III
Le plus beau Lézard du monde ne peut donner que ce qu'il a, et ce qu'on a donné une fois on ne l'a plus. Or, le plus beau Lézard du monde avait donné son cœur, et donné sans réserve. Voilà ce que personne ne savait, et lui-même n'en savait pas plus que les autres. Cet amour lui était venu sans qu'il s'en aperçût: c'est ainsi que l'amour vient quand il doit rester; et il était entré si avant dans ce cœur bien épris, que, l'eût-il voulu, il n'y aurait pas eu moyen de l'en faire sortir. Voilà comme on aime quand on aime bien, et quand on a raison d'aimer ce qu'on aime.
Vous lui eussiez dit qu'il était amoureux que vous l'eussiez blessé et qu'il ne vous eût pas cru. Amoureux, lui! dites dévoué, dites reconnaissant, dites respectueux, dites religieux, dites pieux, ou plutôt faites un mot tout à la fois plus grand et plus simple, plus chaste et plus pur que tous ces mots, un mot tout exprès. Mais amoureux? il ne l'était pas; il n'aurait osé, ni voulu, ni daigné, ni su l'être.
Aimer et rien qu'aimer, c'est bien peu dire! Peut-être si ce mot n'eût été, comme tant d'autres mots de notre langue, gâté et profané, eût-il laissé dire qu'il adorait ce qu'il aimait; mais à coup sûr le plus humble silence pouvait seul exprimer convenablement ce qu'il sentait. Telle était son innocence, qu'il ne s'était jamais rendu compte de l'état de son cœur.
Sans doute il lui plaisait de ne rien faire et de vivre au printemps, et de regarder fleurir les fleurs nouvelles par un beau jour, ou bien d'aller, de venir et de revenir, et de courir en liberté au milieu de l'herbe embaumée après les fils de la bonne Vierge, ces blanches toiles d'Araignée que le ciel envoie toutes garnies de Mouches excellentes à ses Lézards privilégiés. Il aimait aussi la chasse aux Sauterelles, et écoutait volontiers la vieille chanson des Cigales, quand il ne préférait pas les manger, dans l'intérêt des fleurs ses amies.
Mais ce qu'il aimait par-dessus tout et de toutes ses forces, et autant que Lézard peut aimer, c'était le soleil. Le soleil! dont Satan lui-même devint amoureux et jaloux. Quand le soleil était là, il était tout entier au soleil et ne pouvait songer à autre chose. Dès le matin, vous l'eussiez vu paraître sans bruit sur le seuil de sa demeure, se tourner doucement, ainsi que l'héliotrope, son frère en amour, vers ce roi des astres et des cœurs que les poëtes, et, parmi les poëtes, les aveugles eux-mêmes ont chanté; et là, couché sur la pierre brûlante, son âme ravie se fondait sous les rayons d'or de son bien-aimé. Heureux, trois fois heureux! Il dormait tout éveillé et réalisait ainsi les doux mensonges des rêves.