Souris; que si les autres Chats n'en mangeaient plus, les Rats seraient à meilleur marché; que derrière la morale anglaise il y avait toujours quelque raison de comptoir; et que cette alliance de la morale et du mercantilisme était la seule alliance sur laquelle comptait réellement l'Angleterre.

Puff me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire un bon mari.

Un Chat campagnard (country gentleman) fit observer que, sur le continent, les Chats et les Chattes étaient sacrifiés journellement par les catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on lui criait: A la question!). On joignait à ces cruelles exécutions une affreuse calomnie en faisant passer ces Animaux courageux pour des lapins, mensonge et barbarie qu'il attribuait à l'ignorance de la vraie religion anglicane, qui ne permet le mensonge et les fourberies que dans les questions de gouvernement, de politique extérieure et de cabinet.

On le traita de radical et de rêveur. «Nous sommes ici pour les intérêts des Chats de l'Angleterre, et non pour ceux du continent!» dit un fougueux Matou tory. Milord dormait. Quand l'assemblée se sépara, j'entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune Chat qui venait de l'ambassade française, et dont l'accent annonçait la nationalité:

«Dear Beauty, de longtemps d'ici la nature ne pourra former une Chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des Indes semble être du poil de Chameau, comparé à vos soies fines et brillantes. Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les anges, et je l'ai senti du salon du prince de Talleyrand, que j'ai quitté pour accourir à ce déluge de sottises que vous appelez un meeting. Le feu de vos yeux éclaire la nuit! Vos oreilles seraient la perfection même si mes gémissements les attendrissaient. Il n'y a pas de rose dans toute l'Angleterre qui soit aussi rose que la chair rose qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur chercherait vainement dans les abîmes d'Ormus des perles qui puissent valoir vos dents. Votre cher museau fin, gracieux, est tout ce que l'Angleterre a produit de plus mignon. La neige des Alpes paraîtrait rousse auprès de votre robe céleste. Ah! ces sortes de poils ne se voient que dans vos brouillards! Vos pattes portent mollement et avec grâce ce corps qui est l'abrégé des miracles de la création, mais que votre queue, interprète élégant des mouvements de votre cœur, surpasse: oui! jamais courbe si élégante, rondeur plus correcte, mouvements plus délicats ne se sont vus chez aucune Chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de Puff qui dort comme un pair d'Angleterre au parlement, qui d'ailleurs est un misérable vendu aux wighs, et qui doit à un trop long séjour au Bengale d'avoir perdu tout ce qui peut plaire à une Chatte.»

J'aperçus alors, sans avoir l'air de le regarder, ce charmant Matou français: il était ébouriffé, petit, gaillard, et ne ressemblait en rien à un Chat anglais. Son air cavalier annonçait, autant que sa manière de secouer l'oreille, un drôle sans souci. J'avoue que j'étais fatiguée de la solennité des Chats anglais et de leur propreté purement matérielle. Leur affectation de respectability me semblait surtout ridicule. L'excessif naturel de ce Chat mal peigné me surprit par un violent contraste avec tout ce que je voyais à Londres. D'ailleurs ma vie était si positivement réglée, je savais si bien ce que je devais faire pendant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce qu'annonçait d'imprévu la physionomie du Chat français. Tout alors me parut fade. Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une amusante créature qui venait de ce pays où l'on s'est consolé des victoires du plus grand général anglais par ces mots: «Malbrouk s'en va-t-en guerre, mironton, TON TON, MIRONTAINE!» Néanmoins, j'éveillai Milord et lui fis comprendre qu'il était fort tard, que nous devions rentrer. Je n'eus pas l'air d'avoir écouté cette déclaration, et fus d'une apparente insensibilité qui pétrifia Brisquet. Il resta là, d'autant plus surpris qu'il se croyait très-beau. Je sus plus tard qu'il séduisait toutes les Chattes de bonne volonté. Je l'examinai du coin de l'œil: il s'en allait par petits bonds, revenait en franchissant la largeur de la rue, et s'en retournait de même, comme un Chat français au désespoir: un véritable Anglais aurait mis de la décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé voir ainsi. Quelques jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi, dans la magnifique maison du vieux pair; je sortis alors en voiture pour me promener à Hyde-Park. Nous ne mangions que des os de poulets, des arêtes de poissons, des crèmes, du lait, du chocolat. Quelque échauffant que fût ce régime, mon prétendu mari Puff demeurait grave. Sa respectability s'étendait jusqu'à moi. Généralement, il dormait dès sept heures du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa Grâce. Mon âme était donc sans aucune satisfaction, et je languissais. Cette situation de mon intérieur se combina fatalement avec une petite affection dans les entrailles que me causa le jus de Hareng pur (le vin de Porto des Chats anglais) dont Puff faisait usage, et qui me rendit comme folle. Ma maîtresse fit venir un médecin, qui sortait d'Édimbourg après avoir étudié longtemps à Paris. Il promit à ma maîtresse de me guérir le lendemain même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint en effet, et sortit de sa poche un instrument de fabrique parisienne. J'eus une espèce de frayeur en apercevant un canon de métal blanc terminé par un tube effilé. A la vue de ce mécanisme, que le docteur fit jouer avec satisfaction, Leurs Grâces rougirent, se courroucèrent et dirent de fort belles choses sur la dignité du peuple anglais: comme quoi ce qui distinguait la vieille Angleterre des catholiques n'était pas tant ses opinions sur la Bible que sur cette infâme machine. Le duc dit qu'à Paris les Français ne rougissaient pas d'en faire une exhibition sur leur théâtre national, dans une comédie de Molière; mais qu'à Londres un watchman n'oserait en prononcer le nom. «Donnez-lui du calomel!»

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--Mais Votre Grâce la tuerait, s'écria le docteur. Quant à cette innocente mécanique, les Français ont fait maréchal un de leurs plus braves généraux pour s'en être servi devant leur fameuse colonne.

--Les Français peuvent arroser les émeutes de l'intérieur comme ils le veulent, reprit Milord. Je ne sais pas, ni vous non plus, ce qui pourrait arriver de l'emploi de cette avilissante machine; mais ce que je sais, c'est qu'un vrai médecin anglais ne doit guérir ses malades qu'avec les remèdes de la vieille Angleterre.

Le médecin, qui commençait à se faire une grande réputation, perdit toutes ses pratiques dans le beau monde. On appela un autre médecin qui me fit des questions inconvenantes sur Puff, et qui m'apprit que la véritable devise de l'Angleterre était: Dieu et mon Droit conjugal! Une nuit, j'entendis dans la rue la voix du Chat français. Personne ne pouvait nous voir: je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut de la maison, je lui criai: «A la gouttière!» Cette réponse lui donna des ailes, il fut auprès de moi en un clin d'œil. Croiriez-vous que ce Chat français eut l'inconvenante audace de s'autoriser de ma petite exclamation pour me dire: «Viens dans mes pattes!» Il osa tutoyer, sans autre forme de procès, une Chatte de distinction. Je le regardai froidement, et pour lui donner une leçon, je lui dis que j'appartenais à la Société de Tempérance.

--Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement de vos maximes, que vous êtes, comme tous les Chats catholiques, disposé à rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte pour un peu de repentir; mais, en Angleterre, nous avons plus de moralité: nous mettons partout de la respectability, même dans nos plaisirs.

Ce jeune Chat, frappé par la majesté du cant anglais, m'écoutait avec une sorte d'attention qui me donna l'espoir d'en faire un Chat protestant. Il me dit alors dans le plus beau langage qu'il ferait tout ce que je voudrais, pourvu qu'il lui fût permis de m'adorer. Je le regardais sans pouvoir répondre, car ses yeux, very beautiful, splendid, brillaient comme des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon silence l'enhardit, et il s'écria:--Chère Minette!

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--Quelle est cette nouvelle indécence? m'écriai-je, sachant les Chats français très-légers dans leurs propos.

Brisquet m'apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi lui-même, disait à sa fille: Ma petite Minette, pour lui témoigner son affection; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, des plus aristocratiques, disaient toujours: Mon petit Chat, à leurs maris, même quand elles ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir, je l'appellerais: Mon petit Homme! Là-dessus il leva ses pattes avec une grâce infinie. Je disparus, craignant d'être faible. Brisquet chanta Rule, Britannia! tant il était heureux, et le lendemain sa chère voix bourdonnait encore à mes oreilles.

--Ah! tu aimes aussi, toi, chère Beauty, me dit ma maîtresse en me voyant étalée sur le tapis, les quatre pattes en avant, le corps dans un mol abandon, et noyée dans la poésie de mes souvenirs.

Je fus surprise de cette intelligence chez une Femme, et je vins alors, en relevant mon épine dorsale, me frotter à ses jambes en lui faisant entendre un ronron amoureux sur les cordes les plus graves de ma voix de contre-alto.

Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses genoux, me caressait en me grattant la tête, et que je la regardais tendrement en lui voyant les yeux en pleurs, il se passait dans Bond-Street une scène dont les suites furent terribles pour moi.

Puck, un des neveux de Puff, qui prétendait à sa succession, et qui, pour le moment, habitait la caserne des Life-Guards, rencontra my dear Brisquet. Le sournois capitaine Puck complimenta l'attaché sur ses succès auprès de moi, en disant que j'avais résisté aux plus charmants Matous de l'Angleterre. Brisquet, en Français vaniteux, répondit qu'il serait bien heureux d'attirer mon attention, mais qu'il avait en horreur les Chattes qui vous parlaient de tempérance et de la Bible, etc.

--Oh! fit Puck, elle vous parle donc?

Brisquet, ce cher Français, fut ainsi victime de la diplomatie anglaise; mais il commit une de ces fautes impardonnables et qui courroucent toutes les Chattes bien apprises de l'Angleterre. Ce petit drôle était véritablement très-inconsistant. Ne s'avisa-t-il pas au Park de me saluer et de vouloir causer familièrement comme si nous nous connaissions. Je restai froide et sévère. Le cocher, apercevant ce Français, lui donna un coup de fouet qui l'atteignit et faillit le tuer. Brisquet reçut ce coup de fouet en me regardant avec une intrépidité qui changea mon moral: je l'aimai pour la manière dont il se laissa frapper, en ne voyant que moi, ne sentant que la faveur de ma présence, domptant ainsi le naturel qui pousse les Chats à fuir à la moindre apparence d'hostilité. Il ne devina pas que je me sentais mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce moment, je résolus de me laisser enlever. Le soir, sur la gouttière, je me jetai dans ses pattes tout éperdue.

--My dear, lui dis-je, avez-vous le capital nécessaire pour payer les dommages-intérêts au vieux Puff?

--Je n'ai pas d'autre capital, me répondit le Français en riant, que les poils de ma moustache, mes quatre pattes et cette queue.

Là-dessus il balaya la gouttière par un mouvement plein de fierté.

--Pas de capital! lui répondis-je; mais vous n'êtes qu'un aventurier, my dear.

--J'aime les aventures, me dit-il tendrement. En France, dans les circonstances auxquelles tu fais allusion, c'est alors que les Chats se peignent! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus.

--Pauvre pays, lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l'étranger, dans ses ambassades, des Bêtes si dénuées de capital?

--Ah! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n'aime pas l'argent... chez ses employés: il ne recherche que les capacités intellectuelles.

Le cher Brisquet eut, en me parlant, un petit air content qui me fit craindre que ce ne fût un fat.

--L'amour sans capital est un non-sens! lui dis-je. Pendant que vous irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez pas de moi, mon cher.

Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu'il descendait, par sa grand'mère, du Chat-Botté. D'ailleurs, il avait quatre-vingt-dix-neuf manières d'emprunter de l'argent, et nous n'en aurions, dit-il, qu'une seule de le dépenser. Enfin il savait la musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait l'âme, une romance nationale de son pays: Au clair de la lune...

En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de le suivre dès qu'il pourrait entretenir sa femme confortablement.

--Je suis perdue! m'écriai-je.

Le lendemain même, le banc des Doctors commons fut saisi par le vieux Puff d'un procès en criminelle conversation. Puff était sourd: ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur apprit que la nuit je l'avais appelé par flatterie: Mon petit Homme! Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais je ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d'amour. Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j'avais remarqué déjà qu'il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats, qui me défendirent contre l'opinion publique, m'ont dit que parfois il demande son ange, la joie de ses yeux, sa darling, sa sweet Beauty! Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m'écouter, en me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soupçonnée, et que je mettais bien de l'amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs, jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu'il s'agit d'une criminelle conversation, tous les sentiments s'arrêtent, une mère n'est plus mère, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les Chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon vieil avocat, qui, dans le temps, croyait à l'innocence de la reine d'Angleterre, à qui j'avais tout raconté dans le moindre détail, qui m'avait assuré qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un Chat, et à qui, pour preuve de mon innocence, j'avouai ne rien comprendre à ces mots, criminelle conversation (il me dit que c'était ainsi appelé précisément parce qu'on parlait très-peu); cet avocat, gagné par le capitaine Puck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, j'eus le courage de comparaître devant les Doctors commons.

--Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente! Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si...

A peine eus-je prononcé ces paroles, que d'effroyables murmures couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le Cat-Chronicle et par les amis de Puck.

--Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le jury! criait-on.

--Elle veut vous expliquer, Milords, s'écria l'abominable avocat de mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un Chat français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu'elle y allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français mon petit Homme à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme, et apprendre à méconnaître les lois et les usages de la vieille Angleterre!

Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou. Aussi des tonnerres d'applaudissements accueillirent-ils les paroles de l'avocat de Puck. Je fus condamnée, à l'âge de vingt-six mois, quand je pouvais prouver que j'ignorais encore ce que c'était qu'un Chat. Mais, à tout ceci, je gagnai de comprendre que c'est à cause de ses radotages qu'on appelle Albion la vieille Angleterre.

Je tombai dans une grande mischathropie qui fut causée moins par mon divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en fureur que d'entendre parler de la loyauté des Chats anglais.

[Illustration: Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente.]

Vous voyez, ô Animaux français, qu'en nous familiarisant avec les Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institutions. Revenons à la vie sauvage où nous n'obéissons qu'à l'instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s'opposent aux vœux les plus sacrés de la nature. J'écris en ce moment un traité politique à l'usage des classes ouvrières animales, afin de les engager à ne plus tourner les broches, ni se laisser atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à l'oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas. Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l'asile de toutes les Chattes qui protestent contre l'immoral monopole du mariage, qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux lois naturelles. J'ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le corps traversé par un coup reçu dans le dos, le Coroner, par une infâme hypocrisie, a déclaré qu'il s'était empoisonné lui-même avec de l'arsenic, comme si jamais un Chat si gai, si fou, si étourdi, pouvait avoir assez réfléchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, et comme si un Chat que j'aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter l'existence! Mais, avec l'appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur une assiette.

DE BALZAC.

[Illustration]

LES AVENTURES

D'UN PAPILLON

RACONTÉES PAR SA GOUVERNANTE

Son enfance.--Sa jeunesse. Voyage sentimental de Paris à Baden.--Ses égarements. Son mariage et sa mort.

AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS

NOUS croyons être agréables à ceux de nos lecteurs et à celles de nos lectrices que d'autres travaux ont détournés de l'étude de l'histoire animale, en mettant sous leurs yeux cet extrait d'un important ouvrage publié à Londres par un savant naturaliste anglais sur les mœurs et coutumes des insectes en général, et des Hyménoptères neutres en particulier:

«Les Hyménoptères neutres, les plus industrieux de tous les insectes, ont la vie plus longue que les Hyménoptères ordinaires, et peuvent voir se succéder plusieurs générations de mâles et de femelles. Il semble que, dans sa prévoyance infinie, Dieu leur ait refusé la faculté de se reproduire, pour que les orphelins pussent trouver auprès d'eux les soins d'une mère. Rien n'est sans but dans la nature. Les Hyménoptères neutres élèvent les larves ou enfants de leurs frères et sœurs, qui, en raison de la loi établie pour tous les insectes, périssent en donnant le jour à leurs petits. Ce sont les Hyménoptères neutres qui pourvoient à la subsistance de ces êtres nouveaux, privés des soins de leurs parents, qui vont leur chercher des aliments, et qui remplissent ainsi auprès d'eux, avec une sollicitude admirable, l'office des sœurs de la charité parmi les Hommes.»

Les détails pleins d'intérêt que notre correspondante nous communique sur la vie d'un Papillon qu'elle a beaucoup connu pourront servir de base à l'histoire générale des mœurs et du caractère des Papillons de tous les pays.

LE SINGE ET LE PERROQUET,

Rédacteurs en chef.

MESSIEURS LES RÉDACTEURS,

Si j'avais dû vous parler de moi, je n'aurais point entrepris de vous écrire, car je ne crois pas qu'il soit possible de raconter sa propre histoire avec convenance et impartialité. Les détails qui vont suivre ne me sont donc point personnels. Il vous suffira de savoir que si je ne suis pas la dernière à vous donner de mes nouvelles, c'est que malheureusement les soins de ma famille ne sauraient m'absorber.

Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaîtrai jamais le bonheur d'être mère: je suis de la grande famille des Hyménoptères neutres. Mais le cœur s'accommode mal de l'isolement; vous ne vous étonnerez donc point que je me sois vouée à l'enseignement. Un Papillon de haut parage, qui vivait tout près de Paris, dans les bois de Belle-Vue, et qui m'avait sauvé la vie, se sentant mourir, me supplia de vouloir bien être la gouvernante de son enfant qu'il ne devait pas voir, et dont la naissance approchait.

Après quelques hésitations bien légitimes, sans doute, je pensai que si je me devais aux Hyménoptères mes frères, la reconnaissance me faisait pourtant un devoir impérieux d'accepter ce difficile emploi. Je promis donc à mon bienfaiteur de consacrer ma vie à l'œuf qu'il me confiait, et qu'il avait déposé dans le calice d'une fleur. L'enfant vit le jour le lendemain de la mort de son père; un rayon de soleil le fit éclore.

J'eus le chagrin de le voir débuter dans la vie par un acte d'ingratitude. Il quitta la Campanule, sa mère d'adoption, qui lui avait prêté l'abri de son cœur, sans songer seulement à dire un dernier adieu à la pauvre fleur, qui se courba jusqu'à terre en signe d'affliction.

Sa première éducation fut difficile: il était capricieux comme le vent, et d'une légèreté inouïe. Mais les caractères légers n'ont pas la conscience du mal qu'ils font: de là vient qu'on arrive souvent à les aimer. J'eus donc le bonheur, ou le malheur plutôt de me prendre d'affection pour ce pauvre enfant, quoiqu'il eût, à vrai dire, tous les défauts d'une petite Chenille. Ce mot, tout vulgaire qu'il soit, peut seul rendre ma pensée.

Je lui répétai mille fois, et toujours en vain, les mêmes leçons, je lui prédis mille fois les mêmes malheurs; plus incrédule que l'Homme lui-même, l'étourdi ne tenait aucun compte des prédictions. M'arrivait-il, le croyant endormi sous un brin d'herbe, de le quitter un instant, si courte qu'eût été mon absence, je ne le retrouvais plus à la même place; je me rappelle qu'un jour, et à cette époque ses seize pattes le portaient à peine, une visite que j'avais dû faire à des Abeilles de mon voisinage s'étant prolongée, il avait trouvé le moyen de grimper jusqu'à la cime d'un arbre, au péril de sa vie.

A peine au sortir de l'enfance, sa vivacité le quitta tout à coup. Je crus un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne tardai pas à reconnaître que ce que j'avais pris pour de la sagesse, c'était une maladie, une véritable maladie, pendant laquelle il semblait sous le poids d'un engourdissement général. Il demeura de quinze à vingt jours sans mouvement, comme s'il eût dormi d'un sommeil léthargique. «Qu'éprouves-tu? lui disais-je quelquefois. Qu'as-tu, mon cher enfant?--Rien, me répondait-il d'une voix altérée, rien, ma bonne gouvernante; je ne saurais remuer, et pourtant je sens en moi des élans inconnus; le malaise qui m'accable n'a pas de nom, tout me fatigue: ne me dis rien, c'est bon de se taire et de ne pas remuer.»

Il était méconnaissable. Sa peau, d'un jaune pâle, avait l'apparence d'une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant à la mort, que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un soleil resplendissant, je le vis se réveiller peu à peu, et bientôt la guérison fut entière. Jamais transformation ne fut plus complète; il était grand, beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes d'azur à reflets charmants s'étaient comme par enchantement posées sur ses épaules, de gracieuses antennes se dressaient sur sa tête, six jolies petites pattes bien déliées s'agitaient sous un fin corselet de velours tacheté de rouge et de noir; ses yeux s'ouvrirent, son regard étincela, il secoua un instant ses ailes légères, la Chrysalide avait disparu, et je vis le Papillon s'envoler.

Je le suivis à tire-d'aile.

Jamais course ne fut plus vagabonde, jamais essor ne fut plus impétueux; il semblait que la terre entière lui appartînt, que toutes les fleurs fussent ses fleurs, que la lumière fût sa lumière, et que la création eût été faite pour lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette entrée dans la vie si turbulente, que je craignis que les trésors de sa jeunesse ne pussent suffire à des élans si peu mesurés.

Mais bientôt sa trompe capricieuse délaissa ces prés d'abord tant aimés, dédaigna ces campagnes déjà trop connues. L'ennui vint, et contre ce mal des riches et des heureux, toutes les joies de l'espace, toutes les fêtes de la nature furent impuissantes. Je le vis alors rechercher de préférence la plante chérie d'Homère et de Platon, l'Asphodèle, symbole des pâles rêveries. Il restait des minutes entières sur le Lichen sans fleurs des rochers arides, les ailes rabattues, n'ayant d'autre sentiment que celui de la satiété; et plus d'une fois j'eus à l'éloigner des feuilles livides et sombres de la Belladone et de la Ciguë.

Il revint un soir très-agité, et me confia avec émotion qu'il avait rencontré sur un Souci des champs un Papillon fort aimable, nouvellement arrivé de pays lointains, desquels il lui avait raconté des merveilles.

L'amour de l'inconnu l'avait saisi.

On l'a dit[2]: qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer?

[2] G. Sand.

«Il faut que je meure ou que je voyage! s'écria-t-il.

--Ne meurs pas, lui dis-je, et voyageons.»

Soudain la vie lui revint, il déploya ses ailes ranimées, et nous partîmes pour Baden.

Vous dire sa folle joie au départ, ses ravissements, ses extases, cela est impossible; il était si radieux, si léger, que moi, pauvre insecte dont les chagrins ont affaibli les ailes, j'avais peine à le suivre.

Il ne s'arrêta qu'à Château-Thierry, non loin des bords vantés de la Marne qui virent naître La Fontaine.

Ce qui l'arrêta, vous le dirai-je? ce fut une humble Violette qu'il aperçut au coin d'un bois. «Comment ne pas t'aimer, lui dit-il, petite Violette, toi si douce et si modeste? Si tu savais comme tu as l'air honnête et charmant, comme tes jolies feuilles vertes te vont bien, tu comprendrais qu'il faut t'aimer. Sois bonne, consens à être ma sœur chérie, vois comme je deviens calme et reposé près de toi! Que j'aime cet arbre qui te protége de son ombre, cette paisible fraîcheur et ce parfum d'honneur qui t'environnent; que tu fais bien d'être bleue et gracieuse et cachée! Si tu m'aimais, quelle douce vie que la nôtre!

--Sois une pauvre fleur comme moi, et je t'aimerai, lui dit la fleur sensée; et quand l'hiver viendra, quand la neige couvrira la terre, quand le vent sifflera tristement dans les arbres dépouillés, je te cacherai sous ces feuilles que tu aimes, et nous oublierons ensemble le temps et ses rigueurs. Laisse là tes ailes, et promets-moi de m'aimer toujours.

--Toujours, répéta-t-il, toujours; c'est bien long, et je ne crois pas à l'hiver.» Et il reprit son vol.

«Console-toi, dis-je à la Violette attristée, tu n'as perdu que le malheur.»

Au-dessous de nous passèrent les blés, les forêts, les villes et les tristes plaines de la Champagne. Tout près de Metz, un parfum venu de la terre l'attira. «Le fertile pays! me dit-il; le vaste horizon! que cette eau qui revient des montagnes doit arroser de beaux parterres!» Et je le vis se diriger d'un vol coquet vers une Rose, une Rose unique qui fleurissait sur les rives de la Moselle. «La magnifique Rose! murmurait-il; les vives couleurs! la riche nature! Quel air de fête et quelle santé!»

«Mon Dieu! que je vous trouve belle et pleine d'attraits! lui dit-il; jamais le soleil n'a brillé sur une plus belle Rose. Accueillez-moi, je vous prie, je viens de loin, souffrez que je me pose un instant sur une des branches de votre rosier.

--N'approche pas, répondit la Rose dédaigneuse; sais-je d'où tu viens? Tu es présomptueux et tu sais flatter; tu es un trompeur, n'approche pas.»

Il approcha et recula soudain. «Méchante! s'écria-t-il, tu m'as piqué!» Et il montrait son aile froissée. «Je n'aime plus les Roses, ajouta-t-il; elles sont cruelles et n'ont point de cœur. Volons encore, le bonheur est dans l'inconstance.»

[Illustration]

Tout près de là, il aperçut un Lis; sa distinction le charma, mais l'aristocratie de son maintien, son imposante noblesse et sa blancheur l'intimidèrent. «Je n'ose vous aimer, lui dit-il de sa voix la plus respectueuse, car je ne suis qu'un Papillon, et je crains d'agiter l'air que votre présence embaume.

--Sois sans tache, répondit le Lis, ne change jamais, et je serai ton frère.»

Ne changer jamais! En ce monde, il n'y a plus guère que les Papillons qui soient sincères: il ne put rien promettre. Et un coup de vent l'emporta sur les sables d'argent des bords du Rhin.

Je le rejoignis bientôt.

«Suis-moi, disait-il déjà à une Marguerite des champs, suis-moi, et je saurai t'aimer toujours parce que tu es simple et naïve; passons le Rhin, viens à Baden. Tu aimeras ces fêtes brillantes, ces concerts, ces parures et ces palais enchantés, et ces montagnes bleues que tu vois au fond de l'horizon. Quitte ces bords monotones, et tu seras la plus gracieuse de toutes ces fleurs que le riant pays de Baden attire.

--Non, répondait la fleur vertueuse, non, j'aime la France, j'aime ces bords qui m'ont vue naître, j'aime ces Pâquerettes, mes sœurs, qui m'entourent, j'aime cette terre qui me nourrit; c'est là que je dois vivre et mourir. Ne me demande pas de mal faire.» Ce qui fait qu'on peut aimer les Marguerites, c'est qu'elles aiment le bien et la constance.

«Je ne puis te suivre, mais toi, tu peux rester; et loin du bruit de ce monde dont tu me parles, je t'aimerai. Crois-moi: le bonheur est facile, confie-toi en la douce nature. Quelle fleur t'aimera donc mieux que moi? Tiens, compte mes feuilles, n'en oublie aucune, ni celles que je t'ai sacrifiées, ni celles que le chagrin a fait tomber; compte-les encore, et vois que je t'aime, que je t'aime beaucoup, et que c'est toi, ingrat, qui ne m'aimes pas du tout!»

Il hésita un instant, et je vis la tendre fleur espérer... «Pourquoi ai-je des ailes?» dit-il, et il quitta la terre.

«J'en mourrai, fit la Marguerite en s'inclinant.

--C'est bien tôt pour mourir, lui dis-je; crois-moi, ta douleur elle-même passera, il est rare de bien placer son cœur.»

Et je récitai avec Lamartine ce beau vers qui a dû consoler tant de fleurs:

N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?

«Wergiss mein nicht, aime-moi, aime-moi; tourne ta blanche couronne et ton cœur vers ce petit coin de terre où tu es adorée; je suis une petite plante comme toi, et j'aime tout ce que tu aimes,» disait tout bas à la Marguerite désolée une fleur bleue, sa voisine, qui avait tout entendu.

[Illustration]

«Bonne fleur, pensai-je, si les fleurs sont faites pour s'entr'aimer peut-être seras-tu récompensée;» et je pus rejoindre moins triste mon frivole élève.

«J'aime le mouvement, j'ai des ailes pour voler, répétait-il avec mélancolie. Les Papillons sont bien à plaindre! Je ne veux plus rien voir de ce qui tient à la terre. Je veux oublier ces fleurs immobiles, ces rencontres m'ont profondément attristé! Cette vie m'est odieuse...»

Et je le vis s'élancer vers le fleuve, comme s'il eût été emporté par une résolution soudaine! Un funeste pressentiment traversa mon cerveau... «Grand Dieu! m'écriai-je, voudrait-il mourir!» Et j'arrivai éperdue au bord de l'eau que je savais profonde en cet endroit.

Mais déjà tout était calme, et rien ne paraissait à la surface que les feuilles flottantes de Nénufar autour desquelles des Araignées aquatiques décrivaient des cercles bizarres.

Vous l'avouerai-je? mon sang se glaça!

Folle que j'étais, j'en fus quitte, Dieu merci, pour la peur; une touffe de Roseaux me l'avait caché.

[Illustration]

«Bon Dieu, me criait-il d'une voix railleuse, que fais-tu là depuis si longtemps, ma sage gouvernante? Prends-tu le Rhin pour un miroir, ou bien songerais-tu à te noyer? Viens donc de ce côté; et si tu as quelque affection pour moi, sois heureuse, car j'ai trouvé le bonheur! J'aime enfin, et cette fois pour toujours..., non plus une triste fleur, attachée au sol et condamnée à la terre, mais bien un trésor, une perle, un diamant, une fille de l'air, une fleur vivante et animée qui a des ailes enfin, quatre ailes minces et transparentes, enrichies d'anneaux précieux, des ailes plus belles que les miennes peut-être, pour franchir les airs et voler avec moi.»

Et j'aperçus, posée sur la pointe d'un Roseau, et doucement balancée par le vent, une gracieuse Demoiselle aux vives allures.

«Je te présente ma fiancée, me dit-il.

--Quoi! m'écriai-je, les choses en sont-elles déjà là?

--Déjà? repartit la Demoiselle; nos ombres ont grandi, et ces Glaïeuls se sont fermés depuis que nous nous connaissons. Il m'a dit que j'étais belle, et je l'ai aimé aussitôt pour sa franchise et pour sa bonne grâce.

--Hélas! Mademoiselle, lui répondis-je, s'il faut se ressembler pour se marier, mariez-vous, et soyez heureux. Je n'ai pas encore pris parti contre le mariage.»

Je dois convenir qu'ils arrivèrent à Baden du même vol, ou peu s'en faut. Ils visitèrent ensemble, le même jour, avec une rare conformité de caprice, les beaux jardins du palais des Jeux, le vieux château, le couvent, Lichtenthal, la vallée du ciel, et la vallée de l'enfer sa voisine. Je les vis s'éprendre tous deux du frais murmure du même ruisseau, et le quitter tous deux avec la même inconstance.

Le mariage avait été annoncé pour le lendemain. Les témoins furent, pour la Demoiselle, un Cousin et un Capricorne de sa famille, et pour le Papillon, un respectable Paon de nuit, qui s'était fait accompagner de sa nièce, jeune Chenille fort bien élevée, et d'un Bousier de ses amis.

On assure que dans le moment où le Cerf-Volant qui les maria ouvrit le Code civil au chapitre VI, concernant les droits et les devoirs respectifs des époux, et prononça d'une voix pénétrée ces formidables paroles:

«ART. 212.--Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

«ART. 213.--Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.

[Illustration]

«ART. 214.--La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il est obligé de résider,» la mariée fit un mouvement d'effroi qui n'échappa à aucun des assistants. Une vieille Demoiselle, qu'une lecture intelligente de la Physiologie du mariage de M. de Balzac avait confirmée dans ses idées de célibat, et qui avait fait de ce livre son vade mecum, dit qu'assurément une Demoiselle n'aurait point ainsi rédigé ces trois articles. La plus jeune des sœurs de la mariée, Libellule très-impressionnable, fondit en larmes en cette occasion pour se conformer à l'usage.

Le soir même une grande fête fut donnée sur la lisière des beaux bois qui entourent le château de la Favorite, dans le sillon d'un champ de blé qu'on avait disposé à cette intention.

Des lettres d'invitation, imprimées en couleur et en or par Silbermann de Strasbourg, sur des feuilles de mûrier superfin, avaient été adressées aux étrangers de distinction que le soin de leur santé et de leur plaisir avait amenés dans le duché, et aux notables insectes badois que les époux voulaient rendre témoins de leur fastueux bonheur.

Les préparatifs de cette fête firent tant de bruit, que les chemins furent bientôt couverts par l'affluence des invités et des curieux. Les Escargots se mirent en route avec leurs équipages à la Daumont; les Lièvres montèrent les Tortues les plus rapides; les Écrevisses pleines de feu piaffaient et se cabraient sous le fouet impatient de leurs cochers. Il fallait voir surtout les Vers à mille pattes galoper ventre à terre et brûler le pavé. C'était à qui arriverait le premier.

[Illustration]

Dès la veille, des baladins avaient dressé leurs théâtres en plein vent dans les sillons voisins de ce sillon fortuné. Une Sauterelle verte exécuta, avec et sans balancier, sur une corde faite avec les pétioles flexibles de la Clématite, les voltiges les plus hardies. Les cris d'enthousiasme du peuple des Limaçons et des Tortues émerveillés se mêlaient aux fanfares du cavalier servant de cette danseuse infatigable. Le triomphant Criquet s'était fait une trompette de la corolle d'un Liseron tricolore.

[Illustration]

Mais bientôt le bal commença. La réunion fut nombreuse et la fête brillante. Un Ver luisant des plus entendus s'était chargé d'organiser une illumination a giorno qui surpassa toute imagination; les Lucioles, ces petites étoiles de la terre, suspendues avec un art infini aux guirlandes légères des Convolvulus en fleur, furent trouvées d'un si merveilleux effet, que tout le monde crut qu'une fée avait passé par là. Les tiges dorées des Astragales, couvertes de Fulgores et de Lampyres, répandaient une telle lumière, que les Papillons de jour eux-mêmes ne purent d'abord soutenir l'éclat sans pareil de ces vivantes flammes; quant aux Noctuelles, beaucoup se retirèrent avant même d'avoir pu faire la révérence aux nouveaux époux, et celles qui, par amour-propre, s'étaient obstinées à rester, s'estimèrent heureuses de pouvoir s'ensevelir, tant que dura la fête, sous le velours de leurs ailes.

Quand la mariée parut, l'assemblée entière éclata en transports d'admiration, tant elle était belle et bien parée. Elle ne prit pas un moment de repos, et chacun fit compliment à l'heureux époux (qui, de son côté, n'avait pas manqué une contredanse) des grâces irrésistibles de celle à laquelle il unissait sa destinée.

L'orchestre, conduit par un Bourdon, violoncelliste habile et élève de Batta, joua avec une grande perfection les valses encore nouvelles et déjà tant admirées de Reber, et les contredanses, toujours si chères aux Sauterelles, du pré aux fleurs.

Vers minuit, une rivale de Taglioni, la signorina Cavaletta, vêtue d'une robe de nymphe assez transparente, dansa une saltarelle qui, devant cette assemblée ailée, n'obtint qu'un médiocre succès.--Le bal fut alors coupé par un grand concert vocal et instrumental, dans lequel se firent entendre des artistes de tous les pays que la belle saison avait réunis à Baden-Baden.

Un Grillon joua, sur une seule corde, un solo de violon, que Paganini avait joué peu d'heures avant sa mort.

Une Cigale, qui avait fait furore à Milan, cette terre classique des Cigales, fut fort applaudie dans une cantilène de sa composition, intitulée le Parfum des Roses, et dont le rhythme monotone rappelait assez heureusement l'épithalame chez les anciens. Elle chanta avec beaucoup de dignité, en s'accompagnant elle-même sur une lyre antique, que quelques mauvais plaisants prirent pour une guitare.

Une jeune Grenouille genevoise chanta un grand air dont les paroles étaient empruntées aux Chants du Crépuscule de M. Victor Hugo. Mais la fraîcheur de la nuit avait un peu altéré le timbre de sa voix.

[Illustration]

Un Rossignol, qui se trouvait par hasard spectateur de cette noce quasi royale, céda avec une bonne grâce infinie aux instances de l'assemblée. Le divin chanteur, du haut de son arbre, déploya dans le silence de la nuit toutes les richesses de son gosier, et se surpassa dans un morceau fort difficile qu'il avait entendu chanter une seule fois, disait-il, avec une inimitable perfection, par une grande artiste, madame Viardot-Garcia, digne sœur de la célèbre Maria Malibran.

Enfin le concert fut terminé par le beau chœur de la Muette: Voilà des fleurs, voilà des fruits, qui fut chanté, avec un ensemble fort rare à l'Opéra, par des Scarabées de rose blanche et des Callidies.

Pendant cette dernière partie du concert, et avec un à-propos que l'on voulut bien trouver ingénieux, un souper composé des sucs les plus exquis, extraits des fleurs du jasmin, du myrte et de l'oranger, fut servi dans le calice des plus jolies petites clochettes bleues et roses qu'on puisse voir. Ce délicieux souper avait été préparé par une Abeille dont les secrets eussent fait envie aux marchands de bonbons les plus renommés.

A une heure, la danse avait repris toute sa vivacité, la fête était à son apogée.

A une heure et demie, des bruits étranges commencèrent à circuler, chacun se parlait à l'oreille; le marié, furieux, disait-on, cherchait et cherchait en vain sa femme disparue depuis vingt minutes.

Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obligeamment, pour le rassurer sans doute, qu'elle venait de danser une mazureck avec un Insecte fort bien mis et beau danseur, son parent, le même qui le matin avait assisté comme témoin à la célébration du mariage. «La perfide! s'écria le pauvre mari désespéré; la perfide! je me vengerai!»

J'eus pitié de son désespoir. «Viens, lui dis-je, calme-toi et ne te venge pas, la vengeance ne répare rien. Toi qui as semé l'inconstance, il est triste, mais il est juste que tu recueilles ce que tu as semé. Oublie: cette fois, tu feras bien. Il ne s'agit pas de maudire la vie, mais de la porter.

--Tu as raison! s'écria-t-il; décidément, l'amour n'est pas le bonheur.» Et je parvins à l'entraîner loin de ce champ tout à l'heure si animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un désert.

La colère des Papillons n'a guère plus de portée qu'une boutade. La nuit était sereine, l'air était pur, c'en fut assez pour que sa belle humeur lui revint; et en quittant les jardins de la Favorite, il souhaita presque gaiement le bonsoir à une Belle-de-Nuit qui veillait près d'une Belle-de-Jour endormie.

Arrivés sur la route: «Tiens, me dit-il, vois-tu cette diligence qui retourne à Strasbourg? Profitons de la nuit et posons-nous sur l'impériale: ce voyage à travers les airs me fatigue.

--Non pas, lui répondis-je, tu as échappé aux épines, à l'eau et au désespoir, tu n'échapperais pas aux Hommes: il se peut qu'il y ait quelque filet dans cette lourde voiture. Crois-moi, rentrons en France, sur nos ailes, tout simplement. Le grand air te fera du bien, et d'ailleurs nous arriverons plus vite et sans poussière.»

Bientôt Kehl, le Rhin et son pont de bateaux furent derrière nous. Arrivés à Strasbourg, ce fut avec le plus grand étonnement que je le vis s'arrêter devant la flèche de la cathédrale, dont il admira l'élégance et la hardiesse en des termes qu'un artiste n'eût pas désavoués. «J'aime tout ce qui est beau!» s'écria-t-il.

Les esprits légers aiment toujours, c'est pour eux un état permanent et nécessaire, c'est seulement l'objet qui change; s'ils oublient, c'est pour remplacer. Un peu plus loin, il salua la statue de Gutenberg quand je lui eus dit que ce bronze de David était un hommage rendu tout récemment à l'inventeur de l'imprimerie.

Un peu plus loin encore, il s'inclina devant l'image de Kléber. «Ma bonne gouvernante, me dit-il, si je n'étais Papillon, j'aurais été artiste, j'aurais élevé de beaux monuments, j'aurais fait de beaux livres ou de belles statues, ou bien je serais devenu un héros et je serais mort glorieusement.»

Je profitai de l'occasion pour lui apprendre qu'il n'est pas donné à tous les héros de mourir en combattant, et que Kléber mourut assassiné.

Le jour venait, il fallut songer à trouver un asile; j'aperçus heureusement une fenêtre qui s'ouvrait dans une salle immense que je reconnus pour appartenir à la bibliothèque de la ville. Elle était pleine de livres et d'objets précieux. Nous entrâmes sans crainte, car, à Strasbourg comme partout, ces salles de la science sont toujours vides.

Son attention fut attirée par un bronze antique de la plus grande beauté. Il loua avec enthousiasme les lignes nobles et sévères de cette imposante Minerve, et je crus un instant qu'il allait écouter les conseils d'airain de l'impérissable sagesse. Il se contenta de remarquer que les hommes faisaient de belles choses.

«Mais, oui, lui répondis-je, il n'est presque pas une seule de leurs villes qui ne possède une bibliothèque pleine de chefs-d'œuvre, que bien peu d'entre eux savent apprécier, et un musée d'histoire naturelle qui devrait donner à penser aux Papillons eux-mêmes.»

Cette réflexion le calma un peu, et il se tint coi jusqu'au soir. Mais après tout un jour de repos, à la tombée de la nuit rien ne put l'arrêter: et il reprit son vol de plus belle.

«Attends-moi! lui criai-je, attends-moi! dans ces murs habités par nos ennemis, tout est piége, tout est à craindre.»

Mais l'insensé ne m'écoutait plus; il avait aperçu la vive lueur d'un bec de gaz qu'on venait d'allumer, et, séduit par cet éclat trompeur, enivré par l'éblouissante lumière, je le vis tournoyer un moment autour d'elle, puis tomber...

«Hélas! me dit-il, ma pauvre mie, soutiens-moi; cette belle flamme m'a tué, je le sens, ma brûlure est mortelle; il faut mourir, et mourir brûlé!... c'est bien vulgaire.

«Mourir, répétait-il, mourir au mois de juillet, quand la vie est partout dans la nature! ne plus voir cette terre émaillée! Ce qui m'effraye de la mort, c'est son éternité.

--Détrompe-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais on ne meurt pas. La mort n'est qu'un passage à une autre vie.» Et je lui exposai les consolantes doctrines de Pythagore et de son disciple Archytas sur la transformation successive des êtres, et, à l'appui, je lui rappelai qu'il avait été déjà Chenille, Chrysalide et Papillon.

«Merci, me dit-il d'une voix presque résolue; merci, tu m'auras été bonne jusqu'à la fin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel! Pourtant, ajouta-t-il, j'aurais voulu revoir avant de mourir ces bords fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers jours de mon enfance.»

Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite; ce souvenir lui rendit quelques forces. «Elles m'aimaient, dit-il; si la vie me revient, j'irai chercher auprès d'elles le repos et le bonheur.»

Ces riants projets, si tristes en face de la mort, me rappelèrent ces jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans le sable des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont flétries.

Sa voix s'affaiblit subitement. «Pourvu, dit-il si bas que j'eus peine à l'entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je revive avec des ailes!»

Et il expira.

Il était dans toute la force de l'âge et n'avait vécu que deux mois et demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d'un Papillon.

Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste vieillesse que son incorrigible légèreté lui préparait, je me pris à penser que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Car je suis de l'avis de La Bruyère: c'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard frivole et léger.

[Illustration]

Quant à la Demoiselle qu'il avait épousée, si vous tenez à savoir ce qu'elle devint, vous pouvez la voir fixée enfin, au moyen d'une épingle, sous le numéro 1840, dans la collection d'un Grand-Duc allemand, amateur passionné d'Insectes, qui chassa incognito au filet, dans ses propriétés situées à quelques lieues de Baden, le lendemain de ces noces funestes.

Vous verrez tout auprès un bel Insecte fixé par le même procédé sous le numéro 1841. La Demoiselle et l'Insecte avaient été pris le même jour, du même coup de filet, par l'heureux prince que le ciel semblait avoir fait naître pour qu'il servît ainsi d'instrument aveugle à son inexorable justice.

P.J. STAHL.

LES CONTRARIÉTÉS

D'UN CROCODILE

VOUS voyez en ma personne, Messieurs, un animal bien contrarié!

On le serait à moins.

Jugez-en.

Qu'est-ce que je demande?

A manger, à digérer, à dormir, à chauffer mon épaisse cuirasse au soleil. Peu m'importe que les autres êtres de la création déploient de l'activité, et s'évertuent pour gagner leur misérable existence! Tranquille dans mon gîte, j'attends ma proie et la dévore. Issu des illustres Crocodiles qu'adoraient autrefois les Égyptiens, je dois être fidèle à mon origine aristocratique, dédaigner les jouissances intellectuelles et n'entrer en relation avec mes voisins que pour les croquer.

Eh bien! on ose me déranger, moi, gentilhomme Saurien!

Les Hommes, sous divers prétextes, troublent à chaque instant ma quiétude. Ils ont inventé la guerre; ils ont ensuite inventé le progrès pacifique, et ce sont autant d'imaginations dont je suis l'infortunée victime.

Je suis bien contrarié.

Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matinée d'été (mon histoire commence comme un roman moderne), je perçai la coquille de l'œuf où j'étais renfermé, et j'aperçus pour la première fois la lumière. J'avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de pyramides, à ma droite, le Nil et l'île fleurie de Raoudah avec ses allées de sycomores et d'orangers. Sans prendre le temps d'admirer ce spectacle, je m'avançai vers le fleuve, et débutai dans la carrière gastronomique en avalant un Poisson qui passait. J'avais laissé sur le sable environ quarante œufs semblables à celui d'où je venais de sortir. Ont-ils été décimés par les Loutres et les Ichneumons? Sont-ils éclos sans encombre? Je ne m'en inquiète guère. Pour les francs Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaînes dont il est bon de s'affranchir?

Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal d'Oiseaux pêcheurs et de Chiens errants; parvenu à l'âge de raison, c'est-à-dire à l'âge où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant:

«La nature, me dis-je, m'a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes de la figure, élégance de la taille, capacité de l'estomac, elle m'a tout prodigué, la bonne mère! songeons à faire usage de ses dons. Je suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse; j'ai quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de n'en pas être mangé. Pratiquons l'art de jouir, adoptons la morale des viveurs, ce qui équivaut à n'en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une bande d'enfants ingrats.»

Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule fois je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu'elle était belle! Sa tête aplatie semblait avoir été comprimée entre les pinces d'un étau; sa gueule rieuse s'ouvrait large et profonde comme l'entrée de la pyramide de Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d'une paupière aussi jaune que l'eau du Nil débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée de mouchetures verdâtres. Toutefois je résistai à la séduction de tant d'attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m'attacher pour toujours.

Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes et des habitants du fleuve. Je n'osais suivre l'exemple des vieux Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes; mais, un jour, le shérif de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l'entraînai sous les eaux avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il était tendre, succulent, comme doit l'être tout dignitaire grassement payé pour ne rien faire. Que de hauts et puissants seigneurs dont je souperais volontiers!

Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes; ces derniers valent mieux comme comestible, et ce sont d'ailleurs nos ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une haute réputation d'audace et de sybaritisme. J'étais le roi de toutes leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil furent souvent témoins de nos réunions gastronomiques, et retentirent du bruit de nos chansons:

Amis, à bien manger le sage met sa gloire, Prolongeons nos festins sous le ciel d'Orient. Et broyons sans pitié d'une forte mâchoire L'infidèle et le vrai croyant.

L'Homme prétend régner sur la race amphibie; Il croit les Sauriens de ses lois dépendants, Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie, Lui qui n'a que trente-deux dents!

Il peut être vainqueur en de grandes batailles; Mais quand il veut tourner ses armes contre nous, Notre dos cuirassé de solides écailles Est impénétrable à ses coups.

Jamais il n'a servi notre chair sur ses tables, Et nous, nous dévorons ce rival odieux. Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables, Il nous pria comme des dieux!

Au commencement de la lune de Baby-el-Alouel, l'an de l'hégire 1213, autrement dit le 3 thermidor an VII, autrement dit le 21 juillet 1798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s'élevaient autour du village d'Embabeh, et deux grandes armées s'avançaient l'une contre l'autre: d'un côté des Arabes, des Mamelouks cuirassés d'or, des Kiayas, des beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons miroitant au soleil; de l'autre, des soldats étrangers, en chapeaux de feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalons d'un blanc sale. Le bey de l'armée franque était un petit homme pâle et maigre, et j'eus pitié des humains en songeant qu'ils se laissaient commander par un être chétif, dont un Crocodile n'eût fait qu'une bouchée.

Le petit homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le haut des Pyramides. Les soldats levèrent les yeux, ne virent rien, et parurent enthousiasmés. Puis, la canonnade retentit, les balles, les boulets, les obus, sifflèrent aux oreilles des Crocodiles, et en atteignirent quelques-uns. Hélas! messieurs, c'est à partir de ce jour fatal que mon repos a été détruit; l'infernale musique s'est fait entendre à plusieurs reprises, toujours aussi agaçante, et parfois meurtrière pour nous.

[Illustration]

Mais nous aurions dédaigné cet inconvénient, si l'invasion des Occidentaux en Égypte, si la propagation de leurs idées de progrès, de civilisation, d'améliorations, n'avaient attiré dans notre patrie des savants, des ingénieurs, des perturbateurs comme Belzoni, Caillaud, Drovetti, qui ont exploré les ruines du passé, ou comme un certain Ferdinand de Lesseps, qui prélude à l'avenir.

Un jour, des importuns vinrent d'Europe camper à Louqsor, avisèrent, au milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade, et à force de cabestans, de cordes et de machines, ils l'amenèrent à bord d'un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre, qui n'était qu'un accessoire de la décoration d'un temple égyptien, est plantée aujourd'hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l'Europe, entourée de fontaines où il n'y a pas assez d'eau pour baigner un jeune Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu'il y a là une suite de maximes inconvenantes à l'usage des Crocodiles, et, vu la conduite des puissances du jour, je serais tenté de croire qu'elles en ont en partie découvert la clef. On y lit entre d'autres devises:

La bonne chère adoreras Obélisque point ne prendras Et aimeras parfaitement. De force ou de consentement.

Égoïste toujours seras Deux millions tu les payeras, De fait et volontairement. Si tu les prends injustement.

Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de faire la chasse au Crocodile; l'un d'eux me poursuivit et me lança une pioche dont la pointe acérée me creva l'œil droit. La douleur me fit perdre connaissance, et quand je revins à moi, j'étais, hélas! garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la grande ville d'El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la bataille des Pyramides n'était pas comparable à celui qui se faisait dans cette maison, où l'on se battait aussi, mais à coups de langue. On s'y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans pouvoir s'entendre, j'en conclus qu'il était question de la question d'Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d'accord en les croquant tous!

Le matelot qui s'était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d'être offert au Muséum ou au Jardin d'acclimatation, me vendit à un saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la porte de sa baraque: «Entrez, messieurs et mesdames, c'est l'instant, c'est le moment où cet intéressant animal va prendre sa nourriture!» Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d'un ton si persuasif, qu'involontairement, en l'entendant, j'écartais les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un jeûne systématique.

Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques sommes au propriétaire de ma personne, me tira de cet esclavage en faisant saisir la ménagerie dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d'argent comptant, à un viveur qu'il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin, près d'un port de mer, où mon nouveau patron possédait une délicieuse villa. J'appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur de vingt-cinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des fournisseurs, lui permettait d'en dépenser deux cent mille. Il avait éludé le mariage, qui, selon lui, n'était obligatoire qu'au dénoûment des vaudevilles, et s'appliquait uniquement à mener joyeuse vie. Au physique, il n'avait de remarquable que son ventre, dont il était fier: «Je l'ai fait ce qu'il est, disait-il, cela m'a coûté gros, mais je n'ai pas perdu mon argent. J'étais né pour être sec et maigre, un régime intelligent m'a donné, en dépit de la nature, cet honorable embonpoint.» Le moindre dîner de ce brave homme lui coûtait cinquante francs. «Il n'y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.»

Un soir d'été, après boire, mon possesseur vint me rendre visite avec une société nombreuse; les uns me trouvèrent une heureuse physionomie; les autres prétendirent que j'étais fort laid; tous, que j'avais un faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! avec quel plaisir j'aurais mangé un suprême de dandy!

«Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre? dit un vieillard sans dents, qui, certes, méritait mieux que moi l'injurieuse qualification. A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On m'a assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par certaines peuplades africaines que par les Cochinchinois.

[Illustration: Il n'y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.]

--Ma foi! dit mon patron, l'idée est originale. Vous avez beau dire qu'il a un faux air de ressemblance avec moi, je vous le sacrifie. Chef, tu nous prépareras demain un pâté de Crocodile aux oignons d'Égypte.»

Tous les parasites battirent des mains; le chef s'inclina; je frémis au fond de mon âme et de mon bassin. Après une nuit terrible, une nuit de condamné à mort, les premières clartés du soleil me montrèrent l'odieux cuisinier aiguisant un énorme coutelas pour m'en percer les entrailles! Il s'approcha de moi, escorté de deux estafiers, et pendant que l'un détachait ma chaîne, l'autre m'assena vingt-deux coups de bâton sur le crâne. J'étais perdu, si un bruit soudain n'avait attiré l'attention de mes bourreaux. Je vis mon patron se débattre entre quatre inconnus de mauvaise mine, arrivés de Paris, dont l'un tenait une montre à la main: cinq heures venaient de sonner. J'entendis crier: «En route pour Clichy!» Et une voiture roula sur le pavé. Sans en demander davantage, et profitant de la perturbation générale, je sautai hors de mon bassin, traversai rapidement le jardin, et de là je gagnai la mer...

J'ai pu, non sans peine, revenir dans mon pays natal; mais, ô douleur! on y canalise plus que jamais; on y répète avec une déplorable insistance les mots de civilisation et de progrès. Les eaux et les rivages sont encombrés de dragues, d'appareils divers, de chalands en fer, de grues à vapeur, de locomobiles et autres machines diaboliques.

Mes camarades ont été expulsés du lac de Timsah, dont le vieux nom signifie Crocodile. Si cette rage de remuer le sol et les eaux se maintient toujours au même diapason, on pourra dire bientôt le dernier des Crocodiles, comme on dit le dernier des Mohicans. Je serai l'Uncas de ma race.

Un homme dont la tête est couverte d'une forêt de cheveux gris, et dont les yeux noirs pétillent d'énergie et de finesse, court à cheval au milieu des sables; c'est l'initiateur du percement de l'isthme de Suez, et il est, m'assure-t-on, sur le point de réussir.

Comme je ne suis pas Anglais, la chose devrait m'être indifférente.

N'importe.

Je suis bien contrarié...

EMILE DE LA BÉDOLLIÈRE.

[Illustration]

ORAISON FUNÈBRE

D'UN VER A SOIE

Le soleil, fatigué sans doute d'avoir brillé tout un long jour, s'était couché tout à coup;--les Oiseaux venaient d'achever leur prière du soir,--et la terre, tiède encore, se préparait dans le silence au repos de la nuit.

Le Sphinx à tête de mort donna alors le signal du départ, et le petit cortége se mit en marche, suivant à pas lents le sentier qui conduisait aux bruyères roses.

Des Faucheurs, dont l'emploi consistait à débarrasser le chemin, précédaient le corps, qui était entouré, d'un côté, par les Bêtes à bon Dieu, et, de l'autre, par les Mantes religieuses, que suivaient les Porte-Queue. Venaient ensuite les Fourmis communes, les Spectres, et enfin les Chenilles processionnaires.

Quand on fut à quelques pas du mûrier où étaient restés les frères et les sœurs désolés du Ver à soie qui venait de mourir, la Pyrochre cardinale, jugeant qu'il n'y avait plus de danger d'être entendu par eux, et de renouveler ou de troubler leur douleur, l'hymne des morts fut, sur son ordre, entonné par le chœur des Scarabées nasicornes, et chanté ensuite alternativement par les Grillons et par les Bourdons.

[Illustration]

De temps en temps les chants cessaient, et l'on entendait distinctement des soupirs, et même des sanglots, qui témoignaient des regrets universels qu'inspirait la perte de l'humble Insecte que l'on conduisait à sa dernière demeure.

Arrivé au champ des bruyères, on aperçut, non loin de quelques tombeaux qui s'étaient refermés depuis peu, ainsi que l'indiquait la terre fraîchement remuée qui les couvrait, et parmi quelques fosses qui semblaient avoir été creusées en prévision peut-être des besoins futurs de quelques-uns même des assistants, une petite fosse sur laquelle étaient penchés encore les Fossoyeurs ou Nécrophores.

Ce fut vers cette fosse que le convoi se dirigea. Les chants avaient cessé, les sanglots aussi, et même les soupirs; car, dans toutes les grandes douleurs, il y a un moment de profond abattement qui les rend muettes.

Mais quand les Insectes qui portaient le corps l'eurent déposé dans la tombe, et quand on put voir que rien ne le séparait plus de la terre avide et nue, les cris et les sanglots éclatèrent de nouveau, et la douleur ne connut plus de bornes.

Alors s'approcha de la tombe encore ouverte un Insecte entièrement vêtu de noir:

«Pourquoi pleurez-vous? s'écria-t-il. Et jusques à quand ceux sur qui pèse le fardeau de la vie pleureront-ils ceux que la mort a délivrés? Mais pleurez, ajouta-t-il, car celui qui est là n'a rien à craindre de votre douleur; vos larmes ne le ressusciteront point. Après la mort, qui donc voudrait reculer vers la vie?»

Mais les sanglots se faisaient encore entendre, car personne n'était consolé.

«Frères, dit un autre orateur en s'avançant à son tour, c'est à leur naissance et non à leur mort qu'il faut pleurer les Vers à soie. Notre frère est mort, réjouissez-vous, car il n'a eu de la vie que les fleurs et les feuilles; en quittant la terre, il a quitté toutes les douleurs, et n'a perdu que les misères. Je vous dis la vérité; vous êtes de pauvres Vers comme moi, pourquoi vous flatterais-je? Ce n'est pas nous autres, malheureux, que la vue de la mort doit troubler.»

Mais ils pleuraient toujours.

Et un de ceux qui pleuraient, prenant la parole à son tour:

«Nous savons, dit-il, que tout ce qui commence a une fin, et qu'il faut donc mourir; nous savons ce qu'il faut de courage pour gagner sa vie feuille par feuille, et sa feuille bouchée par bouchée; nous savons ce qu'il faut de patience et d'abnégation pour qu'une feuille de mûrier devienne une robe de soie; nous savons combien sont durs les travaux de la cabane et ceux de l'atelier, et qu'une fois enfermés dans notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de notre courte jeunesse avant que notre tâche soit achevée; nous savons enfin qu'à tout prendre, mourir, c'est cesser de filer, la mort n'étant que l'autre bout de ce fil qui commence à la vie; nous nous disons aussi que de quelque côté qu'on se tourne on voit mourir, et que, quand on regarde en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est mort n'a donc cédé qu'au destin; mais nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l'avoir perdu.»

[Illustration]

Et tous dirent avec lui: «Nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l'avoir perdu.»

La Mante religieuse s'approcha alors.

«J'ai pleuré comme vous notre frère qui est mort, dit-elle, et pourtant, toutes les fois que je vois un Ver à soie sur le point de mourir, je ne puis empêcher mon cœur de s'épanouir. Va dans l'autre monde, lui dis-je; tu y seras mieux que dans celui-ci, où l'on est mal. Là, s'ouvriront pour toi les portes qui s'ouvrent pour les petits comme pour les grands; là, tu retrouveras ceux que tu as perdus, et tu les retrouveras au milieu des fleurs qui ne meurent pas et des mûriers toujours verts, sur le bord des neuf fontaines qui ne tarissent jamais; et quand tu les auras retrouvés, tu leur diras de nous attendre, nous que la vie retient encore; car mourir, c'est renaître à une vie meilleure.»

Et quand le bon Insecte eut ainsi parlé, les pleurs cessèrent tout à coup.

«Et maintenant, ajouta-t-elle, allez et volez sans bruit; notre frère n'a plus besoin de vous.»

Et chacun ayant déposé sur la tombe une fleurette de bruyère rose, les uns disparurent dans un pâle rayon de la lune qui venait de se lever, et les autres regagnèrent à travers les herbes leurs petites demeures.

Et tous étaient consolés, car ils disaient avec la Mante religieuse et Shakspeare: «Mourir, c'est renaître à une vie meilleure.»

P. J. STAHL.

[Illustration]

VOYAGE

D'UN

MOINEAU DE PARIS

A LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT

INTRODUCTION.

Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent: ils sont Français, voilà leurs défauts et leurs qualités en un mot; ils sont enviés, voilà l'explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles. Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Friquet nourri de haute philosophie et de petites graines; car je suis un habitant de la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d'un illustre écrivain, allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent dans la simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien.

En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d'un grand Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m'élurent en des circonstances graves, et me confièrent la mission d'observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution de 1830; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande mystification, qu'ils n'ont fait aucune attention à nous. D'ailleurs, les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du choléra. Voici comment et pourquoi.

Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette vaste capitale, devinrent penseurs et très-exigeants sous le rapport moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de la rue de Rivoli, je m'étais échappé d'une cage où l'on m'avait mis à la chaîne, et où je tirais un seau d'eau pour boire quand j'avais soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n'ont eu plus de douleurs au Spielberg que j'en endurai pendant deux ans de captivité chez le grand Animal qui se prétend le roi de la terre. J'avais raconté mes souffrances à ceux du faubourg Saint-Antoine, au milieu desquels je parvins à m'échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors que j'observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie n'était pas toute dans le boire et dans le manger. J'eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me vit souvent, posé sur la tête d'une statue au Palais-Royal, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l'œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir: Où vont les Moineaux? d'où viennent-ils? pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer? pourquoi ne s'organisent-ils pas en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi ne s'entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime? Telles étaient les questions que je méditais.

Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant moi, sachant que je m'occupais d'eux, que je pensais à leurs affaires, et ils se disaient: «Voilà le Grand-Friquet!» Le bruit des tambours, les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal: je vins vivre dans l'atmosphère intelligente d'un grand écrivain.

Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m'échappaient, quoique je les eusse prévues; mais après avoir observé la chute imminente d'une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des jardins convertis en maisons rendait les Moineaux du centre de Paris très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du Palais-Royal et des Champs-Élysées.

Les Moineaux des quartiers sans jardins n'avaient ni graines, ni insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande: ils en étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux: les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux souffrants.

Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, spirituels, tapageurs, dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes femelles, tandis que l'autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s'organisa. Chacun sentit la nécessité d'obéir momentanément, et beaucoup de Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moineaux rangés sur les toits de la rue de Rivoli, l'aile droite appuyée à l'Hôtel de Ville, l'aile gauche à la Madeleine et le centre aux Tuileries.

Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette démonstration, se virent perdus: ils allaient être chassés de toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter aux insurgés des paroles de conciliation:--Ne valait-il pas mieux s'entendre que de se battre? Les insurgés m'aperçurent. Ah! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question de vivres, le fond éternel des discussions politiques.

Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y avaient-ils des droits absolus de propriété? Pourquoi, comment cette inégalité s'était-elle établie? pouvait-elle durer? Dans le cas où l'égalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles formes prendrait ce nouveau gouvernement? Telles furent les questions posées par les commissaires des deux partis.

«Mais, me dirent les Friquets, l'air, la terre et ses produits sont à tous les Moineaux.

[Illustration: Je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris.]

--Erreur! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez encore infiniment mieux que si vous étiez à l'état sauvage, dans les champs.»

Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d'étourdir les législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la concurrence et tiennent à s'étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose de ce tumulte: tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes, annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit la proposition, approuvée à l'unanimité, d'envoyer un moineau franc, impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit Animal, et chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris: que ne fait-on pas pour sa patrie!

De retour depuis peu, j'apprends l'étonnante Révolution des Animaux, leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l'autel de la patrie, comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d'un modeste philosophe ailé.

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