‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 37 sur 70 · V

V

Mère-nourrice, aux veillées d'antan, se faisait l'écho de ces naïves histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout enfant, de ses lèvres. Longtemps il en fut hanté. Mais, vieilli maintenant et désabusé, il n'y ajoutait plus grande foi. Il savait, hélas! désormais l'inanité des légendes. Il les savait mourantes, comme l'âme délicieuse des ancêtres qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez pour se résoudre à ne leur point survivre.

Il voulait mourir, d'abord parce que les rêves auxquels il tenait le plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; puis, parce qu'il gardait l'espoir--ou l'illusion--qu'ils pouvaient se reconstruire dans l'au-delà de la mort.

Dans ce dessein, il avait choisi ce Ménez, le plus farouche sommet de la sierra bretonne. Il comptait y trépasser solitaire. La mer tout proche eût célébré sa messe funèbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'eût cousu dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacés et silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: ils se cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les veines du sang d'animal sauvage.

Or, voici que cette nuit se trouva être celle de Noël; voici que toutes les cloches se mettaient en branle; voici que, par un fait exprès, semblait-il, elles accouraient de tous les points de l'horizon à ce morne promontoire, comme s'attroupent les sorcières au lieu du sabbat. Sorcières pieuses! Sabbat divin!

Jean Rumengol souleva ses paupières qui déjà s'appesantissaient.

Ce qu'il vit alors, je vais tâcher de vous le dire.

Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, légères, lumineuses. On eût dit un essaim de fées. Leurs robes de bronze qui faisaient un grand bruit sonore étaient saupoudrées de neige étincelante, comme d'une poussière de diamants. Les battants se balançaient, furtifs et doux, ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus étrange encore, elles avaient des figures, de jeunes visages d'un rose de séraphins, avec des regards limpides couleur de ciel. Leurs chevelures éparses baignaient leurs épaules. D'aucunes étaient blondes, du blond des peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des feuilles qui s'amoncellent au pied des chênes; d'autres étaient brunes, au point de se confondre avec la nuit.

Jamais il n'avait été donné à Jean Rumengol de contempler des formes de cloches aussi surnaturelles. Il se demandait si ce n'était pas le rêve de la mort qui commençait à se dérouler devant ses yeux. Et, comme ces chanteuses aériennes continuaient de lui répéter: «Lève-toi!», il se leva...

· · ·

La vieille église du Ménez-Hom était illuminée splendidement. Toutes les étoiles du firmament y brûlaient comme autant de cierges. Dans la baie du portail apparut la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les étoiles la suivaient, rangées en longues files, comme pour une procession. Dans ses bras était le Mabik, le Dieu nouveau-né, enveloppé de langes qui avaient été taillés sans doute dans les morceaux d'une toile très ancienne.

Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce même sourire qu'elle avait aux lèvres le matin où Jean Rumengol, l'enfant d'aventure, fut trouvé près de son pilier.

--Te voilà bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! dit-elle, de sa voix mélodieuse.

Il s'était jeté à genoux, et ne sut que balbutier:

--Ah! ma marraine!... ma bonne marraine!!!...

Elle reprit:

--Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait été la vie, je désire, filleul, que tu m'aides à porter mon fils.

--C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, mais je ferai ce qu'il vous plaira et, où vous voudrez que j'aille, j'irai.

Avec des précautions infinies il reçut l'enfantelet divin. Et aussitôt il sentit courir dans ses veines une flamme étrange de jeunesse. Il lui sembla que tout son être reverdissait comme au souffle d'un printemps surnaturel.

--Viens! dit la Vierge.

Jean vit qu'elle tenait à la main une clef de fer. Ils se mirent à descendre la montagne, dans la direction de la mer. Les cloches sonnaient, agitant leurs grandes robes de bronze. Le ciel entier retentissait d'une vibration immense. Les flocons de neige planaient, comme de légers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses ailées, vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans bruit, ainsi que les pétales de fleurs, pour faire un tapis de ouate fine sous les pas de la Vierge et de Jean Rumengol.

On chemina longtemps en silence.

Le coeur du vieux chanteur de chansons battait à se rompre. Il éprouvait un sentiment d'allégresse mêlé d'angoisse. Il avait conscience qu'il allait au devant de quelque magique révélation.

· · ·

Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de jour, et par des hivers tout semblables à celui-ci, ces campagnes de Cast, de Plomodiern et de Plonévez-Porzay qui dévalent en pente douce, avec leurs menues pièces de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de Douarnenez. Jamais il ne leur avait trouvé ce je ne sais quel air qu'elles avaient ce soir. On les eût dites attentives à quelque chose d'insolite qui se préparait dans l'ombre. Elles étaient troublées, elles aussi, d'une émotion mystérieuse. Cela se voyait à l'attitude des arbres, des talus, et à une sorte de frisson qui agitait le sol même.

Un grand silence d'attente, une oppression infinie...

Ce qui plus que tout le reste étonnait Jean Rumengol, c'était de n'entendre point la chanson coutumière des eaux de la mer qu'il savait toutes proches. Vainement il les cherchait, ces eaux, entre la presqu'île basse de Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe majestueuse se dessinait énergiquement sur le fond clair de la nuit.

La baie apparaissait comme un immense entonnoir vide. L'Océan s'était enfui. Il devait avoir été refoulé là-bas, à des lieues et à des lieues. On respirait encore son haleine salée, son odeur de saumure saine, si persistante. Mais, de lui, tout s'était effacé, à moins que ce ne fût lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait à peine dans les lointains et qui avait une forme de bête cabrée, comme sont représentés les chevaux dans certains groupes équestres. Du moins, son hennissement sauvage s'était-il évanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, traversée par des galops de vagues, s'étendait nue, plate, dans sa maigreur de solitude stérile.

Et c'est de ce côté que la Vierge s'avançait.

On marchait maintenant dans les sables. Le Mabik faisait mine de dormir dans les bras du vieux barde. Mais de ses yeux clos des gouttes de lumière coulaient.

· · ·

... Dans cette partie de la grève est un éboulis de roches, un pan de falaise, sans doute, tombé là et que les flots n'ont pu émietter. Des lambeaux d'argile y sont restés suspendus avec leurs herbes. Cela ressemble au dernier débris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs de schiste aux assises régulières rappelant les constructions primitives, les maçonneries cyclopéennes. Un bloc plus massif et comme appuyé aux autres figure assez bien la porte ou mieux la poterne de cette espèce de rempart préhistorique.

Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant, un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes.

--Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la Vierge à son filleul, le chanteur nomade.

Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. Il avait compris avant même que sa marraine eût parlé.

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