VIII
Que ne puis-je laisser là ces jeunes époux, puisqu'ils sont heureux, et croire à l'éternité de leur bonheur! Que les devoirs de l'historien sont cruels, quand il veut accomplir sa tâche jusqu'au bout!
Une fois mariée (on serait si fâché d'être heureux!), la Lézarde devint songeuse. Elle ne pouvait oublier que c'était au hasard, à un nuage, à une goutte d'eau, qu'elle avait dû son mari. Sans doute quand il l'aimait, il l'aimait bien, mais il ne l'aimait pas comme les Lézardes veulent être aimées, c'est-à-dire à toute heure, et sans cesse et sans partage. Tant que le soleil brillait, elle ne pouvait avoir raison de son mari, car il appartenait au soleil, et quand il était une fois couché sur l'herbe à demi tiède, soit seul, soit avec un Lézard de ses amis, il ne se serait pas dérangé pour un empire.
La jalousie rend féroce, quand elle est impuissante.
«Que n'ai-je, avant de me marier, mangé seulement une demi-feuille d'hellébore!» disait-elle souvent. Dois-je l'écrire? il lui arrivait quelquefois de regarder d'un œil d'envie la scabieuse, cette fleur des veuves, car elle ne pouvait s'empêcher de songer à quoi tient le cœur d'un Lézard.
[Illustration]
Quant au Lézard, quand il n'était pas au soleil, il était à sa femme; et il croyait si bien faire en faisant ce qu'il faisait, qu'il ne s'aperçut jamais que sa Lézarde eût changé d'humeur.
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Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse.--Faites-vous donc Grand-Duc!
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Madame la Duchesse, qui était venue au monde pour être une bonne grosse personne, bien portante, mangeant bien, buvant bien et vivant au mieux, qui était tout cela, mais qui se donnait toutes sortes de peines pour le cacher et pour extravaguer, avait cru de bon ton de devenir très-sensible. Tout l'émouvait; elle faisait volontiers de rien quelque chose, d'une taupinière une montagne, et tressaillait à tout propos: la chute d'une feuille, le vol d'un insecte étourdi, la vue de son ombre, le moindre bruit, ou pas le moindre bruit, tout était pour elle prétexte à émotion. Elle ne poussait plus que de petits cris, faibles, mal articulés, inintelligibles. Tout cela, selon elle, c'était la distinction. Les yeux sans cesse fixés sur la pâle lune, ce soleil des cœurs sensibles, comme elle disait; sur les étoiles, ces doux yeux de la nuit, si chères aux âmes méconnues, elle s'écriait, avec un philosophe chrétien: Qu'on ne saurait être bien où l'on est, quand on pourrait être mieux ailleurs. Aussi, pour cette Chouette éthérée, l'air le plus pur était trop lourd encore; elle détestait le soleil, ce Dieu des pauvres, disait-elle, et ne voulait du Ciel que ses plus belles étoiles; c'était à grand'peine qu'elle daignait marcher elle-même, respirer elle-même, vivre elle-même et manger elle-même. Pourtant elle mangeait bien, pesait beaucoup, et dans le même temps qu'elle affectait une sensiblerie ridicule, au point qu'elle ne pouvait, disait-elle, voir la vigne pleurer sans pleurer avec elle, on aurait pu la surprendre déchirant sans pitié, de son bec crochu, les chairs saignantes des petites Souris, des petites Taupes et des petits Oiseaux en bas âge. Elle se posait en Chouette supérieure, et n'était qu'une Chouette ridicule.
Son mari, émerveillé des grandes manières de sa Chouette adorée, s'épuisait en efforts pour s'égaler à elle. Mais dans une voie pareille, quel Hibou, quel mari ne resterait en chemin? Aussi, malgré son envie, fut-il toujours loin de son modèle; si loin, ma foi, que madame la Duchesse, qui était parvenue à oublier l'humilité de sa propre origine, en vint à reprocher à son pauvre mari de n'être, après tout, qu'un Hibou. «Quel sort! quel triste sort! s'écriait-elle. Être obligée de passer sa vie dans la société d'un Oiseau vulgaire et bourgeois, dont les seuls mérites, sa bonté et son attachement pour moi, sont gâtés par leur excès même! Malheureuse Chouette!»
Plus malheureux Hibou!
Joies modestes de la fabrique, qu'êtes-vous devenues? Plaisirs menteurs de la terrasse, où êtes-vous? Tout d'un coup madame la Duchesse cessa de chanter des nocturnes avec son mari; et un beau jour, s'étant laissé toucher par les discours audacieux d'un Milan qui avait été reçu par M. le Duc, à cause de son nom, elle partit avec lui. Le perfide avait séduit la Femme de son ami en employant avec elle les mots les plus longs de la langue des Milans amoureux.
Cet événement prêta, comme on peut le croire, aux caquets. Les Pies, les Geais, notre vieux Sansonnet lui-même, le commentèrent de mille façons. Il y a des malheurs qui manquent de dignité. Tout le monde blâma la coupable, mais personne ne plaignit le pauvre mari. La pitié qu'on accorde aux plus grands criminels, pourquoi la refuse-t-on à ceux qu'un sot orgueil a perdus? Faites-vous donc Grand-Duc!
Pour être sûre qu'elle ne tarderait pas à lui parvenir, madame la Duchesse laissa dans la partie de la terrasse où son mari avait coutume de prendre ses repas, la lettre que voici. Cette lettre était, comme dernier trait de caractère, écrite sur du papier à vignette et parfumé.
«Monsieur le Duc,
«Il est dans ma destinée d'être incomprise. Je n'essayerai donc pas de vous expliquer les motifs de mon départ.
«Signé: Duchesse de la Terrasse.»
M. le Duc lut, relut, et relut cent fois, sans pouvoir les comprendre, ces lignes écrites pourtant d'une griffe et d'un style assez ferme, et sembla justifier ainsi le laconisme de l'auteur.
Mais ce que l'esprit ne s'explique pas toujours, le cœur parvient souvent à le comprendre, et il sentait bien qu'un grand malheur venait de le frapper. Ce ne pouvait pas être pour rien que tout son sang avait ainsi reflué vers son cœur... Ses plumes se hérissèrent, ses yeux se fermèrent, et il fut, pendant un instant, comme atteint de vertige. Lorsqu'il put enfin mesurer toute l'étendue de son malheur, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine oppressée, et demeura longtemps immobile, comme s'il eût été privé de tout sentiment.
Quand on est ainsi frappé tout d'un coup, on se sent si faible, qu'on voudrait ne l'avoir été que petit à petit et comme insensiblement. Il lui sembla d'abord que quelque chose d'aussi essentiel que l'air, la terre et la nuit, venait de lui manquer. Il avait tout perdu en perdant la compagne de sa vie; et quand il sortit de sa stupeur, ce fut pour appeler à grands cris l'ingrate qui le fuyait, quoiqu'il la sût déjà bien loin; puis, bien qu'il n'eût été que trompé, il se crut déshonoré, et s'en alla au bord de l'eau comme doit le faire tout Hibou désespéré, pour voir si l'envie ne lui viendrait pas de se noyer avec son chagrin.
Arrivé là, il regarda d'un air sombre l'eau profonde, et y trempa son bec... pour la goûter d'abord. La lune s'étant alors dégagée d'un nuage qui avait caché son croissant, il se vit dans l'eau comme en un miroir magique, et fut effrayé du désordre de sa toilette. Machinalement, et pour obéir à une habitude de recherche que lui avait fait prendre l'ingrate pour laquelle il allait mourir, il rajusta avec soin celles de ses plumes qui s'étaient le plus ébouriffées, et trouva quelque charme dans cette occupation. Il lui semblait doux de mourir paré comme aux jours de son bonheur, paré de la parure qu'elle aimait.
Il songea aussi un instant à faire, avant de quitter la vie, une ballade à la lune, qu'il prit à témoin de ses infortunes; à la lune, l'astre favori de son infidèle, et aux nuées, vers lesquelles l'esprit de sa femme s'était si souvent envolé. Mais tous ses efforts furent inutiles, et il comprit qu'on ne saurait pleurer en vers que les peines qu'on commence à oublier.
Voyant bien qu'il n'avait plus qu'à mourir, il s'était déjà penché sur l'abîme, quand il fut arrêté par une réflexion. Lorsqu'il s'agit de la mort, il est permis d'y regarder à deux fois, et il faut être bien certain, quand on se noie, qu'on a de bonnes raisons pour le faire.
Il relut, pour la cent et unième fois, la lettre de madame la Duchesse; et cette lettre, à sa grande satisfaction, lui parut moins claire que jamais. «Diable! se dit-il, ce qu'il y a de plus clair dans tout ceci, c'est que madame la Duchesse a quitté la terrasse. Mais qui me dit qu'elle n'y reviendra pas, et qu'elle a cessé d'être digne d'y revenir? Rien, absolument rien. Elle-même refuse de s'expliquer. Ce voyage ne peut-il être un voyage d'agrément, et avoir pour but une visite à une autre Chouette de génie comme elle; ou une retraite de quelques jours dans quelque coin poétique, pour s'y livrer complétement à la méditation qu'affectionnent les âmes d'élite comme la sienne? Et encore, ne peut-elle être morte?»
Le cœur d'un Hibou a d'étranges mystères. Cette dernière hypothèse lui souriait presque: il l'eût voulue morte, plutôt que parjure.
«Parbleu! dit-il, voyez où nous entraîne l'exagération!» Et il fit gravement quelques tours sur la rive, en s'applaudissant de n'avoir pas cédé à un premier mouvement.
Mais, au bout de quelques moments, il sentit bien que la consolation qu'il avait essayé de se donner n'était pas de bon aloi. Son cœur n'avait pas cessé d'être serré; et, voulant mettre fin à ses incertitudes, il résolut de consulter une vieille Carpe qui passait, dans le pays, pour savoir le passé, le présent, l'avenir, et beaucoup d'autres choses encore. Ce qui fait le succès des devins et des diseurs de bonne aventure, c'est qu'il y a beaucoup de malheureux. Il faut être désespéré pour demander un miracle. La sorcière avait la réputation d'être capricieuse. «Voudra-t-elle me répondre?» se dit-il; et il s'avança, non sans un trouble involontaire, vers une partie de la rivière, très-éloignée des deux châteaux, où la vieille Carpe se livrait à ses sorcelleries.
Une Carpe magicienne.
«Puissante Carpe, dit-il, d'une voix mêlée de respect et de crainte, ô toi qui sais tout, fais-moi connaître mon sort. Mon épouse bien-aimée a disparu: est-elle morte, ou est-elle infidèle?»
Pour une magicienne, la vieille Carpe ne se fit pas trop prier; et sa grosse tête bombée ne tarda pas à se montrer. Elle remua trois fois ses lèvres épaisses avec beaucoup de majesté, prit lentement trois aspirations d'air en regardant du côté de la source du fleuve, puis:
«Attends,» lui dit-elle.
Et, ayant tourné trois fois sur elle-même, elle sortit de l'eau à mi-corps, et se mit à chanter, d'une voix étrange, les paroles que voici:
CHANT DE LA CARPE.
«Accourez, accourez, vous qui aimez les nuits noires et les eaux limpides, innombrables tribus aux nageoires rapides et aux gosiers affamés; vous qui aimez les rivages paisibles et déserts, les eaux sans pêcheurs et sans filets, venez ici, Animaux à sang rouge, Carpes dorées, Truites azurées, Brochets avides; déployez vos nageoires, Mulets, Argus, Chirurgiens, Horribles, troupe soumise à mes lois; venez aussi, souples Anguilles, brunes Écrevisses, et vous, reines des Ovipares, Grenouilles enrouées. Quoiqu'il ne s'agisse ni de boire ni de manger, et qu'on ne vous ait pas même offert en sacrifice... un Ciron! rendez vos oracles! Montrez que vous savez parler, quoi qu'on dise, et donnez votre avis à cet époux malheureux.
«Est-il ou n'est-il pas trompé? Sa Chouette est-elle morte ou infidèle? Sachez d'abord que si elle est morte, l'infortuné se résignera à vivre pour la pleurer; mais qu'il se précipitera dans les eaux, si elle est infidèle.»
Le monde des esprits est facile à éveiller.
[Illustration]
Bientôt le Hibou tremblant vit ce qu'il n'avait jamais vu. A la voix de la Carpe, les têtes de tous ceux qu'elle avait évoqués sortirent successivement des eaux, et formèrent bientôt une ronde fantastique, au-dessus de laquelle d'autres rondes, composées d'innombrables Insectes, et montant en spirale jusqu'au ciel, apparurent tout à coup. Par un prodige inouï, des nymphéas, bravant les ténèbres, élevèrent leurs tiges hardies jusqu'à la surface de l'eau, et beaucoup de fleurs, qui s'étaient fermées pour ne se rouvrir qu'au matin, furent tirées, contre l'ordre de la nature, de leur profond sommeil. Des nuages épais pesaient sur l'atmosphère; le ciel semblait comprimer la terre; l'air était lourd, et le silence si grand, que M. le Duc pouvait entendre distinctement les battements de son cœur.
La vieille Carpe se plaça au milieu, et les rondes se mirent à tourner autour d'elle, chacune dans son sens, les unes vivement, les autres lentement. Au troisième tour, la vieille Carpe fit un plongeon, resta sous l'eau pendant quelques minutes, et du fond de l'abîme rapporta cette réponse au Hibou épouvanté:
«Ton épouse bien-aimée n'est pas morte!»
Cela dit, la tête et la queue de la sorcière se rapprochèrent, par un mouvement bizarre, comme les deux extrémités d'un arc; elle fit un bond prodigieux, s'éleva de six pieds dans les airs, et disparut.
«Elle n'est pas morte! elle n'est pas morte!» répéta le chœur infernal; «elle n'est pas morte! La Chouette est l'oiseau de Minerve; la fille de la Sagesse t'aurait-elle quitté si tu ne l'avais pas mérité? A l'eau! à l'eau! à l'eau! Hibou, tu l'as promis, il faut mourir!
«Chantons, chantons gaiement!» criaient les Écrevisses et les Grenouilles; «peu nous importe pourquoi tu meurs, pourvu que tu meures et que nous puissions souper avec Ta Seigneurie. Chantons, dansons et mangeons! peut-être demain serons-nous sous la dent des Hommes!»
Une petite Ablette aux sept nageoires, qui n'était encore qu'une demi-sorcière, s'approcha tout au bord de l'eau: «Ton malheur nous remplirait de tristesse et de pitié, lui dit-elle d'un air moitié naïf et moitié railleur, si notre tristesse et notre pitié pouvaient le faire cesser.»
«Elle n'est pas morte, disait le pauvre Hibou à moitié fou; elle n'est pas morte... je ne comprends pas.» Et l'eau avait repris son cours; magiciennes et magiciens, voyant qu'il ne se pressait pas de mourir, étaient rentrés, ceux-ci dans leur bourbe, ceux-là dans leurs roseaux et sous leurs pierres, qu'il disait encore, en agitant ses ailes avec désespoir: «Je ne comprends pas.»
Le hasard et un peu d'insomnie m'avaient conduite, cette nuit-là, de ce côté. J'avais été spectatrice muette de la scène que je viens de raconter. J'eus pitié de lui, et je l'abordai.
«Cela veut dire, lui dis-je, si cela veut dire quelque chose, qu'elle est infidèle, oui, infidèle. Cela veut dire aussi que la plupart de ces Poissons ne seraient pas fâchés de te voir mourir, et qu'ils te trouveraient bon à manger. Mais pourquoi mourir? en seras-tu moins trompé?» Et je le remis dans son chemin et dans son bon sens, après avoir employé, pour le décider à vivre, toutes les formules au moyen desquelles on console les gens qui ont envie d'être consolés.
J'eus le plaisir de l'entendre envoyer au diable les Carpes magiciennes et leurs oracles intéressés.
Comment un Hibou meurt d'amour.
J'ai su plus tard que ce pauvre Oiseau, dont la tête n'avait jamais été bien forte, s'était jeté, pour se distraire, disait-il, dans ce qu'il appelait les plaisirs. Il est rare qu'un esprit médiocre se résigne au malheur. Il s'abandonna à toutes sortes d'excès, et surtout à des excès de table, ainsi qu'il l'avait vu pratiquer, en pareille occasion, à quelques héros de roman. Comme il avait beaucoup d'appétit et peu de goût, il mangeait souvent des choses malsaines, et mourut bientôt, les uns disent d'amour, les autres d'indigestion. Le fait n'est pas encore éclairci.
Je crois pouvoir affirmer, à sa louange, que, s'il ne fût pas mort de la maladie que nous venons d'être forcée de nommer, il aurait pu mourir d'amour; car il aimait passionnément sa pauvre Chouette, qui, avant d'être une grande dame, avait été une simple Chouette fort bonne et très-attachée à ses devoirs.
Il en est des plaies du cœur comme de celles du corps: quand elles ont été profondes, elles se ferment quelquefois; mais elles se rouvrent toujours, et on finit par mourir, en pleine santé, de celles dont on a été le mieux guéri.
Faites-vous donc Grande-Duchesse!
Et madame la Duchesse? Au bout de quinze jours, son séducteur l'abandonna pour une vraie Duchesse qu'il emmena en Grèce, où ses ancêtres avaient été rois. Elle en fut si humiliée, qu'elle maigrit à vue d'œil, et mourut, seule, dans le tronc d'un vieux saule, de honte, de misère et presque de faim, bien coupable, mais aussi bien malheureuse.
Faites-vous donc Grand Duc et Grande Duchesse!
Où l'auteur reprend la parole pour son propre compte.--Conclusion.
On voyagerait pendant une éternité, on ne s'arrêterait pas plus que le temps, que cette agitation sans fin ne suffirait pas à rendre le mouvement à un cœur fatigué. Après avoir été partout, ou peu s'en faut, je me demandai à quoi avait abouti cette course d'âme en peine, et si les Corneilles étaient faites pour courir le monde ou pour vivre en société. N'y avait-il pas eu dans cette soumission aux exigences de mon chagrin, si légitime qu'il fût, plus d'égoïsme que de raison? la lutte n'eût-elle pas été plus glorieuse que la fuite? et si triste qu'eût pu être mon existence, n'eût-il pas mieux valu la consacrer à mes pareilles, que de l'user sans profit pour personne dans de stériles voyages? Le résultat de ces réflexions tardives, comme toutes les réflexions, fut que je ferais bien de retourner parmi les miens.
Mais où me fixer?
Les vieilles cathédrales sont les hôtelleries naturelles des voyageurs de notre espèce. J'avais visité, pendant le cours de mes voyages, presque toutes les églises de France. A laquelle devais-je donner la préférence?
J'hésitais entre trois surtout.
Retournerais-je à Strasbourg, ma patrie? Reverrais-je ma chère cathédrale avec sa flèche élégante, ses fines ciselures et sa pierre inattaquable? Mais non! tout m'y rappellerait le passé, et rien n'est plus triste que de se souvenir qu'on a été heureux, quand on ne l'est plus.
Irais-je à Reims et chercherais-je un refuge dans les broderies de son splendide portail? Mais pourquoi à Reims plutôt qu'ailleurs?
J'allais me décider pour la noble cathédrale de Chartres, le plus sévère, le plus digne et le plus sacré des monuments gothiques de notre pays, quand j'appris qu'une grande quantité de Corneilles venaient de fonder une colonie dans une des tours de Notre-Dame de Paris; de Notre-Dame de Paris dont j'avais tant entendu parler et que je ne connaissais pas encore. Ma foi, par un reste d'habitude de voyageuse, je me décidai pour cette illustre inconnue. Notre-Dame avec sa mâle architecture, ses fortes tours, sa façade un peu massive, me parut plutôt puissante qu'imposante, mais ses bas côtés me ravirent. J'y fus saluée dès mon arrivée par un très-vieux Corbeau, que je reconnus tout d'abord pour un de mes compatriotes, à son accent qu'un véritable Alsacien ne perd jamais.
Puisque l'occasion s'en présente, je ne suis pas fâchée d'avoir à dire quelques mots de ce personnage.
«Écrivez de ce personnage tout ce que vous voudrez, me dit en m'interrompant pour la seconde fois le malencontreux conseiller que j'ai déjà cité au commencement de ce récit, et qui s'étant, depuis ma réponse, tenu derrière moi sans mot dire, lisait sans façon par-dessus mon aile, à mesure que j'écrivais; ne vous gênez pas; son tour est venu, vengez-vous.
--Avez-vous déjà peur? lui dis-je; attendez donc, et en attendant, taisez-vous.»
Pourquoi ne le dirais-je pas? Dans ce vieillard je retrouvai un ancien ami d'enfance; il y avait bientôt un siècle que nous ne nous étions vus.
Ce qui nous avait séparés, c'est qu'il avait été fou de tout dans sa jeunesse, de tout, et de moi un peu, s'il m'est permis de le dire. Or, mon cœur n'étant déjà plus libre (j'étais à la veille de me marier), il avait quitté le pays, désespéré, jurant et criant qu'il en mourrait. Il n'en était pas mort, on le voit. Que mes lectrices veuillent bien faire comme moi, qu'elles lui pardonnent d'avoir survécu.
«Quoi! me dit-il en m'abordant avec une émotion qui me toucha plus qu'il ne m'aurait convenu de le laisser voir, ne daignerez-vous pas reconnaître votre ancien amoureux? Il y a tantôt cent ans que je vous aime, et que je vous aime en vain. Que n'ai-je pas fait, grand Dieu, pour vous oublier[16]! Me punirez-vous de n'y avoir pas réussi? Je vous en prie, ajouta-t-il, restez avec nous.
[16] J'ai su plus tard que ce cœur obstiné n'avait en effet rien négligé pour en arriver à se débarrasser complétement de mon souvenir. Il s'était marié jusqu'à trois fois, sans rien obtenir d'un remède aussi violent et aussi opiniâtrément appliqué... O Corneilles, Ab uno disce omnes!
--Ceci, lui répondis-je, m'a tout l'air d'une déclaration en bonnes formes; mais un amour de cent ans ressemble, à s'y tromper, à une belle et bonne amitié: je l'accepte comme tel. Allons, consolez-vous, ajoutai-je. L'amour est un enfant, il veut des cœurs jeunes comme lui; ne sommes-nous pas trop vieux? Me voici à Paris, j'y resterai, mais à une condition: c'est que vous me chercherez un logement.
--N'est-ce que cela? me dit-il en me montrant un Dragon volant; je demeure sous l'aile gauche de ce Dragon, l'aile droite est libre; si l'appartement vous convient, refuserez-vous d'être ma voisine?» Et il me vanta les charmes de sa résidence. A l'en croire, été comme hiver, c'était un lieu de délices.
Ce jour-là, mon excellent ami me parlait de sa voix la plus douce, son air était si bon et son accent si pénétré, que je n'aurais osé le refuser. Je retirai pourtant d'entre les siennes une de mes pattes qu'il serrait avec un peu plus de tendresse que n'en comportait une simple amitié.
«Quel bonheur! et qu'il fait bon vieillir!» s'écria mon heureux voisin, quand il me vit installée.
Quel bonheur, en effet! Nos caractères étaient tels, qu'il suffisait que l'un dît oui pour que l'autre dît non. Chose bizarre, l'harmonie naissait de ce désordre même; nous n'étions jamais d'accord, mais en revanche nous étions les meilleurs amis du monde. Mon vieil ami avait pour système de n'en point avoir, et je prétendais, moi, qu'on ne vient à bout de la plus petite comme de la plus grande chose du monde qu'à l'aide d'un système. Je me rappelle que nous débutâmes par une discussion sur ce sujet:
«Qui peut avoir une idée ou stupide ou sage, me disait mon obstiné contradicteur, que le passé n'ait eue avant lui? On se suit à la piste, et on fait bien; les Moutons de Panurge étaient des sages, et vos philosophes sont des fous. Moins on sait, moins on se soucie de savoir: et voilà le bonheur! Il y a deux mille ans que vos Savants se battent pour savoir lequel de tous leurs systèmes est le meilleur; dites-leur de ma part que le meilleur n'existe pas, mais que le moins mauvais serait celui qui les empêcherait de se battre.»
J'allais répliquer (je ne sais comment!) à ce terrible argument; nous en étions là de nos querelles et de notre intimité, quand nous vîmes arriver, voleter de pierre en pierre, de saint en saint, péniblement, prudemment, pesamment, devinez qui? Jacques! oui, Jacques, le pauvre Sansonnet du vieux château.
«Quelles nouvelles, lui dis-je, quelles nouvelles, mon bon Jacques?
--Affreuses! me répondit le vieux serviteur d'un ton si lugubre, que je vis bien que je devais me préparer à tout entendre.
--Affreuses! reprit-il. Ils sont tous morts!
--Tous? m'écriai-je. Parlez donc, Jacques! et parlez vite! Vous me mettez au supplice.
--Tous, dit-il, et de mort violente; et il n'en reste pas pierre sur pierre.
--Expliquez-vous, lui dis-je, et rassemblez vos souvenirs. De quoi ne reste-t-il pas pierre sur pierre? et enfin qui est mort?
--Monseigneur pouvait fuir encore, continua le pauvre Jacques en suivant ses idées; mais il a préféré résister jusqu'à la fin, et s'ensevelir sous les ruines de notre château.»
Bref, voici ce que Jacques me raconta. A la suite d'une affaire de bourse, très-heureuse pour lui, la fortune du propriétaire du vieux château, et du château neuf, s'étant accrue considérablement, sa considération s'était accrue d'autant, et il fut nommé.... baron! Le vaniteux banquier crut qu'il serait indigne de sa nouvelle position de garder dans ses domaines un château délabré, et, en peu de jours, quoique l'hiver approchât, l'œuvre de destruction fut accomplie. Mes ruines chéries disparurent à jamais.
Le vieux Faucon, accablé d'infirmités, et dédaignant, ainsi qu'il a été dit, de chercher son salut dans la fuite, s'était laissé écraser par la chute d'un énorme pan de muraille. Immobile dans un des coins de la cour, et dans l'attitude résignée du Génie du temps, il mourut sans pousser un seul cri. Cette mort héroïque ne fut pas sans amertume, car il était mort en désespérant du retour de ce passé qu'il n'avait cessé de regretter.
Quant au Lézard, la mort lui vint en dormant, ainsi qu'à la Lézarde et à leur enfant, un bon petit Lézard qui donnait les plus belles espérances. Quelques jours avant cette catastrophe, il paraît que toute la famille avait parlé de s'endormir pour six mois, et comme le disait Jacques, qui puisait de grandes consolations dans cette réflexion: «Dormir six mois, ou dormir toujours, c'est presque tout un.»
Le vieux serviteur aurait bien voulu mourir bravement, comme son maître; mais n'est pas Faucon qui veut, et il nous avoua, en baissant la tête, que quand il vit les murailles s'ébranler, il fit comme tous ceux auxquels son seigneur avait donné asile, il s'enfuit!
Jacques semblait n'avoir survécu à ce désastre que pour m'en apporter la nouvelle. Je l'ai pris à mon service pour qu'il fût au service de quelqu'un et pût mourir content. Il est sourd et répond à tout ce qu'on lui demande comme si on lui parlait du vieux château et de ses habitants.
«Eh bien! êtes-vous satisfait? dis-je à mon vieil ami; j'ai parlé de tout et de rien, et de vous-même.
--Faisons la paix, me répondit-il. Je n'ai point à me plaindre, vous êtes un historien fidèle; mais cette fin ressemble un peu trop au dénoûment d'une tragédie.»
La vie commence et finit par l'insouciance, et mon vieil ami était arrivé à l'âge où l'on ne trouve plus aucun plaisir à s'attrister: on pouvait lui appliquer le mot de Goethe: «La vieillesse nous trouve encore enfants.»--«Tous mes héros meurent, j'en conviens, lui répondis-je; mais pourquoi pas? n'est-ce pas là, et naturellement, et heureusement peut-être, la fin de tout? et pour une joie que la mort arrête, ne met-elle pas fin à bien des misères? Ne mourrai-je pas, moi qui vous parle; et vous qui me lisez, êtes-vous immortel?»
Pour toute réponse, mon vieil amoureux se mit à chanter d'une voix chevrotante ce vieux refrain que je déteste:
«Nous n'avons qu'un temps à vivre, Amis, passons-le gaiement..., etc.
--Chantez! lui dis-je, chantez! Que prouvent vos chansons? le monde est plein de Jean qui pleurent et de Jean qui rient; qui pleurent, parce qu'il y a de quoi pleurer; qui rient, parce qu'il y a de quoi rire sans doute. Mais pourtant à quoi sert qu'on rie ou qu'on pleure? Ne ferait-on pas mieux de se tenir dans le milieu, de parler haut et sec, si l'on veut, mais bonnement et simplement, sans doute ni moquerie, et de pousser son voisin et de se pousser soi-même vers la sagesse, qui consiste:
«1º A faire valoir ce qu'on a de bon;
«2º A combattre ce qu'on a de mauvais.
«Mais non, on veut chanter! Chantez donc, et chantez toujours! et osez me dire que vous êtes heureux. Ne voyez-vous pas que vos plumes s'émoussent et blanchissent en attendant qu'elles tombent? Un plus vieux et un plus sensé que vous, Montaigne, l'a dit après beaucoup d'autres: «Nul ne peut être appelé heureux, s'il n'est pas mort.»
La réponse était un peu dure. Mon vieil ami se taisait, je craignis de l'avoir blessé; ce fut à mon tour à lui offrir la patte, et la paix fut conclue.
P. J. STAHL.
[Illustration]
DERNIER CHAPITRE
Où l'on voit que chez les Bêtes comme chez les Hommes les révolutions se suivent et se ressemblent.
[Illustration]
Les Animaux s'étaient une fois encore rassemblés, et le bruit était tel, qu'on aurait voulu être sourd.
«Mais enfin de quoi vous plaignez-vous? disait le Renard à la foule.
--Si je le savais, répondait la foule, me plaindrais-je?
--Nous n'en savons rien, dit une voix; mais si nous cherchions bien, nous trouverions.
--Cherchez, dit le Renard.
--Pourquoi diable avoir fait un livre? reprit alors la voix. Et quel livre! trop, et trop peu. Ne valait-il pas mieux faire tout de suite une révolution?
--Cela est bon à dire, repartit l'orateur; mais un livre se fait plus facilement qu'une révolution. D'ailleurs, en voulant faire une révolution, on ne fait souvent rien du tout, et quelquefois même au lieu d'avancer on recule. Cela s'est vu.
--Messieurs, dit la Fouine, venant au secours du Renard son compère, c'est à force de se tromper qu'on devient habile. Recommençons.
--Je l'aurais parié! s'écria l'Oiseau moqueur. De l'encre, toujours de l'encre! Un troisième volume, sans doute; et après un troisième, un quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à huit, jusqu'à cent, jusqu'à ce que chacun en ait par-dessus la tête. Des paroles toujours et des actions jamais! Mais, ma chère, on se lasse de tout dans les temps où nous sommes, et surtout des bonnes choses. Une ligne de plus, et vous n'aurez d'abonnés que ceux auxquels vous enverrez votre livre gratis; encore ceux-là en viendront-ils à vous le refuser, peut-être.
--Bravo! s'écria-t-on de tous les côtés. Plus d'écritures! plus de paroles! A bas les bavards!»
Il n'y avait qu'un encrier dans la salle, cet encrier fut brisé.
«Il fait ici mauvais pour nous, dit la Fouine au Renard. Les peuples ont toujours lapidé leurs prophètes; prenons garde à nous, mon compère.»
Et d'un autre côté:
«Tout a été de mal en pis, disait le Bœuf.
--J'ai arrosé la terre de mes larmes, bramait le Cerf.
--Et la terre ne s'en est pas émue, répondait la Biche.
--Les larmes lui sont dues, ajoutait l'Oiseau triste.
--Les aveugles eux-mêmes ont des yeux pour pleurer,» s'écriait la Taupe en sanglotant.
Et un peu plus loin, le Rossignol chantait:
«Ce qui manque à notre monde, c'est l'harmonie.
--C'est le courage, dit le Lion.
--C'est la colère, dit le Tigre.
--C'est la haine, dit le Loup.
--C'est l'appétit, dit le Goinfre.
--C'est la résignation, bêla le Mouton.
--Ce n'est rien de tout cela, dit la Colombe: c'est l'amour. Si l'on s'aimait!
--Vous avez peut-être raison, répondit le Rossignol à la Colombe; mais on ne vous donnera pas raison, car on ne s'aime pas.
--Ce qui nous manque à tous, dit le Butor, c'est le sens commun.
--Laissez parler le Renard,» dit-on à la fin.
--Messieurs, dit celui-ci d'une voix émue, pourquoi récriminer? Si nous n'avons rien fait qui vaille, est-ce notre faute? N'est-ce donc rien d'ailleurs que d'avoir appris à lire au peuple?
--C'est du foin et non des livres qu'il nous faut, dit l'Ane en serrant sa ceinture.
--Eh quoi! vous aussi, ô Ane! vous renoncez à la science! dit le Renard découragé.
--Fi donc! dit à l'Ane, que l'exclamation du Renard avait fait rougir jusqu'aux oreilles, un Étourneau qui avait eu le malheur d'être considéré et encagé comme un Oiseau rare; fi donc! du foin, c'est bon pour vous! Quant à moi, quant à nous, nous ne demandons rien, que la clef des champs!
--Liberté! liberté! s'écria l'assemblée tout entière.
--La liberté consiste à n'avoir jamais ni faim ni soif, dit le Porc.
--Taisez-vous, dit l'Aigle de Varsovie, en laissant tomber un regard de mépris sur celui qui venait de parler. Il n'y a que ceux qui sont prêts à mourir pour elle qui savent ce que c'est que la liberté.
--Mais, de grâce, attendez! dit le Renard. Tout progrès est lent; on l'a dit, un fétu est le gain d'un siècle... L'arbre de la liberté est peut-être semé...
--Mais il n'est pas encore en fleur, repartit l'Ours, qui apparut tout à coup à l'extrémité de son bâton. Et encore bien moins en fruits, ajouta-t-il en montrant sa face et ses flancs décharnés. J'ai faim, et je n'ai rien mangé d'aujourd'hui. Mon gardien me vole!
--Horreur! s'écria-t-on.
--Ah! je te vole! dit alors une voix que chacun reconnut aussitôt avec effroi pour une voix humaine, celle-là même du gardien de l'Ours; ah! je te vole, tu t'en vantes!»
Mais il est bon de suspendre pour un instant ce récit, et d'entrer dans quelques explications. Depuis quelque temps déjà (il y a des traîtres partout, et, nous le disons avec douleur, il s'en était trouvé sans doute parmi les rédacteurs et même parmi les abonnés des Animaux); depuis quelque temps, disons-nous, l'autorité supérieure avait été avertie de ce qui se passait et savait jour par jour où en était la conspiration.
Tant qu'on se borna à écrire, à dessiner et à bavarder, on laissa faire aux Animaux, non pourtant sans mettre de temps en temps dans leurs roues quelques-uns des bâtons de la censure; mais quand on sut qu'une nouvelle assemblée allait se constituer, comme on pensait bien qu'elle pourrait donner lieu à des discussions vives, et peut-être même à des résolutions violentes, on avait aposté autour du lieu où devait se tenir l'assemblée une force armée redoutable, plus de la moitié de la garnison de Paris, dit-on!
Ceci explique, sans doute, suffisamment l'interruption que nous venons de signaler.
«Parbleu! dit le gardien en entrant soudainement dans la salle, comme jadis les rois entraient au parlement, le fouet à la main; parbleu! mes amis, je vous trouve plaisants. Quoi! vous êtes, pendant votre vie, logés, chauffés et nourris aux frais du gouvernement; et puis après, empaillés! conservés! étiquetés! numérotés! toujours sans bourse délier; et vous vous plaignez! et vous complotez!... Mais, brutes que vous êtes, vous ne savez donc pas que je donnerais ce que l'on me donne, en y ajoutant même ce que je prends, pour être à la place du moindre d'entre vous.»
Et tout en parlant, lui et sa troupe usant, ceux-ci de leurs fouets, ceux-là de leurs armes, ils vinrent à bout de s'emparer des conjurés pris au dépourvu. L'affaire, hélas! fut bientôt faite; la plupart des Animaux ayant eu l'imprudence de se rogner les ongles, afin de pouvoir écrire, étaient hors d'état d'opposer la moindre résistance. Au bout d'une heure, de tous les futurs libérateurs de la nation animale, il ne resta pas un seul qui ne fût prisonnier; et quand le dernier verrou fut poussé sur le dernier d'entre eux, le gardien prenant une fois encore la parole:
«Vous vous êtes agités, dit-il, vous avez parlé, vous avez écrit, vous avez été imprimés, vous avez été lus... et cela n'a servi à rien. Tout s'est donc passé dans les règles. Vous devez être satisfaits, ou je ne m'y connais pas.»
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Et c'est ainsi que fut enterrée cette fameuse révolution, qui n'eut pas d'autre oraison funèbre que le mot brutal que nous venons de citer.
Il se présenta bien encore, dit-on, pendant quelques jours, à la porte de l'ex-cabinet de rédaction, quelques Bêtes étranges, de l'espèce des Chimères, de celles qui arrivent toujours ou trop tôt ou trop tard, jamais à point; mais elles en furent pour leurs frais de route, qui pouvaient être considérables; car, à en juger sur leur mine, elles arrivaient tout au moins des antipodes... où on les renvoya.
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«Si nous avions été là, disaient ces Bêtes modestes, si ceux qui viennent de se laisser surprendre nous avaient laissé faire leur besogne, on n'aurait pas eu raison de nous aussi facilement!»
Et on les laissait dire. Les héros du pays d'Utopie ne sont guère à craindre que pour leurs amis.
SUITE ET FIN DU DERNIER CHAPITRE.
Mais ce n'est pas tout!
M. le préfet de police, ayant appris que quelques Hommes n'avaient pas eu honte de tremper dans cette sotte affaire et de mettre leur plume au service des Animaux, envoya chez chacun d'eux une demi-douzaine au moins des honnêtes gens dont il dispose.
Les infortunés furent tous pris au saut du lit, aucun d'eux n'étant matinal, puis conduits à la préfecture de police!
Là, ayant tiré de sa poche une simple feuille de papier timbré, et s'étant armé de son écharpe, l'officier public qui les avait arrêtés leur lut ce qui suit:
«Nous, préfet de police, etc., etc.;
«Attendu qu'il a été démontré que les sieurs... (suivent les noms au nombre de onze) n'ont pas rougi de faire cause commune avec les Bêtes, d'emprunter leurs idées, leur langage et parfois leur esprit;
«Attendu qu'il n'a pas tenu à eux, par conséquent, que la société humaine ne fût bouleversée jusque dans ses fondements;
«Ordonnons que les susnommés seront, dès demain, punis par où ils ont péché, c'est-à-dire traités en Bêtes (tant pis pour eux!), transportés au Jardin des Plantes, et incarcérés, chacun dans une des cages de la ménagerie, au lieu et place des Animaux dont ils se sont faits les interprètes et les avocats.
«N. B.--Les susdits ayant, de l'aveu de tous, abusé du droit d'écrire, il est spécialement défendu, et ce, sous les peines les plus sévères, de leur faire passer des plumes, de l'encre et du papier.
«De plus, le gouvernement devant pourvoir abondamment à leur subsistance» (ici quelques-uns des prisonniers essuient leurs larmes), «il sera défendu également de leur rien donner; les morceaux de sucre, les brioches, et même les pains de seigle, sont donc totalement interdits.
«Pourtant, et par faveur spéciale, il sera permis à leurs anciens amis, qui n'auront pas peur d'être mordus, de leur offrir de temps en temps un cigare de la régie.
«AVIS.
«Les cages seront ouvertes de midi à deux heures, et les nouveaux Animaux visibles, quand la température le permettra.
«On recommande aussi aux curieux de ne point trop agacer les nouveaux hôtes du Jardin des Plantes, ceci pouvant, malgré les précautions qu'on a prises, n'être pas sans danger.»
Grâce à la stupeur universelle, cet arrêt barbare fut exécuté sans provoquer de résistance. La foule a ses jours d'inertie.
Dès le lendemain, on lisait dans le journal officiel de la capitale la note suivante:
«Onze nouveaux Animaux, dont l'espèce n'a encore été décrite par aucun naturaliste, mais auxquels on s'accorde assez généralement à donner le nom de Littérateurs, ont été substitués, dans les cages et cabanes du Jardin des Plantes, aux Lions, aux Ours, aux Tigres, aux Panthères et aux Anes, lesquels, ayant cessé d'exciter la curiosité publique, ont été admis à faire valoir leurs droits à la retraite. Le Jardin des Plantes présente un aspect inaccoutumé. Les vétérans ont peine à contenir la foule. Parmi les curieux, on a remarqué les anciens pensionnaires du Jardin, et ceux des Animaux de la province et de l'étranger qui ont pu se soustraire à leurs travaux quotidiens. La vue des hôtes du Jardin qui les remplacent semble piquer au plus haut point leur curiosité. Puisque ce sont eux qui sont en cage, c'est donc que nous sommes libres, se disent entre elles ces bonnes âmes.»
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Un mois ne s'était pas écoulé que les Tourterelles, à bout de soupirs, s'étaient décidées à remonter sur leurs nuages. L'amour leur restait, qui console de tout--les Tourterelles.
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L'Ours avait regagné en grondant sa tanière; mais bientôt, bourgeois résigné, il s'était fait bonne d'enfants dans sa propre maison, bien décidé à ne jamais laisser dire un mot de politique à ses fils.
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Les Tortues, les Manchots, les Chauves-Souris, les Écrevisses, et bon nombre de Scarabées: ceux-ci par besoin de faire montre de leurs cuirasses, ceux-là et celles-là par amour pour le progrès, sous quelque forme qu'il se déguise, firent un feu de joie de tous les manuscrits, projets de réforme, rappels de leurs droits qu'ils s'étaient proposé de mettre au jour, sous le régime précédent. Ce qui leur prouva bien le danger de ces papiers incendiaires, c'est que l'instant de lumière qu'ils produisirent en brûlant leur causa une sorte d'éblouissement.
Le Chien reprit sagement son métier d'aveugle et sa serinette, jugeant que ce métier avait du bon quand quelques sous tombaient dans sa sébile.
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Celui qui sembla s'accommoder le moins du sort nouveau qu'on lui faisait, ce fut un petit Animal hargneux et étrange, tel qu'on en pourrait rêver seulement dans les visions d'une nouvelle apocalypse, lequel prétendait opiniâtrément que son devoir était de protester.
Moitié Hérisson, moitié Bouledogue, cet être bizarre, qui a emprunté à l'Homme quelque chose de son visage, avait pour poils un buisson de dards qui affectaient la forme de lames de canif, de porte-crayons, de grattoirs et de plumes de fer. De là le nom de Porte-plume ou de Journaliste qu'il prétendait se donner. Il s'accroupit en frémissant devant le gardien vigilant à qui incomba la tâche ingrate de le surveiller. La verge incessamment levée sur cette tête rageuse finira-t-elle par le dompter? Les honnêtes gens qui aiment avoir l'esprit en repos osent l'espérer.
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Que dire encore? Le monde des Bêtes est rentré dans le silence. On assure que malgré son immobilité apparente la terre a continué de tourner, et que le mot de Galilée «E pur si muove» est resté vrai. Mais le mouvement s'opère-t-il en avant ou en arrière? La question est plus facile à poser qu'à résoudre. Ceci est le secret des dieux, non des Bêtes, dont nous n'avons été ici que l'humble rapporteur.
P. J. STAHL.
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TABLE DES MATIÈRES
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