‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 29 sur 70 · II

II

Une claire flambée rayonnait dans l'âtre. Le petit malade s'étant assoupi, le chef de bande était venu s'asseoir auprès de ses compagnons.

--L'aventure est piquante, commença-t-il. J'arrive dans le dessein de fusiller le père, et voilà qu'il me faut bercer l'enfant. Boishardy jouant à la nourrice! Nos amis refuseront d'y croire. C'est étrange, en vérité. Ce môme-là, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a remué jusqu'aux entrailles... Notez que je n'ai pas compris ça à ce qu'il nous chantait... A propos, Penn-Dîr, qu'est-ce qu'il nous racontait donc, dans son satané breton?... Ah! d'abord, mets une sourdine, s'il te plaît, à ton instrument. J'entends qu'il repose en paix, ce gamin!

Le guide, ainsi apostrophé, demeura un instant sans répondre. Enfin il dit, très bas, en jetant un regard inquiet vers le lit:

--Je pense que la maladie a troublé le cerveau de l'enfant de Keralzy. Plus je réfléchis à ses paroles, plus je les trouve dénuées de sens...

Il avait le mot folie sur les lèvres, mais n'osait le prononcer. Cela porte malheur.

--Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de façons.

Penn-Dîr répéta en français l'énigmatique phrase par laquelle l'enfant les avait accueillis.

--Il nous attendait?... mais seulement sur le coup de minuit?... murmura Boishardy; voilà qui est bizarre, en effet... Nous tirerons cela au clair. Je soupçonne là-dessous une ruse du fermier. Je vous le dis, il aura eu vent de notre visite... Mais, d'abord, inspectons les lieux... Tout ceci n'est pas naturel... Fleur-d'Épine, allume la lanterne, commanda-t-il en s'adressant à l'autre chouan.

Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les armoires, sondant avec le canon de leurs fusils les coins obscurs. Ils visitèrent ensuite les dépendances; dans l'étable ils ne trouvèrent qu'une chèvre et la vache qui, à leur arrivée, avait meuglé; dans l'écurie, en revanche, deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la tête appuyée au rebord de la mangeoire.

Leur perquisition terminée, ils rentrèrent, sans avoir vu trace de l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de Keralzy, Yvon Lestrézec.

La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus s'était réfugié dans la métairie, et, pendant une journée, Yvon Lestrézec l'avait hébergé et nourri; mais la prime promise à qui livrerait un rebelle avait tenté la cupidité du paysan. Il avait lui-même livré son hôte à la gendarmerie prévenue par ses soins.

Pour ce fait, le comité exécutif des chouans, siégeant à Vannes, l'avait condamné à mort. Le jugement décrétait qu'il serait fusillé en pleine figure à bout portant, dépouillé de ses hardes et ligoté tout nu au calvaire de Keralzy, avec le nom Judas inscrit au couteau sur sa poitrine.

Boishardy avait été chargé de l'exécution de la sentence. Il s'était mis en route, malgré la neige, malgré ce vent d'enfer qui faisait rage, malgré les postes des Bleus, disséminés dans toute la région. Comme aide de camp il s'était adjoint Fleur-d'Épine. Penn-Dîr, en français Tête-d'Acier, un braconnier de Trégunc, batteur de pays, remplissait la double fonction de guide et d'interprète.

On sait le reste.

Grand, souple, avec de larges épaules et une taille de fille, la face rasée de frais, les yeux francs et audacieux, le nez en bec d'oiseau de proie, les lèvres sensuelles et, dans la physionomie, un mélange de rudesse et de bonté, tel apparaissait Boishardy à la lueur du feu d'ajoncs où il venait de reprendre place entre ses deux acolytes[14].

[14] Emile Souvestre, dans les Souvenirs d'un Bas-Breton (2e série), trace de Boishardy le portrait suivant:

«Les royalistes (des Côtes-du-Nord) avaient pour chef un des hommes les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur nommé Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé de chasser le loup et de courtiser les jeunes fermières. Les paysans, qui le craignaient à cause de sa force et de son audace, l'aimaient pour sa franchise familière, sa gaîté et ses élans d'une brusque bonté. Il ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus mauvais que le hasard. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés à devenir populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à côté de chaque vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule. Capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non d'une méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et le parti-pris; natures cahoteuses qui plaisent, comme les paysages accidentés et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de la variété.»

Par l'entre-bâillement des volets du lit, le petit malade, réveillé, se pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, couleur de paille, s'ébouriffaient autour de son visage exsangue, d'une pâleur de vieille cire.

--Vous désirez peut-être manger, fit-il. Il y a une tourte de pain de seigle dans la huche, et sur la planche qui est là-haut, suspendue à la poutre, vous trouverez dans un plat d'étain une tranche de lard fumé.

Penn-Dîr transmit cette offre au chef de bande.

--Remercie-le, répondit celui-ci. Sa politesse n'est pas à dédaigner.

L'instant d'après, ils étaient à table tous les trois. La course dans la neige leur avait creusé l'estomac; ils soupèrent avec appétit. Sur l'ordre de Boishardy, le guide interprète, sans perdre une bouchée se mit en devoir d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions du «maître» et en français les réponses du bambin:

--N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc qui nous sommes?

--Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore le catéchisme à l'église du bourg, j'y assistais tous les samedis. Le recteur, celui qui s'en est allé chez les Anglais, nous a souvent raconté votre histoire, et j'ai bien retenu vos noms.

--Lesquels, s'il te plaît?

--Gaspar, Melchior et Balthazar, débita l'enfant tout d'une haleine, sur un ton de leçon apprise par coeur.

--Le cher innocent! il nous prend pour les Rois Mages, murmura Boishardy.

Penn-Dîr reprit:

--Alors, ta mère t'avait averti que nous viendrions?... Mais comment a-t-elle pu te laisser seul, malade comme tu es?

--Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. Depuis quelques jours elle accompagne mon père, chaque soir, au manoir des Saliou, à une demi-lieue d'ici. Ils y passent la nuit à teiller du lin et ne rentrent qu'à l'aube. Ce n'est pas que ça leur plaise. Ma mère pleure toujours en m'embrassant au départ. Mais le père lui dit: «Il le faut! il le faut!» Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, on ne fait pas ce qu'on veut.

Boishardy pensait: «Le rustre s'est méfié, s'il n'a été prévenu. Mais je trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de lui régler son compte.»

--Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: «Si l'on vient frapper, va ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi que, la nuit de Noël, les envoyés de Dieu courent les chemins.»

Fleur-d'Épine s'écria:

--Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en ce moment.

--Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de nous?

--Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant d'années je vous ai attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'âtre, je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en étais venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. Les autres, de mon âge, étalaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses peinturlurées que le Mabik Jésus leur avait fait distribuer par ses mages, ses bergers ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas tant à cause du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oubliât de la sorte.

«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche tes larmes, petit Job. Tu verras, l'année prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi brillants que les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je suis sûr que la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. Tenez, quand enfin j'ai entendu votre coup à la porte, j'ai pensé mourir de joie...»

Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée sa voix râlait. Il fit cependant un dernier effort pour demander:

--Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de nacre?

Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses deux grosses larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures.

--Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au lever du jour, l'habit sera étendu au pied de son lit, veste, gilet et pantalon... Vous autres, faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la moindre alerte, égaillez-vous!

Le terrible homme était déjà dehors.

On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'ébroue, puis un «hop!» sonore, puis un galop sourd, bientôt étouffé dans le vaste silence des neiges...

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