‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 63 sur 73 · XVI

XVI

Hélas! c'était un rêve....

Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux, rien n'était changé sur cette terre que j'avais cru quitter avec toi. La lune n'avait pas cessé de briller ni le ciel d'être pur. Et j'étais seul encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l'on ne sait que faire de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie, si ce n'est pourtant le cri terrible de l'Oiseau de proie qui cherchait encore son butin de la nuit. C'était là la seule réalité de mon rêve.

Adieu, et à toi!

Notice biographique sur l'Auteur du fragment qu'on vient de lire.

Nous croyons qu'on nous saura gré de placer ici quelques détails biographiques concernant l'auteur du fragment qu'on vient de lire. Ces détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des fous de Darmstadt sont de la plus grande authenticité.

Le Tourtereau dans les papiers duquel ce fragment a été trouvé est mort, il n'y a pas plus de quinze jours, à la maison des fous de la ville de Darmstadt.

Quoiqu'il fût à la fleur de son âge, la nouvelle de cette mort prématurée, et de la maladie qui la causa, n'étonnera aucun de ceux qui avaient connu sa vie, et n'étonnera sans doute pas non plus nos lecteurs.

[Illustration]

Son enfance avait été difficile et malheureuse. Tout jeune, il s'était trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux étaient généralement, à cause de la simplicité de leurs mœurs, aimés et honorés dans la forêt qu'ils habitaient, on s'accorda à penser que la mort seule, ou tout au moins la violence, avait pu les séparer de leur cher enfant; mais, depuis ce jour fatal, on n'avait plus entendu parler d'eux.

Le pauvre petit vint à bout de vivre néanmoins, Dieu aidant, et aussi quelques charitables voisines qui lui donnaient, en passant, quelques rares becquées qu'elles économisaient sur la part de leurs propres couvées.

Dès que l'orphelin eut à ses ailes assez de plumes pour voler, il résolut, en bon fils, de se mettre à la recherche de ses parents, et partit plein de courage, et aussi, hélas! plein d'illusions.

«Je les retrouverai, répondait-il obstinément à tous ceux qui lui représentaient que, si louable qu'en fût le but, il userait ses forces sans aucun résultat possible dans une pareille entreprise; je les retrouverai, ou je mourrai à la peine.»

Longtemps il battit l'air et la terre de ses ailes, allant partout où son espoir le poussait et demandant à chacun ce qu'il avait perdu, mais en vain.

Dans l'une de ses courses, il lui était arrivé de rencontrer et d'aimer une jeune Tourterelle qui était belle comme le jour; et la Tourterelle l'avait aimé aussi: il était si malheureux!

Mais, dans les âmes honnêtes, l'amour ne fait pas oublier le devoir, bien au contraire; et, loin d'abandonner sa pieuse entreprise, il se sentit des forces nouvelles pour la poursuivre.

«Je reviendrai, dit-il en quittant celle qu'il aimait.

--Et moi, j'attendrai,» avait répondu la Tourterelle désolée.

Et ils s'étaient séparés, et lui s'était mis en route en se disant:

«Elle m'attendra.»

Elle l'attendit en effet.

Mais après l'avoir attendu bien longtemps, la pauvrette (il faut bien le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait fini par devenir la Tourterelle d'un autre Tourtereau. Les Tourterelles ont peur de rester filles.

Quand, après bien des courses vaines, bien des peines perdues, le Tourtereau, découragé, revint vers celle qu'il aimait,... il la trouva entourée de toute une famille qui n'était pas sa famille, et de beaux enfants dont il n'était pas le père. Sa douleur fut telle, qu'il en perdit la raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle eût été bien sûre qu'il reviendrait, elle n'eût jamais cessé de l'attendre. Mais les vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux qui ne sont pas là pour se défendre aux jeunes Tourterelles à marier, que l'innocente, les ayant crus sur parole, avait cédé, non sans regret pourtant, car sa conscience et son cœur lui faisaient bien quelques secrets reproches.

Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et qu'elle le vit plus malheureux que jamais, son désespoir et ses remords furent-ils au comble.

Mais qu'y faire?

[Illustration]

En Tourterelle sensée, elle continua d'être une bonne mère de famille, elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas d'être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n'en vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d'elle:

«Regardez donc comme elle est heureuse!»

On en dit autant de beaucoup de gens qui n'ont jamais su ce que c'est que le bonheur.

Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés s'arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se retira sur le riche sommet d'une belle montagne.

Là, nuit et jour, il rêvait.

Ce qu'il n'eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l'on aimerait tant à voyager s'il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir. Ce qui le prouverait, c'est qu'après sa mort on trouva, caché sous un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu'il avait intitulé: Mémoires d'un fou, avec cette épigraphe: Le bonheur se fait avec des rêves! Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de spontané.

Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c'est à sa Tourterelle qu'il l'adressait: car pour lui il n'y avait jamais eu qu'une Tourterelle dans le monde.

Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne seront point les Tourterelles. C'est à elles que je le demande: en est-il une seule au monde qui n'eût voulu rencontrer sur sa route un Tourtereau aussi fidèle?

P. S.--Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n'y put résister; ses enfants d'ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n'avaient plus besoin d'elle, et on la vit s'éteindre à son tour, sans que rien au monde pût la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas, et, qu'ainsi que l'avait rêvé notre Tourtereau, son amie l'ait retrouvé là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu'il doit y avoir place pour tous les bons sentiments!

[Illustration: Là, nuit et jour, il rêvait.]

On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux fait de l'attendre et de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce que nous devons constater, c'est avant tout la vérité. L'histoire ne s'écrit pas comme un roman; et quand on a affaire à des personnages qui ont existé, il ne s'agit pas d'arranger sur le papier des événements que la moindre information pourrait contredire.

P. J. STAHL.

LETTRES

D'UNE HIRONDELLE

A UNE SERINE

ÉLEVÉE AU COUVENT DES OISEAUX

PREMIÈRE LETTRE DE L'HIRONDELLE.

ENFIN, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes. J'ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire, dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois, quelque chose d'enivrant dont je suis toute charmée. Je n'ai pu m'empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles, mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité, n'avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon, pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu'elles usent leur jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec, à cimenter, comme s'il devait durer toujours, le frêle édifice où reposera une postérité vouée d'avance aux mêmes fatigues, à la même ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne comptant plus que sur l'effet produit au milieu d'elles par la relation de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à suivre mon exemple.

En attendant, je me félicite de ne m'être attaché aucun compagnon de route; la société la plus aimable ne vaut pas l'indépendance. Et puis, d'ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l'a souvent répété, mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d'une autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m'applaudis tous les jours d'avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu'il n'ait pas reçu votre approbation.

Vous n'avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de voir et de connaître le monde, qui m'entraîne loin de vous, ma tendre amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai, mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement, qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.

J'ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n'ont d'autre sympathie que la sympathie de l'amitié; du reste, nos pensées ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez mourir, et l'idée qu'au delà de ses barreaux s'ouvraient un horizon et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous l'eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.

Moi, je suis née sous le toit d'une vieille masure inhabitée, au coin d'un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c'est celui du vent dans les arbres; il faut que j'entende encore ce bruit. Le premier souvenir de mes yeux est d'avoir vu mes frères, après s'être longtemps balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus revenir. Il faut que je m'envole comme eux.

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis, quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait péniblement, n'exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était pour le mieux, car l'âme n'était pas moins prisonnière que le corps. Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.

Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien; je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l'air ne me manquât pas, j'oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.

Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance l'époux qu'on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés, et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement que vous obéissiez à quelqu'un.

Vous êtes entourée d'enfants que vous aimez jusqu'à l'adoration; en un mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va pas si loin. S'il me fallait avoir autour de moi ces insupportables petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui vous charme, m'ennuierait profondément aussi. Hélas! l'amour a trop déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu'il y a fait, pour que je n'aie pas pris la résolution de ne l'y laisser entrer jamais. Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs la légèreté avec laquelle s'était conclu notre engagement; vous avez attribué l'indigne abandon de mon séducteur au peu d'importance que j'avais semblé attacher moi-même à la durée d'une liaison qui, dans vos idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n'est pas là qu'il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes. La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu'on n'aura pas démoli, depuis le sommet jusqu'à la base, il n'y aura ni paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les âmes aimantes.

Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire conduit à travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, que je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je vous ai promis sur mon voyage. Aujourd'hui je ne puis que vous adresser les vœux et les compliments les plus tendres.

[Illustration]

DEUXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Je cherche à rendre les jours de l'absence moins longs pour vous, moins isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu'elles m'arrivent, les sensations de la route. Deux cœurs qui s'aiment trouvent du charme dans la circonstance la plus indifférente aux indifférents.

Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il me semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur.

J'ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse n'en soit ni jalouse ni inquiète: je n'ai pas le temps, et encore moins la volonté, de faire des amis. Je suis quelquefois forcée de m'arrêter pour répondre à une politesse, car ma qualité d'étrangère est une recommandation suffisante auprès des tribus hospitalières que je visite; mais, en général, je ne séjourne nulle part. Je préfère ma vie errante, avec tout ce qu'elle a d'inattendu et de capricieux, aux somptueux banquets qui me sont offerts. Vous m'aviez prédit l'ennui et le désenchantement, je suis heureusement encore à les attendre. Il est vrai de dire que je prends les distractions quand et comme elles se présentent, et que jusqu'à présent elles viennent sans que je les appelle.

[Illustration]

Ce matin, j'ai déjeuné en tête-à-tête avec le plus aimable chanteur que j'aie jamais entendu. C'est un Rossignol.

Il a bien voulu céder à mes sollicitations, et à la fin du repas il m'a dit quelques-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n'est pas sans un vif sentiment d'orgueil que je songeais intérieurement au grand nombre de gens qui auraient voulu se trouver à ma place. Toutes les distinctions sont flatteuses, et celle qui me rendait alors le seul auditeur d'une harmonie si divine me rehaussait à mes propres yeux.

Au reste, cet artiste est fort simple, et l'on ne croirait jamais, en le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans toutes ses manières, que c'est une personne d'un rare mérite. Au moins, j'ai encore cette illusion, et je m'obstine à ne chercher le talent que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant que j'ai déjà fait un grand pas; je sais que c'est une illusion. Après cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé d'immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.

Ce ténor si remarquable dit qu'il vit pour son plaisir, et que c'est la meilleure manière de vivre qu'on puisse adopter. Quoique ce système présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu'il puisse séduire au premier abord, j'étais sûre de ne pas m'y laisser entraîner.

Une existence heureuse et inutile n'est pas celle que je rêve depuis que j'ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une pierre à cette vaste construction qui s'élève dans l'ombre, sur les débris d'une civilisation mourante.

Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts m'y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération de l'espèce femelle qui m'a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des travaux qui m'aideront à accomplir l'œuvre que je me suis imposée.

Je vous vois d'ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c'est que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur auquel j'aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l'entendez. Mais qu'importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité est devenue parfaite, et durera, je l'espère, autant que nous? Car la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l'extrême vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et moins monotone.

Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l'ai quitté sans regret. Ma curiosité et mon désir de m'instruire s'accroissent depuis que j'ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je me suis trouvée dans les environs, me précède et m'a promis de me recommander chaudement. En somme, je n'ai qu'à me louer des personnes avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j'ai rencontré partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.

Si j'en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais constamment tenue en garde contre les témoignages d'affection que je reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m'eût servi? Tenez, je pense, et je n'en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues que de trop loin, et d'une manière confuse. Quand on n'est jamais sorti de sa retraite, et qu'on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu'on aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un compte exact de ce qu'on ne connaît pas, et d'apprécier sans erreur ce qu'on n'a pas vu.

Il est vrai que votre jeunesse s'est écoulée dans une spacieuse volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces vieillards eux-mêmes n'avaient jamais respiré l'air de la liberté, et cette espèce d'expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice à la vieillesse de vos premiers amis, j'espère que mon voyage seul suffira à me la donner. Avant tout, j'ai besoin, pour travailler avec fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude et de ma sympathie. Mais c'est là une grande tâche que je ne puis pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de leur souffrance, et j'espère réussir à me faire mieux écouter ici qu'à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d'en changer.

[Illustration]

Enfin, j'ai d'immenses projets, et je ne me dissimule pas que je vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets. Mais que voulez-vous? j'obéis à une voix impérieuse devant laquelle toutes les affections doivent se taire.

Adieu pour aujourd'hui; l'heure s'avance, je continue ma route. Toujours au midi, vous le savez.

LA SERINE A L'HIRONDELLE.

Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n'en sais rien. Dans l'ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez favorisée pour qu'ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous avez laissé, l'affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.

Ce n'est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n'ai pas cherché à vous dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l'union de nos cœurs ne s'étend pas jusqu'à nos idées, et je n'ai pu réussir à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne demande que ce qu'on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui veut tout ce qu'on ne lui donne pas.

Vous avez puisé dans des livres remplis d'une fausse exaltation une exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le bien.

Alors, plus l'illusion aura été complète, plus le désenchantement sera terrible; et c'est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour vous, presque autant que ma raison la désire.

Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons; plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.

On m'assure que bien des personnes de notre sexe se servent de leurs plumes pour écrire, et je m'aperçois que vous vous laissez gagner par la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de m'instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.

Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n'en avez pas du tout. Il me semble difficile qu'il en soit autrement.

Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront pas l'opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre, dans un milieu sans nom, qui, n'admettant ni les sentiments, ni les occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce sera un affreux chaos.

Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s'emparer, l'envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le malheur, enfin, d'être soutenu par ce qu'on devait défendre, et de passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part, je l'espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc puissante et solitaire? C'est beau, mais c'est triste, et j'aimerais mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon bonheur et à en donner à ceux qui m'entourent que de la faire servir à m'isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses dont je ne parle pas: la haine, l'envie, la calomnie! Tout cela n'est guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous, il y a fort à réfléchir.

Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui serait si agréable s'il voulait se tenir tranquille. Mais voilà précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle d'amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s'en plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.

On commence par marcher d'un pas timide dans cette route où les épines sont infiniment plus communes que les roses, puis, le pied s'enhardit, on s'accoutume aux compliments, les compliments s'accoutument à vous, et voilà une créature qui a perdu le charme réel qu'elle possédait pour courir après une gloire qu'elle n'atteindra jamais. La critique, patiente d'abord, finit par se lasser et mordre; elle signifie rudement aux amis stupéfaits que le Colibri n'est point un Aigle, après quoi elle se retire dans sa niche d'un air menaçant. Ce commencement d'opposition irrite l'amour-propre exigeant de la jeune célébrité; on se pose en victime, les consolations pleuvent, et cette tête fort spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, est tournée pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien, nous passerons rapidement sur le troisième point de mon discours, et nous ne nous arrêterons même pas, malgré l'abondance de la matière, à la variété de l'écrivain, fille, épouse et mère, qui pratique la littérature en même temps que les vertus les plus intérieures; aimable auteur qui berce d'une main et qui écrit de l'autre, dont les enfants déchirent le manuscrit pendant qu'elle tricote, et ajoutent à sa broderie un point sur lequel elle ne comptait pas pendant l'inspiration; je vous fais grâce de la description de cet être fantasque, moitié encre et moitié bouillie.

[Illustration]

Ce n'est pas là d'ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d'un tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa séduction.

Ce qui me fait peur, c'est cette disposition qui vous entraîne à adopter d'autant plus vite et d'autant plus fermement une idée qu'elle est plus généralement blâmée et repoussée; c'est cette vanité incommensurable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et qui vous arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous soupçonnez que le parti le plus faible n'a pas le sens commun. C'est enfin cette étourderie réfléchie et préméditée qui donne gain de cause à vos rêves les plus absurdes, en sa qualité d'étourderie, et dont vous ne vous défiez pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion.

Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et voilà que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous persuader, chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c'est que ces paroles si sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes, et que si je vous aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous gronder si fort.

Au reste, j'aurais tort de m'inquiéter; je sais par expérience que vous ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas! c'est peut-être parce qu'ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais malheureuse et effrayée, s'il en était ainsi!

TROISIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

HISTOIRE D'UN NID DE ROUGES-GORGES.

Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur de dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu'on lui accorde. Tandis qu'il explore les environs charmants du gîte où je me suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire, je m'empresse de vous mettre un peu au courant de ma vie, de mes sensations et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage. Je garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait déborder, et qui s'inspire de cette belle nature qui m'entoure, de cette indépendance dont je jouis; si je me laissais entraîner par le charme de ce que j'éprouve, je sens que je n'en finirais pas. Je préfère ne vous donner cela qu'avec le volume que je prépare, et que je puis composer, à tête reposée, pendant mes longues heures de solitude et de méditation.

Si je n'y avais pas été forcée par la circonstance, j'aurais certainement attendu un autre jour pour me rappeler à votre souvenir. J'ai commencé ma journée sous de tristes auspices, et je crains que ma lettre ne se ressente de cette pénible disposition. J'avais fait connaissance, en arrivant hier au soir, avec une aimable famille du voisinage. Le père, la mère, cinq petits enfants encore sous l'aile maternelle. Comme ils avaient accueilli mon arrivée avec beaucoup de grâce et de bonhomie obligeante, j'ai cru devoir aller, ce matin en me réveillant, m'informer de leurs nouvelles. J'ai été reçue de la manière la plus cordiale, et cette seconde entrevue n'avait fait qu'ajouter à mon estime et à ma reconnaissance, lorsqu'au moment où je venais de les quitter pour rentrer chez moi je fus rappelée sur le seuil par des cris de douleur et d'effroi, partis du nid de mes bons voisins. Effectivement, la situation était affreuse: un des petits était tombé par terre en essayant imprudemment ses ailes, et quoique la chute par elle-même n'eût rien de grave, le danger n'en était pas moins imminent. Un énorme Oiseau de proie descendait en tournoyant, et c'était son approche qui causait la détresse des pauvres parents. La résolution de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques mots à son mari, quelques recommandations sans doute pour les quatre petites créatures qu'elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, tristement mêlé à un dernier adieu, elle s'élança sur le petit, qui gisait encore à l'endroit où il était tombé, et le recouvrit tout entier de son corps et de ses ailes. L'horrible Animal, auquel elle venait se livrer, continuait à s'approcher, et en s'approchant redoublait de vitesse; depuis longtemps déjà il avait deviné une victime, et l'immobilité dans laquelle il la voyait lui assurait une victoire facile.

La chose se passa comme elle avait été prévue: la mère fut emportée, l'enfant resta; après un instant de silence, que la prudence commandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre cruelle du vainqueur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond du nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit.

[Illustration]

Je n'avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je contemplais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre solitaire, naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu'un bruit retentissant, effroyable, se fit entendre à peu de distance de nous. Nos regards se portèrent en même temps dans la direction d'où semblait nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un bonheur que je n'essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes bien faite pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé mort sous le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à tire-d'aile vers son nid, qu'elle n'espérait certainement plus revoir. L'ivresse de ce moment, mon cœur la partagea profondément; leur bonheur était si complet, qu'il avait besoin de s'épancher: on m'appela, on me caressa; nos douleurs et nos joies communes avaient fait de nous une même fortune.

[Illustration]

Cependant, je craignais d'être indiscrète en demeurant plus longtemps auprès d'eux; je me retirais, lorsqu'un Animal fort grand, de l'espèce de ceux qui habitent les villes, un braconnier s'approcha en sifflant de l'arbuste touffu qui dérobait à la vue le nid des Rouges-Gorges; il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait sortir la tête de leur ennemi, et sur son épaule l'instrument qui les en avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le reconnaissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs les plus farouches. Mais je crois que les êtres dont je parle n'en ont point.

«Oui-da! dit celui-là d'une voix terrible, vous chantez, la belle! Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus à votre avantage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore grand'chose, mais il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni.»

Ayant achevé ces paroles, il saisit les Oiseaux stupéfaits, les emprisonna dans son sac, et repartit en sifflant. Voilà pourquoi je suis triste aujourd'hui.

QUATRIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Je suis fort souffrante depuis quelques jours, ma très-chère amie. Il m'est arrivé un petit accident qui m'a obligée de m'arrêter en chemin, et qui me retiendra probablement longtemps encore, malgré mes regrets et mon impatience, dans le séjour étroit et incommode où je dois cependant m'estimer heureuse d'avoir trouvé un refuge.

J'ai été surprise, à quelque distance d'ici, par un affreux orage, et le vent m'a poussée avec une telle violence contre le toit qui m'abrite aujourd'hui, que j'ai fait une terrible chute, et que je me suis démis la patte en tombant. Fort étonnée d'en être quitte à si bon marché.

Plusieurs Moineaux francs et empressés, qui avaient eu l'heureuse précaution de s'établir là avant le mauvais temps, m'ont prodigué les secours les plus tendres; mais, malheureusement pour moi, le soleil n'a pas tardé à reparaître, et son premier rayon m'a enlevé mes charitables hôtes. Ma pénible situation n'a pas eu le pouvoir de les retenir, et je souffre d'autant plus de leur abandon, qu'il ne m'est pas encore possible d'aller chercher au dehors la nourriture, qui va cependant bientôt me manquer au dedans, les provisions de mes prédécesseurs étant fort réduites par mon long séjour ici.

Le souvenir de mes pauvres voisins, les Rouges-Gorges, à la vie si patriarcale, à la table si hospitalière, celui de votre amitié, de votre calme intérieur, dont si souvent je suis venue partager les douceurs, me reviennent naturellement, parés de couleurs plus riantes, depuis que j'éprouve les ennuis de la maladie et de la pauvreté.

La solitude, qui a tant de charmes, a bien aussi quelques inconvénients, et je ne veux pas vous faire tort de cet aveu, car je suis sûre qu'il vous fera plaisir. Ainsi, je reconnais que j'aurais grand besoin dans ce moment de ce que je redoutais si fort naguère, et qu'un ami qui me donnerait ses soins et son affection ne me nuirait pas du tout aujourd'hui. Mais demain?

Quoique j'eusse pesé d'avance les chances fâcheuses d'un aussi long voyage, et que cette première et légère contrariété ne soit de nature ni à me décourager ni à m'étonner, je ne puis pas me dissimuler que vous, la personne paisible, et ennemie de tout ce qui menace l'uniformité de votre existence, vous supporteriez avec moins d'impatience que moi ma toute petite blessure. Cela vient, je crois, de ce que vous avez contracté l'habitude de vous occuper sur place, et que ce repos obligé ne troublerait en rien le calme accoutumé de votre tête et de votre cœur. Pour moi, c'est tout différent.

Cette agitation, ordinairement si nécessaire au bonheur de ma vie, a passé dans mon esprit, et je sens que je deviendrais folle s'il me fallait rester longtemps dans cette inaction physique.

J'entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi; je suis, pour mon malheur, assez proche voisine d'une méchante Pie-Grièche qui est devenue, on ne sait comment, la belle-mère de deux pauvres petites Fauvettes qu'elle tient dans un esclavage complet et dont il semble qu'elle prenne plaisir à gâter le goût naturel en leur faisant chanter, tant que dure le jour, des airs de contralto qui n'ont certainement pas été écrits pour ces jeunes voix; bien entendu, je ne trouve là aucune ressource de société. Cette Pie-Grièche est veuve, ne reçoit personne, et passe la plus grande partie du temps à gronder ces malheureux enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C'est un tyran femelle, et ses principes sont si loin d'être d'accord avec les miens que j'ai refusé net la proposition qu'elle m'avait fait faire par un vieux Geai, son unique ami et mon ancienne connaissance, de lui servir de remplaçante, quand, par grand miracle, elle est obligée de s'éloigner un instant de chez elle. Je sais bien que les conditions étaient avantageuses, et que, dans la situation incertaine où me voilà, il n'est peut-être pas très-prudent de dédaigner un emploi qui me mettrait au-dessus du besoin; mais je n'ai pu vaincre ma répugnance, le métier de guichetière me semble odieux, et pour moi, comme pour les tristes victimes que je serais chargée d'empêcher de respirer, de vivre et d'aimer en liberté, je sens que je suis incapable de m'y soumettre.

Mais j'ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois pas compter sur son aide. Il faut donc que je m'arme de courage, et que, si ma guérison se fait trop attendre, j'essaye de vaincre le mal et d'aller, clopin-clopant, chercher des âmes plus compatissantes, et surtout des esprits plus éclairés.

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Vous, dont la touchante bonté m'a recueillie dans une circonstance analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute. Mais la pensée de votre affectueux intérêt me donnera presque autant de forces que votre intelligente pitié m'en rendit autrefois; étendez-le donc sur moi tout entier, qu'il plane sur ma tête, qu'il me conduise où le bonheur m'attend, et que je sente de loin, comme tant de fois je l'ai éprouvée de près, votre salutaire influence.

Ma tête est si troublée par les tristes idées qui m'assiégent, qu'il m'a été impossible de profiter de ce temps de loisir forcé pour rassembler les premiers matériaux de l'ouvrage que je médite; je suis triste, je suis malade, et mon cœur seul est en état de se faire entendre. Ne vous étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues, et pourtant si peu remplies. Je vous adresse tout mon cœur, et mon cœur est vide loin de vous.

CINQUIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d'où je vous ai écrit pour la dernière fois. Une Linotte, qui s'en allait un peu sans savoir où, m'a promis de me servir d'appui, et j'ai saisi avec empressement cette occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maussade encore au fond duquel j'enrageais depuis si longtemps. Ma patte est pourtant loin d'être revenue à son état naturel, et, malgré l'espoir dont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d'être boiteuse pour le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n'est-ce pas? pour se souvenir de cette fable des Deux Pigeons, qui est une de vos citations favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur vagabonde.

C'est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j'ai souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire diversion à mes tristes pensées.

Au milieu de ces étrangers, l'avenir, sur lequel je comptais si fermement, s'assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans, ne peuvent réussir à se faire jour; ici comme ailleurs, l'espèce mâle a envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres; il faut se l'avouer et essayer d'en prendre son parti. Jusqu'à ce qu'on ait trouvé un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie dont notre sexe est possédé, cette maladie épidémique et contagieuse à la fois, qu'on se transmet de mère en fille depuis le commencement des siècles, et qui exige impérieusement que nous soyons gouvernées et battues, il faut que l'intelligence cède à la force, et que nous portions nos chaînes sans murmure.

Pour moi, qui n'ai pas voulu m'assujettir à ce honteux esclavage, et qui consacrerais volontiers ma vie à l'affranchissement de mes malheureuses compagnes, je sens que cette persévérance que vous avez toutes à suivre les routes battues doit nous retarder peut-être indéfiniment dans la nôtre; que cette force d'inertie à laquelle la force agissante ne peut rien opposer demeurera sans doute victorieuse de tous nos efforts: je sens cela, et j'en gémis, mais que faire? persister, travailler, souffrir, pour que mon nom seul recueille un jour les bénédictions des races futures? Cette ambition est noble et belle, mais j'avoue qu'elle ne suffit pas à me donner le courage nécessaire pour lutter contre les déceptions qui m'attendent, contre les chagrins dont la vie que je mène depuis près de deux mois m'a donné déjà de si pénibles échantillons.

Je suis donc plongée dans l'incertitude, et vivant au jour le jour, en attendant que ma bonne étoile m'inspire une décision quelconque qui me fasse sortir de l'état d'angoisse où je suis.

Ma Linotte, qui n'a pas l'habitude des réflexions, se lassera bientôt, je le crains, de la lourde tâche que son bon cœur lui a fait accepter; je ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu'elle cherche, autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête.

Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m'a entraînée hier au milieu d'une nombreuse réunion, qui, en tout autre temps, m'eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul y était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était aussi celui que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience. Plusieurs points de notre législation future y ont été discutés avec tout le charme de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les opposants craignent de perdre au changement que nous demandons, car nos parlementeurs d'aujourd'hui seraient immédiatement remplacés par d'autres aussi abondants, aussi longs, aussi larges qu'eux-mêmes. C'est à notre tour de parler, il y a assez longtemps que nous n'écoutons pas.

On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La maîtresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous a beaucoup entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir très-bien, et de ses amours sur lesquels elle a composé une grande quantité de pièces de vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a chanté sur un air de sa composition des paroles dont je n'ai pas bien saisi le sens, car l'excessif embarras de cette aimable artiste la privait d'une partie de ses moyens. Sa mère, au reste, s'empressait de communiquer à l'assemblée, à mesure qu'ils étaient chantés, les vers que le trouble empêchait de sortir du gosier de cette chère enfant, ce qui fait que nous avons joui doublement.

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Plusieurs autres personnes, prises dans les différentes classes de la société, et que le seul désir d'entendre les talents dont je viens de vous parler avait amenées à cette réunion, après s'être longtemps fait prier, par modestie, ont fini par céder aux demandes réitérées qui leur étaient adressées de toutes parts, et leur mémoire leur a fourni tant de vers, de prose et de musique, qu'on n'a pu les décider à se taire que fort avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l'aimable hôtesse, et la remerciait du plaisir qu'elle avait procuré à chacun par sa grâce et par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux combinaisons les plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et les plus touchants.

Et moi, qui m'étais laissé distraire à ce tourbillon qui enveloppait ma pensée, je n'ai pas tardé à retrouver au fond de mon âme la tristesse que j'avais oubliée un instant, et je me suis couchée fatiguée, inquiète, en songeant qu'il faudrait recommencer aujourd'hui à attendre je ne sais quoi, à aller je ne sais où.

SIXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Il ne me manquait plus, n'est-il pas vrai, mon amie, après tant d'espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin mon long pèlerinage en compagnie d'une Linotte? Si vous n'étiez pas si bonne, vous ririez bien; mais vous n'êtes pas Serine à abuser de vos avantages. D'ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera sans le chercher n'est pas celui qui domine dans mon équipée. Je reviens vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement, j'en suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur que la vôtre vous donne; je voudrais pouvoir me changer, puisqu'il me faut renoncer à changer les autres.

Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J'ai vu, j'ai sollicité, j'ai prêché; je n'ai eu affaire qu'à des sourds: les mâles écoutent et haussent les épaules, les femelles n'écoutent pas et haussent les épaules aussi. Il faudrait, pour continuer la lutte, une patience que je ne me connais pas, ni vous non plus, j'en suis sûre.

Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que ce soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d'abord être belle. Une Hirondelle qui boite n'a pas de grandes chances de popularité dans un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans cesse. C'est à dater de ce moment-là que le découragement m'est venu, et j'ai toujours cru aux pressentiments.

Je m'arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps va nous arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, il n'a pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j'espère revenir en même temps que lui.

Je vous présenterai ma petite compagne qui vous plaira, malgré sa folie. C'est un charmant cœur de Linotte; quant à la tête, il n'y faut pas penser.

Les étourdis sont bons en général, et je viens d'éprouver que ma prédilection pour eux ne m'avait point abusée. Je ne pourrai jamais reconnaître les soins dont j'ai été l'objet de la part de cet aimable Oiseau, et je crois qu'il ne s'en soucie guère. C'est encore vous qui vous chargerez de m'acquitter envers lui, en lui donnant quelques règles de conduite dont on a vraiment besoin; vous ne sauriez croire combien cette petite tête-là est en continuelle disposition de faire des sottises.

Elle s'était prise de passion pour un jeune godelureau que nous avons rencontré en chemin, et j'ai vu le moment où elle me quittait pour le suivre. Il m'a fallu lui représenter sous les couleurs les plus lugubres l'abandon où son absence allait me plonger, pour la décider à se séparer de ce fat, qui n'avait vraiment pour lui qu'un joli extérieur et un grand aplomb. Il l'aurait rendue malheureuse, j'en suis persuadée; une triste expérience m'a appris à ne pas juger les gens sur la mine, car si vous vous en souvenez, rien n'était beau comme le volage qui m'a coûté tant de larmes. La confidence de mes chagrins, que j'ai jugé à propos de faire dans cette circonstance à notre jeune écervelée, a produit sur elle une vive impression. Avec des paroles raisonnables et sévères, et une surveillance active, on la sauvera des chagrins dont la légèreté de son caractère la menace.

Mais voilà que, sans y songer, je parle de surveillance et de sévérité, comme si ce système n'était pas en opposition directe avec mes principes. Qu'est-ce que cela veut dire? La maladie commune me gagnerait-elle, et dois-je renoncer aussi à la satisfaction intérieure que j'emportais avec moi de n'avoir pas bronché, malgré les vicissitudes, dans ma première et unique voie? Je ne sais. Ce voyage, sur lequel je comptais pour m'instruire, m'a effectivement montré la vie sous un aspect que je ne connaissais pas. Je n'avais voulu voir jusque-là que les inconvénients de ce qui est, et les avantages de ce qui n'est pas. Je les vois encore, mais de plus je calcule maintenant les dangers de tout changement, même quand il doit amener une amélioration certaine. Il vaut mieux garder un mauvais régime que d'en changer; ce n'est pas moi qui ai dit cela la première.

Vous me reverrez donc, chère et tendre amie, triste, mais soumise, trouvant le monde fort mauvais, mais ne voulant plus le forcer à être meilleur, raisonnable selon vous, désenchantée selon moi; et qui sait si ce n'est pas la même chose? ayant bien couru pour savoir ce que j'aurais appris avec le temps sans me déranger, c'est que se contenter du bonheur qu'on a, sans le risquer pour avoir mieux, c'est la vraie sagesse, et que cette sagesse, si je n'ai pu parvenir encore à la conquérir, je vais vivre auprès de vous, et que vous l'avez. A bientôt, et à toujours.

Mme MÉNESSIER-NODIER.

[Illustration]

LES

ANIMAUX MÉDECINS

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UN vieux Corbeau nous annonce la mort prochaine d'un de nos collègues; il se flatte de la pressentir. Le mot est fier, mais la chose pourrait bien se réaliser; car, à l'instant même, un pauvre Chien entre chez nous, tout boiteux, tout écloppé; non, ce n'est pas même un Chien, c'est un squelette, une ombre de Chien. Nous demandons au malheureux ce qu'il éprouve: «Hélas! nous répond-il, on a voulu me guérir, voilà mon mal.» Nous l'invitons à s'expliquer; alors il prend vous savez quel siége, et s'écrie:

«Ah! mes frères, qu'avez-vous fait là? Vous avez provoqué les Animaux à écrire; mais on a exagéré vos conseils: plusieurs d'entre nous se sont mis à penser. Ils rêvent même poésie, arts, science; que sais-je encore? Ces fous s'imaginent que pour découvrir tout cela il suffit de s'éloigner du naturel et de notre instinct si sublime, quoi qu'on en dise. Le Rossignol chantait; un Ane s'est donné la mission d'inventer la musique et de la mettre à la portée des Chats. La civilisation les déborde. Dieu, qui veut les arrêter sans doute, vient de leur envoyer une idée terrible: les Animaux, vos amis, vos frères, sont dégoûtés de mourir de leur belle mort; ils ont résolu de fonder une médecine, une chirurgie animale. Déjà ils se sont mis à l'œuvre. Voyez, je n'ai plus que la peau sur les os, et je sors de me commander des béquilles.»

Le Renard, qui se trouve de rédaction ce jour-là, propose au blessé de se rafraîchir. Celui-ci accepte; alors le Renard lui fait apporter une plume et de l'encre, et le prie d'écrire sa mésaventure pour l'édification de la postérité. Le Chien obéit par habitude; seulement au lieu d'écrire il dicte:

«Je suis juste, dit-il, et ne veux rien cacher. Il y avait depuis longtemps, parmi les Hommes, certains individus appelés, je crois,... vétérinaires, et qui, en conscience, nous abîmaient. Nous n'étions pas plutôt entre leurs griffes, qu'ils nous saignaient, purgeaient, repurgeaient, et surtout qu'ils nous mettaient à la diète. Je me plains particulièrement de ce dernier trait. Vous souriez; vous me soupçonnez de gourmandise. Pourquoi aime-t-on mieux croire aux défauts de son semblable qu'à ses besoins? On n'ose pas lui reprocher de vivre, mais on lui sait mauvais gré d'avoir faim. Si je me plains, encore une fois, ce n'est pas par gourmandise, mais cela humilie d'être mis au régime comme un simple et vil écolier malade de paresse, et qu'on traite par l'économie domestique. Je contribuai beaucoup, je m'en accuse, à faire nommer une commission chargée d'ouvrir une enquête et de constater les faits. Vous ne devineriez jamais sur quels imbéciles... pardon, messieurs, je voulais dire sur quels Animaux les choix tombèrent: sur des Linottes et sur des Taupes. Il est vrai qu'on leur recommanda l'attention et la clairvoyance. La commission, pénétrée de cette vérité fondamentale, que les malheureux n'ont guère les moyens de rester désintéressés dans leurs plaintes, imagina de s'adresser exclusivement aux personnes présumées coupables. Je ne sais ce qui se passa, mais bientôt une bonne majorité, composée de tous les Animaux qui n'avaient rien écouté, décida que l'affaire était entendue. Un rapporteur fit un méchant travail dont il fut magnifiquement récompensé, et toute la commission après lui: et ce fut tout. Mais j'aboyai, je hurlai, je fis le mécontent; beaucoup de mes voisins et amis crurent me devoir de faire comme moi; l'agitation devint générale; les Animaux versés en politique crurent un instant qu'ils assistaient au spectacle d'un peuple trop heureux sous une dynastie trop généreuse.

--Gazez, mon bon ami, gazez donc, interrompt le Renard; tout arrive et tout s'en va, il faut donc ménager tout par prudence ou par générosité.

«Bref, reprend Médor intimidé (Médor, c'est le nom de notre héros), nous convînmes de former des écoles de médecine secrètes et des facultés de chirurgie clandestines, sous la présidence du Coq d'Esculape et du Serpent d'Hippocrate. Il s'agissait de s'instruire, tout le monde voulut enseigner. Chaque Animal, dont une partie quelconque, un détritus, un débris, avait autrefois été usité en médecine, prétendit créer la science et imposer son système. Lorsque chacun énuméra ses titres, il se trouva, chose étrange et dont je ne veux pas abuser contre le genre humain, que toutes les bêtes, depuis la plus petite jusqu'à la plus grosse, que toutes les espèces, depuis la meilleure jusqu'à la plus malfaisante, avaient autrefois été proposées et servies par les médecins des Hommes comme panacées universelles. Croiriez-vous qu'ils ont osé prescrire, c'est leur mot, le bouillon de Tortue contre la langueur, et la gelée de Vipère contre la malignité du sang!

--Médor, vous êtes instruit, et si jamais nous ajoutons une Académie des sciences à notre journal, vous en serez.

--De l'Académie, prince?

--Non, de notre journal; pour qui donc vous prenez-vous? Continuez.

«Vous n'avez pas perdu de vue, messieurs les rédacteurs, que votre très-humble serviteur s'était principalement révolté contre la diète, et qu'il n'avait pas songé à la science, Dieu merci. Quelle ne fut donc pas sa douleur en se voyant incompris, dépassé par des ambitieux qui voulaient des honneurs, lorsqu'il ne désirait, lui, qu'un régime un peu moins sévère! Comprenez-vous, par exemple, un copiste, un Belge, un Singe, se posant en fondateur scientifique, et s'écriant: «A moi la toge?» La médecine gymnastique fut la première inventée après celle des registres publics, des recettes superstitieuses et des sacrifices. Un savant grec, Herodicus, guérissait tout, même la fièvre et la paralysie, par la gymnastique et les gambades médicinales. Mes droits sont clairs, sans compter que mes aïeux se sont prêtés de force à la fantaisie qui poussa Galien à disséquer une foule de Singes afin de bien connaître les Hommes.

«Indigné qu'on osât invoquer des noms d'Hommes, je demandai la parole, et je dis...

--Est-ce long? demande le Renard.

--Cela fera, seigneur, ce que cela fera; voilà tout ce que je puis vous affirmer, en conscience.

--Vous êtes honnête; cela ne peut vous mener loin aujourd'hui. Continuez donc.

«Mes frères, si nous nous préoccupons de la conduite des Hommes et de leurs remèdes, nous ne produirons que plaies et bosses. J'ai entendu dire par un sage, que j'ai jadis accompagné, moi tout seul, jusqu'au cimetière, que le sublime de la philosophie était de nous ramener au sens commun; j'incline à penser que le sublime de l'art de guérir serait de revenir à l'instinct. Ces mots bien simples, on les trouva pitoyables.

--En définitive, fait observer le Renard, il eût été ridicule de se donner tant de mal pour trouver une chose simplement raisonnable et sensée; puisqu'on voulait fonder un art, il ne fallait pas se préoccuper platement de la nature...

--C'est évident,» murmure un Ours venu là pour s'abonner.

Médor se gratte l'oreille, et continue en baissant la voix:

«Ma réflexion fut blâmée; quant à moi, je fus vilipendé, battu comme incendiaire; lorsque je voulus lever les pattes au ciel pour protester de mon innocence, il s'en trouva une de cassée. Alors mes collègues me demandèrent ironiquement quel remède l'instinct et le sens commun indiquaient en cette circonstance; mais comme ils avaient eu soin de me frapper d'abord sur la tête, je ne sus pas répondre et restai convaincu d'imbécillité.

--Ma foi, c'est très-logique, dit le Renard.

«On me mit au lit, sur la paille; je vis entrer bientôt dans ma chambre une Sangsue, une espèce de Grue, un Animal hétéroclite, une Cantharide, et un Paresseux qui se trouva assis avant même d'être arrivé. Le monsieur hétéroclite, personnage sec, froid, confortablement vêtu, déclara que la séance était ouverte et qu'il s'agissait de me tirer du mauvais pas où j'étais, de me sauver. Je me crus mort. Mais une vraie Truie, que l'on m'avait donnée pour garde-malade, entreprit de me rassurer en me disant: «N'ayez pas peur, les bons s'en vont, les mauvais restent.

«--Commère, lui répliquai-je, de quoi vous mêlez-vous? on ne vous a pas placée auprès de moi pour me desservir... au contraire;» et je m'agitai sur mon grabat.

«Alors la Sangsue prétendit que j'avais le délire, et annonça l'intention de me prendre à la gorge. Heureusement la Cantharide s'aperçut que je tirais la langue, et, démontrant que j'étais exténué, proposa de me procurer ce qu'elle appelait une petite surexcitation.

«--Taisez-vous, ma chère, répondit à la Cantharide l'espèce de Grue dont j'ai déjà parlé; votre opinion ne saurait avoir la moindre autorité; vous manquez absolument de poids; il faut six mille quatre cents de vos semblables pour former une misérable demi-livre. Pensez-y donc.

«--Votre opinion, cher Paresseux?» demanda le personnage hétéroclite.

«Le paresseux bâilla: «J'a... attends.»

«--Monsieur, répliqua le froid personnage, monsieur fait apparemment de la médecine expectante; sa pratique est une méditation sur la mort.

«--Tiens, grogna la Truie en elle-même, cet honnête monsieur a volé mon premier maître qui s'appelait Asclépiade, et disait cela de la pratique d'Hippograte.

«--Quant à moi, formula gravement le précédent interlocuteur, je pense que l'humidité aux pieds, à la tête, à la poitrine, à l'abdomen et à tous les membres en général, cause plus des deux tiers des maladies...»

«Le Veau marin haussa les épaules.

«... Aussi, je ne sors jamais qu'en voiture, et ne marche que sur des tapis. Je regarde tous ceux qui vivent en dehors de ces conditions-là comme des exceptions; mais je ne tiens qu'à la règle. J'ai dit... Et maintenant qui nous payera?

«--Et nous? répondit une voix du dehors.

«--Qui, vous?

«--Nous, les chirurgiens animaux, qui venons réclamer le malade comme à nous appartenant de plein droit, puisque nous pouvons seuls le tirer d'affaire. Ouvrez, ou nous allons scier, couper la porte, comme s'il ne s'agissait que d'un membre.»

[Illustration]

«La porte s'ouvrit, et la Scie entra suivie de son cortége; elle montra ses dents aiguës, me tâta le pouls à l'oreille, et l'on fit cercle autour de l'opérateur.

«A cette vue, il était bien naturel de s'évanouir, je le fis de mon mieux. Mais les extrêmes se touchent; de l'évanouissement au délire il n'y a qu'un pas: je devins comme fou. Je ne sais où mon imagination alla chercher ses images, mais je me vis à l'hôpital. Et d'abord je n'étais plus seul dans ma chambre; je n'étais plus Médor, j'étais trente-trois.

--C'est beaucoup; mais qu'est-ce que cela signifie?

«C'est-à-dire que plusieurs Animaux formaient une collection de malades, et que pour nous reconnaître, pauvres victimes, on nous avait numérotés comme de hideux cabriolets. J'étais donc 33; quant à mon voisin 34!... il n'était plus.

«Enfin la scène s'assombrit encore. Dans le fond, à l'endroit que les artistes appellent, je crois, le second plan, j'aperçus un horrible tableau: des créatures se dépeçant, se disséquant les unes les autres! La salle à manger était ornée de squelettes et d'ossements. Qu'avait-on fait de la chair?

--Ces ossements étaient sans doute fossiles, mon ami; vous calomniez vos concitoyens. Mais vous êtes libre, continuez.

«Je voulus aboyer au scandale, à la profanation, au sacrilége; mais le Requin, me mordant l'oreille jusqu'au sang, me recommanda le calme, la résolution, accompagnée de beaucoup d'espérance. «Vous tâcherez d'abord, me dit-il, de ne rien comprendre à la clinique.--C'est déjà fait, lui répondis-je.--Moi, je vais faire à ces messieurs ici présents, et qui tous brûlent de vous voir sur pied, l'historique de votre accident; pronostic, diagnostic, symptomatologie, séméiologie, diététique, et, je crois encore, numismatique; rien, absolument rien, n'y manquera. Si vous n'en êtes pas immédiatement soulagé, nous ne nous amuserons pas à discuter comme ces fades médecins, dont nous nous sommes, Dieu merci, séparés, sur le strictum et le laxum, sur les humeurs, la pituite, les pores et les 66,666 sortes de fièvres spécialement affectées à l'organisation animale; nous ne nous préoccuperons ni d'Aristote, ni de Pline, ni d'Ambroise Paré, un misérable idéologue qui disait: «Je te pansay, Dieu te guarit.» Non, ce n'est pas là notre affaire; notre patron, notre modèle, c'est Alexandre. Resserrer, relâcher les tissus.... Fi donc! Alexandre ne resserra ni ne relâcha le nœud gordien: il le coupa.

«--Vive Alexandre! s'écrièrent les Vautours, les Rats, les Corbeaux, qui formaient l'auditoire.

«--Vous m'avez compris, continua le Requin; il ne me reste plus qu'à prendre l'avis de ma confrère la Scie, dont j'estime les doctrines bien que je les applique autrement, et nous allons inciser les muscles, scier les os, enfin guérir le malade...»

«Ils vont me tuer; plutôt la mort! pensai-je dans mon égarement.

[Illustration]

--Et vous fîtes le mort? demanda le Renard.

«Voilà précisément ce que prétendit le Requin, lorsque je ne sais quelle bonne petite bête, cachée dans un coin, voulut faire observer qu'il serait indécent d'abuser de mon état.

«Toutefois les plus petits incidents retardent souvent les plus grandes résolutions...

--Répétez, dit le Renard avec un grain d'ironie.

«Toutefois, prince, les plus petits incidents retardent souvent les plus grandes résolutions. L'opérateur mécontent tomba, non pas sur celui qui l'avait interrompu, mais sur son voisin, auquel il reprocha d'emporter la charpie de l'hôpital pour en garnir le nid de ses maîtresses.

«Alors un grand Vautour, étudiant de province, comme il était facile de le reconnaître à son manteau de 150 kilogrammes et à son infâme casquette placée en arrière, osa avancer que la profession d'étudiant était chose éminemment libérale, et que les maîtres ne devaient pas intervenir dans la vie privée des élèves. Sous le régime de la Charte, il n'y avait rien à répliquer. Le grave Requin sentit qu'il fallait effacer jusqu'au dernier souvenir de sa défaite: «Messieurs, dit-il, puisque le malade ne nous permet pas l'opération pour aujourd'hui, et qu'il faut ajourner les considérations pratiques, permettez-moi d'aborder un moment les considérations morales de notre sujet...»

--Morales! on vous flattait, mon cher...

«Vous trouvez? c'est possible; mais j'allais beaucoup mieux, je vous le jure. J'entendis très-distinctement le petit sermon que voici en abrégé: «Chers élèves: Le médecin philosophe tient en quelque chose de la nature de Dieu; notre profession est un sacerdoce; vous le savez, dans la première antiquité, l'art de guérir était exercé par des prêtres; c'est qu'il exige plus que des talents, il veut des vertus...»

«--Oh! oh! firent quelques étudiants de première année.

«--La médecine redeviendra un sacerdoce, ou, si vous aimez mieux, une fonction sociale; les médecins présideront à l'hygiène publique; moins il y aura de malades, plus la médecine sera honorée, récompensée. Ce monde, pour arriver au progrès, doit donc être renversé. Aussi bien, mes frères, hâtons de tous nos efforts l'adoption de cette doctrine de la plus grande rétribution selon la plus petite clientèle: car, évidemment, les malades s'en vont, ou plutôt les médecins arrivent en si grand nombre, que chaque famille a son Esculape. Où allons-nous, mes amis? que ferons-nous, lorsqu'il y aura un médecin à chaque étage, dans la cabane, sur les toits, sur les branches? Les études sont pénibles, coûteuses; mais les étudiants sont intrépides. Misère! misère! résultat inévitable de tant de sacrifices, récompense imprévue de tant de peines!...

«--Mais, interrompit le Vautour, vous n'êtes pas malheureux, mes maîtres. Votre prétendue sollicitude n'est qu'égoïsme, au fond, et voracité pure.

[Illustration: Mais les étudiants sont intrépides.]

«--Et puis, chanta je ne sais quel Oiseau, il ne faut calomnier ni la misère ni la souffrance; elles précèdent toujours le génie, sans compter qu'elles en sont parfois encore l'expiation. Quant à moi, je l'ai éprouvé comme tout le monde: oui, la vie est dure, mais Dieu n'a pas cessé d'être tout-puissant. La neige couvrant jusqu'au brin d'herbe, et ne laissant pas apercevoir, sous toute l'étendue des cieux, la moindre graine, ne m'a pas fait douter un seul instant des fleurs et des fruits qui devaient revenir. J'ai connu la faim, et jamais le désespoir! Qu'importe le grand nombre dont on veut nous effrayer, l'espace est encore plus grand!

«--Vive la joie! reprit un Corbeau. La misère! mais c'est la poésie des mansardes, comme la mansarde est le palais des étudiants. Si la vie devient demain plus difficile, demain nous monterons encore d'un étage... plus près du ciel. Une idée! mes amis. Voulez-vous savoir comment je regarde l'étage supérieur des maisons de Paris? C'est, à mon avis, la tête, le cerveau de cette grande ville... le cerveau, et même un peu aussi le cœur. C'est là qu'on pense, c'est là qu'on rêve, c'est là qu'on aime, en attendant qu'on descende au premier étage végéter d'ambition et de richesse; car notre maître a beau dire, il prouve lui-même, par ses succès et son peu de mérite, qu'il n'est pas déjà si difficile de devenir riche et de parvenir.

«--Ah! voilà, reprit le Requin; les exceptions vous séduisent et vous éblouissent; vous oubliez qu'un seul heureux est le produit d'un millier de dupes et de plus de cent misérables; vous ignorez, tristes savants, qu'il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus. Un Homme a prétendu, je le sais bien, que le soleil éclaire nos succès et que la terre s'empresse de recouvrir nos bévues; des niais ont reproduit ce mensonge. La vérité, mes amis, c'est que le soleil éclaire l'ingratitude des convalescents, ou des héritiers, et que la terre recouvre bien vite nos plus belles cures chirurgicales.»

«Comme le discours devenait sérieux et profitable, l'auditoire se dégarnit rapidement.

«Ce fut à ce moment-là aussi que la raison et le sang-froid me revinrent tout à fait. Je me retrouvai en face des premiers médecins que vous savez; mais j'aperçus pour la première fois parmi eux un Animalcule, un Ciron exaltant la médecine homœopathique; il proposait à ses collègues de me faire avaler un atome invisible dans un adjuvant impalpable: ce qui ne tarderait pas à me procurer un bien-être imperceptible.

«La Grue fit observer qu'il s'agissait d'une patte cassée, et proposa des éclisses. «Tout le monde, ajouta la Cantharide, n'est pas habitué à marcher sur des échasses.» Ici la discussion prit une face nouvelle, et mes ennemis se divisèrent.

«--Je vous l'avais bien dit, murmura la Truie à mon oreille. Les voilà qui se querellent, vous êtes sauvé; s'ils s'étaient entendus, vous étiez mort. Mais les bons s'en vont...

«--Suffit, madame, lui répondis-je en employant toujours à dessein une expression impropre, suffit; et j'enfonçai ma tête sous la couverture... Je m'aperçus alors que, malgré ses rideaux blancs, mon lit n'était qu'un misérable lit de sangle, un grabat d'artiste; que rien ne m'empêchait d'en sortir par le pied, et de m'enfuir pendant que la docte assemblée réfléchissait les yeux à demi fermés. Aussitôt pensé, aussitôt fait: je m'enfuis, et me voilà. Mes sauveurs en sont encore à délibérer sur une couverture....»

[Illustration]

Ayant dit, le pauvre invalide nous fait sa révérence, et s'en va clopin-clopant. On n'a jamais vu d'auteur de Mémoires plus insouciant de l'avenir de son œuvre. C'est un exemple à empailler.

Nous prions les personnes qui auraient des nouvelles de Médor de ne pas nous en donner. Les Animaux, toujours occupés aux préliminaires de la liberté, n'ont pu fonder de salles d'asile, ni d'hospices.--Ne pouvant secourir notre semblable, nous ne voulons pas en entendre parler. Ce serait encore là de l'humanité, si nous en croyions les Hommes, ces monstres qui s'étouffent et se dévorent les uns les autres, et qui ont osé écrire, je ne sais où, par une hypocrisie détestable: «Après un baiser à ceux qu'on aime, rien n'est plus doux qu'une larme à ceux qui nous ont aimés.»

PIERRE BERNARD.

[Illustration]

TABLETTES

DE LA GIRAFE

DU JARDIN DES PLANTES

LETTRE A SON AMANT AU DÉSERT.

GRACES soient rendues mille fois au dieu bienfaisant qui protége les Fourmis, les Girafes et les Hommes peut-être! Nous allons avant peu, ô mon bien-aimé! nous voir rapprochés à jamais. Les savants dont je te parlerai tout à l'heure (ce sont des gens qui font ici la pluie et le beau temps, mais le beau temps bien rarement), les savants, dis-je, viennent de décider dans leur sagesse qu'il était éminemment rationnel de nous réunir, pour parvenir, dans la monographie des Girafes, à l'appréciation exacte de certains faits particuliers. Il est vraisemblable que cela ne te paraîtra pas fort clair au premier abord, mais tu en sauras autant que moi après deux mots d'explication.

Je ne te rappellerai pas les douleurs de notre séparation; hélas! tu les as senties comme moi. Je ne te parlerai pas des souffrances de ma captivité dans une prison de bois, à travers les mers et les tempêtes. N'es-tu pas condamné à les subir à ton tour? Plus heureux que moi cependant, puisqu'au bout des jours d'épreuve qui te menacent tu es sûr de me retrouver! Tu verras d'ailleurs tous ces détails dans mes Impressions de voyages, aussitôt que la Revue des Bêtes aura paru. Ses rédacteurs ne manqueront pas.

Il te suffira donc de savoir aujourd'hui qu'on me transportait sur une terre si différente de la nôtre, que tu auras quelque peine à t'y accoutumer. Le soleil y est pâle, la lune blafarde, le ciel terne, la poussière sale et détrempée, le vent humide et froid. Sur trois cent soixante et quelques jours dont se compose l'année, il pleut pendant trois cent quarante, et tous les chemins deviennent d'immondes rivières, où une Girafe qui se respecte n'oserait poser une patte. Seulement, pour changer un peu, pendant une partie de l'année, la pluie devient blanche, et couvre au loin le sol d'un immense tapis dont l'éblouissante monotonie blesse l'œil et contriste l'âme; l'eau devient solide, et malheur aux oiseaux du ciel qui ont soif! ils meurent au courant des ruisseaux sans pouvoir se désaltérer. A l'aspect de cette région désastreuse, je restai un moment saisie d'effroi; je venais d'arriver dans la BELLE FRANCE.

L'espèce d'Animal qui domine dans le triste pays dont je viens de te faire la peinture est probablement la plus maltraitée de toutes les créatures de Dieu. Le devant de sa tête, au lieu d'être élégamment allongé en courbe gracieuse, est plat et vertical. Son cou, presque tout à fait caché entre les épaules, n'a ni développement ni souplesse; sa peau rase est d'une couleur terreuse et livide comme le sable, et, pour comble de ridicule, il a pris la sotte habitude de marcher sur ses pattes de derrière, en balançant burlesquement de côté et l'autre les pattes de devant pour maintenir son équilibre. Il est difficile de rien imaginer de plus absurde et de plus laid. Je suis portée à croire que ce pauvre Animal a quelque sentiment naturel de sa difformité, car il cache avec un grand soin tout ce qu'il peut en dérober aux regards sans nuire à l'exercice de ses organes; et, pour y parvenir, il a réussi à se fabriquer une sorte de peau factice avec l'écorce de certaines plantes ou la toison de certains Animaux, ce qui ne l'empêche pas de paraître presque aussi hideux que s'il était nu. Je te réponds, mon bien-aimé, que, lorsqu'on a vu l'Homme d'un peu près, on est fière d'être Girafe.

[Illustration]

Tu sais combien il nous est facile de nous communiquer toutes nos émotions et tous nos besoins avec des cris, des gloussements, des murmures, et surtout avec le regard, où tout sentiment vient se peindre. La race misérable dont je te parle a, selon toute apparence, joui du même privilége autrefois; mais, entraînée par un fatal instinct, ou, s'il faut en croire les plus sages, soumise par sa destinée à un implacable châtiment, elle s'est avisée de substituer au simple langage de la nature un grommellement articulé presque continu, de la monotonie la plus importune, dont l'objet principal est de ne pas se faire comprendre, et qu'on appelle la parole. Cet artifice bizarre sert seulement à énoncer de la manière la plus obscure possible, car c'est toujours la moins nette et la moins significative qui est la meilleure, quelque chose de vague, de confus, d'indéfinissable, qui prend le nom d'idées, quand on veut lui donner un nom. Comme ce mot ne signifie absolument rien, c'est celui dont on est convenu. L'échange défiant, hargneux, quelquefois tumultueux et hostile, de ces vains bruits de la voix, est ce qu'on appelle une conversation. Lorsque deux Hommes se séparent après avoir conversé pendant trois ou quatre heures, on peut être assuré que chacun des deux ignore profondément ce que pense l'autre, et le hait plus cordialement qu'auparavant.

Ce qu'il faut bien que je t'apprenne encore, c'est que ce vilain Animal est essentiellement féroce, et se nourrit de chair et de sang; mais ne t'épouvante pas, je t'en prie. Soit par un effet de sa lâcheté naturelle, soit par un horrible raffinement d'ingratitude et de cruauté, il ne mange que de pauvres Bêtes sans défense, timides, faciles à tuer par surprise, et qui le plus souvent l'ont habillé de leur laine ou enrichi de leurs services. Encore est-il d'usage qu'il les prenne exclusivement dans le pays; un Animal venu de l'étranger lui inspire d'ordinaire un religieux respect, qu'il manifeste par toute sorte de soins et d'hommages; ce qui paraît du moins prouver, à son honneur, qu'il ne se dissimule pas l'infériorité relative de sa misérable condition. Il trace des parcs pour la Gazelle, il décore des antres pour le Lion; il a planté pour moi des arbres à la feuille nourrissante, dont je peux atteindre aisément la cime; il a jeté devant mes pas une pelouse fraîche comme celle qui croît au bord des puits, ou un sable roulant et poli comme celui que mon pied fait voler dans le désert; il entretient dans ma demeure une température toujours égale, et ses semblables seraient trop heureux s'il avait pour eux les mêmes égards et les mêmes attentions; mais il ne s'en soucie guère. Toujours il les dédaigne quand il n'en a pas besoin; souvent il les tue, et quelquefois même il les mange dans certains jours de grande solennité. Les jours de carnage sans appétit et sans but sont infiniment plus communs, et ils arrivent au moment où l'on y pense le moins. L'occasion de ces massacres est ordinairement ce rien sonore qu'on appelle un mot, ou ce rien indéfinissable qu'on appelle une idée. Au défaut des armes naturelles que la sage prévision de la Providence a refusées à l'Homme, il a inventé, pour ces horribles collisions, des instruments de mort qui détruisent infailliblement tout ce qu'ils touchent, et qui sont en général copiés sur ceux dont la nature a muni les Animaux pour leur défense; on le voit porter à côté de sa cuisse, avec une sorte d'orgueil, une épée longue et pointue comme celle de la Licorne, ou un sabre recourbé et tranchant comme celui de la Sauterelle. Il n'est pas jusqu'au tonnerre du Tout-Puissant dont il n'ait dérobé le secret à la création, en modifiant ses formes et son usage avec une exécrable variété. Il en a de portatifs qui s'appuient à l'épaule sur une de ses pattes de devant; il en a d'énormes qui sont cependant mobiles, qui courent au-devant de lui sur quatre roues, et qui portent dans leurs entrailles de fer mille morts à la fois. Quand on n'est pas d'accord sur le mot ou sur l'idée, et Dieu sait si cela arrive souvent! on met ces épouvantables machines en campagne, et celui des deux partis qui tue le plus de monde à son adversaire a raison jusqu'à nouvel ordre. Cette manière d'avoir raison, qui te fait sans doute horreur, a même un nom particulier: c'est de la gloire.

[Illustration]

L'Homme n'est pas le seul Animal parlant que l'on remarque ici. J'en vois souvent un autre que l'on appelle le Savant, et qui fait tout ce qu'il peut pour se distinguer de l'espèce commune, à laquelle il appartient cependant beaucoup plus qu'il n'en a l'air. Ce qui le caractérise du premier abord, c'est son pelage d'un vert foncé qu'il aime à chamarrer de broderies et de rubans; mais je t'ai déjà dit que c'était un pur artifice, et il n'y a communément là-dessous qu'une espèce d'Animal comme le premier Homme venu. Il en diffère plus essentiellement par son langage, qui est la chose la plus extraordinaire du monde. Il n'y a aucun égard à cette fiction de l'idée qui occasionne tant de tribulations au reste de l'espèce, mais seulement au mot qui la représente bien ou mal pour les autres, et qu'il se ferait scrupule d'employer, si on pouvait lui reprocher d'avoir égard à l'autorité de l'usage. L'état de Savant consiste à se servir de mots si rarement prononcés, qu'il vaudrait autant qu'ils ne l'eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est de faire tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre, pour exprimer des faits vulgaires que tout le monde peut connaître. Aussi le Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares dont il a seul le secret; mais il le faut bien! un Savant intelligible ne serait plus un Savant, et c'est en vain qu'il aspirerait au pelage vert; car le Savant se produit par métamorphose comme le Papillon. Tout Homme qui baragouine intrépidément un langage inconnu est la Chenille d'un Savant; il n'a plus qu'à filer son cocon et à s'enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon.

[Illustration: S'enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide.]

Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c'est la Femme, pauvre Animal doux, élégant, délicat, timide, que l'Homme a conquis je ne sais où, je ne sais quand, et qu'il s'est soumis comme le Cheval, par la ruse ou par la force. Je te déclare ici, et je n'y mets pas de fausse modestie, que c'est la Bête la plus gracieuse de la nature. Cependant l'Homme déteint un peu sur elle, il lui fait tort; elle gagnerait à être vue à part. On sent trop qu'elle est tourmentée par la douloureuse conscience de sa destinée faussée, de son avenir trahi. Comme le besoin d'aimer est à peu près le seul de ses sentiments; comme il faut absolument qu'elle aime quelque chose ou quelqu'un, elle se persuade quelquefois qu'elle aime un Homme et qu'elle va retrouver en lui le type de cet amant d'autrefois dont son indigne ravisseur l'a séparée; mais l'illusion ne dure pas longtemps. A peine s'est-elle donné un maître, que le type s'efface et va se loger dans un autre. Ne crois pas que l'expérience d'une seconde, d'une troisième, d'une dixième erreur la désabuse enfin de ce fantôme qui l'appelle partout et la fuit toujours. Elle n'existe que pour aspirer à l'être inconnu qui compléterait sa vie, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle ne le trouvera jamais. L'inconstance est donc un de ses défauts ou plutôt un de ses malheurs, car on ne jouit pas du bonheur d'aimer quand on conçoit la possibilité future de ne plus aimer ce qu'on aime. Les Hommes lui reprochent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage, les Hommes ne savent ce qu'ils disent. La vanité consiste dans un jugement exagéré qu'on porte de soi, et la Femme s'estime tout au plus ce qu'elle vaut. Si elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait avec moins de déférence aux pratiques ridicules que ses tyrans lui imposent et qui lui répugnent visiblement. Le pelage artificiel, par exemple, convient peut-être à l'Homme qui est épouvantablement laid; mais à la Femme, c'est un hors-d'œuvre de mauvais goût. Il est vrai de dire qu'elle le rend aussi exigu, aussi léger, aussi transparent que possible, qu'elle s'arrange de manière à laisser deviner tout ce qu'elle n'ose pas laisser voir.

Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le monde où je vis est parvenu jusqu'au désert, tu t'étonneras que je te donne tant de détails sur le pays où l'on m'a fâcheusement naturalisée, en dépit de mes inclinations, et que je ne t'aie rien dit encore de la politique de ces gens-ci ou de leur manière de se gouverner. C'est que, de toutes les choses dont on parle en France sans les entendre, la politique est la chose sur laquelle on s'entend le moins. Si tu écoutes une personne à ce sujet, c'est grand embarras; si tu en écoutes deux, c'est confusion; si tu en écoutes trois, c'est chaos. Quand ils sont quatre ou cinq, ils s'égorgent. A en juger par les honneurs unanimes qu'ils m'ont rendus, au milieu des sentiments de haine réciproque, et certainement bien fondée, qui les animent les uns contre les autres, j'ai pensé quelquefois qu'ils s'étaient arrêtés à l'idée de me reconnaître pour souveraine, et je suis réellement, à ma connaissance, le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques égards. Il ne serait pas surprenant, d'ailleurs, que les plus habiles d'entre eux, justement effrayés des inconvénients et des malheurs d'une lutte éternelle sur l'origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu ne sais pas ce que c'est), se fussent réunis à l'amiable dans le sage projet de choisir leurs maîtres à la taille, ce qui réduirait toutes les difficultés du système électoral et du système monarchique à une opération de toisé. Rien ne paraît plus raisonnable.

Il y a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à fait dans ces mystères. J'avais entendu dire que les Hommes d'élection, entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays, s'assemblaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du fleuve que celui qui m'est désigné pour séjour, et j'y dirigeai ma promenade. J'arrivai, en effet, à un vaste palais, dont un peuple innombrable occupait toutes les avenues, et qui me parut habité par une multitude de personnages affairés, tumultueux, bruyants, qui ne diffèrent, au premier abord, du reste des Hommes que par une laideur plus caractéristique, plus maussade et plus rechignée, ce que j'attribuai sans peine à l'habitude des méditations graves et des affaires sérieuses. Ce qui me surprit davantage, c'est leur extrême pétulance qui ne leur permet pas de rester un seul instant en place, car j'assistais par hasard à une des séances orageuses de la session. Ils s'élançaient, bondissaient, se mêlaient en cent groupes confus, apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes menaçants, ou leur montraient les dents avec d'effrayantes grimaces. La plupart semblaient avoir pour objet de s'élever le plus possible au-dessus des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. Malheureusement, quoique placée d'une manière fort commode par le bénéfice de ma haute stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l'assemblée, il me fut impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha, et je me retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l'apparence d'une conjecture sur l'objet et les résultats de sa délibération. Il y a des gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là, ce qui me dispense d'assister à une autre[10].

[10] Il est évident que la Girafe tombe ici dans une méprise qui serait peu respectueuse, si elle n'était parfaitement innocente. Confinée dans le Jardin du Roi, elle n'a pu visiter la Chambre des Députés qu'elle croit décrire. Ce qu'elle a vu, c'est le Palais des Singes.

--NOTE DE L'ÉDITEUR.--

[Illustration: Toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là.]

Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon interprète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis, pour dire vrai, j'ai trop de peine à fixer ce jargon dans ma mémoire. Tu en jugeras suffisamment par deux périodes que viennent d'échanger, sur mes gazons fleuris, un grand jeune Homme à barbe de Bison et une charmante Femme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il cherchait à se justifier d'une absence prolongée.

[Illustration]

«J'étais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes idées dont le cœur qui bat dans votre poitrine de Femme a la noble intuition. Placé, par les capacités qu'on veut bien m'accorder, au plus haut degré des adeptes de la perfectibilisation, et absorbé depuis longtemps dans les spéculations philanthropiques de la philosophie humanitaire, je traçais le plan d'un encyclisme politique où viendront se moraliser tous les peuples, s'harmoniser toutes les institutions, s'utiliser toutes les facultés et progresser toutes les sciences; mais je n'en étais pas moins entraîné vers vous par l'attraction la plus passionnelle, et je...

--N'achevez pas! interrompait Isoline avec solennité; ne me croyez pas étrangère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme de se laisser séduire aux appâts d'un naturalisme grossier. Fière de votre destinée, cher Adhémar, je ne vois dans le sentiment qui nous unit qu'un dualisme d'affinités que l'instinct respectif de cohésion a fini par confondre dans un individualisme sympathique, ou, pour m'exprimer plus clairement, que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui sentent le besoin de se simultanéiser.»

Là-dessus la conversation s'est continuée à basse voix, et je crois pouvoir supposer qu'elle est devenue plus intelligible, car le jeune philosophe rayonnait d'orgueil et de joie quand il a quitté Isoline pour ne pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu jamais imaginé que cet abominable galimatias pût signifier je vous aime dans une langue quelconque? Si ce n'est là, cependant, la manière la plus commode de parler, c'est assurément la plus distinguée, et il y a même des beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas s'exprimer autrement. Oh! qu'il me tarde, mon ami, d'entendre parler girafe... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

P. S.--Quoique l'enseignement élémentaire ne soit pas établi en Girafie, et peut-être même parce qu'on n'y pensera jamais dans nos solitudes, les caractères de cette lettre s'expliqueront d'eux-mêmes à tes yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un bonhomme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux que la sienne propre, ce qui n'est réellement pas trop dire, et que je recommanderai un jour à ta douce indulgence. Le pauvre diable m'est assez connu pour que j'ose affirmer qu'il s'est laissé faire Homme parce qu'il n'a pu faire autrement, et qu'il aurait abdiqué volontiers, si cela eût dépendu de lui, les priviléges de sa sotte espèce, pour prendre la peau de tout autre Animal, grand ou petit, pourvu qu'il fût honnête.

LA GIRAFE.

Pour traduction conforme:

CHARLES NODIER.

PROPOS AIGRES

D'UN CORBEAU

Ce qui est hors de doute pour moi, c'est l'infériorité évidente de l'Homme sur tous les autres Animaux. Ne voyez, je vous en prie, dans cette déclaration, aucune animosité mesquine et étroite.

Je suis un des rares Animaux contre lesquels l'Homme ne peut rien. Il ne peut ni m'asservir ni m'atteindre; ma viande elle-même est trop dure pour qu'il en puisse faire du bouillon... Cela dit tout, je suis Corbeau.

C'est vous avouer que je vois les choses de haut. L'Homme m'est indifférent et je ne le crains pas; je parle donc sans fiel et sous l'empire d'une conviction profonde. J'aurais le désagrément de porter des moustaches, une culotte et des bottes, que je n'en déclarerais pas moins l'infériorité humaine, parce que cela est juste et vrai.

Et les Hommes eux-mêmes n'en ont-ils pas conscience, de l'état déplorable de leur situation? ces pauvres êtres inachevés, mal conçus, dont l'activité du cerveau n'est point en équilibre avec leurs ressources matérielles, dont les nerfs et les muscles ne sont point en harmonie. Pauvres architectes sans maçons, qui s'usent à créer dans la fièvre des plans impossibles que leur faiblesse leur défend d'exécuter. Pitoyable! pitoyable! Croyez-vous, disais-je, qu'ils n'aient pas conscience de leur infériorité? A quoi attribuer sans cela leurs plaintes éternelles, leurs réclamations incessantes qui font ressembler le monde à une boutique de juge de paix?

Moquez-vous, écrivez, inventez des fables, ô gens à moustaches! vous n'arriverez à nous rendre, nous autres Bêtes, comiques et ridicules qu'en nous prêtant vos vices et vos passions.

[Illustration]

Mais vous me faites pitié, pauvres parias du monde, qui ne pourriez vivre sans nous. Que feriez-vous, je vous le demande, si vous n'aviez pas la laine de mon confrère le Mouton pour vous fabriquer des habits, la soie d'un autre de mes petits amis pour vous tisser des doublures chaudes, imperméables, et vous construire des parapluies, car vous ne pouvez même pas supporter la pluie sans tousser, cracher, éternuer, être malades? Au moindre vent qui, moi, m'anime et me vivifie, votre pauvre corps rose et dénudé frissonne et tremble.

Tandis que je parcours l'espace, escalade les montagnes et franchis les villes en deux volées, vous piétinez dans la boue des routes ou dans la fange des rues. Je vous regarde souvent de là-haut: vous êtes jolis à voir, je vous jure! A cheval vous avez encore un semblant de dignité, car le Cheval, qui est bonne Bête, vous prête un peu de la sienne, et vous n'êtes Hommes qu'à moitié.

Savez-vous, cependant, l'idée qui me passe par la tête lorsque je vois un cavalier galoper par les chemins? Je me dis: Est-ce étrange! voilà un imbécile en culotte qui se croit certainement supérieur au Cheval qui veut bien l'emporter, et cela uniquement parce qu'il est monté dessus.

N'êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l'Éléphant, que... que les Insectes eux-mêmes, qui emportent dans leurs pattes des fardeaux deux fois gros comme eux? N'avez-vous pas toutes les infériorités, toutes les misères physiques? Une petite Mouche qui vous entre dans le nez va vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le front vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d'une petite Bête deux cents fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement que vous ne tuez une puce. Vous n'ignorez pas qu'il vous faut toute une nuit, parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n'y parvenez pas, ô roi de la création!

Vous êtes pâles derrière la grille d'un Lion, et vous avez raison, car la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme.

Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, peu nous importe: nous sommes rois par l'intelligence, et sur ce terrain-là nous vous défions, Corbeau...

Votre orgueil m'amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus adroits, plus ingénieux que l'Araignée, par exemple, qui à elle seule tend des fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas même capables de faire de la charpie, qui à force d'adresse, de force, de ruse et de volonté vient à bout d'ennemis trois fois gros comme elle, qui sait prévoir l'avenir, profiter des vents pour franchir les espaces, fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?... Mais, sac à papier! qui de vous en ferait autant? Êtes-vous plus rusés que le Renard, plus prudents que le Serpent?

[Illustration]

Si l'on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon! Vous parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du dévouement et de la fraternité, c'est encore parmi nous que vous allez les chercher. Quelle est dans votre espèce la mère qui se percerait le flanc comme le fait quotidiennement le Pélican blanc? Quelle est la mère qui accepterait, comme la maman Kanguroo, le fardeau incessant de ses petits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de faire ménager dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc chez nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est parmi vous celle qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de votre tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever vos enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre en évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir n'est oublié par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont la vraie tendresse, prétendez-vous que vous les possédiez? Le moindre Moineau vous en remontrerait sur ce sujet-là. N'est-ce pas lui, en effet, tandis que la femelle couve, qui va au marché, se charge de la cuisine et de tous les soins du ménage dont vous auriez honte? N'est-ce pas lui qui simplement, sans affectation, sans respect humain, remplace au nid la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de tendresse dans tout cela!

[Illustration]

Y a-t-il un père dans l'espèce humaine qui voudrait faire la bouillie de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez avoir tout dit lorsque vous vous êtes écrié: Les Bêtes font tout cela par instinct. Eh! par Dieu, oui, nos instincts sont supérieurs aux vôtres, voilà bien ce que je prétends. Nous faisons tout naturellement ce qui vous demande mille efforts. Nos Rossignols chantent sans avoir été au Conservatoire; est-ce à dire qu'ils soient inférieurs à vos chanteuses? Mais chez nous, dites-vous, la musique est un art; nous avons le contre-point!...

Et qui vous dit que chez les Rossignols et les Fauvettes la musique ne soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu'ils ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les places? Vous possédez le sentiment de l'association, de la famille, de la vie en commun! Pas avec excès, ce me semble. Je voudrais qu'à l'exemple des Marmottes on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu'on l'obligeât à passer dans le silence et l'ombre tout un hiver, nez à nez, côte à côte.

Vous me direz que pendant ce temps les Marmottes dorment. On n'en est pas tout à fait sûr; mais croyez-vous que tous ces bons parents enfermés ensemble pourraient dormir, eux? Je m'imagine que le jour où on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d'estropiés. N'êtes-vous pas de cet avis-là?

Vous vantez la finesse de vos hommes d'affaires, l'astuce de vos filles d'opéra. Vous ne pouvez pas parler de ces êtres vicieux sans sourire, parce qu'au fond vous êtes émerveillés. Eh bien, mais, nos Rats, à nous, ne sont-ils pas encore plus rongeurs que les vôtres, plus actifs, plus infatigables? Non, cherchez bien, et vous verrez que même sur le terrain des vices nous sommes encore supérieurs, parce que nos vices, à nous, sont francs, complets, naturels, et que nous n'en tirons pas vanité.

Le Paon lui-même, que je n'aime pas beaucoup, pourtant, est vaniteux en être intelligent. Il jouit de son orgueil, il le déguste et s'en fait vivre, tandis que vous, vous en mourez. Tenez-vous à ce que je vous parle de votre courage? Je le ferai volontiers, car je ne l'estime pas infiniment. Comparerai-je votre bravoure à celle du Lion? Je ne le ferai pas, n'est-ce pas? ce serait une plaisanterie. Parlons donc sérieusement et prenons pour point de comparaison le Lièvre, le pauvre Lièvre, qui symbolise pour vous la lâcheté. Examinons un peu le pauvre animal, et nous aurons bientôt constaté que vous êtes plus poltron que lui.

Imaginez ce malheureux Lièvre à qui la nature a refusé des armes; il a contre lui deux ou trois Chiens courants, quatre fois gros et forts comme lui, armés de dents redoutables, et de plus ayant conscience qu'en l'attaquant ils ne courent aucun danger. Il a en outre deux, trois, quelquefois dix Bêtes énormes, vous, messieurs, défendues par une puissante mousqueterie, furieuses, ardentes, et maladroites, heureusement.

[Illustration: L'astuce de vos filles d'opéra.]

En face de cette armée, le Lièvre fuit, le lâche! et voilà sa réputation faite. Mais, ventre de Biche! vous fuyez bien, gros Homme que vous êtes, devant une abeille qui vous poursuit.

Vous l'appelez timide, le pauvre Animal qui, traqué, poursuivi par tout un bataillon, trouve encore la force de lutter, invente des ruses, vous met sur les dents et parfois vous échappe, à vous autres, géants, qui restez là, le fusil déchargé et la sueur au front.

Si cet Animal-là n'a pas de sang-froid, en vérité, qui donc en a?

Mais vous, Homme courageux, le jour où vous avez parlé pour la première fois à votre future femme, je vous vois d'ici, vous étiez tremblant, les oreilles basses, les genoux en dedans, les jambes fléchissantes, tenant piteusement votre chapeau!

[Illustration]

Ils se moquent de tes allures, mon pauvre Lièvre!

C'est que je ne vois pas, ô roi de la création, le moindre terrain où tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons en plein air, et que, toi, tu bâtis des palais; mais, qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est que nous ne craignons pas les rhumes de cerveau, et que tu les redoutes infiniment? J'ai vu tes villes, très-rapidement, il est vrai, en passant au-dessus; mais je me suis aperçu immédiatement qu'à côté des palais il y avait des ruelles sombres encombrées de masures. A côté de gros bonshommes joufflus et roses, j'en ai vu de pâles et de bien maigres, traînant la jambe et tendant la main. Et tu appelles cela, roi de la création, une organisation sociale? Mais ton beau corps, société humaine, est couvert de plaies horribles.

Dans nos royaumes de Bêtes, nous ignorons la mendicité. Il n'est pas un Corbeau qui ne mourût de honte s'il fallait se mettre des lunettes vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des autres Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne foi que tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent pas, par cela même, qu'ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux qu'ils exhibent?

[Illustration]

Quand nous ne gagnons plus notre vie nous-mêmes, nous autres Bêtes, nous mourons. Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de plus beau que ce genre d'organisation sociale.

Voyons, sur quel terrain maintenant porterons-nous la discussion? car, si je n'ai pas tout dit, j'ai hâte d'en finir, n'ayant pas, grâce à Dieu, l'habitude de me servir de mes plumes pour noircir du papier.

Ah! j'y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment artistique dont vous prétendez avoir le monopole, et qui est comme un des quatre pieds de votre trône. Et de quel droit prétendez-vous que nous ne sommes ni artistes ni poëtes? Qui vous dit que le Bœuf, qui s'arrête silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand le ciel est pur et que la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des sentiments intimes que nous éprouvons en présence de la belle nature, dans l'intimité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que l'Insecte aux ailes d'or, qui se pose sur sa fleur, ne l'aime pas et ne la trouve pas belle, n'en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit que l'Oiseau qui chante ne soit qu'une machine à rendre des sons, et que votre âme humaine ait absorbé la nôtre tout entière?

[Illustration]

Vous ai-je raconté ce que j'éprouve, moi, Corbeau, lorsque le gros nuage approche, que l'ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête me bat les flancs, que j'aperçois au loin le ciel qui se déchire, les forêts qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à commencer par vous, se cache, tremble, s'abrite, et que moi, les ailes étendues, plus noir encore que l'orage, plus noir et plus entêté, je plane et je jouis? Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela beau?

Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes, vous êtes un bien drôle de petit bonhomme.

Cela dit, je signe et appose mon cachet.

J'ai l'honneur de vous saluer,

GUSTAVE DROZ.

[Illustration]

SOUVENIRS

D'UNE

VIEILLE CORNEILLE

FRAGMENTS TIRES D'UN ALBUM DE VOYAGE

Non animum mutant qui trans mare currunt.

--HORACE, Épîtres.--

Venez à nous, nous savons tout.

--Les Sirènes à Ulysse.--

SOMMAIRE.

..... Pourquoi voyage-t-on?--Un vieux Château.--Monsieur le Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.--Un vieux Faucon.--A QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.--Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse.--Faites-vous donc Grand-Duc!--Une Carpe magicienne.--Comment un Hibou meurt d'amour.--Où madame la Corneille reprend la parole pour son propre compte.--Conclusion.

[Illustration]

..... Et d'abord, pourquoi voyage-t-on? Le repos n'est-il pas ce qu'il y a de meilleur au monde? Est-il rien qui vaille qu'on se dérange pour l'aller chercher ou pour l'éviter? Ne dirait-on pas, à voir l'air et la terre incessamment traversés, qu'on gagne quelque chose à se déplacer?

Les uns courent après le mieux que personne n'atteint, les autres fuient le mal auquel personne n'échappe. Les Hirondelles voyagent avec le soleil et le suivent partout où il lui plaît d'aller; les Marmottes le laissent partir et s'endorment en attendant son retour, sur la foi de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent: l'espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup s'endorment et peu se réveillent: on est si près de la mort, qui toujours veille, quand on dort! Le Papillon voyage pour cette seule raison qu'il a des ailes; l'Escargot traîne avec lui sa maison plutôt que de rester en place. L'inconnu est si beau! La faim chasse ceux-ci, l'amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c'est le lieu où l'on mange; pour les seconds, c'est le lieu où l'on aime. La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir. Enfin le monde entier s'agite; dans les chaînes ou dans la liberté, chacun précipite sa vie. Mais pour le monde tout entier comme pour l'Écureuil dans sa cage, le mouvement ce n'est pas le progrès: s'agiter n'est pas avancer[11]. Malheureusement on s'agite plus qu'on n'avance.

[11] S. La Valette (Fables).

Aussi dit-on que les plus sages, pensant que mieux vaut un paisible malheur qu'un bonheur agité, vivent aux lieux qui les ont vus naître, sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent, sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l'impuissance de leurs ailes?

Personne n'a mieux répondu à cette question: «Pourquoi voyage-t-on?» qu'un grand écrivain de notre sexe. «On voyage, a dit George Sand, parce qu'on n'est bien nulle part ici-bas.» Il est donc juste que rien ne s'arrête, car rien n'est parfait, et l'immobilité ne conviendrait qu'à la perfection.

Pour moi, j'ai voyagé. Non pas que je fusse née d'humeur inquiète et voyageuse; bien au contraire, j'aimais mon nid et les courtes promenades.

«A quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m'arrive parfois de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que je veux. Ce n'est pas parce que vous vous occupez de philosophie, d'archéologie, d'histoire, de physiologie, etc., etc., qu'il vous faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu'il vous convient d'en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on ne vous lira pas. N'allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout ce que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d'avoir usé vos ailes sur toutes les grandes routes le tort bien plus grand de voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire, ayez de la raison, de l'esprit, du sentiment, de la passion, comme par hasard; mais gardez-vous d'oublier la folie[12]. Le siècle des Colomb est passé: on n'a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour s'intituler voyageur, on l'est à moins de frais. On découvre le lieu où l'on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou l'on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez donc, contez. Qu'importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez? le temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel; faites comme eux. A propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un honnête succès; de grandes erreurs et d'imperceptibles vérités, c'est ainsi qu'on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous faut-il de plus?»

[12] Gœthe.

Ces réflexions m'arrêtèrent un instant. Le conseil pouvait être bon et semblait, en tout cas, facile à suivre; mais ma conscience l'emporta. «On ne fait pas ce qu'on veut, on fait ce qu'on peut et ce qu'on doit surtout, répondis-je; je suis une Corneille d'honneur, je ferai de mon mieux. Si vous n'avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je serai heureuse qu'il vous plaise de les garder pour vous.

--Soit, je me tais,» me dit en s'inclinant profondément mon interlocuteur un peu piqué.

Je lui rendis sa révérence, et je repris la plume.

On le sait, je suis une vieille Corneille. Si vieille que je sois, et je le suis assez pour ne plus songer à cacher mon âge, je me souviens d'avoir été jeune, oui jeune, quoi qu'en disent les Étourneaux mes voisins, aussi jeune qu'eux assurément, mais moins étourdie peut-être et moins oublieuse de ce qu'on doit de respect à la vieillesse qu'on honorerait davantage, si l'on songeait un peu qu'être vieux c'est être en train de mourir; la mort arrive à la fin de la vieillesse pour la relever et l'ennoblir.

J'ai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bonheur, je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un mari adoré.

Jour affreux! que je n'oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec violence dans les dentelles du vieux clocher. Le tonnerre roulait avec fureur sous le ciel obscur. La sombre cathédrale tremblait sur ses fondements, comme si elle eût été animée par l'épouvante. La pluie froide tombait par torrents, et, pour la première fois, menaçait de gagner notre nid, si bien caché qu'il fût dans un des plis du manteau de la cathédrale de Strasbourg. «Je vais mourir, me dit d'une voix affaiblie, mais résolue pourtant, l'époux que je pleure, je vais mourir! adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se passer de toi, je te dirais de mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut, plus haut que le soleil! La mort n'est rien pour celui qui compte sur l'éternité; mais il faut vivre quand on peut être bon à quelque chose sur la terre. Vis donc, et prends courage. Garde de moi un bon souvenir. Pauvres petits! ajouta-t-il; cela te fera plaisir de voir pousser leurs plumes.»

Ce fut son dernier mot. J'étais veuve!

On ne voit jamais le bout du malheur, le mien pouvait grandir encore. Huit jours après, je n'avais plus d'enfants: ma nichée tout entière périssait sous mes yeux.

Ce qu'il y a d'affreux dans ces maux sans remède, c'est qu'on n'en meurt pas et qu'on s'en console.

[Illustration: J'étais veuve...]

Je faillis devenir folle. On craignit pour mes jours. Mais on m'entoura, mais on m'obséda, et j'eus la lâcheté de consentir à vivre.

«Voyagez, me dit alors une vieille Cigogne qui avait soigné mon mari et mes enfants pendant leur maladie; voyagez. Vous partirez inconsolable, vous reviendrez calme, sinon consolée. Combien de douleurs sont restées sur les grands chemins!»

Cette Cigogne était connue pour sa fidélité à tous les bons sentiments, mais la pratique du monde l'avait endurcie. Cette parole me parut impie, et je la laissai sans réponse.

Quelques Corbeaux, de ceux que mon mari avait le plus aimés, joignirent alors leur voix à celle de l'impassible Cigogne, et pendant quelques jours je n'entendis rien autre chose que ceci: «Partez, partez,» me disait-on de tous côtés.

Mon cœur se brisait à la pensée d'abandonner ces pierres vénérées où je les avais tous vus vivre, m'aimer et mourir; où, en dépit de ma raison, j'espérais toujours les voir reparaître, car il faut des années pour croire à la mort de ceux qu'on aime... O terre! où vont les morts, et que fais-tu d'eux? Mais le moyen de souffrir à sa guise au milieu de gens qui se croient tenus de vous consoler?

Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon aise.

Pendant cinquante ans, je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni consolée. Mais, hélas! faibles que nous sommes! nous ne savons même pas pleurer éternellement. La sceptique Cigogne avait dit vrai. Et après avoir pleuré, pleuré longtemps, ma chère douleur m'échappa peu à peu. A quoi sommes-nous fidèles?

Vie errante Est chose enivrante.

Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, et qu'en haine du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d'un grand moraliste: «On ne voyage que pour raconter;» «Pourquoi ne raconterais-je pas?» me dis-je aussitôt.

Ce fut ainsi que je pris d'abord une note, puis deux, puis trois, puis mille. A mesure que l'occasion s'en présentait, et j'avais soin qu'elle se présentât souvent, je racontais mes voyages aux Oiseaux qu'un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m'efforçais de parler clairement et de dire honnêtement à chacun ce qui pouvait lui être utile et agréable; je voyais bien qu'on m'écoutait, mais on ne me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son suffrage. A la fin, un Oiseau (qui, à la vérité, n'était pas de mes amis) se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes contes étaient bons. C'en fut assez, leur fortune était faite; bientôt mes récits passèrent, volèrent de bec en bec, et je les retrouvai partout. J'en fus flattée.

[Illustration: Je pris d'abord une note, puis deux, puis trois, puis mille...]

Quand on a une fois goûté de la louange, on en vient à l'aimer, si peu qu'on la mérite, ou si peu qu'elle vaille et qu'on l'estime. Je continuai donc.

Un vieux Château.

Il était une fois un vieux château...

(J'entre en matière comme les vieux conteurs, mais pourquoi non? Ne suis-je pas contemporaine des histoires qui commencent comme celle-ci?)

Il était donc une fois un vieux château, le château de ***, dont je ne puis dire le nom, pour des raisons que je dois taire aussi.

Dans le temps où il y avait en France ce qu'on appelait des châteaux forts, ce château avait été un château fort; c'est-à-dire qu'il avait vu pendant sa longue vie tout ce que les châteaux avaient coutume de voir dans ces temps-là. Il avait souvent été attaqué et souvent défendu, souvent pris et souvent repris.

Ces choses-là n'arrivent pas à un château, si fort qu'il soit, sans qu'il en résulte pour lui de notables altérations; aussi n'assurerais-je pas qu'à l'époque dont je parle il eût rien conservé de sa première architecture.

Il me suffira de dire qu'après avoir été pris et saccagé pour la dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux, il fut bien près d'être restauré après celle de 1815, qui leur fut meilleure, à ce qu'il paraît. Malheureusement pour ce château, ce fut au moment où sa fortune commençait à se refaire qu'arriva cette fameuse révolution de 1830, qui vous a été si longuement racontée par l'honnête Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livre.

Le vieux manoir dut alors sortir de noblesse. Il dérogea et fut vendu à un banquier. Un banquier est un Homme qui est tenu d'avoir de l'argent, mais qui peut à toute force manquer de connaissances archéologiques. Aussi l'acheteur financier, tout en voulant du bien à sa nouvelle propriété, lui porta-t-il le dernier coup.

Il y mit les maçons!

En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au moyen d'une terrasse (renaissance!) qu'on crut mettre en rapport avec ce qui restait, la chapelle elle-même fut utilisée, et profanée! On en fit une de ces cages à compartiments dans lesquelles les hommes emprisonnent volontairement les trois quarts de leur existence, en haine sans doute de ce que Dieu a fait pour ses créatures: le ciel, l'air et la liberté.

[Illustration: Un banquier.]

Pourtant l'antique castel ne fut pas rebâti dans son entier. Le banquier s'était contenté, en Homme qui sait le prix de l'argent, d'en relever une partie seulement. Tous les styles d'ailleurs furent mêlés selon l'usage: les étages supérieurs étaient d'architecture romane, et les étages inférieurs d'architecture gothique; ce qui pouvait donner à entendre qu'on avait bâti les toits d'abord et les fondements tout à la fin. Ces barbarismes feront, je l'espère, frémir tous les architectes, et aussi les Castors, auxquels les Hommes ont volé les éléments de leur sévère architecture byzantine.

Ceci n'empêcha pas que cette restauration bourgeoise fît grand bruit dans le pays, et beaucoup d'honneur au maçon qui avait si intrépidement mené à fin cette œuvre d'artiste.

Le reste fut heureusement abandonné, ou, pour mieux dire, sauvé.

Ce fut ainsi que ce pauvre vieux château perdit son caractère de vieux château, et qu'après avoir été habité autrefois par des comtes, par des princes, et peut-être bien par des rois, il était devenu une sorte de maison de campagne que ses nouveaux propriétaires daignaient à peine visiter.

Je l'ai dit, je suis née dans le grand portail de la cathédrale de Strasbourg, ce diamant de l'Alsace, entre les flammes de pierre qui soutiennent de leurs robustes étreintes l'image du Père éternel. Quand on a eu un pareil berceau, quand on a été élevée dans le respect des vieilles choses, on ne peut voir, sans crier au blasphème, l'impiété de ces Hommes qui détruisent effrontément le peu de bien que leurs pères avaient su faire.

Du reste, la partie restaurée avait trouvé des hôtes dignes d'elle.

Elle était habitée par des Chouettes et par des Hiboux, qui, se voyant sur une terrasse toute neuve, se donnaient des airs de grands seigneurs, les plus risibles du monde, et se faisaient appeler sans pudeur monsieur le Grand-Duc et madame la Grande-Duchesse par les pauvres Chauves-Souris qui les servaient.

J'arrivai un soir à ce château, très-fatiguée, après toute une journée de vol forcé. J'étais de la plus mauvaise humeur, de celle que l'on a contre soi-même autant que contre les autres, ce qu'il y a de pis enfin. J'avais été tout à la fois poursuivie par l'ennui, qui n'est autre, je crois, que le vide du cœur, et inquiétée par un de ces chasseurs novices qui ne respectent ni l'âge, ni l'espèce, et pour lesquels rien n'est sacré. Le hasard voulut que je m'abattisse sur la balustrade de la terrasse dont je viens de parler, derrière une rangée de vases Louis XV, du sein desquels s'élevaient les tristes rameaux de quelques cyprès à moitié morts.

Minuit sonnait!

[Illustration: Un de ces chasseurs novices pour lesquels rien n'est sacré.]

Minuit! Dans les romans il est rare que minuit sonne impunément; mais dans un récit véridique, comme celui-ci, les choses se passent d'ordinaire plus simplement. Et les douze coups me rappelèrent seulement que je ferais bien de me coucher, si je voulais repartir de bonne heure.--Je me couchai donc.

Monsieur le Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.

J'allais m'endormir, quand je crus m'apercevoir que je n'étais pas seule sur la terrasse: j'entrevis en effet, à la faible clarté des étoiles, un Hibou qui enveloppait galamment dans l'une de ses ailes une Chouette d'assez bonne apparence, tandis qu'il se drapait avec l'autre comme un héros d'opéra dans son manteau.

En prêtant un peu l'oreille, j'entendis qu'il s'agissait de la lune, de la nuit brune, etc.; tout cela se disait ou se chantait sur un air passablement lamentable.

Pauvre lune! s'il fallait en croire les amoureux, tu n'aurais été faite que pour eux.

Pour rien au monde je n'aurais voulu être indiscrète ni prendre une hospitalité qui ne pouvait guère, d'ailleurs, m'être refusée. Je m'adressai donc poliment à une Chauve-Souris de service qui vint à passer. «Ma bonne, lui dis-je, veuillez faire savoir à vos maîtres qu'une Corneille de cent ans leur demande l'hospitalité pour une nuit.

--Qu'appelez-vous votre bonne? me répondit la Chauve-Souris d'un air piqué; apprenez que je ne suis la bonne de personne. Je suis au service de madame la Duchesse, et j'ai l'honneur d'être sa première camériste. Mais qui êtes-vous, madame la Corneille de cent ans? de quelle part venez-vous? comment vous annoncerai-je? quel est votre titre?

--Mon titre? repris-je. Mais je suis très-fatiguée, j'ai besoin de repos, et je ne sache pas qu'on en puisse trouver un meilleur pour demander ce que je demande, le droit de dormir sans aller plus loin.

--Voilà un beau titre en effet, me répliqua la sotte pécore tout en s'en allant. Croyez-vous que les grands personnages, comme il en vient au château, soient jamais fatigués? Ils n'ont rien à faire et volent tout doucement.»

Au bout d'un instant, je vis arriver une autre Chauve-Souris. Celle-ci, n'étant encore que la troisième des Chauves-Souris de service de madame la Duchesse, était moins impertinente que la première. «Bon Dieu! me dit-elle, la première camériste vient d'être grondée à cause de vous. Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces moments-là elle n'entend pas qu'on la dérange: madame vous fait dire qu'elle n'est pas visible. D'ailleurs, madame ne reçoit que des personnes titrées, et vous n'avez point de titres.

--Que me contez-vous là? lui dis-je; n'ai-je pas des yeux pour voir que votre Grand-Duc n'est qu'un Hibou, et que votre Grande-Duchesse n'est qu'une Chouette, à laquelle ces hautes mines vont fort mal?

[Illustration: Madame la Duchesse chante un nocturne avec monsieur le Duc, et, dans ces moments-là, elle n'entend pas qu'on la dérange.]

--Chut! me dit à l'oreille la Chauve-Souris qui était un peu bavarde, et parlez plus bas! Si l'on savait seulement que je vous écoute, je serais chassée, et peut-être mangée. Depuis qu'ils ont quitté la fabrique où leur sont venues leurs premières plumes, mes maîtres ne rêvent que grandeurs; ils meurent d'envie de s'anoblir. On parle de recreuser les fossés et les grenouillères, de refaire les ponts-levis et de redresser les tourelles, et ils espèrent devenir nobles pour de bon au milieu de ces attributs de la noblesse. Mais, bah! l'habit ne fait pas le moine, et le château ne fait pas le noble. Du reste, ma bonne dame, volez là-bas, à droite, vous y trouverez les ruines du vieux château, et vous y serez tout aussi bien qu'ici, je vous assure.

--Des ruines! m'écriai-je, il y a des ruines près d'ici, il reste quelque chose du vieux château, et j'aurais pu passer la nuit sur cette vilaine terrasse qui n'a ni style, ni grandeur, ni souvenirs! Merci, ma belle, votre maîtresse fait bien d'être une sotte; à l'heure qu'il est, je n'ai qu'à me louer d'elle.»

En vérité, rien n'est plus bouffon que les prétentions de ces nobles de contrebande. Je laissai là ces Oiseaux ridicules, cette maison badigeonnée, et bien m'en prit.

Sans doute, du vieux château il était resté peu de chose, mais j'aurais donné vingt-cinq châteaux restaurés comme celui que je venais de quitter, pour une seule des pierres du vénérable mur sur lequel j'eus le bonheur de me poser.

L'admirable vieux mur!

Est-il au monde rien de plus touchant que ces débris immortels qui témoignent si éloquemment du tort que ce qui est fait chaque jour à ce qui a été? Comment peut-on hésiter entre les vieilles choses et les nouvelles? Le présent est-il autre chose que le Singe du passé[13]?

[13] Jean Paul.

Un vieux Faucon.

Ce superbe vieux mur entourait une cour vieille aussi. Une vigne vierge embrassait de ses vertes pousses tout un pan de la muraille. Des scolopendres, des lis et des tulipes sauvages croissaient entre les marches d'un perron délabré qu'un lierre recouvrait en partie. Les humbles fleurs blanches de la bourse-à-pasteur, les boutons-d'or, les giroflées jaunes, l'œillet rougeâtre, le pâle réséda, les vipérines bleues et roses se faisaient jour entre les dalles et disputaient la terre aux mousses, aux lichens, aux graminées, aux ronces et aux orties.

Des gueules-de-loup, des perce-pierres et les touffes hardies des coquelicots couleur de feu vivaient au milieu des décombres qu'elles semblaient enflammer.

Où l'Homme n'est plus, la nature reprend ses droits.

Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n'avait pas grand'chose, parce que les révolutions l'avaient ruiné, mais qui donnait tout ce qu'il avait et vivait pauvrement, mais noblement, faisant volontiers les honneurs de sa cour aux animaux égarés; aussi était-elle toujours encombrée de bêtes à toutes pattes, à tout poil et à toutes plumes, de Rats sans ressources, de Musaraignes et de Taupes attardées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans asile; quelques-uns même s'y étaient fixés à demeure. Les Pierrots n'y manquaient pas, et un Mulot très-entêté était parvenu, malgré toutes les difficultés que lui avait présentées la nature calcaire d'un terrain stratifié, à se creuser sous une dalle un trou fort profond.

[Illustration]

Le digne seigneur était allié aux espèces les plus nobles de France, et comptait des Phénix, des Merlettes et des Hermines dans sa famille.

C'était un vieillard encore sec et vigoureux. Il y avait dans toute sa personne cette grâce naturelle et imposante des Oiseaux de grande race, cette simple majesté qui, dit-on, devient de jour en jour plus rare; et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s'est fait peuple comme le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit, il fallait l'entendre raconter ses prouesses d'autrefois; alors sa haute taille se redressait, son œil brillait comme l'œil de l'Aigle et semblait défier le temps lui-même. «Un jour, (disait-il souvent), et c'était là un de ses glorieux souvenirs, un jour j'échappai au page qui me portait, et je chassai librement pendant toute une semaine. Ah! j'étais le premier Faucon de France! Aussi, quand je reparus, ma belle maîtresse fut-elle si aise de me revoir qu'elle me baisa de toute son âme en me remerciant d'être revenu. Le pauvre page avait été grondé, mon retour lui valut sa grâce.»

[Illustration: Et un Mulot très-entêté était parvenu à se creuser, malgré toutes les difficultés, etc.]

Hélas! plus de chasses, plus de fêtes brillantes, plus de fanfares, plus de triomphes, plus de ces grandes dames si regrettées aujourd'hui, de ceux même qui n'ont jamais pu savoir de combien elles l'emportaient sur celles d'à présent, ni par conséquent pourquoi elles sont si regrettables.

[Illustration]

Au lieu de tout cela, des chasses sans pompe, des chasseurs en lunettes, les chasseurs du jour enfin, qui vont à la chasse sur les grandes routes et jettent leur poudre aux moineaux; et enfin, au lieu de ces pages dorés qui le portaient au poing, pour tout serviteur, dois-je le dire? un pauvre Sansonnet!

Après tout, mieux vaut peut-être pour page un Sansonnet que pas de page du tout. Ce Sansonnet était bien le plus drôle d'Oiseau qui se puisse voir; vieux, cassé, bavard, fantasque, mais bon, mais dévoué et domestique par tempérament. Il avait appartenu au sacristain d'une petite église voisine, et, en vertu sans doute de ce proverbe, qui dit tel maître tel valet, il avait fini par ressembler à son maître, et avait pris des airs d'église, qui donnaient à sa figure et à son accent je ne sais quoi d'humain et de béni, dont l'effet provoquait, quoi qu'on en eût, un fou rire.

[Illustration]

Devenu libre à la mort de son premier maître, il était resté tristement perché sur sa cage pendant quatre grands jours, se contentant de gober tristement quelques mouches au passage, et ne s'était envolé qu'après avoir eu le temps de se convaincre que les morts ne reviennent pas.

Ne sachant que faire de sa personne, il était venu, rien que pour l'amour de la domesticité, offrir ses services et le respectueux servage de son cœur au vieux Faucon qui les agréa. Dès les premiers jours, il s'était pris d'une affection sérieuse pour ce vieillard qu'on aimait rien qu'à le voir. L'excellent serviteur, qui savait bien que noblesse oblige, faisait de son mieux pour tenir sa cour sur un grand pied. S'il est triste d'être pauvre, il l'est encore plus de le paraître. Nouveau Caleb, il se multipliait, parlait à tous et volait partout à la fois. «Je suis le seul domestique de mon maître, disait-il à tous les nouveaux venus; à quoi bon s'embarrasser de tant de gens? notre maison en est-elle moins noble?» Il était notoire qu'il servait son maître pour rien; mais quelques méchantes langues disaient que le vieux noble avait sans doute enfoui quelque part un trésor, et confié son secret à son domestique, qui s'en emparerait à sa mort. Rien n'était plus faux; mais le désintéressement est si rare qu'on n'y croit pas.

Le vieux serviteur vivait avec une économie extrême: il apportait à son maître la nourriture qu'il allait chercher au loin, il ne mangeait qu'après lui, et disait qu'il avait mangé auparavant quand il ne restait rien. Il avait eu le bonheur de trouver sous la marche du perron une espèce de grillage à la vue duquel, en Oiseau qui a aimé sa cage, le pauvre Sansonnet avait bondi de joie; et tous les soirs, sans y manquer, notre vieux serviteur s'allait percher derrière ce bien-aimé grillage, heureux de se croire protégé par ce simulacre de prison.

Quand j'arrivai, le serviteur dormait, le maître dormait, tout le monde dormait. J'en fis autant.

Le lendemain, je fus reçue par mon hôte avec une si exquise politesse, que je crus un instant avoir retrouvé ce bon vieux temps où les Oiseaux étaient si polis et les Corneilles si fêtées.

«Vous êtes chez vous,» me dit-il. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette ruine et moi nous nous allions si bien, il y avait entre nous des rapports si sympathiques, que j'acceptai l'offre de l'aimable vieillard et que je pris à l'instant même la résolution de rester chez lui pendant quelque temps.

Autour de moi tout était vieux, j'étais heureuse ou peu s'en faut. Je passai mes jours à parcourir les environs, à en rechercher les beautés et à questionner les habitants de ces campagnes. Ces Oiseaux des champs savent souvent, sans s'en douter, beaucoup de choses qu'on demanderait en vain aux Oiseaux des villes. Il semble que la nature livre plus volontiers à leur foi naïve ses sublimes secrets. N'est-il pas vrai de dire que ce que nous savons le mieux, c'est ce que nous n'avons pas appris?

C'est pendant ce séjour que j'eus l'occasion d'étudier les mœurs d'un Lézard, dont le bon naturel m'avait vivement intéressé. Ces individus étant, selon le mot de Figaro, paresseux avec délices, j'ai pensé que si quelqu'un ne se chargeait pas de parler pour eux, leur monographie manquerait à notre histoire, et peut-être eût-ce été dommage.

A QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.

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