‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 22 sur 70 · V

V

Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.

Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.

Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.

Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur tint à peu près ce langage:

--Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille. Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos mains!

Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:

--Que comptes-tu faire de cette somme?

Celui-ci répondait:

--Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.

Celui-là:

--Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.

Un troisième:

--J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre noce.

La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.

--Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.

--Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour satisfaits, qu'ils s'en aillent!

Et il les congédia d'un air hautain.

Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan d'avenir.

--Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi, notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit, honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous qu'un métier...

Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent l'oreille.

--C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait, n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles, avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre...

--Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!

--Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?

Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les roches mouillées, se crever l'oeil à épier une voile qui souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le mal froid (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?

Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de bougonner:

--Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.

Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.

Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).

Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher sur la rivière.

Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la pipe aux dents?

--Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les gabelous?

Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.

Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, pour monter la garde à l'issue du souterrain.

Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de l'entreprise.

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