‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 50 sur 70 · III

III

L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de décembre, aux approches de Noël. Il faisait un temps de chien ou plutôt un temps de loups. Le sol, depuis huit jours, était couvert d'un pied de neige sur laquelle il avait plu du verglas.

Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec se rendit chez Miliau Arzur.

--Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux semaines, une charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais pour les charroyer que les routes fussent redevenues praticables. Mais il paraît qu'on meurt de froid chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain. Donc, Miliau, tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon harnais de trois chevaux d'une belle douzaine de fers à glace.

Le forgeron le dévisagea d'un air furieux:

--Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre, vous vous êtes donc tous donné le mot, dans votre satané quartier du Gollod?

--Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a donc?

--Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant lui il en est venu dix autres, également de tes environs, tous criant et clamant: «Une douzaine de fers à glace, Miliau, pour l'amour de Dieu!»... J'aurais les cent bras du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas différemment... J'ai promis de servir les premiers arrivés. Les autres, eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du diable dont la forge ne chôme jamais et dont les feux brûlent nuit et jour... Fais comme les camarades, mon garçon, si le coeur te dit.

Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit sur l'escabeau de chêne luisant, près du foyer, et repartit d'un ton tranquille:

--Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé pour mon père et même, je crois, pour mon grand-père. Tu ne voudras point que j'attrape peut-être ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la neige, acheter des fers tout faits--et mal faits--chez le maréchal expert de la rue des Juifs, à Lannion.

--Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne à forger pour toi et pour tes compagnons, toute la nuit.

--Oh! toute la nuit!... Pour quelques douzaines de fers!... Ce n'est pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron breveté des lanciers de la Garde, qui parle de la sorte!... Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le maréchal expert, savait ça!... Il s'en ferait des gorges chaudes, et, du coup, il aurait raison de prétendre que tu vieillis.

--Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan.

--Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il ait la bouche, j'ai la paume assez large pour la lui fermer.

--Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, mieux que personne, attester ce que je vaux.

L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en face, trinquait avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en s'essuyant les lèvres du revers de sa manche:

--Les fers seront prêts pour demain matin.

L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, dans la forge de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda:

--Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage?

--Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent à réclamer un peu d'huile de repos, hein, garçonnet?

--C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous faisait rien, j'aimerais bien y aller.

--La messe de minuit... répéta le forgeron stupéfait... Faut-il qu'ils m'aient fait perdre la tête, tous ces kouers (paysans)!... J'avais, par ma foi, oublié que ce fût Noël. Dire que Christ va naître et que je suis là, comme un mécréant, à battre le fer!... Ah! si je n'avais pas donné ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!... Mais je ne peux pas... non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié par ma promesse. Toi, petit, tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de réciter un Pater à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la «Crèche».

En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier en peau de mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet d'eau tiédie où l'on mettait à tremper les fers rouges.

Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans courage. Les cloches carillonnaient allègrement dans le grand silence de la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant clair sur le chemin durci... Le front collé à la vitre d'une lucarne, Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et fillettes, qui tous se dirigeaient du même côté, vers l'église. Ils marchaient vite, en balançant leurs fanaux dont la menue flamme jaune vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns, en passant devant la forge, criaient:

--Ohé! Miliau... viens-tu?

D'autres disaient:

--Bennoz Nédélek (bénédiction de Noël) au forgeron de Saint-Efflam!

Il les regarda disparaître les uns après les autres par l'échalier du cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et il se murmurait à lui-même:

--Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas, près des balustres du choeur.

Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient avant de s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:

--Dépêche-toi, Miliau... Dépêche-toi... Bim, baon!... bim, baon, baon!

Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre plus, et aussi pour changer le cours de ses idées qui tournaient au noir, il reprit sa grosse masse, se remit à coups redoublés à battre le fer. Il ne s'arrêtait de battre que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le soufflet que pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange! la masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur l'enclume, et le fer chaud, le beau fer souple couleur de feu, au lieu de chanter sous le marteau, exhalait un bruit strident comme une plainte.

Miliau en éprouva une sorte d'angoisse.

Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.

Pour se redonner du coeur, il entonna une sône alerte, la sône des filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur.

Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit. On venait de heurter à la porte.

--Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La solitude est une marâtre. Je commençais à avoir peur de je ne sais quoi.

Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:

--Entrez!

Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de ses pratiques habituelles ou encore d'un de ces nomades que, dans la saison des grands froids, il avait coutume d'hospitaliser... Justement le vieux forçat ne s'était pas montré depuis plusieurs mois.

--Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.

Mais non. Ce n'était pas Ar Galéour. L'homme qui passa le seuil était de haute taille, le buste court, les jambes d'une longueur démesurée. Son corps efflanqué flottait dans des vêtements trop larges. Ses os craquaient en marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en tas.

--Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.

L'homme souleva son feutre, découvrit un visage étrangement maigre, aux yeux caves, au nez camard qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches rares et grisonnantes, souillées de boue. Il prononça:

--J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure tardive et quoique ce soit nuit de Noël. Alors j'ai frappé.

--C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous désirez vous chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle terriblement.

Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du dehors ou la présence de ce singulier visiteur qui lui avait donné subitement si froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il se sentait transi.

L'autre repartit avec calme:

--Je ne me chauffe jamais.

--Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, agacé. Expliquez-vous promptement, car je n'ai pas de temps à perdre.

--Alors, c'est comme moi.

Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande faux de tous points identique à celles dont on se sert dans le pays breton pour la coupe des foins.

--Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait de me rajuster cette faux; comme vous pouvez juger, la lame branle un peu dans le manche.

Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou.

--Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser du personnage, c'est de réparer en un tour de main son instrument. Un rivet et trois coups de marteau suffiront.

Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, il questionnait l'homme.

--C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de vous promener avec cet outil, un vingt-quatre décembre, quand il y a sur la terre un pied de neige?

--Chacun son métier, maître Miliau.

--Oui, mais encore... vous ne me direz pas que le métier de faucheur soit un métier d'hiver?

--C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus à faire.

--Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre que moi vous prendrait pour un farceur... Vous fauchez peut-être les ajoncs des landes ou les roseaux des marais?... Ça ne doit pas être lucratif!

Miliau riait maintenant, très amusé.

L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux et figé. Il répondit:

--Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je fauche en tout temps.

--Et dans quel pays, s'il vous plaît?

--Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage.

--Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous avez envie qu'on vous occupe, vous ferez bien de repasser dans six mois.

--Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur.

Le forgeron eut un haut-le-corps.

--Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?

--Je ne plaisante jamais.

--Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry Lezveur? insista Miliau qui n'en revenait pas et que l'assurance impassible de l'inconnu décontenançait.

--Parfaitement.

--Et Gonéry vous attend?

--Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq.

--C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement perdu la tête. Au reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il, qu'il n'est pas bien.

--Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille.

Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. Quand il voulut la remettre à son propriétaire, il eut peine à la soulever, tant elle était devenue lourde.

--Hein? quoi? balbutia-t-il... Qu'est-ce que cela signifie?

L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût fait d'une plume, et posa sa main sur l'épaule du forgeron:

--Service pour service, Miliau Arzur... Il est écrit: Malheur à celui qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui ne se met pas en route pour la Crèche sainte, avec les Mages et les bergers!... Tu as enfreint le précepte: tu dois expier. Mais, parce que tu t'es montré charitable à mon égard, je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par ici qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi tu auras le temps de te confesser et de te repentir. A bientôt.

Le sinistre personnage était déjà dehors quand le pauvre Miliau comprit enfin qu'il venait de travailler pour l'Ankou. A la place où s'était posée la main du faucheur d'hommes, son épaule était glacée, et le froid terrible, le froid mortel commençait à se répandre de proche en proche.

L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur devant la face livide de son maître.

--Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir... Cela presse.

Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de réveillonner dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la clochette de l'Extrême-Onction.

Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas de Noël:

--Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où Jésus vient de naître?

Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron de Saint-Efflam.

Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de contrition, reçut les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commençait à blêmir au dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, fit signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:

--Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a point de ma faute.

Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.

A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imaginé de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperçut qu'ils étaient rigides. On n'avait cependant pas vu son âme s'en aller.

La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, par un double glas, et le fossoyeur eut à creuser deux tombes, l'une pour Miliau Arzur, l'autre pour Gonéry Lezveur.

· · ·

--J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais dû t'y conduire. J'y récite un De profundis tous les dimanches.

Il reprit après un silence:

--C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans remords.

--Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.

--Ah! oui, j'oubliais... Je l'ai recueilli. Il est précisément dans cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.

Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie toute changée et comme dolente encore de la disparition de Miliau.

EN ALGER D'AFRIQUE

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