‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 19 sur 70 · II

II

Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine qui en dépendait furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute à cette époque qu'ils passèrent aux mains de mon grand oncle Margéot. Ce farouche ancêtre a laissé derrière lui une légende fantastique dont je vais entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses Veillées Bretonnes, en a donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à peu près intégrale que je voudrais tenter.

... Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du gentleman farmer bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des longues causeries.

--Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?

--Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme l'avoir entendu.

C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement.

--Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!...

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